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Confidences de Victoire Redoulez, femme de chambre de Mme Enjalran et nourrice de Mme Manson, en réponse aux mémoires de M. Clémandot

De
84 pages
Plancher (Paris). 1818. In-8° , 84 p..
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CONFIDENCES
DE
VICTOIRE REDOULEZ.
Les exemplaires voulus par la loi ayant été déposés à.la
Direction de la Librairie, je poursuivrai, selon la rigueur
des lois, les contrefacteurs, ou débitans d'éditions contre-
faites.
PLANCHER,
CONFIDENCES
DE
VICTOIRE REDOULEZ,
FEMME-DE-CHAMBRE
DE MME. ENJA.LRAN,
ET NOURRICE DE Mme.MANSON;
EN RÉPONSE
AUX MÉMOIRES DE M. CLÉMANDOT.
SECONDE ÉDITION.
A PARIS,
Chez PLANCHER , ÉDITEUR DE L'INTRIGUE DE RODEZ ;
ET DU VOILE NOIR DE RODEZ DÉCHIRÉ A ALEY\
Avril 1818.
IMPRIMERIE DE DOUBLET, RUE G1T-LE-COEUR.
AVERTISSEMENT,
N dirait que la Renommée a, depuis un
an, fixé son vol sur Rodez : tout ce qui sort de
cette ville, ou tout ce qui tient, par les fils les
plus déliés, à la déplorable affaire de M. Fual-
dès, prend soudain une physionomie extraor-
dinaire et se marque au timbre de la célébrité.
Je ne parle point ici de Jausion, de Bastide;
ni, dans un ordre d'idées et de sentimens
bien contraires, de M. Fualdès, ce modèle
des fils; ni, dans une catégorie bien diffé-
rente encore , de madame Manson et de
M. Clémandot : je parle du rustre et féroce
Colard, du stupide Missonnier, qu'une sorte
de famositê a saisis, et qui bientôt condam-
nés à la peine des assassins , le sont déjà à,
vivre dans une mémoire.abhorrée.
Il est un personnage , aussi obscur qu'il
est honnête, et qui n'a rien ou presque rien
de commun avec ceux-là : c'est la bonne
et sensible VICTOIRE REDOUTEZ, femme
RAYNAL, ancienne femme-de-chambre de
madame Enjalran, et à laquelle cette dame
confia les premières années de Clarisse f sa
fille bien-aimée. Si Victoire n'a pas reçu les
premiers épanchemens du coeur de Clarisse,
encore tout pantelant d'effroi, c'est que Cla-
risse n'a pas parlé; mais Clarisse a parlé, si
l'on en croit le premier témoignage de Vic-
toire; et ne se fut-elle expliquée qu'à demi,
qui pouvait mieux l'entendre que celle qui,
de tout tems, sut si bien l'écouter?
A la lecture des Mémoires de M. Cléman-
dot, Victoire indignée prit la résolution de
répondre, parce que, forte de la vérité, elle
n'imagina pas que la vérité eût besoin d'or-
nemens pour se faire accueillir. En consé-
quence , d'une plume, bien novice, sans
doute, mais sincère, elle traça quelques notes
qui, dans leur naïveté incorrecte, rétablis-
saient les faits, redressaient les jugemens, di~
rigeaient les opinions , séparaient le vrai
d'avec le vraisemblable, démêlaient le posi-
tif du conjectural et réduisaient l'imposture
aux subterfuges j aux injures et aux décla-
mations. Ces notes , communiquées à un
fonctionnaire public de Rodez, lui semblèrent
animées du premier des intérêts, celui de la
bonne foi : il les adressa à un député, aussi
connu par la modestie de son caractère que
par l'ingénuité de son talent; et ce député,
jugeant que, du moins sous le rapport de la
sincérité, il serait utile que ces notes fussent
adressées à l'opinion, un homme de lettres
s'est chargé de les employer, après les avoir
fait traduire. Ce sont donc ces notes qui sont
comme le canevas de la réfutation que l'on va
lire et qui lui ont servi de fonds : le reste,
affaire de style et de développemens, a revêtu
d'une forme moins agreste la dialectique
naïve d'une personne sans instruction. S'il
avait été possible de conserver, dans la co-
pie, l'allure vulgaire, mais énergique de l'o-
riginal, le public, au lieu de tours litté-
( 8 )
raires, aurait trouvé une élocution pleine
de sens, de nerf et de naturel; et il n'aurait
rien perdu à cet échange: Du moins,.du côté
de la bonne foi, il lui restera peu à désirer;
mais probablement M. Clémandot ne sera pas
de cet avis.
Avril 1818.
CONFIDENCES
Ï)Ë
VICTOIRE REDOULEZ,
Ancienne Femme -de- Chambre de Madame
ENJALRAN,
Et Nourrice de Madame MANSON.
