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Confucius et Mencius. Les Quatre Livres de philosophie morale et politique de la Chine, traduits du chinois par M. G. Pauthier

De
469 pages
Charpentier (Paris). 1852. In-18, 465 p..
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CONFUCIUS
ET MENCIUS.
M
' J
Taiis. — Imprimerie île l'.-A. RnrnniKii et 0'", au, rue Mainrim 1
INTRODUCTION.
a Toute grande puissance qui apparaît sur la terre y
laisse des traces plus ou moins durables de son passage :
des pyramides, des arcs de triomphe, des colonnes, des
temples, des cathédrales en portent témoignage à la pos-
térité. Mais les monuments les plus durables, ceux qui
exercent la plus puissante influence sur les destinées des
nations, ce sont les grandes oeuvres de l'intelligence
humaine que les siècles produisent de loin en loin, et qui,
météores extraordinaires, apparaissent comme des révé-
lations à des points déterminés du temps et de l'espace,
pour guider les nations dans les voies providentielles que
le genre humain doit parcourir 1.»
C'est un de ces monuments providentiels dont on donne
ici la première traduction française faite sur le texte chi-
nois 2.
1 Avertissement do la traduction française que nous avons donnée
en 1S37 du Ta-hio ou de la Grande Elude, avec une version latine
et le texte chinois en regard; accompagné du commentaire complet du
Tchou hi et de notes tirées des divers autres commentateurs chinois.
Gr. in-S".
» Voyez la note ci-apres, p. 33.
t
2 INTRODUCTION.
Dans un moment où l'Orient semble se réveiller de son
sommeil séculaire au bruit que font les puissances euro-
péennes qui convoitent déjà ses dépouilles, il n'est peut-
être pas inutile de faire connaître les oeuvres du plus grand
philosophe moraliste de cette merveilleuse contrée, dont
les souvenirs touchent au berceau du monde, comme elle
touche au berceau du soleil. C'est le meilleur moyen de
parvenir à l'intelligence de l'un des phénomènes les plus
extraordinaires que présente l'histoire du genre humain.
En Orient, comme dans la plupart des contrées du
globe, mais en Orient surtout, le sol a été sillonné par
de nombreuses révolutions, par des bouleversements qui
ont changé la face des empires. De grandes nations, de-
puis quatre mille ans, ont paru avec éclat sur cette vaste
scène du monde. La plupart sont descendues dans la
tombe avec les monuments de leur civilisation, ou n'ont
laissé que de faibles traces de leur passage : tel est l'an-
cien empire de Darius, dont l'antique législation nous a
été en partie conservée dans les écrits de Zoroastre, et
dont on cherche maintenant à retrouver les curieux et im-
portants vestiges dans les inscriptions cunéiformes de Ba-
bylone et de Persépolis. Tel est celui des Pharaons, qui,
avant de s'ensevelir sous ses éternelles pyramides, avait
jeté à la postérité, comme un défi, l'énigme de sa langue
figurative, dont le génie moderne, après deux mille ans
de tentatives infructueuses, commence enfin à soulever le
voile. Mais d'autres nations, contemporaines de ces grands
empires, ont résisté, depuis près de quarante siècles, à
toutes les révolutions que la nature et l'homme leur ont
INTRODUCTION. 3
fait subir. Restées seules debout et immuables quand tout
s'écroulait autour d'elles, elles ressemblent à ces rochers
escarpés que les flots des mers battent depuis le jour de
la création sans pouvoir les ébranler, portant ainsi témoi-
gnage de l'impuissance du temps pour détruire ce qui
n'est pas une oeuvre de l'homme.
En effet, c'est un phénomène, on peut le dire, extraor-
dinaire, que celui de la nation chinoise et de la nation
indienne se conservant immobiles, depuis l'origine la plus
reculée des sociétés humaines, sur la scène si mobile et si
changeante du monde ! On dirait que leurs premiers lé-
gislateurs, saisissant de leurs bras de fer ces nations à
leur berceau, leur ont imprimé une forme indélébile, et
les ont coulées, pour ainsi dire, dans un moule d'airain,
tant l'empreinte a été forte, tant la forme a été durable !
Assurément, il y a là quelques vestiges des lois éternelles
qui gouvernent le monde.
La civilisation chinoise est, sans aucun doute, la plus
ancienne civilisation de la terre. Elle-romonte authentique-
ment, c'est-à-dire par les preuves de l'histoire chinoise 1,
jusqu'à deux mille six cents ans avant notre ère. Les do-
cuments recueillis dans le Chou-king ou Livre par excel-
lence 2, surtout dans les premiers chapitres, sont les do-
' On peut consulter a ce sujet notre Description historique, géogra ■
- phique et littéraire de la Chine, t. I, p. 32 etsuiv. i\ Dulolfiues,
1S37.
2 Voyez la traduction do ce livre dans les Livres sacrés de l'O) ient
que nous avons publiée chez MM. F. Dulot, en un foit vol. in S0
a deux colonnes, d où la traduction que nous donnons ici des
Quatre Livies a été tirée.
