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Colonie de Saint-Domingue, ou Appel à la sollicitude du Roi et de la France, par M. de Guillermin de Montpinay,...

De
118 pages
Delaunay (Paris). 1819. In-8° , 116 p..
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COLONIE
DE
SAINT-DOMINGUE.
COLONIE
DE SAINT-DOMINGUE,
oc
APPEL A LA SOLLICITUDE DU ROI
ET DE LA FRANCE.
PAR M. DE GUILLERMIN DE MONTPÏNAY,
••.JEUÏENAHT-COIONEL AU CORPS HOYAL D'ÉTAT-MAJOR , ATTACHÉ
X LA SECTION HISTORIQUE DU MINISTERE SE IX GUERRE.
L'histoire des peuples est la morale
politique des gourernemens.
PARIS,
( DELAUNAY,j
CHEZ < } LIBRAIRES, PALAIS-ROYAL.
( LADVOCAT, )
MOILEAU , IMPRIMEUR DE S. A. R. MADAME, SUCC* DE M. VAIADE,
RUE COQUILLIÈRÉ , N°. 2J.
ï8ig.
DISCOURS
PRÉLIMINAIRE.
IJES grandes époques du monde ont
toutes une conformité morale qu'il im-
porte de méditer et d'approfondir. C'est
dans l'examen sérieux de toutes les cau-
ses qui ont accéléré ou retardé la déca-
dence des empires , qu'on s'instruit dans
l'art difficile de gouverner les peuples,
et qu'on découvre ces vérités fondamen-
tales qui servent à donner aux institu-
tions politiques le degré de sagesse et
de perfection nécessaire à leur exis-
tence (i).
(i) A toutes les grandes époques de l'histoire, ou
voit les peuples se maintenir ou se régénérer par leurs
colonies. C'est par elles que les métropoles se défen-
dent contre les irruptions barbares, qu'elles consolident
i
( 2)
Ici, des peuples guerriers, obéissant à
la voix du génie, suivent aveuglement
l'impulsion qui leur est donnée par l'am-
leurs conquêtes et donnent une nouvelle activité à leur
commerce, une grande extension à leur puissance ma-
ritime. Pour se convaincre de ces grandes vérités , et
de l'ascendant que les colonies donnèrent à leurs fon-
dateurs sur les grandes nations contemporaines, il suffit
de considérer l'attitude redoutable de la Grèce , dans le
tems où des colonies florissantes étaient le boulevard de
la mère patrie.
Tandis que les républiques d'Athènes et de Sparte
opposaient en Asie une barrière redoutable aux Perses,
aux Cimériens, aux Lidiens , les barbares d'Europe
étaient contenus par les établissemens grecs fondés sur
l'Hélespont et la mer Adriatique ; la colonie méridio-
nale de Cyrène comprimait la férocité sauvage des Ly-
biens dans les limites de leur pays. v
Ainsi donc, le Nord, le Midi et l'Orient étaient sou-
mis à.l'influence du génie et de la valeur des Grecs se-
condés de leurs colonies.
Les Romains, dont la politique et la sagesse servent
encore de modèles à tous les gouvernemens ne parvin-
rent à consolider leur vaste empire, qu'en établissant
des colonies dans les pays conquis. Ce fut, si on peut
s'exprimer ainsi , en identifiant les vainqueurs et les
vaincus qu'ils firent disparaître ces nuances de moeurs,
d'usages, et ces divergences d'intérêt qui pouvaient
(3)
bitieuse activité d'un conquérant. Là des
nations nombreuses cédant a la force de
leurs besoins, ou à la nécessité d'une lé-
gitime défense, abandonnent en masse
le sol qui les a vu naître pour aller
retarder l'affiliation des peuples éloignés, La perte de
leurs colonies fut le principe de leur décadence.
Dans les tems modernes, lorsque l'Angleterre songea
sérieusement à dominer sur les mers > son premier
soin fut de fonder dés colonies; ce fut par ces puissans
liens de famille , qu'elle affermit IES bases dé ce système
commercial qui place l'Europe dans sa dépendance.
Cette puissance, déjà affaiblie par l'émancipation des
établissemens septentrionaux de l'Amérique, ne con-
servera le sceptfe des mers , qu*en conservant les colo-
nies qui lui restent, leur perte la ferait rentrer forcé-*,
ment dans le rang des états du second ordre.
On doit enfin considérer la perte de Saint-Domingue,
Comme l'une des plus grandes calamités qu'ait produite
l'exagération des principes libéraux.
Cette catastrophe déplorable fut un des moyens em-
ployés par les agitateurs de 1793, pour révolutionner
la France : elle exaspéra les esprits, énerva le principe
vivificateur de notre commefee et de notre marine , fit
périr des milliers de victimes et assura à* nos rivaux une-
prépondérance que nous leur contestions alors et que le
rétablissement de cette grande colonie peut seul nous
mettre à même de partager avec eux.
1.
(4)
chercher ailleurs une terre plus fertile,
ou repousser d'injustes agressions. Ail-
leurs , la liberté et la tranquillité de
vingt nations sont troublées par le ca-
ractère dominateur d'un seul peuple, et
souvent même d'un seul individu. Par-
tout enfin les hommes fléchissent sous
la puissance irrésistible de leurs passions
et des lois de la nature. Tant que ïe
génie guerrier des peuples n'a pour objet
que le maintien de leur indépendance
ou la défense de leurs avantages politi-
tiques, il est en harmonie avec les prin-
cipes conservateurs des états ; mais lors-
que , stimulé par la soif des conquêtes .>
il franchit ces limites, il n'est plus qu'un
torrent dévastateur qui, dans son cours
rapide, ne laisse que l'impression de la
terreur et là trace des ravages qu'il a
occasionés. L'éclat des conquêtes éblouit
un instant les hommes, mais que reste-
t-il de ces monumens de l'orgueil ? le
souvenir des maux causés par une insa-
tiable ambition.
(5)
Les nations s'agitent, se pressent et se
choquent entre elles, et les résultats de
ces mouvemens convulsifs sont l'insta-
bilité des empires détruits et reproduits
par les révolutions, ces refoulemens de
peuples qui fatiguent la terre, ces guerres
éternelles qui la désolent et la soulagent,
cette domination qui passe de tems à au-
tres entre les mains de quelques hommes
d'un génie supérieur.
C'est ainsi que la Grèce, épuisée par
ses dissentions, déjà façonnée à l'escla-
vage par les gouvernemens semi-tyranni-
ques de ses chefs militaires, n'obéissant
plus qu'à la faible impulsion de ses ora-
teurs, perdit sa liberté sous Philippe"
Rome affaiblie par la ruine de Carthage,
par les rivalités de Marius et de Sylla,
par la corruption de ses moeurs et le re-
lâchement de ses principes politiques ,
fut asservie par César.
