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Comédies et proverbes / par M. de Saint-Rémy

De
349 pages
Michel-Lévy frères (Paris). 1865. 1 vol. (349 p.) ; in-18.
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COMÉDIES
ET
PROVERBES
POISSY. — TYP. ET STfiR, DE A, BOURET.
COMÉDIES
ET
PROVERBES
r A n
JlfâDÊ SAINT-REM Y
SUR LA GRANDE HOUTE — LES BONS CONSEILS N
LA MANIE DES PROVERBES \, ' ''
MONSIEUR CHOUFLEURI RESTERA CHEZ LDI Lffy
PAS DE FUMÉE SANS UN PEU DE PEU
LES FINESSES DU MARI — LA SUCCESSION DOSNET.
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
RUE V1V1ENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
1 865
Tons droits réservés
SUR LA GRANDE ROUTE
\PROVERBE
/"^"RE^.'RÉ^ENSÉ P0TOILA PREMIÈRE FOIS, A PARIS,
slujLlE IT^'AÎ^ DE^M PRÉSIDENCE DU CORPS LÉGISLATIF
31 MAI 1861.
PERSONNAGES
LE COMTE DE SURVILLE M. BRESSANT.
LA MARQUISE DE MÉNARS M"«MADELEINE BROHAN-
UN AUBERGISTE (accent alsacien)... M. BARRÉ.
Tans une petite ville d'Alsace, en 1838.
SUR
LA GRANDE ROUTE
Un salon d'auberge; porte principale au fond faisant face au public;
fenêtre à gauche au dernier plan ; à droite, deux porles marquées des
numéros 1 et 2; au premier plan a gauche, une table et deux chaises; à
droite, un canapé.
SCÈNE PREMIÈRE
LE COMTE, L'AUBERGISTE.
•LE COMTE.
Cet endroit est bien le seul où l'on puisse coucher
en venant de Béfort?
L'AUBERGISTE.
Oui, montsir, il faudrait faire huit lieues afant de
troufer un hôtel comme le mien !
LE COMTE.
C'est l'hôtel de la Poste ?
L'AUBERGISTE.
Oui, montsir !
4 COMEDIES ET PROVERBES
LE COMTE.
Écoutez-moi, mon ami : une dame en voiture de
poste doit arriver au relai dans quelques minutes ;
il est plus que probable qu'elle s'arrêtera ici. Elle
est seule. C'est ma femme, la comtesse de Surville.
L'AUBERGISTE.
'Je resterai en bas pour prévenir montame que
montsir le comte...
LE COMTE, vivement.
Gardez-vous-en bien; c'est justement le contraire
que je désire...
L'AUBERGISTE.
Ah!
LE COMTE.
Oui, j'ai pris les devants... C'est une plaisanterie,
une surprise que je lui ménage. Laissez-la monter
et s'installer sans rien dire. '
L'AUBERGISTE.
C'est bien, montsir I
LE COMTE.
Votre village a l'air bien tranquille.
L'AUBERGISTE, d'un ton lamentable»
Je le crois bien ! il n'être plus fréquenté depuis
deux ans, depuis 1836 !
LE COMTE.
Pourquoi donc cela ?
SUR LA GRANDE ROUTE 5
L'AUBERGISTE.
Parbleu ! depuis leur bête d'invention de chemin
de fer, qui ruine tout le monde !
LE COMTE.
Voilà les effets du progrès ! Quelles chambres
avez-vous ?
L'AUBERGISTE, montrant les numéros 1 et 2.
De ce côté, ces deux-là qui communiquent ; ce
sont les meilleures... Par là, je n'ai que des chambres
à deux lits.
LE COMTE.
Celles-ci ont-elles une autre issue ?
L'AUBERGISTE.
Oui, montsir, sur le corridor !
LE COMTE.
Eh bien, vous n'avez pas de temps à perdre.
Faites préparer ces chambres par l'autre porte, que
vous fermerez. Quand elles seront, prêtes, vous vien-
drez me prévenir ; la comtesse choisira. Vous me
remettrez les clefs, surtout celle de la porte de com-
munication.
L'AUBERGISTE.
Bien, montsir !
LE COMTE, prenant les clefs.
En attendant, je garde celles-ci.
0 COMEDIESET PROVERBES
L'AUBERGISTE.
Très-bien, montsir ; montsir soubora- t-il avec
montame?
LE COMTE.
Mais oui... peut-être bien... Qu'avez-vous à don-
ner à souper ?
L'AUBERGISTE.
Je n'avre rien di tout... Il être si tard... nous
n'attendions plus personne...
LE COMTE.
Alors, pourquoi diable me demander si nous sou-
perons, puisque vous n'avez rien?
L'AUBERGISTE.
Barce que je n'aime bas à tromper les voyageurs
et à leur laisser s'imaginer qu'ils pourront souper '
quand je n'avre rien.
LE COMTE.
Au reste, moi, je n'ai pas d'appétit... mais la
comtesse voudra peut-être... enfin, n'avez-vous
rien ? absolument rien ?
L'AUBERGISTE.
J'avre des échautés.
LE COMTE.
Vous élevez donc des oiseaux? Voyez si vous pouvez
trouver quelque chose de mieux. Ne recevez d'ordre
SUR LA GRANDE ROUTE 7
que de moi Seul, entendez-VOUS? (On entend une voiture.
Tenez... voici probablement madame...
t L'AUBERGISTE.
Je cours, montsir, je cours, (n sort.)
SCÈNE II
LE COMTE, seul,
Elle m'a échappé!... mais je prendrai ma re-
vanche ce soir. Je ne retrouverai jamais une pareille
occasion. Comme elle est jolie, séduisante, spiri-
tuelle !... Mais pourquoi s'esquiver ainsi? Peut-être
pour m'exciter à la suivre. Les femmes sont si
impénétrables! Voudrait-elle m'éviter... sincère-
ment? Ce n'est pas croyable, que diable! une
femme qui court les grandes routes toute seule,
doit bien savoir à quoi elle s'expose, et, puisqu'elle
s'y expose !... Et puis conciliez donc cela avec un
air de candeur qui m'a plusieurs fois désorienté...
Bah! c'était joué et j'ai été assez sot... Comme elle
tarde à venir... (Le Comte chante : « Quand on attend sa
belle, que l'attente est cruelle. ») La voilà; elle ne s'at-
tend guère à me trouver ici. (Le Comte se place dans le
fond du théâtre, de façon que la Marquise en entrant no puisse pas
lo voir.)
0 COMEDIES ET PROVERBES
SCÈNE III
LE COMTE, LA MARQUISE.
