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COMMENTAIRE
SUR L'OUVRAGE
DE M. LE LIEUT. GÉNÉRAL J.-J. TARAYRE.
COMMENTAIRE
SUR L'OUVRAGE
EN DIX-HUIT CHAPITRES, PRECEDE D'UN AVANT-PROPOS,
DE M. LE LIEUT.T GÉNÉRAL J.-J. TARAYRE,
INTITULÉ :
De la Force des Gouvernement, ou du rapport que la
force des Gouvernemens doit avoir avec leur nature
et leur constitution ;
PAR M. LE GÉNÉRAL BERTON,
MARÉCHAL-DE-CAMP.
A PARIS,
DELAUNAY, libraire, Palais-Royal, galerie de lois ;
PELICIER, libraire, Palais-Royal, première cour, n° 10 ;
MAGIMEL, ANSELIN ET POCHARD, libraires, rue
Dauphine, n° 9.
1819.
AVERTISSEMENT.
DEPUIS que nous sommes en paix , et que les
armes françaises, si long-temps victorieuses, ont
éprouvé des revers, beaucoup de gens ont écrit
sur la guerre, en recherchant dans de vieux sys-
tèmes une organisation différente de celle de nos
armées , à l'aide desquelles la France a triomphé
pendant plus d'un quart de siècle de ses nom-
breux ennemis. Les uns ont été fouiller dans
l'organisation militaire des Romains , que Fran-
çois Ier avait déjà mise à exécution par son or-
donnance de l'an 1534 (1) ; les autres, sans
avoir étudié ni pu approfondir les moyens élé-
(1) On leva alors des légions par provinces : une en Normandie,
une en Bretagne, etc. ; comme le roi Chilpéric l'avait établi sous le
nom de milice de Touraine, milice de Poitou, etc.
Il est à croire que si les départemens eussent existé dans ces
temps-là , on aurait créé des milices ou des légions départementales ;
ainsi les ministres de France n'ont pas fait du nouveau, dans leur
nouvelle création d'armée de 1815, en changeant les régimens en
légions, et en donnant à chacune le nom du département où elle
fut formée. Les régimens de cavalerie ont seulement conservé cette
première dénomination, en prenant aussi chacun le nom d'un dé-
partement, au lieu de s'appeler les estradiots, les argoulets, les
carabins, les francs-archers ou les francs-taupins, comme sous
Charles VII.
On a pu trouver ce travail d'organisation de 1815, tout préparé
dans les oeuvres d'un jésuite, le R. P. Daniel, imprimées à Amsterdam
aux dépens de la Compagnie, en 1724.
1
mentaires qui constituent les bonnes armées, ont
jugé qu'une nation brave n'avait pas besoin de
troupes permanentes qui sont onéreuses et inu-
tiles, parce que, dans le danger commun, tout
citoyen doit être soldat pour défendre l'indépen-
dance nationale. Cette belle et heureuse chimère
s'évanouit aux yeux de ceux qui ont été à même
de connaître que la guerre, exigeant un grand
contours de connaissances théoriques et prati-
ques, est un métier difficile à apprendre; que
les armées n'ont de force que par la discipline
et la subordination, l'exercice de détail et d'en-
semble; et qu'après avoir vieillies dans lés camps
il en sort peu d'hommes capables de les bien
commander.
Une armée régulière, toute nationale et tou-
jours disponible, est nécessaire dans un grand
Etat qui veut se rendre indépendant de voisins
puissans qui ont aussi des armées permanentes;
j'appuierai encore cette nécessité, d'une armée
régulière, sur le prétendu équilibre européen qui
consiste souvent bien moins dans l'étendue et la
force des Etats que dans la politique de leurs ca-
binets, l'a finesse et la ruse de leurs agens diplo-
matiques, pour former des coalitions ou des al-
liances , afin d'éviter ou de préparer la guerre,
dont les résultats enfantent de nouveaux intérêts
politiques, et ont une si grande influence sur le
sort des empires.
( 3 )
Machiavel, historien, politique, etc., fit un
Traité de l'Art de la Guerre. Le duc d'Urbin,
après avoir lu ce traité, lui proposa de le mettre
en pratique, et voulut lui donner le commande-
ment d'un corps de troupes considérable ; mais
l'auteur qui avait montré une grande instruction
dans la science militaire, la plume à la main,
loi avoua qu'il ne saurait ni faire défiler la troupe,
ni la mettre en bataille. Dans l'aveu de son insuf-
fisance pour mettre à exécution les premiers élé-
mens de la tactique militaire, on comprend que
Machiavel avait bien étudié et encore mieux médité
l'art de la guerre sur lequel il avait écrit, et qu'il
l'avait surtout plus approfondi que le duc d'Urbin
lui-même : il sentait qu'on ne pouvait pas faire
un général du premier venu, parce qu'il est sa-
vant ; qu'il était nécessaire d'avoir de l'aptitude
et une longue pratique pour commander des
hommes qu'il faut savoir conduire avec discer-
nement et fermeté aux dangers des combats; s'il
ne faut pas être moins brave qu'eux, il est au
moins nécessaire de les surpasser en expérience
et en sang-froid ; afin de pouvoir modérer ou
exciter leur ardeur, pour la soumettre aux
chances de la guerre , en profitant des avantages
du terrain sur lequel ou opère, évitant celui qui
serait défavorable à sa troupe , et prendre l'i-
nitiative des mouvemens sur ceux de l'ennemi
qu'il faut savoir deviner afin de les prévenir.
1*.
( 4 )
Aujourd'hui, en France surtout, bien des
hommes, animés sans doute des meilleures inten-
tions, donnent des préceptes, posent des sys-
tèmes de guerre, sans connaissance aucune d'un
art aussi difficile; on les lit; on n'y répond pas,
parce qu'il y aurait trop à faire, on sait y recon-
naître et apprécier un élan patriotique; mais lors-
qu'un Lieutenant-Général distingué par ses con-
naissances, après avoir commande des troupes
en France et en Hollande, met au jour un mode
d'organisation militaire, pour amener à un plan
définitif dont on faisait usage dans l'antiquité, au
temps dés petites républiques de l'Achaïe et du
Péloponèse, ce projet qui changerait aujourd'hui
ou rendrait inutiles tant de moyens éxistans ,
fruits de pénibles travaux et d'une longue expé-
rience, mérite de fixer l'attention des hommes
du métier, pour voir s'il satisfait, dans toutes ses
parties, les grands intérêts de la patrie, et s'il
pourvoit à la sûreté de leur pays. C'est dans celle
intention que je vais examiner l'ouvrage de M. le
lieutenant-général Tarayre.
J'ai été particulièrement poussé à cet examen
par un compte qui en a été rendu dans le dou-
zième volume du Censeur : l'auteur de cet article,
après avoir approuvé les moyens que M. le géné-
ral Tarayre indique pour empêcher que l'armée
ne prenne un esprit militaire et que la guerre ne
soit pour elle un métier, une industrie, ajoute :
( 5 )
« Ces précautions sont très-sages, sans doute,
mais il nous paraît évident qu'elles ne suffisent
pas. Il n'y a qu'un moyen efficace d'empêcher
que le service militaire ne dégénère en industrie,
et que l'armée ne se dénature; c'est de ne point
attacher de salaires aux grades, du moins aux
grades élevés, et d'en faire une charge imposée
à la fortune. »
Je voudrais savoir si le riche aura le privilège
de naître colonel, comme c'était l'usage pour la
haute noblesse, sous l'ancien régime? ou devra-
t-il avancer en grade par le mérite de la fortune?
l'auteur de l'article n'ayant pas développé sa pen-
sée, ce n'est pas à moi à répondre à ces deux
questions; mais, dans l'un et dans l'autre cas,
cela me paraît bien positivement établir l'aristo-
cratie des richesses et la vénalité des places : selon
cette opinion, il faudra avoir de la fortune pour
commander les troupes; on repoussera au moins
l'égalité de mérite. C'est tout-à-fait le même sys-
tème qui avait lieu en France sous la première et
la seconde race. Un capitulaire de Charlemagne
prescrivait à tout homme libre, qui avait quatre
métairies, d'aller à l'armée sans solde et de four-
nir son équipage à ses frais. L'homme qui n'avait
qu'une métairie s'alliait au propriétaire qui en
avait trois, et celui-ci, en fournissant l'équipage,
s'exemptait du service personnel de guerre. Deux
possesseurs de chacun deux métairies, quatre de
( 6 )
chacun une faisaient entre eux les mêmes ar-
rangemens.
Ces possesseurs de métairies, pour prix de leur
service dans les commandemens, de leur zèle et
de leur influence pour lever des troupes, se sont
changés en ducs, en comtes et en barons, etc.
Ces seigneurs français dans une assemblée à
Noyon, après la mort de Louis V (l'an 987),
choisirent pour roi de France Hugues Capet,
chef de la troisième race, contre les droits du
successeur légitime, Charles, oncle de Louis V,
et second fils du roi Louis IV, dit d'Outre-Mer.
