//img.uscri.be/pth/40e8e1301e540480f27d0e97a2f3d662b5be4eba
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 0,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Comment on tue les femmes, étude de moeurs, par H. Gourdon de Genouillac

De
248 pages
A. Faure (Paris). 1865. In-18, 233 p., fig..
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Voir plus Voir moins

ifiOâfMENT
ETUDE DE MOEUÎRS
PAR
H. GOLIRDON DE GENÛUILLAC;
PARIS
LIBRAIRIE DE ACHILLE FAURE
23, -BODI.EVAnp'SAlKT-UAliTIN., .33
COMMENT
ON TUE LES FEMMES
COMMENT
.EÎTUDË -re M (EUR s
/î'AR
H. GOURDON DE GENOUILLAC'
PARIS
ACHILLE FAURE, LIBRAIRE-ÉDITEUR
23, BOULEVARD SAIKT-5! ART 1 N, 23
1865
A MONSIEUR LE BARON
EDOUARD DE SEPTENVILLE
CHEVALIER DE L'ORDRE ,ROYAL DE CHARLES III D'ESPAGNE
ET DE L'ORDRE MILITAIRE DU CHRIST DE PORTUGAL
MOK CHER AMI,
Permettez-moi de placer ce volume sous le patroaage
de votre amitié ; vous le savez, les romans les plus in-
vraisemblables sont ceux qui se rapprochent le plus de
la vérité.
C'est pour cela qu'on ne voudra pas croire ce que je
dis dans celui-ci et qu'on m'accusera d'inventer à plaisir.
Vous me défendrez, j'en suis sûr,
Et je.vous remercie.
Votre bien affectionné,
H. GOURDON DE GENOUILLA.C.
Bois-de-Colomb es, mai 1865.
COMMENT
ON TUE LES FEMMES
M. le vicomte Olivier de Brionne était
l'amant heureux de madame Nathalie de
Montsennes.
Quant nous disons l'amant heureux, c'est
peut-être pour obéir à la tradition qui veut
qu'un homme soit le plus heureux des hommes
lorsqu'il est parvenu à posséder celle qu'il
aime.
Mais, comme beaucoup d'autres, cette
locution est souvent vicieuse et on voit peu
d'exemples de bonheur parfait dans la copos-
sessiors, d'une femme qu'on parvient un jour
2.- COMMENT ON TUE LES FEMMES.
par-ci, un jour par-là, à voler pour quelques
.heures à son mari, propriétaire légitime, libre
de transporter sa.propriété où bon lui .semble,
de la laisser tomber en ruines sans que per-
sonne pût le forcer de lui faire aucunes répa-
rations, de lui infliger l'ombre et la solitude
en élevant autour d'elle des murailles infran-
chissables, enfin de lui refuser un papier neuf
ou des glaces, sous prétexte d'économie.
Propriétaire ayant le droit de transformer
à son-gré, un jardin plein de fleurs embaumées,
en une cour aride et sèche, et qui parfois ne
considère sa propriété, que comme un lieu de
refuge destiné à l'abriter.. ;
Mais il est des propriétaires esclaves de leur
propriété, comme il est des maris esclaves de
leur femme; —les amants de celles-ci en sont-
ils plus heureux? je ne le crois pas.
Ces propriétaires, ou ces maris-là, s'ingé-
nient en petits soins, se constituent gardiens,
inventent des pièges, tendent des traquenards,
veillent dans l'ombre; ils passent leur vie à oh-
COMMENT ON TUE LES FEMMES. 3
séder ce qu'ils aiment, soi-disant pour le pro-
téger et le défendre, et eii réalité, parce qu'ils
tremblent toujours d'être dépossédés.
Or, être l'amant d'une femme mariée à un
homme jaloux, défiant, c'est se Tésigner à
souffrir tous les tourments qu'il est possible
d'éprouver; car, dans ce cas, On craint la
moindre indiscrétion, on redoute le plus léger
oubli, et surtout on s'afflige en songeant que
cette femme est perpétuellement en butte à
des inquiétudes motivées, à des transes sans
cesse renouvelées, aux tracasseries, aux repro-
ches et aux mille ennuis qui émaillent la vie
conjugale, quand cette vie est supportée par
deux êtres dont l'un est trompé ou croit l'ê-
tre, ce qui est beaucoup plus fâcheux que l'ê-
tre et ne pas vouloir le croire.
M. de Monlsennes avait épousé une jolie
femme, parce qu'il pensait que si l'homme est
tenu, pour se conformer aux exigences de no-
tre civilisation, de ne posséder ostensiblement
qu'une seule femme, de voyager constamment
i COMMENT ON TUE LES FEMMES.
avec elle dans l'étroit sentier de la vie, mieux
vaut se réjouir le coeur et les yeux pendant
vingt-cinq ou trente années en se trouvant cha-
que jour en face d'un beau visage, que de che-
miner tristement en compagnie d'un laideron.
M. de Montsennes, lui, n'était pas beau, peu
lui importait; il savait que le sexe fort â le
droit d'être laid, et comme il avait fait des
droits de l'homme une étude approfondie, et
qu'il ne s'écartait jamais des limites du droit,
il se retrancha derrière celui qui le dispensait
de lutter contre les charmes de la beauté fé-
minine.
Il était quelque peu despote et tyrannique,
c'est aussi le droit du plus fort. — Il était
égoïste, c'est un peu le défaut de tous.
Bref, c'était un homme n'ayant rien qui pût
inspirer de l'amour, mais pourvu de toutes les
qualités nécessaires au chef de famille.
En un mot, il était de la pâte dont on fait les
maris, et non du miel dont- se forment les
amants.
COMMENT ON TUE LES FEMMES. S
A ces époux-là, il faut une bonne femme,
sans trop d'amour au coeur, sachant faire les
confitures, additionnant chaque mois le livre
de dépenses, et habillant leurs enfants avec la
même satisfaction que, dix ans auparavant,
elles en avaient à promener leurs poupées dans
le jardin des Tuileries, alors qu'elles jouaient
à la maman.
Femmes qui ne procurent pas de plaisirs
brûlants, mais qui sont incapables d'apporter
le déshonneur en échange de l'affection.
Femmes qui ne présenteront jamais à leur
mari que leur front à baiser, mais dont les
lèvres ne seront jamais, non plus, rougies par
les lèvres de l'amant.
