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Commentaires sur le traité De la guerre de Clausewitz / par Éd. de La Barre Duparcq,...

De
338 pages
J. Corréard (Paris). 1853. 340 p. ; in-8.
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COMMENTAIRES
CLAUSEWITZ,
BU nitME AUTBUR
rortmlU militaire*, 1 vol. ilt-R' t85U.
Le |ilnn Cîraad Homme de guerre, brochure in-8*,
CiiiMldcrntloiiw «wr !'Art militaire antique, brochure
ill- S0, WW.
Ulugrnphlr et Hnxliuc» de ^ndrlft- de W«xr. brochure
iu-80.
ovthagxi pnusuxsri taabvxts va» vavtbub.
̃Uloirr de en *urciflc«lion prrmwnruie, par A, de Zas>-
trow, 2 vul, î u-8", iivec uu utlu* lu-l'olio du t8 plunchc*,
«NquKNC hNioriiiue de l'Art de la Fortification per-
nmucute pnr le major Louis l)LKSS0>r brochure iu-R°, nvec uw
planche,
Me la FunlflcAlloa et de la atténue de» grande* piaaer,
par le cotouvl Wittic.ii brochure in 8°, avec une planche, 1847.
NlKtoIre de l'Art militaire cli«« !•• ancien», par le mijor
K, niiOinunr, 1 ^nl. in-S°, (8!i3.
l'AIHS. -r-TYI*. I>K H. V, DKS'JHCT KT Ce, ni)K I)F SEVRE», 37.
COMMENTAMES
DE LA GUERRE
DE
PAR
sa,
PARIS,
UlRAtlIX KIUTMRE, MARITIME ET
KHKAIKR-RDITRUR tT LIBRAIRK-COJ(mSSIORN««H
UAtttKWITZ. 1
DE LA GUERRE
DG
INTRODUCTION.
Tous les militaires connaissent, au moins de nom,
l'ouvrage du général prussien Charles de Clausewitz,
publié sous le titre de la Guerre. Un grand nombre
d'officiers en ont même lu des extraits insérés dans
des recueils spéciaux. Le talent réel de l'auteur, sa
position en 1810 comme professeur militaire officiel
du prince héréditaire de Prusse, puis de 818 il 1830
comme directeur de l'École générale de la guerre
de Berlin recommandent l'œuvre à priori. Ajoutons
que Clausewitz., ainsi que sa femme nous l'apprend
dans ia Préface qui précède le premier volume (car
ce ne fut qu'une publication posthume), consacra
dix-huit années de sa vie (de 1830), h la com-
2 C0M¥RNTA!BR8
position de cet écrit, reste
choyé, On compte les livres faits aussi cons^iencieu-
ornent (les fefe du présent <fo Monter
qmeu, fut vingt minée» sur le chantier; le Vouaae
du jeune Anaclwni* et le Dictionnaire cie l'armée de
terre, coûteront chacun trente ans de travaux; le
premier A l'abbé Barthélémy, le second au général
Bardin, Quand le produit delà pensée tamise aussi
longtemps pour sortir épura du ccrveau de l'écrivain
un cercle d'amis, et bientôt le public. ne tardent pus
ù être initiés au sujet de l'élaboration. Les plaintes
de 1 avtcur, souvent fatigue du travail de l'enfante-
ment, et la dislance il laquelle demeure le manu-
scrit, grossissent le mérite supposé de l'œuvre chacun
en parle comme do la chose la plu* nouvelle, et une
réputation anticipée se fait il vide. Que de réputations
semblables a écornées le grand jour de la publicité!.
Le lecteur, qui parcourt le livre, no doit-il pas, en
effet, presque toujours, être disposé à trouver infé-
rieur un écrit mille fois trop vanté? Disposition d'où
naît un jugement sévère. Le lecteur ressemble ici à
cette jeune fille à laquelle une parente maladroite
avait dépeint 1 amour sous Ies couleurs les plus sua-
ves, comme une source de délices ineffables, et qui
s ecria quand elle en eut goûté Qttoi I ce n'est que
-bien- si vous le préférez, il ressemble il
cet homme auquel on avait présenté la vue de la mer
comme un spectacle sublime, comme l'image majes-
tueuse de l'immensité, et qui, lorsqu'il !a vit de terre
H'R mVISWITI, 3
pour la première fois, la trouva bornée etpurement
humaine.
Quoique choso de semblable arriva pour le Traité
De lu yuerrc de Clumewitz, Le» Prussiens avaient
fait grand bruit autour de sa publication, !e prése«=
tant presque comme leur œuvre militaire capitale,
A l'examen réfléchi il n'un fut plus ainsi l'ouvrage
ne répondit pas l'attente, est eux-mêmes, aptes le
refroidissement et la chute de leur premier enthou-
siasme en convinrent des premiers. Il en résulte
qu'aujourd'hui la réputation de ce livre manque de
base, et n'est pas encore décidée. En faire le Corn-
mentuire aura donc son utilité. Lo moment paratt
d'ailleurs favorable; une traduction française du
Traite De Ici guerre vient de puraitre, en trois volu-
mes in-8% à la librairie de M. Çarréard, traduction
due ù une plume exercée à de semblables matières,
celle do M. le major Neuens, de l'artillerie belge,
déjà connu dans le monde militaires par plusieurs
traductions d'ouvrages allemands importants; de
plus, vingt années écoulées, depuis la première pu*
blication du traité original a Berlin ont calmé les
esprits et mieux fait apprécier certains événements
des guerres fumeuses qui ont marqué le début du
xixe siècles, événements sur lesqueb l'auteur appuie
quelquefois ses raisonnements et ses théories.
Les aeuvres hors ligne ont de tout temps rencontré
leurs commentateurs et leurs critiques. Arulote,
Cicêron Machiavel, pour ne citer quo des sommités,
♦ CQIfMKKTAIftRi
comptent d'innombrables appréciateurs le. travaux
auxqueis iî« ont donnée lieu sont immenses, et m
inspireront encore de brillantes et intéressantes étu-
des, puisque chaque époque les lit et les comprend
à son point de vue. Pascal, lui-môme, l'illustre
penseur, vient d'être dignement édité et expliqué par
un érudit dont la science se déroule avec un naturel
gracieux, par M. Ernest Havet, Les ouvrages mili-
taires de renom ont également donné naissance à
une foule d'écrits destinés ù les développer Ccsar
a inspiré plus de cent commentateurs; Végèce Mon-
técuculi, Vauban Puységitr, le maréchal de Saxe,
Frédéric le Grand, ont aussi plusieurs fois allumé
par leurs aeuvres le flambeau, souvent avare de clarté,
de la critique. Nous ne ferons, par conséquent, en
nous livrant un examen détaillé de l'ouvrage de
ClausewiU, que nous conformer un usage ancien
et reçu, point que nous tenions il établir avant de
commencer.
Quelle marche suivrons-nous dans ce Commen-
taire?
L'ouvrage manque d'une table générale des ma-
tières donnant une idée succincte et complète du but
de l'auteur, ce qui tient sans doute à ce qu'il a laissé
:on livre inachevé. Ce défaut nous oblige à prendre
et la traiter dans notre examen chaque partie séparé-
ment. A la fin feulement de notre travail, nous ta-
cherons de les relier entre elles par quelques points
de repère saisis au passage dans les nombreuses pages
•IM WAVMWITK. S
du Traité De la guerre, et nous indiquerons en même
temps la iundanco et le» prédilections théorique» de
Clausewitz.
L'ouvrage comprend huit parties intitulée. livres;
voici leurs titres
Livre 1". De l'Essence de la guerre.
-De la Théorie dc la guerre.
III. De la Stratégie en général.
IV. le Combat,
–• y. les Forces armées,
VI.– De la Défensive,
VIII.– Plan de guerre.
l'lus un Appendice.
Notre fcut-eonsiato autant il. faire connaître et ap-
précier l'œuvre de Clausewitz qu'à la critiqior nous
allons donc, pour chacun des livres dont nous venons
de donner le titre offrir successivement au lecteur
une unahjse, puis un commentaire, ce qui noussemble
Je moyeu le plus simple et le plus naturel d'être c]ajr
et compréhensible, malgré la monotonie inévitable
qui résultera de ce mode uniforme.
L'analyse pur laquelle nous ferons ainsi précéder
notre avis sur chacun des huit livres du traité De la
guerre,, aura pour résultat de préparer le lecteur il
recevoir nos observations auxquelles elles serviront
do base, et cette base présentera l'avantage d'être ré-
fluite sa simple expression et dégagée des détail
CONMBNTAIRI»
purement spéculatifs au milieu desquels l'auteur,
profond penseur, noie souvent se» idées,
Quant à notre commentaire, il porter surtout sur
les fausses appréciations soit de la théorie, soit des
événements historiques cités comme exemples, II est
probable que des deux côtés nous aurons ample mois-
son à faire.