OÛT ce qui se passe à Rodez, depuis plus d'un
an, est bien extraordinaire, mais né m'étonne pas :
crime et malheurs sont tout à la fois châlimens et
avis de la Providence qui patienta long-tems, maïs
qui s'est lassée enfin. Un honnête homme est assas-
siné; mais cet honnête homme , selon lé monde,
n'avait-il rien à se reprocher 4, selon Dieu? Est-ce
assez d'être bon père, bon époux, bon citoyen,
bon magistrat; ou plutôt est-on bon père, quand
on pousse jusqu'à la faiblesse l'indulgence pour
Son fils? est-on bon magistrat, quand, au lieu de
Confidences. 2
(10)
; cette indulgence qu'on a pour Ses proches, on
exerce contre ses concitoyens des fonctions, déjà
sévères, avec une sévérité qui ressemble à l'injus-
tice? On dira que la punition n'est pas à la mesure
des fautes : qu'en savons-nous? Dieu seul, selon les
saintes écritures, sonde les reins et les coeurs; Dieu
lit au fond de la conscience comme dans un livre,
et pour qui voit Dieu partout, tout s'explique et
tout est justifié. En m'affligeant, le meurtre de
M. Fualdès ne m'a donc pas surpris; et quant à
ses suites, outre qu'elles en sont les conséquences
naturelles et inévitables, j'y vois aussi cette main
divine qui pousse à FécharFaud, par un dernier
crime, des hommes depuis long-tems criminels.
Bastide est un fils ingrat , à qui il n'a manqué que
l'occasion pour devenir un fils parricide; Jausion
n'a fait de l'exactitude , si recommandable dans
le commerce, qu'un moyen d'usure et. un instru-
ment de cupidité; Colard est un être féroce, qui
ruminait la perte des riches, et qui, dans sa rage
révolutionnaire, appelle riche, tout homme qui
possède vingt-cinq louis; Anne Benoit, 1 avec sa
figure douce et sa voix pateline, est une hypocrite,
à quij pour se montrer aussi cruelle que Go lard,
il n'a manqué que de l'audace; Missonnier joue
Fimbécillité, et retrouve du bon sens, lorsqu'il
est intéressé à faire le mal ; je ne parle pas de Base
( li )
et de Bousquier, à qui la justice doit la connais-
sance d'une partie de la vérité : ils sont utiles et à
ménager, ce qui n'empêche pas qu'ils n'aient eu
une conduite plus que suspecte, une bonne foi de
commande, et qu'ils n'aient fait des révélations
tardives. Qn trouvera toujours bien singulier, ou
pour mieux dire inexplicable, que Bax se soit laissé
condamner, sans ouvrir la bouche, et qu'il n'ait
parlé qu'après un an de silence. Quant aux Ban-
cal, si l'on voulait avoir l'idée d'un recoin de l'en-
fer, c'est leur maison qu'il faudrait nommer ; et si
l'on veut connaître des démons de méchanceté,ce
sont eux qu'il faut voir. Rien de plus vil que Ban-
cal, qui est maintenant dans un lieu où il sait bien
que je ne mens pas en parlant de la sorte; rien
de plus atroce que sa femme, qui commet le crime
et pratique le vice comme choses naturelles, et qui
couvre de la plus détestable dissimulation, la plus
imperturbable insensibilité. ,
Vous voyez que si cette horde est malheureuse,
elle est encore plus coupable. J'en dis autant de
tous ceux que ce crime abominable a compromis :
puisque la justice eq a lâchés quelques-uns, ils ont
cessé d'être suspects à ses yeux , sans doute; puis-
sent-ils se nettoyer aussi aisément à ceux du juge
pour qui rien n'est caché!
■ 11» )
J'en viens maintenant à l'objet qui m'intéresse
assez pour me faire sortir du silence et de l'obs-
eurité. Clarisse Enjalran, ma fille chérie, a-t-elie
assez souffert depuis un an! eh! bien il fallait
que la mesure fût comblée, et que le tems s'ac-
complît. Elle fut bien légère, bien indiscrète,
bien inconséquente -, cette pauvre Clarisse ! et
que de maux ont causés sa légèreté, ses inconsé-
quences , ses indiscrétions ! Témoins de ses dou-
leurs , confidente de ses regrets, dépositaire de
ses larmes -, lorsque je les voyais couler si abon-
dantes et si amères, je lui disais : bénissez la
Providence, mon enfant; elle mesure vos peines
à son amour, et mesurera ses miséricordes à vos
erreurs. Un concours de circonstances horribles,
où vos passions vous ont mêlée, à Un crime j
rassemble sur vous tous les ennuis : haine , crainte,
'mépris,"affections légitimes contrariées, affections
vicieuses divulguées, dureté d'un père, alarmes
d'une mère, larmes d'un fils, persécution de l'au-
torité, opprobres du public, vous avez trouvé
tous les chagrins dans cette mer d'amertume ; mais
vos torts ne seraient-ils pas plus grands encore
que vos infortunes? Ecoutez la voix de votre
conscience et la voix du public, qui est une
conscience aussi. N'était-il pas juste que le coeur
( i3 )
qui rêva la première faute subit le premier châti-
ment ? Le vice est un fruit doux qui ports
des graines amères.
Quel opprobre toutefois et quelle amertume
dans ces graines de calomnie dont vient d'em-
poisonner le publie un homme qui s'est dit l'ami
de Clarisse, qui fut flatté de passer pour son
amant! Et cet homme est militaire et français!