Pour remercier les seigneurs de lui avoir donné
la couronne et pour motifs de les récompenser
des pertes qu'ils avaient faites à la guerre, Hu-
gues Capet confirma les usurpations des ducs et
des comtes, et celles de leurs pères, dans leurs
duchés et dans leurs comtés, sous la condition
de la foi et hommage envers-la Couronne; c'est à
cette époque que le droit féodal fut définitive-
ment institué (1); et ceux qui avaient com-
(1) L'important traité qui fut passé entre Hugues Capet et les
grands vassaux de la Couronne qui relevèrent au trône, était inscrit
sur le Chartrier, livre précieux renfermant tous les autres titres ac-
cordes depuis. Les rois portaient ce chartrier avec eux dans leurs
voyages, parce qu'ils étaient souvent obligés de prononcer sur les
différens qui survenaient, tant entre eux et leurs vassaux, qu'entre
les vassaux mêmes, par le moyen des titres qui contenaient les pré-
rogatives, les limites et les charges de chaque fief.
L'an 1194, Philippe-Auguste étant en guerre avec Richard, roi
( 7 )
mandé les armées par droit de fortune les ont
commandées ensuite par droit de naissance et de
privilège.
En donnant aujourd'hui le commandement des
armées à la fortune, ne serait-ce pas léguer des,
seigneurs et des maîtres à nos neveux ? l'histoire
nous en fournit l'exemple.
Il est dit plus bas, dans le même article : « Dans
une bonne organisation de la force publique, on
ne devrait salarier les hauts emplois que dans les
armes savantes, les seules dans lesquelles il soit
nécessaire de faire une profession du service mi-
litaire. »
Ce principe n'étant qu'une conséquence du
premier, conduit à recréer les officiers de nais-
sance et les officiers de fortune, pris dans l'ac-
ception de l'ancien régime, puisque l'auteur ne
d'Angleterre, fut attaqué dans une retraite, sur les terres du comte
de Blois ; les Anglais défirent son arrière-garde et enlevèrent le
chartrier. (Eh ! pourquoi avoir laissé ce bagage à l'arrière-garde ? )
Enfin, quelques instances et quelques offres que fit Philippe-Au-
guste , le roi d'Angleterre ne voulut jamais lui rendre ce trésor; on
fut obligé d'avoir recours à un nommé Gauthier, homme savant,
qui connaissait le contenu du registre enlevé, il y suppléa par sa
mémoire, mais on fut oblige d'interroger tous les possesseurs de
titres. Il est à croire que l'on a plus retrouvé qu'on n'avait perdu : les
prérogatives se sont accrues, et les charges seulement ont diminué;
on pourrait même croire que les limites des fiefs se sont étendues.
(Tiré de l'Histoire de la Milice française.)
( 8 )
veut pas que les grades élevés soient salariés.
Il n'y a que cette différence : richesse, de nos
jours, sera synonyme de noblesse d'autrefois ; il
confond d'ailleurs ici la science militaire avec
la science d'armes. On entend par armes sa-
vantes, l'artillerie et le génie, dans lesquelles les
officiers généraux, comparativement, comman-
dent peu ou point de troupes. Il faut qu'ils sa-
chent organiser et diriger des machines et des
travaux de guerre de manière à donner des avan-
tages et à augmenter la force des armées. Ce ne
sont que deux armes secondaires et accessoires
de la guerre, qui exigent beaucoup d'études afin
de pouvoir se rendre utiles; elles ne peuvent rien
seules.
D'après ce qui est dit, dans l'ouvrage dont il
est question, sur la nécessité d'avoir toujours sur
pied, en temps de paix, une cavalerie nombreuse,
par rapport au temps nécessaire à son instruc-
tion, et parce qu'on y assigne le même temps de
service qu'aux soldats d'artillerie (1), je crois
que l'écrivain qui en rend compte comprend
aussi la cavalerie dans la classe des armes sa-
vantes, Quoiqu'il y ait quelque différence dans la
connaissance des deux armes, infanterie et ca-
valerie , pour leur composition, leur instruction,
leur entretien et leur conservation, il faut autant
(1) L'ouvrage ne parle pas du génie.
( 9 )
de science pour commander l'une que pour com-
mander l'autre, et une grande habitude du ser-
vice dans toutes les deux.
L'officier général de cavalerie, pour tirer bon
parti de son arme, destinée par sa nature à pren-
dre toujours l'offensive, même dans les rétraites,
a peut-être besoin de plus d'audace, de plus de
fermeté, de plus de prévoyance, et d'un coup-
d'oeil plus exercé ; il doit en un mot être plus
entreprenant que celui qui ne commande que de
l'infanterie, parce que celle-ci a plus de ressour-
ces que l'autre pour la résistance.
Tout cela tient à la promptitude et à la force
des mouvemens de la cavalerie, qui n'obtient de
résultat que par un élan , un choc vigoureux
dans le moment déterminé et précis; à sa mobi-
lité qui lui donne tant de moyens et de facilité
de se retirer quand les intérêts de l'armée lui
commandent de se maintenir; à la nécessité de
faire des reconnaissances exactes de terrain et
de tout ce qui l'entoure, parce que ses rapports
décident parfois de grands mouvemens; cela tient
encore à l'impossibilité de tirer parti d'un village,
d'un bois, d'une montagne, d'un fossé, d'un re-
tranchement, comme l'infanterie, pour éviter
une retraite timide et mal-adroite qui l'empêche-
rait de se rallier aux masses de cette arme qui
forment la base et le fondement des armées : la
cavalerie , quoiqu'étant une arme générique ,
( 10 )
n'est que secondaire comme l'artillerie et le
génie.
La science de la guerre est de savoir tirer
parti de ces quatre armes, d'en combiner les
effets avec la coïncidence de l'administration des
transports et des subsistances, autre partie qui
exige encore des études particulières qui ne s'ac-
quièrent pas dans un jour et sans expérience. Le
général d'armée doit en outre trouver de nou-
veaux secours et de nouvelles forces dans le ter-
rain sur lequel il opère, et tirer des avantages de
la bonne comme de la mauvaise disposition des
habitans du pays dans lequel il se trouve.
Quiconque n'aura, pas étudié ces différentes
parties de la guerre, n'aura pas été à même d'en
considérer l'ensemble, et qui voudra nous don-
ner des préceptes de constitution militaire nou-
velle, promènera sa pensée ainsi que celle de ses
lecteurs dans le vague de l'utopie.
Le licenciement de l'armée française en 1815,
de tant de braves qui avaient su combattre la
fatigué, la faim, les saisons et la mort ; cette ca-
tastrophe aussi inouie qu'inattendue avait porté
le deuil dans les coeurs français, voilà la cause
de tous ces projets divers pour une nouvelle
organisation d'armée que le patriotisme aurait
voulu voir renaître de ses cendres, tandis qu'une
faction anti-nationale composée de misérables à
gages, d'hommes jaloux de titres qu'ils ne sau-
raient mériter, et qui, en se couvrant de rubans
et de décorations , nous ont fait connaître qu'il
était bien plus facile de les obtenir que de les
gagner ; n'a cessé, pendant quatre ans d'exhaler sa
haine, aussi méprisable qu'impuissante, contre
l'armée licenciée, d'en dire beaucoup de mal à
l'Europe qui ne voulut pas y croire, parce qu'elle
connaissait mieux cette armée que ses détrac-
teurs, C'est pour cela, sans doute , que la cour
royale de Paris, fatiguée de cette diffamation ex-
travagante, et voyant enfin y mettre un terme, a
rendu un arrêt, le 26 avril dernier, toutes les
chambres assemblées, qui enjoint à M. le procur-
reur général de poursuivre ceux présumés avoir
récemment mal parlé des Suisses. Les militaires
français ont méprisé les injures de leurs ennemis
avec un courage égal à celui qu'ils ont montré
dans les fatigues et dans les combats.
Les admirateurs du bon, vieux temps qui
comptent dans notre héritage de gloire les hauts
faits des sergens à massue de Philippe-Auguste ;
des archers du corps de Charles VII ; des gentils-
hommes au bec de corbin de Louis XI, et des
six mille Suisses qu'il avait pris au service comme
à la solde de la France , ainsi que le fit en outre
pour les Lansquenets , son successeur Char-
les VIII ; les amateurs du recrutement d'autre-
fois , les partisans des engagemens volontaires,
que l'on obtient par force ou par supercherie,
pour composer une infanterie de malfaiteurs, de
vagabonds, comme dans le bon vieux temps (1),
où l'on préférait des étrangers, ainsi que le font
aujourd'hui ces hommes immobiles qui , sans
savoir ce que c'est qu'un soldat, ont pour-
tant aussi la prétention de vouloir coopérer à la
formation d'une armée à leur manière et selon
leur esprit : on peut en juger tous les jours par
leurs écrits. Heureusement que les étrangers con-
naissent aussi bien que nous ces êtres ridicules,
qui veulent parler du métier des armes qu'ils n'ont
point appris, ou de la guerre qu'ils n'ont vu que de
loin, et savent qu'ils sont encore moins militaires
que bons citoyens. Si nous nous amusons de leurs
extravagances, l'Europe a bien le droit d'en rire :
elle sait que nous avons eu des armées nationales
modernes qui ont acquis une réputation plus
réelle, plus française que celles conduites jadis
par les gentilshommes fieffés, ou au bec de cor-
bin, par les bacheliers ou chevaliers bannerets
aux éperons dorés.