Ces préliminaires une fois établis, entrons main-
tenant en matière.
SU» CUV8BWITX, 7
LIVRE 1".
Le l'eu.ne. de 1h guerre.
§ 1". Analyse.
La guerro n'est qu'un duel sur une grande échelle,
Rendre l'ennemi incapable de so défendre voilà le
but idéal immédiat dc l'acte de guerre aussi dans
cet acte il n'existe pus de limites à l'oniploi de la force.
A ce point de vue absolu et vrai do la donnée philo-
sophique viennent s'opposer, dans la réulité, plusieurs
principes modérateurs, Le premiers, c'est que la guerre
ne laissant pas instantanément, chaque parti peut
c.ôjù juger approximativement son adversaire, dont
l'organisation, comme humaine, se trouve nécessaire-
ment imparfaite. Le second repose sur ce que le but
politique, mesurait le résultat à produire, constitue
8 CUNMPTAIRKS
un motif de modération des Le troisième,
la possibilité d'une suspension rationnelle de l'acte
de la guerre, telle que colle qui résulterait, pour l'un
des partis belligérants, de l'insuffisance d'informa-
tions relativement iL son adversaire. Ces principe»
modérateurs font concevoir comment la guerre, qui
théoriquement no devrait agir pour atteindre son
but qu'avec brusquerie et violence, n'affecte le plus
souvent qu'une marche lento donnant accès à un
calcul de probabilités, comment, en un mot, elle est
un jeu dont l'imprévu offre, comme tout hasard, un
certain attrait pour l'esprit humain. Toutefois si,
sous un aspect, la guerre est un jeu, elle n'en reste
pas moins, vue en général, un moyen sérieux se rap-
portant it un but sérieux. Il y a plus, suivant les en-
seignements de t'histoire militaire, elle forme un
instrument politique; et la principale question stra-
tégique pour le chef d'armée consiste, sous ce rap-
port, à sainement envisager et juger la guerre u'il
entreprend.
La guerre a un triple but amener les forces de
l'adversaire à un état tel qu'elles ne puissent plus
continuer la lulte conquérir son pays contraindre
son gouvernement il signer la paix. Lorsque le motif
politique de la guerre n'a pas une importance qui
puisse compenser une grande étendue et une grande
durée de sacrifices, on se borne alors il causer du
dommage à l'ennemi ou à Io fatiguer de manière i1
épuiser et tes forces physiques et sa volonté. Si l'on
«IR UAWRWIT** 9
est inférieur ou ressources guerrières, ou parviendra,
il tellement fatiguer ainsi son adversaire, qu'il con-
dura la paix, afin do nv pas être entraîné ù une dé-
pense trop considérable de ntoyeus, Tel fut le mobile
de lu conduite du grand Frédéric contre l'Autriche
dans la guerre de Sept Ans. Lo vrai moyen de la
guerre, c'est le combat, dont l'idée doit nécessaire-
ment servir de base à l'emploi d'hommes armés. Il
faut distinguer deux sortes de combats, ceux où l'on
détruit la force physique et la force morale de l'en-
nemi, ceux où l'ennemi se retire en s'apercevant do
l'inégalité de ses forces dans les premiers il y a lutte
sanglante, dans les seconds il n'y a qu'une compa-
raison. Mais un général hardi et profond sait tou-
jours rendre un plan inefficace en recourant aux
armes et en les faisant déclarer en sa faveur.
On entend par génie une force d'esprit très-in-
tense la part des forces intellectuelles est fort grande
dans ce qui constitue le génie de la guerre, et ce sont
les natious civilisées qui ont produit les généraux les
plus célèbres témoins les Romains et les Français.
En analysant le génie guerrier, on rencontre les
qualités suivantes. Le courage, première qualité do
l'homme de guerre, qualité permanente, normale,
qui, jointe la vigueur du corps etde l'ame, constitue
déjà un bon instrument militaire. A cause de l'im·
prévu offert par tout acte do guerre, Io guerrier
devra posséder un bon coup d'wil, c'csWhdiro sur-.
COMMENTAIRES
tout l'intelligence de l'œil, de la résolution, qualité
plus propre aux tètes fortes qu'aux esprits brillants
et du la présence d'esprit, ou faculté de trouver dans
le danger subit un expédient efficace et prompt qui
présuppose l'équilibre de rame. Ajoutons la force de
caractère, qualité qui suppose également un carac-
tère en équilibre malgré les plus violentes émotions,
et qui n'est autre que la noble faculté de se comman-
der cette qualité donne le ferme maintien de la
conviction, si utile au milieu des incertitudes de la
guerre. Enfin 1 il cause des rapports qui existent entre
la guerre et le terrain, il nous faut mentionner la
faculté de concevoir promplcment la forme géomé-
triquc réelle clc chaque terrain, faculté que je désigne
par topogruphique et dans
l'exercice de laquelle intervient l'imagination. Ces
diverses qualités, lorsqu'elles sont mises en jeu par
une force intellectuelle supérieure par le génie
peuvent seules guider au milieu des complications
du commandement et faire résoudre les calculs do
probabilités qui mettent sur le chemin de la victoire.
Le général en chef ne déblaie pas si facilement ce
chemin, et, suivant la justc remarque de Napoléon,
il « doit prendre hien des décisions de nalure à donner
lieu a des problèmes mathématiques dont la solution
ne serait pas au-dessous des forces d'un Newton ou
d'un Euler. »
Le danger a la guerre n'est pas ce que l'on se fi-
gure en imagination; il faut en avoir l'habitude,
SUR GMWBWWl. Il
l'expérience; il faut s'y browzer, pour qu'ensuite il
ne fasse point perdre ta faculté, si nécessaire au chef,
de prendre sur-le-champ une résolution.
La fatigue physique forme, comme le danger, une
résistance, un frottement [pour employer l'expression
mécanique) à l'action de la guerre; cite affaiblit les
officiers, les généraux, le général en chef lui-môme
elle affaiblit surtout les troupes. A cet égard dit
Clausewitz, « il y a cela de remarquable qu'il n'est
donné qu'à un chef d'un esprit supérieur de pousser
jusqu'à un degré extraordinaire ta tension des forces
physiques de son armée, de même que l'arc ne peut
être tendu comphHementqucpar unhras vigoureux.).
11 existe pour le chef d'armée un grand écueil entre
ie projet et l'exécution: ce sont les renseignements
faux que lui transmettent ses reconnaissances, soit
par empêchement réel soit par négligence, soit par
poltronnerie. Rion ne dispos. à l'irrésolution comme
les renseignements contradictoires, et c'est pourquoi
à la guerre il faut s'habituer à voir juste.
Mille autres incidents, mille petites causes diffi-
ciles énumérer, mais que le lecteur devinera en lui
citant, par exemple, les causes atmosphériques,
ainsi que le manque de souliers qui peut retarder
une marche, constituent un énorme frottement par
suite duquel en reste toujoursloin du résultat désiré.
Lu volonté énergique d'un esprit impérieux peut seule
Je vaincre, et encore faut-il que cet esprit impérieux
possède 1 expérience de la guerre et le tact m.i ni,
12 COMMEimiRE»
résulte, afin de savoir toujours décider et agir con-
venablement dans un milieu pMn d'une infinité de
petits détails,
Ces causes de frottement disparaissent au surplus
presque toutes quand l'armée a l'habitude de la
guerre. En temps de paix on ne peut que les atté-
nuer, au moyen de grandes manoeuvres et en pla-
çant, dans les rangs des troupes, des officiers étran-
gers ou nationaux ayant fait la guerre dans les con-
trées voisines.
Commentaire.
1. Clausewitz débute par considérer la guerre
comme un duel grandiose, comme « un acte de la
force ayant pour but de contraindre un adversaire it
accomplir notre volonté. » Il me semble que « pour
-ne pas donner une définition de publiciste, » il étend
beaucoup trop ce que l'on peut entendre par com-
bat singulier. Car le duel n'a point absolument pour
but d'amener quelqu'un ù faire ce que nous voulons,
si ce n'est quand co quelqu'un nous a insulté, et
que nous Itti demandons un mi ressemait une rc<<
suit cuwiwitx. 13
paration, Ainsi, un créancier, pour se faire solder
par son débiteur, ne l'appellera pas en duel; s'il le
faisait, l'opinion publique le réprouverait, et d'aU.
leurs ce serait un moyen maladroit, car, s'il tuait son
débiteur, il annulerait probablement du coup sa
créance, et, si son débiteur le tuait, il éprouverait
un dommage plus grand que celui de n'être pas
payé. Dans cette hypothèse d'une dette, les choses
ne se passent plus, entre deux gouvernements, comme
entre deux particuliers, et le non-paiement d'une
créance longtemps réclamée peut donner lieu ù une
déclaration de guerre de la part de la puissance ré-
clamante; comme preuve il nous suffit de rappeler
la conduite brutale tenue en vis-à-vis de la
Grèce, par le ministre dirigeant de l'Angleterre,
lord Puîmèrston. Je trouve, entre le duel et la
guerre une autre différence essentielle, c'est que le
duel a toujours une très-petite durée il forme, pour
ainsi dire, la dernière et la plus violente secousse
d'une convulsion morale, d'une fureur plus ou
moins motivée. Or, j'ai beau me creuser l'esprit, je
ne vois pas une seule guerre se terminant d'un seul
coup, comme le duel ordinaire; bien entendu que
je mets ici entièrement à part la campagne des
Français en Belgique, en 1832, campagne exception-
nelle qui ne se compose que d'un siège, et que l'on
peut presque baptiser du nom de guerre de con-
vention.
