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Confidences à mon fiancé ; par Melle Emma B...

127 pages
Impr. de Martonne (Laval). 1868. B***, Emma. In-18.
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CONFIDENCES A MON FIANCÉ
I.AVAL. IMPRIMERIE A. MARTONNE.
CONFIDENCES
A MON FIANCÉ
PAR M'K Y. M M A IL.
CONFIDENCES
A MON FIANCÉ
1
Je me suis enfuie, Monsieur ; je vais mettre
deux cents lieues entre vous et moi. Ce n'est
pas que j'aie peur de vous, mais j'ai à vous faire
une longue confidence et je ne veux pas être
interrompue. Vous la lirez tout entière, en une
fois, et comme je ne serai pas là pour observer
votre physionomie, rien ne m'ôtera le courage
d'aller jusqu'au bout et de conter naïvement
ma simple histoire.
Quand vous aurez tout vu, quand vous aurez
réfléchi à ce que je suis, vous jugerez s'il y a
6
lieu d'en délibérer avec votre famille. Si alors
on m'adopte de bon coeur,. comme l'enfantée la
maison, je vous le dis en toute simplicité, je
prendrai l'express et j'irai embrasser les genoux
de votre père. Si non; eh bien 1 je ne vous re-
verrai plus, je resterai ce que je suis, votre
fiancée devant Dieu, et quel que soit mon sort
futur cette pensée l'embellira.
Je n'ai guère dormi, comme vous pensez. La
soirée d'hier m'est toujours présente. Je revois
l'étang, je suis assise sous le grand cèdre, je
vous sens près de moi, je vous écoute. Tant que
je vivrai, ce souvenir me sera cher. Le crépus-
cule doré ne voilera jamais des eaux tranquilles
sans évoquer votre image; jamais le vent d'au-
tomne ne murmurera dans les hautes branches,
jamais les feuilles rouges d'octobre ne s'épar-
pilleront autour de moi sans que je frissonne
de bonheur; jamais je ne regarderai sans m'at-
tendrir la planète rêveuse, la douce étoile du
berger, se coucher comme hier soir sur une
colline lointaine. Et quand je verrai passer un
brillant cavalier au regard fier, aux manières
aristocratiques, je dirai : Un fils des comtes et
des barons, un descendant des croisés a mis
saintement sa main dans la mienne : il m'a
suppliée de devenir sa femme.
Merci, Monsieur ! Si les êtres que j'ai tant
aimés et qui ne sont plus, ont écouté de loin
tout ce que vous avez dit, ils vous auront béni,
j'en suis sûre, et je vous bénis comme eux.
Maintenant, écoutez bien ce qui me reste à
7
vous dire. Je veux que vous lisiez jusqu'au fond
de mon âme, et c'est ici surtout que je souhaite
de rencontrer un langage vrai et limpide. J'en-
tends que vous soyez libre, que vous restiez
maître absolu, non pas seulement de vos actes,
mais de votre cœur. Je ne l'ai pas accepté, votre
cœur. Vous m'avez enorgueillie et même un
peu enivrée, mais pas au point de me faire per-
dre la raison : Vous m'avez priée d'unir mon
sort au vôtre, pensant sans doute que je suis à
peu près de votre rang. Mais la distance est
immense entre vous et moi. Cette distance, sa-
chez-le bien, je n'ai pas espéré un instant qu'elle
pût être franchie.
Je vous ai laissé arranger notre avenir dans
votre tête, parce qu'il m'était doux de rêver un
peu : mais tout cela, voyez-vous, c'est un écha-
faudage aérien, fragile commme la nue ; il s'est
évanoui avec les roses de l'aurore, et il ne
m'en restera que la trace d'une suave vision.
N'allez pas croire d'après cela que je vais
tourner i la mélancolie ; je n'aime pas les idées
noires; comme je n'ai rien espéré, je ne serai
pas déçue. Je suis donc libre moi aussi, aujour-
d'hui comme hier. Si, comme je le crois, nous
devons vivre séparés, le souvenir d'un songe
d'une heure ne pèsera pas plus qu'il ne faut sur
ma destinée. Je me marierai même et sans re-
gret si le ciel m'offre une occasion convenable
de ne pas rester vieille fille. Ainsi, vous le
voyez, rien ne vous lie : vous pouvez poursuivre
votre route comme si je n'existais pas.
8
Adieu donc, Monsieur, ou plutôt au revoir.
Je reviendrai frapper à votre porte dans dei#
ou trois mois sous la forme d'un gros tas de pa-
perasses. Ce seront mes confidences. Elles ua-
sont dues de toutes les façons : sij'ai à peine
osé vous serrer la main, j'ose vous livrer ce
qu'il y a de plus intime dans une femme, mes
émotions secrètes, mes impressions tristes ou
gaies dans mon voyage à travers le monde. J'ai
vu bien du pays ; j'ai parcouru successivement
la zone glacée de la pauvreté, et les régions
plus heureuses des fleurs et du soleil. Il me sera
agréable de rebrousser ainsi le cours de mes
années; rien qu'en y pensant je sens des pleurs
qui me mouillent les yeux. Il me sera doux
surtout de me retracer, de fixer de mon mieux
tant de portraits chéris qui flottent dans ma
mémoire. J'ai été beaucoup protégée, beaucoup
aimée ; on m'a rendu le chemin facile, on a
écarté de mes pieds les ronces et les pierres.
Aussi j'aime le monde, j'aime la vie, j'aime
Dieu surtout. Ah ! s'il m'était possible de vous
peindre l'univers tel qu'il se reflète dans ma
naïve imagination, je ferais je pense un beau
tableau plein de foi, plein de splendeurs reli-
gieuses. Mais comment saisir le rayon léger ?
comment traduire la brise ? comment rendre
dans une langue humaine ces profondes har-
monies où l'œil et la pensée se perdent si déli-
cieusement ?
J'en désespère, et je n'essaierai même pas.
En attendant jp vais me cacher chez ma sœur.
- 9 -
Là, dans ma jolie petite chambre, en face des
collines natales, au doux murmure de la famille
et des enfants, je vais rechercher mes vieux
souvenirs et tâcher de les raconter. Je ne serai
pas toujours gaie ; mais les grands chagrins ne
m'ont pas laissé d'amertume, et j'espère n'être
pas trop sombre dans ma fidèle narration.
II
Je suis la fille d'un peintre. Le nom de mon
père n'a figuré dans les catalogues d'aucune
exposition, ce qui n'est pas étonnant : il s'occu-
pait surtout d'enseignes. Parfois, cependant, il
s'élevait jusqu'au décor des plafonds et jus-
qu'aux devants de cheminées. Son triomphe,
c'étaient les paysages. Un lac d'azur avec des
rochers tout autour et des bateaux au milieu ne
lui coûtait rien. Mais ce qu'il semait à profusion
c'était les montagnes neigeuses et les sapins
gigantesques. La Suisse et ses glaciers, c'est-à-
dire sa jeunesse à lui, ses vingt ans, ses courses
.à pied dans les Alpes lui revenaient ainsi dans
la mémoire, et quand il rêvait à toutes ces
choses, son enthousiasme comme ses couleurs
étaient inépuisables.
J'ai gardé pieusement un de ces chefs-d'œuvre
ignorés. Quand j'y attache les yeux, toute mon
enfance reparaît, comme par mirage. Que pen-
sez-vous de l'enfance, Monsieur? On m'a dit
bien des fois que c'est le plus heureux temps de
10 -
la vie, mais je ne peux pas me faire à cette idée.
Moi je trouve que l'âme des enfants est
comme enveloppée de langes, et qu'ils dorment
ou peu s'en faut, jusqu'à l'âge de douze ans. Ils
ne souffrent guère sans doute, et leurs pleurs
sont vite séchés; mais où sont les jouissances
élevées, les émotions artistiques, les élans vers
ce je ne sais quoi qui fait la beauté de la vie ?
Ne vous rappelez-vous pas certains jours, cer-
taines heures où vous avez plus vécu -que dans
tout un mois ? Cherchez bien dans votre souve-
nir. C'était peut-être au théâtre, ou encore à
l'église en écoutant l'orgue, ou bien au bord de
la mer, ou tout simplement dans votre jardin,
sous votre tonnelle, un soir que l'air était tiède
et embaumé et que la lune se levait toute rouge
à travers les jasmins. Bien vrai, n'avez-vous pas
senti un petit frisson qui vous a parcouru de-
puis la plante des pieds jusqu'à la racine des
cheveux! Ce petit frisson, les enfants ne le
connaissent pas, voilà pourquoi je les déclare
endormis, tout ardents qu'ils paraissent.
Je ne suis pas fâchée que cette longue paren-
thèse m'ait échappé dès le début de mon récit.
Elle vous montre tout de suite ma manière folle
et décousue d'écrire l'histoire. Vous vous ac-
coutumerez à cette idée que j'entends ne m'as-
treindre à aucun ordre, ni à aucun style. Je
prétends bavarder tant qu'il me plaira et sur
n'importe quel ton ; sans cela je m'ennuierai,
et alors, comment voulez-vous que j'achève les
trois cents pages que j'ai résolu de remplir?