LA MARQUISE. Elle dépose son châle, son chapeau et un
petit sac de voyage sur les meubles.
Ah! mon Dieu! que je suis fatiguée, j'ai cru que
ce relai ne finirait jamais. Quand les postillons
mènent une femme, ils vont exprès au pas. Il faut
savoir jurer pour les faire marcher, et encore,
l'avant-dernier, une grosse bête joufflue, m'impa-
tiente par sa lenteur, je lui crie : Allons donc, pos-
tillon, sapristi ! Voilà qu'il s'arrête, se retourne et
se met à rire. Décidément, il faut être homme pour
voyager. Enfin me voilà, je l'espère, au terme de
mon voyage et délivrée de... (Elle aperçoit le Comte et jette
un cri.) Quoi, monsieur, vous ici... c'est un peu fort. !
LE COMTE, d'un ton respectueux, mais légèrement goguenard,
i
Madame la marquise, je vous offre l'hommage de
mon respect... Comment vous portez-vous?
LA MARQUISE, rapidement, d'un ton saccadé.
Très-bien! merci... Je ne m'attendais guère à
vous trouver ici.
LE COMTE.
J'espère, madame, que cette surprise ne vous est
pas désagréable ?
SUR LA GRANDE ROUTE 9
LA MARQUISE.
Pas précisément... Mais, enfin, comment se fait-il
que vous soyez ici avant moi ?
LE COMTE.
Mais... parce que je suis arrivé plus tôt.
LA MARQUISE.
Je le pense bien; mais cette réponse, dont rou-
girait M. de la Palisse, ne m'explique pas comment
vous arrivez plus tôt que moi, étant parti ce matin
de Béfort plus tard que moi.
.LE COMTE.
Et comment savez-vous, madame la marquise,
que je n'ai quitté Béfort qu'après vous?... Avez-vous
donc poussé la bonté, l'intérêt, jusqu'à vous infor-
mer de ce que j'étais devenu ?
LA MARQUISE, d'un ton railleur.
Effectivement, monsieur le comte, c'est ce senti-
ment qui m'a dirigée... Mais vous ne me répondez
pas.
LE COMTE.
Eh bien, madame, je dois à votre bienveillante
sollicitude une explication sincère. Vous avez de-
mandé vos chevaux avant le jour, le roulement de
votre voiture m'a, non pas réveillé, je ne dormais
pas... je ne pouvais dormir... mais m'a donné
l'éveil. J'ai pris des chevaux, des chaises de poste,
1.
10 COMÉDIES ET PROVERBES
bien dures par parenthèse, je vous ai suivie, rat-
trappée, dépassée par un chemin de traverse et me
voilà.
LA MARQUISE.
Dans quel but tout ceci!... C'est une véritable
persécution...
LE COMTE.
Le mot est dur... Une petite poursuite tout au
plus.
LA MARQUISE.
Mais où prétendez-vous en venir, monsieur,
qu'eSpérez-VOUS donc ? (Le Comte ne répond rien et baisse la
tète en souriant.) Qui êtes-vous, après tout?... Moi, je
ne vous connais pas...
LE COMTE, gaiement.
• Ah ! madame, j'ai eu l'honneur de décliner, hier,
à un gendarme, en votre présence, mes nom, pré-
noms et qualités. Par un hasard providentiel, j'ai pu
les justifier en produisant mon port d'armes. Vous
ne pouvez pas être plus méfiante que l'autorité.
(il met la main dans sa poche.) Voulez-VOUS vérifier de
nouveau ?
LA MARQUISE, avec un mouvement d'humeur.
Eh ! que m'importe ! (Avec résolution.) Voyons, mon-
sieur, il faut en finir. Vous m'avez rendu un grand
service, plus grand que vous ne pouvez le supposer
SUR LA GRANDE ROUTE 11
peut-être ; mais enfin, quel prix comptez-vous donc
y mettre ? Depuis ce temps, vous ne me quittez ni
jour ni... et vous me dites des choses que je ne puis
entendre...
LE COMTE.
Permettez-moi, madame la marquise, de plaider
ma cause un moment... Je me promenais à cheval
sur la grande route, à quelques pas de chez moi.
J'aperçois une voiture de poste accrochée entre deux
charrettes, et vous, madame, seule clans cette voi-
ture. Votre postillon aux prises avec un des charre-
tiers, l'autre commençait à vous injurier. Je saute
à bas de mon cheval, je renverse d'un coup de poing
le butor qui vous menaçait, je dirige contre l'autre
ceci, qui n'est qu'un briquet phosphorique et qu'il
prend pour un pistolet. Les gens grossiers sont
lâches, ces brutes ont dégagé votre voiture et vous
avez été délivrée. Il n'y a rien là qu'une chose fort
simple, que tout autre eût faite à ma place et dont
je ne cherche nullement à me faire un mérite à vos
yeux.
LA MARQUISE.
Mais moi, je tiens à vous dire que vous ne pouvez
savoir à quel point vous m'avez été utile et j'aime
à vous assurer de ma reconnaissance; seulement
12 COMÉDIES ET PROVERBES
pourquoi gâter ce bienfait par une assiduité presque
offensante ? (La Marquise s'assied.)
LE COMTE.
De grâce, madame, un mot encore. Mon cheval
s'était échappé, vous m'offrez de me conduire jus-
qu'au premier relai. La plus simple humanité vous
en faisait un devoir. Pendant qu'on répare votre
voiture, voilà que deux gendarmes arrivent pour
dresser procès-verbal, parce que, disaient-ils, j'ai
éborgné un de mes semblables... qualifier ainsi un
charretier ! enfin !... et que j'en ai menacé un autre
avec une arme à feu, la désignation est acceptable
jusqu'à un certain point. Une peur incompréhen-
sible vous prend, vous me suppliez de donner mon
nom, de cacher le vôtre... de dire que vous êtes ma
femme. Pour que les apparences confirment ma dé-
position, vous m'engagez à continuer la route avec
vous.... tout cela est exact, madame?
LA MARQUISE.
Est-ce pour moi, monsieur, que vous racontez
tout cela ?
LE COMTE.
Pour qui voulez-vous que ce soit, madame ?
LA MARQUISE.
C'est vraiment perdre votre peine... cela ne m'ap-
prend rien de nouveau.
SUR LA GRANDE ROUTE 13
LE COMTE.