(1) Brantôme parlant de l'indiscipline et de la composition de
l'infanterie française de ce temps-là , dit : A. la vérité , il y avait de
bons hommes ; mais la plupart gens de sac et de corde, méchans
garnimens échappez de la justice, et surtout force marquez de la
fleur-de-lys sur l'espaulle, essorillez (oreilles coupées) et qui ca-
chaient les oreilles, à dire vray, par longs cheveux hérissez, barbes
horribles ; tant pour cette raison que pour se montrer effroyables à
leurs ennemis. (Histoire de la milice française , liv. IV, p. 182. )
AVANT-PROPOS.
Ici, Monsieur le général Tarayre pose en prin-
cipe que chaque gouvernement a une force qui
lui est propre et qui tient de sa nature; que si la
force change, le gouvernement doit aussi chan-
ger ; sans quoi il n'y aurait plus d'harmonie,
parce qu'un gouvernement, avec des forces con-
traires à sa nature , constitue, par cela même un
état permanent de désunion et de guerre intes-
tine. Il cherche ensuite à faire voir quelle est
l'espèce de force qui convient à chaque espèce
de gouvernement, ce qui sera examiné dans les
chapitres de l'ouvrage.
« On sait généralement en France, dit-il, que
la Charte, dont l'exécution a été en partie con-
fiée , jusqu'à ce jour, à des mains ennemies ou au
moins suspectes, a besoin de force et de garan-
ties, » et il fait voir que la force armée a été
constituée dans le sens contraire au soutien et à
la garantie de cette Charte. On pourrait même
croire, par la mauvaise direction qu'on a donné
à cette force, qu'elle tendait plutôt à renverser la
Charte qu'à la protéger, et la loi de recrutement
qui est sortie à travers de fausses positions est
encore isolée, et trop imparfaite pour pouvoir
( 14 )
détruire tous les vices qu'on avait introduits avec
dessein dans cette armée exclusive qui avait été
formée en même temps et sur les mêmes prin-
cipes que les cours prévôtales et les lois d'excep-
tion. « Les ministres, pendant la discussion, ont
brûlé quelques grains d'encens devant les mili-
taires de l'ancienne armée; mais ce n'a été, dit
l'auteur, qu'une fumée trompeuse et dérisoire.
Les ordonnances exécutoires ont si bien pourvu
à tout, que les anciens officiers expérimentés
languissent dispersés sur la surface de la France.
Impropres la plupart à embrasser un état nou-
veau , ils sont inoccupés et indigens, tandis que
des jeunes gens sans expérience, et propres à se
livrer à d'autres occupations, commencent une
carrière qui est déjà encombrée par la super-
fluité des anciens militaires. »
On pourrait ajouter qu'on a appelé à la retraite
de bons, de vigoureux et de vaillans militaires,
pour les remplacer par des écoliers et par des
hommes caducs de corps et d'esprit qui n'avaient
encore rien appris, et qui croyaient étudier le
métier de soldat en portant un bel: uniforme dix-
huit heures par jour. C'était des carricatures vi-
vantes, enfans de deux ministères qui ont trouvé
le moyen de les amuser avec des hochets d'or,
achetés au prix du sang versé pour la patrie.
COMMENTAIRE
SUR L'OUVRAGE
DE M. LE LIEUT.T GÉNÉRAL J.-J. TARAYRE,
INTITULÉ :
De la Force des Gouvernemens, ou du rapport que la
force des Gouvernemens doit avoir avec leur nature
et leur constitution.
DE LA FORCE DES GOUVERNEMENS.
CHAPITRE PREMIER.
De l'èmpire de la Force.
TOUT dans la nature est soumis, à l'empire irrésis-
tible de la force; et la justice la plus évidente n'est
qu'une abstraction , jusqu'à ce qu'elle soit parvenue à
avoir la force pour compagne. »
D'après ce premier paragraphe, qu'on peut regarder
comme un axiome, l'auteur cherche par quel moyen la
force s'est répartie dans la société. Les uns ont su avant
les autres ajouter à leurs forces naturelles des forces
artificielles : de là la supériorité qu'ils ont eue sur ceux
( 16 )
de leur espèce qui en étaient privés; cette inégalité des
forces a fait les maîtres et les esclaves, les rois et les
sujets, les nobles et les roturiers.
« Les forces particulières ne peuvent se réunir, dit
Montesquieu , sans que toutes les volontés se réu-
nissent. »
Il avait dit plus haut :
« Sitôt que les hommes sont en société, ils perdent
le sentiment de leur faiblesse; l'égalité qui était entre
eux cesse, et l'état de guerre commence. » Et ensuite:
« Chaque-société particulière vient à sentir sa force, ce
qui produit un état de guerre de nation à nation. Les
particuliers, dans chaque société, commencent à sen-
tir leur force ; ils cherchent à tourner en leur faveur les
principaux avantages de cette société, ce qui fait naître
entre eux un état de guerre. »
Tout ce que M. le général Tarayre dit dans ce cha-
pitre sur l'inégale répartition de la force parmi les
hommes vivant en communauté, est la conséquence
des principes posés par Montesquieu. Dans la consti-
tution de la société, les plus hardis et les plus braves
ont d'abord usurpé le pouvoir; les lâches et les pares-
seux se sont soumis : leur faiblesse les a rendus les
complices de la force, et, sans aucun mérite, ils en
ont partagé les avantagés. C'est ainsi que les hommes
se sont trouvés divisés en deux classes , les dominateurs
et les dominés.
A ces actes de violence et d'oppression , ont succédé
des lois dont on a senti la nécessité pour faire cesser
l'état de guerre, et assurer au dedans la tranquillité
commune; elles n'ont pas toujours été l'expression de
( 17 )
la volonté générale, et leur exécution a été long-temps
confiée aux agens du pouvoir.
« La loi, dit le savant commentateur de l'Esprit des
lois, n'a pas toujours été une règle prescrite à nos actions
par une autorité que nous regardons comme ayant le
droit de faire cette loi ; elle ne fut plus alors qu'un
ordre arbitraire, un acte de violence et d'oppression.
On s'est trouvé dans la nécessité de s'y soumettre, parce
que la résistance aurait fait encore plus de mal que l'o-
béissance. »
« Mais, comme le dit fort bien M. le général Tarayre,
l'espèce humaine n'est pas stationnaire ; tous les indi-
vidus ayant les mêmes organes, sont susceptibles d'un
perfectionnement plus ou moins progressif. Ils acquiè-
rent la force et l'intelligence ; il peut arriver enfin que
les dominés plus nombreux plus forts et aussi intelli-
gens que les dominateurs, secouent le joug et cherchent
à poser les bases d'une justice sociale qui établisse un
ordre constant et; harmonieux, qui soit la justice de
l'espèce, la base du repos et de la sécurité. »
Puissent les hommes revêtus du pouvoir se convaincre
de ces vérités, afin; de se mettre, plus que tout autre,
à l'abri des révolutions !
CHAPITRE II.
La distribution des forces établit la Justice
sociale.
« L'AUTEUR nous dit que l'association des dominateurs
a établi leur puissance, donc l'affranchissement ne peut
s'opérer que par l'intelligence et l'association de domi-
nés ; les premiers, avides de jouissances, sont forcés,
par la nature des choses, à favoriser l'intelligence et
l'accroissement des forces, en permettant de produire,
de cultiver, de commercer, afin d'avoir la possibilité
de prendre pour satisfaire leurs besoins et contenter
leurs plaisirs ; ils sont forées de laisser au producteur de
quoi le dédommager de ses peines et l'engager à travaille-
ler encore ; il en sort des propriétés. L'intelligence, qui
naît des progrès de l'industrie, des arts et du commerce,
fait connaître à chacun le sien ; de la propriété naît le
désir de l'indépendance et la volonté de conserver ; le
sentiment de la force décide enfin les opprimés à se réu-
nir contre des oppresseurs avides et injustes : il doit ré-
sulter nécessairement un combat. Si la victoire se range
du côté des dominateurs, l'Oppression continue; si les
dominés sont victorieux, ils secouent le joug; mais ils
ne l'imposent pas aux vaincus, parce qu'ils sont en
trop petit nombre pour nourrir les vainqueurs ; les
uns d'ailleurs ne savent rien produire; les autres,
( 19 )
qui aiment le travail parce qu'ils y sont habitués et qu'ils
y on t trouvé leur bien-être, né cherchent que les ga-
ranties nécessaires pour ne plus être dominés que par
la loi, qui doit être faite avec leur consentement. Ils
veulent liberté pour produire , sûreté pour jouir ; ils
veulent enfin la justice de l'espèce ; le gouvernement
représentatif.
« L'avenir conclut de ce que je viens d'analyser, que
le gouvernement se rapproche de la justice, lorsque ceux
qui ne veulent pas être pillés, sont plus forts que ceux
qui veulent vivre de pillage. »
Quoiqu'à la vérité M. le général Tarayre se soit placé
bien haut pour envisager son sujet, et qu'il paraisse
avoir remonté au temps ou les hommes se sont réunis
parce qu'ils avaient senti le besoin de se réunir pour le
bien commun, avec des conventions qui réglaient ce
que les citoyens se doivent les uns aux autres, ce que
chacun d'eux doit à la la société, ce que la société doit à
chacun d'eux, pour établir des devoirs réciproques et
nécessairement des droits réciproques aussi ; pour avoir,
dis-je, remonté si haut, ses raisonnemens n'en sont pas
moins exacts, d'après les principes de la constitution
de la société, et en examinant les résultats de l'associa-
tion en général et intérieurement, selon l'Esprit des
lois.