Ah ! M. Clérnandot, au courage que vous mettez
à attaquer une femme, une accusée, une captive,
je soupçonne que les Russes et les Anglais ont
eu bon marché de vous ! lorsqu'on dépense toute
sa valeur contre une femme suppliante, en.peut-il
rester contre un ennemi insultant ?
On dit qu'il exista jadis une association d'homme*
sensibles et braves qui mettaient à protéger, à
défendre les femmes et les opprimés, tous les
talens , toute la force, toute l'adresse dont les
avait doués la nature, l'éducation et la fortune ;
ces hommes s'appelaient chevaliers.. Us adoraient.
Dieu, combattaient pour leurs dames, et mou-
raient pour leur roi. Mais parmi ces fleurs d'amour,
de loyauté, de fidélité , on trouvait quelquefois
des guerriers félons qui insultaient aux faibles, op-
primaient les malheureux et désolaient les affligés.
Le plus noble plaisir de ces braves était de faire
pleurer les femmes et d'épouvanter les eofans.
( 14 )
Ils se croyaient dés modèles de vaillance quand
ils avaient publié ces exploits; car leur modestie
égalait leur courage. On ajoute que tout français
descend de l'une ou l'autre de ces races : M. Clé-^
mandot, de laquelle descendez-vous ?
A la première lecture qu'on me fit de vos
Mémoires, je n'en voulais pas croire mes oreilles,
et prétendais que le lecteur ne savait pas ou ne
voulait pas lire. Une seconde, une troisième
épreuve ne vous fut pas plus favorable; elle vous lé
fut même moins, caria réflexion me démontra que
ce que j'avais pris pour l'irritation de la mauvaise
humeur, était la préméditation delà méchanceté.
En effet, un mécontentement aigri par l'amour-
propre se serait contenté d'insulter, de frapper
même. Clarisse ; mais la méchanceté noire seule
à pu envelopper, dans votre vengeance, toute
son honorable famille. Si un père, une mère,
des frères, un enfant sont solidaires des vertus,
de la gloire d'une fille, d'une soeur , d'une mère,
ils le sont aussi de ses turpitudes, de son des-
honneur. Quand M. Enjalran montera sur ces
lis que sa rigidité fit souvent maudire au crime,
croyez-vous qu'il ne rougisse point en songeant
à sa fille, peut-être criminelle ? Lorsque madame
Enjalran, modèle de piété et de charité, s'ache-
minera dès l'aurore, vers l'église, et sur le soir,
(. 15 )
vers la cabane du pauvre, ne craindra-1-elle point
que, pour prix de sa dévotion et de ses largesses,
un prêtre sévère, ou un indigent chagrin ne lui
reproche les écarts de sa fille ? Si Edouard , ce
brave qui trouva tant de lauriers sous les neiges
de la Bérésina, se délasse à la promenade, au
spectacle , dans un salon , de ses longs exploits ,
sa présence ne fera t-elle pas éclore sur plus d'une
bouche le sourire du dédain? Et ce sourire,
est-ce sa soeur imprudente, est-ce l'aide-de-camp
fanfarron qui l'auront provoqué? Croyez-vous
qu'Edouard le souffre , ou plutôt ne craignez-
vous pas qu'il le prévienne? Et ce second Edouard,
à qui vous avez la confiance de révéler que sa
mère le déteste, à lui qui s'en croyait idolâtré,
avez-vous parole de la nature et du tems que
ce second Edouard ne grandira plus ? Elle ne
tremblera pas toujours, madame Manson ; il ne
pleurera pas toujours, le petit Edouard ! Un jour
il remarquera qu'il a cinq pieds trois pouces, et
que quand il pleurait il n'était qu'un enfant $ ce
jour, il aura dix huit ans, l'oeil vif comme le
sang, le bras juste comme le coeur; il cachera
sous son carrick cet instrument dont certains aides-.
de-camp, quand ils se font gens de lettres, per-
forent et outrepercent leurs ennemis absens ; il
ne sera ni enfant ni absent alors le jeune Edouard}
( *6 )
et le tour de trembler, de pleurer ne sera plus
le sien. Il fera beau ce jour là , M. Clémandot !
En attendant l'action, voici quelques paroles :
c'est le lot de mon sexe, c'est ce qui reste à mon âge.
Mais dans ce siècle jaseur, il ne faut pas toujours
beaucoup de paroles pour faire une action;, et il y a
te! raisonnement d'une vieille nourrice qui est plus
affilé que l'épée d'un jeune aide-de-camp.
Si l'on s'étonnait que cette vieille nourrice, qui
ne parle point le français, et ne sait penser qu'en
patois de son pays, s'avise de se mesurer contre un
officier qui pense par son libraire, et parle par
imprimé, je trouverais mon excuse dans mon
amour pour ma fille. Elle est prisonnière, accusée,
et qui plus est, fautive ; une démarche hasardée l'a
mise, comme l'héroïne d'un drame dont elle me par.
lait, à la merci de tout le monde; l'homme qui de-
vait la respecter, la méprise ; le guerrier qui devait
a défendre, l'injurie : n'est-il pas naturel que la
femme qui l'a vue naître la protège? Va , ma Cla-
risse, Dieu aidant, il n'est: rien d'impossible, et
puisque la quenouille de la douce Geneviève a pro"
tégé Paris, pourquoi la quenouille d'une pauvre
fileuse du Rouergue ne ferait-elle pas sauter le
fleuret d'un aide-de-camp beffi.