Aussi, est-ce mon point de vue que je cherche à
vous faire saisir. Voilà donc le comte de Surville et
la marquise de Ménars embarqués, mari et femme,
sans se connaître, sans s'être jamais vus... Nous
commençons par rire comme de jeunes fous... im-
possible de dire à quel point, à ce propos, vous
avez été spirituelle, adorable. Dix ans de connais-
sance n'eussent jamais amené entre nous une pa-
reille intimité. Moi je vous écoutais, je vous regar-
dais et je ne m'apercevais pas qu'un poison subtil
pénétrait jusqu'à mes veines, si bien qu'en arrivant
à l'étape, j'étais amoureux... fou !
LA MARQUISE.
Je m'étais déjà aperçue de la moitié de cela en
route. Quant à l'autre moitié... (Elle secoue la tête.) Allez
toujours !
LE COMTE.
En arrivant à l'auberge de Béfort, vous voulez
absolument prendre congé de moi. Je vous supplie
de m'accorder encore une petite journée... Vous ne
dites ni oui ni non. Vous me quittez avec une
certaine adresse, vous vous enfermez dans votre
chambre.
LA MARQUISE, se lovant vivement.
Comment le savez-vous, monsieur ?
14 COMÉDIES ET PROVERBES
LE COMTE, riant et hésitant.
Ah ! je l'ai lu dans le journal de la localité. Et
puis le matin, à la pointe du jour, madame décampe,
laissant son mari dans l'auberge... Jolie conduite!
qui me fait jouer un rôle flatteur aux yeux des po-
pulations ! Or, madame, il ne me convient pas
d'avoir tous les désagréments du mariage, sans en
avoir les bénéfices.
LA MARQUISE.
Eh bien, je ne suis pas curieuse, mais je ne serais
pas fâchée de savoir ce que vous appelez...
LE COMTE, l'interrompant vivement.
Les bénéfices?
LA MARQUISE.
Non, monsieur... ce que vous appelez les désa-
gréments. — D'abord, en style de romance, vous
avez secouru une femme affligée. — Quoi de plus
doux pour un chevalier français ? Vous avez donné
un bon coup de poing dans l'oeil d'un.manant, (fai-
sant le geste de donner un coup de poing.) Ce doit être U110
sensation délicieuse. Beste donc à l'article : désa-
gréments, les quelques heures passées près de moi,
dans une bonne dormeuse...
LE COMTE, avec un désespoir comique.
Si vous le prenez ainsi, je pourrais vous répon-
dre... qu'aux yeux des gens de Béfort, je passe avec
SUR LA GRANDE ROUTE 15
mon nom pour un mari que sa femme a planté là,
ce qui est assez ridicule. Grâce à ce procès-verbal,
je vais recevoir avant peu du papier timbré; cette
idée seule me fait frissonner. Avez-vous jamais vu
du papier timbré ?
LA MARQUISE, gaiement.
Ce n'est pas du papier, monsieur, que j'ai vu dans
cet état.
LE COMTE, riant. t
Ah! ah! très-bien... et votre contrat de ma-
riage ?
LA MARQUISE, de même.
J'ai signé sans regarder.
LE COMTE, avec un faux air dramatique.
Enfin, je vais être cité en justice, traîné devant
les tribunaux et convaincu d'avoir déclaré que je
voyageais avec ma femme, tandis qu'il sera établi
que je ne suis pas marié, ce qui me perdra dans
l'estime des mères de famille et me privera à tout
jamais d'un établissement honorable.
LA MARQUISE.
Si cela était vrai, monsieur le comte, combien de
jeunes gens de ma connaissance,et, sans doute, sur-
tout de la vôtre, qui seraient restés garçons, et ce-
pendant...
16 COMÉDIES ET PROVERBES
LE COMTE.
Vous voyez bien que je plaisante, madame ; me
croyez-vous capable de calculer les ennuis matériels
qui m'attendent? Je voudrais être, en votre hon-
neur, soumis à des épreuves terribles ! Ce qui me
bouleverse, c'est que je sens que cette rencontre fu-
neste va faire le malheur de ma vie. J'ai passé une
journée entière près de vous, j'ai été votre mari
devant le monde, je bénissais ces témoins devant
lesquels j'étais forcé, pour jouer mon rôle, de vous
traiter familièrement, mais l'idée que cette illu-
sion va se dissiper, que ce bonheur va m'être en-
levé, m'exaspère et je m'y cramponne comme un
pauvre naufragé à la planche qui peut le sauver.-
LA MARQUISE, avec une pitié jouée.
C'est de la poésie cela, monsieur... mais que
comptez-vous faire, s'il vous plaît, en prose ?
LE COMTE.
Dieu seul le sait, madame, car la folie peut me-
ner loin. Pour vous en donner une idée, j'ai com-
mencé, vous le voyez, par vous rejoindre à francs
étriers, je suis arrivé ici avant vous et je vous ai
annoncée comme ma femme.
LA MARQUISE, vivement.
Votre femme ! mais, c'est une indignité cela,
monsieur, c'est de la félonie.
SUR LA GRANDE ROUTE 17
LE COMTE.
Comment... mais cela a'est pas plus indigne dans
une auberge que dans une autre; l'état civil ne varie
pas, ce me semble, tous les quarante kilomètres.
LA MARQUISE.
C'est une mauvaise plaisanterie.
LE COMTE.
Rien n'est plus sérieux, je vous le jure. J'ai dé-
fendu qu'on vous donnât des chevaux demain ma-
tin sans mes ordres. Vous voilà ma femme aux
yeux de la loi... C'est drôle, mais c'est comme cela...
J'ai même fait demander un Gode pour mieux con-
naître l'étendue de mes droits.
LA MARQUISE, avec une colère concentrée.
Vous avez été piqué, mordu en route?
LE COMTE, avec sentiment.
Oh ! oui, mordu au coeur et la blessure est bien
profonde.
LA MARQUISE.
Vous me connaissez d'hier... vous voulez me
faire accroire que vous m'aimez sérieusement, que
ce sentiment vous rendra malheureux... c'est bon
dans les romans.
LE COMTE.
D'abord, ce qui nous arrive tient un peu du ro-
18 COMÉDIES ET PROVERBES
man; mais vous aimer, n'est-ce donc pas tout na-
turel?
LA MARQUISE.
C'est très-naturel, si vous le voulez, mais vous
trouverez aussi naturel que je ne vous croie pas et
que je prenne une part modérée à votre désespoir.
LE COMTE.
C'est si commode de ne pas vouloir croire au mal-
heur... cela dispense de lui venir en aide... Con-
seillez-vous aussi, madame, de donner de la brioche
à ceux qui n'ont pas de pain ?
LA MARQUISE, d'un ton léger et dédaigneux.
Jamais reine, monsieur, jamais femme, n'a dit ce
mot absurde, qui, comme tous les mots célèbres, a
été fait à plaisir. Mais si nous devions, nous autres
femmes, secourir, comme vous l'entendez, tous les
malheureux de votre espèce... et sur la grande
route... nous aurions fort à faire.
