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HISTORIQUE
SUR
JL JE 3 &TTT~ JEL JE S
DE L'AUTEUR
DE LA HENRIADE, &c.
Avec les Pièces originales & les preuves.
A
Chez les Héritiers de Paul Duker.
I776.
J'ai vu les Pièces originales & les preuves
qui font dans le Commentaire, & je les ai
remifés entre les mains du Sr. Wagn
le 1 er Alay 1776.
Signé Du REY, Avocat.
J'ai confronté les mêmes Piéces & je les
ai trouvées entièrement conformes aux ori-
ginaux. le ter Juin 1776.
Signé CHRISTI N.
Fautes Typographiques à corriger.
Page is, au numéro mettez r6 aulieu de 4z.
Page zi. ligne 13. la fille de l'héritière, corrigex la
fille & l'héritiére.
Page 17. ligne 3. pakris corrig. paîtrit.
Page ligne il. connu, corrig. connus.
fageifi.ligmq. de vôtre agej corr. à vôtre âge.
4* ( III )
LISTE
Des Lettres véritables de Mr. de V.
qui font à la fin du Commentaire.
A Mr. Tovaft fur la langue italienne çf? fur
la françaife. Page 123
d Mr. le compte de Caylus fur un monument
de fculpture par Bouchardon. I 3 Ç
A Mr. Clair aut frcr les Comètes. 139
A Mr. de la Noue fur la tragédie de Ma-
homet fecon 1.
A Mr. de la Palier e fics- Urceus Coàrus.
A Mr. L. célèbre avocat fief- des points
d'hijloire. 169
A Mr. r avocat L. fur Montefquieu Cff
Grotius.
A Mr. de M. L. C. fur les fyjlêmes de phy-
j Au même, fur les qualités occultes. 183
A un Avocat, fur la bizarrerie des loix. 188
A Mr. de Faugères fur un monument.
A l'Auteur d'un poème épique fur jolité. \<}6
A Mr. Walpole fur la tragédie & ficr thif-
toire. 199
( IV ) +
JL un Miniftre d'Etat fur les fyjlêmes politi-
ques. 210
AMr. Tiriot fur des fyfiêmes ridicules de
phyfique.
A Mylord Lhejlcrfield.
.A un Inconnu,fur la mort. 2i3
A Mr. le prince G. fur un livre nouveau.
A Afr. le chevalier Hamilton ,furie Vej'uve. 223
A Mr. Du M.> fur des anecdotes an-
ciennes. 227
A Mr. de Chaban. fur Vindare & Ho-
race. 23
A une célèbre Aïtrice. 240
A Mr. Bertinelli fur le Dante. 243
A Mr. M. fur des quejlions métaphyfi-
qu.es.. 247
A .Mr. M. fur les Lettres prétendues du
Pape Ganganelli. 2So
Au même, fur les fauffes anecdotes. 260
Au même, fur le cocher Gilbert. 264
A Mr. l'abbé Spalanzani fur les limajfons qui
reprennent leurs têtes fil fur des ani-
maux qu'on reffufcHe. 270
A Mr. B fur Pajîronomie. 27?
Ssfojîris.
A
E tâcherai dans ces Commentai-
TF w res lur un homme de Lettres de
ne rien dire que d'un peu utile
aux Lettres & furtout de ne
rien avancer que fur des papiers originaux.
Nous ne ferons aucun ufage ni des fatires
ni des panégiriques prefque innombrables
qui ne feront pas appuyés fur des faits au-
thentiques.
Les uns font naître FRANÇOIS DE Vol-
TAIRE le 20 Février les autres le 20
Novembre de la même année. Nous avons
des médailles de lui qui portent ces deux da-
les; il nous a dit plufieurs fois qu'à ia naii-
z COMMENTAIRE
fance on défefpéra de fa vic: & qu'ayant
été ondoyé, la cérémonie de ion bntême fitt
différée plufièurs mois.
Quoique je penfe que rien n'en: plus in-
fipide que les détails de l'enfance 6c du col-
lège, cependant je dois dire, d'après lès pro-
pres écrits, & d'après la voix publique qu'à
l'âge d'environ douze ans, ayant fait des
vers qui parafaient au deffus de cet âge,
l'abbé de Chatcauneuf, intime ami de la cé-
lèbre Ninon de l'Knclos, le mena chez elle,
& que cette fille fi flngulièrc lui légua par
fon teftament une femme de deux mille francs
pour acheter des livres, laquelle tomme lui
fut exactement payée. Cette petite pièce de
vers, qu'il avait faite au collège, eft proba-
blement celle qu'il cornpofa pour un Invali-
de qui avait fervi dans le régiment Dauphin,
fous Monfeigneur fils unique Je Louis XIV.
Ce vieux foldat était allé au collège des Jé-
fuites prier un régent de vouloir bien lui
faire un placet en vers pour Monfeigneur:
le régent lui dit qu'il était alors trop occupé,
mais qu'il y avait un jeune écolier qui pou-
vait faire ce qu'il demandait. Voici les vers
que cet enfant compofa.
HISTORIQUE. 3
A z
Digne fils du plus grands des Rois
Son amour & notre
Vous qui, fans régner fur la France
Régnés fur le eccur des François
Souffrez-vous que ma vieiiic veine
Par un effort ambitieux
Ofe vous donner une étrenne
Vous qui n'en recevez que de la main drs Dieux?
On a dit qu'à votre milTance
Mars -vous donna la vaillance
"liner/e la (agefi*e Apolion la beauté
Mais un Dieu bieiiikiiant que j'implore en mes pei»
nes
Voulut auffime donner mes ttrennes
En vous donnant la libéralité.
Cette bagatelle d'un jeune écolier valut
quelques louis d'or à l'Invalide. & fit quel-
que bruit à Verfaiiies & à Paris. Il eft a croi-
re que dès lors le jeune homme fut déter-
mioé à fuivre [on penchant pour la p<;e(ïe.
Mais je lui ai entendu dire à lui-même, que
ce qui l'y engagea plus fortement f-ut qu'au
| fortir du collège ayant été envoyé aux éco-
les de Droit pnr [on père tréiorier de la
Chambre des Comptes, il fut fi choqué de
la manière dont on y enfeignait la Juiifbru-
dence, que cela feul le tourna entïéreir.cnt du
côté des Belles- Lettres.
4 COMMENTAIRE
Tout jeune qu'il était, il fut admis dans
la fociété de l'abbé de Chaulieu, du marquis
de la Fare, du duc de Sulli, de l'abbé Cour-
tin. Et il nous a dit plufieurs fois que fon
père l'avait cru perdu parce qu'il voyait
bonne compagnie, & qu'il faifait des vers.
Il avait commencé dès l'âge de dix huit
ans la tragédie d'Œdipe dans laquelle il vou-
lut mettre des chœurs à la manière des An-
ciens. Les Comédiens eurent beaucoup
de répugnance à jouer une tragédie, traitée
par Corneille & en poifeflîon du théâtre: ils
ne la repréfentèrent qu'en 1718; & encor
fallut-il de la protection. Le jeune homme,
qui était fort diilîpé & plongé dans les plai-
firs de fon âge, ne fentit point le péril, &
ne s'embaraflait point que fa Pièce réuffiç
ou non: ü bndinait fur le théâtre, & s'avifn
de porter la queue du Grand-Prêtre dans une
fcène où ce même Grand- Prêtre fallait un
( ) Nous avons une Lettre du lavant Dacier de
t7ij dans laquelle il exhorte l'auteur qui avait déjà
fait fâ pièce à y joindre des chœurs chantas à 1'e-
temple des Grecs. Mais la chofe était impraticable
fur le théâtre Français.