11
Toute réflexion faite, je suis peut-être un
mauvais juge au sujet de l'enfance. La mienne
a été extraordinairement sérieuse. C'est l'é-
poque de ma vie où j'ai trouvé les jours les
plus lents à passer: aussi je vais en accélérer le
cours et glisser légèrement sur cette période
décolorée. Il me semble qu'un ciel voilé la
recouvre et que le vent de décembre y circule
partout. Je vois une petite chambre, une table
pauvre, des meubles trop grands et comme
entassés, qui nous disputent l'air et la lumière ;
je vois une étroite cheminée et rien dedans, si
ce n'est de loin en loin, dans les grands froids,
un petit feu de charbon de terre, autour du-
quel nous nous serrons en fermant bien les
portes. Ah ! mon pauvre petit feu ! Si vous
saviez comme je le revoyais il ya quelques jours
quand vous avez si gaiement chanté l'hiver ! Et
pourtant vous aviez raison ; l'hiver est char-
mant pour les heureux du monde. Quand ils
voient tomber les feuilles, ils pensent que les
fêtes vont revenir; ils songent aux bals, aux
jolies danseuses, aux concerts ; les moins frivo-
les se réjouissent de retrouver les longues
soirées si commodes pour l'étude, sachant bien
qu'ils ont une provision de vieux bois qui fera
une belle flamme, et une bonne lampe avec un
verre dépoli qui répandra un jour discret très-
favorable à la méditation. J'en connais même à
qui il n'est pas désagréable de voir changer le
décor de la nature, qui adorent la neige, le
givre, les arbres dépouillés et même la bise,
12 -
tant il est vrai que le point de vue métamor-
phose le paysage.
Quand le pauvre ouvrier entend chanter le
ramoneur, son front se plisse. Il pense que la
mauvaise saison approche, que l'ouvrage va de-
venir plus rare, la vie, plus chère ; que la récolte
n'a pas été très-bonne, que le pain augmentera
sans doute vers le mois de janvier, qu'il serait
prudent de faire sa provision de blé pour toute
l'année, mais qu'il n'a pas deux cents francs
devant lui, qu'il ne les aura jamais ; que d'ail-
leurs il faut qu'il fasse retourner et surtout
redoubler son paletot du dimanche, mince
comme de la mousseline ; que ses petites filles
auraient besoin de robes plus chaudes, que c'est
prodigieux comme les enfants usent leurs
souliers, etc., etc. Voilà, Monsieur, la chanson
du ramoneur.
Ce qui fait que je connais mieux que pas
une tout ce réalisme, c'est que j'ai été mêlée de
très-bonne heure aux soucis du ménage. J'ai à
peine connu ma mère ; je l'ai oubliée même, ce
dont je ne me console pas. J'avais quatre ans
quand elle est morte ; ma sœur avait à peu près
deux ans; mon frère venait de naître. Voilà
comment en vertu de mon droit d'aînesse j'ai
été plus ou moins chargée d'élever les autres et
de veiller à l'intérieur de la maison. Ma nour-
rice Pétronille, qui a été notre véritable mère,
était une de ces femmes sublimes comme il
s'en rencontre encore plus qu'on ne pense sur
notre pauvre terre calomniée. Elle travaillait du
- 13 -
matin au soir. Quand elle avait fini de faire sa
soupe et de nous habiller, elle se mettait à ce
qu'elle appelait son ouvrage, et alors pendant
toute la journée, par le beau temps ou par la
pluie, dans sa cuisine ou dans la rue, elle trico-
tait, tricotait avec une persévérance qui donnait
le vertige. Quand mon frère est devenu mathé-
maticien, il s'est amusé à calculer le nombre
de kilomètres de laine qui lui avaient ainsi
passé entre les doigts : vous n'avez pas idée
d'un résultat si fabuleux ; quand j'y pense
encore j'ai des envies de rire et de pleurer qui
me font du mal. Vous imaginez bien que nous
n'avons pas usé tous ces bas-là, on travaillait
pour les marchandes, et l'argent rentrait tout
simplement dans notre bourse.
Voilà ce qui sauve les pauvres ménages ; le
dévouement, l'union, l'affection, sont aussi des
faveurs de la fortune; de ce côté-là j'ai été
comblée, et c'est ce qui fait sans doute qu'a-
près pas mal d'épreuves je suis restée gaie et con-
fiante, toujours portée à mettre du rose dans
les événements. Je suis optimiste, comme vous
dites dans votre jargon ; tant mieux pour moi.
C'est un grand malheur de ne pas voir le bien :
cela ressemble à une malédiction de Dieu, à
une perversion infernale du sens de la vue :
gardez-vous bien de cette maladie.
Le souvenir le plus vif qui me reste de mon
enfance, c'est une espèce de passion que j'avais
pour mon père. Je n'avais un vrai chagrin que
quand je le voyais triste et préoccupé, mais
14 -
alors j'étais bien malheureuse. Un soir qu'il
cherchait sans doute d'où pourrait lui tomber
un peu d'argent pour le lendemain, il nous mena
contre son habitude loin des grandes routes,
dans un vallon écarté! Nous étions bien con-
tents, nous autres, les petits, et comme l'herbe
était douce nous nous mîmes à nous rouler avec
un plaisir infini. J'étais renversée sur le dos
regardant les nuages et les arbres, quand je
remarquai que mon père se promenait à grands
pas, gesticulant et parlant seul, presque à haute
voix. Cette vue me consterna, je me levai sans
rien dire, et m'approchant tout doucement je
me mis devant lui sans oser ouvrir la bouche.
Il me prit, me serra en tremblant un peu,
fixa sur moi ses grands yeux noirs et finale-
ment pleura. Ce fut pour lui un soulagement,
mais cela me fit bien du mal. C'était la pre-
mière fois que je voyais un homme pleurer: je
m'étais persuadée que les larmes ne pouvaient
venir qu'aux femmes et aux enfants ; aussi mon
cœur se serra et je me trouvai presque mal.
Mon père me mit doucement le doigt sur la
bouche, me montra les autres qui jouaient, et
jamais depuis nous n'avons parlé de cette vi-
laine soirée.
Je n'en parlerai plus non plus; aussi bien
j'ai beaucoup trop appuyé sur la note triste;
j'avais promis d'être légère, et je suis traî-
nante et monotone comme une complainte.
Tournons la page et ouvrons un peu le cha-
pitre du plaisir.
- 15
III
N'allez pas croire que mon père fut à l'or-
dinaire l'homme que vous venez de voir : au
contraire, il avait un grand fond de gaieté,
beaucoup par tempérament, un peu par prin-
cipe. Il détestait la mauvaise humeur, et quand
il y avait matière à rire, il donnait volontiers
le signal d'une façon vive et bruyante qui
entraînait toute la galerie.
Ce qu'il aimait par dessus tout c'était de nous
mener souper dans les beaux jours sous une
fraîche charmille, dans quelque endroit bien
fréquenté. La vue des visages joyeux lui était
particulièrement agréable : il s'en délectait
véritablement, comme d'autres se délectent
d'une belle musique. Vous ne connaissez guère,
Monsieur, ces modestes restaurants champêtres
qui entourent les villes. On a le droit d'y appor-
ter ses provisions, et c'est ce qui en fait le
charme. Les maris, les femmes, les enfants
s'asseyent par groupes à la longue table, chacun
autour de son centre, c'est-à-dire autour du
plat capital qu'on vient de tirer du panier.
Comme tout parait bon ! comme un verre de
vin vous met en verve ! comme on rit, comme
on chante 1 Mon père écoutait les chansons
avec tout le plaisir imaginable. Certains airs,
certains refrains le jetaient tout à coup dans de
longues rêveries, et alors pendant qu'il suivait
16 -
la mesure et qu'il murmurait sans y penser
une façon d'accompagnement, ses yeux se per-
daient dans la foule ou plus loin dans quelque
coin du ciel, quand les premières étoiles com-
mençaient à scintiller.
J'éprouve une émotion indéfinissable à vous
tracer ce lointain tableau. Je ne le comprenais
pas dans ce temps-là, mais à présent quand je
rencontre une charmille, quand j'entends à
travers la feuillée le bruit des voix et le choc
des verres, je deviens rêveuse moi aussi et je
saisis enfin ce qu'il y a de touchant et de beau
dans ces courtes joies de l'ouvrier qui se repose.
Les plaisirs du peuple sont d'ordinaire peu
relevés ; mais il les sent vivement, et comme il
n'a pas l'idée de sensations d'une autre nature,
comme le monde enivrant de la poésie et de
l'art lui est à peu près inconnu, il pourrait se
croire heureux dans son humble sphère et il le
serait, si les jours purs et brillants y étaient
moins rares. Mais ils sont rares, voyez-vous.