» LE COMTE.
Ah ! oui... et vous avez sans doute vos pauvres...
chez vous ?
LA MARQUISE.
Voilà une réflexion très-délicate... Tenez, mon-
sieur, je vous le répète : hier, j'avais pour vous une
foule de bons sentiments que vous avez dissipés...
SUR LA GRANDE ROUTE 19
Vous arrivez même à me dispenser du dernier... la
reconnaissance.(Le comte s'éloigne en fredonnant l'air de : Grâce
de Mobert-le-Diable.)
LA MARQUISE, après nn moment do silence.
Vous devez être musicien... Voilà plusieurs fois
que je vous entends fredonner.
LE COMTE.
Mon Dieu, oui, madame ; c'est une bien mauvaise
habitude que j'ai là. Figurez-vous que, lorsqu'une
situation me rappelle un air, je le fredonne malgré
moi.
LA MARQUISE.
Ah ! alors, il vous faut une bonne mémoire et un
répertoire varié.
LE COMTE.
Peuh ! les mêmes situations se reproduisent si
souvent.
LA MARQUISE.
Mais pourquoi donc l'air de Grâce de Robert-le-
Diable ?
LE COMTE, avec intention.
Ah ! madame, ce n'est pas moi qui aurais brisé
mon rameau vénéré. Robert était un fier imbécile.
LA MARQUISE.
Vous avez bien raison, et même un imbécile pas
fier. Qu'avait-il besoin de ce rameau?il était aimé.
20 COMÉDIES ET PROVERBES'
Plaire, être aimé, c'est le meilleur moyen pour
obtenir.
LE COMTE, avec une fatuité embarrassée.
Obtenir n'est pas non plus un mauvais moyen...
pour être aimé.
LA MARQUISE.
Je suis incapable de soutenir plus longtemps,
monsieur, une discussion sur des théories aussi
pleines de goût et de délicatesse !
LE COMTE.
Ah ! je me suis bien attendu...
SCÈNE IV
LES MÊMES, L'AUBERGISTE.
L'AUBERGISTE.
Montame la comtesse feut-elle souper ?
LE COMTE, à part.
Quel animal ! (Haut). Mais vous m'avez déjà dit que
vous n'aviez rien !
L'AUBERGISTE.
C'est vrai, mais montame la comtesse le savait
pas et aurait pu avoir faim. J'aime pas à tromper
les voyageurs.
SUR LA GRANDE ROUTE 21
LA MARQUISE.
Pouvez-vous me donner du thé ?
L'AUBERGISTE.
Du thé !... Ah ! bien... je n'ai que des échautés...
de l'eau et du sucre.
LA MARQUISE.
Eh bien, apportez des échaudés... de l'eau et du
sucre.
L'AUBERGISTE.
Montsir et montame le comte veulent-ils une
chambre à deux lits ?
LA MARQUISE, vivement.
Non, certes !
L'AUBERGISTE.
Alors, une chambre à un lit ?
LA MARQUISE, plus vivement
Encore moins, deux chambres à un lit.
L'AUBERGISTE, au comte.
Je donnerai les deux chambres contiqui, la plus
grande pour montame, le numéro 1. (Le Comte, qui a
ri pendant toute cette scène, voit que la Marquise le regarde.)
LA MARQUISE.
De quoi riez-vous ?
LE COMTE.
Je ris de la façon dont il prononce contiqui.
Z COMEDIES ET PROVERBES
LA MARQUISE.
Ah ! c'est fort plaisant !
(L'aubergiste sort.)
SCENE V
LE COMTE, LA MARQUISE.
LA MARQUISE.
Monsieur le comte, ceci dépasse décidément les
bornes de la plaisanterie.
LE COMTE, froidement.
Si c'était une plaisanterie, madame, vous auriez
raison.
LA MARQUISE.
Vous êtes un galant homme, un gentilhomme...
incapable, je suppose, d'abuser de la confiance, de
la faiblesse d'une femme !
LE COMTE, avec fatuité.
Madame, j'ai à ce sujet une petite morale à moi,
que l'expérience m'a composée.
LA MARQUISE, sèchement.
El quelle est cette morale, monsieur ?
LE COMTE.
D'abord, madame, il faut admettre que je vous
aime; sans cela je serais impardonnable. Les cir-
SUR LA GRiNDE ROUTE 23
constances sont tout dans la vie. Si je vous avais
rencontrée clans le monde, si je vous avais été pré-
senté tout bonnement, peut-être que... (il la regarde.)
Ah ! si, même commecela, je vous aurais trouvée ado-
rable. Mais songez donc à tout ce qu'il y a de piquant
dans notre rencontre. Certes, la Providence ne m'a
pas envoyé vers vous sans intention et uniquement
pour mon malheur. Or, madame, le fait est que je
vous aime à en perdre la tête. Hier, j'ai supplié,
humblement supplié, mais, ma foi, aujourd'hui...
LA MARQUISE.
Aujourd'hui, vous faites comme ce mendiant du
roman espagnol, qui demandait l'aumône avec une
humble prière et l'escopette au poing.,. Cela vous
fait beaucoup d'honneur.
LE COMTE.
Ah ! l'honneur !
LA MARQUISE, sèchement.
Oui, je le sais... on dit qu'il y a l'honneur des
hommes et l'honneur des femmes ; c'est là la morale
que vous avez faite pour votre usage.
24 COMÉDIES ET PROVERBES
. SCÈNE VI
LES MÊMES, L'AUBERGISTE. Il entre avec un panier d'échandés,
de l'eau, un sucrier et des verres, et il pose le tout sur la table.
L'AUBERGISTE.
Montsir et montame le comte, voici les échautés.
Les chambres y sont prêtes. Montsir le comte m'a dit
qu'il donnerait ses ordres.
LE COMTE, à l'Aubergiste.
Oui, effectivement ! (A part.) Ah ! diable I et la porte
de communication ! (A la Marquise.) Chère amie, désirez-
vous un petit ' fagot dans votre chambre ? (11 sort en
chantant.)
Ah I quel plaisir de trouver en voyage
Un bon souper et surtout un bon lit.
SCÈNE VII
LA MARQUISE, L'AUBERGISTE.
LA MARQUISE, à l'Aubergiste.
Monsieur l'aubergiste !
L'AUBERGISTE.
Montame la comtesse !
SUR LA GRANDE ROUTE 23
LA MARQUISE.
Dites-moi, votre maison est sûre... vos chambres
ferment bien ? Je suis très:poltronne, la nuit.