HISTORIQUE. t
A
effet très-tragique. Madame la maréchale de
Villars, qui était dans la première loge, de-
manda quel était ce jeune homme qui fallait
•ette plailanterie apparemment pour faire
tomber la pièce on lui dit que c'était l'au-
teur. Elle le fit venir dans fa loge & depuis
se tems il fut attaché à Monfieur le maré-
chal & à Madame jufqu'à la fin de leur vie,
somme on peut le voir par cette épitre im-
primée.
Je me flattais de l'efpérance
D'aller gouter quelque repos
Dans votre maiion de plaifance
Mais Vinache à ma confiance
Et j'ai donné la préférence
Sur le plus grand des Héros*
Au plus grand Charlatan de France, &c.
Ce fut à Villars qu'il fut préfenté à Mon-
lieur le duc de Richelieu, dont il acquit la
bienveillance qui ne s'eif point démentie
pendant foixante années.
Ce qui eft aufîî rare & ce qui à peine a
été connu c'eft que Monfèigneur le Prince
de Conti père de celui qui a été fi célèbre
par les journées de la barricade de Démont
& de Château Dauphin fit pour lui des vers
dont voici les derniers.
6 COMMENTAIRE
Ayant puif: fes vers aux eaux de PAfanippe
Pour Ion premier projet il fa:t le choix d'<ïïdipe
)) Et quoique dès longtems ce fu et fut connu,
Par un Aile plus beau cette pièce changée
Fit croire des Enfers Racine revenu,
), Ou que Corneille avait la Cenne corrigée.
Je n'ai pu retrouver la t-éponf'e de l'auteur
d'ŒJi-pc. Je lui demandai un jour s'il avait
d-it au Prince en p'ai,fintant: Monfeigneur
vous ferez un grands poète il faut que je
vous faife donner une penfion par le Roi.
On prétend auffi qu'à fouper il lui dit: Som-
mes nous tous Princes ou tous l'oétes ?
Il ms répondit: Dtli&a juventiitis mex ne
meraineris Domine.
Il commença la Henriade à St. Ange chez
Monteur de Intendant des finan-
ces, après avoir f-iit Œdipe & avant que
cette Pièce fut jouée. Je lui ai entendu dire
plus d'une fois que quand il entreprit ces
deux ouvrage, il ne comptait pas les pouvoir
finir, & qu'il ne favaic ni les règles de la
tragédie, ni celles du poème épique; mais
qu'il fut faifi de tout ce que Monteur de
Caumartin très-favant dans l'hi Moire lut
contait de Henri IV dont ce refpedabie
HISTORIQUE.
A 4
vieillard était idolâtre & qu'il commença
cet ouvrage par pur enthoufctfrnc fins pref-
que y faire réflexion. Il lut un jour plufieurs
chants de ce poème chez le jeune PréCident
de Maifons fon intime ami. On l'impatienta
par des objections; il jetta [on manufcrit
I dans le feu. Le Préfîdent Hénaut IVi retira
I avec peine. Souvenez- vous ( lui dit Mr.
Hénaut) dans une de fes lettres, que c'eft
iM moi qui ai fauve la Henriade & qu'il
» m'en a couté une belle paire de manchet-
I 3, tes. Plufieurs copies de ce poème qui
n'était qu'ébauché, coururent quelques an-
nées après dans le public; il fut imprimé
avec beaucoup de lacunes fous le titre de la
Ligue.
Tous les poëtes de Paris & plufieurs fa-
vans fe déchaïnèrent contre lui. On lui dé-
cocha vingt brochures. On joua la Henriade
la Foire: on dit à l'ancien Evèque de Fré-
jus, Précepteur du Roi, qu'il était indécent
& même criminel de louer l'amiral de Coli-
i;ni & la reine Elibabeth. La cabale fut fi
forte qu'on engagea le cardinal de Biffi a-
lors Préfident de l'Affemblée du Clergé, à
ccnfurer juridiquement l'ouvrage mais une
8 COMMENTAIRE
fi étrange procédure n'eut pas lieu. Le jeune
auteur fut également étonné & piqué de ces
cabales. Sa vie très diflîpée l'avait empêché
de te faire des amis parmi les gens de Let-
tres il ne favait point oppofer intrigue à
intrigue ce qui eft dit on abfolument
néceflaire dans Paris, quand on veut réuffir
en quelque genre que ce puiue être.
Il donna la tragédie de Mariamne en 1722.
Mariamne était empoifonnée par Hérode
lorsqu'elle but la coupe la caballe cria la
Reine boit & la Pièce tomba. Ces mortifica-
tions continuelles le déterminèrent à faire im-
primer en Angleterre la Henriade pour la-
quelle il ne pouvait obtenir en France, ni pri-
vi!Ège ni protection. Nous avons vu une let-
tre de fil mai n écrite à Mr. Dumas d'Aiguebère,
depuis Confeiller au Parlement de Touloufej
dans laquelle il parle ainfi de ce voyage.
Je ne dois pas être plus fortuné
Que le H^ros célébré fur ma vielle:
Il fut proscrit, perfécuté, _da mné
Par les d vots & leur douce fequelle
En Angleterre il troava du fecours
J'en vais chercher.
Le relfie des vers eft déchiré elle finit
HISTORIQUE. 9
par ces mots Je n'ai pas le nez tourné à
être Prophête en mon pays €f. Il avait rai-
fon. Le Roi George 1er. & furtout la Prin-
ceffe de Galles qui depuis fut Reine lui
firent une foufcription immenfe ce fut le
commencement de fa fortune. Car étant re-
venu en France en 1728, il mit fon argent
à une Lotterie établie par Mr. Desforts
Contrôleur général des finances. On rece-
vait des rentes fur l'Hôtel- de Ville pour bil-
lets, & on payait les lots argent comptant
1. de forte qu'une fociété qui aurait pris tous
les billets aurait gagné un milüon. Il s'af-
focia avec une Compagnie nombreufe &
fùt heureux. C'ett un des aflbciés qui m'a
certifié cette anecdote, dont j'ai vu la preu-
ve fur fes régiftres. Mr. de V. lui écri-
vait: Pour faire fa fortune dans ce pays-
ci, il n'y a qu'à lire les Atrèrs du Confeil.
Il eft rare qu'en rait de Finances le Mi-
niftère ne foit forcé à faire des arran-
s, gements dont les particuliers profitent.
Ce'a ne l'empêcha pas de cultiver les Bel-
les-Lettres qui étaient fa pafïïon dominante.
Il donna en 1730 fon Brutus, que je regar-
de comme fa tragédie la plus fortement écri-
ïo COMMENT AIRE.
te, fans même en excepter Mahomet. Elle
fut J'étais en 1731 à la pre-
mière repréfèntation de Zatïre; & quoiqu'on
y pleura beaucoup, elle fut fur le point d'ê-
trc liffl.ee. On la parodia à la Comédie Ita-
lienne, à la Foire, on l'appella la Pièce des
Enfans-trouvés, Arlequin au Parnafîe.
Un Académicien l'ayant propose en ce
tcms ià pour remplir une place vacante à la-
quelle notre auteur ne fongeait point, Mr.
do Bozc déclara que l'auteur de Brutus & de
Zaïire ne pouvait jamais devenir un fujet
Académique.
Il était lié alors avec Pilîuflre marquife du
Cliatellet, & ils étudiaient eufemble les prin-
cipes d'e Newton & les iyi'tèmes de Leibnitz.
Ils fe retirèrent plu (leurs années à Cirey en
Champagne, Mr. Kccnig, grand mathémati-
cien y vint palier deux ans entiers. Mr. de
V y fit bârir une gallerie où l'on fit
toutes les expériences fur la lumière & fur
l'électricité. Ces occupations ne l'empêchè-
rent pas de donner le 27 Janvier 1736, la
tragédie d'Alzire ou des Américains qui eut
un grand fuccès. Il attribua cette réuilite à
H.ISTORIQ_UE. il
ion ab Pence il à\l Lmàaniur ubi non funt
fed non cntcicntur ubi funt.