A INTRODUCTION.
cuments les plus anciens de l'histoire des peuples. Il est
vrai que le Ckou-king fut coordonné par KHOUNG-FOU-TSEU
(CONFCCIUS) dans la seconde moitié du sixième siècle
avant notre èrel; mais ce grand philosophe, qui avait un
si profond respect pour l'antiquité, n'altéra point les do-
cuments qu'il mit en ordre. D'ailleurs, pour les sinolo-
gues, le style de ces documents, qui diffère autant du style
moderne que le style des Douze Tables diffère de celui de
Cicéron, est une preuve suffisante de leur ancienneté.
Ce qui doit profondément étonner à la lecture de ce
beau monument de l'antiquité, c'est la haute raison, le
sens éminemment moral qui y respirent. Les auteurs de
ce livre, et les personnages dans la bouche desquels sont
placés les discours qu'il contient, devaient, à une époque
si reculée, posséder une grande culture morale, qu'il se-
rait difficile de surpasser, même de nos jours. Cette
grande culture morale, dégagée de tout autre mélange
impur que celui de la croyance aux indices des sorts, est
un fait très-important pour l'histoire de l'humanité ; car,
ou cette grande culture morale était le fruit d'une civilisa-
tion déjà avancée, ou c'était le produit spontané d'une
nature éminemment droite et réfléchie : dans l'un et
l'autre cas, le fait n'en est pas moins digne des méditations
du philosophe et de l'historien.
Les idées contenues dans le Chou-king sur la Divinité,
sur l'influence bienfaisante qu'elle exerce constamment
dans les événements du monde, sont très-pures et dignes
1 Yojcz la Préface du P, Gaubil, p. 1 et suiv.
INTRODUCTION. 5
en tout point de la plus saine philosophie. On y remarqua
surtout l'intervention constante du Ciel ou de la Raison
suprême dans les relations des princes avec les populations,
ou des gouvernants avec les gouvernés ; et cette interven-
tion est toujours en faveur de ces derniers, c'est-à-dire du
peuple. L'exercice de la souveraineté, qui dans nos sociétés
modernes n'est le plus souvent que l'exploitation du plus
grand nombre au profit de quelques-uns, n'est, dans le
Chou-king, que l'accomplissement religieux d'un mandat
céleste au profit de tous, qu'une noble et grande mission
confiée au plus dévoué et au plus digne,et qui était retirée dès
l'instant que le mandataire manquait à son mandat. Nulle
part peut-être les droits et les devoirs respectifs des rois et
des peuples, des gouvernants et des gouvernés, n'ont été en-
seignés d'une manière aussi élevée, aussi digne, aussi con-
forme à la raison. C'est bien là qu'est constamment mise
en pratique cette grande maxime de la démocratie mo-
derne : vox pofjuli, vox Dei, « la voix du peuple est la
voix de Dieu. » Cette maxime se manifeste partout, mais
on la trouve ainsi formulée à la fin du chapitre Kao-yao-
ino, § 7 ( p. 56 des Livres sacrés de l''Orient ) :
« Ce que le Ciel voit et entend n'est que ce que le
« peuple voit et entend. Ce que le peuple juge digne de
« récompense et de punition est ce que le Ciel veut pu-
ce nir et recompenser. Il y a une communication intime
« entre le Ciel et le peuple. Que ceux qui gouvernent les
« peuples soient donc attentifs et réservés. » On la trouve
aussi formulée de cette manière dans le Ta-hio ou la
Grande Étude, ch. x, § 3 (p. 58 du présent volume) :
1.
C
(j INTRODUCTION.
a Obtiens l'affection du peuple, et tu obtiendras l'em*
«pire;
« Perds l'affection du peuple, et tu perdras l'empire. »
On ferait plusieurs volumes si l'on voulait recueillir
tous les axiomes semblables qui sont exprimés dans les
livres chinois, depuis les plus anciens jusqu'aux plus mo-
dernes; et, nous devons le dire, on ne trouverait pas dans
tous les écrivains politiques et moraux de la Chine, bien
plus nombreux que partout ailleurs, un seul apôtre de la
tyrannie et de l'oppression, un seul écrivain qui ait eu
l'audace, pour ne pas dire l'impiété, de nier les droits de
tous aux dons de Dieu, c'est-à-dire aux avantages qui ré-
sultent de la réunion de l'homme en société, et de les re-
vendiquer au profit d'un seul ou d'un petit nombre. Le
pouvoir le plus absolu que les écrivains politiques et les
moralistes chinois aient reconnu aux chefs du gouverne-
ment n'a jamais été qu'un pouvoir délégué par le Ciel ou
la Raison suprême absolue, ne pouvant s'exercer que dans
l'intérêt de tous, pour le bien de tous, et jamais dans l'in-
térêt d'un seul et pour le bien d'un seul. Des limites mo-
rales infranchissables sont posées à ce pouvoir absolu ; et
s'il lui arrivait de les dépasser, d'enfreindre ces lois mo-
rales, d'abuser de son mandat, alors, comme l'a dit un
célèbre philosophe chinois du douzième siècle de notre
ère, TCIIOU-HI, dans son Commentaire sur le premier
des Quatre Livres classiques de la Chine (voyez p. 58),
enseigné dans toutes les écoles et les collèges de l'empire,
le peuple serait dégagé de tout respect et de toute obéis-
sance envers ce même pouvoir, qui serait détruit immé-
X
INTRODUCTION. ' 7
diateraent, pour faire place à un autre pouvoir légitime,
c'est-à-dire s'exerçant uniquement dans les intérêts de
tous.