L'AUBERGISTE.
Ah ! montame la comtesse, mon maison y être
bien sûre ! Ce n'être pas un hancar, les chambres
ferment bien ; mais montame la comtesse peut être
bien tranquille, montsir le comte connaît le coût
de madame, car il s'est fait remettre les clefs des
champres.
LA MARQUISE.
Les clefs de ma chambre ?
L'AUBERGISTE.
Oui, montame !
LA MARQUISE.
Décidément, j'ai affaire à un jeune scélérat ! (La
Marquise écrit quelques mots au crayon sur un papier.) Monsieur
l'aubergiste, si je calcule bien, une chaise de poste
doit s'arrêter demain de très-bonne heure à votre
porte. Si elle contient un voyageur seul, vous lui
ferez lire ce billet ; s'il le comprend, il vous le dira ;
c'est la personne que je dois rencontrer ici. 11 m'at-
tendra dans la voiture, c'est convenu, et vous vien-
drez me prévenir aussitôt... quelle que soit l'heure...
Vous me ferez réveiller.
£6 COMÉDIES ET PROVERBES
L'AUBERGISTE.
Même si montame dort?
LA MARQUISE.
Dans quelle occasion, pouvez-vous donc me faire
réveiller ?
L'AUBERGISTE.
C'est vrai, montame... (Mystérieusement.) Est-ce que
je dois prévenir montame même en présence de
monsieur le comte ?
LA MARQUISE.
Je le crois bien, la belle affaire! Faites-ce que je
vous dis.
(L'aubergiste sort.)
SCÈNE VIII
LA MARQUISE, seule.
Que faire? que résoudre? Je dois autant que
possible rester inconnue, et puis, le bruit, l'éclat...
mauvais moyens dont une femme est toujours vic-
time. Notre arme à nous, c'est la ruse, nous sommes
réduites à l'employer... Oui, mais quelle ruse? Il
m'a rencontrée sur les grands chemins, seule; il
me croit à moitié folle peut-être. Si je faisais sem-
blant de l'être tout à fait ? Il ne s'y laisserait pas
SUR LA GRANDE ROUTE
27
tromper... et puis, singulière contradiction du coeur
humain... ou féminin... je ne voudrais pas trop lui
déplaire... mais que faire ?
SCÈNE IX
LA MARQUISE, LE COMTE.
LE COMTE, entre en fredonnant l'air de Joconde.
J'ai longtemps parcouru le monde
Et l'on m'a vu de toute part
Courtisant la brune et la blonde...
LA MARQUISE, faisant semblant de se réveiller en sursaut.
Ah ! je m'étais endormie en votre absence... Votre
chanson m'a réveillée... l'air de Joconde... est-ce
encore une réminiscence inspirée par la situation ?
LE COMTE, d'un air joyeux.
Hélas ! je serais bien heureux, madame. Joconde
rencontrait peu de cruelles.
LA MARQUISE.
Je ne suis pas, très au fait, mais je croyais, sur-
tout, peu de fidèles.
LE COMTE.
Oui, c'est possible... mais les commencements en
sont toujours bons...
28 COMEDIES ET PROVERBES
LA MARQUISE, l'interrompant.
Voulez-vous un verre d'eau, monsieur le comte ?
(Elle verse un verre d'eau.)
LE COMTE.
Volontiers, madame... ce repas frugal, servi par
vous, a un petit air de ménage adorable, (il s'assied à
côté d'elle et veut lui prendre le main.)
LA MARQUISE, retire doucement sa main.
Voyons, monsieur le comte, ne prolongez pas
une plaisanterie hors de saison, ne me parlez plus
comme hier soir, comme tantôt, faites que j'emporte
de vous un bon et affectueux souvenir.
LE COMTE, avec une intention de mauvais snjet.
Mais c'est bien comme cela que je l'entends !
LA MARQUISE.
Évidemment, vous n'en prenez pas le chemin.
LE COMTE, de même.
Oh ! vous ne pouvez guère en être juge en ce mo-
ment. Nous en reparlerons.
LA MARQUISE.
J'avais conçu pour vous une véritable sympathie,
à laquelle la reconnaissance ne gâtait rien ; mais
vous effacez tout, cela à plaisir.
LE COMTE, se levant.
En vérité, madame, les femmes ont une singulière
façon d'envisager les choses. Parce que je me suis
SUR LA GRANDE ROUTE W
laissé prendre aux charmes de votre regard, à la
séduction de votre esprit, parce que cette atmo-
sphère parfumée d'une femme adorable, concentrée
dans une voiture pendant tout un jour, m'a enivré
et privé de ma raison, voilà que je me trouve perdre
tout lebénéfice d'un service rendu et d'une sympathie
naissante. Ce sont autant de torts, de griefs. Je suis
inexcusable de n'être pas demeuré froid et indiffé-
rent. Alors, en outrant le raisonnement, j'aurais eu
une chance de toucher votre coeur, si j'avais été
bourru et grognon.
LA MARQUISE.
Monsieur le comte, vous ferez bien de ne pas
prendre le métier d'avocat... ce raisonnement est
plus que faible... (Lui montrant une chaise.) Voyons,
asseyez-vous là... causons tranquillement, comme
de bons amis, je vous en supplie.
LE COMTE, s'asseyant.
Soit, causons.
LA MARQUISE.
Vous aimez la musique, je le sais.
LE COMTE, d'un air distrait.
Passionnément !
LA MARQUISE.
Aimez-vous la chasse ?
30 COMÉDIES ET PROVERBES
LE COMTE.
Mais oui, madame.
LA MARQUISE.
Aimez-vous le dernier roman qui fait tant de
bruit?
LE COMTE.
Il y a du bon et du nouveau...
LA MARQUISE.
Vous répondez avec distraction : « Il y a du bon
et du nouveau ; » il est pitoyable !
LE COMTE.
Permettez... Vous ne m'avez pas laissé le temps
d'achever... Ce qui est bon n'est pas nouveau et ce
qui est nouveau n'est pas bon.
LA MARQUISE.
Ce n'est pas trop mal s'en tirer... Aimez-vous...
LE COMTE.
Mais, en vérité, madame, je crois que nous jouons
aux petits jeux ; nous jouons à : « Comment l'aimez-
vous? »
LA MARQUISE.
Au fait, jouons-y, ce sera très-amusant !
LE COMTE, se rapprochant do la Marquise.
Voulez-vous que je vous dise comment je l'aime?
(s'animant) je l'aime avec des yeux de velours, des
SUR LA GRANDE ROUTE 31
dents de perles, une bouche de corail, un teint d'al-
bâtre, un col de cygne !