Celui qui fe décliaina le pius contre Alzirs
fut lYx-jéfuite Desfontaines. Cette avanture
cft aifez fingulière ce Dcsfontnines avait tra-
vaillé au Journal des Savai;s fous Mr. l'abbé
Bignon & en avait été exclus en 1723. Il
s'était mis à faire des elpices de Journaux
pour Ton compte & était ce que Air. de V.
appelle un Folliculaire. Ses mœurs étaient af-
fez connues. Il avait été pris en flagrant délie
avec de petits fa voyante & mis en prifon à
Biisètrc. On commençait à inftruire fon pro-
cès, & on voulait ie faire bruler parce qu'on
rîifatt que Paris acait befoin d'un exemple.
Mr. de V. employa pour lui la protection de
Madame la marquife de Prie. (*) Nous avons
cncor une des lettres que Desfontaines écri-
vit il fon libérateur elle a été imprimée par-
mi les lettres du marquis d'Argens Déguille,
page Tome 1er. Je n'oublierai jamais
les obligations que je vous ai votre bon
s», cœur en: encore au-deifus de votre efprit
(*) Cette lettre eft du i May. La date de l'an-
Mee n'y eft pas, ? n-ais elle eft de 17x4.
12 COMMENTAIRE
ma vie doit être employée à vous marquer
ma reconnaiflance. Je vous conjure d'ob-
tenir encore que la Lettre de cachet qui
ma tiré de Bifsêtre & qui m'exile à trente
)) lieues de Paris foit levée, &c."
Quinze jours après, te même homme im-
prime un libelle diffamatoire contre celui pour
lequel il devait employer fa vie. C'eft ce que
je découvre par une lettre de Mr Tiriot du
16 Août tirée du même recueil. Cet abbc
Desfontaines eft celui là même qui pour fe
juftifier difait à Mr. le comte d'Argenfon
il faut que je vive & à qui Mr. le comte
d'Arménien répondit Je n'en voit pas la ni-
cejjïté.
Ce prêtre ne s'adreiïaic plus à des ramoneurs
depuis fon avanture de Biisétre. Il élevait de
jeunes Français dans fes deux métiers de non-
conformifte & de folliculaire il leur mon-
trait à faire des fatyres il compofait- avec eux
des libelles diffamatoires intitulé V oltdiroma-
me & Voltairiana,. c'était un ramas de contes
abfurdes. On en peut juger par une des Let-
tre, de Mr. le duo de Richelieu fignée de fa
main dont nous avons retrouvé l'original.
Voici les propres mots. Ce livre eji bien ri-
H I S T O R I au E. i?
ikule & bien plat. Ce que je trouve d'anmi-
rable c'efl que l'on y dit que Madame tle Riche-
lieu vous avait donné cent Louis f5 un caroffe
avec des circonjlances dignes de l'auteur & non
pas de vous mais cet homme admirable oublie
que fêtais veuf en ce tems-là & que je ;le m»
fuis remarié que plus de quinze ans après &c.
{igné, le duc de Richelieu 8 Février 1739.
Mr. de V ne fe prévalait pas même de
tant de témoignages authentiques & ils fe-
raient perdus pour fa mémoire G nous ne les
avions retrouvés avec peine dans le chaos de
fes papiers.
Je tombe encor fur une Lettre du mnrquis
«TArgenfon miniftre des Affaires étrangères.
un vilain homme que cet abbé Des font ai-
lies fou ingratitude eji encor pire que Jès cri.
mes qui vous avaient donné lieu de l'oblige)',
7 Février 1739.
Voilà les gens à qui Mr. de V. avait à
iaire, & qu'il appellait la canaille de la litti-
rature, Ils vivent, ditàit il, de brochures &
de crimes.
Nous voyons qu'en effet un homme de cette
trempe nommé l'abbé Makarti qui fe di fait
ebs nobles Makarti d'Irlande & qui fe difait
i4 COMMENTAIRE
iiuiïî homme de Lettres lui emprunta uns
femme aifez confidcrable & alla avec cet ar-
gent fe faire mahométan à Conftantinopie:
fur quoi Mr. de V. dit, Makarti nejl allé
qu'au Bofphore mais Desfoutaines s'ejl réfu-
gié plus loin vers le lac de So doute.
Il paraît que les contradictions les perver-
firés les calomnies qu'd eîfuyait à chaque
Pièce qu'il faifait représenter, ne pouvaient
l'arracher à ton goût, puisque la même année
il donna la comédie de l'Kr.faut-prodigue le
10 Octobre; mais il ne la donna point fous
fon nom j & il en laÜfa le profit à deux jeu-
nes élèves qu'il avait formes, Mrs. Linant &
Lamarre qui vinrent à Cirey ou i! ét.:it avec
Madame du Chate!!et. Il donna Linant pour
Précepteur au r's de Madame du Chatellct
qui a été depuis Lieutenant G!, des armées,
& ArvibaflVideur à Vienne & à Londres. La co-
médie de l'Entant- prodigue eut un grand Suc-
cès. L'auteur écrivit à Mlle. Quinaut Vous
{avez garder les fècrets d'autrui comme les
Nous avons vu une obligation de L. d'ar-
çcnr pr-jtc chez Perret notaire 1er. Juillet 1730. mais
nous n ave: pu trouver celle: de L.
HISTORIQ.UE.
vôtres. Si l'on m'avait reconnu, la Pièce
aurait été fifflée. Les hommes n'<iiment pas
qu'on réuJTaîe en deux genres, je me fuis
fait afTez d'ennemis par Œdipe & la Hcn-
riade
Cependant il embraflait dans ce tems là
même un genre d'étude tout dilrérent: il
compofait les Elémens de la Phiioibphie de
Newton, philofophie qu'alors on ne connaif-
fait prefque point en France. Il ne put ob-
tenir un privilège du Chancelier d'Agucneau,
Magiltrat d'une fcience univerfe'le mais
qui, ayant été élevé dans le Cané-
fien écartait les nouvelles découvertes autant
qu'il pouvait. L'atracherc;ent de notre auteur
pour les principes de Newton & de Loke
lui attira une foule de nouveaux ennemis. Il
écrivait à Mr. Fakener le même auquel il
avait dédié Zaïre: On croit que les Fran-
ç;iis aiment la nouveauté mais c'ell: en
fait de cuitine & de mode5; car pour les
vérités nouvelles, elles lont toujours prof-
crires parmi nous: ce n'eit que qiuiid el-
5, les font vieilles, qu'elles funt bien rc-
Cjiies, &c.
Nous avons recouvré un? lettre qu'il é,i
4z COMMENTAIRE
argent
vit longtcms après à Mr. Clairaut fur ces
feienecs r.bllraites elle paraît mériter d'être
confervée. On la trouvera à fon rang dans
ce recueil.
Pour fe des travaux de la phyfi-
que, il simula à faire le poème de la Puce!le ?
Nous avons des preuves que cette plaifanterie
fut prefque compose toute entière à Cirey.
Madame du Chatellet aimait les vers autant
que la géométrie & s'y connaiffait parfaite-
ment. Quoique ce Poéme ne fut que comi-
que, on y trouva beaucoup plus d'imagina-
tion que dans la Henriade. Mais la Pucelit
fut indignement violée par des poliffons grof-
fiers, qui la firent imprimer avec des ordu-
res intolérables. Les feules bonnes éditions
font celles de Genève.