Les dominations de Cromwel et de
Napoléon s'établirent sur les mêmes ba-i
(6)
ses, parce qu'elles trouvèrent les mêmes
élémens de servitude.
Malheur à celui qui, destiné à gou-
verner ses semblables, n'apercevrait, en
parcourant les fastes de l'espèce humaine,
que des trônes renversés, des nations dé-
truites, la puissance colossale et la gloire
stérile des conquérans qui ont asservi et
désolé tous les peuples. C'est dans le mé-
canisme politique des états qu'il faut
chercher les causes de leur puissance et
de leur grandeur. C'est dans la faiblesse,
ou dans la dégradation des ressorts qui
les font mouvoir qu'il faut trouver le
principe conservateur de leur existence,
ou le germe funeste qui doit les faire
périr.
Les trônes s'écroulent, les nations se
renouvellent , le souvenir des exploits
guerriers peut s'effacer, mais les bonnes
institutions sont impérissables , parce
qu'elles s'appuyent sur l'intérêt et le bon-
heur des hommes. Ce sont ces institu-
tions utiles et durables qui constituent
( 7 )
réellement la force et la stabilité des étals.
Cependant la tâche des gouvernemens
n'est qu'à moitié remplie, lorsqu'ils ont
donné aux peuples des lois sages qui leur
assurent la jouissance de leurs droits
civils et politiques. L'accroissement de
la population, la prospérité de la cul-
ture , le développement de l'industrie,
la solidité des transactions extérieures,
l'appui qu'elles doivent trouver dans une
puissance maritime respectable; toutes les
branches enfin de l'économie politique,
sont également dignes de fixer leur atten-
tion. Plus un peuple est nombreux, plus
il est urgent de donner une issue à son
activité ; il y aurait trop de danger à
la concentrer, (i)
(i) Ce principe était tellement reconnu par les grands
peuples de l'antiquité , qu'on les voit se hâter de trans-
planter au loin le superflu de leur population et leur
imprimer le cachet national qui rapprochait les distances
et confondait les intérêts.
Mais, dira-t-on, le système colonial des anciens ne
se composait pas des mêmes élémens que celui des ma
. ( 8)
Or donc, l'inertie du commerce de,
la France, l'encombrement de ses ma-
nufactures, l'inaction de ses ouvriers,
dernes. Qu'importe , si les résultats de ces deux systèmes
sont absolument identiques.
L'pn et l'autre ont pour objet l'utilité des relations
commerciales, le développement de l'industrie, l'ins-
truction et là prospérité de la marine, l'avantage de se
ménager des auxiliaires puissans dans les guerres d'outre-
mer , et de procurer une issue indispensable à l'activité
et à l'accroissement des peuples.
Mais au reste, le plan présenté par M. Bruley au
gouvernement, et dont il sera fait mention dans cet
ouvrage, est absolument fondé sur les bases anciennes.
La colonie de Saint-Domingue , depuis l'abolition de
la traite , est forcément réduite à chercher ailleurs que
dans les restes d'une misérable population noire qui
dépérit tous les jours, les moyens de se régénérer.
M. Bruley propose de fonder une colonie de nationaux,
de resserrer par ce moyen les liens qui doivent unir les
colonies à la mère patrie et faire disparaître les traces des
anciens préjugés et de la servitude.
Les engagés travailleurs, de toutes les couleurs , se-
raient , d'après ce plan , les co-propriétaires des établis—
semens, ils paieraient leur cotte-part en industrie , et
leur intérêt, dans l'exploitation des terres, serait le
même que celui de nos fermiers dans la culture de
nos champs.
( 9 )
l'état languissant de sa marine, l'exubé-
rence de sa population, exigent impérieu-
sement le rétablissement de ses grandes
Ce serait en vain qu'on opposerait à l'exécution de ce
plan l'influence du climat sur les tempéramens euro-
péens. L'expérience répond victorieusement à cet ar-
gument qu'une perfide propagande met sans cesse en
avant.
11 est de fiit qu'en i63o , les Français devinrent les
maîtres exclusifs du nord et de l'ouest de Saint-Do-
mingue. Ce fut alors qu'ils s'appliquèrent à la culture
des tabacs, du coton et du rocou, qui prit bientôt une
grande extension. Cet état de prospérité n'était dû
qu'à l'industrieuse activité de ces premiers planteurs ,
puisqui' ce ne fut qu'en 1698, qu'on commença à intro-
duire des nègres à Saint-Domingue. Cependant la co-
lonie était moins saine qu'elle ne l'est aujourdhui. Les
dëfrichcmens nouveaux amenant [infailliblement avec
eux les exhalaisons pestilentielles d'une terre que l'action
du soleil n'a point encore purifiée.
Des épreuves faites dernièrement dans quelques-unes
de nos colonies sur le travail des blancs, prouvent l'uti-
lité qu'on en peut tirer , non-seulement pour la cul-
ture, mais pour leur santé, lorsque leur activité sera
dirigée avec sagesse et modération.
Mais au reste, s'il est vrai, ainsi que l'annoncent les
prédictions de quelques publicistes, "que la destinée des
colonies soit d'exister indépendantes; n'est-il pas rair-
( io )
colonies : il faut se hâter de lui rendre
ses puissans véhicules de prospérité, dont
l'imprudent sacrifice a fait immoler tant
de victimes, et anéantir tant de fortunes,
La stabilité des empires est subor-
donnée aux lois d'une progression mo-
rale, dont la marche ne peut être in-
tervertie , et le passage rapide d'une
forme de gouvernement à un autre sys-
tème administratif est dangereux par
cela seul que les hommes n'y sont point
sonnable et sage d'attendre, pour consacrer ce grand
principe, l'époque où elles seront rentrées sous l'auto-
rité de leurs légitimes propriétaires qu'une similitude de
moeurs , d'usages , de caractère et de langage , attachent
à la mère patrie, qui joignent à ces titres les avantages
de la civilisation et qui offriraient au moins des garanties
dans les traités qui doivent régler les intérêts récipro-
ques.
Nos oracles politiques ne s'expliquent pas assez claire-
ment à cet égard, pour donner à penser qu'il soit ques-
tion de l'émancipation d'une couleur au préjudice de
l'autre.
Mais le préalable de toute détermination, doit être
incontestablement le rétablissement de la colonie sous,
l'autorité de la métropole.
préparés, et que les institutions ne peuvent
recevoir que du temps le degré de sagesse
et de maturité qui leur est nécessaire.