Ces doctrines sont enseignées clans le Chou-king ou le
■Livre sacré par excellence des Chinois, ainsi que dans les
Quatre Livres classiques du grand philosophe KHOUNG-
TSEU et de ses disciples, dont nous donnons dans ce volume
une traduction complète et aussi littérale que possible. Ces
livres, révérés à l'égal des livres les plus révérés dans
d'autres parties du monde, et qui ont reçu la sanction de
générations et de populations immenses, forment la base
du droit public ; ils ont été expliqués et commentés par
les philosophes et les moralistes les plus célèbres, et ils
sont continuellement dans les mains de tous ceux qui,
tout en voulant orner leur intelligence, désirent encore
posséder la connaissance de ces grandes vérités morales
qui font seules la prospérité et la félicité des sociétés hu-
maines.
KnoDNG-FOU-TSEU [que les missionnaires européens, en
le faisant connaître et admirer à l'Europe, nommèrent
Confucius, en latinisant son nom] fut, non pas le premier,
mais le plus grand législateur de la Chine. C'est lui qu-
recueillit et mit en ordre, dans la seconde moitié du sixième
siècle avant notre ère, tous les documents religieux, phi-
losophiques, politiques et moraux qui existaient de son
temps, et en forma un corps de doctrines, sous le titre de
Y-king, ou Livre sacré des permutations ; Chou-king, ou
Livre sacré par excellence ; Chi-king, ou Livre des Vers;
Li-ki, ou Livre des Rites. Les Sse-chou, ou Quatre Livres
8 INTRODIUION.
classiques, sont ses dits et ses maximes recueillis par ses
disciples. Si Ton peut juger de la valeur d'un homme et
de la puissance de ses doctrines par l'influence qu'elles ont
exercée sur les populations, on peut, avec les Chinois,,
appeler KHOUNG-TSEU le plus grand Instituteur du genre
humain que les siècles aient jamais produit !
En effet, il suffit de lire les ouvrages de ce philosophe,
composés par lui ou recueillis par ses disciples, pour être
de l'avis.des Chinois. Jamais la raison humaine n'a été
plus dignement représentée. On est vraiment étonné de
retrouver dans les écrits de KHOUNG-TSEU l'expression d'une
si haute et si vertueuse intelligence, en même temps que
celle d'une civilisation aussi avancée. C'est surtout dans le
Lûn-yu ou les Entretiens philosophiques que se manifeste
la belle âme de KHOUNG-TSEU. OÙ trouver, en effet, des
maximes plus belles, des idées plus nobles et plus élevées
que dans les livres dont nous publions la traduction? On
ne doit pas être surpris si les missionnaires européens, qui
les premiers firent connaître ces écrits à l'Europe, con-
çurent pour leur auteur un enthousiasme égal à celui des
Chinois.
Ses doctrines étaient simples et fondées sur la nature
de l'homme. Aussi disait-il à ses disciples : « Ma doctrine
est simple et facile à pénétrer i.t> Sur quoi l'un d'eux ajou-
tait : « La doctrine de notre maître consiste uniquement
« à posséder la droiture du coeur et à aimer son prochain
a comme soi-même 2. »
1 Lûn-yù, chap. iv, § 15.
2 Id., \ 16.
INTRODUCTION. 9
Cette doctrine, il ne la donnait pas comme nouvelle,
mais comme un dépôt traditionnel des sages de l'antiquité,
qu'il s'était imposé la mission de transmettre à la posté-
rité l. Cette mission, il l'accomplit avec courage, avec
dignité, avec persévérance, mais non sans éprouver de
profonds découragements et de mortelles tristesses. Il
faut donc que partout ceux qui se dévouent au bonheur
de l'humanité s'attendent à boire le calice d'amertume,
le plus souvent jusqu'à la lie, comme s'ils devaient expier
par toutes les souffrances humaines les dons supérieurs
dont leur âme avait été douée pour accomplir leur mission
divine !
Cette mission d'Instituteur du genre humain, le philo-
sophe chinois l'accomplit, disons-nous, dans toute son
étendue, et bien autrement qu'aucun philosophe de l'an-
tiquité classique. Sa philosophie ne consistait pas en
spéculations plus ou moins vaines, mais c'était une phi-
losophie surtout pratique, qui s'étendait à toutes les con-
ditions de la vie, à tous les rapports de l'existence sociale.
Le grand but de cette philosophie, le but pour ainsi dire
unique, était l'amélioration constante de soi-même et des
autres hommes ; de soi-même d'abord, ensuite des autres.
L'amélioration ou le perfectionnement de soi-même est
d'une nécessité absolue pour arriver à l'amélioration et au
perfectionnement des autres. Plus la personne est en évi-
dence, plus elle occupe un rang élevé, plus ses devoirs
d'amélioration de soi-même sont grands; aussi KHOUNG-
1 lûn-yù, ohap. vu, § 1, 19,
L
10 INTRODUCTION.
TSEU considérait-il le gouvernement des hommes comme
la plus haute et la plus importante mission qui puisse être
conférée à un mortel, comme un véritable mandat céleste.