Il fallut quitter Cirey pour aller folliciter
à Brwelles un procès que la rnaifon du Cha-
tellet y foutenait depuis longtems contre la
maifon de Honsbrouk procès qui pouvait
les ruiner l'une & l'autre. Mr. de V.
conjointement avec Mr. Raesfeld Préfdent
de Clèves accommoda enfin cet ancien dif-
féient moyennant cent trente mille francs
B
argent de France qui furent payés à Mr. le
marquis du Chatellet.
Le malheureux & célèbre Rouffeau était
alors à Bruxelles. Madame du Chatellet ne
Voulut point le voir elle favoit que Rouf-
feau avoit fait autrefois une fatvre contre le
Baron de Breteuil Ion père, dans ie tems
qu'il était foti domefrique, & nous en avons
la preuve dans un papier écrit tout entier de
la main de Madame du Chatel'ct.
Les deux Portes fe vinrent, & bientôt con-
nurent une allez forte acerfion l'un pour
l'autre. Rouleau, ayant montré à ion anr.a-
goniftes une Ode à la Polrcritc celui- ci lui
dit mail ami voilà une lettre qui ne fera
jamais reçue à fon adrejfe. Cette raillerie ne
fut jamais pardontiée. Il y a une lettre de Mr.
de V. à Mr. Linant, dans laquelle il dit: Rouf-
| feau me méprife parce que je néglige quel-
quefois la rime, & moi je le meprile par-
j ce qu'il ne lait que rimer.
(*) Nous obfervons qu'une lettre d'un Sr. de Mé-
Ain à un Sr. de MeiTe du 17 Février prouve sd~-
f«z que le poëte Rouleau ne t'était pas corngé à Bru-
H COMMENTAIRE
Les extrêmes bontés avec lefquelles le Roi
de Prune l'avaient prévenu, lui firent bien
oublier la haine de Rouleau. Ce Monarque
était Poète auili, mais il avait tous les ta-
lens de fa place & de ceux qui n'en étaient
celles. La voici. Vous allez être étonné du malheur
qui m'arrive il m'eft revenu des Lettres proteftées:
on m'enlève mercredi au foir & ou me met en
priori croiriez-vous que ce coquin de Rouleau
cet ind:gnc ce monftre qui depuis fix mois n'a
bu & mangé que chez moi, à qui j'ai rendu les
plus grands fervices & en nombre, a été la cau-
le fe qu'on m'a pris c'eft lui qui a irrité contre
moi le porteur des Lettres & qu'enfin ce mont.
t) tre vomi des enfers, achevant de boire avec
w moi à ma table de me baiser, de m'embraf-
,,j fer a îeivi d'espion pour me faire enlever à
}) minuit. Non jamais trait n'a été fi noir je ne
.), puis y penfer fans horreur. Si vo.us faviez tout
ce que j'ni fait pour lui! Patience j je compte
9) que noire coneîpcndance n'en fera pas altérée.
», Quelle différencie entre cet hypocrite & Mr. de
Voltaire ce dernier m'accorde fes bontés & Ce.
fc, fecours.
Il faut avouer qu'une telle adion fert beaucoup
à juitifîer Saurin & la ientence & l'arrêt qui bannirent
Rcuûeau, Ma: s nous "'entrons pas dans les profondeur.
cette affaire il funeite & fi dtshonoraHte.
H I S T O R I aU E. i9
B 2
pas. Une correfpondance fuivie était établie
depuis longtems entre lui & notre auteur,
lorfqu'il était Prince royal héréditaire. On
a imprimé quelques-unes de leurs lettres
dans les recueils qu'on a Fait des ouvrageas
de Mr. de V.
Ce Prince venait, à fon avènement à la
Couronne, de viGter toutes les frontières de
fes Etats. Son defir de voir les troupes fran-
il' & d'aller incognito à Strasbourg & à
Paris lui fit entreprendre le voyage de Stras-
bourg, fous le nom de comte du Four; mais
ayant été reconnu par un foldat qui avait
fervi dans les armées de fon pèrE il retour-
na à Clèves.
Plus d'un curieux a confervé dans fon
porte-feuille une lettie en proie & en vers s
dans le goût de Chapelle écrite par ce Prin-
ce fur ce voyage de Strasbourg. L'étude de
la langue & de la poéfie françaife celle de
la mufique italienne de la philofohhie & de
Phiftoire avaient fait fa confolation dans les
chagrins qu'il avait effuyés pendant Ci jeu-
Cette lettre en; un monument finçulier
d'un homme qui a gagné depuis tant de ba-
t* COMMENTAIRE
tailles elle ett écrite avec grace & légèreté* j
en voici quelques morceaux.
Je viens de fnire un voyage entremêlé
i, d'avantures Singulières quelquefois fa-
cheufes & [auvent plaidantes. Vous favez
que j'étais parti pour Bruxe les afin de
revoir une fœur que j'aime autant que )z
i'eftime. Chemin faifant Algaroti & moi
nous conlùltions la carte géographique
pour rPgler notre retour par Vezel. Stras-
bourg ne nous détournait pas beaucoup
nous choilimes cette route par préférence
l'incognito fut réfolu; enfin tout arrangé
j, & coucerté au mieux, nous crûmes aller
s, eu trois jours à Strasbourg.
Mais le ciel qui de tout difpofe
Régla différemment la chofe.
Avec des courtiers efflanqués,
En d; o.te ligne iffus de Koffimnte
"Des payians en poiul.ons mafqués
n Nos caroiTes cent io.s dans la route accrochés,
Nous aiiions gravement d ane aiiure indolente."
On dit qu'il écrivait tous les jours de ces
lettres agréables au courant de la plume.
Mais il venait de compofer un ouvrage bien
plus férieux & plus digne d'un grand Prin-
HISTORIQUE.
B 3
ce c'était la réfutation de Machiavel. Il l'a-
vait envoyé à Mr. de Voltaire pour le faire
imprimer, il lui donna rendez-vous dans un
petit chàteau appellé Meufe, auprès de Clè-
ves. (.elui-ci iui dit: Sire, fi j'avais été
Machiavel, & fi j'avais eu quelque accès
auprès d'u 1 jeune Roi, la première chofe
que j'aura.s faite, aurait été de lui con-
fciller décrire contre moi. Depuis ce
tems, les bonés du monarque PruiTlen re-
doublèrent pour l'Homme ci. lettres français,
qui alla lui taire la cour à Berlin fur la fin
de 174 j, avant que le Roi fe préparât à
entrer en Stlcl1e,
Alors le cardinal de Fleury lui prodigua
les cajolerie; les plas fl.meufes dont ti ne
paraît pas que notre voyageur fut la dupe. Voi-
ci fur cette matière une anecdote bien fingu-
liere & qui pourait jetter un grand jour fur
l'hiitoire de ce fiècle. Le cardinal écrivit à
Mr. de Voltaire le 14 Novembre 1740 une
grande Lettre oftenfible dont j'ai copie on y
trouve ces propres mots.
La corruption ejl fi générale & la bonne
foi ejt Ji indécemment bannie de tous let cœurs
dans ce malheureux fiècle que fi on ne ît te-
COMMENTAIRE
a nait pus bien fermes dans les motifs fupér'teurs
3, qui nous obligent à ne point nous en départir,
on ferait quelquefois tenté d'y manquer dans
de certaines occafioni. Mais le Roi mon Mai-
tre frit voir du moins qu'il ne Je croit point
eh droit d'avoir de cette efpèce de repréfaiL
5; les; fil dans le moment de la mort de l 'Em~
s, pereur il ajfura Mr. le Prince de Liïlenjie'm
s, qu'il garderait fidèlement tous fes engage^
mens
Ce n'en: point à moi d'examiner comment
après une telle Lettre on put en 1741 entre-
prendre de dépouiller la fille de l'héritière de
l'empereur Charles VI. Ou le cardinal de
Fîeuiry changea d'avis, ou cette guerre fe fit
malgré lui. Mon commentaire ne regards
point la politique, à laquelle je fuis abfolu-
ment étranger mais en qualité de Littérateur
je ne puis diiiimuler ma furprife de voir un
homme de cour & un académicien dire qu'on
fi tient ferme dans des motif, qui obligent à ne
fe point départir de ces motifs qu'on ferait
tenté de manquer à ces motifs & qu'on ell en
droit d'avoir de ces efpèces de repréfailles. Voi-
là bien des fautes contre la langue en peu de
mots.