Il est de l'essence des grands corps
politiques de tendre constamment à con-
server ou à reprendre l'équilibre indis-
pensable à leur existence. Dans le pre-
mier cas ils n'éprouvent que des ossila-
tions éphémères, ils se replacent facile-
ment dans leur état naturel. Dans le
second cas ils ont à combattre la force
des fausses directions, ils gravitent avec
violence , et manquent souvent par l'ir-
régularité de leurs mouvemens le but
conservateur qu'ils se sont efforcés d'at-
teindre.
En Angleterre , les dissidences d'o-
pinions, les débats tumultueux des par-
lemens, la puissance des ressorts minis-
tériels , et les crises populaires, sont
pour ainsi dire, autant de vibrations
politiques qui remuent, sans les dépla-
cer , les rouages de son organisation.
( 12 )
Tout y est dirigé vers le seul but de
maintenir et de conserver.
La France , au contraire, cherchant
en 1789 à ressaisir le point d'équilibre
que l'épuisement de ses forces lui avait
fait perdre , ne pouvait se soutenir qu'à
l'aide d'un balancier habilement manié ;
elle devait suivre avec prudence la route
que lui indiquait le besoin impérieux
de se régénérer, et parvenir graduel-
lement au grand résultat d'un nouveau
système politique > mais à côté de cette
ligne était le gouffre des révolutions ;
elle y fut entraînée par la violence de
ses gouvernemens temporaires, et la
puissance d'une réaction qui devait la
conduire à des résultats d'une utilité
plus générale et plus positive. Les peu-
ples fatigués par la pression des govver-r.
nemens absolus, ne pouvaient sortir de
cet état de souffrance, que par des cri-
ses violentes ; mais la marche et les
périodes de ces tourmentes politiques
étaient invariablement déterminées. Ce
( i3 )
fut donc en vain que des hommes tôu->
jours prêts à s'emparer des circonstances,
voulurent leur donner une direction fa-
vorable à leurs intérêts personnels. Ils
se méprirent "sur les causes du mal qui
affligeait l'état, et dans le délire de leur
ambition , ils ne surent pas mesurer
la distance qui devait séparer la chute
de la vieille monarchie de son rajeunis-
sement. Chacun crut voir dans les chan-
ces de l'avenir l'accomplissement de ses
voeux et le résultat de ses calculs : les
uns cherchaient dans le vague des théo-
ries les moyens de sauver la patrie ;
les autres trouvèrent leur avantage dans
les orages de la démocratie. Ceux-ci dési-
raient la république ; ceux-là prônaient
les gouvernemens aristocratiques : l'anar-
chie même avait ses partisans, et l'in-
térêt public seul était étranger à toutes
ces combinaisons ambitieuses.
L'existence éphémère des républiques
semblait justifier une partie de ces illu-
sions ; l'Europe agitée par le puissante
( 4 )
levier des nouveaux principes politiques
vit sortir de toutes parts ces essaims de
soldats moins redoutables par leur nom-
bre que par le génie guerrier qui les
mettait en action.
Les peuples se heurtèrent, les uns
pour défendre leur indépendance, les
autres pour comprimer l'élan des nou-
velles doctrines ; mais à travers les dan-
gers de ces luttes sanglantes qui mirent
en mouvement les grandes masses de la
population européenne, la France s'ache-
minait vers le système salutaire des mo-
narchies tempérées ; pour arriver à ce
degré de perfectibilité, il fallait qu'une
domination énergique et transitoire vint
absorber tous les germes hétérogènes
qui pouvaient embarasser sa marche.
L'esprit public prit alors une nouvelle
direction, et la gloire militaire mit un
terme aux discordes qui, jusqu'à ce mo-
ment avaient agité l'état.
Ce ne fut donc qu'après avoir passé
par les épreuves périlleues de ces diffé-
( iS)
rentes périodes, que la France put ap-
précier les avantages des institutions que
lui préparait la sagesse du roi.
En parcourant ces longues séries de
faits et d evénemens mémorables où la
gloire] de nos armes se mêle à tous les
genres d infortunes et de calamités, on est
effrayé du danger de ces transitions poli-
tiques qui dans leurs mouvemens rapides,
font passer brusquement les peuples d'un
état d'atonie à la vigueur instantanée que
leur donnent les fortes commotions.
La vieillesse des peuples ressemble
à l'enfance des hommes; elle exige le
concours de la prudence qui prévoit,
de la modération qui conserve, et de la
sagesse qui préside à l'emploi des moyens
réparateurs.
L'ancienne monarchie en proie à tous
les maux de la caducité , fatiguée par
les ministères de MM. de Choiseul et
de Maurepas, par le génie systématique
du siècle et le relâchement de ses ressorts
administratifs , renfermait dans son sein
C 16 ) _
tous les élémens volcaniques d'une ex-
plosion.
L'administration incertaine de M. Necj
ker, la faiblesse et la versatilité de nôtre
système politique sous M. de Yergenes,
l'égoïsme et les résistances des grands
corps de l'état; le délabrement de nos
finances, lui firent parcourir rapidement
tous les dégrés de la décadence. Bientôt
on vit s'élever sur les ruines du trône l'édi-
fice d'un gouvernement représentatif;
mais l'ambition prématurée de ce pouvoir
naissant, et l'imprudente activité de son
génie réformateur, devaient reculer l'é-
poque des institutions durables.
Entraînés par la manie d'envahir , les
premiers législateurs n'aperçurent ni le
danger de trop affaiblir l'autorité royale,
ni l'inconvénient plus grave de trop
élever la puissance populaire ; car cette
puissance étant la force par essence, on
ne pouvait sans péril en confier la direc-
tion à la force même, c'était détruire
tous les contre-poids, et livrer le vaisseau
f 17)
de l'état à la fureur des tempêtes. Le
conflit des intérêts et des opinions, l'in-
candescence des partis et les efforts d'une
métaphisique ambitieuse , achevèrent de
briser tous les liens qui unissaient encore
les peuples au monarque : il y eut absence
de gouvernement sous le règne impuis-
sant d'une foule de lois incohérentes et
inexécutées.
Dans cet état déplorable de dislocation,
des novateurs forcenés firent tomber sous
les coups de la hache philosophique le
précieux monument de notre puissance
maritime, et de notre prospérité commer-
ciale. Robespierre ambitionnant la célé-
brité d'Erostrate, provoqua l'embrase-
ment de Saint-Domingue, et la perte
de cette florissante colonie fut le prélude
de toutes les fureurs qui, en 1793, n'épar-
gnèrent ni les personnes ni les propriétés.