Femmes sans mièvreries et sans vapeurs, ni
laides, ni belles, mais propres à féconder la
famille, à assurer la paix du foyer et à faire
prospérer la maison.
Celles-là n'inspirent pas les passions tumul-
tueuses et terribles, mais elles commandent le
respect, l'estime et la tendresse.
C COMMENT ON TUE LES FEMMES.
M. de Montsennes avait agi différemment.
Sérieusement épris de Nathalie, il l'avait
épousée parce qu'il l'aimait, et que fort heu-
reusement, cet amour était tombé sur une
femme appartenant au meilleur monde et
jouissant d'une position de fortune à peu près
égale à la sienne.
Plus jeune que lui de cinq ans seulement,
Nathalie lui parut donc créée par le ciel tout
exprès pour lui, et nul ne s'estima plus heu-'
reux, que le jour où il lui fut permis de saluer
la jeune femme du nom d'épouse.
Ce ménage ressembla à beaucoup d'autres.
Nathalie s'était mariée uniquement pour
n'être plus demoiselle.
M. de Montsennes avait un nom honorable,
de la fortune; il parlait et s'habillait comme
tout le monde ; elle pensa qu'elle ne serait pas
plus malheureuse avec lui qu'avec un autre.,
et elle l'accepta, sans hésitation comme sans
trouble.
Elle savait qu'à vingt ans une jeune fille a
COMMENT ON TUE LES FEMMES. 7
besoin d'un mari, elle en avait pris un; l'u-
sage eût voulu qu'elle en eût deux, qu'elle se
fût conformée à l'usage.
Si, en face d'une semblable nature, M. de
Montsennes avait su comprendre sa véritable
situation, il eût fait un excellent mari, selon le
monde, se contentant d'accompagner sa femme
lorsqu'il lui fallait un bras pour appuyer le
sien, en lui laissant le soin de choisir ses amies,
en fournissant largement aux exigences des
dépenses de toilette, et surtout en n'essayant
jamais de réclamer contre la consigne qui in-
terdisait l'entrée de la chambre à coucher de
Madame, chaque fois que, pour ménager sa
santé,,ou pour conserver la fraîcheur de son
teint, elle trouvait bon de ne pas causer le soir,
avec son mari, après le retour du théâtre ou
du bal, et de se jeter dans les bras du sommeil,
sans avoir égard aux supplications de M. de
Montsennes qui lui tendait vainement les siens.
Or, voilà l'écueil contre lequel ce pauvre
mari était venu heurter son front; mari vul-
8 . COMMENT ON TUE LES FEMMES.
gaire, mais homme intelligent et de coeur, il
avait commis la faute, impardonnable chez un
homme dont l'éducation s'est faite au milieu
du monde, de vouloir trouver l'amour dans
le mariage.
Et avec une illusion candide, avec une
bonne foi digne d'un autre âge, il s'était mis
sérieusement, en aimant sa femme, à croire
qu'il était tout naturel que cet amour fût par-
tagé, puisqu'elle avait librement consenti à de-
venir sa femme, et que le mariage devait être
un dépôt d'amour contrôlé à la monnaie.
Partant de là, il s'était arrangé un petit train
de vie charmant, tout pavoisé de rubans bleus
et de boutons d'or.
11 prétendait mettre la lune de miel en dî-
nette et s'en régaler avec sa femme.
Mais Nathalie trouva que pour jouer à la dî-
nette son mari avait l'abdomen trop proémi-
nant, et qu'il courrait le risque de tacher son
gilet. Il en fut pour ses frais.
Aux repas d'amoureux sous un dôme de
COMMENT ON TUE LES FEMMES. 9
feuillage avec un perdreau rôti et un verre
pour deux, elle préféra la table dans la salle à
manger avec douze gais convives à l'enlour et
des corbeilles de fruits au milieu.
Or, c'étaient des coups d'épingle qui égrati-
gnaient l'épidémie du pauvre mari ; et comme
parfois Nathalie ne se gênait pas pour déclarer
qu'ellene comprenait pas qu'on s'amusât, mari
et femme,— à se dire : Je t'aime, comme on
le dit à l'opéra-comique, Octave sentait les
pointes d'épingle se transformer peu à peu en
pointes de poignards.
Mais Nathalie allait changer de toilette pour
le bal et Octavela trouvait si jolie, quand elle
revenait, que le sang lui affluait aux tempes
avec force et qu'il était obligé de faire tous ses
efforts pour ne pas la manger de caresses de-
vant tout le monde.
Si la jeune femme, assise auprès de la fenê-
tre du jardin, lisait, la tête légèrement inclinée,
en accusant un galbe d'une pureté de lignes à
désoler Phidias, Octave arrivait bien légèrement
i.
10 COMMENT ON TUE LES FEMMES.
pour lui ravir un baiser sur le cou, à la nais-
sance duquel se jouaient des petites boucles
de cheveux blonds adorables.
Il marchait sur les orteils, retenant son
souffle, et. s'il était assez heureux pour effleurer
de ses lèvres cet épiderme pulpeux dont le
contact l'inondait de voluptés, Nathalie s'é-
criait :
— Oh! mon ami, je vous en prie, ne
m'embrassez donc pas de la sorte, si Victor ou
Marie entraient dans un pareil moment !
Et elle reprenait sa lecture, tandis qu'Oc-
tave se demandait si la crainte d'être surpris
par ses propres domestiques, devait l'empê-
cher à jamais d'embrasser sa femme.
Mais alors il n'était pas maître de réprimer
un mouvement de dépit, et plus d'une fois
une larme vint humecter sa paupière.
Seul avec sa femme, par un de ces rares
instants où il lui était permis de la contempler
sans témoins indiscrets, il s'était assis à ses
genoux frissonnant de plaisir à la vue d'un pe-
COMMENT ON TUE LES FEMMES. H
lit pied qui se chauffait devant le feu dans une
provocante attitude; ses mains s'en étaient
emparé pour l'emprisonner doucement et en
admirer déplus près l'élégante cambrure et la
finesse.
—■ Octave, vous me faites mal au pied ;
quelle manie vous avez d'être sans cesse à chif-
fonner les plis de ma robe, ou à déranger
l'harmonie de ma toilette!
— Nathalie, j'ai tant de plaisir à contempler
tous les trésors de beauté que Dieu vous a
donnés.