LA MARQUISE.
Avouez qu'une femme qui aurait des yeux en
velours, des dents en perles, une bouche en corail,
une figure en albâtre huchée sur le col d'un cygne,
ferait une belle horreur !
LE COMTE.
Eh bien, je l'aime : jolie, belle, élégante, spiri-
tuelle, enfin, comme vous, madame !
LA MARQUISE.
Encore des personnalités, ce n'est pas du jeu ;
voyons, causons raisonnablement.
LE COMTE.
Mais est-ce que cela m'est possible ? Près de vous,
mon coeur bat... ma tête brûle...
LA MARQUISE.
Buvez donc un verre d'eau, monsieur le comte,
c'est le cas ou jamais.
LE COMTE, se lève.
Ah ! vous êtes sans pitié, vous raillez, tant mieux !
Vous me donnez le droit de représailles.
LA MARQUISE, se lève.
Voyons, monsieur le comte, franchement, en hon-
nête homme... vous êtes amoureux de moi ?
32 COMEDIES ET PROVERBES
LE COMTE.
A en perdre la tête... L'idée de vous quitter, de
ne plus vous revoir, me cause un désespoir indi-
cible !
LA MARQUISE.
Vous jurez que vous ne me trompez pas, que vous
ne vous trompez pas vous-même?
LE COMTE, prend la main de la marquise et la lui baise.
Mais, je donnerais ma vie pour vous convaincre.
LA MARQUISE.
Eh bien, écoutez-moi donc avec calme, un mo-
ment encore.
LE COMTE, s'assied sur le canapé à côté de la marquise.
Parlez, madame, parlez !
LA MARQUISE, baissant les yeux et hésitant.
Pour qu'une femme puisse accepter l'hommage
d'un sentiment passionné, il faut qu'il soit rehaussé
par l'estime ; la seule excuse qu'une femme mariée
puisse avoir vis-à-vis d'elle-même, c'est l'assurance
que l'homme qui l'aime l'épouserait si elle était
libre ! Si j'étais veuve, m'épouseriez-vous ?
LE COMTE, étourdiment.
Ah ! madame ! plût au ciel que cela fût !
LA MARQUISE.
Enfin, monsieur, vous ne me connaissez pas ! Sa-
chez, au moins, que je ne suis pas une femme
SUR LA GRANDE ROUTE 33
légère, courant les grands chemins toute seule, sans
la raison la plus grave...
LE COMTE.
Mais, madame, il ne faut que vous regarder pour
en être convaincu.
LA MARQUISE.
Oui, mais afin qu'il ne vous reste aucun doute
dans l'esprit, et pour moi-même, j'ai besoin de vous
confier le secret de cette conduite.
LE COMTE.
J'écoute, madame, j'écoute.
LA MARQUISE.
Monsieur de Ménars se trouve impliqué par im-
prudence dans un procès politique; il arrive de
Froshdorf. Il fallait à tout prix que je pusse le voir
avant personne et à l'insu de tout le monde. Ce que
j'avais à lui dire était trop grave pour être confié au
sort d'une lettre, et trop urgent pour que j'aie hésité
à m'embarquer seule, sans domestique, pour venir
à sa rencontre jusqu'ici.
LE COMTE.
Mais, madame, tant de courage, de générosité,
vous montrent à moi plus noble encore, plus digne
de mon admiration.
LA MARQUISE.
Très-bien! seulement, madame de Ménars, sa
34 COMÉDIES ET PROVERBES
femme, était trop souffrante pour supporter la fa-
tigue du voyage, et c'est moi, sa belle-soeur, made-
moiselle Marie de Ménars qui me suis dévouée et
qui l'ai remplacée... Jugez, monsieur, combien, en
facilitant mon voyage, en protégeant mon incognito,
vous nous avez rendu service à tous; aussi cette
main que tout à l'heure vous acceptiez de si bonne
grâce, vous pouvez ce matin même la demander à
mon frère; il est mon tuteur, et, s'il vous l'accorde,
ce que je ne puis mettre en doute, ce n'est pas moi
qui y ferai opposition.
LE COMTE, s'est graduellement calmé, il a quitté la main do
la Marquise, il paraît consterné.
Ainsi, vous n'êtes pas la marquise de Ménars, vous
n'êtes pas mariée... vous êtes libre... (d'un ton lamentable)
quel bonheur !
LA MARQUISEj s'animant a mesure que le comte se refroidit.
Vous comprenez maintenant, monsieur, combien
j'étais malheureuse d'être placée vis-à-vis de vous
dans une situation fausse ; me faisant passer pour
une femme mariée, n'osant pas répondre à vos sen-
timents et vous cachant la vérité.
LE COMTE.
Certainement... vous avez bien raison.
LA MARQUISE.
Je ne devais pas disposer à première vue d'un
SUR LA GRANDE ROUTE 35
secret qui pouvait compromettre mon frère; j'étais
à la fois heureuse et triste des sentiments que je
vous inspirais. Je me sentais tourmentée par la
pensée que si, un jour, vous me retrouviez dans ma
véritable condition, vous me prendriez pour une
aventurière avant même que je pusse vous expliquer
les causes impérieuses qui m'avaient forcée d'entre-
prendre cette course singulière. Toutes ces craintes,
toutes ces idées m'ont rendue nerveuse, injuste ;
pardonnez-moi I (Elle lui tend une main qu'il no prend pas.)
Et maintenant que vous savez tout, nous pouvons à
l'aise causer tous les deux de notre union, de notre
bonheur futur !
LE COMTE, a part, se levant.
Sapristi... dans quel guêpier me suis-je fourré?
LA MARQUISE, se levant après lui.
Eh bien, monsieur le comte, vous ne me répondez
rien ?
LE COMTE.
Si fait, mademoiselle ; mais le bonheur... le sai-
sissement... je m'attendais si peu... vous m'aviez
fait tellement l'effet d'une femme.
LA MARQUISE.
Eh bien, mais...
36 COMÉDIES ET PROVERBES
LE COMTE.
D'une femme mariée... Votre conversation, vos
reparties, votre aplomb...
LA MARQUISE.
Je dois vous avouer que pour mieux jouer mon
rôle, j'avais une assurance d'emprunt que je n'ai
pas habituellement... Je n'y entendais pas malice,
et puis, j'en conviens, une jeune fille confiée à son
frère est élevée à l'anglaise. Elle prend des allures
un peu trop indépendantes, mais l'autorité d'un
mari aimé calmera bientôt cette effervescence, cet
excès de jeunesse...
LE COMTE, à part.
Bien, bien... c'est cela; publions les bans tout de
suite.