Il fallait amener la France à cet état
d'anéantissement qui devait favoriser les
vues 4'uhe',démagogie effrénée : c'était
(I 8)
sur la misère des peuples et au milieu des
décombres qu'elle voulait poser les bases
de son redoutable empire, (i)
Devenue tour - à - tour l'apanage des
tribuns et des dictateurs, la France fut
tourmentée par un despotisme qui se dé-
guisait sous les formes rassurantes de la
liberté ; elle chercha vainement à établir
un juste équilibre entre les pouvoirs , et
à limiter l'exercice de chacun d'eux. La
liberté ne put se placer entre le despo-
tisme des gouvernans, et la faiblesse des
législateurs. L'état allait périr, lorsque
l'autorité disputée par les factions, passa
(i) Périssent toutes les colonies plutôt que de violer un
-îeul de nos principes.
Ce fatal arrêt prononcé par Robespierre, dans un mo-
ment où tous les intérêts et toutes les passions étaient
aux prises, fut le signal du carnage et de la destruction.
Les noirs et les hommes de couleur entendirent la voix
de cet homme féroce et le sang coula pendant vingt-cinq
années sur le sol de cette infortunée colonie.
(r 9)
entre les mains d'un chef militaire auda-
cieux qui retrempa le caractère des peu-
ples, et imprima un mouvement rétro-
grade auxélémens désorganisateurs.
Ce fut pendant cette longue et prodi-
gieuse domination que Saint Domingue.
rentra sous l'autorité de la Métropole.
Le génie de cet homme extraordinaire
embrassant dans tous leurs rapports la
grandeur et la puissance nationale, avait
reconnu la nécessité de rattacher à l'em-
pire une grande et puissante colonie qui
pouvait en rehausser l'éclat. La France
offrait à cette époque le spectacle im-
posant d'une puissance surnaturelle. Elle
étonnait tous les peuples, par l'appareil
formidable de ses forces, et l'ascendant
de son génie militaire. Sa politique était
dévenue le droit public des nations, et
sa capitale le centre commun des peuples
civilisés; il ne manquait à sa gloire que
le rétablissement de ses grandes colonies.
Une expédition partit en 1802, et le
a.
.(, 20 }
succès avait justifié l'emploi des mesures
vigoureuses dont on avait reconnu l'ur-
gence. Une campagne de trois mois avait
suffi pour faire écrouler la puissance de
Toussaint - Louverture et replacer la
colonie sous l'autorité légitime ; mais la
perfidie et la coupable ambition de quel-
ques Français, nous firent perdre le fruit
de tant de sacrifices et de tant de travaux.
Le général Leclerc, dont les intentions
étaient pures, mourut avec le regret
d'avoir souvent mal placé sa confiance,
et son successeur ne trouva, en prenant
les rênes du gouvernement, que des -
élémens de désordre qu'il lui fut im-
possible de détruire, (i) >
(i) L'opinion, à Saint-Domingue, était qu'un Français
d'un rang distingué ayant le projet de se faire déclarer chef
de l'indépendance haïtienne , s'insinua dans la confiance
des noirs et des hommes de couleur, leurdonna de perfi-
des conseils et de faux avis sur les intentions de la France :
il était parvenu, en excitant ainsi leur inquiétude , à les
{ -21 )
La gloire de rétablir et de consolider
tous les ressorts de notre système politi-
que était réservée au monarque législa-
teur que l'adversité avait éprouvé, et qui
devait puiser dans une sage expérience les
moyens de cicatriser les plaies profondes
de la patrie. Le commerce, la marine,
la classe nombreuse et intéressante des
colons, les cultivateurs noirs courbés sous
le despotisme affreux de Christophe ,
réclament la sollicitude de la France. Ils
soulever contre le gouvernement mal affermi du général
Leclerc. Il touchait au moment de lever le masque,
lorsque ses trames furent découvertes, et qu'une mort;
prompte et violente vint l'arracher aux remords de ses
criminels succès.
C'est à cette trahison înouie, qu'il a été difficile cie
bien constater, en raison de l'enlèvement des papiers de
cet individu, qu'on doit attribuer les derniers désastres
de Saint-Domingue, et non pas aux efforts et à l'énergie
des noirs, ainsi que voudraient le faire croire les agens
des gouvernemens d'Haïti, ou les rapports fallacieux de
quelques négrophiles mal intentionnés.
(22)'
attendent avec confiance le bienfait d'une
sage restauration coloniale qui puisse
concilier tous les principes et tous les
intérêts. C'est enfin dans la sagesse du roi
qu'ils trouvent l'idée consolante d'un
avenir plus heureux
COLONIE
DE
SAINT-DOMINGUE,
ou
APPEL A LA SOLLICITUDE DU ROI
ET DE LA FRANCE.
JL/ANS un tems où les opinions anti-coloniales
tendent évidemment à l'émancipation de Saint,
Domingue, il est du devoir d'un bon Français
d'appeler la sollicitude du Roi, sur le danger
de ces systèmes erronés qui ne respectent ni
les grands intérêts de la patrie, ni les principes
sacrés de la propriété.
Déjà des émissaires gagés par les gouverne-
mens révolutionnaires d'Haïti, préparent l'o-
pinion publique à ces dangereuses innovations;
ils proclament scandaleusement les prétendus
droits des noirs de Saint-Domingue à l'indé-
(24)
pendance. Ils osent même indiquer le moyen
d'une honteuse transaction, comme le seul qui
puisse concilier les grands intérêts de la métro-
pole avec les absurdes prétentions de quelques
milliers d'individus (i).
(i) On a publié récemment une brochure intitulée :
Du seul parti à prendre à Végard de Saint-Domingue.
L'auteur anonyme se dérobe modestement à la gloire
d'avoir porté les derniers coups à l'infortunée colonie,
que les coupables calculs de la démagogie nous ont fait
perdre.
Après avoir généreusement payé, avec les lieux com-
muns philantropiques, son tribut à ce qu'il appelle la
raison et la philosophie , ce nouveau Don Quichotte
combat avec une inflexible sévérité les prétentions de
ces habitans industrieux qui s'avisent de désirer le ré-
tablissement d'une colonie, dont l'ancienne prospérité
avait une connexité si intime avec le bonheur de la
France. Il établit trois questions principales qu'il se
propose de résoudre avec une logique tellement pres-
sante, qu'il réduira ses adversaires à l'impossibilité ab-
solue de lui répondre; mais cette manière modeste d'en-
trer en lice , est le parturient montes nascitur ridiculus
mus. Le décousu des idées, la faiblesse des solutions,
la teinte de partialité qui distinguent éminemment cet
opuscule ultra-libéral, ne justifient pas le ton provoca-
teur de ce publiciste présomptueux qui doit guider les
.individus appelés par des lois éternelles et par le principe
( 25 )
Ainsi donc, pendant qu'un génie répara-
teur s'efforce d'affermir sur les bases d'une
sage liberté le bonheur des Français, Saint -
de Imr intelligence à vivre en société. C'est avec ce pathos
philosophique que l'auteur écrase les ennemis dé l'in-
dépendance haïtienne.