Un jour nous faisions les fous sur une grève ;
nous dansions tout près de l'eau, et nous avions
imaginé d'organiser un quadrille avec les va-
gues, qui allaient et venaient en nous jetant de
l'écume. Le ciel était bleu, le vent frais, la
mer joyeuse et bondissante. « Quel bonheurl
me dit tout à coup une pauvre fille ! Quelle
bonne journée ! Voilà plus d'un au que je n'ai
eu tant de plaisir.» Et elle disait vrai : depuis
le premier janvier jusqu'au trente et un dé-
cembre elle vivait confinée dans sa boutique,
17 -
vendant du beurre et des œufs, pesant du sel,
jlu sucre et de la mélasse. Avez-vous idée, Mon-
sieur, d'une semblable existence ?
Pour moi, je suis convaincue que ce qui fait
le fond du bonheur, ce n'est pas une fête de
temps en temps, mais la douce vie de tous les
jours, une vie sûre et riante, qui coulerait sans
trouble et sans orages. Mais cette vie-là n'est
pas de ce monde ; ainsi revenons sur la terre.
Outre les extras champêtres, nous avions
tous les ans un petit festin, vers carnaval. Avec
les oncles et les tantes, les cousins et les cou-
sines on se trouvait une quinzaine à table ; on
mettait la rallonge, mais comme cela ne gran-
dissait pas la chambre, il fallait se serrer un
peu et prendre garde aux angles; n'importe,
on se trouvait bien et on finissait par s'arran-
ger. La pièce de résistance c'était une oie.
Pétronille avait une façon à elle d'accommoder
cet oiseau-là: elle n'y fourrait pas des pru-
neaux et des raisins, comme tant de profanes ;
son hachis était menu, fin, savoureux, fondant,
un mystérieux mélange plein d'arômes, qui
donnait à la chair une délicatesse inattendue.
Voilà une phrase qui trahit un peu la gour-
mande; mais je n'en rougis pas. Je suis même
plus triste que vous ne pensez de me sentir un
peu refroidie, à l'endroit de cet excellent vola-
tile; les préjugés de vojpersqç]^t0*n^fflnée m'ont
envahie plus que d^ra^t^ jma amais je
retrouve la recette* &,e> l bjfane onille
j'espère bien revenir à^ine^ rimrsitinwurs.
18 -
Au dessert, on apportait du vin. C'était du
bordeaux, retour de l'Inde, acheté le matin
même chez l'épicier. Nous le trouvions parfait.
Inutile de dire que les chansons allaient leur
train, tantôt en solo, tantôt en chœur, le tout
avec de bruyants applaudissements. Quand ve-
nait le tour de mon père, il se faisait beaucoup
prier : il avait de l'oreille mais point de voix,
et comme il n'aimait pas à se mettre en scène,
il préférait faire la seconde, comme il disait.
Cependant dans de rares occasions et quand il
était tout à fait en verve je l'ai entendu chanter
ou plutôt déclamer la chanson suivante, où il
mettait un feu extraordinaire :
A l'automne de la vie
Lorsque l'on est parvenu,
D'user de philosophie
Alors le temps est venu,
Quand l'illusion s'efface,
Quand l'amour cède la place,
Conservons un front serein :
Chantons le verre en main 1
Chantons le verre en main !
Bachelette,
Joliette,
Tes regards fripons
Ne valent pas la clairette.
Buvons ! Buvons ! Camarades, buvons !
.;,t:-
Tenez, ma main tremble en écrivant ces
vers-là ; j'ai bien des fois cherché la suite, mais
il ne m'en reste que des lambeaux. Le grand,
19 -
Voltaire et le vieil Homère viennent rimer là-
dedans je ne sais plus sous quel prétexte. Je
crois bien qu'ils finissent par s'éclipser devant
mon verre, mais je suis désolée de n'en savoir
pas plus long. Vous qui connaissez tant de
monde vous pourriez peut-être rencontrer quel-
que savant collectionneur qui saurait me dé-
couvrir ces vieux couplets. Je le récompense-
rais bien. J'offre pour les paroles le plus
sérieux ouvrage de ma bibliothèque, trois beaux
volumes sur Platon, avec pas mal de grec
(non coupés); et pour la musique, une bonne
guitare, bien conservée, avec une méthode pour
apprendre à s'en servir. Vous pouvez répandre
cette annonce.
Celui de tous nos convives qui paraissait le
plus s'amuser, c'était l'oncle Julien, le plus
grand de toute la famille et le plus ventru.
Rien n'était comique comme de l'entendre chan-
ter de sa voix formidable, une pastorale qui
commence ainsi :
Rossignolet du bois,
Rossignolet sauvage,
Apprends-moi ton langage.
Après les chants venait la danse. Il fallait
absolument sauter un peu, ne fut-ce qu'en
tournant deux ou trois fois autour de la table ;
mais un jour on y mit plus de cérémonie. C'é-
tait justement un mardi gras, et l'on sent bien
qu'une simple ronde est insuffisante pour cé-
20 -
lébrer un si grand jour. Il fallut chercher une
salle de bal. Quelqu'un proposa le grenier, qui
était assez vaste ; mais mon père s'y opposa,
objectant que le plancher n'était pas solid-e, et
que d'ailleurs le propriétaire serait capable de
nous renvoyer s'il apprenait qu'on avait mis en
péril son mince édifice. Du grenier à la cave, il
n'y a qu'un pas : l'idée jaillit comme un éclair,
et fut immédiatement mise à exécution.
La cave était la pièce la plus spacieuse de la
maison, point garnie d'ailleurs si ce n'est d'une
barrique vide qui nous servit à installer le
luminaire. Trois chandelles en firent les frais.
Voilà, Monsieur, où je brillais il y a vingt ans;
voilà l'étrange salon où vous êtes venu choisir
votre fiancée. Oubliez-moi, allez! Je ne vous
en voudrai pas : il me suffit, comme disent les
livres, que vous m'ayez aimée pour moi-même.
Tout compte fait, il fut reconnu que la cave
avait quelques inconvénients : l'oncle Julien se
fit deux ou trois bosses à la tête, on déchira
deux ou trois robes, mais on n'en rit pas de
moins bon cœur, et tout le monde se sépara
avec la joie dans les yeux.
Pour compléter ces échappées de vue sur
mon enfance, il me resterait à vous décrire l'é-
cole; mais ces parages n'auraient d'attrait ni
pour vous, ni pour moi. L'école est agréable et
parfois même séduisante, dans ces riches re-
traites qui s'élèvent au milieu d'un parc, dans
une vallée ou sur une colline. Une cinquantaine
de jeunes filles viennent y grandir au milieu
- 91 -
2
des jeux et des caresses : la maison maternelle
est à peine aussi aimée.
Pour moi, j'ai appris à lire et à écrire dans
de vilaines classes, toujours trop pleines, au
milieu d'une atmosphère tiède et fade qui m'ô-
tait toute énergie. « Que fais-tu quand tu es à
l'école ? demandait - on à un petit enfant.
J'attends qu'on sorte, répondit-il. » Voilà
comme j'étais. J'ai pourtant gardé bon souvenir
des sœurs patientes et dévouées qui cherchaient
à m'instruire. Si je détestais les divisions, si je
ne voyais goutte dans un problème, ce n'était
certainement pas de leur faute. Heureusement
j'avais une excellente mémoire, ce qui mesauvait
et me valait même bon nombre de prix. Je n'eus
aucune peine à apprendre mon cathéchisme,
et quand il fallut passer l'examen qui précède
la .communion, je fus mise au premier rang et
choisie en conséquence pour faire la prière.
Ce fut mon premier succès.
Mon père, qui me considéra dès lors comme
une fille sérieuse, s'occupa de mon apprentis-
sage et de l'état qu'il devait me donner. Mais
en attendant je fus gardée à la maison où j'ap-
pris de la bonne Pétronille à faire des bas, à
tenir un peu le ménage, et surtout à veiller sur
le petit frère et la petite sœur. Ce genre de vie
ne me déplaisait pas : je me donnais beaucoup
de mouvement, je jouais, je courais, oubliant
sans remords les leçons et les livres. Mais un
événement imprévu vint changer le cours de
ma destinée.
22 -
IV
Un soir du mois d'avril, mon père rentra de
très-bonne humeur. Il me dit en soupant :
«Emma, nous irons demain au château de
Kergariou ; il n'y a que trois petites lieues ;
nous les ferons à pied. Tu m'aideras à tapisser
deux chambres, ce qui nous prendra deux
jours. Tu verras Mme la vicomtesse, qui est une
dame excellente, et Mlle sa fille, qui joue admi-
rablement du piano. J'avais douze ans : je vous
laisse à penser si j'étais contente. L'idée de
faire trois lieues à pied me rendait tout orgueil-
leuse. Je dormis peu, je rêvai beaucoup, et j'é-
tais levée avant l'aurore.
Nous nous mîmes en marche vers quatre
heures du matin. Le ciel était clair et la rosée
abondante. Mon père me faisait remarquer tous
les détails du paysage, les feuilles déjà gran-
des, les poiriers fleuris et les ruisseaux couverts
d'une mince traînée de vapeur. Quand le soleil
se leva, nous suivions la lisière d'une forêt.
Mon père s'arrêta pour admirer l'effet de la
lumière dorée sur les troncs d'arbres ; moi je
regardais les fouillis mystérieux et je songeais
un peu aux loups, mais je n'avais passeur.