— Quel enfantillage! ne me connaissez-
vous pas ?
— Nathalie, je vous aime.
— Moi aussi, mon ami, mais je ne vous em-
pêche pas pour cela de Vous chauffer.
— Nathalie!
=— Prenez garde, il faut que j'écrive à ma-
dame de Chenevièvre pour la prier de m'en-
voyer sa modiste.
Et, se levant précipitamment, elle laissait là
it COMMENT ON TUE LES FEMMES.-,
Octave qui, dans la crainte de paraître ridicule,
quittait la place pour ronger son frein en si-
lence.
Dix fois par jour il retombait dans la même
faute, et dix fois par jour madame deMoutsen-
nes se moquait de lui.
Au bout de six mois il l'aimait toujours au-
tant, seulement il était convaincu qu'il avait
épousé une femme de neige,, ou tout au moins
une femme qui ne l'aimait pas.
Aimer une femme et se sentir impuissant à
animer la statue qui conserve son immobilité
et sa froideur jusque sous le souffle ardent du
baiser, c'est un -supplice cruel que celui-là !
Et comme si la loi des contrastes était im-
muable et fatale, plus la jeune femme semblait
prendre à tâche d'oublier que son indifférence
martyrisait l'homme qui n'avait d'autre tort
que de trop l'aimer, plus celui-ci se sentait dé-
voré de désirs inassouvis, surexcité encore par
les obstacles qu'il avait à vaincre pour tenter
de les satisfaire.
COMMENT ON TUE LES FEMMES. 13
Aveuglé par sa tendresse, il avait d'abord
rejeté cette froideur étrange sur le résultat des
fatigues causées par l'existence de veilles et de
fêtes qui suivirent les premiers temps de son
mariage.
— A la campagne, se dit-il, elle aura moins
dé distractions et de plaisirs bruyants et elle
me sacrifiera les instants qu'elle ne peut se dis-
penser de donner au monde.
A la campagne Nathalie s'était ennuyée, puis
elle s'était adonnée à la vie oisive et paresseuse
des provinciales ; devenue gourmande, dor-
meuse, nonchalante, elle passait ses jours à la
promenade dans le parc, à table; elle se levait
à dix heures et se, couchait à neuf, et ne se
donnant plus la peine de gronder son mari,
lorsqu'il se laissait aller à quelque privauté
permise, elle se contentait de bâiller et de lui
demander pardon de l'irrésistible envie de
dormir qui lui prenait.
Octave comprit que si cet état de lutte conti-
nuelle devait durer, il en deviendrait fou.
14 COMMENT ON TUE LES FEMMES.
A tout prendre la vie de Paris valait mieux
encore.
11 était lui-même, à Paris, distrait forcément
du but chimérique qu'il poursuivait; à la
campagne, — il n'avait qu'à se creuser la tête
de cent façons, afin de savoir quel pouvait
être le motif du peu d'empressement que lui
témoignait sa femme, et c'était une occupa-
tion qui lui échauffait le sang sans profit.
Il est vrai que, tournant toujours dans le
même cercle, c'était à des défauts de confor-
mation physiques ou moraux et particuliers à
Nathalie qu'il cherchait.àl'expliquer, sans que
jamais la penséelui vînt, qu'il ne réalisait peut-
être pas l'idéal qu'avait pu se former madame
dé Montsennes, dans ses rêves déjeune fille.
On revint à Paris.
Là, vingt jeunes gens, muets adorateurs de
la belle Nathalie, lui composèrent une cour
assidue et firent plus qu'il ne fallait pour
éveiller les soupçons dans un coeur ulcéré
comme l'était celui d'Octave.
COMMENT ON TUE LES FEMMES. io
De ce moment commença une nouvelle
phase dans la vie de l'époux; la jalousie le mor-
dit au coeur, et il se persuada que si sa femme
ne l'aimait pas c'est qu'elle en aimait un autre.
Quel était cet autre?
Ce fut alors que tout ce que le démon de la
curiosité peut souffler à un- homme de ruses
inventives, fut mis en jeu, il espionna le som-
meil de sa femme, interrogea jusqu'aux murs
de la chambre, compta ses pas, épia ses
gestes, commenta ses paroles.
Bientôt il acquit une certitude incontestable,
madame de Montsennes n'aimait personne.
S'il eût appris qu'elle avait un amant, il l'ai-
mait assez pour la tuer et se tuer ensuite.
Lorsqu'il se fut convaincu qu'il n'avait à lui
reprocher aucune trahison, il éprouva comme
un immense découragement.
Explique qui voudra cette antithèse qui
semble illogique, mais elle existe.
Pour lui, il comprenait que sa femme ne
l'aimât pas et lui préférât quelqu'un, parce
10 COMMENT ON TUE LES FEMMES.
que c'est une chose compréhensible pour
tout le monde ; quand un fait semblable arrive,
c'est un malheur, car l'amour ne se com-
mande ni ne s'impose; on peut vouloir que la
femme ait assez de force pour ne pas succom-
ber, on peut la punir pour un amour cou-
pable, onpeut lui' dire : Tu dois mourir plutôt
que de céder à l'homme que tu aimes, mais
on ne peut pas lui dire: Tu n'aimeras pas;
parce que l'amour est une sympathie que Dieu
donne à deux âmes et qu'on ne peut pas se
soustraire à une sympathie. C'est un goût, et
quiconque a des goûts, même des goûts bi-
zarres, étranges, les tient de son essence; tou-
tefois la raison commande de n'y point sacri-
fier, et si la créature n'a pas la force de mo-
difier ses sympathies et ses goûts, elle doit
toujours avoir celle de ne pas les satisfaire;
donc, seul, qui succombe est criminel.
Mais ce qui dépassait les limites de son rai-
sonnement, c'était que sa femme n'aimât per-
sonne, c'était qu'elle fût faite de chair et de
COMMENT ON TUE LES FEMMES. 17
sang comme les autres femmes, qu'elle eût un
coeur qui battît dans sa poitrine, et que ce
coeur fût insensible à l'amour.