Ce nouveau Blondcl, dans l'expansion de sa tendre
amitié pour le monarque africain, exprime le désir de
voir ce trône fantastique se consolider, il assure que la
conquête de Saint-Domingue est désormais impossible;
il fonde cette opinion sur la vigueur, l'énergie et le cou-
rage des noirs. Il appelle au secours de cette ridicule
assertion , non-seulement les moustiques , les marin—
gouins, les bigailles et tous les insectes malfaisans dont
Saint-Domingue abonde aujourd'hui, mais encore les
élémens qui se sont coalisés pour défendre les approches
de cet empire fortuné.
A l'en croire, Saint-Domingue serait retombé dans
le chaos primitif; les fleuves auraient rompu leurs di-
gues, l'atmosphère serait imprégnée de miasmes pesti-
lenciels , les montagnes entraînées par les torrens s'é-
crouleraient dans les plaines et dans ce désordre de la
nature, le coriphée de l'indépendance haïtienne, le
vertueux Christophe et sa famille seront sans doute pré-
servés par une main invisible qui veille sur les destinée
d'Haïti.
Il est évident, d'après le tableau que nous fait l'au-
teur de la brochure , que le seul partie prendre à l'égard
( 26 )
Domingue, la plus riche colonie de l'univers,"
le premier véhicule de notre commerce et de
notre marine, devrait subir une hideuse méla-
de Saint-Domingue, est de l'abandonner, puis qu'il ne
peut être habité que par des poissons, des reptiles et
des insectes.
Mais l'auteur ne s'en tient pas là , il prouve jusqu'à
l'évidence que toute tentative serait inutile contre des
hommes qui la nuit sont invisibles à leur ennemi, qui
ne mangent point et ne dorment jamais, et dont la force
et le courage sont néanmoins supérieurs à ceux des Eu-
ropéens.
En exaltant là vigilance, la frugalité et l'activité des
noirs (quoiqu'il soit bien prouvé qu'ils sont essentielle-
ment paresseux, dormeurs et gourmands) l'auteur s'ex-
prime ainsi :
Quelques coups de fusils suffisent pour alarmer tout un
camp (français) ordinairement sans défense. La nuit se
passe debout à observer des hommes que l'on ne voit point
et qui nous voyent aisément ; les fatigues , les chaleurs du
jour ajoutent à l'embrasement du sang, et le soldat européen
succombe bientôt à ces maladies ardentes;
Ainsi donc nos troupes seraient condamnées à mourir
d'insomnie, si toutefois elles échappaient à la redou-
table épée du probe et sévère Henri, ou aux bigailles de
son marécageux empire;
Si l'auteur est militaire , il doit savoir que les soldats
français ne s'alarment pas du bruit de quelques coups de
Cusil, et qu'un camp n'est jamais sans défense, n'eût-
( 27)
morphose et périr dans les convulsions d'une
déplorable anarchie. L'impossibilité de mettre
un termfi à tant de calamités et de désordres
il que celle de la valeur française. Il ne doit pas ignorer
non plus, que ce furent ces hommes timides qui, dans
le court espace de deux mois, forcèrent ces invincibles
africains à mettre bas les armes. Au reste, si les nègres
ont l'avantage de voir dans l'obscurité, les Français ont
le courage d'approcher d'assez près leur ennemi ,
pour suppléer par le tact à ce qui leur manque du côté
de la vue.
Mais l'auteur, après avoir démontré le vide des rê-
veries guerroyantes des pamphlétaires coloniaux, par des
combinaisons militaires étonnantes, et l'exposé des diffi-
cultés locales insurmontables, suppose qu'on soit par-
venu à triompher de tous lés obstacles. Quels seront,
dit-il, les moyens d'échangé pour le commerce national
dans un pays dont les terres sont épuisées et qui est me-
nacé d'un déluge universel.
Ici, l'auteur paraît être en contradiction avec lui-
même, car si l'état de la colonie est aussi déplorable
qu'il le prétend, quel serait le but dés traités de com-
merce qu'il nous conseille de faire avec cette nation
pauvre et paresseuse ; où trouver des compensations
équivalentes au sacrifice que ferait la métropole. Quels
avantages auraient les noirs même, à exister misérables
et indépendans.
Mais ces assertions sont aussi exagérées que le tableau
effrayant des révolutions physiques du pays, et ces dé-
( 28)
ne peut être soutenue que par des hommes
qui n'ont que des notions fausses sur ces con-
trées lointaines, ou dont l'opinion gst enta-
chée d'une méprisable vénalité.
bordemens imaginaires n'existent que dans le cerveau
creux des visionnaires philantrbpiques, dont le but est
seulement de surprendre la religion du gouvernement.
11 reste une grande quantité de terres vierges à Saint-
Domingue , et les terres qu'on prétend être épuisées, se
reposent depuis trente ans , grâce à la paresse dès Afri-
cains, et à la funeste activité des négrophyles.
L'auteur se résume enfin , et après avoir repoussé les
reproches de férocité faits au monarque débonnaire
d'Haïti , il assure que ce prince fut toujours l'ami des
blancs, dont il faisait, dit-il, la société avant T arrivée
dans la colonie du présomptueux état-major d'Hedouvilley
et de la pétulante armée de Leclerc. 11 faut conveqir que
si l'auteur se trompe grossièrement sur le caractère dou-
cereux et sociable de Christophe, il est au moins d'une
grande force dans le choix des épithètes qu'il prodigue
aux braves de l'armée française.
Au reste, les ducs de Marmelade et de Limonade,
ministres du, moderne Titus, reçoivent, dit-on, fré-
quemment des marques de la longanimité de leur prince,
ils pourraient nous attester ses.vertus ; mais, en attendant
ces témoignages irrécusables, il est prudent de considérer
l'amitié de Christophe pour les blancs , comme une
liaison très-dangereuse. Le sort de l'infortuné Pageot,
( *9 )
Combien d'erreurs se propagent à la faveur
des rapports fallacieux de ces apôtres de l'anar-
chie coloniale : tantôt ils nous représentent
auquel il fit couper les pieds et les mains , après lui avoir
cassé l'épaule d'un coup de pistolet, est un de ces traits
d'humanité que son apologiste a oublié de citer. Au 1
reste , M. Auguste Pageot, frère du [lieutenant-général
de ce nom, n'avait d'autre tort que celui de lui conseiller
la soumission au gouvernement français. Tel est cepen-
dant l'homme atroce avec lequel il faut que le roi de
France fasse des traités de commerce et d'amitié ; c'est
sur le contrat qui sanctionnerait la spoliation la plus
inique, et l'odieuse tyrannie d'un Africain, que doit
être fondé le bonheur des noirs, la tranquillité des autres
colonies françaises , et la liberté du commerce dans les mers
atlantiques. De pareilles incohérences ne font-elles pas
pitié , ne faut-il pas être ennemi de son pays, ou mi-
nistre de Christophe pour oser tenir un langage aussi
déhonté ?