L'étude du coeur humain ainsi que l'histoire lui avaient
appris que le pouvoir pervertissait les hommes quand ils
ne savaient pas se défendre de ses prestiges, que ses ten-
dances permanentes étaient d'abuser de sa force et d'ar-
river à l'oppression. C'est ce qui donne aux écrits du phi-
losophe chinois, comme à tous ceux de sa grande école, un
caractère si éminemment politique et moral. La vie de
KHOUNG-TSEU se consume en cherchant à donner des en-
seignements aux princes de son temps, à leur faire con-
naître leurs devoirs ainsi que la mission dont ils sont char-
gés pour gouverner les peuples et les rendre heureux.
On le voit constamment plus occupé de prémunir les
peuples contre les passions et la tyrannie des rois que les
rois contre les passions et la turbulence des peuples; non
pas qu'il regardât les derniers comme ayant moins besoin
de connaître leurs devoirs et de les remplir, mais parce
qu'il considérait les rois comme seuls responsables du
bien et du mal qui arrivaient dans l'empire, de la pro-
spérité ou de la misère des populations qui leur étaient
confiées. 11 attachait à l'exercice de la souveraineté des
devoirs si étendus et si obligatoires, une influence si vaste
et si puissante, qu'il ne croyait pas pouvoir trop éclairer
ceux qui en étaient revêtus des devoirs qu'ils avaient à
remplir pour accomplir convenablement leur mandat.
C'est ce qui lui faisait dire : « Gouverner son pays avec la
« vertu et la capacité nécessaires, c'est ressembler à.
INTRODUCTION. M
« l'étoile polaire, qui demeure immobile à sa place, tan-
« dis que toutes les autres étoiles circulent autour d'elle
« et la prennent pour guide *. »
Il avait une foi si vive dans l'efficacité des doctrines
qu'il enseignait aux princes de son temps, qu'il disait :
« Si je possédais le mandat de la royauté, il ne me
« faudrait pas plus d'une génération pour faire régner
« partout la vertu de l'humanité 2. »
Quoique la politique du premier philosophe et législa-
teur chinois soit essentiellement démocratique, c'est-à-dire
ayant pour but la culture morale et la félicité du peuple,
il ne faudrait pas cependant prendre ce mot dans l'accep-
tion qu'on lui donne habituellement. Rien ne s'éloigne
peut-être plus de la conception moderne d'un gouverne-
ment démocratique que la conception politique du philoso-
phe chinois. Chez ce dernier, les lois morales et politiques
qui doivent régir le genre humain sous le triple rapport
de l'homme considéré dans sa nature d'être moral perfec-
tible, daus ses relations de famille, et comme membre de
la société, sont des lois éternelles, immuables, expression
vraie de la véritable nature de l'homme, en harmonie
avec toutes les lois du monde visible, transmises et
enseignées par des hommes qui étaient eux-mêmes la
plus haute expression de la nature morale de l'homme,
soit qu'ils aient dû cette perfection à une faveur spéciale
du ciel, soit qu'ils l'aient acquise par leurs propres efforts
pour s'améliorer et se rendre dignes de devenir les insti-
ilûn-y,k, chap. H, § 1.
* Ici, chap. xm, | 12.
12 INTRODUCTION.
tuteurs du genre humain. Dans tous les cas, ces lois ne
pouvaient être parfaitement connues et enseignées que
par un très-petit nombre d'hommes, arrivés à la plus haute
culture morale de l'intelligence à laquelle il soit donné à
la nature humaine d'atteindre, et qui aient dévoué leur
vie tout entière et sans réserve à la mission noble et sainte
de l'enseignement politique pour le bonheur de l'huma-
nité. C'est donc la réalisation des lois morales et politiques
qui peuvent constituer véritablement la société et assurer
la félicité publique, lois conçues et enseignées par un petit
nombre au profit de tous; tandis quedans la conception po-
litique moderne d'un gouvernement démocratique la con-
naissance des lois morales et politiques qui constituent la
société et doivent assurer la félicité publique est supposée
dans chaque individu dont se compose cette société, quel
que soit son degré de culture morale et intellectuelle ; de
/orte que, dans cette dernière conception, il arrive le plus
souvent que celui qui n'a pas môme les lumières nécessai-
res pour distinguer le juste de l'injuste, dont l'éducation
morale et intellectuelle est encore entièrement à faire, ou
même dont les penchants vicieux sont les seuls mobiles de
sa conduite, est appelé, surtout si sa fortune le lui permet,
à donner des lois à celui dont la culture morale et intellec-
tuelle est le plus développée, et dont la mission de-
vrait être l'enseignement de cette même société, régie
par les intelligences les plus nombreuses, il est vrai,
mais aussi souvent les moins faites pour cette haute
mission.
Selon KHOUNG-TSEU, le gouvernement est ce qui est juste
ÎNTRODUCTtOtf. i3
et droit *. C'est la réalisation des lois éternelles qui doi-
vent faire le bonheur de l'humanité, et que les plus hautes
intelligences, par une application incessante de tous les in-
stants de leur vie, sont seules capables de connaître et d'en-
seigner aux hommes. Au contraire, le gouvernement,
dans la conception moderne, n'est plus qu'un acte à la
portée de tout le monde, auquel tout le monde veut pren-
dre part, comme à la chose la plus triviale et la plus vul-
gaire, et à laquelle on n'a pas besoin d'être préparé par
le moindre travail intellectuel et moral.