Et Octave était si malheureux, qu'il repor-
tait par la pensée ses yeux sur ces femmes dont
la vie est un scandale et qu'il se prenait à dire :
« Si ces femmes ont déjà eu cinq ou six
amants, c'est que leur coeur est une flamme
qu'on ne peut alimenter qu'à force d'amour;
qu'up seul de ces hommes ait eu, lui, assez
d'amour au coeur pour les aimer comme
j'aime, et elles seraient peut-être restées hon-
nêtes femmes. »
Or il faut qu'une femme sans amour soit
un phénomène bien étrange; car, malgré l'ac-
cueil glacial qu'il avait jusqu'à ce jour trouvé
auprès de Nathalie, malgré l'inquisition dont
ses actes avaient été l'objet, il ne voulut pas
croireàl'absencedece sentiment divin chez elle,
et toujours amoureux il voulut douter encore.
Mais, à son insu, un changement immense
s'opéra.en lui, l'esclave se transforma en mat--
18 COMMENT ON TUE LES FEMMES.
Ire, le patient se fit tourmenteur, et las d'a-
voir vidé la coupe d'humiliations jusqu'à la
lie, las d'avoir tendu constamment la joue, il
se releva plein de colère et de désir de ven-
geance; son coeur débordait toujours d'amour,
' mais c'était de l'amour comprimé, de,l'amour
méprisé, de l'amour saignant, qui, après avoir
exhalé en pure perte tous les parfums de son
essence, s'était aigri, et de miel onctueux et
doux, tournait à l'acide âpre et corrosif.
Il souffrit pour en arriver là.
Mais il y vint, l'idole tomba de son piédes-
tal, l'ange redevint femme, et la souveraine fit
place à la sujette.
Alors ce ne fut que paroles arriéres, repro-
ches injurieux, récriminations fatigantes; Oc-
tave croyait être logique en rendant à sa femme
duretés pour indifférence, et il n'était qu'in-
juste! Était-ce sa faute à elle si elle ne pou-
vait l'aimer ?
. Elle était épouse fidèle; que pouvait-il
exiger de plus ?
COMMENT ON TUE LES FEMMES. 10
Rien, et c'était là ce qui le dépitait; aussi
toute son intelligence était-elle concentrée sur
un seul point, celui de prendre en faute cette
fière vertu,, cette observation du devoir der-
rière laquelle s'abritait naturellement Na-
thalie.
La nouvelle façon d'agir de M. de Mont-
sennes n'était pas faite pour ajouter beaucoup
de charmes à sa personne ; Nathalie' se prit à
le détester cordialement. .
• Quelques mots sur celle-ci : Nous résume-
rons son portrait en disant qu'elle avait vingt-
deux ans, qu'elle était belle comme peu de
femmes le sont, et douée de toutes les séduc-
tions extérieures qui commandent l'amour,
ce qui fit que, dès son extrême jeunesse, ses
parents se crurent dispensés, devant sa splen-
dide beauté, de songer à s'assurer si les qua-
lités du coeur concordaient avec celles physi-
ques.
A quoi bon ? une jolie femme n'était-elle
pas toujours sûre de plaire?
20 COMMENT ON TUE LES FEMMES.
Donc Nathalie, vouée à l'admiration, fut éle-
vée comme on élève les fleurs rares destinées
à orner les étagères ; elle crut sincèrement que
la femme n'avait été créée que pour s'entendre
dire qu'elle est belle : ce tribut d'hommage
fut le seul qu'elle exigeât.
D'une nature ingrate, d'une coquetterie
froide, que rien ne pouvait dompter, sans es-
prit pour raisonner ses sensations, sans coeur
pour partager la passion qu'elle inspirait, c'é-
tait une superbe poupée, heureuse lorsque,
dans son salon, aucune femme n'était aussi
belle qu'elle, s'affligeant sérieusement à la vue
d'un chapeau plus élégant que le sien, et se
faisant, un plaisir d'encourager les espérances
de tous ceux qui venaient brûler leurs ailes aux
flammes de ses regards afin d'avoir plus tard
la joie féroce de les voir pleurer des larmes de
sang., lorsqu'elle leurrefusaitlamoindre faveur.
Elle marchait ainsi dans le monde, semant
le désespoir et le découragement sous ses pas,
avide d'un seul triomphe qui lui apparaissait.
COMMENT ON TUE LES FEMMES. 21
comme le pinacle de sa gloire, comme le sceau
de sa fière beauté :
Celui de voir un homme s'arracher la vie,
du regret de n'avoir pu être aimé d'elle.
Oh! les femmes terribles que celles-là ; un
composé de ruses, de lâchetés, d'hypocrisie et
de cruautés.
Malheur! à l'homme au coeur plein de ten-
dresse et de naïveté qui les rencontre sur son
chemin.
Victime du minotaure infatigable à qui il
faut chaque jour une proie nouvelle, il verra
bientôt son coeur s'agiter amoureusement à la
vue de cette femme dont chaque mouvement
est un appât, chaque parole une amorce et
chaque regard un aimant; il ira le cerveau
brûlant et la poitrine haletante, se jeter au-de-
vant d'elle, guidé par un charme magique,
l'implorer, la supplier; il passera par toutes les
tortures de cette filière maudite dont il ne sor-
tira que les yeux taris, le coeur bi'isé, et les il-
lusions détruites.
22 COMMENT ON TUE LES FEMMES.
A moins que cet homme, âme de feu et
volonté de fer, ne lutte en conquérant, ne de-
mandant rien, mais prenant tout, n'implorant
pas de faveurs, mais fixant des conditions.
. Ce fut ce que fit le vicomte de Brionne, un
homme de vingt-huit-ans, franc comme une
lame d'épée, généreux jusqu'au dévouement,
brave jusqu'à l'héroïsme, mais ne connaissant
ni les chemins détournés, ni les sentiers tor-
tueux, ne laissant jamais une insulte impunie,
ni une interpellation sans réponse.
Le regard de madame de Montsennes s'était
croisé avec le sien, et en homme habitué à lire
dans le regard, il y avait lu : je vous aime.
Madame de Montsennes était prodigue de
ces regards-là.
Elle savait si bien les faire suivre par d'au-
tres qui les démentaient quand le moment
d'une prudente retraite était venu !
Le vicomte connaissait Nathalie de réputa-
tion, il savait qu'elle passait pour une coquette
invincible.
COMMENT ON TUE LES FEMMES. . 23
Mais cela ne le découragea pas.
— Bah! dit-il, toute femme a aimé, aime
ou aimera ; il ne s'agit que de savoir trouver
l'étincelle.