Hâtons-nous donc de consolider avec la ruine de notre
commerce, de notre marine et de notre industrie, le
trône ensanglanté d'un roi fantastique, et d'ajouter au
malheur d'avoir causé la perte d'une florissante colonie,
la honte de trafiquer de ses lambeaux avec des sujets ré-
voltés. Tels furent en iyg3 , les voeux criminels de ces
sectaires audacieux qu'on n'accusera pas sans doute d'a-
voir rêvé des niaiseries sentimentales; mais auxquels on
reprochera avec raison d'avoir distribué des torches et
des poignards à Saint-Domingue, dans le même-tems où
( 3o )
comme invincibles les misérables forces qui
occupent aujourd'hui la colonie : tantôt la
politique jalouse de l'Angleterre doit faire
ils couvraient d'échaffauds le sol de leur infortunée pa-
trie.
Quelle est donc cette étrange philantropie qui ne se
plaît que dans les désordres et !a destruction , dont la
funeste activité excite les discordes civiles, entretient la
révolte et fomente les révolutions en prolongeant les
malheurs publics. La marche hardie de ces dangereux
novateurs causerait, de justes alarmes aux amis de l'hu-
manité et de la patrie , s'ils n'étaient rassurés par la
sagesse d'une administration qui aura sans doute la force
de résister aux perfides insinuations de ces fléaux de la
société, et qui a fixé les limites ou doivent s'arrêter
tous les fanatismes politiques.
Si j'avais à me venger d'un peuple, disait le grand
Frédéric , je lui enverrais des philosophes pour le gou-
verner. Que cette vérité , sortie de la bouche d'un roi
philosophe, serve de leçon au gouvernement qui serait
assez faible pour cédera ces influences pernicieuses, et
prémunisse les peuples contre les dangers des innova-
tions.
Au reste, il est incontestable que les cultivateurs,
plongés dans la plus affreuse misère depuis qu'ils sont
indépendants de la métropole , n'existent que sur les
restes de l'ancienne industrie française, et que si les
plans désastreux proposés par leurs faux amis venaient à
prévaloir, ils seraient réduits ( après avoir absorbé ces
( 3i )
naître des obstacles insurmontables ; ils exa-
gèrent les ravages du climat, et les frais d'une
expédition; ils conseillent des demi-mesures
et proposent de légitimer l'existence de ces
gouvernemens rebelles, en leur abandonnant
la propriété de cinquante mille Français indus-
trieux : il faut, à les entendre, marcher avec
le siècje , respecter la politique libérale des
puissances de l'Europe.
Il faut sans doute marcher avec le siècle ;
mais la marche du siècle n'est pas de substi-
tuer les usurpations de la révolte aux droits
les plus positifs, de consacrer les maximes sub-
versives de Tordre social, de dégager les peu-
ples de l'obéissance qu'ils doivent à leurs gou«
vernemens , et d'établir en principe , qu'une
partie quelconque d'une nation réunie souâ
les mêmes lois , a le droit de se séparer et de
revendiquer son indépendance.
Telles seraient cependant les conséquences
dangereuses d'un libéralisme outré qui ten-
drait à justifier le démembrement des états >j
ressources précaires ) à devenir antropophages. C'est là
sans doute le dernier degré de virilité et de civilisation
où veulent les amener les partisans de leur indépendance».
( 32 ) _
et à rompre les liens qui doivent unir les gran-
des sociétés.
Il faut respecter la politique libérale mani-
festée par les puissances de l'Europe : mais
cette politique libérale se réduit à l'abolition de
la traite ; elle respecte , sous tous les autres
rapports, le droit sacré de la propriété, et
ceux des métropoles sur leurs colonies.
L'Angleterre, dont l'exemple est si souvent
invoqué par les antagonistes du système colo-
nial, s'est bien gardée, après avoir obtenu
l'abolition de la traite , non - seulement de
donner la liberté aux cultivateurs de ses éta-
blissemens , et de les précipiter, par ce fu-
neste présent, dans tous les écarts d'une licence
effrénée, mais de reconnaître le droit de cette
portion de ses sujets à l'indépendance.
Elle a sagement stipulé les intérêts des co->
Ions et des cultivateurs , en préparant de
longue main les améliorations dont le système
colonial serait susceptible.
L'adhésion de la Russie aux principes géné-
reux qui ont provoqué l'abolition de la traite,
n'a rien changé à l'état de servage dans lequel
continue d'exister une partie considérable de
ses sujets. La Hollande conserve encore son
( 33 )
ancien système administratif à Démérari et
dans les Indes.
La France seule , pour favoriser les perfides
calculs de quelques prétendus philantropes au
préjudice de ses enfans, proclamerait donc im-
prudemment l'indépendance de ses colonies :
elle disposerait arbitrairement de la fortune de
cinquante mille colons, pour la donner à des
noirs insurgés ; elle avilirait la dignité de sa
puissance par des transactions humiliantes %
elle renoncerait enfin à la suzeraineté d'une
terre dont la possession fut le prix de la va-
leur française, et qui, depuis un laps de tems
considérable , est le domaine de l'industrie la
plus étonnante et la plus admirable (i).
(i) La colonie de Saint-Domingue versait en notfC
faveur dans la balance du commerce, en 1788, une somme
de quatre-vingt millions tournois. Les avantages de l'ex=
portation de nos marchandises et des produits de notre*
sol, pour cette colonie , et l'importation des denrées
coloniales en France étaient incalculables.
L'exportation de nos marchandises s'élevait à la somme
d'environ deux cent cinquante millions, et l'importation
des denrées coloniales, en 1787 et 1788 , s'élevait à celle
de deux cent seize millions, appert les registres des doua-
nes de ces années.
( 34 )
11 faut convenir cependant qu'avant de cé-
der aveuglément à l'impulsion de ces faux amis
de l'humanité, avant de tarir entièrement la
source de tant de richesses, et de consommer
une grande injustice, qu'il serait bien essentiel
d'examiner sérieusement, et dans tous ses rap-
ports , l'importante question du rétablissement
de Saint-Domingue. On se convaincrait sans
doute qu'on peut en concilier l'exécution avec
l'intérêt de la'.métropole ; celui des colons et
des cultivateurs noirs, et avec les principes li-
béraux ; on pourrait enfin apprécier la juste
valeur de ces tableaux mensongers, dont le but
est de surprendre la religion du gouverne-
La métropole trouvait donc, dans la consommation
immense de sa colonie , des débouchés considérables
pour les manufactures. Sa marine s'instruisait et se for-
mait dans les longues traversées, et ses flottes pouvaient,
au besoin, chercher un asile, dans les rades et dans les
ports, contre le danger des élémens et les chances de la
guerre.