Pour faire mieux comprendre les doctrines morales et
politiques du philosophe chinois, nous pensons qu'il ne
sera pas inutile de présenter ici un court aperçu des Quatre
Livres classiques dont nous donnons la traduction.
1° LE TA-HIO OU LA GRANDE ÉTUDE. Ce petit ouvrage se
compose d'un texte attribué à KHOUNG-TSEU, et d'une
Exposition faite par son disciple Thseng-tseu. Le texte,
proprement dit, est fort court. Il est nommé King ou
Livre par excellence; mais tel qu'il est, cependant, c'est
peut-être, sous le rapport de l'art de raisonner, le plus
précieux de tous les écrits de l'ancien philosophe chinois,
parce qu'il offre au plus haut degré l'emploi d'une mé-
thode logique, qui décèle dans celui qui en fait usage,
sinon la connaissance des procédés syllogistiques les plus
profonds, enseignés et mis en usage par les philosophes
indiens et grecs, au moins les progrès d'une philosophie
qui n'est plus bornée à l'expression aphoristique des idées
* Lûn-yù, chap. xn, § lî.
44 INTRODUCTION.
morales, mais qui est déjà passée à l'état scientifique. L'art
est ici trop évident pour que Ton puisse attribuer Tordre
et l'enchaînement logique des propositions à la méthode
naturelle d'un esprit droit qui n'aurait pas encore eu con-
science d'elle-même. On peut donc établir que l'argument
nommé sorite était déjà connu en Chine environ deux
siècles avant Aristote, quoique les lois n'en aient peut-être
jamais été formulées dans cette contrée par des traités
spéciauxl.
Toute la doctrine de ce premier traité repose sur un
grand principe auquel tous les autres se rattachent et dont
ils découlent comm3 de leur source primitive et naturelle :
le perfectionnement de soi-même. Ce principe fondamental,
le philosophe chinois le déclare obligatoire pour tous les
hommes, depuis celui qui est le plus élevé et le plus puis-
sant jusqu'au plus obscur et au plus faible ; et il établit
que négliger ce grand devoir, c'est se mettre dans l'im-
possibilité d'arriver à aucun autre perfectionnement moral.
Après avoir lu ce petit traité, on demeure convaincu
que le but du philosophe chinois a été d'enseigner les de-
voirs du gouvernement politique comme ceux du perfec-
tionnement de soi-même et de la pratique de la vertu par
tous les hommes.
1° LE TCHOUNG-YOUNG, ou L'INVARIABILITÉ DANS LE iit-
LiEu. Le titre de cet ouvrage a été interprété de diverses
manières par les commentateurs chinois. Les uns l'ont
M'oyez l'Argument philosophique do l'édition chinoise-latine et
française que nous avons donnée do cet ouvrage. Paris, 1837.
Grand in-Sn.
INTRODUCTION. 15
entendu comme sfgnifiant la persévérance de la conduite
dans une ligne droite également éloignée des extrêmes,
c'est-à-dire dans la voie de la vérité que Ton doit constam-
ment suivre ; les autres l'ont considéré comme signifiant
tenir le milieu en se conformant aux temps et aux circon-
stances, ce qui nous paraît contraire à la doctrine expri-
mée dans ce livre, qui est d'une nature aussi métaphy-
sique que morale. Tseu-sse, qui le rédigea, était petit-fils et
disciple de KIIOUNG-TSEU. On voit, à la lecture de ce traité,
que Tseu-sse voulut exposer les principes métaphysiques
des doctrines de son maître, et montrer que ces doctrines
n'étaient pas de simples préceptes dogmatiques puisés dans
le sentiment et la raison, et qui seraient par conséquent
plus ou moins obligatoires selon la manière de sentir et de
raisonner, mais bien des principes métaphysiques fondés
sur la nature de l'homme et les lois éternelles du monde.
Ce caractère élevé, qui domine tout le Tchoung-young, et
que des écrivains modernes, d'un mérite supérieur d'ail-
leurs 1, n'ont pas voulu reconnaître dans les écrits des phi-
losophes chinois, place ce traité de morale métaphysique
au premier rang des écrits de ce genre que nous a légués
l'antiquité. On peut certainement le mettre à côté, sinon
au-dessus de tout ce que la philosophie ancienne nous
a laissé de plus élevé et de plus pur. On sera même
frappé, en le lisant, de l'analogie qu'il présente, sous cer-
tains rapports, avec les doctrines morales de la philo-
sophie stoique enseignées par Épictcte et Marc-Aurèle,
i Voyez, les Histoires de la philosophie ancienne de Hegel et de
H. Ritter.
16 INTIIODICTION.
en même temps qu'avec la métaphysique d'Aristote.
On peut se former une idée de son contenu par l'ana-
lyse sommaire que nous allons en donner d'après les com-
mentateurs chinois.