Et il tenta l'aventure.
11 l'aimait trop pour perdre son temps en
soupirs et en madrigaux ;
D'ailleurs, montrer ses moyens, d'attaque
c'est inviter l'ennemi à se tenir sur la dé-
fensive.
Il marcha droit au but; dès le lendemain du
jour où il avait cru s'apercevoir que ses hom-
mages ne déplaisaient pas, il se présenta de-
vant madame de Montsennes, profitant de
l'heure où il était certain de la trouver seule,
et lui déclara nettement qu'il l'aimait.
Madame de Montsennes se récria sur cette
façon un peu brutale de traiter les choses du
coeur, et elle voulut, tout en ne désespérant pas
son bouillant adorateur, lui faire comprendre
que le moyen de lui plaire n'était pas de la
presser de la sorte ; mais Olivier ne tint aucun
24 COMMENT ON TUE LES FEMMES.
compte de l'avertissement, et. décidé à vaincre
ou à se retirer pour ne' plus revenir, il brus-
qua le dénouement de telle façon, que sans
donner le temps à la jeune femme de se re-
connaître, et sans qu'elle eût en" quelque sorte
conscience de sa faute, il la força à courber
devant lui cette superbe, dont elle prétendait
l'accabler.
Puis quand elle n'eut plus rien à lui refuser,
et ce fut là. où il fit preuve d'habileté, loin de
vouloir montrer à tous ses rivaux qu'il'avait
été plus heureux qu'eux, et qu'il était parvenu
à soumettre l'orgueilleuse sicambre, il prit
une attitude opposée, il se confondit dans la
foule, laissa à Nathalie son rayonnement de
femme dont le coeur est libre, et se contenta
de pouvoir deux fois par semaine, en recevant
sa maîtresse chez lui, se dédommager de la
contrainte qu'il imposait à son coeur, par deux
heures de bonheur.
Et pendant ces deux heures-là il s'enivrait
de toutes les délices de l'amour heureux; les
COMMENT ON TUE LES FEMMES. 23
yeux ardemment fixés sur ceux de Nathalie, il
la dévorait de ses regards, il s'agenouillait de-
vant ses sourires, il aspirait ses longs baisers,
et lorsque l'aiguille de la pendule marquait,
hélas ! l'heure de la séparation, c'étaient, de la
part d'Olivier, des sanglots et des supplica-
tions, des sublimes folies et des divines puéri-
lités.
Il fallait que les longs cheveux de sa maî-
tresse essuyassent ses larmes, il fallait que ses
lèvres se posassent sur les ongles rosés de ses
pieds d'enfant, il fallait qu'il prît son âme à
deux mains pour l'arracher de celle de Na-
thalie qu'elle ne voulait plus quitter.
— Je t'aime, je t'aime, murmurait-il en-
core, quand déjà elle n'était plus là.
Et il passait une heure à chercher minu-
tieusement quelque atome ou quelque par-
celle d'objet ou de choses qui avaient pu se
détacher de sa personne et lui demeurer aux
mains comme un trophée.
C'était un beau cheveu blond brisé par une
26 COMMENT ON TUE LES FEMMES.
caresse trop vive, une feuille de rose détachée
d'un bouquet, une épingle, un bouton, que
sais-je! ces riens qui sont des mondes pour
les yeux de l'amant.
Ces fleurs du souvenir dont l'âme perçoit
les mystérieuses affinités et que le coeur de-
vine plutôt qu'il ne les voit.
Il l'aimait tant sa belle Nathalie !
Et puis, il faut tout dire, depuis quelque
temps elle était véritablement à plaindre; son
mari ne lui laissait ni trêve ni merci, sans
cesse la soupçonnant et sans cesse la mena-
çant.
Ce n'était qu'après avoir pris les plus gran-
des précautions, qu'elle parvenait à tromper
sa vigilance et à s'échapper quatre heures par
semaine pour venir chez son amant.
On pense si celui-ci la plaignait et se ré-
pandait en imprécations inutiles contre ce
barbare mari qui avait la prétention de s'op-
poser à ce que sa femme le trompât.
Un jour, —' il y avait une semaine que les
COMMENT ON TUE LES FEMMES. ' 27
deux jeunes gens ne s'étaient trouvés ensem-
ble, Nathalie arriva chez son amant porteur
d'une mauvaise nouvelle ; son mari l'avait pré-
venue qu'elle ait à tout disposer pour un
voyage;' il partait avec elle le surlendemain
pour l'Italie.
Olivier qui, privé depuis huit jours de la
possession de celle qu'il aimait, était à bout de
courage, chancela comme un homme ivre
lorsqu'il apprit cette fatale décision.
— Vous partez, s'écria-t-il, Nathalie; l'ai—
je bien entendu, tu me quittes, tu...
— Que voulez-vous, mon ami, répondit la
jeune femme, il le faut bien, puisqu'il l'exige.
— Quoi, cette funeste séparation vous trouve
résignée à cepoint, Nathalie, ma Nathalie; oh!
cela n'est pas ; tu as voulu te moquer de moi,
méchante ; non, car si cela était, tes yeux se-
raient mouillés de larmes, et tu ne pleures pas;
n'est-ce pas que tu n'as pas dit vrai ?
Et il lui prit la tête pour l'embrasser avec
effusion.
28 COMMENT ON TUE LES FEMMES.
— Si, mon ami, c'est une chose arrêtée, et
je ne puis malheureusement m'y opposer.
Olivier la regarda fixement.
— C'est bien, dit-il, je pars avec toi.
— Comment ?
— Rassure-toi; personne ne saura le motif
de mon départ; mais je ne puis rester ici, tan-
dis que tu serais là-bas.
— Mais...
— N'es-tu donc pas désireuse que je ne
te quitte point?
— Oh! si, mon ami, fit-elle en lui jetant ses
bras autour du cou avec abandon; crois-tu
bien, ajouta-t-elle au milieu d'un baiser, que ce
n'est qu'auprès de toi que je suis heureuse,
que j'oublie tout ce que je souffre ; mais si tu
me vois inquiète, c'est que je redoute les con-
séquences de ce double départ; M. de Mont-
sennes a, comme toujours, des soupçons : il
l'a vu à Paris ; en te retrouvant à Turin, il pourra
se douter du motif qui t'y aura conduit.