2. 1,'usage de la force, remarque l'auteur, « est
H COMMENTAIRES
accompagné do quelques restrictions insignifiantes,
méritant peine d'être mentionnées, et qui se sont
établies spontanément sous la désignation de droit
des gens, Elles no sont pas de nature à en affaiblir
essentiellement V énergie, » Voilà une assertion à faire
bondit' tous les publicistes (1 ), de (irolius Marlem, et
pourtant, militairement parlant, elle est exacte. Au
début et il la tin de la guerre, le droit qui s'observe
entre les nations civilisées peut exercer tout son em-
pire, mais, au milieu de la lutte, quand les passions
sont déchaînées le plus fort a seul assez de pou-
tnons pour faire entendre sa voix. Les réclamations
du droit méconnu ont mince succès lorsqu'elles
émaneul du plus faible, et c'est pourquoi les protes-
talions ont toujours été l'arme des rois détrônés et
des peuples soumis. Il en sera encore longtemps
ainsi, Je sais que pour sauver l'honneur de leurs
théories, les publicistes établissent et reconnaissent
des violations du droit des gens elles sont nombreu-
ses et ont rarement nui il cclui qui s'en est rendu
coupable. Hnppclol1s, pour exemple, l'arrestation
au bourg d'Elbingerodo,(20 déc. 1 7 44) du duc de Bel-
lisle par ordre du roi d'Angleterre. Quelle consé-
quence lâcheuse est-il résulté pour les Anglais de
(I) Nous prenons ce mot dans sa signification véritable
d'écrivain politique. et non dans le sens actuel et dénaturé de
journaliste.
sur cmvsrwit?,
cette violation flagrante, puisque lo duc français,
outre qu'iïétaît prince du Saint-Empire, se trouvait
revêtu du caractère sacré d'ambassadeur? Unique-
ment après la guerre, qui n'en a pas moins continué,
de rendre, contraints par la victoire de Fontenoy, la
liberté v leur illustro et redoutable prisonnier.
L'assertion attentatoire il la valeur du droit des gens,
dont nous venons de parler, indiquerait, si l'ou-
\'l'age dont nous nous occupons était anonyme, qu'il
a été rédigé par un militaire.
o. Nous lisons à la lluge 5 du tome I", un passage
qui -iv.érito que nous nous y arrêtions le voici
« Des esprits philanthropiques pourraient concevoir
l'existence de quelque méthode artificielle pour dés-
armer ou terrasser un adversaire sans lui infliger
trop de "blessures et voir dans cette idée la vraie
tendance de la guerre. Quelque spécieuse qu'en soit
l'apparence, il importe de détruire cette erreur; car,
dans une chose aussi dangereuse que l'est la guerre,
ce sont précisément les erreurs résultant de Irl bonté
d'âme, qui sont les plus pernicieuses. » Ilion n'est
plus vrai. Si, pour épargner le sang de ses soldats,
un général manque les occasions favorables de dé-
truirc son adversaire, il éternise la guerre et fait
tuer, en détail, hlus des siens qu'il ne l'eut fait dans
un coup hardi quant à l'adversaire, dans le cas où
il doit être vaincu, il vaut encore mieux qu'il le soit
promptement, car, pour arriver au même résultat, il
souffrira moins longtemps. Ainsi, dans l'intérêt des
t6 GOMWWTAIIIRS
deux partis, Ja guerre doit être conduite avec éner-
gie et rapidité osons même le dire, elle doit être
sanglante en tant qu'elle doit chercher à frapper
des coups décisifs. D'ailleurs le général qui, pour
complaire à la philanthropie, ménagerait l'ennemi,
exposerait évidemment ses soldats à de plus graves
dangers et ce serait alors une singulière bonté
d'âme puisqu'elle sacrifierait les siens pour conser-
ver l'ennemi. A la guerre, il faut tendre l'emploi
des forces à l'extrême, il faut terrasser comme avec
une massue et frapper coup sur coup sans donner à
l'ennemi le temps de se reconnaître voyez la con-
duite de Bonaparte, en dans sa belle campa-
gne d'Italie; il ne ménage ni les Autrichiens ni les
Français, et il remporte d'éclatantes victoires.
Les idées philanthropiques contre la guerre ont eu
depuis quelques années, un grand succès; il y a eu
des croisades contre l'inhumanité du glaive, des
hymnes entonnées à la paix croisades et hymnes
dont le pauvre soldat se trouvait toujours la victime.
Citons un exemple un ingénieur des l'onts-et-
Chaussées, M. Krantz, écrivait, en dans son
Étude sur l'application de l'armée aux travaux d'u-
tilité publique Laissons marcher le temps, et le
Dieu des armées deviendra le Dieu de la paix et de
l'harmonie. Aü train dont vont les idées, tôt siècle
_suffira peut-être à ce changement. » Aujourd'hui,
en l'écrivain philanthrope a sans doute vu ses
idées se modifier au cours des événements, mais, en
WR OUl'»RW|TX.
<WI.MEXT.MRKS gfft aAWWlT)!. g
1847, il commençait il être do bon goût de déblaté-
rercoïrire la guerre et contre l'armée, Les insinua-
tions do M. Krailtz ne restèrent pas sans réponse
dans la presse militaire, Dans son numéro du mois
de novembre le Journal des Sciences militai-
res répondit à la phrase pacifique précédemment ci-
tée « Voilà, certes, de belles et nobles paroles qui
dénotent un profond amour de l'humanité; mais,
sont-elles vraies ? Nous les croyons plutôt frappées
ait coin de l'imagination, Oui, nous l'espérons, la
guerre ira en diminuant à mesure que la civilisation
se perfectionnera, à mesure que les relations de
peuple ù peuple deviendront plus intimes. Nous pen-
sons aussi que la guerre se simplifiera qu'une ou
deux batailles suffiront, un jour, pour terminer les
luttes et ce sera déjà un beau résultat. Mais, pour
arriver là, il faut au moins dix siècles à l'humanité,
dix siècles exempts de commotions dix siècles de
travaux pacifiques et de rivalités industrielles » Je
puis rappeler ce passage d'un compte rendu déjà
oublié, compte rendu dont je suis l'auteur et que
j'ai signé, parce qu'il répondait avec assez de justesse,
et cela quelques mois avant la révolution de
aux aberrations d'une école fantaisiste et sociétaire,
dont les utopies mal digérées ont fait depuis tant de
mal. Ce sont ces utopies du fouriérisme et d'autres
sectes socialistes, qui ont amené Ies récentes cammo*
tions politiques, dont le plus clair résultat a été d'é-
loigner pour longtemps l'ère pacifiques, rêvée nar
iB
leurs écrivains î Après la chute de Louis-J'lû-
lippe, les tendances pacifiques do notre société se
sont formulées plus hautement encore, à tel point
que plusieurs Congrès dc la paix se sont réunis en
Kurope; le mot congrès sent un peu l'ambition, car,
en général, on se réunit en congrès pour partager
les fruits de la victoire, mais les pacificateurs entre-
prenaient eux-mêmes une guerre. contre les ar-
niées, On a vu depuis combien elles étaient néces-
saires au maintien «le la paix à l'intérieur et com-
ment, sous ce rapport, elles comprenaient les ten-
dances pacifiques de notre époque mieux que plu-
sieurs membres du congrès de ta paix mais laissons
ces désolantes doctrine de désarmement général
qui présentent un grand danger et concluons, avec
M. Michel Chevalier dans ses leçons au Collège de
France à la permanence de la guerre.