Dans le premier chapitre, Tseu-sse expose les idées
principales de la doctrine de son maître KHODNG TSEU,
qu'il veut transmettre à la postérité. D'abord il fait voir
que la voie droite, ou la règle de conduite morale, qui
oblige tous les hommes, a sa base fondamentale dans le
ciel, d'où elle tire son origine, et qu'elle ne peut changer ;
que sa substance véritable, son essence propre, existe
complètement en nous, et qu'elle ne peut en être séparée ;
secondement, il parle du devoir de conserver cette règle
de conduite morale, de l'entretenir, de l'avoir sans cesse
sous les yeux; enfin il dit que les saints hommes, ceux qui
approchent le plus de l'intelligence divine, type parfait de
notre imparfaite intelligence, l'ont portée par leurs oeu-
vres à son dernier degré de perfection.
Dans les dix chapitres qui suivent, Tseu-sse ne fait,
pour ainsi dire, que des citations de paroles de son maî-
tre destinées à corroborer et à compléter le sens du pre-
mier chapitre. Le grand but de cette partie du livre est
de montrer que la prudence éclairée, l'humanité ou la bien-
veillance universelle pour les hommes, la force d'âme, ces
trois vertus universelles et capitales, sont comme la porte
par laquelle on doit entrer dans la voie droite que doivent
suivre tous les hommes; c'est pourquoi ces vertus ont été
traitées dans la première partie de l'ouvrage (qui comprend
les chapitres 2, 3, 1, ,">, 6, 7, 8, 9, 10 et 11).
INTRODUCTION. ]7
Dans le douzième chapitre, Tseu-sse cherche à expli-
quer le sens de cette expression du premier chapitre, où
il est dit que la voie droite ou la règle de conduite morale
de l'homme est tellement obligatoire, que Ton ne peut s'en
écarter d'un seul point un seul instant. Dans les huit
chapitres qui suivent, Tseu-sse cite sans ordre les pa-
roles de son maître KHOUNG-TSEU pour éclaircir le même
sujet.
Toute morale qui n'aurait pas pour but le perfection-
nement de la nature humaine serait une morale incom-
plète et passagère. Aussi le disciple de KHOUNG-TSEU, qui
veut enseigner la loi éternelle et immuable d'après la-
quelle les actions des hommes doivent être diiigées,
établit, dans le vingtième chapitre, que la loi suprême,
la loi de conduite morale de l'homme qui renferme toutes
les autres, est la perfection. « Il y a un principe certain,
« dit-il, pour reconnaître l'état de perfection. Celui qui
« ne sait pas distinguer le bien du mal, le vrai du faux,
« gui ne sait pas reconnaître dans l'homme le mandat du
a ciel, nest pas encore arrivé à la perfection. »
Selon le philosophe chinois, le parfait, le vrai, dégagé
de tout mélange, est la loi du ciel ; la perfection ou le per-
fectionnement, qui consiste à employer tous ses efforts
pour découvrir et suivre la loi céleste, le vrai principe du
mandat du ciel, est la loi de l'homme. Par conséquent,
il faut que l'homme atteigne la perfection pour accomplir
sa propre loi.
Mais, pour que l'homme puisse accomplir sa loi, il faut
qu'il la connaisse. « Or, dit Tseu-sse (chap. XXII), il n'y
2.
18 INTRODUCTION.
a a dans le monde que les hommes souverainement par-
ce faits qui puissent connaître à fond leur propre nature,
« la loi de leur être et les devoirs qui en dérivent; pou-
a vant connaître à fond la loi de leur être et les devoirs qui
« en dérivent, ils peuvent, par cela même, connaître à fond
« la nature des autres hommes, la loi de leur être, et leur
« enseigner tous les devoirs qu'ils ont à observer pour ac-
« complir le mandat du ciel. » Voilà les hommes parfaits,
les saints, c'est-à-dire ceux qui sont arrivés à la perfection,
constitués les instituteurs des autreshommes,les seuls capa-
bles de leur enseigner leurs devoirs et de les diriger dans la
droite voie, la voie de la perfection morale. Mais Tseu-sse
ne borne point là les facultés de ceux qui sont parvenus à
la perfection. Suivant le procédé logique que nous avons
signalé précédemment, il montre que les hommes arrivés à
la perfection développent leurs facultés jusqu'à leur plus
haute puissance, s'assimilent aux pouvoirs supérieurs de la
nature, et s'absorbent finalement en eux. « Pouvant con-
« naître à fond, ajoute-t-il, la nature des autres hommes,
« la loi de leur être, et leur enseigner les devoirs qu'ils
« ont à observer pour accomplir le mandat du ciel, ils
« peuvent, par cela même, connaître à fond la nature des
« autres êtres vivants et végétants, et leur faire accomplir
« leur loi de vitalité selon leur propre nature; pouvant
« connaître à fond la nature des êtres vivants et végé-
« tants, et leur faire accomplir leur loi de vitalité selon
« leur propre nature, ils peuvent, par cela même, au
« moyen de leurs facultés intelligentes supérieures, aider
o le ciel et la terre dans la transformation et l'entretien
INTRODUCTION. 19
a des êtres, pour qu'ils prennent leur complet développe-
« ment; pouvant aider le ciel et la terre dans la transfor-
« mation et l'entretien des êtres, ils peuvent, par cela
« même, constituer un troisième pouvoir avec le ciel et ■
a la terre. » Voilà la loi du ciel.