— Rassure-toi, j'ai le moyen de justifier
COMMENT ON TUE LES FEMMES. 29
ma présence, sans avoir rien à craindre; avant
huit jours, je serai attaché à l'ambassade qui
part en Sardaigne, et avant quinze jours je tien-
drai dans mes bras cette belle tête que j'ai tant
de plaisir à couvrir de baisers.
Nathalie remercia son amant avec une cer-
taine effusion.
Malgré elle, elle subissait l'influence des
effluves magnétiques qui se dégageaient de lui,
et son coeur répondait presque aux pulsations
du coeur du jeune homme qui, ivre'd'amour,
l'emporta dans ses bras.
Une séparation, quelque courte soit-elle,
n'est pas moins une séparation; d'ailleurs,
bien que le vicomte fût à peu près sûr de
pouvoir l'abréger, il ne pouvait l'envisager
sans effroi.
— Nathalie, lui dit-il, au moment où elle
mettait son chapeau pour retourner à l'hôtel,
j'ai une grâce à vous demander, me l'accorde-
rez-vous ?
— Une grâce !
30 COMMENT ON TUE LES FEMMES.
— Vous m'avez dit, il y a huit jours, que
vous faisiez faire votre portrait.
— Oui, et je voulais l'emporter avec moi ;
mais le peintre ne l'a .pas terminé, et je serai
forcé de le laisser chez lui jusqu'à mon re-
tour.
— Eh bien, je vous en prie, donnez-moi ce
portrait.
— C'est impossible, M. de Montsennes sait
que je l'attends.
— Vous en ferez faire un autre.
— Non !
— Vous:me refusez?
— Mais, mon ami, je vous le répète, je ne
l'ai même pas.
— Qu'à cela ne tienne, j'attendrai qu'il soit
terminé; cela ne peut tarder.
•■■ — Quel enfantillage ! puisque tu as l'ori-
ginal, fit Nathalie avec un sourire angélique,
n'est- ce pas préférable ?
— Sans doute, reprit Olivier avec un bai-
ser, mais puisqu'il me quitte!...
COMMENT ON TUE LES FEMMES. 31
— Non, mon ami, c'est impossible, ce serait,
je le répète, s'exposer à attirer l'attention de
M. de Montsennes sur ce point.
— Eh bien ! permets-moi seulement de le
faire prendre chez le peintre et de le conserver
jusqu'à mon arrivée à Turin : je te le remettrai
moi-même; de cette façon ton image ne me
quittera pas d'ici à ce que je t'aie retrouArée ; je
t'en prie, ne me refuse pas, car je croirais que
tu ne m'aimes plus; tu n'as rien à craindre, tu
diras à ton mari que tu l'as fait venir de Paris,
voilà tout.
— Soit, j'y consens, mais à une condition.
— Laquelle ?
— C'est que vous me donnerez votre parole
que vous ne le ferez prendre que lorsque vous
serez certain de venir à Turin, et que, dans le
cas où vous resteriez à Paris, je le retrouverais
à mon retour chez l'artiste qui l'a en ce mo-
ment.
— Je vous jure de me conformera votre
désir, madame.
32 COMMENT ON TUE LES FEMMES.
Et de nouveau il lui entoura la taille de ses
deux mains.
Mais Nathalie jeta un regard sur la pendule,
et, avec un cri d'effroi, elle lui fit remarquer
que les deux heures étaient expirées depuis
longtemps.
Ils avaient eu tant de choses à se dire !
Olivier avait le coeur serré ; en admettant
qu'il réussît à pouvoir bientôt aller retrouver
sa maîtresse, il devait encore s'attendre à ne
pas.la voir avant au moins uue quinzaine de
jours ! peut-être plus ! et il se désolait de cette
longue privation ; Nathalie dut lui promettre
de lui écrire le jour même de son départ, et
encore aussitôt qu'elle serait arrivée.
Et comme elle avait hâte de rentrer chez
elle, il lui reprochait de vouloir si vite le quit-
ter et il lui disait adieu avec un baiser, puis
la rappelait pour le lui dire encore.
— Olivier, mon ami, je suis en retard; je
t'en prie, laisse-moi partir, il le faut.
COMMENT ON TUE .LES FEMMES. 33
— Oui ! tu as raison, plus que ce baiser et
ce sera le dernier.
Non, pas un, mais dix peut-être furent pro-
digués par Olivier à là jeune femme avant
qu'il lui fût possible de rabattre son voile sur
son visage et de s'élancer avec vivacité vers la
porte, dont elle ne put franchir le seuil sans
que les lèvres de son amant ne s'imprimassent
. une dernière fois sur les siennes.
Un coupé l'attendait à l'angle de la rue.
Le surlendemain elle écrivit au vicomte un
billet qui ne contenait que deux lignes :
«Nous partons aujourd'hui par le train du
soir. — J'attends mon portrait. »
— Oh! tu ne l'attendras pas longtemps, s'é-
cria Olivier en baisant ce papier avec transport.
Et, serrant la précieuse missive dans une
élégante cassette en bois de rose, il se disposa
immédiatement à s'occuper de la nomination
qu'il désirait obtenir, pour avoir le droit de se
montrer à Turin sans éveiller les soupçons de
M. de Montsennes.
II
En 1854, arriva à Paris, venant de Vienne,
madame la baronne Donatien de Chenevièvre,
née Clémence d'Orcef, fille du comte d'Orcef,
ancien chambellan de l'empereur d'Autriche.
Son entrée dans le monde parisien produisit
une sensation universelle, et chacuu en parla
autant que si elle eût été douée de la plus mer-
veilleuse beauté.
Or, la baronne était d'une laideur si avérée,
que toutes les dames des salons aristocratiques
qu'elle fréquentait, briguèrent à l'envi son
amitié et déclarèrent qu'elle était charmante ;
ce qui prouve que les femmes sont toujours
ravies de faire preuve de désintéressement en
rendant justice pleine et entière à la beauté
COMMENT ON TUE LES FEMMES. 33
d'une autre femme, — quand elles sont certai-
nes qu'elles seules seront de cet avis.
Ce qui donnait surtout à madame de Che-
nevièvre une physionomie des plus disgracieu-
ses, c'était sa bouche, une bouche énorme,
dont la lèvre supérieure trop courte se rele-
vait lorsqu'elle parlait, et mettait à jour une
mâchoire garnie de deux longues dents, qui
assez semblables à des crocs, paraissaient dé-
fier quiconque s'approchait d'elle.