L'auteur examinant ensuite le gouvernement d'après
le droit naturel, et sous le point de vue d'économie po-
litique, comme une marchandise échangeable contre
une portion de l'industrie, du travail, et, par consé-
quent, de la propriété, il veut qu'il y ait compensation
dans l'échange, afin qu'il ne s'établisse pas de mono-
( 20 )
pole, qui n'est fondé que sur la force; il veut enfin le
gouvernement représentatif qui admet les débats entre
les gouvernans et les gouvernés, pour qu'on ne puisse
pas forcer ceux-ci à recevoir la marchandise des autres
aux conditions qu'il leur plaît, sans qu'il soit permis
d'en examiner la qualité ni d'en débattre le prix.
Enfin le gouvernement, cette personne physique ou
morale , qui n'absorbe que la plus petite portion pos-
sible de la fortune publique, pour assurer la liberté ,
réprimer la licence, maintenir l'ordre avec l'égalité des
droits, protéger l'agriculture, le commerce et l'indus-
trie, taire respecter les lois en s'y soumettant elle-même,
serait la distribution des forces, ainsi que l'indique M. le
général Tarayre, afin d'établir la justice sociale; voilà
pour le gouvernement intérieur ce que nous devons tous
désirer.
CHAPITRE III.
Les Gouvernemens , quels qu'ils soient, sont le
résultat nécessaire de la distribution des forces.
JE crois qu'il serait plus exact de dire que la distri-
bution des forces est le résultat nécessaire des gouver-
nemens : c'est la conséquence de la nature des gouver-
nemens. Si l'on remonte à la naissance des sociétés, où
( 21 )
les conventions tacites qui fixaient les devoirs et les
droits, se faisaient naturellement et sans délibération
de la part de ceux qui s'y soumettaient, parce qu'elles
étaient, selon Condillac, l'effet de la nature de l'homme
combinée avec lès circonstances ; il me semble, qu'il n'y
avait alors que collection de forces, pour repousser un dan-
ger commun , et non pas une distribution de ces forces.
Si l'on raisonne d'après les sociétés établies de nos
jours, on place l'effet avant la cause, en disant que les
gouvernemens sont le résultat nécessaire de la distri-
bution de ces forces : c'est par une suite de révolutions
amenées par le temps, et une succession de gouverne-
mens, que les forces ont été organisées et distribuées
selon la convenance de chacun d'eux, pour établir leur
puissance. Cela me paraît même une conséquence des
propres paroles de l'auteur , dans son avant-propos , et
que je vais répéter ici : Chaque gouvernement a une
force qui lui est propre et qui tient de sa nature , c'est-
à-dire qui émane du gouvernement. C'est donc le gou-
vernement qui a constitué cette force, qui l'a organisée
et distribuée selon ses intérêts, sans quoi ce gouvernement
ne serait pas ce qu'il est ; la distribution des forces étant
faite par le gouvernement elle en devient le résultat :
c'est par la distribution et l'emploi de ces forces qu'on
peut connaître la nature et le but d'un gouvernement.
« Celui, dit M. le général Tarayre, qui voudrait éta-
blir à Constantinople une république pareille aux Etats-
Unis d'Amérique, ne trouverait nulle part aucun appui,
aucune volonté ; il ne serait compris de personne. »
Ceci est encore une conséquence de ce que je viens
de dire ; c'est l'effet de la succession de tant de gouver-
( 22 )
nemens divers qui ont amené, celui de la Sublime Porte tel
qu'il est la Turquie ne compte-t-elle pas dans ses états le
Péloponèse, cet antique berceau de la liberté que trente
siècles ont détruit ? Des habitans peu civilisés, ou plu-
tôt abrutis par une longue servitude, peuvent-ils com-
prendre aujourd'hui la liberté, quand leurs moeurs, leur
religion, leurs usages leur tiennent lieu de lois. « Les
coutumes d'un peuple enclave, dit Montesquieu, sont
une partie de sa servitude; cela tient, ajaute-t-il encore,
à l'abatternent de leur esprit, qui fait qu'aucune curio-
sité, aucune noble entreprise, aucun gentiment géné-
reux ne les émeut ; les inclinations y sont toutes passi-
ves ; la paresse y fait leur bonheur ; la plupart des châ-
timens y sont moins difficiles à soutenir que l'action de
l'ame , et la servitude moins insupportable que la force
d'esprit qui est nécessaire pour se conduire soi-même. »
Peut-être aussi la luxure ferait repousser la liberté,
dans un tel pays, si elle devait détruire l'esclavage des
femmes; et Montesquieu, qu'on ne saurait trop citer,
prétend que l'empire sur les femmes ne pourrait pas
être si bien exercé dans une république que sous le gou-
vernement d'un seul, parce que la servitude des femmes
est très-conforme au génie, du, gouvernement des po-
tique, qui aime à abuser de tout. Athènes, dans les
temps de sa liberté, avait un magistrat particulier qui
veillait sur la conduite des femmes ; elles y étaient sim-
ples , chastes et vertueuses: aujourd'hui celles de Séti-
nes, qui a remplacé cette capitale de l'Attique dans la
Livadie de nos jours, sont soumises aux lois du sérail.
L'auteur voulant donner un second exemple, qu'un
gouvernement est le résultat nécessaire de la distribu-
( 83 )
tion des forces, dit : » Joseph II, empereur d'Allema-
gne, voulut devancer son siècle ; il échoua dans ses
projets. La cause en est sans doute dans la constitution
géographique de ce grand Etat qui me paraît fort bien
expliquée, en peu de lignes, par M. de Pradt. « L'Au-
triche représente une fédération d'Etats différens plu-
tôt qu'un même Etat ; une souveraineté commune avec
une patrie différente, de manière à ce que les princes
et les sujets soient entre eux, ce que les sujets ne sont
pas entre eux-mêmes, c'est-à-dire, liés ensemble par
un lien commun. »
Malgré que mon opinion diffère de celle de l'auteur
sur le texte de ce chapitre, je n'en combattrai pas les
conséquences dans ce qui va suivre; j'en examinerai
littéralement les, autres paragraphes.
«. Que les peuples, est-il dit, qui aspirent à la liberté
et à leur affranchissement cultivent donc leur intelli-
gence; qu'ils deviennent industrieux ; qu'ils acquièrent
des propriétés : ce n'est que par ce moyen qu'ils peuvent
arriver à leur but !»
L'intelligence ne manque pas aux Français, et depuis
vingt-cinq ans l'industrie a suivi ses progrès parmi toutes
les classes auxquelles on a laissé la liberté de s'y livrer ;
il en est résulté que bien des gens ont acquis des pro-
priétés, ou ont augmenté celles qu'ils possédaient; mais
le conseil d'acquérir, donné aujourd'hui, me paraît
d'une exécution difficile : c'est leur dire d'acheter une
maison, parce qu'ils n'ont pas les moyens de payer un
loyer. Ce langage me plaît pourtant davantage que celui
du philosophe Sénèque, prêchant le mépris des riches-
ses, lorsqu'il avait acquis une grande fortune. Le pre-
( 24 )
mier montre plus de bonne foi, plus de bienveillance:
on y reconnaît le voeu d'un homme qui aime ses conci-
toyens et son pays.
« Pour être libre, continue-t-on, il faut être fort et
indépendant; il faut savoir vivre de son travail sans
avoir besoin de s'associer; au gouvernement. »
Un gouvernement, quel qu'il soit, ne peut pas être
regardé comme un ilotisme ; il a besoin d'être aidé dans
ses travaux. Qu'on lui adjoigne de bons ouvriers, des
hommes qui aiment leur pays et la liberté, et les gou-
vernés deviendront forts et indépendans : s'il n'est en-
touré que de cagots, de flatteurs et d'intrigans ambi-
tieux, il sera le fléau de la patrie au lieu d'en être le
soutien.