Il était environ sept heures quand nous dé-
couvrîmes le château. Il se montra tout d'un
coup au détour d'un chemin ; il paraissait assez
vieux. Une grande prairie en pente l'encadrait
23 -
de tous côtés; un bois de sapins projetait de
longues ombres sur cette pelouse, tandis qu'en
face, au fond d'une large baie, la mer d'un bleu
foncé brillait entre les rochers. Il y a beaucoup
d'eau, me dit mon père, la marée est grande.
Nous fûmes reçus au château par un bon
vieil intendant qui nous attendait. Il nous fit
bien déjeuner et nous nous mîmes à l'ouvrage.
Jamais je n'avais travaillé de si bon cœur; je
découpais les bandes de papier et mon père les
collait. Mon bonheur eût été sans mélange si
j'avais été admise à étendre la colle avec le
pinceau ; mais mon père ne voulait pas en en-
tendre parler, prétendant que les petites filles
doivent toujours avoir les mains propres.
A midi nous fimes avec tous les gens de ser-
vice un dîner qui me parut fastueux. Tout le
monde me gâta : on me fit boire de bon vin,
du café noir et même deux espèces de liqueurs.
Tout cela me mit dans un état de surexcitation
qui n'était pas sans charme. Quand je repris
mes ciseaux je les fis courir avec une ardeur
que mon père crut plusieurs fois prudent de
modérer. La chambre fut tapissée avant la nuit,
et alors toute rayonnante j'ouvris la fenêtre pour
prendre un peu l'air et me reposer. C'est à ce
moment que j'ai eu pour la première fois de ma
vie la révélation de la nature. Le soleil se cou-
chait au loin dans la mer ; les rochers avaient
une teinte violette que je ne me souvenais
pas d'avoir jamais vue ; une voile glissait len-
tement le long de la rive. Je ne sais pas ce qui
24 -
se passa en moi; je fus comme transformée.
Moi qui ne suis point dévote, je me mis
à songer à Dieu avec une douceur infinie. Je
me reportai je ne sais pourquoi à ces joursjL
tranquilles et si purs qui précèdent une pre-
mière communion ; je me représentai notre
grande cathédrale, ses riches vitraux, les re-
flets veloutés que le soleil couchant mêlait mL
les dalles, pendant que je lisais tout haut la
prière du soir; je pensai au vague murmure
des hautes voûtes qui grossissait ma voix d'en-
fant, au chant des cantiques, et tout en rêvant
à ces choses déjà éloignées je commençai à
demi-voix un de mes airs favoris.
« Chante, chante, me dit mon père : nous
sommes chez nous ici jusqu'à ce soir. » Alors
nous nous mîmes à chanter tous les deux, moi
faisant le dessus, et mon père m'accompa-
gnant en faux bourdon, tout en rangeant ses
papiers. Je ne sais. combien de temps dura ce
duo, ni ce que valait cette musique au moins
naïve. J'étais perdue dans je ne sais quel point
- d'orgue quand la vicomtesse entra sur la pointe
du pied. Je ne l'entendis pas, et j'avais encore
la bouche grande ouverte quand elle me posa
la main sur l'épaule. « Vous chantez comme un
ange,» me dit-elle, et elle m'embrassa. Je fus
tellement troublée que je tremblai de tous mes
membres. Elle s'en aperçut, et pour me rassu-
rer elle me caressa doucement les cheveux, et
se mit à causer avec mon père.
Que se dirent-ils? je l'ai oublié ; mais quelque
25 -
temps après je me trouvai dans un grand salon,
debout près d'un piano, pendant qu'une belle
jeune fille, à la fois sérieuse et douce, cherchait
dans tous les tons des accompagnements à ma
portée. Son air de bonté finit par m'enhardir.
J'avais dans ce temps-là une voix très-étendue
et bien timbrée, je fis donc sans trop de gau-
cherie l'étalage de mon petit répertoire, et
comme j'étais ce jour-là très-nerveuse et un peu
hors de moi, je trouvai sans y penser un petit
accent ému qui passa pour du goût et de l'ex-
pression.
On me complimenta à la ronde. Un beau mon-
sieur couché sur un canapé opina que ma place
était marquée au Conservatoire et plus tard à
l'Opéra; que Mlle je ne sais qui, gagnait cent
mille francs par an ; que Duprez, quoique vieux,
demandait dans telle ville quinze cents francs
pour un concert; que jamais les artistes n'a-
vaient été si bien rétribués que dans notre
siècle, etc., etc. « C'est cela, me dit mon père, tu
gagneras des millions ; tu auras des robes ma-
gnifiques, des chevaux, des voitures ; tu bâtiras
un château, je serai ton peintre ; tu me paieras
bien et tu me donneras de bons dîners, comme
Mme la vicomtesse. »
Mon père plaisantait, mais je n'étais pas en
train d'être enjouée. Cette idée que je serais la
châtelaine et que mon père serait mon ouvrier
ébranla tout mon petit être. « Non, non, m'é-
criai-je, je ne te quitterai jamais!» et je me
jetai dans ses bras, pleurant et sanglotant
26 -
sans pouvoir m'arrêter. Tout le monde se tut.
J'ai souvent pensé depuis à cette scène
étrange. Quel effet devions-nous faire, pauvres
petites gens dépaysés au milieu de ce beau
monde? Je me vois encore cachant la tête dans
la blouse blanche de mon père, je sens ses lè-
vres sur mon cou. On me laissa me remettre ;
on n'interrompit par aucune réflexion cette
effusion inopportune ; on n'eût l'air ni étonné,
ni choqué de trouver des âmes sensibles et
aimantes sous nos modestes habits, et quand
nous nous retirâmes je pus lire dans tous les
yeux bienveillance et sympathie.
Permettez, Monsieur, que j'intercale ici le
portrait de la vicomtesse. Si j'écrivais un
roman, il ne me serait pas difficile de choisir
dans la galerie des personnages de convention
un joli profil à votre gré; mais je ne veux pas
mentir : la vicomtesse n'était pas belle. Avec
son grand nez pointu, ses petits yeux gris, ses
joues creuses et ridées, ses lèvres rentrantes,
elle me faisait dans mon enfance l'effet d'une
fée. Rien n'y manquait, pas même les trois
longues dents sur le devant de la bouche. Avec
tout cela, quand elle souriait, on était gagné
comme par enchantement. Avez-vous observé
combien le sourire transfigure une physiono-
mie ? C'est comme un rayon qui illumine,
comme un reflet soudain, un reflet fidèle de ce
qu'il y a en nous de plus mystérieux et de plus
insaisissable. Le sourire, c'est l'âme. Celui de
la vicomtesse était attirant et caressant. En
-'1.7-
outre elle avait dans sa petite voix tremblée
je ne sais quoi de suave et d'harmonieux qui
achevait le charme. Tout le monde l'aimait ;
moi je l'adorai bientôt comme on adore la
Providence.
Sans elle, je serais sans doute une pauvre
ouvrière sans appui, sans avenir, souffrant
peut-être du froid et de la. faim, enfermée pour
toujours dans cette sphère grise et morne où les
jouissances de l'esprit sont inconnues. Au con-
traire, j'ai une chambre chaude, presque riche ;
je suis assise dans un bon fauteuil ; des livres
charmants m'entourent. Enfant du peuple, j'ai
connu le plaisir délicat d'être accueillie par le
grand monde, de pénétrer sa vie intime, d'être
initiée à ses goûts, à ses mœurs douces et
séduisantes.
Ai-je perdu au change ? Beaucoup le diront.
Mais ceux-là n'ont sans doute pas fait le même
voyage que moi. Je ne veux point discuter, et
ne sais point soutenir une théorie par de beaux
raisonnements. Mais j'affirme qu'on ne s'accou-
tume pas aux privations, que les soucis pour
être,quotidiens n'en sont pas plus légers ; qu'il
est triste d'être pauvre, d'être enchaînée pen-
dant de longues heures à la tâche aride, la
tâche ingrate, qui ne dit rien au cœur, rien à
l'imagination. Mais il est infiniment doux de
ne pas redouter le lendemain, de savourer le
bien-être, de travailler à son heure et surtout
du noble travail de la pensée, qui élève, qui
épure, qui prépare notre âme au monde imma-
28 -
tériel. Il est doux, pendant l'hiver, de relire près
d'un bon feu les strophes d'un vrai poëte, de
s'envoler à travers les nuages dans les étoiles
d'or, pendant que le vent souffle, que le ruis-
seau bouillonne et que la grêle bat les carreaux;
il est doux dans les beaux jours de parcourir la
campagne, de rêver à l'harmonie des saisons,
de contempler la nature, non pas comme le
pauvre paysan, qui ne la comprend pas, mais
comme les artistes l'ont faite, grande, merveil-
leuse, pleine de l'image sublime de l'incom-
préhensible Créateur.
Mais je m'aperçois que je tourne au lyrique,
ce qui n'est peut-être pas de fort bon goût dans
la conversation. Prenez-vous-en à ma fée, à ma
bonne vicomtesse. C'est sa baguette chérie, ou
si vous voulez son portrait qui vient de me ma-
gnétiser. Il est sur ma table, dans mon album, et
tout en le regardant, tout en vous écrivant, j'ai
senti descendre sur mes yeux je ne sais quel
voile qui a transformé l'univers. Mais essuyons
ces yeux-là, et revenons à mes douze ans.