Un aide-de-camp beffi ! J'ai prononcé le mot
qui, comme une piqûre de guêpe, a déposé, non
( 17')
sous l'épidémie du chatouilleux Clémandot, mais
dans son coeur trop susceptible, un aiguillon empoi-
sonné. Voyez à quoi tient le jeu des passions hu-
maines, et son effet singulier ! Que les obscurs
bibliopoles de Rodez ou d'Albi aient imprimé les
Mémoires de ma Clarisse^ ils restaient aussi obs-
curs que leurs boutiques, et la renommée rie
portait pas au-delà du Tarn et de l'Aveyron la
célébrité du menton de M. Clémandot. Mais un
littérateur d'une école qu'on appelle, je crois,
romantique , fait enluminer, sous les presses de
Pillel, les croquis un peu pâles d'une provinciale ,
et les tableaux qui en sortent parcourent l'Europe
dans tous les sens. Parmi cette galerie, se remarque
la caricature d'un aide-de-camp aux culottes jaunes
et courtes, aux bas noirs, aux jambes en canon de fusil,
aux petites boucles d'or sur un large pied, au
vaste jabot sur une poitrine déprimée, et qui, avec
un rare bouquet de cheveux sur un front jauni,
d'invisibles yeux gris, une trop visible bouche et
deux pouces de saillie à la mâchoire inférieure, se
croit la coqueluche des dames de Rodez, comme
avec son épée, dont il fait blano, il s'est dit la
terreur des Moscovites. Ce grotesque qui, au milieu
de la sombre épouvante d'un procès sanglant, fait
rire l'Europe, un seul aidè-de-camp excepté, em-
pêchefêe^aide-de-camp de dormir, de digérer?
(i8)
de manger qui pis est ; et ruminant, dans le creux
de son âme ulcérée, une vengeance proportionnée
à l'injure, il jure de ne boire, que quand il aura
affublé son peintre d'une charge qui fasse oublier
celle sous laquelle on le siffle de Gibraltar à Ar-
changel.
Celte résolution, délibérée au conseil des pas-
sions aveugles et basses, est aussitôt exécutée. L'in-
trépide aida-de-canip, agitant, comme un signal,
sa plume changée en lance, y rallie les escadrons
remuans et pressés des Mensonges au front, d'ai-
rain, des Suppositions aux regards louches , des
Injures à la voix de poissarde. La Fanfaronnade
caracole autour de celte troupe frémissante et
confuse; la Fanfaronnade qui, d'un clairon rauque
et faux, sonne la victoire avant la charge. La Ca-
lomnie, en manteau d'abbé, se promène avec len-
teur dans les rangs, dont elle fait une revue mé-
thodique ; et les Conjectures équivoques qui la
suivent, et quelquefois la précèdent, ne se font
pas moins reconnaître à l'ambiguïté de leurs pé-
riodes, qu'à leur toque d'avocat-général.
Fier de commander d'aussi nobles phalanges,
le guerrier les essaie d'abord, en dirigeant leurs
manoeuvres autour de sa personne. Dans la ha-
rangue obligée que , depuis Xénophon jusqu'à
M. Clémandot, tout général déclame avant le
(i9.)
combat, celui-ci, quoique moins vieux que Nestor,
étale autant de faconde : aussi leste qu'Achille,
dont madame Manson assure pourtant qu'il ne pos-
sède pas le tendon souple et vigoureux, il papil-
lonne agréablement, et quoique d'une main un peu
lourde, il écréme une foule d'objets. Mais surtout
ce sont ses exploits, dont il a tenu registre et dont
il déploie le célèbre inventaire : la conscription
qui l'enleva; les fleuves d'Italie, d'Allemagne, de
Pologne, de Russie, qu'il visita les armes à la
main; les lances sauvages et les balles civilisées
qui le percèrent ; cinq blessures graves, deux
ans de captivité, de belles charges « la tête d'une
compagnie d'élite, et en présence du héros d qui
il n'a manqué,pour se mettre sur la ligne des
Turenne et des Condé, que d'être un modèle de
fidélité. ( Jusqu'ici l'on avait soupçonné que le
général de la Fronde n'avait pas toujours été d'une
fidélité à toute épreuve.) Tous ces hauts faits sont,
sans contredit, des titres glorieux pour un Fran-
çais, et un inspecteur-général trouverait bien bel
homme le brave qui peut les produire; mais une
femme a d'autres yeux qu'une vieille moustache,
et ces titres, concourant précisément à la ressem-
blance du portrait que madame Manson a tracé de
M. Clémandot, il s'ensuit que l'aide-de-camp n'est
point ou n'est plus joli garçon. La reniarque de
f>)
l'Aveyronnaise, qui est connaisseuse , subsista
donc, comme aurait dit madame Dacier.