HIS T O 11 I Q_U E. %l
B 4
Quoi qu'il en foit, je vois très-clairement
que mon Auteur n'avait aucune eavie de faire
fortune par la po:itique puilque de retour
à Bruxelles il ne s'occupa que de fes chères
Belles-Lettres. Il y fit la tragédie de Maho-
met, ik a!la bientôt après avec Madame du
Chatel'ct faire jouer cette pièce à Lille où il
y avait une tort bonne troupe dirigée par le
Sr. Lanoue; auteur & comédien. La fameufe
Demoifelle Clairon y jouait, & montrait déjà
les plus grands talens. Madame Denis, nièce
de i auteur, femme d'un Commilfaire ordon-
nateur des Guerres ancien Capitaine au ré-
giment de Champagne, tenait un afTez grand
état à qui étak du département de fon
mari. Madame du Chatellet logea chez elle;
je fus témoin de toutes ces Fètes Mahomet
fut très bien joué.
Dans un entre ndte on apporta à l'au-
teur une lettre ,du Roi de Prude, qui lui
apprenait la vicloire de Molvitz il la lut à
ralTemblée on battit des mains 1'our
verrez dit. il, que cette Pièce de Molvitz
,> fera réujjir la mienne
Elle fut repréfentée à Paris le 19 Août de
la même année. Ce fut-là qu'on vit plus
ft4 COMMENTAIRE
que jamais à quel excès fe peut porter la ja-
loufïe des gens de Lettres, fur tout en fàit
de théâtre. L'abbé Desfontaines & un
nommé Bonneval que Mr. de V. avait
iecouru dans fes beloins ne pouvant faire
tomber la tragédie de Mahomet, la déféré-
rent, comme une Pièce contre la Religion
chrétienne, au Procureur général. La cho-
fe alla fi loio que le cardinal de F!eury con-
feilta à l'auteur de la retirer. Ce confeil
avait Force de loi mais l'auteur la fit impri-
mer, la dédia au Pape Benoit XIV. Larn-
bertini qui avait déj:; beaucoup de bontés
pour iui. Il avait été recommandé à ce Pa-
pe par le cardinal Paifionei homme de
Lettres célèbre avec lequel il était depuis
longtems en correspondance. Nous avions
quelques lettres de ce Pape à Mr. de V.
Sa Sainteté voulut l'attirer à Rome & il
ne s'eft jamais confolé de n'avoir point vu
cette Ville qu'il appellait la capitale deTI.ii-
rope.
Mahomet ne fut rejoué que longtems après
par le crédit de Madame Denis malgré Cré-
billon alors approbateur des Pièces de théâtre
fous les ordres du Lieutenant de Police. On
H I S T O R I aU E. 25
fut obligé de prendre Mr. d'Alembert pour ap-
probateur. Cette manœuvre de Crébillon pa-
rut alfez malhonnête à la bonne compagnie. La
pièce eft reflée en porte îlion du théâtre dans
lc tems même ou ce fbectacle a été le plus
négligé. Il avouait qu'il fe repentait d'avoir
lait Mahomet beaucoup plus méchant que ce
grand homme ne le fut. Mais fi je n'en avais
fait qu'un héros politique écrit il à un de
fes amis la pièce était fifflée. Il faut dans
une tragédie de grandes pallions & de grands
crimes. Au relie dit-il quelques lignes après
le genus hnplacabile vatum me perfecute
plus que l'on ne periécuta Mahomet à la
Mecque. On parle de la jnloufie & des ma-
nœuvres qui troublent les Cours il y en
a plus chez les gens de Lettres.
Après toutes ces tracaffenes Meneurs
de Kéaumur & de Mairan lui confeillèrent
de renoncer à la poefie qui n'attirait que de
l'envie ,& des chagrins de fe donner tout
entier à la phyfique & de demander une
p'ace à l'Académie des fciences comme il
en avait une la Société royale de Londres,
& à l'Inftitut de Boulogne. Mais Mr. de
Foiurnoat fou ami hommc de Lettres infi-
D6 COMMENTAIRE
niment aimable lui ayant écrit une Lettre
en vers pour l'exhorter à ne pas enfouir fon
talent voici ce qu'il lui répondit.
A mon très cher ami Fourmont
Demeurant Iùr le double-mont,
Au-deffus de Vincent Voiture,
Vers .a :averne où Bachaumont
Buvait & chantait fans mefure
Oit Je pi 'iur & la raifon
Ramenaient le tems d'Epicure.
Vous voulez donc que des filets
De l'abftraite philosophie
Je revole au brillant palais
De l'agréable poïfie
Au pays où régnent Thalie
Et le cothurne & les fifflets.
Mon ami, je vous remercie
D'un conleil fi doux 6c fi Cain.
Vous le voulez; je cède enfin
A ce conieii à mon deftin
Je vais de folie en folie
Ainfi qu on voit une Catin
Parler du Guerrier au Robin
Au gras Prieur d'une Abbay*
Au CourtUan au Citadin
Ou bien fi vous voulez encore
Ainfi qu'une abeille au matin
Va fuccer les pieurs de l'aurore
H I S T O K I au E. 27
Ou fur l'abfinte ou fur le thim
Toujours travaille & toujours caufe
Et -vous paîtris ion miel divin.
Des gratte-cus & de la rofe.
Et auffitôt il travailla à fa Mérope. La
tngédie de ulérope, première pièce profa-
ne, qui réuiîlt fans le fecours d'une palîion
amoureufe, & qui fit à notre auteur plus
d'honneur qu'il n'en efpérait fut repréfcn-
tée le 26 Février Je ne puis mieux
faire connaïtre ce qui fe pafia de finguiier
fur cette tragédie qu'en rapportant la lettre
qu'il écrivit, le 4 Avril fuivant à fon ami
Mr. d'Aiguebère qui était à Touloufe.
La Mérope n'en- pas encor imprimée
je doute qu'elle réulR.fe «à la lecture autant
qu'à la reprefentation. Ce n'etfc point moi
qui ai fait la pièce; c'elt Mlle. Dumènil.
Que dites vous d'une Actrice qui faitp!eu-
rer pendant trois actes de fuite? Le Pu-
j, blic a pris un peu le change: il a mis fur
mon compte une partie du pbifir extrême
lue lui ont fait les acteurs. La féduction
,,a été au point que le Parterre a demandé
à grands cris à me voir. On m'eft venu
5, prendre dans une cache, où jc m'étais ta-
28
pi on m'a mené de force dans la loge
(*) de Madame la maréchale dc Villars,
ou était (a Belle-fille. Le Parterre était
fou: il a crié la duchellè de Viilars de
me bai fer, & il a tant fait de bruit qu'elle
a été obligée d'en palier par là par l'or-
dre de fa Belle- mère, J'ai été baifé publi-
quement comme Alain Chartier par la
princefie Marguerite d'Ecoifc mais il dor-
mait, & j'étais fort éveillé. Cette tàveur
populaire, qui probablement paiera bien-
tôt, m'a un peu coniolé de la petite per-
fécution de Boyer, ancien Evéque de Mi-
repoix, toujours plus Théatin qu'Evèque.