Mais, selon Tseusse (chap. XXIII-XXIV), il y a diffé-
rents degrés de perfection. Le plus haut degré est à peine
compatible avec la nature humaine, ou plutôt ceux qui
l'ont atteint sont devenus supérieurs à la nature humaine.
Ils peuvent prévoir l'avenir, la destinée des nations, leur
élévation, leur chute, et ils sont assimilés aux intelligen-
ces immatérielles, aux êtres supérieurs à l'homme. Ce-
pendant ceux qui atteignent un degré de perfection moins
élevé, plus accessible à la nature de l'homme (chap. XXIII),
opèrent un grand bien dans le monde par la salutaire in-
fluence de leurs bons exemples. On doit donc s'efforcer
d'atteindre à ce second degré de perfection.
« Le parfait (chap. XXV) est par lui-même parfait, ab-
« solu; la loi du devoir est par elle-même loi du de-
ce voir.
« Le parfait est le commencement et la fin de tous les
« êtres; sans le parfait, les êtres ne seraient pas. » C'est
pourquoi Tseusse place le perfectionnement de soi-même
et des autres au premier rang des devoirs de l'homme.
« Réunir le perfectionnement intérieur et le perfection-
a nement extérieur constitue la règle du devoir. »
« C'est pour cela, dit-il (chap. XXVI), que l'homme
« souverainement parfait ne cesse jamais d'opérer le bien
« et de travailler au perfectionnement deà autres hom-
20 INTRODUCTION.
« mes. » Ici le philosophe chinois exalte tellement la puis-
sance de Thomme parvenu à la pei fection, qu'il l'assimile
à celle du ciel et de la terre (chap. XXVI et XXVII). C'est
un caractère propre à la philosophie de l'Orientl, et que
l'on ne retrouve point dans la philosophie de l'antiquité
classique, d'attribuer à l'homme parvenu à la perfection
philosophique des pouvoirs surnaturels qui le placent au
rang des puissances surhumaines.
Tseu-sse, dans le vingt-neuvième chapitre de son livre,
est amené, par la méthode de déduction, à établir que les
lois qui doivent régir un empire ne peuvent pas être pro-
posées par des sages qui ne seraient pas revêtus de la di-
gnité souveraine, parce qu'autrement, quoique excellentes,
elles n'obtiendraient pas du peuple le respect nécessaire à
leur sanction, et ne seraient point observées. Il en conclut
que cette haute mission est réservée au souverain, qui
doit établir ses lois selon les lois du ciel et de la terre, et
d'après les inspirations des intelligences supérieures. Mais
voyez à quel rare et sublime condition il accorde le droit
de donner des institutions aux hommes et de leur com-
mander! « Il n'y a dans l'univers (chap. XXXI) que
« l'homme souverainement saint qui, par la faculté de
« connaître à fond et de comprendre parfaitement les lois
« primitives des êtres vivants, soit digne de posséder l'au-
« torité souveraine et de commander aux hommes ; qui,
« par sa faculté d'avoir une âme grande, magnanime, affa-
1 Voyez aussi notie traduction des Essais de Colebiooke sur la
Philosophie des Hindous, i vol. in-8°.
INTRODUCTION. 21
« ble et douce, soit capable de posséder le pouvoir de ré-
« pandre des bienfaits avec profusion; qui, par sa faculté
« d'avoir une âme élevée, ferme, imperturbable et con-
« stante, soit capable de faire régner la justice et l'équité ;
« qui, par sa faculté d'être toujours honnête, simple,
a grave, droit et juste, soit capable de s'attirer le respect
« et la vénération; qui, par sa faculté d'être revêtu des
« ornements de l'esprit et des talents que donne une étude
« assidue, et de ces lumières que procure une exacte in-
« vestigation des choses les plus cachées, des principes
« les plus subtils, soit capable de discerner avec exactitude
« le vrai du faux, le bien du mal, »
Il ajoute : « Que cet homme souverainement saint ap-
« paraisse avec ses vertus, ses facultés puissantes, et les
« peuples ne manqueront pas de lui témoigner leur véné-
« ration; qu'il parle, et les peuples ne manqueront pas
« d'avoir foi en ses paroles; qu'il agisse, et les peuples ne
« manqueront pas d'être dans la joie... Partout où les
« vaisseaux et les chars peuvent parvenir, où les forces de
« l'industrie humaine peuvent faire pénétrer, dans tous
« les lieux que le ciel couvre de son dais immense, sur
« tous les points que la terre enserre, que le soleil et la
« lune éclairent de leurs rayons, que la rosée et les nua-
« ges du matin fertilisent, tous les êtres humains qui vi-
« vent et qui respirent ne peuvent manquer de l'aimer et
« de le révérer. »
Mais ce n'est pas tout d'être souverainement saint, pour
donner des lois aux peuples et pour les gouverner : il faut
encore être souverainement parfait (chap. XXXII), pour
22 INTRODUCTION.
pouvoir distinguer et fixer les devoirs des hommes entre
eux. La loi de l'homme souverainement parfait ne peut
être connue que par l'homme souverainement saint ; la
vertu de l'homme souverainement saint ne peut être pra-
tiquée que par l'homme souverainement parfait : il faut
donc être l'un et l'autre pour être digne de posséder l'au-
torité souveraine.