Ces dents monstrueuses la firent désigner
par la spirituelle baronne de X....sous le nom
de îa Molosse.
Le sobriquet eut un tel succès que bientôt
on ne l'appela plus autrement, et ses meil-
leures amies le trouvèrent si plaisant, qu'elles
ne purent se défendre de l'adopter.
La Molosse donc avait vingt-cinq ans, une
immense fortune et un caractère d'une dou-
ceur angélique; aussi était-elle malgré, ou
plus probablement à cause de sa laideur,
grandement considérée dans le monde, au mi-
30 COMMENT QN TUE LES FEMMES.
lieu duquel son mari tenait une place impor-
tante.
Celui-ci, qui comptait dix années de plus
que sa femme, était un homme dont les folies
d'une jeunesse passée dans les plaisirs de toute
nature, avaient singulièrement refroidi les sens,
et qui avait fini par donner à l'ambition, tout
le temps qu'il consacrait autrefois aux choses
du coeur.
Marié à une femme dépourvue de beauté,
il eût pu paraître tout naturel que M. de Che-
nevièvre n'en fut pas très-épris, mais, si le
baron se montrait peu empressé auprès d'elle,
il ne témoignait pas plus d'amour à d'autres.
En un mot, absorbé par le désir de par-
venir au degré de fortune et de haute position
qu'il rêvait, il avait peut-être bien épousé une
femme laide afin de n'avoir pas à craindre
d'oublier auprès d'elle le but qu'il s'était pro-
posé d'atteindre, et aussi pour n'avoir pas à
redouter, la négligeant, qu'elle allât demander
ailleurs des soins qu'il ne lui rendait pas.
COMMENT ON TUE LES FEMMES. 37
C'était agir sagement et surtout prudern-
ment.
Nous saurons plus tard s'il eut tort ou raison
de se conduire de la sorte.
Constatons seulement qu'à l'époque où nous
présentons aux lecteurs madame de Chene-
vièvre, le baron n'avait encore eu aucun motif
de se repentir d'avoir donné son nom à made-
moiselle d'Orcef.
Quelques épigrammes assez méchantes
avaient bien de temps à autre résonné à ses
oreilles, et plusieurs fois, il avait pu saisir au
passage quelques remarques, peu à l'avantage
de son désintéressement, touchant les causes
qui avaient pu motiver un semblable mariage.
Mais comme, en définitive, un homme qui
épouse une laide femme et une belle dot est
rarement désapprouvé , il s'ensuivit qu'on
trouva, en y réfléchissant, que M. le baron de
Chenevièvre était un homme très-sensé pour
s'être condamné à vivre avec une femme dont
il ne pouvait être amoureux, mais qui lui avait
38 ' COMMENT ON TUE LES FEMMES. "
apporté la libre disposition d'une magnifique
fortune.
; D'ailleurs^ pensait-bn encore, le baron peut,
hors de chez lui, se donner tout à son aise le
plaisir de' posséder de' beaux yeux et de belles
dents, des cheveux blonds où bfùns selon qu'il
lès préfère. r
Avec cinquante louis qu'il laisserait tomber
chaque mois dans une coupe ornant la chemi-
née de quelque boudoir d'un facile accès il lui
serait 1 loisible de-se dédommager amplement.
Cela eût pu être vrai pour tout aûtrei '
.- Pour le bàroS^(?élâitrùnè calomnie. '■. >
Mais, conimeil eût eu grand'peihé à dissua-
der les génsjdë l'opinion quHlâ s'étaient formée
et; qu'en 'sëmme, il né voyait pas là nécessité
de sedoïmer ùiiè réputation dé sagesse à la-
quelle il n?êût rien gagné; il laissa dire, et
se %onterita de rester^ chaste^ par tempéra^
nient,' — " '::;'.- -^^' n;/: ./'.'"■ :. •-
■':; Cette façonud?àgir était—elle 1 dû goût de la
baronne? ;i' ■:-'y:'ùm::- '■'
COMMENT ON TUE. LES FEMMES.- 39
: La question est trop délicate pour:être ré--
solue. V
Tout ce que nous pouvons affirmer, c'est
que jamais un mot de reproche n'avait été
.échangé entre les deux époux.
Et cependant, qu'on ne croie pas que la ba-
ronne était insensible à cette froideur que son
mari lui témoignait.
. : D'une nature ardente et douée: d'une âme
aimante, elle eût été ravie de rencontrer dans
M. de Ghenevièvre un mari qui répondît aux
besoins de son coeur, mais, trop fière pour sol-
liciter de lui une affection qui eût dû venir la
trouver, elle mit sur le compte de sa laideur,
l'indifférence qu'illui témoignait, et, blessée
dans, son amour-propre de femme, elle se dit
que, puisque son mari était incapable d'appré-
cier d'autres avantages que ceux de la beauté;
il était indigne de posséder tous les.trésors
d'amour dont son coeur était plein, et elle
chercha autour d'elle, afin de savoir si elle ne
40 ' COMMENT ON TUE LES FEMMES. .
découvrirait pas quelqu'un à qui elle pût en
faire hommage.
Elle ne trouva personne-
Tous les hommes qui encombraient ses sa-
lons, ou ceux de ses amies, ne voyaient en elle
qu'une femme laide, et si quelques-uns d'en-
tre eux lui faisaient l'aumône de quelque ba-
nale galanterie, la baronne ne pouvait se
méprendre sur le véritable sentiment de ceux
qui se croyaient obligés de la lui adresser par
pure politesse.
Aussi, y répondait-elle par une maligne re-
partie qui ne permettait pas aux complimen-
teurs de continuer.
Était-ce le moyen dé se faire pardonner cette
laideur qui mettait un obstacle à ses rêves
dorés d'épouse ou de maîtresse? Non , pas le
moins du monde, mais la baronne visait plus
haut.
Acceptant franchement son manque de
beauté et le connaissant elle-même, elle ne
songea en aucune façon à le dissimuler.