L'Académie le Roi & le Public m'avaient
s, défigné pour Succéder au cardinal de
Fleury parmi les Quarante. Boyer n'a pas
voulu & il a trouvé à la fin, après deux
mois & demi un Prélat pour remplir la
place d'un Prélat, félon les Canons de FE-
(*) C'efi: de là qu'est venue la mode ridicule de
crier > qu-ind une î'iècç
toiine ou mKBV3:fe r suffit à la prenaitre ïeprélenta-
t II I S T O R I aU E.
glife. Je n'ai pas l'honneur d'éu'e
Prêtre je crois qu'il convient à urt»prorane
comme moi de renoncer à l'Académie.
Les Lettres ne font pas extrêmement fa»
vorifées. Le ihéatin m'a dit que l'éloquen-
ce expirait; qu'il avait en vain voulu la
reiliifciter par fes fermons; que périme
ne l'avait fécondé. Il voulait dire, écouté.
On vient de mettre à la Bafliile l'abbé
Langlet, pour avoir publié des Mémoires
déjà très connu qui fervent de fupplément
à l'Hiltoire de notre célèbre de Thou. L'in-
fiitigable & malheureux Langlet rendait un
figualé fervice aux bons citoyens & aux
amateurs des Recherches historiques. Il
méritait des récompenses on l'emprifonne
cruellement à l'âge de iuixante & huit ans.
Cela cft tirannique.
Infère nunc, piros pone ordine vîtes.
Madame du Chatellet vous fait fes com-
plimens. lrlle marie fa fille à Air. le duc
(*) Je trouve une lettre du 3 Mars de Mr.
l'Archevêque de Narbonnc qui fe déiifte en faveur
4e Mr.tde Voltaire.
COMMENTAIRE
de Monténeio, napolitain, au grand nez
» à la taille courte à la face maigre & noire
à la poitrine enfoncée. Il ett ici & va nous
enlever une franqaife aux joues rébondies.
Pale me ama. V.
Nous le voyons bientôt après faire un nou-
veau voyage auprès du Roi de Prufle qui
l'appellait toujours à Berlin j mais pour lequel
il ne pouvoit quitter longtems fes anciens
amis. Il rendit dans ce voyage au Roi fon
Maître un fignalé fervice comme nous le
voyons par fa correfpondance avec Mr. Ame-
lot miniftre d'état. Mais ces particuliarités ne
font pas l'objet de notre Commentaire. Nous
n'avons en vue que l'Homme de lettre.
Le fameux comte de Bonneval devenu pa-
cha Turc & qu'il avait vu autrefois chez
Mr. le Grand-"rieur de Vendôme lui écrivit
alors de Condantinople & fut en correfpon-
dance avec lui pendant quelque tems. On
n'a retrouvé de ce commerce épiftolaire qu'un
feul fragment que nous tranfcrivons.
Aucun Saint avilit tnoi n'av.tit été
livré à la diierétion du Prince Eugène. Je
(entais qu'il y avait une efpèce de ridicule
à me £aire circoncire mais on m'aifura
HI S TORIQ_U E. ai
)) bientôt qu'on m'épargnerait cette opéra-
5, tion en faveur de mon âge. Le ridicule de
changer de Religion ne laiifait pas encore
de m'arrêter il eft vrai que j'ai toujours
penfé qu'il eil fort indifférent à Dieu qu'on
foit Mufulman ou Chrétien ou Juif,
)) ou Guèbre: j'ai toujours eu fur ce point
l'opinion du duc d'Orleans régent des
ducs de Vendôme de mon cher marquis
de la Fare, de l'abbé de Chaulieu & de
tous les honnêtes gens avec qui j'ai paffé
ma vie. Je favais bien que le Prince Eu-
» gène pensait comme moi & qu'il en aurait
fait autant à ma place enfin il fallait per-
dre ma tète, ou la couvrit d'un turban.
Je confiai ma perplexité à Lamira qui était
mon domeftique mon interprête & que
vous avez vu depuis en France avec SaU
» Ejfendi il m'amena un Iman qui était plus
inftruit que les Turcs ne le font d'ordi-
naire. Lamira me préfenta à lui comme
un cathécumèiie fort irréiblu. Voici ce que
ce bon Prêtre lui dicta en ma préfence;
Lamira le traduifit en français je le con-
ferverai toute ma vie.
Notre Religion eit yiconteftablcment la
52 COMMENTAIRE E
»* fept-
plus ancienne & la plus pure de l'Univert
connu c'eft ceile d'Abraham fans aucun
mélange & c'eft ce qui eft confirmc dans
notre faint livre où il eft dit Abraham était
fidèle; il n'était ni Juif, mi Chrétien ni
Idolâtre. Nous ne croyons qu'un feul Dieu
comme lui, nous fommes circoncis comme
lui} & nous ne regardons la Mecque com-
me une ville fainte, que parce qu'elle l'c-
it tait du tcms même d'Ifmaël fils d'Abraham.
Dieu a certainement répandu fes béné-
didions fur la race d'Ifmaël puifque fa
Religion eft étendue dans prefque toute
i'Afie,& dans prefque toute l'Afrique, &
que la race d'Ifàac n'y a pas pu feulement
,j conierver un pouce de terrein.
Il eut vrai que notre Religion eft peut-
être un peu mortifiante pour les fens; Ma-
homet a réprimé la licence que fe don-
naient tous les Princes de l'Afie d'avoir
un nombre indéterminé d'époufes. Les
M Princes de la feéte abominable des Juifs
avaient pouffé cette licence plus loin que
les autres David avait dix-huit femmes
Salomon félon les Juifs en avait jufqu'à
H I S T O R I Q_U E. 33
c
s fept-cent notre Prophète réduifkle nom-
bre à quatre.
Il a défendu le vin & les liqueurs fortes 3
» parce qu'elles dérangent Pâme & le corps
qu'elles caurent des maladies des querel-
les & qu'il eft bien plus aifé de s'abftenir
tout-à-fait que de fe contenir.
» Ce qui rend fur- tout notre Religion
1) fainte & admirable c'eff qu'elle e(t la
D) feule où l'aumône foit de droit-étroit.
j) Les autres reliions confeillent d'être
Charitable mais pour nous nous l'or-
donnons expreiïëment fous peine de dam-
» nation éternelle.
]1 Notre Religion eft aufîl la feule qui dé-
3 fende les jeux de hnzard fous les mêmes
s peines; Se c'ed ce qui prouve bien lapro-
3 fonde fageife de Mahomet. Il (avait que le
s jeu rend les hommes incapab'es de travail
a & qu'il transforme trop fouvent la l'aciéré eu
un atTemblage de dupes & de fripons, &c.
Il y a ici plujîeurs lignes fi blafphématoires que nous n'o-
fotts les copier. On peut les pajftr à un lurc; mais une
main chrétienne ne 1 eut ler tranfc.rire.
s Si donc ce Chrétien ci-préfent veut ab-
34 COMMENTAIRE
jurer fa fede idolâtre, & embralfer celle
des victorieux Mufulmans il n'a qu'à pro-
noncer devant moi notre fainte formule
& faire les prières & les ablutions pref-
crites.
Lamira m'ayant lu cet écrit me dit Mr.
le comte, ces Turcs ne font pas Ci fots
3, qu'on le dit à Vienne, à Rome &à Paris.
,je lui répondis que je fentais un mouve-
meut de grace Turque intérieure, & que
3, ce mouvement confiltait dans la ferme ef
j, pérance de donner fur les oreilles au prince
Eugène quand je commanderais quelques
bataillons Turcs.