Il fut arrêté dans le conseil du château que
j'avais de l'intelligence et que je pourrais de-
venir une bonne institutrice. En conséquence,
je dus faire des espèces d'études et prendre des
leçons. Qui paya le professeur? Ce ne fut pas le
pauvre peintre, comme bien vous pensez. Un
grand élève du collège, qui aidait deux petits
neveux de la vicomtesse à faire leur huitième
fut chargé de me diriger. N'allez pas vous fi-
gurer sur cette idée un jeune maître imberbe,
1
29 -
presque aussi enfant que son écolière : Mon
-professeur avait vingt-quatre ans. Il étudiait
pour être prêtre et faisait alors sa seconde : de
pareils exemples ne sontpas rares en Bretagne.
On grandit il ans les champs, on manie un peu
la charrue, on s'attache petit à petit à l'église
et au presbytère, et un beau jour on se sent
attiré de ce côté-là par une vocation irrésisti-
ble. Alors si l'on a quelques économies on
achète des livres, on va bravement au collège,
et l'on commence à s'asseoir sur les bancs, à
l'âge où les autres prennent leur volée. Tel
était mon professeur.
V
Je fus intallée dans une petite mansarde
qu'on découpa sans peine dans le vaste grenier.
Mon père y mit une fraîche tapisserie, deux ou
trois rayons de bibliothèque, une table et deux
chaises. C'est là que j'ai passé dans le travail
trois ou quatre des meilleures années de ma vie.
Depuis notre premier père, le mot de travail
rappelle l'idée de souffrance et de châtiment:
A la sueur de ton visaige,
Tu gagneras ta pauvre vie,
Après long travail et usaige,
Voicy la mort qui te convie.
Où ai-je lu ce triste quatrain ? Mais ne trou-
vez-vous pas que ce mot de travail à bien des
30 -
sens? Pour le bûcheron de La Fontaine, pour
le scieur de long, qui tient tout le jour sa tête
levée, non pas vers le ciel, mais vers la pous-
sière qui l'aveugle ; pour la blanchisseuse qui
passe l'hiver dans l'eau glaciale, travail veut
dire souffrance. Mais celui qui étudie, qui ac-
quiert tous les jours des connaissances et comme
des facultés nouvelles, qui assiste au dévelop-
pement, aux métamorphoses de son être, dût-
il se fatiguer, dût-il pâlir sur les livres, pen-
sez-vous qu'il soit à plaindre ? Le touriste qui
gravit les Alpes, qui atteint les hautes cimes
à la sueur de son front s'est fatigué lui aussi ;
mais quand il voit sous ses pieds le panorama
immense, quand il contemple les neiges qui
étincellent, les nuages qui glissent au flanc des
monts et plus bas les arbres verts, les champs
fertiles, les villages sans nombre, les plaines
et les lacs, croyez-vous qu'il regrette sa peine ?
J'ai donc été heureuse dans le travail de
l'étude. En outre, j'avais la conscience de rem-
plir un devoir : je songeais que je pourrais être
plus tard la providence de la maison, que j'au-
rais beaucoup d'élèves, que je gagnerais beau-
coup d'argent ; que mon père n'aurait plus de
soucis et qu'il pourrait se reposer un peu. Donc
il fallait se hâter de devenir savante : aussi avec
quelle ardeur j'étudiais! Je ne me reposais
presque pas.
Ma grande récréation, c'était d'ouvrir ma
petite fenêtre et de regarder au loin dans la
campagne, par-dessus les toits, ou au-dessous
31 -
dans la cour, où notre voisin l'horloger avait
des centaines de pots de fleurs. Je m'amusais à
regarder tout cela bourgeonner et fleurir:
A la fleur qui boutonne,
Je dis souvent, souvent,
Une chanson bretonne,
Que je chante en rêvant.
Voilà un couplet que j'ai fredonné bien des
fois dans mes longues courses loin du pays.
Le soir je travaillais assez tard. Rien n'est
calme comme le soir dans une petite ville. Le
profond silence n'est interrompu que par les
coqs qui s'appellent ou par les chiens qui
aboient. Quelquefois cependant un son plus
doux venait me distraire : c'était la flûte d'un
musicien du régiment qui demeurait à une
assez grande distance. Vous n'avez pas idée du
charme de cette musique solitaire au milieu de
la nuit; je me disais quelquefois que j'étais seule
à l'écouter et je la savourais d'autant plus.
Vers onze heures toutes les lumières étaient
éteintes, excepté la mienne et encore une autre
qui brillaittrès-Ioin, très-loin comme une étoile.
Devinez laquelle : c'était celle de mon pro-
fesseur. Nous finîmes par découvrir cela un
jour, et nous en fûmes tout attendris.
Mon professeur, M. Morvan, me plut tout
de suite. Il avait un long visage pâle, un peu
sérieux, un peu triste, mais qui s'éclairait
facilement du sourire de la bonté. Il m'appela
Mademoiselle dès le premier jour : je n'avais
32 -
jamais été traitée avec autant de déférence : il
n'en fallut pas davantage pour me gagner.
Je fis des progrès rapides. Je me rappelle
que ce qui m'attacha tout d'abord ce fut la
géographie. M. Morvan me l'enseigna d'une
façon qui me parut toute nouvelle. Au lieu de
me donner un livre et de me faire apprendre
les noms arides et abstraits des villes et des
contrées, il ouvrit un grand atlas et me dit :
Voici les montagnes qui circonscrivent les bas-
sins ; voici les fleuves qui coulent au fond et la
mer qui baigne les côtes. Telle cime dépasse
telle hauteur : donc elle est couverte de neige;
telle rivière descend de tel niveau jusque celui
dé l'Océan; son cours est de tant de lieues;
donc elle est lente ou rapide. Ici les rayons du
soleil tombent à pic ; l'air est sec, le ciel azuré;
c'est la région des vignes et des orangers. Plus
loin les rayons sont obliques, l'atmosphère est
humide, le ciel est gris : c'est la zone des pom-
miers et de la bière; la patrie des peuples
froids, patients et laborieux.
Après l'étude des territoires vint celle des
habitants, des villes, des Etats. C'était fort in-
téressant, je vous assure: je n'ai jamais tra-
vaillé avec tant d'ordre et de sûreté.
M. Morvan avait un faible pour les pays
lointains ; il savait la Chine mieux que les
Chinois : c'est qu'il rêvait d'être missionnaire.
Son rêve s'est réalisé : il est maintenant dans
ces parages inhospitaliers, prêchant et conver-
tissant avec la foi d'un apôtre. Dieu le garde
33 -
d'accident ! Dieu veuille nous le rendre 1 Voilà
le vœu que je forme, moi qui ne suis pas
zélée. Mais revenons à ma cellule.
La lumière se fit pour les mathématiques
comme pour tout le reste. Je pris même un goût
singulier aux calculs et à la géométrie. C'est à
cette époque que j'acquis les premières notions
sur les astres : mais je reviendrai plus tard sur
cette science séduisante, qui a été l'une de mes
passions.
Vous attendez bien que je ne vous conterai
pas en détail toutes les phases de mes modestes
études. Ces quatre ans de ma vie, si heureux,
si paisibles, si pleins de beaux rêves et d'es-
pérances, ils tiennent ici en quatre pages, parce
que vous les devinez.
Il y a pourtant une particularité que vous
n'imagineriez pas : c'est que j'étais quelquefois
la maîtresse. Mon docte professeur était modeste
et simple comme un enfant. Vous n'avez pas ou-
blié qu'il faisait son cours au collège ; il primait
tous les autres : en vers latins, en histoire, en
mathématiques, il accaparait toutes les cou-
ronnes. Mais il y avait un point sur lequel il se
défiait de lui-même, et où il réussissait moins
sûrement : c'était en français. C'est l'éoueil
des jeunes paysans : ils ont les idées, mais il
leur manque la langue, la diction légère et
facile qu'on acquiert dans les villes en causant,
en riant, en ne faisant rien du tout.
Quand j'eus de quatorze à quinze ans et une
petite mine sérieuse, le bon M. Morvan prit
- 34
l'habitude de me lire ses compositions françai-
ses. Elles avaient, je m'en souviens, je ne sais
quoi de frais et de naif qui me touchait tou-
jours : on y sentait comme un parfum sauvage
de bois et de bruyères : mais c'était quelquefois
un peu embarrassé, un peu diffus, Quand je
disais: « ceci est bien joli», on ne retouchait
plus; mais quand j'objectais timidement que
c'était peut-être un peu long, un peu savant, que
je ne comprenais pas très-bien, on effaçait sans
pitié des pages entières, et on recommençait.
A la fin de sa philosophie, mon professeur
remporta le premier prix de dissertation fran-
çaise. Il y tenait plus qu'à, tous les autres. En
sortant il vint droit à moi, et me mit très-
sérieusement sa couronne sur la tête. Quel
grand fou, n'est-ce pas? Je crois que je le lui
dis: mais c'est égal, je fus très-émue, et tout en
me débattant je ne pus m'empècher de pleurer.