Des stations de frégates et et de bâtimens légers, sor-
tans de tems à autre des principaux points de la colonie ,
protégeaient notre commerce dans les mers atlantiques ,
et y faisaient respecter notre pavillon. — Tels sont les
avantages réels que nous ferait perdre des traités illu-
soires avec les prétendus gouvernemens d'Haïti.
( 35 )
ruent, et d'élever sur les ruines de notre an-
cienne prospérité l'édifice monstrueux de l'in-
dépendance de quelques milliers d'Africains*
Le droit des nations sur lequel on fonde l'in-
dépendance d'Haïti, est un exemple de l'abus
des principes respectables dont on voudrait
faire aujourd'hui une dangereuse et fausse ap-
plication.
Certes, si la France, abusant de sa force,'
envoyait ses vaisseaux et ses troupes dans les
îles du Japon , pour y troubler la tranquillité
des nations qui les habitent, et les traiter en
peuples conquis, la sévérité philosophique s'é-
lèverait avec raison contre l'injustice d'une en-
treprise qui aurait tous les caractères de la vio-
lence , et porterait atteinte aux droits impres-
criptibles de l'indépendance des peuples ; mais
ici il s'agit de rattacher à la France une partie
de ses sujets que les révolutions en ont séparés,
de replacer sous l'autorité légitime un pays qui
faisait naguère partie intégrante de notre em-
pire , et dont la pi^opriété vient d'être encore
récemment garantie à la France , par une con-
dition expresse des derniers traités. De quoi
s'agit-il enfin ? de faire participer aux bienfaits
de nos constitutions, des hommes en faveur
desquels on peut réclamer la liberté, mais noix
3.
(36)
pas l'indépendance, puisque, transplantés suc-
cessivement sur le sol américain , ils n'y exis-
tèrent jamais en corps de nation, et qu'ils ne
peuvent accuser la France d'avoir envahi par
la force un territoire qu'ils occupaient à titre
de possesseurs originaires (i).
Que signifient donc des prétentions qui ne
s'appuyent que sur les paradoxes d'une aveugle
philantropie , contre lesquelles s'élèvent à la
fois les principes conservateurs des états et
les droits sacrés de la propriété ? on connaît
au reste le tarif de ces moralités philosophi-
ques qui ont armé tous les partis et divisé
tous les intérêts ; on sait que c'est au poids de
l'or que les possesseurs actuels de Saint-Do-
mingue achètent les défenseurs de leur indé-
pendance.
Mais hâtons-nous de suivre le fil de ces
assertions insidieuses, à la faveur desquelles
les partisans de l'émancipation déguisent les
motifs de leur coupable dessein. Examinons
d'abord si l'attitude militaire des pays insur-
(i) La population primitive est entièrement détruite.
Il ne restait, en 1806, que huit individus de la nation
que les Espagnols trouvèrent à Saint-DomingtJe ,'lors de
la découverte de cette île,
( 37 )
gés démontre victorieusement l'inutilité d'une
nouvelle tentative , et si la France peut trou-
ver, en abandonnant la cause sacrée de ses
colons, des compensations équivalentes aux
sacrifices qu'on lui conseille de faire.
Tous les hommes que des spéculations com-
merciales ont conduit à Saint - Domingue ,
n'ont vu cette colonie qu'à travers le prisme
trompeur de leur intérêt personnel, la plu-
part incapables de juger sainement de la si-
tuation réelle d'un pays où les chefs ombra-
geux ne laissent apercevoir que ce qu'ils ont
intérêt à faire connaître , n'ont rapporté que
des notions exagérées ou vagues sur la puis-
sance militaire de ces gouvernemens. Leurs
relations fabuleuses semblent n'avoir d'autre
but que celui de se concilier la bienveillance
des chefs d'une colonie où ils espèrent trouver
des chances favorables à leur fortune.
Cinquante mille soldats bien disciplinés
défendent, d'après leurs rapports, les princi-
paux points de débarquement, et assurent à
jamais l'indépendance de cette terre de la
liberté, (i)
{i.) De la république d'Haïti, par M. Roureau.
( 38 )
Telles sont cependant les assertions ridi-
cules et mensongères sur lesquelles on fonde
l'impérieuse nécessité d'une humiliante tran-
saction , et le sacrifice de nos plus grands
intérêts.
Pour démontrer le vide de ces complaisans
rapports, il suffira de considérer Saint-Do-
mingue dans l'apogée de sa puissance militaire
sous l'administration vigoureuse de Toussaint-
Louverture, et de ;comparer les forces et les
ressources de cette île en 1802 avec celles qui
peuvent lui rester aujourd'hui à la suite des
guerres étrangères, et des crises intérieures
qui, depuis cette époque , ont constamment
déchiré le sein de cette belle colonie.
La population de Saint-Domingue , sous le
gouvernement de Toussaint-Louverturc , était
d'environ 285,000 âmes y compris les blancs.
L'état militaire avait reçu, sous ce chef guerrier,
une extension considérable. L'armée noire,
à l'époque des rivalités de Toussaint et de
Rigaud , n'était plus en rapport avec la po-
pulation de la colonie. Le nord avait armé
contre le sud 28 mille soldats, et le sud lui
opposait des forces à - peu - près égales. En
r 79g, époque où Toussaint étant possesseur
paisible de la partie française , entreprit de
(h)
réunir la psrt' u :.>st qui nous avait été cé-
dée par le tî;i;!'!0<de Basle ; il avait complété
vingt-neuf ).'^ifins de iooo hommes chacun ;
sa garde d'honneur était d'environ 4©o hommes.
En 1802 , ayant été prévenu des dispositions
de la France , il augmenta ses forces d'environ
4ooo hommes , et fit égorger dans la plaine
du Cul-de-Sac , le régiment fixe Espagnol qui
faisait partie de son armée et dont il suspectait
la fidélité et le dévouement.
Il est de fait enfin , que Toussaint-Louver-
turc , avec une population nombreuse et aguer-
rie , une administration sage, une influence
magique sur l'esprit de ses concitoyens, n'avait
pu réunir en 1802 qu'une armée de 33,000
hommes commandés par des chefs expéri-
mentés.
Les cultures, dans les années 1798, 179g,
1800 et 1801 ,' donnèrent un revenu de 120
à i3o millions de denrées : cette prospérité
qu'on dût à l'activité et au génie réparateur
de Toussaint, a subi une progression décrois-
sante depuis 1802 jusqu'en 1819. Les incendies
et les dévastations qui signalèrent la première
résistance des noirs à l'arrivée du général
Leclerc à Saint-Domingue, l'invasion de Des-
salines dans la partie espagnole, les guerres de
(4o)
Christophe et de Pethion, ont porté les coups
les plus funestes à la culture et à la population.