LA MARQUISE.
Que dites-vous donc, monsieur le comte ?
LE COMTE.
Rien, mademoiselle, vous avez prononcé le mot
jeunesse, et je me demandais quel âge vous aviez.
LA MARQUISE, gaiement.
De la part de tout autre ce serait une question
indiscrète, mais, comme il faudra produire son
acte de naissance et dire son âge devant M. le
maire, je... mais, au fait, quel âge me donnez-
vous?
SUR LA GRANDE ROUTE 37
LE COMTE, la regardant.
Je n'ose vraiment pas me prononcer... entre
vingt et...
LA MARQUISE, gaiement.
Soixante !
LE COMTE.
Non, c'est trop de marge... entre vingt et vingt-
cinq...
LA MARQUISE.
Hélas ! j'ai dépassé la limite supérieure; je suis
une vieille fille... mais je serai une jeune femme :
j'ai vingt-six ans.
LE COMTE.
Et vous n'avez jamais songé à vous marier jus-
qu'ici !
LA MARQUISE.
Peut-être bien ces manières indépendantes ont-
elles éloigné les prétendants; ma fortune n'est pas
grande ; je ne puis que vous répondre, comme je
réponds à mon frère quand il m'adresse le même
reproche... Pour se marier, il faut être deux.
LE COMTE, avec une grimace dédaigneuse.
C'est un peu connu, mais c'est une vérité incon-
testable... Et que vous répond monsieur votre
frère ?
3
38 COMÉDIES ET PROVEIIBES
LA MARQUISE.
Mon frère, monsieur, est très-spirituel, il vous
plaira beaucoup, il est d'une gaieté intarissable, il
fait des calembours, des approximatifs, travestit les
proverbes et compose, comme beaucoup de jeunes
gens, sa conversation de citations empruntées aux
petits théâtres où il me mène très-souvent... Il me ré-
pond en variant la phrase des Saltimbanques : Cette
maxime n'est pas neuve, mais elle n'est pas con-
solante... Nous rions beaucoup.
LE COMTE, railleur et brusque.
M. votre frère est rempli d'esprit, (A part.) Je IJ
vois d'ici, c'est un crétin !
LA MARQUISE, s'est retournée pour rire h la dérobée.
Oh! rempli d'esprit... Attendez que je vous
montre une lettre de lui qui vous amusera certaine-
ment. (Elle fait semblant do chercher dans son sac de voyage pour
cacher son envie de rire.)
LE COMTE, à part.
Ah çà ! suis-je le jouet de la plus insigne mysti-
fication, ou bien la substitution d'un mariage à une
bonne fortune a-t-elle suffi pour me dessiller les
yeux? (llrêve et fredonne : « Au clair do la lune... »)
LA MARQUISE, s'approchant do lui en souriant.
Ah ! cette fois, monsieur, qu'y a-t-il dans la si-
SUR LA GRANDE ROUTE 39
luation qui vous rappelle l'air : Au clair de la
lune...?
LE COMTE, sortant de sa rêverie.
Pardon, mademoiselle, c'est toujours cette sotte
habitude 1...
LA MARQUISE.
La lune est-elle l'astre de l'amour, du mariage?
LE COMTE.
Mon Dieu ! non ; mais vous avez parlé de lettre...
et la chanson dit justement : « Prête-moi ta plume
pour écrire un mot. »
LA MARQUISE, s'asseyant.
C'est plein d'à-propos... Vous ne prenez rien?...
LE COMTE, prend un échaudé, le trempe dans un verre d'eau et le
mange.
Ma foi, c'est vrai, je commence à m'apercevoir
que je n'ai pas dîné. Cette course à cheval m'a
rompu.
LA MARQUISE.
Laissez-moi m'occuper de vous, ce sera pour moi
un plaisir en attendant que cela devienne un de-
voir... Voulez-vous que j'aille moi-même voir s'il
n'y a pas moyen de vous donner à souper ?
LE COMTE, avec un pou d'humeur.
De grâce, mademoiselle, je ne souffrirai pas ; je
40 ' COMÉDIES ET PROVERBES
vous assure que ces échaudés me suffiront, et puis,
il est tard, tout le monde est couché.
LA MARQUISE, bâillant.
J'en ferais volontiers autant, si vous le permettez.
(Elle s'approche de la porte de sa chambre, qui est fermée, et fre-
donne : « Au clair de la lune. »)
LE COMTE.
Quoi... vous aussi, mademoiselle!
LA MARQUISE.
Comme les habitudes se prennent ; dans notre mé-
nage, on ne se parlera qu'en musique... L'accord
ne nous manquera pas.
LE COMTE, faisant la grimace, à part.
Je tombe bien. Juste le genre d'esprit que je dé-
teste le plus. (Haut.) Et à quel propos chantez-vous :
« Au clair de la lune ? »
LA MARQUISE.
Cette fois, la chanson dit : « Ouvre-moi la porte,
pour l'amour de Dieu ! » et je voudrais bien ouvrir
celle de ma chambre. Où donc est ma clef?
LE COMTE, fouille dans sa poche et donne la clef avec
empressement.
La voici, mademoiselle...
LA MARQUISE,-prenant la clef.
Vous l'aviez prise, monsieur le comte ; quoi ! pour
ma garde ?
SUR LA GRANDE ROUTE 41
LE COMTE.
Non, par mégardc.
LA MARQUISE.
Bonsoir, monsieur le comte.
LE COMTE, respectueusement.
Bonsoir, mademoiselle !... (La Marquise sort. On entend
lo bruit de la serrure qu'elle ferme à double tour, puis ensuite un
grand éclat de rire.)
SCÈNE X
LE COMTE, seul.
Que signifient ces rires ? Avec cet air candide, se
serait-elle moquée de moi? Eh bien, oui... mais,
dans le doute... On dit bien que le seul moyen de
gagner à la loterie, c'est d'y mettre, mais le plus
sûr moyen de n'y pas gagner, c'est de n'y pas mettre ;
et je n'ai nulle envie de m'exposer... Elle est bonne
encore avec son mariage... sur la grande route...
Aussi, ce que j'ai de mieux à faire, c'est de m'en
aller sans attendre le frère, qui pourrait compliquer
la situation... Le puis-je sans un mot d'excuses?