L'année d'après mon cher maître était au
séminaire, et je dus achever seule de me pré-
parer aux examens. Heureusement j'avais des
notes très-méthodiques, très-détaillées, et je pus
me procurer d'excellents livres où je trouvai ce
qui me manquait. Préparée comme j'étais, je
profitai beaucoup de ce travail solitaire ; je
classai avec clarté dans ma tête tout mon petit
bagage de connaissances. J'y ajoutai quelque
ornement tiré de mes lectures, et j'osai enfin
affronter les épreuves pour le brevet d'insti-
tutrice.
Vous qui avez subi avec succès tant d'exa-
35 -
mens, vous en êtes peut-être venu à parler de-
vant vos juges avec tranquillité. D'ailleurs, il ne
s'agissait jamais pour vous que d'une affaire
d'amour'-propre. Quel besoin aviez-vous de tous
ces parchemins ? votre avenir, votre vie n'en
dépendaient pas. Moi je luttais pour mon père,
pour mon frère, pour ma sœur, pour ma pro-
pre existence. Joignez à ce souci, le souvenir
de la vicomtesse à qui je devais tout, qui
m'avait toujours suivie, que j'avais à cœur de
satisfaire par une victoire complète, et vous
comprendrez avec quelle émotion je vis appro-
cher l'instant de me mettre en scène. J'en eus
la fièvre deux jours avant, mais une fois sur le
terrain, je trouvai, comme par miracle, une
espèce de calme. Il faut dire aussi que la Pro-
vidence semblait s'être ingéniée à me mani-
fester sa protection. J'étais à peine assise au.
milieu, d'une vingtaine de pauvres filles, toutes
soucieuses, toutes tremblantes comme moi,
qu'un vieux Monsieur à figure rébarbative s'ap-
procha de ma table. C'était lui qui me faisait
le plus peur. « N'êtes-vous pas, me dit-il, l'élève
deM.Morvan ?–Pardon, monsieur, répondis-je
en balbutiant. Eh bien, je vous fais mon com-
pliment; rassurez-vous, vous êtes fort au des-
sus du programme. » C'était le professeur de
mathématiques du collège.
Un instant après je vis le curé de la cathé-
drale. C'était justement lui qui m'avait interro-
gée autrefois sur le catéchisme : il eut la bonté
de s'en souvenir. «Mon enfant, me dit-il, vous
ac-
me rappelez une jolie petite fille qui lisait très-
bien la prière. J'aime à croire que la science ne
vous a pas fait oublier votre religion. Mme de
Kergariou m'a beaucoup parlé de vous ; nous
vous aimons bien. Soyez sans crainte, vous
réussirez ici et dans le monde parce que vous
êtes dévouée à votre père et que le bon Dieu a
promis de veiller sur les enfants qui vous res-
semblent.»
Autant de paroles, autant de calmant pour
ma pauvre tête enfiévrée.
Je composai bien ; je répondis bien. Je finis
même bientôt par m'animer extraordinairement
et par oublier où j'étais. J'avais entassé et en
quelque sorte comprimé tant de choses dans
ma mémoire qu'à chaque question tout partait
comme un jet de vapeur ; je dus dire bien des
folies. On m'arrêta plus d'une fois en souriant,
mais on me félicita à la fin sur tous les tons et
on me décerna le brevet du degré supérieur.
J'étais folle de joie. En sortant, je reconnus
sur la porte, un grand laquais en livrée qui
vint vers moi. « Madame la vicomtesse, me dit-il,
m'envoie demandersi Mademoiselle est contente.
Oui, oui, répondis-je, je suis très-contente,
très-heureuse; dites-lui que je suis reçue la
première, tout à fait la première.» Et il partit
d'un pas rapide. Quelle adorable sollicitude,
n'est-ce pas? Comme les riches sont bons quand
ils veulent l'être !
Je n'attendais pas mon père; je lui avais
défendu d'approcher ; mais mon gamin de
37 -
3
frère se souciait peu de la consigne. Il m'épiait
au premier coin de rue ; il devina tout de suite
la bonne nouvelle et se jeta à mon cou en
m'embrassant de toutes ses forces. Puis il re-
partit sans moi, courant à toutes jambes pour
m'annoncer. Je fis donc seule mon entrée
triomphale. Je ne puis vous donner une idée
de cette scène de famille : nous ne sommes
pas-de votre monde, voyez-vous. Vous songeriez
à la joie qu'a causée votre baccalauréat, aux
Garesses de votre mère, à l'émotion de votre
père, que vous seriez loin, très-loin de la
vérité.
Je me lais donc, et je termine par un seul
trait. Quand nous fûmes un peu remis, un peu
tranquilles, je vis ma sœur et Pétronille pren-
dre leur châle et se disposer à sortir. « Nous
avons fait un vœu, me dit ma sœur à demi-voix,
veux-tu venir avec nous ? A l'église ? dis-je,
oh 1 oui, moi qui n'y pensais pas ! et nous nous
dirigeâmes tous trois vers la cathédrale. Il
faisait déjà. nuit, nous étions seules ou à peu
près sous ces grandes voûtes: j'ai rarement été
plus .saisie. Notre prière fut courte, mais je
pense qu'elle montajusqu'à Dieu. En s'en allant,
la bonne Pétronille alluma un cierge devant la
statue de la Vierge: je regardai longtemps
cette flamme tremblotante. Combien a-t-elle
duré ? l'espace d'une nuit; mais-elle a continué
de briller dans ma pensée; maintenant encore,
quand je sui^ triste, je me figure qu'upe main
invisible la rallume, qu'elle est là devant Dieu
- 38
qui brûle pour moi, pour les miens. Ah ! si je
pouvais penser que vous ne comprenez pas ce
que je vous dis là, je crois que j'arrêterais ici
mes confidences, et que je vous chasserais de
mon souvenir.
VI
L'une des situations les plus agréables de la
vie, c'est de se reposer un instant entre un
passé plein de fatigues et d'inquiétudes, et un
avenir encore incertain mais qui promet d'être
doux et riant. On regarde en arrière avec une
sorte de plaisir, et l'on attend le bonheur in-
connu sans impatience, avec une espèce de
timidité, comme si l'on préférait le vague
espoir à la réalité toujours redoutable.
C'est dans cette heureuse disposition de l'es-
prit que j'ai exécuté la plus jolieàexpéditionlde
ma jeunesse. Chaque fois que j'y pense il me
semble qu'un vent frais vient me rajeunir,
que j'ai seize ans, que je m'élance dans le vaste
monde.
M. Morvan m'avait promis bien des fois que
quand je serais institutrice, et qu'il serait abbé,
il me ferait les honneurs des belles landes de
son pays. Singulière idée, n'est-ce pas, d'aller
admirer des landes, mais vous ne savez pas ce
que c'est, ne vous hâtez pas de faire le dégoûté.
Ce grand voyage dut se faire en voiture. Nous
partîmes un dimanche matin, aux premières
lueurs du jour. Notre calèche avait la forme
- 39 -
d'une charrette munie de trois -sacs remplis de
foin ; cette disposition avait un double avan-
tage ; on pouvait s'asseoir sur les sacs, comme
sur un divan, et on transportait sans embarras
la provision du cheval.
De plus, l'absence complète de capote per-
mettait de contempler l'horizon dans tous les
sens, ce qui n'était pas une mince considéra-
tion pour des gens qui n'avaient jamais voyagé,
et qui entraient dans l'inconnu au delà d'une
zone de deux ou trois lieues. Mon père condui-
sait; Pétronille, assise sur les derrières, sur-
veillait les paniers ; le petit frère Emile, plus
turbulent que jamais, prodiguait les encoura-
gements au noble coursier sous la forme de
vigoureux coups de fouet; ma sœur Eliza et
moi, nousjoccupions le centre, contentes toutes
deux, nullement soucieuses des heurts du vé-
hicule, et nous disant qu'il serait délicieux de
faire ainsi le tour de la terre.
Au bout de cinq heures de marche, nous
étions à sept lieues de la ville. Nous fîmes
halte dans un petit village, au pied d'une mon-
tagne qui nous parut gigantesque. C'était le
Menez, l'humble Menez, qui traverse la Bretagne
de l'est à l'ouest, et que nous avions remarqué
bien des fois, comme une ligne bleue, tout
au bout de l'horizon. L'abbé Morvan nous
attendait. Quand nous eûmes logé cheval et
voiture et réparé nos forces, nous prîmes cha-
cun un bon bâton et nous commençâmes
à gravir la pente. Plus je montais, plus mon
40 -
imagination s'exaltait. Si vous n'avez jamais
marché dans les solitudes, vous ne pouvez
comprendre quel charme on éprouve à se trou-
ver perdu comme dans un désert au milieu des
landes sans fin qui s'étendent à perte de vue.
Le père du cher abbé habitait à peu près au
point culminant. Sa maison fut la seule que
nous rencontrâmes dans un espace de près
de deux lieues. Que pouvait-il faire sur ces
hauteurs abandonnées ? Vous ne le devinez
pas. Il fabriquait des écuelles. Près de son
atelier était un gisement de terre glaise : il la
pétrissait, la mélangeait, lui donnait la forme
avec le tour, la faisait sécher au feu, ou au
soleil. C'est avec cette industrie- qu'il avait
élevé son fils.