« Il est pitoyable, dit encore l'auteur, de trouver par-
tout des gens qui se disent grands amis de la liberté, et
qui, cependant, ne savent vivre que par le gouverne-
ment ; ils se plaignent de celui qui existe, parce qu'ils
n'y ont aucune part ; mais qu'on les emploie, et l'on
éprouvera bientôt, qu'en changeant le. personnel, le sys-
tème n'en restera pas moins le même, jusqu'à ce que la
classe industrieuse soit assez forte et assez éclairée pour
y mettre bon ordre. »
On doit faire une distinction dans ce que vient de dire
M. le général Tarayre.
Il y a effectivement une classe d'individus parmi les-
quels on chercherait en vain l'esprit de la France et de
l'armée, de ces hommes plus sensibles au sourire d'un
ministre qu'à l'estime de leurs concitoyens, oubliant la
patrie pour des titres, pour des places, avec des émolu-
mens nécessaires au soutien de leur luxe, à la satisfac-
tion de leur vanité; Protéès et Caméléons, tour-à-tour,
dans les antichambres des grands, de ceux qui diri-
geaient des persécutions contre leurs confrères, ou con*
tre leurs compagnons d'armes, ils allaient y applaudir
le perfide système d'épuration adroitement inventé pour
déplacer les fonctionnaires publics sous un prétexte spé-
cieux d'économie générale, quand ils étaient aussitôt
remplacés par des fourbes et par d'humbles ignorans ;
étrange conception qui partageait les officiers de l'année
en quatorze classes de plus ou moins de culpabilité ; tous,
bon gré, malgré , ont été étendus sur cette espèce de lit
de Procuste. Fort heureusement pour ces militaires,
que la plupart des hommes chargés de l'odieux minis-
tère de raccourcir ou d'allonger les victimes, ont senti
qu'ils devaient plus à l'armée qu'aux privilèges de leurs
ancêtres ; ils ont reculé devant leur cruel devoir. Néan-
moins tous les officiers qui ont montré un noble carac-
tère, qui n'ont pas voulu s'avilir, qui n'ont pas eu la
bassesse d'abjurer ce qu'ils avaient fait avec transport,
ont aussi été remplacés, dispersés et soumis à l'humi-
liante et dure surveillance des fauteurs des quatorze ca-
tégories; trop heureux ceux qui n'ont pas été plongés
dans les cachots, parce que tous furent calomniés et
dénoncés.
Il faut savoir distinguer une autre classe composée de
fonctionnaires publics et de militaires qui n'ont pas cru
devoir placer la patrie dans les palais où se distribuaient
les grâces et les faveurs, ne mendiant point un servile
salaire, ni d'emplois inutiles et honorifiques, mais qui,
sans avoir chanté tout l'été, n'ont pas été à même d'imiter
la prévoyante fourmi, ayant passé les plus belles années
( 26 )
de leur vie dans des travaux utiles ou dans les camps
pour le service de leur pays; leurs veilles, leurs nobles
cicatrices donnent à ceux ci des droits à la bienveillance
nationale ; ils ne se plaignent que des injustices, et la
classe industrieuse des citoyens ne fera jamais de repro-
ches à la patrie reconnaissante qui pourvoira aux be-
soins de ses fidèles et utiles serviteurs restés pauvres à
son service, et auxquels on a ôté le travail qu'ils ont
droit de réclamer, lorsqu'au temps opportun ils n'ont
pas eu la liberté de se livrer à l'industrie qui a enrichi
leurs compatriotes : ils n'ont pu que la protéger.
L'apologue qui termine ce chapitre en renferme le
sens et l'esprit, il devient inutile de l'analyser.
CHAPITRE IV.
De la force du Gouvernement despotique.
LA force publique d'un tel gouvernement ne se com-
pose pas de la réunion de la force de tous les citoyens,
mais d'une armée choisie spécialement dans les seuls
intérêts du maître, et dont les parties sont confiées aux
agens du despote, pour les faire agir séparément dans
l'intérieur, selon sa volonté, ou collectivement à l'ex-
térieur, selon la politique du souverain, sans consulter
souvent les intérêts du peuple.
« La force armée d'un tel Etat, dit M. le général
( 27 )
Tarayre, doit être composée d'hommes sans famille et
n'ayant de patrie que le palais du sultan ; les visirs et les
pachas qui commandent cette armée, en sous ordre,
doivent être achetés par le despote. ».
Ceci conduit à une réflexion bien naturelle, c'est que
des hommes capables de se vendre à un despote, em-
ploieront tous les moyens possibles et les plus méprisa-
bles pour se faire acheter par son successeur , quel qu'il
soit, et ne seront pas plus attachés à l'un qu'à l'autre :
ils seront toujours les hommes du pouvoir qui paie, et
jamais ceux de la patrie.
« Il faut, poursuit-on, que toutes les volontés s'a-
néantissent devant celle du despote; il faut que le peu-
ple, sur lequel il règne, ne soit qu'un troupeau de bêtes
qu'il puisse tondre et égorger à volonté ; -- Il faut que
cet asservissement existe au même point parmi les ber-
gers préposés à la garde du troupeau ; il faut que le sultan
puisse disposer de la vie de ses visirs et de ses pachas,
comme de celle du dernier de ses esclaves, etc. »
Dans ce que vient de dire l'auteur, il a pensé pomme
Condillac qui s'exprime encore avec plus d'extension,
et en ces termes : « Dans un gouvernement absolument
despotique, le monarque a sur les grands qui l'entou-
rent la même autorité qu'un maître a sur ses esclaves:
ils dépendent immédiatement de ses caprices : aucune
loi ne les protège ; et, comme sa faveur les a créés, sa
disgrace les anéantit. Cette autorité s'établit sans violence.
Ce n'est pas le monarque qui pense à réduire les grands
en servitude; ce sont les grands qui l'avertissent qu'ils
sont ses esclaves. Il les croit et il les traite en consé-
quence. Quand on dit que, dans un tel gouvernement,
( 28 )
lès richesses sont au despote ; cela est vrai dès richesses
des grands, puisqu'ils n'ont que ce qu'ils tiennent ou
sont censés tenir de lui. Tous les ministres sont moins
les sujets d'un monarque, que les instrumens aveugles
d'un despote qui les tient dans l'esclavage. Le peuple
seul est sujet, parce qu'il est, à quelques égards, sous la
protection des lois. »
La raison qu'on peut en donner, est que le despote
est obligé de limiter les pouvoirs qu'il a confiés, afin de
rendre le sien supérieur; ses ministres, ses gouverneurs
en font autant par rapport à ceux qui leur sont subor-
donnés ; cette limitation progressive des pouvoirs fait,
par contre-coup, la sûreté du peuple, qui devient par-
là plus maître de sa propriété, de ses biens et de sa per-
sonne que les grands.
On lit à la fin de ce chapitre: « Le gouvernement des-
potique se dénature par les progrès de l'instruction, de
l'industrie, du commerce, par toute cause qui tend à
créer hors de lui une force contraire à la sienne. »
On peut croire que, dans un tel gouvernement, on
y préférerait les leçons des ignorantins à l'établissement
de l'enseignement mutuel.
CHAPITRE V.
De la force de la Monarchie absolue.
C'EST une association de corps privilégiés qui doivent
commander à une armée de vagabonds, c'est-à-dire, de
soldats recrutés parmi les prolétaires (1) , parce qu'il ne
serait pas prudent de la composer de la classe moyenne
qui doit être l'ennemie du pouvoir, dont elle sup-
porte le poids. Les chefs sont choisis dans les classes
privilégiées.. Il serait encore mieux que les soldats fus-
sent des étrangers, recrutés même sur les côtes d'Afri-
que et ignorant le langage du pays. La base de ce gou-
vernement est plus large que celle du despotisme.
Comme le despotisme, continue l'auteur, la monar-
chie absolue se dénature par les progrès de la civilisa-
tion , par tout ce qui tend à accroître les forces des
classes qui se trouvent placées en dehors (2). Les classes
moyennes devenant les plus nombreuses et ne pouvant
par cela seul entrer dans la classe des gouvernans, parce
que les gouvernés ne pourraient pas fournir à une si
nombreuse exploitation, il en résulte nécessairement
(1) Comme sous Charles VII, Louis XI et Charles VIII ; lisez
Brantôme.
(2) Ainsi, l'enseignement mutuel ne serait pas plus protégé sous
un tel gouvernement que sous le despotisme.
( 30 )
que les gouvernés éclairés et plus nombreux ne veulent
plus être exploités par la classe des privilégiés, et que,
ne pouvant pas prendre part au pillage, ils ont au
moins la prétention de s'y soustraire pour obliger les
privilégiés à renoncer à leurs priviléges, et à chercher
comme eux les moyens de se soutenir et de s'élever par
des moyens honorables et par des travaux utiles à la
société; d'où il résulte nécessairement que le pouvoir,
au lieu d'être l'apanage d'une certaine caste, doit être
délégué indifféremment aux hommes qui réunissent le
plus de conditions nécessaires pour l'exercer conve-
nablement ; et, qu'au lieu d'être exercé au profit de
ceux qui le possèdent, il doit l'être au profit de ceux
qui le supportent. Alors, loin d'être une agence d'op-
pression et de rapine ; il doit détenir une institution
de paix et de sûreté, et l'auteur trouve dans cet état de
choses l'origine du gouvernement représentatif.
Ne croyant devoir rién ajouter à ce chapitre, je me
suis borné à en donner l'analyse.
CHAPITRE VI.
De la force du Gouvernement représentatif.
ON nous fait voir avec raison que l'objet de ce gou-
vernement étant de soustraire le peuple à toute espèce
de domination au lieu de le soumettre, comme le gou-
( 31 )
vernement despotique, à la discrétion d'un seul homme ;
ou comme la monarchie féodale, d'exploiter les fruits
des travaux et de l'industrie de la masse des citoyens
au profit de quelques classes privilégiées. Il s'appuie
sur tous les intérêts qu'il doit avoir pour but de dé-
fendre, c'est-à-dire sur l'universalité dès citoyens, parce
qu'il tend à mettre les individus à l'abri des exactions
et des violences ; à assurer à tous-; à peu de frais, toute
la liberté possible dans le travail, et la plus grande sû-
reté dans la jouissance des fruits de leurs travaux. Un
tel gouvernement a pour amis, les propriétaires, les
capitalistes, les hommes utiles et laborieux, et pour
ennemis les ambitieux et les vagabons, les privilégiés
et les prolétaires.