A la suite de cette harangue, qui prélude si
naturellement au sujet, et où l'amour - propre,
comme on voit, n'a aucune part, le guerrier, par
une évolution, dont peut-être on ne trouverait
pas la théorie dans Guibert, Jomini ou le baron
Rogniat, concentre toutes ses forces contre un
point unique, madame Manson, et commence
l'attaque, en escarmouchant contre chacun des
étais sur lesquels chancelé sa réputation. C'est
alors que, suivant une expression de parade, il
fait défiler ses phrases deux à deux, et sans
pitié pour le sexe, ou la position de l'ennemi, il
îe suit, il le presse, il le poursuit l'épée dans les
reins, lui marche sur le ventre, sur le coeur peut-
être, et ne le quitte pas qu'il ne l'ait laissé pour
mort. Nouvelle palme à ajouter à celles qui crois-
saient du Mincio à la Moslrwa pour le valeureux
aide-de-camp.
Laissons ce style militaire,'qui convient mieux
à l'homme qui sait se battre, qu'à la bonne femme
qui ne sait que filer. Par complaisance pour celui
qui habille à la française mes idées rulhénoises.,
je les avais revêtues de cet uniforme brillant qui
ne déplaît point aux âmes citoyennes; mais, n'en
déplaise à M. Clémandot, ce martial équipage.
(«)
qui lui sied probablement à merveille, ne Con-
vient pas tout-à-fait autant à la nourrice pacifique
d'une petite bourgeoise de l'Av.eyron. Je rentre
donc, et sans transition, dans mon rôle modeste;
et, tout en causant sans prétention et sans pédan-
terie, je vais confier à M. l'aide-de-camp lui-
même, les réflexions que son Mémoire m'a ins-
pirées.
Si je ne me trompe, quoique ce Mémoire soit
écrit avec le laisser-aller d'un soldat, on y dé-
mêle trois points de vue. L'historien,* qui en est en
même tems le héros, s'occupe d'abord beaucoup
du héros et de l'historien; et en cela, dit mon
rédacteur, il ressemble à Xénophon et à César,
qui retracèrent leurs exploits de la même main
qu'ils les avaient faits; mais il diffère de ces guer-
riers narrateurs, en ce que ceux-ci parlent toujours
d'eux à la troisième personne : M. Clémandot
parle de lui-même à la première personne. Je ne
sais si c'est plus modeste, mais, à coup sûr, cela a
un air plus franc.
Cette franchise nous conduit aux deux autres'
points de vue du Mémoire, que M. Clémandot
éclaire sans doute de tous les rayons de la vérité.
Dans la première de ces perspectives, il nous
montre madame Manson en deshabillé; dans la
seconde, il nous la fait voir au milieu de l'évé-
■ (22) '
hemcnt qui a révélé à l'Europe l'existence de ma
pauvre Clarisse, et qui l'a gratifiée, sans qu'elle
s'en doutât, d'une si triste célébrité. Suivons d'a-
bord l'impartial Clémandot traçant je caractère
de ma fille, et composant $ des traits de ce carac-
tère, et des actes de sa vie privée^ une .notice bio-
graphique, que MM. Michaud et Eymery ne man-
queront pas de réclamer pour le Dictionnaire
des Hommes vivans.
L'histoire des personnes fameuses commence
ordinairement par le commencement : c'est une
loi du sens commun à laquelle M. Clémandot à
daigné se soumettre. Mais au lieu de représenter
Clarisse Enjalran promenant, sous les beaux châ-
taigniers d'une campagne agreste, ses pas encore
mal assurés, il offre son berceau dans la sinistre
rue des Hebdomadiers, juste vis-à-vis la maison
Bancal, où sa pieuse et chaste mère lui permettait
d'aller apprendre son cathéchisme. On sent tout
ce qu'il y a de vraisemblable dans ce début, et
combien peu, ce qui s'accorde si bien avec l'o-
pinion qu'on a de la famille Enjalran, doit exiger
de preuves. Un fait si constant et si connu, qu'il
a même été négligé jusqu'alors par les gens du
pays, et qu'il était réservé à un aide-de-camp
étranger de le leur apprendre. Personne, que je
sache, ne s'avisera de le contester : l'imprudence
(25)
cynique de madame Enjalran est aussi bien établie
que l'insouciance épicurienne de son mari: avec
de tels parens, qu'y a-t-il de surprenant que la
maison Bancal ait été l'école de Clarisse, que ses
hôtes aient été ses instituteurs, et que, long-tems
après, elle ait reporté dans cette école, et parmi
«es instituteurs, les exemples de prostitution et les
leçons de meurtre qu'elle en avait reçus !