4. La guerre est un jeu et non un calcul absolu,
mathématique le possible, le probable, le bonheur
et le malheur s'y rencontrent. Et précisément
cause de cette incertitude, la lutte guerrière séduit
et attire l'esprit humain il y a de la justesse et de
la profondeur dans cet aperçu de Clausewitz. Oui,
l'homme, cn raison de sa nature et de son organisa-
tjon* se complaît au ballottement des chances l'in-
connu le flatte et le délecte; à sa recherche il semble
grandir. Qui de nous ne l'a éprouvé qui de nous
n'a voulu, pour sortir, ou tout au moins pour s'é-
chapper momentanément de la monotonie de !'cxi-
sir cuvtwm, t9
stonee, arrachera la nature quelques-uns de tes se-
croîs et découvrir l'une de ses belles lois, et n'a
même alors déployé dans ses travaux une volonté
ardente. Nous devons il ce sentiment inné du coeur
humain presque tous les progrès des sciences nous
lui devons aussi les beaux faits d'armes, les rapides
campagnes, 1/amour du nouveau, de l'inconnu, le
désir de le connattre en le forçant à décider son être,
plussent, en effet, les chefs militaires à se renseigne
sur l'adversaire, à l'utleiudre, à t'attaquer, et a
créer ainsi des événements par leur initiative. Les
Rônéraux en chef écrivent de la sorte les premiers
rhfstoire contemporaine. Voilà, ce me semble, la
conséquence réelle de l'attrait que possède pour
nous, faibles mortels, le hasard et cette consé-
quence, Clausewits la laisse trop voilée. Ajoutons que
le rapprochement qui précède, entre la manière
dont les sciences progressent et celle dont se déve-
loppo la guerre, offre plus d'exactitude que le lecteur
pourrait ôtre tente de lui en accorder au premier
abord car l'art ou la science de la guerre se modi-
fie aussi avec le cours des événements, là aussi il y a
changement et souvent même progrès, là surtout il
y a expérimentation précieuse puisque, pour la
science gucrrifrc, la paix annule toute possibilité
d'acquérir de l'expérience. Ici l'auteur énonce que
cet aurait que ie hasard possède pour l'homme, con-
stitue une force morale dont la théorie doit tenir
compte. Sans doute, mais j'aurais voulu le voir 1
joindre un autre attrait bien plus important ÎViï-
Irait du danger. Dans toutes les organisations viri-
jument constituées, cet attrait est incontestable son
origine, sa base philosophique va le démontrer. Dès
qu'il sent sa force, l'homme n'aspire qu'à quitter
le foyer paternel pour l'exercer, pour on tirer parti
c'est l'oiseau grandi délaissant le nid où il fut nourri
pour voler de ses propres ailes. A cet instinct d'es-
sayer sa puissance individuelle, appartient le désir et
l'ambition de la prouver, d'en faire même parade
aux yeux de tous. Or, nulle occasion n'est meilleure
pour donner carrière à cette ardeur de distinction,
qu'un danger notoire, public, qu'un danger grave,
6érieux, et, par cela même, glorieux à surmonter.
Ainsi utiliser noblement sa force et illustrer son
nom, voilà les deux nrobiles qui font aimer le dan-
ger cette disposition du cœur de l'homme constitue
une autre force morale, très-utile quand on sait la
diriger, et que la théorie ne peut, par conséquent,
négliger. L'attrait du danger tient du reste aussi à
une autre faculté de notre âme, ù l'imagination,
dont nous constaterons plusieurs fois l'influence sur
les choses do la guerre dans le cours de ces Cow-
mentaires,
6. Clauscwitz considère ensuite la guerre, non
comme une chose indépendante (sic), mais comme
un instrument un autre point de vue
serait, selon lui, en opposition avec toute l'histoire
SUR Il
son observation, Fresque tous les peuples, depuis
l'origine du monde jusqu'à nos jours, n'ont combattu
que pour obtonir la paix et la possibilité do s'admi-
nistrer le peuple romain seul a fait exception en
ce sens qu'il s'administrait pour combattre, lu guerre
étant son but son moyen do gouvernement, de
sorte que, pour lui, la politique devenait un instru-
ment militairc. En faisant appel à ses souvenirs clas-
siques, chacun prendra conviction de notre asser-
tion à l'égard des Romains qui augmentaient les dis-
cordes civiles chez les peuples qu'ils voulaient atta-
que et conquérir, qui disposaient l'un des partis on
leur faveuT, en un mot, qui mettaient en œuvre ce
précepte hanal mais toujours vrai, malgré les soi-
disants progrès des sociétés modernes diviser pour
régner. Do nos jours assurément !a guerre est un
instrument politique; les rois s'en servent pour ap-
puyer leurs négociations, pour exiger réparation de
dommages ou injures, exemples: GliarlesX, en
contre le dey d'Alger, Louis-Philippe, en
contre l'empereur du Maroc ils s'en servent pour
prendre des garanties, exemple Louis-Philippe, en
f832, quand il fit occuper Ancône, ou pour recon-
stituer un peuple, comme le firent, sous la Restau-
ration, la France, la Russie et l'Angleterre, il l'égard
de la Grèce ils s'en servent aussi pour rétablir un
souverain sur son trône, exemple Louis-Napoléon,
en en faveur de SaSainteté Pie IX. Nous pour-
rions multiplier ces exemples. Observons plutôt que
il
la guerre cessera quelquefois de pouvoir s'intituler
instrument politique ainsi, quand elle naîtra d'un
mouvement passionné et irrésistible des masses, d'uu
élan national, qu'elle se déchaînera ù l'aveugle et
amènera des résultats contraires aux intérêts politi-
ques et que cependant l'esprit public s'entêtera à la
.continuer, position dans laquelle se trouva la Prusse,
en 1800. Revenons au cas le plus ordinaire, 1 iL
celui où la guerre est réellement uu instrument
politique, comme le confirme l'histoire de tous les
pays et de tous les temps. Cette confirmation, mct-
tant la guerre au premier rang dans les tableaux his-
toriques, contrariait singulièrement un écrivain cru-
dit, M. ilonleil, auteur de l'Histoire des Français
des divers états* Ennemi déclaré de ce nu'il baptise
du nom ù' histoire-bataille il a pour les
cinq derniers siècles de l'histoire de France, une
histoire de chaque état, y compris celle de l'état mi-
litaire, et, en exagérant sou système, n'a produit
qu'un livre d'érudition, d'une lecture difficile pour
la masse du public, livrc qui ne remplacera jamais
les histoires composées à la manière classique et vul-
gaire, qui surtout ne sera jamais la véritable histoire
nationale, comme son éditeur a osé le dire, car
l'épée française pesa toujours trop énergiquement
dans lu balancé du monde pour que l'histoire de
France néglige le récit de nos immortelles campa-
gnes. Pourtant, nous le confessons avec plaisir, les
recherches de M. Monte'! indiquent à nos historiens
SCK CI4VMWIT*. 13
futurs quelques pages à ajouter sur les transforma-
tions successîves de nos arts et métiers,
0. D'après la conception abstraite, dans la lutte le
plus fort devrait toujours l'emporter; et comme on
liait qu'il a existé de longues guerres entre des puis-
sances très-inégales on voit par cela seul que la
guerre réelle s'écarte beaucoup de son primitif idéal,
Mais comment le faible peut-il résister au fort, coin-
ment parvient-il à compenser son infériorité ? Évi-
demment au moyen des ressources et dos combinai-
sons offertes par l'art militaire. Parmi ces ressources
Cluusewitz recommande surtout celle qui consiste il
fatiguer l'adversaire parce qu'en prolongeant par
son habileté la durée de la lutte, on amène pour l'en-
nemi unudiflicultô sans cesse renaissante sur laquelle
il ne comptait pas, difficulté qui lui donne a réilé-
chir et lui démontre qu'il n'est pas aussi fort qu'il
le croyait « Frédéric le Grand, observe-t-il, n'au-
rait jamais, duns la guerre de Sept Ans, pu réussir
ù renverser la monarchie autrichienne et s'il l'uvait
tenté dans le sens d'un Chartes XII, il se serait perdu
infailliblement. Mais lorsque l'emploi judicieux qu'il
fit d'une sage économie de ses forces, eut montré
pendant sept ans aux puissances coalisées contre lui,
qu'elles seraient entraînées dans une dépense de
moyens bien supérieure ce qu'elles s'étaient ima-
giné, elles conclurent la paix. » Dans cette appré-
ciation, assez justement touchée, de la méthode et du
faire de Frédéric II, il manque cependant une faco.;
24 COMMENTAIRES
c'est duc ce monarque s'épuisa lui-même dans la
sans certaines circonstances heureuses qui accom-
pagnent presque toujours la jeunesse et l'âge mûr.
Mieux que personne il appréciait la port de la for-
tuue dans sa carrière de conquérant et de roi; rien
ne le prouve plus que la prudente conduite qu'il tint
en 1778 dans son invasion des états de l'Autriche à
cause des prétentions de cette puissance sur la Ba-
vière, invasion qui ne comprend que des marches
savantes et des négociations continues. Le vieux phi-
losophe de Sans-Souci ne voulait nullement com-
promettre sa gloire, et se défiait de la fortune qui,
en sa qualité de femme, sourit peu aux guerriers
dont l'âge a glacé le sang dans les veines.
forment un moyen de vaincre la volonté de l'ennemi.