Le gouvernement représentatif devant se soutenir
par la forée; comme tous les autres, celle qui lui est
propre doit sortir de sa nature, de la classe de ses par-
tisans, de ses amis qui, par leurs lumières, leur indus-
trie, leurs capitaux, leur travail, concourent à l'acti-
vité, à la vie, à la prospérité sociales et qui composent
la majeure partîe de la nation.
Le gouvernement représentatif qui s'établit à la suite
d'une révolution ou d'une lutte entre la masse de la
nation et les classes dé privilégiés, peut, continue
l'auteur, se dénaturer et dégéner en aristocratie. Il dé-
crit les signes certains qui feront connaître cette ten-
dance, de manière à nous mettre en garde contre de
semblables anticipations. On peut, je crois, remonter
plus haut et dire :
Si un gouvenement représentatif n'était entouré que
d'une certaine classe de privilégiés, à regard desquels
( 32 )
le peuple serait ce que les sujets sont à l'égard du mo-
narque ; de ces hommes monarchiques qui sauraient
bien réprimer les autres, sans se réprimer entre eux,
parce qu'ils croiraient agir contre eux-mêmes; qui ten-
draient toujours au contraire à se protéger réciproque-
ment, en faisant, ôter aux uns leurs fonctions naturelles
pour les donner arbitrairement aux leurs ; quand par leur
protection on pourrait être à-la-fois ouvert d'infamie et
de dignités, parce qu'ils ont le temps d'étudier la ma-
nière de tromper le prince : ce gouvernement ces-,
serait d'être représentatif dès que de tels hommes ,
qu'on appelle courtisans auraient seuls sa confiance.
Leur caractère suffirait pour le détruire : on en jugera
d'après la manière dont ils sont peints par Montes-
quieu :
« L'ambition dans l'oisiveté, la bassesse dans l'or-
gueil, le désir de s'enrichir sans travail, l'aversion pour
la vérité, la flatterie, la trahison , la perfidie, l'aban-
don, de tous ses engagernens, le mépris, des devoirs du
citoyen, la crainte de la vertu du prince, l'espérance
de ses faiblesses, et plus que tout cela, le ridicule per-
pétuel jeté sur la vertu, forment, je crois, le caractère
du plus grand nombre des courtisans, marqué dans
tous les lieux et dans tous les temps. »
Il y a une grande différence de vivre sous un gouver-
nement représentatif pu sous un gouvernement monar-
chique, puisque Montesquieu nous dit encore en com-
parant ce dernier avec le despotisme : « quoique la
manière d'obéir soit différente dans ces deux gouverne-
mens; le pouvoir est pourtant le même. De quel côté
que le monarque se tourne, il emporte et précipite la
( 33 )
balance, et est obéi. Toute la différence est que, dans
la monarchie, le prince a des lumières, et que les mi-
nistres y sont infiniment plus habiles et plus rompus
aux affaires que dans l'état despotique. »
CHAPITRE VII.
La distribution des forces en France permet-
elle l'établissement du Gouvernement repré-
sentatif.
POUR examiner si la distribution des forces en
France permet l'établissement du gouvernement re-
présentatif, l'auteur remonte au commencement de la
révolution française qui a triomphé de tous les obsta-
cles qu'on lui a opposés. Les classes privilégiées ont été
vaincues par la masse de la nation, ainsi que l'aristo-
cratie de l'Europe liguée avec celle de la France. Le
résultat de cette lutte, qui fait voir ce que peut un
grand peuple qui veut la liberté, a été l'établissement
du gouvernement représentatif, ensuite dénaturé et
remplacé par un gouvernement dont la chute a amené
des événemens extraordinaires auxquels on s'est livré
avec une confiance qui fut bientôt déçue.
Après quelques réflexions personnelles données sur
les causes de nos victoires, on fait connaître ici une
3
( 34 )
manière de voir que je ne veux ni combattre ni approu-
ver, cela demanderait d'ailleurs de trop grands déve-
loppemens, et chacun est libre dans sa pensée, même
après les résultats, quelque opinion qu'il ait pu avoir
antérieurement.
M. le général Tarayre passe aux événemens du
20 mars que tout le monde connaît, et sur lesquels
chacun a déjà raisonné selon ses passions ou ses vues;
ils furent amenés, dit-il, par une aristocratie qui s'était
emparée du pouvoir; sans influence et sans appui, ces
hommes absens depuis vingt-cinq ans n'avaient aucun
point de contact avec le peuple ; ils cédèrent la victoire
sans combattre pour courir appeler le secours des étran-
gers à la suite desquels ils sont rentrés après nos der-
niers malheurs. L'auteur va nous faire voir comment ils
ont profité de la victoire quoiqu'elle leur fût étrangère.
« Les aristocrates , appuyés sur les baïonnettes des
ennemis de la France, organisent partout la terreur; ils
prennent des formes légales, font des lois d'exception,
des catégories, instituent des cours prévôtales, orga-
nisent des compagnies secrètes, s'emparent du gouver-
nement, de la justice , de l'administration, de la force
armée, de l'influence de la religion (1) ; ils ont pour
auxiliaires les armées étrangères; et cependant ils ne
(1) « Le fanatisme est un état violent. Avec de l'habileté et des cir-
constances favorables, on peut le faire durer plus ou moins long-
temps : mais enfin il est essentiellement passager; et tout gouver-
nement que l'on fait reposer sur une telle base ne saurait être
véritablement solide. »
(Commentaire sur Montesquieu.)
( 35 )
font aucun progrès, tout reste immobile, l'opinion leur
résiste; les proscriptions, les emprisonnemens, les assas-
sinats, les exécutions ne font qu'inspirer à la nation un
amour plus ardent pour la liberté.... Les auxiliaires sont
partis, et l'aristocratie française livrée à elle-même,
reste avec ses seules forces ; perdue pour ainsi dire au
milieu de la nation , voudra-t-elle encore prolonger la
lutte, et s'opposer à la marche paisible dû gouvernement
représentatif ? »
Une espèce de dialogue qui suit fait connaître les pré-
tentions de l'aristocratie et les droits de la nation fran-
çaise, et l'on demande l'organisation des forces natu-
relles du gouvernement représentatif, afin d'ôter à ces
hommes à prétention l'envie et la possibilité de tenter
ce qu'ils appellent des coups d'Etat, tentatives dange-
reuses d'où sortirait sans doute une révolution qui les
engloutirait.
CHAPITRE VIII.
De l'Organisation d'une force armée, propre à
conserver le Gouvernement représentatif.
IL est constant, comme le répète M. le général Ta-
rayre, que les droits et la justice ne sont qu'une vaine
spéculation, s'ils ne sont pas en harmonie avec les forces
de l'Etat, et s'ils ne sont pas soutenus par elles.
3*
( 36 )
Je pense également que nous ne devons pas aller
chercher chez les premiers peuples, le modèle de l'or-
ganisation de nos forces : on se battait alors pour s'éta-
blir, ensuite pour conquérir et piller; depuis le temps
où ils ont vécu, la situation de la société a totalement
changé de face.
Nous devons porter notre attention à étudier, dans
l'histoire ancienne, la cause des événemens, parce que
les mêmes causes, de nos jours, peuvent souvent pro-
duire les mêmes effets.
« Si des gouvernemens représentatifs s'établissent en
Europe, les guerres seront fort rares. Sous cette forme
de gouvernement, les peuples, selon l'auteur, ont une
grande influence; et l'effet de cette influence doit être
de prévenir les guerres également nuisibles à tous. »
On peut observer néanmoins que l'Angleterre jouit
depuis long-temps d'un gouvernement représentatif, et
nous avons vu que cette puissance , séparée de tous les
continens, a pris une part active dans toutes les guerres
de l'Europe et dans celles des autres parties du monde,
tandis que les mers qui l'entourent pouvaient lui assurer-
une paix profonde dans ses Etats ; mais ce gouverne-
ment représentatif veut exercer sur ces mers une do-
mination exclusive qu'il croit nécessaire à sa prospérité,
et, par la même raison des intérêts d'Etats, je doute
fort qu'un établissement général de gouvernemens re-
présentatifs en Europe puisse encore de long-temps
donner une paix universelle sur terre et sur mer, tant
que les flots rendront l'Angleterre invulnérable chez
elle, et que sa marine aura une supériorité sur les autres
dont elle abusera pour les assujettir à ses lois; tant que
( 37 )
les habitans des provinces limitrophes de tous les Etats
ne seront pas dégagés des intérêts de leurs gouverne-
mens , et n'auront plus de relations avec eux que pour
en porter le titre de citoyens dans le seul but de con-
server leur protection (1), jouissant entre eux, en payant
leurs contributions respectives sous un taux commun ,
de la pleine liberté des communications et des échanges,
ce qui est d'une exécution très-difficile, comme je vais
le prouver, en répondant à l'autre maxime suivante du
même ouvrage.