Ici la plume pudibonde de l'aide-de-camp a
l'ebroussésur le papier, parce que son imagination
reculait devant la vérité. Il s'agit probablement de
quelque fait bien atroce ou bien scandaleux, qu'il
a présenté sous la formé charitable d'une lacune; je
dis charitable, car elle est de couleur blanche,
emblème de pureté et signal de réconciliation;
tandis que les lacunes dont sont criblées les pages
de Sterne sont noircies d'une encre indélébile,
témoignage d'une intention scélérate. Celle de
Phonnête Clémandot sauve ici de tout reproche
la déplorable Clarisse : quel lecteur ne sentirait
s'émousser dans son sein le dard de la malignité,
quand le biographe, fidèle à la délicatesse, sans
être infidèle à la vérité, met l'honneur de son hé-
roïne sous le virginal bouclier d'unelacune blanche?
îOn ne saurait être plus sincère et plus adroit.
\ La moitié de ce beau caractère se fait sentir
,(34)
jusque dans des reproches plus exprès et plus di-
rects : on comprend que M. Clémandot, en les
faisant, éprouve une peine réelle; que, parmi la
nombreuse collection qu'il a recueillie en ce genre,
il ne se hâte de choisir et de présenter les plus
capitaux, qu'afin de terminer vite et de se délivrer
d'un fardeau qui lui pèse. Imitons-le et expé-
dions.
Madame Manson est variable* D'Eve, qui
promit la sobriété à Dieu et qui' fut gourmande
avec le diable, à la fille de M. Enjalran, quelle
femme n'a pas varié? Disons mieux , quel mortel,
d'Adam, notre père à tous, jusqu'à M. Cléman-
dot, qui n'est pas le premier homme du monde,
quel mortel dans ses pensées, dans ses affections,
dans sa conduite, demeura immobile? L'homme
est merveilleusement divers et ondoyant, a dit
Montaigne; j'ajoute que la créature humaine ne se
fixe que quand elle s'en va : c'est une girouette
qui s'enrouille sur un tombeau. *
Quant aux variations de Clarisse, qui tiennent
plus aux viremens de Sa position, qu'à la varia-
.bilité de son caractère, nous viderons ce reproche
au grand chapitre de son témoignage dans l'affaire
Fualdès. Il n'est, il ne peut être question ici que
de ses qualités, indépendamment des faits, ou des
(*5) . .
faits, comme preuves de ses qualités, et indépen-
damment de l'événement principal, objet et pré-
texte de tant de paroles et de tant d'écrits».
Par exemple, madame Manson ri a pas de pu--'
deur; madame Manson mériterait rfappartenir.
à la.police ■; : madame Manson ri est point dépla-
cée dans un lieu infâme ; madame Manson est
indiscrète •madame.. Manson a été maîtresse
d'école ; madame Manson,.est impudique et
AFFRANCHIE; madame Manson est .la, complais
santé de son frère; madame Manson est envieuse
et calomniatrice; madame Manson. joue la pan*
tomime et la comédie■;. madame,Manson ,après
avoir invectivé contre les royalistes de.Gand, a,
sauté de joie aux désastres de Waterloo ;, ma-
dame Manson, qui ne fut point déplacée chez Ban-
cal oà l'on tuait, Vest peut-être moins dans la
cellule du capucin Chabot^ où l'on disait autres
choses que les litanies de la sainte Vierge; car auxla-
cunes de l'esprit, madame Manson joint Ia|corrup-
tion du coeur, la bassesse des inclinations , la turpi-
tude des goûts, la léthargie du sentiment, la paraly-
sie de la conscience, l'asphixie de l'honneur. Elle.est
mauvaise fille, soeur cupide,perfideamie épouse
adultère , amante infidèle, citoyenne perversej
menteuse effrontée, peut-être assasin, et qui pis
Confidences. 3
( 26 )
est plagiaire. On lui croit de l'esprit : c'est un per-
roquet, je'pense même que M. Clémandot^ qui
est érudit,la nothmepie voleuse; on lui suppose de
la sensibilité : grimaces et convullions nerveuses; on
lui prête un joli style : il fallait dire, on le lui vend;
Oh lui croit iine voix de syrêne : ceci n'est un ar-
ticle de foi qu'à Montpellier; enfin les mahsonistes
prétendent, sinon quelle est belle ou jolie, du
moins qu'elle a de la physiconomie, des yeux expres-
sifs, un sourire +attrayant : prévention de l'esprit,
de parti, qui-, comme on sait, est boiteux et myope !
Tenez pour certain que madame Manson est aussi
remarquable par sa laideur, qu'elle l'est peu par
ses talens ; quelle tricotte et ne fait point de mé-
moires; quelle a le teint cuivré , la taille épaisse,
le pied gros , l'organe viril y ;et qu'avec tout ce
bagage, il est bien difficile QU'ELLE NE FINISSE
PAS PAR LA GUILLOTINE. C'est l'aimable augure
qu'elle a salué sur elle-même, dans un accès de
gaîté ; augure, dont M. Clémandol, qui aime mieux
être vrai qtre galant, à fait un sérieux horoscope.
Si j'en juge par Cet amas d'injures vomies par M.
Glémanclot, la vengeance, qu'on dit le régal des
ctiéùx, est un morceau de dure digestion pour un
aide-de-camp. Essayons de maîtriser cette irrita-
tion , et d'en classer avec quelqu'ordre les dégoû-
(v)
tans produits. C'est maintenant qu'il me faudrait la
tactique du guerrier, afin de faire manoeuvrer ses
reproches, et de les faire défiler deux à deux.