Clausewitz le reconnaît. Il considère aussi le cas où,
le combat étant offert, le plus faible se retire; il n'y
a point alors de lutte, et les forces se comparent au
lieu de se mesurer. Mais il semble pencher à croire
que le plus faible seul évite la lutte, comme si fré-
quemment le plus fort ne refusait pas l'engagement
pour laisser l'adversaire s'user à force de marches et
de campements incommodes et mal approvisionnés.
Il blâme cette conduite du plus fort sans la mention-
ner expressément, car, après avoir rappelé combien
l'histoire présente de campagnes entières sans com-
toat réel, il ajoute « Quant à la question de savoir
SUR .CUUMWITK.
combien de fois le choix de la solution non san-
glante était rationnel, c'est-à-dire sans contradiction
intime, et jusqu'à quel point certaines réputations
que cela concerne pourraient supporter l'exrmen de
la critique, c'est ce que nous n'examinerons pas,
Notre but n'a été que de faire voir la possibilité d'une
telle marche des événements. » Ce passage alambi-
qué peut vouloir dire beaucoup de choses; mais
comme nous n'avons ni l'habitude ni l'intention spé-
ciale de torturer le sens ou l'intention dont les mots
sont susceptibles, d'après un arrangement plus ou
moins tortueux, nous nous bornerons à faire une ré-
serve, a savoir que, si l'auteur a prétendu attaquer
ici la méthode de guerre du maréchal de Turenne,
de ce guerrier éminent dont le talent progressa sans
cesse avec les années, nous protestons formellement
contre une allégation inexacte qui, par son impor-
tance, eût mérité des développements. Nous aurons
sans doute occasion de parler encore de Turenne,
quand nous examinerons le sixième livre de cette
oeuvre, lequel livre traite de la défensive.
8. En traitait du génie de la guerre, le général
Charles de Clausewitz remarque qu'il dépend de la
civilisation. « On comprendra facilement, dit-il, que
les peuples civilisés peuvent aussi, comme les peuples
primitifs et belliqueux, renfermer des tendances plus
ou moins développées dans le sens de la guerre, et
plus elles le sont, plus on trouvera fréquemment dans
leurs armées l'esprit de la guerre, même chez les
26 C0MMRNTAIRE8
individus, Comme cela coïncide dans co cas avec le
degré supérieur de culture intellectuelle, on voit
toujours accomplir par ces nations les plus brillants
faits de guerre. Les Romains et les Français cn soit
des exemples. llais les plus grands noms do ces na-
tions, et de toutes les autres devenues célèbres par la
guerre, appartienent aux époques d'une civilisation
déjà avancée. » Nous croyons que Chartes-Marte!, un
des plus illustres guerriers de la France, dont les ta-
lents militaires n'ont jamais, faute de documents
circonstanciés, été nettement et avantageusement
mis en relief, fait exception à cette opinion de l'au-
tour, car ies Francs de son époque ne connaissaient
guère plus les bienfaits de la civilisation que ceux de
Clovis. Mais ne chicanons pas une idée qui prise à
un point de .vue général, a de la justesse, Remar-
quons seulement, et ce n'est point inutile à cette
époque, que Clausewitz., dont l'avis a du poids, ne
regarde point la civilisation comme une influence
destructive pour l'esprit militaire,. Dès lors ii n'est
plus nécessaire pour une nation qui tient ü conserver
cet esprit d'où dépend sa force, de rétrograder vers
une demi-barbarie en reniant plusieurs siècles d'élé-
gance, d'esprit et de talent, comme l'ont récemment
presque proposé des folliculaires dangereux pur leur
amour exclusif de la littérature bàtarde et des insti-
tutions égoïstes du moyen Age. Il y a plus; la mol-
lesse et la volupté abattent l'intelligence et le génie
du chef d'une armée, mais diminuent à peine le mé-
SUR CUtSEWIïZ. 27
rite des officiera en sous-ordre témoin le règne do
Louis XV, ou les efféminé» jeunes seigneurs quittaient
joyuusement le boudoir embaume de leurs volup-
tueuse* maîtresses, afin d'aller vertement tirer l'épéo
pour le roi et pour la France, pour aller (disons le,
puisqu'ils l'ont bien prouve) se faire tuer avec un ad-
mirable courage digne assurément d'un meilleur sort,
si le maréchal de Saxe avait pu être dignement rem-
placé à la tète do nos armées. L'auteur, nous ve-
nons do le voir, cite tes Humains et les Français,
comme occupant le premier rang parmi les nations
guerrières de renom nous rappellerons à ce propos
que presque tous tes peuples sous un chef do taluut,
sous un homme de génie, deviennent réellement mi-
litaires et remportent de brillants succès. L'influence
d'un pareil homme est incalculable sa présence
donne souvent la prééminence it sa patrie c'est
ainsi que Chartes-Quint la donna il l'Espagne»,
Gustave-Adolphe ta Suède Frédéric l'Unique à la
Prusse, c'est ainsi que Chnrlcmugnc LouisXlV et
Napoléon la donnèrent il la France.
9. L'intelligence est la première qualité désirable
dans un guerrier, car dans la majeure partie des cas
elle donne le succès. L'opinion du monde sur ce
sujet constitue une grosse erreur on considère ordi-
nairement le militaire courageux comme ayant l'es-
prit simple, niellant ainsi en opposition sa bravoure
et son esprit. «L'antithèse, observe Clausewitz, ne
manque pas tout à fait de justesse, seulement il n'en
découle pas que la valeur du militaire no consiste que
dans son courage, et qu'il üa faille pas une aptitude
et une vigueur intellectuelle spéciale pour n'être que
ce qu'on appelle une bonne épée. » L'observation
concerne principalement les grades supérieurs qui
forment, par rapport aux grades inférieurs, une zone
distincte de capacités. Cela est tellement vrai que
certains officiers jugés ordinaires tant qu'ils occu-
pent les bas grades, se révèlent et se montrent tout
autres une fois les premiers échelons franchis alors
ils marchent a pas de géant et semblent sauter d'un
bond à la tète des années. C'est dela sorte que se sont
produits les nombreux généraux française da mérite
enfantés par les guerres de la Révolution, généraux
improvisés et pourtant au niveau de leur tache, non
point n cause de leur courage, mais a cause de leur
intelligencc, Atancay devenant en quatorze mois,
de capitaine général en chef (1), me semble l'exem-
ple le plus confirmé de ce fait remarquable; on peut
même dire en sa faveu'1 qu'il ignorait ses propres
talents, ou tout au s'en défiait, puisqu'il écr ivit
pour refuser le grade de général en chef que Carnot
le força d'accepter, montrant ainsi que, même chez
les guerriers, la modestie indique souvent le talent.
Cette priorité de l'intelligencc sur les autres qua-
(1) Promu clief de bataillon le 26 juin IT'.K), il fut nommé
général en chef le 17 août 17!).I.
I
dur cuvmmi, 29
lités nécessaires un chef militaire, ne saurait être
trop proclamée, puisque c'est en la perdant de vue
et en donnant le commandement suprême à des géné-
raux ineptes que les gouvernements ont à toutes les
époques sacrifié leurs soldats et compromis le salut
de la patrie. L'intelligence gouverne le monde; ce
propos a été souvent répété: elle gouverne aussi la
guerre. La loi qui régit actuellement en France l'a-
vaucement, celle du 14 avril 1832, reconnaît cette
vérité quand elle donne uniquement au choix tous
les grades supérieurs à celui de chef do bataillon
tandis que la précédente loi sur l'avancement, celle
du 10 mars 1818, permettait encore d'arriver à l'an-
cienneté au grade de lieutenant-colonel. En par-
tant de l'intelligence comme vertu militaire nous
devons mentionner, avec l'auteur, outre l'intelligence
du cerveau, deux autres sortes d'intelligence, Y intel-
ligence de l'œil, ou la perfection du coupd'tdl, qui
donne la résolution et l'intelligence topographique
qui ne dépend pas seulement de la vue, mais encore
do la faculté de se figurer en imagination le terrain
en relief. A ces deux sortes d'intelligences Clausewitz
aurait dû en joindre une troisième, l'intelligence des
hommes, indispensable au commandement. Deviner
les hommes apprécier leur caractère, scruter leurs
faiblesses, savoir tirer parti de leurs défauts mémc,
paralysc,r leurs rivalités, comprimer certaines de leurs
passions pour donner plus de ressort à d'autres, leur
faire approuver les mesures prises, enflammer quel-
30 f,OMMRNTAIRe«
quefois leur enthousiasme pour activer leur dévoue-
mont, tout cela constitue une intelligence spéciale,
ün art particulier et rare qui dénote un homme supé-
rieur et qui fait les grands généraux. Pour qui connatt
les hommes, pour qui sait prendre sur eux de i'in-
fluence, la partie morale de la guerre ne reste plus
un dédale, un labyrinthe inextricable il voit clair là
où tout reste obscurité pour les autres il diminue
les frottements, il marches au lieu de s'arrêter, il com-
bat et il vainc même dans des circonstances défavo-
rables. Mais cette intelligence des hommes, cet art
de se faire aimer du soldat, malgré une sévérité rude
dans l'application des châtiments nécessaires au main-
tien deladiscipline, demandent un tact qui n'est donné
qu'aux natures d'élite.