Nous fûmes reçus comme chez les monta-
gnards écossais, mieux même, car on sentait
dans tout l'arrangement une sorte de go4t dé-
licat et comme une intention artistique qui
surprenait et qui allait au cœur. Le couvert
était mis sous une tonnelle improvisée, -par-
faitement close du côté du vent, et toute grande
ouverte vers le nord où se déroulait le plus
magnifiqu. tableau. La mère Morvan me -gâta
de toutes lès façons ; quant au fabricant d'é-
cuelles il était assez silencieux, mais on voyait
à sa physionomie qu'il était heureux en dedans,
et que nous lui plaisions.
Au dessert, nous bûmes d'excellent café. Mon
père s'anima et.nous parla de la Suisse pour
nous dire que ce pays avec ses beaux lointains
41 -
la lui rappelait. Il me dit de chanter le ranz-
des-vaches, cet air si doux et si naïf, qui fait,
dit-on, déserter les soldats suisses, quand ils
l'entendent en pays étranger. Je chantai de
mon mieux, et comme cette musique est
extrêmement simple, tout le monde bientôt m'ac-
compagna. Dans votre beau monde, on ne
chante guère que dans les salons et avec accom-
pagnement de piano ; mais le peuple s'habitue
à chanter n'importe où et à trouver tout seul
ses accords. Quand par bonheur ces accords sont
justes, cette musique est vraiment touchante,
parce qu'elle est spontanée, parce qu'elle vient
à son heure, parce qu'on s'y abandonne sans
arrière-pensée, sans viser à l'effet, comme les
oiseaux au lever de l'aurore.
Tout en chantant, nous étions tous plus ou
moins en extase. C'est qu'en effet le site était
merveilleux. Représentez-vous un riche tapis
de bruyère ondulant dans tous les sens à plus
de quatre lieues à la ronde; non pas de la
bruyère maigre et chétive comme dans vos sus-
pensions, mais une plante vigoureuse, haute
comme un homme, couronnée partout d'une
délicieuse fleur rose que le soleil fait au loin
resplendir. C'est la lande, mais la lande dans
toute sa parure, la lande du mois d'août, la
belle lande du Menez, fraîche comme un jardin,
grandiose comme le désert. Au delà de ce pre-
mier horizon se dessine une ceinture plus
étroite, admirablement verte et fertile. On dis-
tingue sans peine les clôtures des champs, les
42 -
groupes de maisons, les clochers, c'est la civi-
lisation au pied de la nature inculte. Enfin,
comme dernier décor, la mer étend tout au fond
dans l'infini sa nappe sinueuse et azurée.
L'abbé avait une bonne longue vue : nous prî-
mes un plaisir d'enfant à voir l'écume des
vagues qui se brisaient sur la grève, et 4.re-
connaître un petit promontoire au pied duquel
nous nous étions baignés bien des fois.
C'est dans ce milieu imposant et sauvage
que s'était formée l'imagination du futur mis-
siunnaire. « Quand je regarde, nous dit-il, du
côté de la côte et que je vois un navire s'éloi-
gner, je le suis dans sa course lointaine. Je
me dis que ce vaste horizon n'est qu'un point
insignifiant sur la surface du globe, que la
France entière, que l'Europe même ne tiennent
pas une bien grande place ; qu'au delà des mers
il y a des millions d'hommes qui ne connaissent
pas l'Evangile, qui vivent encore coftne si
Jésus-Christ n'était pas descendu sur la terre;
qu'il serait beau de leur apporter enfin la bonne
nouvelle, d'adoucir leur mœurs, de leur donner
la foi, l'espérance et la charité : C'est ce que je
tâcherai de faire, s'il plaît à Dieu.»
« Il ne me plaît guère à moi, dit le pauvre.
père d'un ton assez triste. Mais si c'est bien
ta vocation, mon enfant, il faut aller où Dieu
t'appelle. Tu n'es pas entré au séminaire pour
prêcher dans la lande.»
La mère ne dit rien, mais elle a autant d'ar-
deur que son fils, et elle est persuadée qu'il
43 -
reviendra un jour avec le titre d'évèque. Si
ce beau jour arrive, je retournerai sûrement
visiter les bruyères.
Vers six heures, Pétronille opina qu'il serait
temps de regagner la plaine, et qu'il valait
mieux ne pas attendre la nuit. Mais sa motion
fut repoussée sur toute la ligne. Nous voulûmes
assister au coucher du soleil et nous fîmes
sagement.
Comme c'est beau le lointain ! Comme c'est
doux le demi-jour du crépuscule ! Le ciel se
borde d'une frange pourprée et vaporeuse ;
tout s'agrandit, tout change d'aspect. Un beau
paysage en plein soleil c'est toujours un ta-
bleau terrestre : on discerne les détails, on
voit les bornes. Mais à mesure que le jour
s'efface, on perd la notion de la réalité ; on se
sent soulevé comme par des ailes, on n'est plus
de ce monde, ou plutôt on entrevoit dans une
espèce de vision le monde tel qu'il est, la terre
qui flotte comme un navire, les astres qui
roulent, et Dieu qui veille sur la matière et
sur les âmes.
Vous jugez bien que je fais un peu en ce
moment-ci de la rêverie après coup. Je n'é-
tais pas si philosophe que cela à l'âge de
seize ans : néanmoins, j'eus comme une idée
confuse de ce que je viens de vous dire. Nous
restâmes longtemps en silence à regarder venir
la nuit : chacun était plongé dans ses pensées.
Moi je songeais à ce qu'avait dit l'abbé Mor-
van, à l'immensité de la terre, aux contrées
44 -
inconnues, et je me disais que l'Être tout
puissant qni -a tout créé, qui a donné l'élo-
quence aux apôtres, le courage ét le génie
aux premiers navigateurs, saurait bien diriger
ma petite barque dans le cercle étroit où se
bornait mon ambition; qu'il m'enverrait des
élèves, qu'il me soutiendrait dans mes nou-
veaux devoirs, qu'il me donnerait l'intelligence,
la patience et la bonté, surtout qu'il récompen-
serait mon père et m'aiderait à répandre l'ai-
sance et la gaieté sur le reste de sa vie.
Nous descendîmes le Menez par un beau
clair de lune : c'était le genre de lumière qui
nous convenait le mieux. Nous marchions sans
presque rien dire, comme il arrive A la fin
d'une journée de bonheur.
Nous passâmes la nuit dans la modeste au-
berge où notre cheval nous attendait- Le re-
tour s'effectua le lendemain avec beaucoup
moins de bruit que le départ. Le cheval sentant
son écurie allait bon train ; Emile n'ayant
plus de prétexte pour l'exciter finit par s'endor-
mir. Notre enthousiasme de la veille tombait
peu à peu, à mesure que nous nous éloignions
de la montagne. Nous redescendions vers la
vie réelle, vers les soucis. Mais je pense qu'il
n'est pas bon de mêler au récit d'un jour si
pur des réflexions assombrissantes, et qu'il
vaut mieux n'ouvrir que demain l'article de la
prose et des affaires.
45
vn
Il était temps que je vinsse au secours du
ménage : tout y souffrait, tout menaçait ruine.
Depuis que je m'étais mise à étudier, on m'a-
vait caché avec le plus grand soin cette détresse
croissante, afin de me laisser l'esprit complè-
tement en repos. On me permettait bien de
temps en temps de m'occuper de l'intérieur
de la maison, de réparer les habits, de repasser
le linge; mais de savoir même de très-loin l'état
des recettes et des dépenses, c'est ce qui m'é-
tait absolument interdit. Je devinais pourtant
à de certains regards que tout ne marchait pas
comme j'aurais voulu, mais je ne me crus le
droit d'être initiée à un secret si bien gardé que
quand j'eus passé mon examen d'institutrice.
Je m'enfermai un jour avec Pétronille dans
sa cuisine.
Nourrice, lui dis-je (c'est ainsi que je
Rappelais quand je voulais être traitée en çn-
fant gâté), bonne nourrice, me voici grande ;
on m'a promis des leçons, de bonnes leçons
bien payées; tu ne te figures pas comme je
suis heureuse de servir enfin à quelque, chose.
Nous sommes tous heureux, ma petite
Emma ; notre bon temps va commencer. Voilà
Eliza qui a fini son apprentissage ; elle va pas-
ser ouvrière ; nous allons être riches, tout à
fait riches.
Oui, mais en attendant nous avons été
bien pauvres, n'est-ce pas?
46 -
Oh, il y a plus pauvres que nous. Nous
avons toujours été bien nourris, bien habillés,
bien couchés; combien d'autres qui n'en peu-
vent pas dire autant ?
-Je sais tout cela, Pétronille; mais vous avez
dû avoir bien du tourment, mon père et toi.
Je t'en prie, raconte-moi cela, tu peux bien
parler maintenant, puisque c'est fini.