Je prononçai mot-à-mot d'après l'Intatl
,la formule Alla Ma allah Mohammed re-
foui allcth. Enfuite on me fit dire la prière
qui commence par ces mots Benmnyezdam
Bakshaeïer àdàar au nom de Dieu clé-
ment & miféricordieux &c.
Cette cérémonie fe fit en préfence de
deux Mufulmans qui ailèrent fur le champ
en rendre compte au Pacha de Bofnie.
Pendant qu'ils faifaient leur meifage, je me
fis rafer la téte & l'Iman me la couvrit
d'un turban &c.
HISTORIQUE. 3f
C 2
Je pourai joindre a ce fragment curieux
quelques chanfons du comte Pacha mois
quoique ces couplets fôient fort gais ils ne
font pas Ci intéreirants que fa profe.
Je n'aurai rien à dire de l'année 1744, Gnon
due mon auteur fut admis duns prelque toute
les Académies de l'Europe & ce qui eft fin-
gulier dans celle de La Crufca. Il avait fait
une étude férieufe de la langue italienne
te moin une lettre de l'éloquent cardinal Paf-
fionei qui commence par ces mots.
J'ai lu & relu, toujours avec un nou-
9, veau plaiCr votre lettre italienne belle &
>, favante. Il eft difficile de concevoir com-
ment un homme qui polîede à fond d'au-
»̃, très langues a pu atteindre à la perfection
»5 de celle-ci.
La remarque qui eft dans votre lettre fur les
erreurs des plus grands hommes vient fort
propos; car le foleil à fès taches & fes
éclipfes Celles-ci font obfervces dans le
dernier des almanachs & comme vous
le penfez très-bien, les cenfeurs trop fiivè-
», res ont fouvent befoin que nous ayons
pour eux plus d'indulgence que pour ceux
COMMENTAIRE
qu'ils reprennent. Homère, Virgile le
Taife & plufieurs autres perdront peu fur
une petite & légère faute qui e(t couverte
par mille beautés mais les Zoïles feront
toujours ridicules & ne auront pas dif-
3J tinguer les perles du fumier d'Ennius, &c.
Ce cardinal écrivait, comme on voit, en
français prefque audl bien qu'en italien &
penfait très juJicieufement. Nos Zoïles ne
lui échappaient pas.
(le V. fur la fin de 1774 eut un
Brevet (le France, qu'il qua-
lise de magnifique bagatelle. Il était déjà connu
par ion Hiitoire de Charles XII dont on a
fait tant d'éditions. Cette hiftoire fut princi-
palement compofée en Aaigleterre à la campa-
gne avec Mr. Fabrice chambellan de George
-premier Eledeur de Hanovre, Roi d'An-
gleterre, qui avait rélîd-i fept ans auprès de
Charles XII après la journée de Pultava.
C'eft ainfi que la Henriade avait été com-
mencée à St. Ange d'après les convergions
avec Mr. de Caumartin.
Cette hiitoire fut très-louée pour le ftile &
très-critiquée pour les faits incroyables. Mais
les critiques & les incrédules cclTèreat, lorf-
HISTORI 1 QUE. 37
C 3
que le Roi Stanislas envoya à l'auteur par
Mr. le comte de Tieiîan lieutenant général
une atteftation authentique conçue en ces
termes. Mr. de Voltaire n'a oublié ni dé-
placé aucun fait aucune circontrance
tout eft vrai, tout eft dans Ton ordr e. Il
a parlé fur la Polobne & fur tous les évé-
a nements qui Jbnt arrivés comme s'il
avait été témoin oculaire. Fait à Comercy
,) onze Juillet
Dès qu'il eut un de ces titres d'Hiftorio-
graphe, il ne voulut pas que ce titre fut vain
& qu'on dit de lui ce qu'un commis du Tré-
for royal difait de Racine & de Boilenu
nous n'avons encore vcs de ces Mejjîeurs que
leur Il écrivit la guerre de
qui étaitalors dans toute fa torce, & que vous
retrouvés dans le fiecle de Louis XIV & de
Louis XV.
Il était alors à Etiole avec cette belle 1\la-
dame d'Etiole qui fut depuis la marquife de
Pompadour. La Cour ordonna des fêtes pour
(*) Elle a été imprimée féparémçntj & ridicu-
lement falfifîée.
33 COMMENT AIRE
le commencement de l'année où l'on
devait marier le Dauphin avec l'Infante d'Ef-
pagne. On voulut des Ballets avec de la mu-
fique chantante & une efpèce de Comédie
qui fervit de liaifon aux vers. Il en fut char-
gé quoi qu'un tel fpedtacle ne fut point de
fon goût. Il prit pour fujct une princefle de
Nav,irre. La Pièce efl écrite avec légéreté.
M r. de la Popeliniere Fermier général, mais
lettré y mêla quelques Ariettes la mufique
fut compofée par le fameux Rameau.
Madame d'Etiolé obtint alors pour Mr.
de V. le don gratuit d'une charge de
Gentil homme ordinaire de la Chambre. C'é-
tait un prélent d'environ foixante mille li-
vres & préfent d'autant plus agréable que
peu de tems après il obtint la grâce fingu-
liére de vendre cette place & d'en confer-
ver le titre, les privilèges & les fondions.
Peu de perfonnes connaiffent le petit im-
promptu qu'il fit fur cette grace qui lui avait
été accordée fans qu'il l'eut foilicitée deux
fois.
Mon Henri quatre & ma Zaïre
Et mon Améric.:ine Alzire
Ne m'ont valu jamais un feul regard du Roi.
HISTORJQ.UE. 39
C4
J'avais mille ennemis avec très peu de gloire
Les honneurs & les biens pleuvent enfin fur moi
Pour une Farce de la Foire.
Il avait eu cependant longtems auparavant
une penfion du Roi de deux mille livres &
une de quinze cent de la Reine mais il
n'en follicita jamais le payement.
L'Hiftoire étant devenue un de res devoirs
il commença quelque chofe du fié de de Louis
XIV mais il différa de le continuer il
écrivit la Campagne de 1744, & la mémo-
rable bataille de Fontenoi. Il entra dans tous
les détails de cette Journée intéreirante. On
y trouve jufqu'au nombre des morts de cha-
que régiment. Le comte d'Argenfon Mi-.
niftre de la guerre, lui avait communiqué
les Lettres de tous les officiers. Le maré-
chal de Noailles' & le maréchal de Saxe lui
avaient confié des Mémoires.
Je crois faire un grand plnifir à ceux qui
veulent connaître les événemens & les hom-
mes, de transcrire ici la Lettre que Mr. le
marquis d'Argenfon Miniftre des Affaires-
étrangères, & frère aine du Secrétaire d'E-
tat de la guerre écrivit du champ de ba-
taille à Air. de Voltaire.
40 COMMENTAIRE
Monfieur l'Hiftorien vous aurez dû
9, apprendre dès mercredi au foir la nouvelle
dont vous nous félicités tant. Un Page
9, partit du champ de bataille le mardi deux
heures & demie pour porter les Lettres
j'apprends qu'il arriva le mercredi à cinq
heures du foir à Verbales. Ce fut un beau
fpectacle que de voir le Roi & le Dauphin
écrire fur un tambour entourés de vain-
5, queurs & de vaincus morts, mourants
& pri (ouniers. Voici des anecdotes que
j'ai remarquées.