« Ce qui convient le mieux aux peuples modernes, c'est
de vivre avec intimité, et de détruire toutes les entraves
que l'on met à la liberté des communications et des
échanges. »
Il faudrait alors détruire les douanes, les péages, licen-
cier, en France, vingt-cinq à trente mille hommes qu'ils
occupent, et obtenir, des Etats voisins la même opération ;
supprimer partout les impôts sur l'industrie, sur les con-
sommations, de même que la police sur l'importation et
l'exportation des grains, sur leur circulation intérieure;
plus de compagnies privilégiées ; plus de régie, plus d'e
magasins d'abondance approvisionnés par les bons gou-
vernemens , pour les temps de disette, sans faire craindre
ou soupçonner les accaparemens, à moins d'une balance
établie selon la force et la situation des Etats et par une
convention mutuelle; laisser à la discrétion des peuples la
(1) Il faut observer ici que la protection de la puissance souve-
raine de chaque Etat devrait, plus que jamais, se borner à mainte-
nir l'ordre, et qu'elle le troublerait si elle avait des préférences. Il
faudrait sans doute établir des tribunaux mixtes sur les lieux, com-
posés d'hommes bien sages.
( 38 )
répression du monopole ; éteindre la jalousie des nations
pour la remplacer par une justice distributive entre elles.
J'ajouterai encore, sur cette entière liberté des commu-
nications et des échanges, une observation tirée de l'excel-
lent Commentaire sur l'Esprit des lois de Montesquieu :
Il est plus aisé de faire arriver les vins de Bordeaux en
Angleterre, les. draps de Languedoc en Turquie, ceux de
Sedan en Allemagne, que dans beaucoup de parties de
la France ; qui empêchera ces villes ou ces provinces de
recevoir en échange, si elles y trouvent leur compte,
des grains et d'autres marchandises d'Angleterre, de
l'Italie, de l'Allemagne, de la Belgique, tandis que l'in-
térieur de la France regorgera de blés et des choses né-
cessaires à la vie ? Cela établirait-il de l'intimité entre les
citoyens Français des différentes provinces ? Cette seule
observation conduira à une infinité d'autres que chacun
sera à même de faire.
« Le commerce, continue-t-on , ne peut manquer de
devenir le lien des nations et le gage de leur amitié. »
Il sera le lien des nations s'il n'en existe pas qui re-
fusent de se lier de bonne foi par des traités de com-
merce, et qui ne fassent pas céder les intérêts du com-
merce aux intérêts politiques de leurs Etats. Il ne de-
viendra encore; le gage de leur amitié , que quand les
fabriques d'un pays ne pourront pas livrer leurs mar-
chandises à un. plus bas prix que celles des autres,
autrement celles-ci seraient bientôt ruinées et détrui-
tes, si on néglige de prendre des moyens pour les sou-
tenir et empêcher une concurrencé ruineuse , parce
qu'on donnera toujours la préférence à ce qui coûte
le moins. Il faudrait en outre que tous les gouverne-
( 39 )
mens n'eussent pour objet que de favoriser et de pro-
téger le commerce en général sans, qu'aucun l'exploitât
à son profit, parce qu'il trouverait les moyens de ruiner
celui des autres Etats, si on ne lui ôte pas la liberté des
communications et des échanges ; il faudrait surtout
qu'aucune puissance n'eût la domination des mers, ni
l'exploitation exclusive d'un commercé lointain pour ne
pas priver nos manufactures des matières premières,
nécessaires à la fabrication, sur lesquelles elle prélève-
rait un bénéfice onéreux au commerce des autres na-
tions, enlèverait leur numéraire, cet instrument du
commerce, et ruinerait leur crédit; il faudrait avant
tout établir un droit politique qui deviendrait un droit
commun à tous les peuples.
Sans toutes ces conditions, de long-temps et sans
doute jamais exécutables, vouloir faire vivre les peuples
modernes dans l'intimité, détruire toutes les entraves à
la liberté des communications et des échanges, faire
que le commerce devienne naturellement le lien des na-
tions et le gage de leur amitié, c'est rêver la perfection,
le bonheur et la paix universelle, projet à classer dans
le beau idéal.
« L'histoire du commerce, dit Montesquieu, est celle
de la communication des peuples. Leurs destructions
diverses, et de certains flux et reflux de population et
de dévastation, en forment les plus grands événemens. »
On doit croire que c'est après avoir étudié l'histoire
du commerce qu'on a reconnu qu'il fallait limiter les
communications et les échanges, mettre des entraves
utiles aux canaux par où le commerce circule, afin d'en
établir la balance et de maintenir l'harmonie au dedans,
( 40 )
et au dehors avec les diverses nations, pour que chacune
trouvât les moyens de rendre utile son superflu sans être
privée du nécessaire.
« La liberté du commerce, ajoute encore Montes-
quieu , n'est pas une faculté accordée aux négocians de
faire ce qu'ils veulent ; ce serait bien plutôt sa servitude.
Ce qui gêne le commerçant ne gêne pas pour cela le
commerce. C'est dans le pays de la liberté que le négo-
ciant trouve des contradictions sans nombre; et il n'est
jamais moins croisé par les lois que dans le pays de la
servitude. »
Après avoir cherché dans la liberté des communica-
tions, des échanges, et dans le commerce les bases d'une
paix appuyée sur l'intérêt commun , quoique l'intérêt
du commerce soit bien souvent un sujet de division ,
M. le général Tarayre pense qu'on doit se diriger
pour la composition de la force armée , d'après le
principe qu'on a suivi pour la loi des élections du 5 fé-
vrier 1817 : que c'est dans le choix des hommes intéressés
au maintien de l'ordre et de la tranquillité, que la so-
ciété doit remettre le soin de se défendre contre les
oisifs, les ambitieux, les voleurs qui pourraient trou-
bler sa tranquillité au dedans, et contre les pillards enré-
gimentés (1) qui pourraient venir l'attaquer du dehors.
(1) Avant la révolution, l'état militaire jouissait de très-peu de
considération en Hollande, les soldats étaient posés en faction aux
portes des musico, un officier était même obligé de céder le haut-
pavé au dernier menherr. Il régnait dans ce pays une aristocratie
des richesses peut-être aussi insupportable qu'une autre ; le mérite
se comptait par des tonnes d'or au lieu d'être fondé sur des quar-
( 40 )
Ainsi la force présentera un corps homogène de citoyens
armés pour leur propre défense. Si cette force est. em-
ployée à faire la police intérieure, elle s'appelle garde na-
tionale sédentaire ; si on la fait servir à repousser les
agressions étrangères, il lui fait prendre le nom de
garde nationale mobile.
M. le général Tarayre a bien raison de prétendre qu'on
ne doit point admettre d'étrangers ni de vagabonds dans
la force armée d'un gouvernement représentatif: ce
sont des élémens contraires aux principes de ce gou-
vernement qui feraient injure aux citoyens de l'Etat : si
celui-ci, ou son gouvernement s'appuyait sur une force
qui ne serait pas la leur, il ferait suspecter sa bonne foi.
Il détruirait alors l'harmonie qui naît de la confiance
réciproque, il jetterait des germes de discorde entre le
petit nombre des gouvernans et l'immense majorité des
gouvernés , ce qui tendrait à une dissolution bien plus à
redouter pour les premiers que pour les seconds, parce
que ceux-ci ont toujours, et essentiellement parmi eux,
la puissance de la force.
Les privilégiés et les prolétaires étant, prétend on ,
les ennemis naturels de la propriété, de la liberté, de
tiers de noblesse. Je conçois que celte première aristocratie était
plus solide sans être moins respectable; mais je ne sache pas que
dans aucun pays, même aujourd'hui en Hollande, on ait autant de
mépris pour les soldats, qu'on ne les nommerait plus pillards enré-
gimentés; à moins qu'on ne voulût parler d'une infanterie comme
il y en avait sous Charles VIII. (Voir la note à la page 12.) Cette dé-
nomination insultante ne plaira pas plus à ceux qui ont récemment
commandé de brayes régimens, qu'à ceux qui en ont fait partie.
(42 )
tous les intérêts que le gouvernement représentatif tend
à faire prévaloir, ne doivent pas non plus faire partie de
sa force armée.
Les privilégiés doivent nécessairement être les enne-
mis de la liberté, ils ne le sont pas de là propriété; ils
peuvent être jaloux de celle des autres, mais la plupart
de ces gens-là, qui ont un peu d'esprit de conduite et du
jugement, profitent de la faveur pour acquérir des pro-
priétés. Cette espèce d'hommes, ordinairement sans
moyens, dépourvus de courage et de grandeur d'ame,
ne peut exister qu'en très-petit nombre sous un gouver-
nement représentatif, ils y sont aussi inutiles que peu
dangereux. Ils doivent y être ignorés, si le gouverne-
ment est représentatif.
Quant aux prolétaires, nom emprunté des Romains,
qui ne peut être employé chez nous que dans un sens
figuré, que pour désigner, sans doute, les hommes sans
propriétés; je suis loin de penser qu'on doive établir un
système d'exclusion pour une classe aussi nombreuse
sous un gouvernement représentatif; on prétend qu'ils
sont ennemis de la propriété, ces hommes qui cultivent
nos champs, qui travaillent dans nos manufactures, que
nous employons dans nos ateliers , qui nous aident dans
tous les besoins de la vie, qui nous donnent plus de soins
et d'attachement que nous n'avons souvent d'égards
pour eux, et que ne mérite le modique salaire qu'ils
reçoivent de nous !