Un mot sur la définition donnée par l'auteur
pour rame forte « Une âme forte, dit-il, n'est pas
celle qui est seulement susceptible de fortes émotions,
mais bien celle qui conserve son équilibre malgré ies
plus fortes émotions, de sorte que, nonobstant la tem-
pête renfermée dans leur sein, l'intelligence et la
conviction conservent toute la délicatesse de leur jeu,
semblables il l'aiguille de la boussole sur le navire
ballotté par une mer furieuse.n Cette définition s'ap-
plique au général en chef, surtout au milieu d'une
bataille, parce que pour voir juste, malgré les péri-
péties de la lutte, son Ame doit rester en équilibre.
Mais envisagée d'une manière général, comme l'au-
teur semble le faire, la force d'âme exige-t-elle tou-
$Va CUVSBWTO, 31
jours cet équilibre ? Ainsi le guerrier qui se dévoue
pour sauver les siens, comme par exemple le che-
valier d'Aqsas, ainsi le marin qui fait aauter son bâti-
ment pour ne pas se rendre, comme Bisaon, ainsi
le médecin qui s'inocule la peste comme Larrmj, a-t-il
besoin de l'équilibre de l'âme, et une forte émotion
même passagère ne peut-elle pas le porter à son acte
héroïque? D'Assis et Bisson n'auront-ils pas proba-
blement agi sous le feu de l'indignation causée par
une proposition offensante, celle d'agir lâchement,
le premier en se taisant, et le second en amenant son
pavillon? L'exploit de Lurrey semble exiger plus de
cnlme, plus d'équilibre dans l'àme, et cependant qui
oserait dire qu'il n'eut point pour guide une surexci-
tation produite par la douleur de voir les pestiférés
aggraver Teur mal par les terreurs de leur imagina-
tion frappée? Tous trois ont pourtant montré une
grande force d'âme.
il. Nous ne pouvons encore laisser passer sans
observation i'alinéa suivant. « On n'accorde pas à
Chanles XII la qualification de grand génie, parce
qu'il n'a pas su soumettre l'action de ses armes il la
sagesse et à la haute politique, et se procurer ainsi
des résultats éclatants. On ue l'accorde pas non plus
il Henri IV, parce qu'il n'a pas vécu assez longtemps,
pour mettre son activité militaire en rapport avec les
intérêts de plusieurs États, et s'essayer dans cette
région, où un noble cœur et un caractère chevaleres-
que no peuvent avoir sur l'adversaire la même in-
itf. COMIUNTAIRI»
fluonee que dans la rédueiion dos factions. » Il est
vrai, Henri IV, abattu parte couteau de Havaillac, ne
put entreprendre la guerre qu'il avait projetée con-
tre la maison d'Autriche, et déployer ainsi dans tout
leur jour ses talents militaires; l'écrivain militaire
ne peut que le regretter. Mais il existe, comme guer-
riers, une énorme différence entre Charles XII et
Henri IV, différence d'autant plus essentielle à noter
qu'en les accolant l'un à l'autre dans sa remar-
que, l'auteur prussien semble vouloir les assimiler.
Chartes XII déploya un magnifique courage, mais il
manqua souvent de réflexion et presque toujours de
ligne de conduite son entêtement le perdit et ruina
la Suède en hommes, en provinces et en influence.
Henri IV, au contraire, cachait, sous une apparence
enjouée, de la profondeur politique et le génie de la
guerre ses campagnes firent progresser l'art mili-
taire malgré les plaies des guerres civiles, il donna,
par une sage administration, du bonheur ù la France.
chattes XII ne mérite que l'épithète d'homme extra-
ordinaire, Henri IV fut justement baptisé du nom de
Grand. Au surplus, depuis la mort de Clausewitz, de
nombreuses publications historiques, au premier
rang desquelles il faut placer celle de ses Lettres ont
mieux fait apprécier le chef de la dynastie des Bour-
bons. Son génie politique est aujourd'hui admis;
quant à son génie militaire, les écrivains militaires
de la France le proclament, et il est probable que,
malgré l'opinion de Clausewitz, quelque œuvre nou-
wn r.MPSRwms, 33
«jr mmwiT*.
voile le mettra prochainement dans tout IOn jour.
12, Nous avons parlé dans notre analyse de ce
premier livre des frottements qui paralysent la mar-
che de la guerre et la volonté du général en chef,
On ne trouve aucune mention de ces frottements
dans les relations do campagne et dans l'histoire.
A cela il existe plusieurs motifs. Ces frottements sont
de doux sortes; tantôt ce sont des ordres contradic-
toires, des retards causés par rivalité, des change-
ments d'influence, ou d'autres causes politiques
qu'il convient de celer; tantôt ce sont des conseils
de guerres, des enlèvements de dépêches, des indé-
cisions de la part des généraux, du découragement
parmi les troupes, ou d'autres causes militaires dont
la divulgation serait uuisible en indiquant le côté
faible par où l'on pourrait être battu. D'une part
comte de l'autre il y a intérêt majeur il supprimer
aux yeux du vulgaire ce monstrueux échafaudage
d'obstacles, de même qu'on lui dissimule également
l'échafaudage des moyens employés pour arriver au
but. Aussi l'histoire des guerres, comme les rela-
tions officielles qui en forment la base, présente-
t-elle une grande simplicité; l'individu qui la lit ne
soupçonne pas la peine inouïe que telle opération
a pu donner au général en chef, car ce qui parait
facile comme résultat a le plus souvent été d'une
exécution pénible. De la pour les esprits superficiels,
cette banale opinion que la conduite de la guerre
constitue une fonction aisée pour l'accomplissement
de laquelle il suffit d'avoir un pou d'habitude et un
peu d'audace. Aussi j'ai lu avec plaisir dans l'ouvrage
dont je m'occupe a C'est plutôt aux esprits qui
examinent qu'à ceux qui crient, plutôt il ceux qui
embrassent l'ensemble qu'à ceux qui n'en poursui-
vent qu'une partie, et entiu plutôt aux têtes froides
qu'aux tçlcs chaudes, que nous voudrions voir cou-
lier le salut de nos frères et de nos enfants, l'hon-
neur et la sûreté de la patrie. » Clauses ilz avait fait
la guerre; son avis mérite donc attention quand il
énonce impropres au commandement des armées les
officiers bru j an!» les ( mineurs de tous ceux
en un mot qui prétendent que lit réflexion offre peu
d'utilité pour les chefs militaires. La suppression
de l'échafaudage des obstacles et des moyens dans
les rotations de guerres, n'est autre chose que l'imi-
tation de la conduite d'un architecte qui vient d'a-
chever de construire une maison et qui, pour la
montrer dans toute sa beauté, jette il bas les étais
qui lui ont servi à l'élever ou bien encore l'imita-
tion du dernier travail de l'auteur d'un ouvrage, qui
supprime, avant de le livrer ù l'impression, les guil-
lemets indicateurs de passages copiés et les renvois)
rappelant les idées empruntées. On le voit, la guerre
a des procédés analogues ceux de l'architecture et
de ia littérature.
srn 35
LIVRE il,
De lit Théorie de lu g uetv*.
L'art de la guerre ne peut se mieux nommer que
conduite de la guerre; cette conduite consiste à
coordonner et à diriger la lutte armée. Il y a dans la
lutte deux fonctions distinctes l'une qui dispose et
dirigc l'action dans les combats, l'autre qui les ratta~
clic au but de la guerre la première est la tactiques
la seconde la stratégie. Toutes deux ne touchent que
par le combat aux choses transitoires, qui sont les
marches, les camps et les cantonnements; ceux-ci
deviennent tactiques ou stratégiques, suivant qu'ils
3G
se rapportent h la forme ou & la signification du
combat, Quant à l'entretien des troupes, la théorie
ne doit pas le considérer comme un service faisant
partie de son objet principal; elle s'emparera uni-
quement de ses résultats comme de iouic autre lion-
rrée dont elle a besoin. Parmi les branches de ce
service, l'administration des subsistances est celle
qui s'attache le plus intimement à la partie stratégi-
que de la guerre.