Croirait-on que M. Clémandot, le coryphé des
cercles galans, peut-être même le héros des bou-
doirs, dont, à la vérité, madame Manson prétend
qu'il est le martyr; croirait-on que cette coque-
luche des dames, se soit fait sur une dame cette
singulière question : Qui voudrait être le père, la
mère, le frère, l'époux , l'amie, l'amant, et même
l'éditeur de madame Manson ( pag. 61 )?Et fai-
sant-à cette demande complexe des réponses dé-
taillées, il croit avoir résolu le problême qu'il s'est
encore donné à examiner, ou ,,pour parler avec
une logique plus militaire, avoir démontré la
proposition qu'il a avancée : madame Manson. est
un monstre dénature dans la société (pag. 56 ).
Qui voudrait être son père, demande M. Clé-
mandot ? Ce n'est pas M. Enjalran, répond l'aide-
de-camp , car elle l'accuse de ne pas lui payer
sa pension, de lui faire des scènes vives, de
lui faire essuyer toute sorte d'invectives ; elle-
fait même entendre, par un tour aussi malin qufii-
géuieux, qu'il connaissait la maison Bancal,
et qu'il prenait intérêt aux prévenus, surtout
à Jausion. Pour l'honneur de l'officier d'in-
fanterie , je me persuade ou qu'il ne sait pas
( 28 )
lire.,, ou qu'il comprend mal , ou. qu'il est sujet
à des distractions, ou que, le jour qu'il lut les
Mémoires de Clarisse, il avait dîné chez le géné-
ral Vautré. Que disent en effet ces Mémoires ?
l0- « Mon père ne me payait pas exactement
« nia pension. » Mais d'abord, si c'est la vérité,
faut-il qu'une personne aussi de prime-abord, que
madame Manson prenne un détour pour la
xlire ? En second lieu , cette phrase qui, dé-
pouillée des antécédens et des subséquens, a l'air
■d'un reproche, remise à sa place, n'est qu'une
incise fort naturelle ,. qui cemplète le sens, et
dont M. Enjalran ne s'est pas encore avisé de
se plaindre. A entendre les cris de M. Clé-
mandot, ne dirait-on pas qu'il a procuration de
tout le monde pour rendre plainte contre madame
Manson?' 2°. (C Ou jour il m'envoya chercher ;
« je fus chez lui, et j'y trouvai Gustave ( son frère
<c aîné ) ; ils me firent l'un et l'autre une scène
<■<■ des plus vive; il n'y a pas sorte d'invectives
« que je n'eusse à 'essuyer. R.appelez-vous qu'a-
lors, à tort ou à raison, madame Manson s'opi-
niâtrait à nier sa présence chez Bancal, essuyait
de tout côté des scènes plus que vives, des
invectives de toute sorte', et qu'en consignant
ces détails dans ses Mémoires, elle usait, elle
était même forcée d'user du droit qu'a tout anna-
(29)
liste de raconter ses faits. Pour qu'on pût être
admis à lui en reprocher le narré, il faudrait
prouver ou que ce narré est faux , ou que ces
faits sont altérés. Leur exposé seul a paru révol-
tant à M. Çlémandot, dont apparemment les
entrailles sont plus' paternelles que celles de
M. Enjalran, qui ne s'inscrit point en faux et
qui ne fait entendre aucune plainte. 3°. ce Mon
« père dit , en se tournant vers M. le préfet :
ce elle était sans doute dans le cabinet de la
Cuisine. ...» Ce "que c'est que d'avoir la. passion
allumée! comme cela rend l'esprit pénétrant! un
lecteur indifférent n'a vu, dans ce simple récit»