J'eus l'honneur de rencontrer le Roi di-
9, manche tout près du champ de bataille;
j'arrivai de Paris au quartier de Chin. J'ap-
pris que le Roi était à la promenade je
demandai un cheval je joignis Sa.Ma-
jefté près d'un lieu d'où l'on voyaitle camp
des Ennemis j'appris pour la première
9, fois de S. M. de quoi il s'agifl'ait tout à
l'heure ( à ce qu'on croyait. ) Jamais je
3, n'ai vu d'homme fi gai de cette avanture
qu'était le Maître. Nous difcutâmes julte-
ment ce point hiftorique que vous traités
5' en quatre lignes quels de nos Rois avaient
s, gagné les dernières batailles royales. Je
H I S T O R I au E. 41
vous aflure que le courage ne faiiait point
tort au jugement ni le jugement à la mé-
moire. Delà on alla coucher fur la paille.
i Il n'y a point de nuit de bal plus gaye
jamais tant de bons mots. On dormit tout
i le tems qui ne fut pas coupé par des Cou-
riers des Graflins & des Aides-de-camp.
Le Roi chanta une chanfon qui a beau-
coup de couplets & qui eft fort drôle. Pour
le Dauphin il était à la bataille comme à
I une chaire de lièvre & difait prefque
quoi n'efl-ce que cela ? Un boulet de
canon donna dans la boue & crotta urc
homme près du Roi. Nos Maîtres rirent
de bon cœur du barbouillé. Un palfre-
nier de mon frère a été bleiTé a la tète
d'une balle de moufquet ce domestique
“• était derrière la compagnie.
Le vrai, le fur le non flatteur c'en;
que c'ell le Roi qui a gagné lui-même la
bataille par fa voionté par fa fermeté.
Vous verrez des rélations & des détails
vous {aurez qu'il y a eu une heure terri-
ble où nous vîmes le fécond tome de Dec-
tingue nos Français humiliés devant cct-
te fermeté anglaife leur ieu roulant qui
42 COMMENTAIRE
refTemblc à l'enfer que j'avoue qui rend
ftupides les fpedateurs les plus oififs, alors
on défefpéra de la république. Quelques-
uns de nos Généraux qui ont plus de
courage de coeur que d'efprit donné-
rent des confeils fort prudents. On en-
"voya des ordres jufqu'à Lille on doubla
la garde du Roi on fit emballer, &c. A
celà le Roi fe moqua de tout & fe porta
de la gauche au centre demanda le corps
de rélèrve & le brave Lœvendal mais
on n'en eut pas bofoin. Un faux corps de
réferve donna. C'était la même cavalerie
qui avait d'abord donné inutilement la
maifon du Roi les carabiniers ce qui
reftait tranquille des gardes françaifes, des
irlandais eacellents fur tout quand ils mar-
3, client contre des anglais & hanovriens.
Votre ami Mr. de Richelieu eft un vrai
Bayard c'elt lui qui a donné le confeil &
qui l'a exécuté de marcher à l'infanterie
comme des chafTeurs ou comme des fou-
rageurs pêle-mêle la main baillée, le bras
racourci maîtres, valets, officiers ca-
valiers infanterie tout ensemble. Cette
vivacité françaife dont on parle tant, rien
HISTORIQUE, 43
ne lui réfifte ce fut l'adiré de dix mi-
nutes que de gagner la bataille avec cette
botte fecrette. Les gros bataillons anglais
tournèrent le dos, & pour vous le faire
court on en a tué quatorze mille. (♦)
Il ett vrai que le canon a eu l'honneur de
cette aifreufe boucherie jamais tant de
canons ni G gros, n'a tiré dans une ba-
taille générale qu'à celle de Fontenoi il
y en avait cent. Monfieur il femble que
ces pauvres ennemis ayent voulu à plaifir
laitier arriver tout ce qui leur devait être
le plus mal fain canon de Douai, gen-
a, darmerie moufquetaires.
A cette charge dernière dont je vous
parlais n'oubliez pas une anecdote. Mon-
rieur le Dauphin par un mouvement na-
turel, mit l'épée à la main de la plus jo-
» iie grace du monde, & voulait abfolument
charger on le pria de n'en rien faire.
« Après cela, pour vous dire le mal comme
le bien, j'ai remarqué une habitude trop
tôt acquife de voir tranquillement fur le
Il manqua en effet quatorze mille hommes à
l'appel mais il en revint environ £x mille des !r
jour même.
44 COMMENTAIRE
champ de hataille des morts nuds, des en-
nerais agonisants, des playes fumantes.
Pour moi j'avouerai que le cœur me man-
qui, & que j'eus befoin d'un flacon. J'ob.
fervai bien nos jeunes Héros; je les trou-
vai trop indifférents fur cet article. Je
craignis pour la fuite de leur longue vie
que le goût vint à augmenter par cette in-
humaine curée.
ni Le triomphe eft la plus belle chofe du
monde; les Vive le Roi les chapeaux en
l'air au bout des bayonnettes, les compli-
mens du Maître à les guerriers, la viGte
5, des retranchemens des villages & des rc-
3, doutes fi intactes, la joyc la gloire, la
s, tendrefle, mais le plancher de tout cela e(t
du fang humain, des lambeaux de chair
humaine.
Sur la fin du triomphe, le Roi m'hono-
ra d'une converfadon fur la paix; j'aidé-
pèche des couriers.
Le Roi s'eit fort amufé hier à la tran-
chée; on a beaucoup tiré fur lui; il y eut
relié trois heures. Je travaillais dans mon
cabinet qui eir ma tranchée; car j'avoue-
rai que je fuis bicn reculé de mon cou-
HISTORIQUE. 4y
rant par toutcs ces diiiipations. Je trern-.
f,. biais de tous les coups que j'entendais ti-
0' fer. J'ai été avant-hier voir la tranchée en
mon petit particulier. Cela n'eu; pas fort
curieux de jour. Aujourd'hui nous auront
un Te Dmm fous une tente avec une faî-
ve générale de l'armée, que le lsoi ira
voir du mont de la Trinité cela fera beau.
J'afTure de mes reTpects Madame du
Chatellet. Adieu Monfieur.
s C'en: ce même marquis d'Argenfon que
quelques courtifans un peu frivoles appel-
laient d'Argenfon la bête. On voit par
cette lettre qu'il était d'un efprit agréable,
& que ion cœur était humain. Ceux qui le
connaiflaient voyaient en lui un philofophe
plus qu'un politique, mais furtout un ex-
cellent citoyen. On en peut juger par fon li-
vre intitulé Confidérations fur le goî'.verue-
nent, imprimé en 1664, chez Marc- Michel
key. Voyez furtout le chapitre de la vénalité
iis Charges. Je ne puis me défendre du piai-
fr d'en citer quelques palfages.
î) II eft étonnant qu'on ait accordé une
approbation générale au livre intitulé Tef-
1 tament politique du cardinal de Richelieu
46 COMMENT AIRE
ouvrage de quelque pédant eccléGaflique
i, & indigne du grand génie auquel on l'at-
tribue, ne fut-ce que pour le chapitre où
l'on canonife la vénalité des charges. Mi-
férable invention qui a produit tout le
mal qui eft à redreiTer aujourd'hui & par
Où les moyens en font devenus fi péni-
blés; car il faudrait les revenus de l'Etat
pour rembourfer feulement les principaux
Officiers qui nuifent le plus.
Ce partage important femble avoir annoncé
de loin l'abolition (*) de cette honteufe vé-
nalité opérée en à l'étonnement de
toute la France qui croyait cette réforme im-
poiîîble. J'y découvre aufîi une uniformité
de penfée avec Mr. de V. qui a démon-
tré les erreurs abfurdes dont fourmille le li-
belle fi ridiculement attribué au cardinal de
Richelieu & qui a lavé la mémoire de cet
habille & redoutable minitlre de la fouillure
dont on couvrait fon nom, en lui imputant
cet impertinent ouvrage.
Transcrivons encore une partie du tableau
(*) Cette 'abolition en 4771, n'a été que pafl*a«
gère.

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