En 1818 , le total des produits exportés par
les navires étrangers n'a pas excédé 20 millions,
et les recensemens faits dans les deux parties
insurgées portent la population à 247,000
âmes , non compris les blancs dont le nombre
est de 3,4oo dans l'ouest et le sud, et de
i,65o dans le nord. Les forces militaires ré-
unies des deux gouvernemens sont d'environ
26,000 hommes, et cet état militaire est ex-
cessif dans un pays où il est indispensable de
réserver le plus grand nombre possible de bras
pour la culture des terres, seul moyen de pro-
longer l'existence de ces gouvernemens op-
presseurs.
Ainsi donc, il est notoire que la population
est diminuée de plus d'un huitième, que les
revenus sont presque nuls, puisqu'ils suffisent
à peine aux frais de l'administration et à l'en-
tretien de l'armée , que le caractère cruel de
Christophe (1) et la politique timide du gou-
(1) On sera peut-être bien aise de connaître l'opinion
de l'un des défenseurs les plus zélés de l'indépendance
haïtienne , sur Christophe. M. Roureau, en établissant
(4* )
vernemcnt de l'ouest ont remplacé le génie
créateur de Toussaint, et que la colonie par-
tagé eentre deux pouvoirs qui s'en disputent
les lambeaux, n'a plus l'avantage de cet en-
semble qui faisait la force du premier chef
africain. Dans le nord, la tyrannie de Chris-
tophe a détruit cet esprit public qui, sous
Toussaint, balança un instant la fortune de nos
armes. Dans l'ouest , le gouvernement des
hommes de couleur ne se soutient que par de
funestes concessions faites à la classe des cul-
tivateurs et des soldats. Dans le sud, Gouman,
réfugié avec 3,ooo hommes dans les sommités
de la montagne Noire, insulte à la faiblesse de
ces prétendus gouvernemens réguliers ; il fait
des incursions dans les plaines , et prétend ,
dit - on, agir dans les intérêts de la France.
la nécessité de reconnaître la république d'Haïti et les
avantages qui résulterait de l'union de la France avec ce
prétendu gouvernement, s'exprime ainsi : « La répu-
» blique d'Haïti trouverait en outre dans la France les
J> moyens de réduire promptement son féroce antago-
» niste , et d'appeler au bénéfice de ses institutions,
» celte masse noire comprimée et gémissante sous la
» verge cruelle de son chef qui n'a de l'humanité que
* la face. »
( ^ ) .
Cependant, on ose nous vanter la redou-
table consistance de ces gouvernemens et nous
assurer que la force militaire de Saint-Domin-
gue est doublée ; que semblable au phénix qui
renaît de ses cendres , il a retrouvé sous le gou-
vernement'tyrannique de Christophe et sous
le régime languissant de l'oligarchie de nou-
veaux éiémèns de grandeur et de puissance :
n'est-ce pas là le complément de toutes les
absurdités ? Peut - on raisonnablement juger
d'après de pareilles bases l'importance et la
force de ces gouvernemens révolutionnaires?
Si Toussaint secondé par des généraux ha-
biles , doué-lui-même d'un génie supérieur,
fort par la sagesse de son administration, riche
par l'étendue de ses cultures , pouvant disposer
de cinquante millions et faire la guerre sur un
théâtre où il avait multiplié tous les genres de
ressources, si Toussaint, dis-je, n'a pu résister
que trois mois à la valeur de vingt-cinq mille
Français débarqués'dans l'île, en 1802, que
deviendra ce colosse fantastique d'Hàiti, lors-
que la France voudra sérieusement le ren-
verser?
D'après ces données positives sur la situation
actuelle de Saint-Domingue, il est incontes-
table oue les chances d'une expédition ne soient;
( 43 )
infiniment plus favorables qu'en 1802, puisque
les moyens de résistance sont nécessairement
moins grands , et que nous connaissons la cause
des malheurs qui suivirent la conquête rapide
de cette colonie.
« Mais que vous restera-t-il lorsqu'après une
« campagne laborieuse de quelques mois, vous
» aurez détruit par le fer une partie considé-
» rable de la population? (Si toutefois la for-
» tune ne vous est pas contraire ) trouverez-
» vous dans les décombres et les cendres les
» moyens de relever les fastueux monumens
» de votre ancienne opulence ? »
Tel est le langage de ces alarmistes qui, ju-
geant mal les hommes et les choses, ne voyent
dans les grands événemens politiques que des
résultats affligeans pour l'humanité. On ne
change pas sans doute la destinée d'un peuple,
sans l'exposer à quelques déchiremens ; mais
combien de circonstances peuvent modifier ces
résultats , quel champ vaste laisse à la discrétion
d'une sage politique le levier puissant désin-
térêts particuliers.
La classe nombreuse des cultivateurs gémii
sous le despotisme des mamelucks de Saint-
Domingue ; instrumens passifs de l'ambition
de ces chefs militaires, ils ne connaissent de
(44)
la liberté que le droit affreux qu'on s'est arrogé
de tourmenter leur misérable existence par
l'excès des travaux et l'insatiable avidité des
nouveaux maîtres ; ils doivent désirer que le
joug de cette insupportable aristocratie soit
brisé par la puissance delà nation généreuse à
laquelle ils devront leur délivrance, (i)
(i) Toussaint, qui connaissait très-bien le caractère
des hommes de sa couleur, posait en principes dans une
de ses dépêches au gouvernement, en 1798, qu'il fallait
bien se garder de trop parler de liberté aux noirs, qu'ils
ne devaient jouir que d'une liberté de fait, ne point être
esclaves de l'homme, mais attachés à la glèbe.
Il assurait qu'une liberté indéfinie transformerait bien-
tôt ces riches contrées en désert, et ses habitans en
peuplades sauvages. Il pensait que Saint-Domingue avait
essentiellement besoin de l'appui d'une grande puissance
et qu'il ne pouvait se suffire à lui-même.
La personne qui fut chargé d'apporter ces dépêches
eut avec Toussaint un entretien confidentiel sur les vues
d'indépendance qu'on lui supposait : Toussaint, dans un
de ces momens expansifs extrêmement rares dans un
homme de son caractère, lui communiqua sa réponse
au roi d'Angleterre , qui lui donnait le titre de roi à
l'époque où le général Maitland abandonna Saint-Do-
mingue. Cette réponse portait en substance :
« Que le titre de roi ne pouvait appartenir à l'hum-
» bîe esclave que les faveurs d'une nation généreuse