Dans l'origine l'art de la guerre ne s'occupait
que des choses matérielles de la guerre; ce fut l'é-
étude des événements militaires et l'accumulation
de nombreux faits d'expérience qui développèrent le
besoin d'une théorie. Les premiers essais de théorie
furent géométriques, adoptant, soit le principe de
la base, soit le principe des lignes intérieures ces
essais doivent être rejetés. Une théorie offre toujours
des difficultés quand les grandeurs d'origine morale
s'introduisent dans les considérations or, c'est le
cas il la guerre où l'action n'est jamais dirigée con-
tre la matière seule, mais toujours en même temps
contre les forces morales qui l'animent. Ces forces
morales, les nombreuses diversités de l'individualité
de l'esprit, et la grande incertitude de toutes les
données, rendent impossible une doctrine positive.
Heureusement il est plus facile de régler, par des
prescriptions, le plan et la conduite d'un combat
que l'emploi qui doit en être fail; en d'autres ter-
nies, il est plus l'acile de formuler une théorie pour
$va GLAWeWITt. 37
Ja tactique quoj>our la stratégie; de plus, la théorie
do la guerre doit être une étude et non une doctrine,
parce que son but véritable est de diriger le chef
dans ce qu'il fait pour so former lui-même, et non
de l'accompagner sur le champ de bataille. Sous ces
deux points de vue, une théorie satisfaisante de la
guerre devient possible pour la tactique, elle exa-
minera le but et le moyen; tandis que pour la straté-
gie, elle n'étudiera que les résultats de l'expérience,
de manière à rester plus pratique et à ne point en-
traver le génie. Le savoir nécessaire à un général en
chef se simplifie quand on réfléchit qu'il n'a pas be-
soin d'entrer avec détail dans les diverses connais-
sances relatives à la guerre; les contours généraux
de ces connaissances lui suffisent, et, ce qui Io
prouve, c'est que les grands hommes de guerre sont
rarement sortis de la classe des officiers savantes. Ce-
pendnnt ceux qui voudraient conclure de là que
toute théorie est inutile, fausseraient leur pensés
par exagération. « Aucune activité de l'esprit hu-
main, observe ici Clausewitz, n'est possible sans une
certaine richesse d'idées o», ces idées ne naissent
pas avec l'hommo;; il doit les acquérir pour la plu-
part, et elles constituent son savoir. Il s'agit donc
seulement de connaître de quel genre doivent être
ces idées, et nous croyons t'avoir déterminé, en di-
sant que, pour la guerre, elles doivent être dirigées
vers les choses auxquelles le chef d'armée a directe-
ment affaire. » Le savoir du chef d'armée doit s'infu-
38 C0MM1NTAWB8
ser dans son esprit, s'assimiler à sa vie; il faut, en
effet, qu'il porte ses formules avec lui, afin de puiser
instantanément en lui-même la décision convenable.
Cette vérité, l'auteur l'exprime en disant que le savoir
du chef militaire doit se changer en pouvoir.
La guerre n'est ni un art, ni une scieuce; c'est un
acte du commerce des hommes, c'est un conflit de
grands intérêts qui a une solution sanglante.
Tant qu'il n'existe pas une théorie passable de la
guerre, c'est-à-dire une étude rationnelle de la con-
duite de la guerre, chaque époque adopte une mé-
thode de guerre; les lieutenants de Frédéric le Grand
imitent son ordre de bataille oblique; ceux de Napo-
léon calquent ses attaques énergiques en masses con-
centrées, Il n'est ni possible, ni avantageux de bannir
entièrement la méthode, ou manière, de la conduite
de la guerre mais quand cette méthode survit aux
circonstances qui lui ont donné naissance, elle de-
vient funeste; la Prucse en a fait dans l'année 1800,
une crt'elle expérience. Par une critique lucide et
rationnelle la théorie doit s'efforcer de prévenir pa-
reille catastrophe.
Dans la guerre, comme dans la vie réelle, l'in-
fluence des vérités s'exerce plutôt par l'intermédiaire
de la critique que par la doctrine. La critique pour
être instructive doit se baser souvent sur les résultats
analytiques de la théorie dont les conclusions lui
serviront de points de repère. La critique examinera
les causés depuis le début jusqu'à la fin des opéra-
SUR cucsEWttz. 39
tiens, et prendra successivement différents points
de vue, suivant le degré d'avancement de ses recher-
ches elle n'appréciera pas seulement les moyens
réellement employés: elle indiquera ceux qui étaient
possibles et qui lui paraissent meilleurs et prouvera
leur supériorité. Dans son examen elle fera un fré-
quent appel à l'histoire militaire, car dans l'art de
la guerre l'expérience a plus de valeur que toute
vérité philosophique; toutefois la critique fera bien
d'éviter l'abus des citations historiques et de rejeter
tout étalage d'érudition. Elle n'appliquera pas à son
examen un système théorique partiel mais tzchera
d'avoir à elle un système complet; elle se placera
surtout en dehors de l'exagération due à la sympathie
ou à la haine, et ne prononcera éloge ou blâme que
d'un point de vue élevé.
L'art de la guerre s'appuie sur des connaissances
dues aux sciences d'observation; il est en quelque
sorte lui-même expérimental. C'est pourquoi les
exemples tirés de l'histoire ont pour lui une utilité
majeure. Ces exemples peuvent servir soit d'explica-
lion, soit d'crlpliccztion de la pensée, soit de consta-
tation delà possibilité d'un fait, soit de milieu pour
extraire une doctrine dans ce dernier cas ils ont be-
soin d'être exposés avec développement. En général,
lorsqu'il s'agit d'établir une opinion nouvelle ou dou-
teuse, un seul exemple convenablement détaillé
instruit plus que dix qu'on ne ferait qu'effleurer.
Parmi ces exemples, ceux empruntés à l'histoire œi=
40 COMMENTAIRES
litaire la plus moderne, possèdent le plus do portée.
Toute la guerre pourrait s'enseigner ainsi au moyen
d'exemples historiques.
Commentaire.
i. En examinant ce que l'on doit entendre par art
de la guerre, Clausewitz ne veut pas limiter la guerre
aux choses matérielles, et c'est pourquoi il blâme
vertement les définitions qui se basent exclusivement
sur la supériorité du nombre. Pour rappeler l'une
de ces définitions, citons celle que donne l'archiduc
Charles dans ses Principes de la grande guerre,
ouvrage dont j'ai publié la traduction en < L'art
de la guerre consiste dans l'art de réunir et d'em-
ployer un nombre supérieur de troupes sur le point
décisif.» Définir ainsi c'est,sui\ant Clausewitz, «poser
à la force des choses des limites tout à fait impuis-
santes. » Assurément si cette définition faisait abstrac-
tion expresse des autres conditions, et notamment des
conditions morales qui créent, elles aussi, le succès,
l'auteur prussien pourrait avoir raison; mais le laco-
nisme de la définition tient à ce que l'on sous-entend
si« cwisBwm. 41
évidemment après ces mots de réunir et cl'cm-
ployer, les mots suivants dans les circonstances
physiques et morales les plus favorables. Ne dit-on
pas d'un artisan qu'il sait fnire son métier pour ex-
primer qu'il y excelle? Et d'ailleurs, à moins d'étendre
la définition et de la noyer dans un déluge de circon-
locutions prudentes et pleines d'idées, je vois peu
de manières de plus nettement définir la guerre. La
définition du prince Charles possède aussi l'avantage
de la simplicité; elle est élémentaire, Les définitions
plus nourries, plus creusées, les définitions à l'alle-
mande, conviennent nlal aux jeunes intelligences;
il leur faut des définitions brèves et claires, qui ne
contiennent évidemment pas tous les cas, mais dont
les légers oublis se corrigentau fur et à mesure qu'elles
avancent dansle corps de science dont la définition
n'était que le portique. –A la définition du vain-
queur de Kehl (1790 ), je prie d'ailleurs le lecteur
d'opposer celle de Clausewitz « la guerre est un
duel grandiose u quc nous avons critiquée précédem-
nient (1); il verra par ce rapprochement qu'il est
plus facile de blâmer que de remplacer.
2. Clausewitz insiste sur ce que les grandeurs mo-
rales ne peuvent être négligées à la guerre. « On s'est
habitué dans la théorie, ajoute-t-il à considérer le
combat comme l'action abstraite de mesurer deux
Voyez notre Commentaire du livre I", n" 1.
C0MMBNTAIRB8
forces, sans avoir égard il aucune participation des
sentiments, C'est là une des mille erreurs que les
théoriciens commettent sciemment, parce qu'ils n'en
apprécient pas les conséquences. » Ici le traducteur,
M. le major Ncuens, intervient, et dit qu'il faut en»
tendre l'observation critique de l'auteur en ce sens
que les théoriciens « ont considéré deux forces mili-
taires opposées comme deux grandeurs absolues,
entièrement déterminées déjà avant l'engagement do
l'action, tandis que ces forces sont d'une nature es-
sentiellement variable, surtout à cause de l'élément
moral qu'elles contiennent, et grandissent ou dimi-
nuent dans l'action même et par l'effet de l'action.