Gagnée par mes instances et par toutes sor-
tes de câlineries, l'excellente femme m'ouvrit
enfin son cœur, ce qui lui fit je crois le plus
grand bien. Moitié pleurant, moitié riant, elle
me peignit tous ses soucis avec des couleurs
vives et naturelles que je désespère de retrou-
ver. J'appris ce que coûtait une douzaine d'ceufs,
une livre de beurre ; ce qu'usent de mètres
d'étoffe trois enfants qui grandissent et qui
ne ménagent guère; ce qu'il faut d'adresse et de
patience pour faire face aux mauvaises an-
nées, pour obtenir des riches qu'ils payent
leur note, et des créanciers qu'ils n'envoient
pas la leur; ce qu'il y a de délicat surtout dans
les relations avec le boulanger; que mon père
avait été une fois un peu trop vif; que comme
on nous menaçait de ne plus nous donner de
pain à crédit, il vendit un jour sa montre,
paya sans rien dire, et m'ordonna de ne plus
remettre les pieds dans cette boutique ; que
c'était un tort, qu'avec un léger à-compte on
pouvait apaiser tout le monde et prolonger son
crédit pour bien longtemps.
J'écoutai s toutes ces confidences le cœur serré,
47 -
sans oser rien-dire, admirant ce long dévoue-
ment et cette longue discrétion. Oh 1 si jamais
je deviens dure et égoïste, j'aurai un terrible
compte à régler avec Dieu.
Le hasard me fournit, quelques jours après,
une seconde révélation qui acheva de m'éclai-
rer sur l'état de nos pauvres affaires. J'étais
un matin en train de m'éveiller; j'écoutais
vaguement mon père qui ouvrait les abat-vent.
Tout à coup je l'entendis parler d'une voix
haute, sèche et violente, qui me fit d'autant
plus impression qu'elle lui était moins habi-
tuelle, Je prêtai l'oreille, mais je ne distinguai
rien, si ce n'est la conclusion que voici: «Tenez,
vous êtes tout simplement un misérable. Ne
vous trouvez jamais sur mon chemin, n'ouvrez
jamais la bouche devant moi, ou je vous la
ferme avec ma botte 1 « Il paraît que cette
dernière fantaisie gymnastique eut auprès des
passants un grand succès d'hilarité. Cela fit
tomber comme par enchantement la colère de
mon père ; il rentra presque de bonne humeur,
et un instant après il était dans ma chambre.
«Je vois, dit-il, que tu nous as entendus; je
n'en suis pas fâché. Je viens de remettre à sa
place un petit Monsieur qui le méritait bien,
et cela me rafraîchit le sang plus que je ne
peux dire. Voici le fait:
«Tu sauras ma pauvre Emma, que depuis
quelques années nous payons notre terme assez
irrégulièrement. Il paraît que M. N., le pho-
tographe, s'en est douté. Tu sais si j'ai été
48 -
complaisant pour lui, si je l'ai piloté dans toute
la ville, si j'ai partout chanté sa gloire. J'ai
même eu la sottise de lui offrir un excellent
diner, ce dont je ne me consolerai jamais.
L'autre jour donc il est allé trouver M. Colin
(c'était le nom de notre propriétaire) et il lui
a insinué que notre petite maison était tout à
fait à sa convenance, qu'il la paierait volon-
tiers 50 fr. de plus que nous, et surtout qu'il
serait très-exact dans ses paiements. «Qui vous
a dit qu'on n'est pas exact, a dit tout à coup
M. Colin ? Je n'aime pas qu'on se mêle des
affaires des autres, » et il l'a mis à la porte.
C'est M. N. que je viens de complimenter comme
tu as vu; n'ai-je pas bien fait?
Si, sûrement, mon père. Mais M. Colin
n'est donc pas aussi avare qu'on le dit !
Il est avare, ma fille; mais au fond il est
très-juste et même très-bon : il nous aime
assez. Je serai vraiment très-heureux quand je
pourrai être en règle avec lui : si seulement tu
pouvais nous apporter deux ou trois cents francs
par an, nous serions complétement hors de
peine. Cela ferait notre loyer, et avec ce que
gagnerait ta sœur, nous serions riches comme
des rois.
C'est ce que m'a dit Pétronille, mon père ;
espérons que nos vœux seront réalisés.
Notre entretien ne se prolongea pas plus
avant : mon père avait une répugnance visible
pour certaines explications, et avec lui je vou-
lais être discrète.
49 -
Mais je ne le suis guère avec vous, n'est-
ce pas? Tous ces détails vulgaires, tous ces
obscurs chagrins d'un monde si loin du vôtre,
vous irritent sans doute et ne vous intéressent
pas:. c'est un -effet que j'ai cherché. Il conve-
nait à mon plan de vous faire traverser ce
passage ingrat pour que vous compreniez mieux
les douces émotions qui vont suivre. Si je vou-
lais faire sentir à quelqu'un les délices d'un
frais ombrage, je commencerais par le prome-
ner pendant une demi-heure, en plein soleil,
sur des rochers arides; puis je l'amènerais
sous une allée de grands chênes. Entrons donc,
s'il vous plaît, sous les grands chênes, d est-
à-dire encore unefois au châteaude Kergariou.
J'y fus invitée pour la soirée du 15 août. Je
devais être présentée à une grande dame de
Paris qui venait passer ses vacances dans notre
pays, à un kilomètre de la ville. Ses deux pe-
tites filles devaient être mes premières élèves :
cette perspective me rendait déjà toute joyeuse.
On vint me chercher en voiture ; nous arri-
vâmes avant dîner. C'était la première fois
depuis plus de quatre ans que je revoyais cette
maison bénie ; la vicomtesse m'avait reçue bien
souvent, mais toujours en ville : je vous laisse
à penser si l'aspect de la pelouse et du grand
bois Iœ fit battre le cœur. Mon couvert était
mis, non plus cette fois à l'office, mais à table,
auprès de mes élèves, deux petites blondes
charmantes que j'eus tout de'suite envie de ca-
resser. Mais je n'osai pas. C'était ma première
50 -
entrée dans le monde ; je songeais malgré moi
à l'immense distance que j'avais franchie et
cela me rendait timide. J'étais plus disposée à
regarder qu'à, parler. C'est qu'en effet tout
était nouveau pour moi ; c'était justement un
grand dîner de cérémonie ; il y avait beaucoup
de monde, et tout le luxe du château était
étalé.
Cela vous parait tout naturel à vous d'avoir
quatre verres devant votre assiette, de voir
parmi les plats de délicieuses corbeilles pleines
de verdure et de fleurs; d'entendre des garçons
qui vous sussurrent à l'oreille toutes sortes de
noms étranges; de vous servir au dessert et
sans faire de confusion d'une cuiller, d'une
fourchette, d'un petit couteau d'argent et d'un
petit couteau d'acier : mais moi, la fille du
pauvre peintre, j'assistais littéralement à une
féerie. J'oubliais de manger et surtout de boire:
Volnay, Château-Margot, Saint-George, Saint-
Emilion, tous ces beaux noms m'effrayaient,
et de peur de dire quelque sottise, je refusais
toujours. A la fin cependant on me força d'ac-
cepter. Vous dire que je trouvai le vin bon
serait ridicule, je n'y entendais rien ; mais je
le trouvai chaud. Il alluma devant mes yeux
comme une douce flamme qui compléta la
magie de ce qui m'entourait, je devins moins
embarrassée et presque causeuse.
Lorsqu'après dîner nous allâmes nous pro-
mener dans le bois, je pus m'entretenir avec
la belle Parisienne sans trop trembler. Les deux
51
petites filles me regardaient à la dérobée d'un
air qui disait: « Sera-t-elle méchante?» Ah!
les pauvres chéries, si elles avaient pu lire au
fond de mon cœur, elles auraient bien ri de
découvrir que la plus peureuse des trois, c'était
moi.–J'eus le bonheur de plaire à leur mère:
elle me le fit comprendre, ce qui me causa,
vous le croirez sans peine, autant de plaisir que
tout le reste.
Quand nous rentrâmes au salon, il était
éblouissant de lumière. La féerie continuait
en changeant ses décors, comme au théâtre. Le
dernier tableau fut le plus à mon gré. On fit
d'excellente musique. La Parisienne exécuta
une valse sur un motif doux et triste, plein de
légèreté et de poésie. On lui répondit par des
airs bretons. Puis un jeune homme joua sur le
violon une sonate de Mozart, la fille de la
vicomtesse l'accompagnait. J'étais transportée ;
j'aurais écouté toute la nuit cette harmonie
divine, mais il fallut se séparer. On me fit cou-
cher dans la chambre bleue, nom charmant qui
me fit faire des rêves plus charmants encore :
eh bien ! cette soirée si merveilleuse ne vaut
pas ce que je vais maintenant vous raconter.
Je sauterai, s'il vous plaît, un intervalle d'un
mois et demi pendant lequel je donnai régu-
lièrement mes leçons, deux heures le matin,
deux heures le soir, faisant la route à pied
avec toute la gaieté imaginable. Mes petites
filles étaient dociles et affectueuses, pleines
d'intelligence et parfaitement bien élevées. Elles

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