(n s'assied et se met à écrire.) Voyons ! que lui dire : « Ma-
demoiselle, l'inquiétude que mon absence a dû
causer chez moi me force, à mon grand regret... »
42 COMÉDIES ET PROVERBES
(s'interrompant.) Le fait est que voyant mon cheval re-
venir seul à l'écurie, on doit me croire mort. (Repre-
nant.) « Voyons, mademoiselle, » mademoiselle? Et
si c'est une femme? il y a des signes qui ne trompent
pas. Je veux que le diable m'emporte si ce n'est pas
une femme... (n change la feuille.) Voyons... « Madame, le
souvenir de cette journée restera à jamais gravé
dans mon coeur. » C'est pourtant vrai que mon
coeur fait une drôle de petite bascule, selon que je
me la figure mariée ou jeune fille. Expliquez cela.
(n jette la plume.) Ah ! femme, ange ou démon, que le
ciel te confonde ! Vous êtes charmante, je l'avoue,
mais puisque M. votre frère aime les calem-
bours, vous lui direz que je vous conduirai volon- <
tiers à l'autel... à l'hôtel de la Poste... (On entend une
voiture.) Ah çà ! est-ce encore elle qui décampe? l'au-
bergiste n'aurait jamais osé lui donner des chevaux
sans mon ordre. Non... c'est une voiture qui vient
d'entrer dans la cour.
SCÈNE XI
LE COMTE, L'AUBERGISTE.
L'AUBERGISTE.
Montame est dans son chambre ?
SUR LA GRANDE ROUTE 43
LE COMTE.
Oui, que lui voulez-vous?
L'AUBERGISTE.
Le voyageur qu'elle attend est arrivé... (Pariant a la
porte do la chambre do la Marquise.) Montame 1 montame ! Oïl
vous attend en bas !
SCENE XII
LES MÊMES, LA MARQUISE.
LA MARQUISE, sort de sa chambre.
Me voici, c'est bien, je descends ! (En sortant, elle
s'avance sur le devant du théâtre et fredonne gaiement l'air du
Comte Onj :)
J'entends le clairon.
LE COMTE, achovanl l'air.
Qu'est-ce à dire?... l'air du Comte Onj au moment
OÙ il est Congédié COmme Un SOt ? (La Marquise fait en
riant un signe d'assentiment.) Ainsi, madame, ce voyageur?
LA MARQUISE.
C'est mon mari, monsieur.
LE COMTE.
Votre mari ! Allons, je suis joué !
L'AUBERGISTE, d'un air fin.
C'est donc ça quejecombrenaispas. Jetisais rien
44 COMÉDIES ET PROVERBES
de peur de tire une bêtise... il s'est écrié en lisant
le billet... Quoi ! mon femme ! Mais alors vous n'êtes
pas la comtesse ?
LA MARQUISE.
Mon brave homme, c'est un peu compliqué, mais
n'oubliez pas que, d'après la déclaration même de
M. le comte, vous n'avez vu ici que la comtesse de
Surville.
LE COMTE.
Soit!... voilà mon nom perdu dans une seconde
auberge !
LA MARQUISE, riant.
Monsieur, l'état civil ne varie pas tous les qua-
rante kilomètres.
L'AUBERGISTE.
Et alors, montsir le comte, qui est-il ?
LA MARQUISE.
C'est le comte Ory !
LE COMTE, piqué.
Oh ! je souhaite que l'analogie ne soit pas com-
plète; dans le Comte Ory quand les maris re-
viennent avec leurs armures, ils ont l'air bien bête...
LA MARQUISE.
Tranquillisez-vous, la ressemblance ne va pas si
loin, et môme, sa conversation est un peu plus dis-
SUR LA GRANDE ROUTE 45
tinguée que l'échantillon que je vous en ai donné
tout à l'heure.
LE COMTE.
Ah ! vous êtes une habile comédienne ! Comme
c'est mal à vous, me traiter ainsi, moi qui vous
aimais tant... quelle dissimulation !
LA MARQUISE, avec un geste d'incrédulité moqueuse.
Que voulez-vous donc que nous fassions, nous
autres femmes ? nous n'avons pas comme vous la
ressource... (Elle ferme les poings.)
LE COMTE.
Et quelle ingratitude ! quelle cruauté ! Oui, oui,
je comprends, éconduit comme le comte Ory, mys-
tifié comme lui !
LA MARQUISE.
Non, monsieur, seulement, vous m'avez prouvé
ce qu'il serait bon que toute femme sût : c'est qu'un
homme est moins difficile pour la femme d'un autre
que pour la sienne. Pardonnez-moi de m'être ainsi
préservée, et, ce qui vous consolera un peu, c'est
qu'il n'y a pas de page Isolier. C'est bien mon mari
qui m'attend et je lui dirai toute la reconnaissance
que je vous dois.
LE COMTE.
Et le procès politique, la conspiration... autres
fables?
3.
46 COMÉDIES ET PROVERBES
LA MARQUISE.
Malheureusement non, monsieur le comte; mais
je suis sûre d'avoir confié ce secret à un galant
homme.
LE COMTE.
Ah ! madame, je devrais vous en vouloir. Eh
bien, non ; mais je vous quitte, la mort dans l'âme,
car, malgré tout, je vous adore. Vous ne me croyez
pas, mais que voulez-vous ? Le coeur de l'homme a
tant de cases différentes I Dans chacune il y a un
amour... et, au milieu de toutes ces cases, il s'en
trouve une... belle... grande... dorée... et qui ren-
ferme. ..
LA MARQUISE.
L'amour-propre ?
LE COMTE.
Non, madame, un amour plein do troubles, de
mystères, de dangers. C'est cet amour que je ressens,
je ne le nie pas; mais il n'est pas tellement à dé-
daigner. (La Marquiso veut partir; il la retient en disant :) Ail!
madame, je ne vous reverrai donc plus ?
LA MARQUISE.
Pourquoi pas... à Paris, cet hiver, dans le monde,
si vous allez dans le mien.
SUR LA GRANDE ROUTE 47
LE COMTE, exalté.
Pour vous revoir, madame, j'irai dans le monde,
au bout du monde, dans l'autre monde.
LA MARQUISE.
Dans celui-là... je ne m'engage à rien, les lois sont
peut-être différentes ; mais dans celui-ci, ne comptez
plus sur moi pour vous conduire en poste dans une
auberge où l'on ne trouve pour souper que de l'eau
et des échaudés.
LE COMTE.
Sans doute M. votre frère... celui qui est si
spirituel... dirait peut-être que cela lui rappelle le
proverbe...
LA MARQUISE.
Lequel ?
LE COMTE.
Chaque échaudé craint l'eau froide...
LA MARQUISE.
Oh ! s'il s'agissait de trouver un proverbe, peut-
être en trouverait-il un autre ?
LE COMTE.
Lequel, madame?
LA MARQUISE.
Mais... à bon chat... bon... bonsoir, monsieur le
comte !...
1 (Elle se dirige vers la porto.)