Réduits au travail et les exclure du droit de porter les
armes pour leur pays, ce ne serait plus les regarder
comme des prolétaires , mais les traiter comme les
ilotes de Lacédémone. Il suffit qu'ils soient nés Français
( 43 )
pour qu'ils aient acquis le droit sacré de concourir à la
défense de leur patrie et au soutien du gouvernement
qui saura les protéger.
Je ne parle pas des mauvais sujets, des fainéans : il
y en a dans toutes les classes , mais ils rentrent dans
celle des vagabonds et des hommes sans aveu qu'il faut
nécessairement exclure de la force armée d'un gouver-
nement représentatif.
N'avons-nous pas en outre mille exemples encore sous
nos yeux , que des hommes qui n'avaient ni propriété ,
ni fortune soient devenus d'excellens soldats, de braves
officiers et de bons généraux?
L'indigence n'exclut pas toujours la fierté ni le cou-
rage; pourquoi n'irait-elle pas essayer sa valeur dans les
rangs de nos ennemis, si une exclusion humiliante em-
pêchait les hommes pauvres de faire leurs preuves dans
ceux de leurs compatriotes , si, surtout, ils avaient du
goût pour les armes ? Qu'on établisse des exceptions
avantageuses à leur travail, à leur industrie, aux intérêts
de leurs familles, qu'ils soient libres d'en profiter ou
non, ils n'auront aucun motif de se plaindre et ils
aimeront le gouvernement représentatif.
CHAPITRE IX
De la Garde nationale sédentaire.
EN prenant la loi des élections pour base de la for-
mation de la force armée, M. le général Tarayre a bien
senti que le petit nombre de familles électorales était
insuffisant pour former la garde nationale et recruter
l'armée, et que la classe des exclus serait beaucoup trop
nombreuse pour être soumise à une espèce de poly-
cratie armée. Afin d'étendre la base de son organisation ,
il propose d'augmenter les familles électorales par le
droit d'élection pour les administrations départemen-
tales et municipales , fondé sur une moindre quotité de
contribution. Ces nouveaux électeurs auraient égale-
ment le droit de faire partie de la garde nationale.
Par un tel moyen seulement indiqué, l'auteur ne dé-
termine pas jusqu'où doit s'arrêter celte organisation
nouvelle , il se borne à recommander que la force qu'on
laissera en dehors ne soit pas trop considérable , et
qu'on veille surtout à ce qu'aucun parti ne puisse se
l'approprier en employant la corruption, l'ignorance et
le fanatisme. Il n'a donc pas pu se dissimuler que l'ex-
pulsion d'une classe nombreuse de citoyens, qu'il nomme
prolétaires, offrait quelque chose de dangereux ; et l'on
jugera que le meilleur moyen de s'approprier cette classe
et de la soustraire à la corruption, sera de lui accorder
l'honneur de faire partie de cette garde nationale.
( 45 )
L'auteur craint qu'on ne reproche à son organisation
d'avoir l'inconvénient de distraire de leurs occupations
un trop grand nombre de citoyens, mais c'est pour em-
pêcher, répond-il, que la force publique ne soit confiée
exclusivement à quelques hommes pour qui le service
militaire deviendra dès-lors un métier, et que les enne-
mis de ce nouvel ordre de choses ne s'emparent pas de
ces hommes.
Dans un grand royaume, un état militaire est indis-
pensable; c'est un métier non moins honorable et aussi
utile à l'Etat qu'un autre. En plaçant tous les proprié-
taires dans la force armée, n'est-ce pas faire quitter à
plusieurs leur métier pour en faire un qui ne leur con-
vient souvent pas; n'est-ce pas plutôt leur faire faire deux
métiers à la fois, si on les oblige à un service militaire?
Il faut faire une distinction entre celui-ci et le service de
garde nationale, et j'admets que tous les propriétaires
doivent faire partie de la force armée, garde nationale.
S'il se présente des dangers contre l'organisation
conçue par M. le général Tarayre, ce serait sans doute
par le mécontentement de la grande quantité d'hommes
qu'elle exclut, ils montreront au moins une grande in-
différence à maintenir une chose à laquelle ils n'ont
point de part; ils seront nombreux ceux qu'il ne veut
pas admettre dans la force armée ; il serait sûrement
dangereux qu'on ne s'en emparât , telle surveillance
que les élus voulussent bien exercer sur eux. Ad-
mettez-les dans vos rangs, traitez-les en amis, ne
les éloignez pas des fonctions honorables, et ils se
réuniront toujours à vous pour le maintien de l'ordre
public.
( 46 )
« La force que nous voulons établir, ajoute. M. le gé-
néral Tarayre, est une force sédentaire, tranquille, mais
vigilante; elle ne doit avoir ni combats, ni marches
forcées à soutenir; il suffit qu'elle existe et qu'elle veille
pour n'avoir pas besoin d'agir. »
Cela nous montre les propriétaires investis d'une
force vigilante; il ne suffit pas que leur organisation les
fasse exister en corps , il faut encore qu'ils veillent pour
n'avoir pas besoin d'agir : pour cela il ne faut déjà pas
trop aimer la tranquillité, c'est-à-dire son repos; et en
leur supposant assez de zèle, pourront-ils exercer cette
grande et pénible surveillance sur la partie nombreuse
du reste de la société qui les regardera comme des maî-
tres et des régens ? C'est une belle théorie qu'il sera
peut-être difficile de mettre en pratique sans abolir les
exclusions. Continuons à citer.
«Il est inutile de l'affubler (la garde nationale séden-
taire) de bonnets à poils et d'uniformes bizarres; il serait
superflu de lui apprendre les singeries de ces automates,
de ces machines à fusil, qui vont si bien et si aveuglé-
ment entre les mains du pouvoir absolu. »
Le citoyen aime à être vêtu de son habit bourgeois
lorsqu'il reste au coin de son feu, quand il vaque à ses
affaires ou pour se promener avec sa famille; mais si on
l'oblige à un service militaire, sur une place publique
oit il doit veiller au bon ordre, il ne trouvera rien de
bizarre dans l'uniforme français qui, par lui-même, fait
déjà connaître les fonctions de celui qui le porte; tous
ceux qui ne voudront pas se prêter au ridicule s'en
affubleront avec plaisir. A quoi ressemblerait en effet
une quantité d'hommes sous les armes, les uns à côté
( 47 )
des autres, en casquettes et en chapeaux ronds, avec
des habits de couleur et de forme différentes ? à ces ban-
des qu'on nommait autrefois routiers, malandrins ! Je
suis bien convaincu qu'une telle bigarrure suffirait seule
pour humilier l'amour propre de la garde nationale.
Je crois encore que celui qui a commandé les singe-
ries des automates, des machines à fusil, ne pourra
pas, quoiqu'il dise, inspirer assez de mépris pour ces
choses-là, au laboureur, au marchand qui a toujours
demeuré dans sa boutique et qui veut s'y faire succéder
par son fils, parce que ces paisibles citoyens, sachant
par expérience que les machines à fusil vont si bien, et
si aveuglément entre les mains du pouvoir absolu, ils
jugeront qu'il faut en avoir aussi pour chasser les autres,
afin de protéger l'agriculture, le commerce, et ne pas
tomber sous la puissance d'un tel pouvoir qui pourrait
détruire leur liberté avec leur fortune.
La garde nationale sédentaire ne dépendra d'ailleurs,
selon l'organisation projetée, que de l'administration
municipale ou départementale, composée d'hommes de
son choix, en lui laissant exclusivement la police locale
et le maintien de l'ordre : elle seule doit donner force
à la loi : on lui adjoint une gendarmerie peu nombreuse
pour la police des prisons, le service des tribunaux,
et la poursuite des criminels fugitifs, c'est-à-dire, pour
faire les menus ouvrages et les commissions de la garde
nationale sédentaire.
CHAPITRE X.
De la nécessité d'une force mobile , contre les atta-
ques qui viendraient de l'extérieur.
INDÉPENDAMMENT de la force nationale sédentaire et
surveillante dont M. le général Tarayre a présenté un
plan d'organisation dans le chapitre précédent, il re-
connaît la nécessité d'une force mobile pour défendre le
pays contre les ennemis étrangers qui pourraient l'as-
saillir; ce qui peut bien ne pas avoir lieu chez un peu-
ple insulaire, dit-il, où des vaisseaux ne vont pas
faire des expéditions de haute-police dans les campa-
gnes et dans les rues ; où l'on ne viole pas le domicile
d'un particulier avec une frégate ou un brick. On peut
n'employer pour la défense de ce peuple, contre l'é-
tranger, que des forces maritimes qui n'entreprendront
pas de dénaturer son gouvernement.
Il déplore que le sort du continent, sur lequel chaque
Erat n'étant pas entouré de barrières assez fortes pour
être à l'abri de l'invasion, nous mette encore, comme
dans les temps barbares, dans l'humiliante nécessité de
se prémunir contre ce danger, parce que la civilisation
y est si peu avancée qu'il n'y a pas de gouvernement
qui ne puisse au besoin trouver des multitudes d'hommes
disposés à l'assister dans un projet de conquête, et à
aller rançonner un peuple voisin.
Nous pouvons demander, puisque l'Europe se trouve