Je me bornerai à demander à l'auteur et au traduc-
teur comment, au milieu de l'action, on appréciera
l'augmentation ou la diminution de l'élément moral
autrement que par une modification dans la grandeur
absolue? Ainsi par exemple, pendant le combat, une
embuscade débouche sur notre liane cette surprise
abat notre moral, mais la troupe qui sort de l'embus-
cade augmente la force absolue de notre adversaire,
et cette modification matérielle forme pour lui le
meilleur indice de notre modification morale. Ainsi
encore, quand on poursuit l'ennemi, on se trouve
dans une disposition morale avantageuse celle que
donne inévitablement la supériorité des armes, mais
cette disposition résulte aussi, comme la fuite de la
partie adverse, d'une diminution notable dans l'ef-
fectif de l'armée opposée. Il est vrai, une terreur
sur cuvsKwmt, 43
panique peut surgir subitement, sans perte consi-
dérable ôprouvôc antérieurement; eh bien, même
dans ce cas, il faut se défier de l'apparence, presque
toujours cette terreur se trouvant produite soit par
une perte réelle, soit par un grand danger susceptible
d'amener proinptemonl cette perte,
3. La guerre porte presque toujours sur des cir-
constances identiques, et au fond ses moyens sont à
peu près les mêmes, sauf les modifications apportées
par les progrès mécaniques des armes et par le génie
du général en chef. C'est pourquoi une doctrine posi-
tive, ou instruction sur la conduite à tenir en guerre,
doit être remplacée par une élude rationnelle. La
théorie de la guerre aura donc pour but de faciliter
et d'abréger cette étude en classant et en analysant
les résultats de l'expérience ci!(.- aidera à se former
soi-même général, elle guidera pour les applications
à faire sur le champ de bataille mais sans indiquer
a l'avance comment on y agita. Clausewitz assimile
sous ce rapport la théorie il un « sage précepteur qui
se borne à diriger et à faciliter le développement in-
tellectuel de son élève, et ne s'avise pas de vouloir
le mener en lisière pendant toute sa carrière. » De
la part d'un écrivain théorique J'aveu parait bon à
constater la théorie n'est plus pour lui une pana-
cée militaire universelle, infaillible; elle n'est qu'un
fil conducteur^, qu'un professeur expérimenté. Il re-
nonce à donner une formule algébrique procurant la
victoire il essaie de rendre ses idées compatibles avec
44 COMMENTAIRES
la pratique. Nous doutons cependant que son livre
convienne beaucoup à la nature d'esprit des militai-
res pratiques, point de vue sur lequel nous revien-
drons dans la conclusion qui terminera ces com-
mentaires.
4. Clausewitz. insiste avec raison sur ce point que
la stratégie ne doit tirer que de l'expérience ses sujets
d'étude. C'est là, en effet, une différence essentielle
entre elle et la tactique, cette dernière pouvant agir
à la manière géométrique, c'est-à-dire au moyen de
règles et de manœuvres déterminées à l'avance. Pour-
tant l'auteur- oublis, ce me semble une distinction
importante ce n'est pas uniquement de l'expérience
des faits militaires passés que la théorie tirera ses
données, c'est aussi de l'expérience du terrain dans
tout le pays où elle doit opérer. Quand, il l'égard de
la topographie du théâtre de la guerre, je me sers de
l'expression expérience, j'ai l'intention d'indiquer
que le chef d'une armée ne doit pas seulement con-
naître superficiellement la configuration du sol, mais
qu'il doit ou déjà y avoir combattu, ou l'avoir minu-
tieusement étudié, soit au moyen de cartes exactes,
soit au moyen de renseignements oraux ou écrits.
On ne saurait croire combien l'ignorance de la topo-
graphie d'un échiquier a fait manquer d'opérations
stratégiques.
5. L'art de la guerre est compliqué; il applique
la plus grande partie des connaissances humaines, il
se fonde sur des sciences spéciales. Soit connaissan-
on oapmwito, 45
cea, soit aciencea, le général en chef n'a besoin de
savoir les unes et les autres que dans leur ensemble
et leur corrélation il doit, de chacune d'elles, humer
ce qui lui semble clair, pratique, utilisable, butinant à
leur superficie comme l'abeille extrait des fleurs les
meilleurs sucs pour composer son miel. A ce sujet,
l'ouvrage dont nous nous occupons contient un remar-
quable passage que voici. « C'est ainsi seulement qu'on
peut expliquer comment on a pu voir si fréquemment
débuter avec succès dans les hauts grades, et môme
comme généraux en chef, des hommes dont les occu-
pations antérieures suivaient une direction tout à fait
différente. Cela explique aussi pourquoi, en général,
les chefs d'armée distingués ne sont jamais sortis de
la classe des officiers sachant beaucoup, ou même
savants, tandis qu'au contraire leur position anté-
rieure, ne peut, pour la plupart, leurfairc attribuer
une grande somme de savoir. C'est pourquoi l'on a
toujours regardécommedespédantsridiculesceuxqui
jugeaient nécessaire, ou seulement utile, à l'éduca-
tion d'un futur chef d'armée, de commencer par la
connaissances de tous lcs détails. Il n'est pus très-dif-
ficile de démontrer qu'une pareille marche ne ferait
que nuire, parce que l'vducation de l'esprit humain
se forme d'après les connaissances et l'ensemble des
idées qu'on lui communique. Les grandes choses
seules le conduiront au grand, lespetites l'amoin-
driront s'il ne les repousse au loin comme étrangères.»
Un esprit hostile verrait dans ce passage le style
46 GOMMKNTMRI»
officiel et la pensée obligée du professeur du prince
royal do Prusse, màis comme écrivain, Clausewitaw
trouve au-dessus de semblable insinuation. Son
opinion ne manque ni de justesse, ni d'à-propos. De
justesse parce que depuis 60 ans tes événements ont
mis en lumière une pléiade de généraux illustres pres-
que improvisés d'à-propos parce que la tête des
armées européennes regorge aujourd'hui de colonels
et de généraux qui ont trop longtemps pâli dans la
pratique des détails. Parmi ces généraux improvisés
figurent au premier rang Hoche et Soult; quant à
l'influence d'une connaissance trop minutieuse des
détails sur les chefs, je m'explique. Un général en
chef, quand il le voudrait, ne pourrait suffire à donner
lui-même tous les ordres nécessaires pour faire agir
une machine aussi compliquée qu'une armée; force
lui est donc de se borner à des ordres généraux et
de laisser à ses subordonnés le soin de donner tous
les ordres indispensables pour assurer l'exécution des
siens. Ainsi les détails lui échappent, et, s'il les con-
natt, il ne s'en pourra servir que comme moyen de
vérification. Or, avec la précipitation des événements
il la guerre cette vérification devient souvent illu-
soire. La connaissance des détails présente donc peu
d'utilité au chef d'armée. Elle peut d'ailleurs nuire
il la qualité de son esprits, tant la force d'habitude
nous enserre, en le rendant inapte aux vastes et ra-
pides conceptions de la grande tactique et de la stra-
tégie, ou même, sans aller jusque-là, en lui prenant
fti'i cuuMwm, 47
un temps précieux pendant lequel ses faculté! pour-
raient plus avantageusement s'exercer. C'est peur»
quoi un officier destiné au généralat ne doit pas sé-
journer trop longtemps dans les bas grades pour
qu'il ne s'habitue pas à voir tout de bas, d'un point
de vue mesquin, comme un général ne doit jamais
voir, et pendant qu'il y séjourne, il fera bien d'écar-
ter les petites choses, sinon cllcs l'amoindriront, sui-
vant l'expression raisonnable de Clausewitz. Do là,
dans les bonnes lois sur l'avancement, la disposition
qui permet de porter rapidement au choix d'un grade
il un autre, l'officier de mérite; ainsi, pur exemple, la
loî qui régit actuellement en France notre avance-
ment, n'exige que neuf années pour faire d'un capi-
taine un colonel. Si lc lecteur regrettait la part plus
grande d'avancement accordée à l'ancienneté dans la
loi antérieure, nous lui dirions avec lc comte de la
Roche-Aymon l'auteur du Traité sur les troupes
légères Toutes les armées étrangères qui ont com-
battu contre la France ont payé par des revers, sois-
ucnt ¡,/Ouïs (2), leur système d'avancement d l'ancien-
lacté presque absolue. On y comptait sur des vétérans,
et, au moment du danger, on ne trouva plus que des
(i) Rapport fait à la Chambre des Pairs au nom d'une com-
vcnccmcnt dans l'armée. Séance du i 3 janvier 1832.
(1) Allusion aux revers de la Prusse en

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