'COMMENT ON TUE LES FEMMES. 41
Loin de là, elle s'en fit en quelque sorte un
piédestal, et sembla dire à cette foule d'hom-
mes habitués à se prosterner devant toute jolie
femme : Voyez comme je suis laide, je u'ai au-
cune des séductions qui vous attirent, comme
la lumière attire le papillon, eh bien! je veux
savoir si parmi vous il se trouvera un homme
assez supérieur aux autres ou assez osé, pour
avoir le désir de savoir ce qu'il peut y avoir au
fond du coeur d'une femme laide, et se con-
tenter de la jouissance entière, absolue de ce
coeur dont, seul, il aura deviné les battements.
Or le jour où j'aurai trouvé cet homme-là, je
lui sacrifierai, sans regrets ni remords, hon-
neur, vertu, réputation, je serai son esclave,
je lui obéirai sur un signe, sa volonté, quelle
qu'elle soit, sera la mienne; à toute heure il
aura le droit de vouloir, et à toute heure je
serai docile; il me dira : Suis-moi, et je le sui-
vrai : Retire-toi, et je me retirerai. Car celui-là
qui m'aimera réellement me rendra heureuse
entre toutes, puisque, de laide que je suis, il
42 .COMMENT ON TUE LES FEMMES./
m'aura rendue plus belle que celles qu'il dé-
daignera pour moi !
Voilà ce que quiconque eût pu pénétrer la
pensée de la baronne eût appris. \ ; ^
Et voilà aussi pourquoi la baronne affrontait
avec tarit de stoïcisme les sourires moqueurs
des femmes et les impertinentes railleries dès
hommes. ':'■'
. Elle s'était créé unddéal qu'elle caressait en
secret; et poursuivant saL récherche 1 de Fin-
connu avec une persévérance qui ne pouvait
être puisée que dans la foi absolue au résultât,
elle marchait ! calme et souriante dans là vie,
en attendant l'heure de son triomphe, comme
marche le gladiateur qui, sûr de-sa force in-
comparable, sait que lorsque le moment delà
lutte sera venu, il n'aura qu-à vouloir pour la
changer en victoire.
Car, disons encore ceci; labaronne possédait
un avantage.
Celui qui est assez généralement le privilège
de tous les déshérités de la nature, et qui fait
GOMMENT-ON TUE LES FEMMES. 43
si souvent d'eux des êtres malfaisants jusqu'à
la criminalité, ou remarquables jusqu'à l'illus-
tration.
L'esprit d'observation joint à la persévé-
rance.
Avez-vous remarqué, lectrice, combien il y
a eu d'hommes célèbres difformes, laids, ou
contrefaits?
C'est souvent à ce triste avantage qu'ils ont
dû leur célébrité.
Timides, et se retranchant du monde où ils
craignent de ne rencontrer que des humilia-
tions, ils concentrent toute leur intelligence
sur un point donné, et s'adonnent sans relâche
à une étude, dans laquelle ils ne tardent pas
à se distinguer.
Or, la baronne s'était vouée à l'élude du
coeur humain, et lorsque, jeune fille, elle se
tenait assise, immobile dans un salon où pert
sonne ne faisait alteution à elle, son regard
interrogeait successivement tout qui se passait
autour d'elle, et, s'appliquant à deviner une
44 COMMENT ON TUE "LES FEMMES.
intention dans un sourire, une prière dans un
coup d'oeil, elle avait fini par lire à livre ouvert
sur la physionomie des gens, et par savoir, à la
simple inspection de leur visage, ce qui se
passait dans leur esprit.
; Cette faculté de seconde vue^ devait admira-
blement lui servir pour découvrir l'homme
qu'elle cherchait.
Et cependant, à l'époque oùcommence cette
- histoire, elle neTavait pas encore rencontré.
Un amant vulgaire ne pouvait lui convenir. '
Un... mon. Dieu, ici je vois poindre une
. objection que ne manquera pas d'élever qui-
conque me fait l'honneur de lire ces pages. .
Est-il convenable, me fera-t-on observer,
qu'une femme, et une femme du meilleur
monde s'il, vous plaît, s'évertue à chercher un
amant avec l'intention bien; arrêtée à l'avance
de se jeter de. son plein gré dans ses bras?—
Passe encore qu'une femme, entraînée parla
,passion, s'oublie jusqu'à céder aux désirs d'un
homme qui la prie à genoux, et lui commun i-
' -COMMENT ON TUE LES FEMMES. 45
que une partie de l'ardeur qu'il ressent, mais
que ce soit elle qui le sollicite ! ah !.. cela n'est
pas admissible.
Si, Madame, cela est admissible, si vous vou-
lez bien vous rappeler quelle était, la situation
dans laquelle madame de Chenevièvre se trou-
vait placée vis-à-vis de son mari.
Et cette fatale laideur qui ne lui permettait
pas, ainsi que cela vous est si facile à vous, Ma-
dame, qui êtes belle, de pouvoir à son gré
rendre heureux ou désespérer personne !
Que de femmes laides sont vertueuses-parce
qu'elles ne trouvent pas l'occasion de faillir !
Et qui vous dit que plus d'une d'entre elles
ne brûle pas du désir de ne l'être pas ?
. Madame de Chenevièvre avait le courage de
son opinion : voilà tout.
Mais encore une fois, malgré sa bonne vo-
lonté, elle n'avait jusqu'alors péché que par
intention.
Et qui sait si elle ne devait pas attendre
éternellementavant de voir se réaliser son rêve !
3.
46 COMMENT ON TUE LES FEMMES.
Or, malgré cette vertu forcée, à laquelle elle
se trouvait condamnée, faute de gens désireux
de l'attaquer, madame de Chenevièvre ne por-
tait aucune envie aux femmes plus heureuses
qu'elle, et jamais un mot de médisance'ne
s'était échappé de ses lèvres.,
Elle en avait bien vu tomber ; mais un
sentiment de douce compassion l'avait tou-
jours portée à excuser les fautes d'aulrui.
Parbleu, dira-t-on encore, ne devait-elle
pas se montrer bien sévère, elle qui ne deman-
dait qu'à être fautive aussi !
Eh ! Madame, ce n'est pas toujours une rai-
son, et la plupart du temps ce sont les femmes
dont la conduite est la moins régulière qui
jettent feu et flammes lorsqu'elles appren-
nent une peccadille d'une de leurs amies, et
qui sont les moins disposées au pardon.
Et cela est si vrai que toutes les darnes, qui
connaissaient madame de Chenevièvre ren-
daient justice à son bon coeur.
Maintenant que nous avons esquissé lepor-