que l'exposé d'un fait et. le récit (l'une conversa-
tion: c'est bien autre chose, vraiment le est un
tour ingénieux pour apprendre aux lecteurs que
M. Enjalran connaissait la maison Bancal.
Maintenant, lecteurs, donnez carrière à votre
imagination, et représentez-vous un grave ma-
gistrat, dépouillé de sa toge lugubre> s'ache-
minant, d'un pas furtif, vers l'agréable rue des
Hebdomadiers, et se glissant, avec précaution,
dans le cabinet discret où l'attend une bonne for-
tune; dans ce cabinet, où depuis....Voilà l'es-
quisse erotique que la main d'une fille a crayon-
née , et dans laquelle la pénétration bénévole
d'un aide-de camp a fait figurer un père. Des
( 30 )
gens difficiles pourraient vous objecter qu'il n'y
a ni finesse, ni malignité, ni même esprit à dire
ou à saus-entendre que M. Enjalran connaissait
la maison Bancal; car, diraient-ils, puisque
M. Enjalran demeurait dans la rue de Hebdo-
mendiers, vis-à-vis , ou presque vis-à-vis la susdite
maison, du moins aux époques de la naissance et
de l'éducation de sa fille Clarisse (c'est de vous
qu'on le tient, M. Clémandot )., il n'y a rien de
merveilleux qu'il connaisse le cabinet de celle
maison ; il ne faut pas même s'y être introduit,
ni par le corridor , ni par la cuisine, pour con-
naître le susdit cabinet, puisque sa fenêtre ouvre
sur la rue. D'un autre côté, M. Enjalran, soit
comme président delà cour prévôtale, soit comme
ancien magistrat, soit comme simple particulier,
intéressé, depuis ce fameux événement, à con-
naître le lieu où cet événement s'était passé, et
"où l'on disait que sa fille s'était compromise ,
M. Enjalran ne pouvait-il pas avoir visité la
maison Bancal? A l'époque où , par suite d'une
rixe élevée entre une vieille bouchère et le fils
aîné de Bancal, ce dernier fut grièvement blessé,
M. Enjalran n'eût-il pas l'occasion de visiter cette
maison et d'en connaître le cabinet? Que dirait
M. Clémandot, si on lui démontrait que ce fut
dans ce cabinet que fut déposé ce jeune homme,
(5i)
et que ce fut là que les. magistrats reçurent ses
déclarations? Que deviennent alors les insinuations
perfides, les inductions accusatrices, de madame
Manson? Trouvera-t-on encore: un tour ingé-
nieux ex. méchant dans sa phrase ? N'est-ce pas
plutôt celle de M. l'aide-de-camp qui a la facile
moitié de ces qualités ? ce Mon père était forte-
ce ment soupçonné de prendre intérêt aux pré-
venus... » Depuis quand est-ce n'avoir pas un coeur
filial que de raconter ce épi est, dans un écrit
destiné à raconter ce qui est ? madame Manson n'a
pas dit je soupçonnais , mais mon père était
soupçonné... Elle expose le fait, sans l'approuver,
sans le combatre. Par la lettre qui suit immé-
diatement cette phrase, on voit que M. Clémandot
voudrait persuader que l'éditeur des premiers
Mémoires partage son indignation contre la fille
de M. Enjalran, puisqu'il lui demande la per-
mission d'effacer de son récit quelqu'expression
qui eut pu offencer un coeur filial. J'avoue
que je n'entends pas ces derniers mots. Dans la
supposition que Clarisse se fût permis quelqu'ex-
pression qui eût offensé un coeur filial, en quoi
celte expression eût- elle offensé un coeur paternel?
Pour que tout ce passage eût un sens et amenât
une conclusion, il faudrait, ce me semble, que
Clarisse eût au moins médit de sa grand'mère.
(32)
C'est maintenant madame Enjalran que M. Clé-
mandot fait parler : Oui, dit-il , voudrait être
la mère de madame Manson? Et voici le
raisonnement qu'il imagine pour prouver que
nulle femme ne voudrait être la mère d'une aussi
abominable personne : madame Manson , après
avoir attesté que, dans la soirée du I9, elle
était chez les Pal, ajoute : « L'exsitenee de ce
« fait est aussi incontestable que celle de votre
tendresse pour votre fille. » Or, depuis, elle n'a
pas contesté s'être trouvée, dans la même soi-
rée , chez Bancal, et a , par conséquent, avoué
qu'elle n'était point, qu'elle ne pouvait pas être
avec la famille Pal. Donc si ce fait, donné
d'abord pour être incontestable, peut et doit
être contesté, l'exitence d'une tendresse, donnée
aussi, par analogie , ou, pour mieux dire, par
comparaison, comme incontestable, peut et doit
être contestée aussi. En d'autres termes, madame
Manson n'était point chez Pal : donc madame
Enjalran n'aime point sa fille ; madame Manson
était chez Bancal; donc qui voudait être la mère
de madame Manson? Et si, à cette question
un peu dure, madame Enjalran s'avisait de ré-
pondre par le cri maternel : c'est moi ! M. Clé-
mandot ne serait pas embarrassé de lui démontrer
qu'une émotion des entrailles ne saurait produire-
( 33 )
une erreur logique, et qu'en dépit des démarches
les plus actives, des soins les plus assidus, des
correspondances les plus suivies, la tendresse de
la mère n'est pas plus prouvée que la. présence
de la fille chez, madame Pal, dans la soirée du
I9 mars. Que répliquer à cette dialectique à
coups de sabre ?
Eu avançant dans les Mémoires de Clarisse,
quel lecteur n'a eu la bonhomie de s'imaginer
qu'elle tremblait pour les jours d'Edouard, son
frère chéri, et que si elle ne s'effarrouchait pas,
des amours de ce frère avec mademoiselle Pierret,
c'est que la lendresse, plus puissante sur un coeur
sensible que la prudence, lui faisait voir dans ce.
frère le plus aimable des amis, et clans cette
demoiselle la plus aimante des amies ? Que le
lecteur se désabuse ! page 64 de son mémoire,
qu'aucuns gratifient du, nom de libelle, l'aide-
de-camp prétend que madame Manson fait à
son frère une réputation de spadassin ; il
prétend aussi que, selon madame Manson, ce
frère se serait trouvé dans l'a maison Bancat
avec mademoiselle Rose Pierret au moment
où l'on assassinait M. Fualdès. Oui. voilà
bien ce qu'avance, ce que prétend M. Clémandot ;
mais le prouve-t-il? Oh! non. Il est clair, d'après

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