3° Le LUN-YU, ou les ENTRETIENS PHILOSOPHIQUES, La
lecture de ces Entretiens philosophiques de KHOUNG-TSEU
et de ses disciples rappelle, sous quelques rapports, les
dialogues de Platon, dans lesquels Socrate, son maître,
occupe le premier plan, mais avec toute la différence des
lieux et des civilisations. Il y a assurément beaucoup moins
d'art, si toutefois il y a de l'art, dans les entretiens du
philosophe chinois, recueillis par quelques-uns de ses
disciples, que dans les dialogues poétiques du philosophe
grec. On pourrait plutôt comparer les dits de KHOUNG-
TSEU à ceux de Socrate, recueillis par son autre disciple
Xénophon. Quoi qu'il en soit, l'impression que l'on
éprouve à la lecture des Entretiens du philosophe chinois
avec ses disciples n'en est pas moins grande et moins
profonde, quoiqu'un peu monotone peut-être. Mais cette
monotonie même a quelque chose de la sérénité et de la
majesté d'un enseignement moral qui fait passer succes-
sivement sous les yeux les divers côtés de la nature hu-
maine en la contemplant d'une région supérieure. Et
après cette lecture on peut se dire comme le philo-
sophe chinois : « Celui qui se livre à l'étude du vrai et
(! du bien, qui s'y applique avec persévérance et sansre-
INTRODUCTION. 23
« lâche, n'en éprouve-t-il pas une grande satisfaction 1? »
On peut dire que c'est dans ces Entretiens philosophiques
que se révèle à nous toute la belle âme de KHODNG-TSEO,
sa passion pour la vertu, son ardent amour de l'humanité
et du bonheur des hommes. Aucun sentiment de vanité
ou d'orgueil, de menace ou de crainte, ne ternit la pureté
et l'autorité de ses paroles : « Je ne naquis point doué de
« la science, dit-il; je suis un homme qui a aimé les
« anciens et qui a fait tous ses efforts pour acquérir leurs
« connaissances 2. »
« Il était complètement exempt de quatre choses,
« disent ses disciples : il était sans amour-propre, sans
« préjugés, sans égoïsme et sans obstination 3. » L'étude,
c'est-à-dire la recherche du bien, du vrai, de la vertu,
était pour lui le plus grand moyen de perfectionnement.
« J'ai passé, disait-il, des journées entières sans nourri-
« ture, et des nuits entières sans sommeil, pour me
« livrer à la méditation, et cela sans utilité réelle : l'étude
« est bien préférable. »
Il ajoutait : « L'homme supérieur ne s'occupe que de
« la droite voie, et non du boire et du manger. Si vous
« cultivez la terre, la faim se trouve souvent au milieu
« do vous; si vous étudiez, la félicité se trouve dans le
« soin même de l'étude. L'homme supérieur ne s'in-
« quiète que de ne pas atteindre la droite voie ; il ne
« s'inquiète pas de la pauvreté 4. »
1 Lûn-yù, chap. i, § 1.
8 Ii., chap. v, § 10.
3 ld., chap. îx, | A.
* Id„ chap. xv, | 30 cl 31.
54 INTRODUCTION.
Avec quelle admiration il parle de l'un de ses disciples^
qui, au sein de toutes les privations, ne s'en livrait pas
moins avec persévérance à l'étude de la sagesse !
« Oh ! qu'il était sage Hoei ! Il avait un vase de bambou
« pour prendre sa nourriture, une simple coupe pour
« boh'e, et il demeurait dans l'humble réduit d'une rue
« étroite et abandonnée ; un autre homme que lui n'au-
« rait pu supporter ses privations et ses souffrances. Cela
« ne changeait pas cependant la sérénité de Hoeï ! Oh !
« qu'il était sage Hoei l / »
S'il savait honorer la pauvreté, il savait aussi flétrir
énergiquement la vie matérielle, oisive et inutile. « Ceux
« qui ne font que boire et que manger, disait-il, pendant
« toute la journée, sans employer leur intelligence à
« quelque objet digne d'elle, font pitié. N'y a-t-il pas le
« métier de bateleur 1 Qu'ils le pratiquent; ils seront des
« sages en comparaison 2 ! »
C'est une question résolue souvent par l'affirmative,
que les anciens philosophes grecs avaient eu deux doc-
trines, l'une publique et l'autre secrète; l'une pour le
vulgaire (profanum vulgus), et l'autre pour les initiés. La
même question ne peut s'élever à l'égard de KHOUNG-TSEU;
car il déclare positivement qu'il n'a point de doctrine
secrète, a Vous, mes disciples, tous tant que vous êtes,
« croyez-vous que j'aie pour vous des doctrines cachées ?
« Je n'ai point de doctrines cachées pour vous. Je n'ai
o rien fait que je ne vous l'aie communiqué, ô mes dis-
' lùnyû, cliap. vi, § 9.
*Id., chai>. XYII, | 22. .
INTRODUCTION. âS
« ciples ! C'est la manière d'agir de Khieou (de lui-
« même l). »
Il serait très-difficile de donner une idée sommaire du
Lûn-yù, à cause de la nature de l'ouvrage, qui présente,
non pas un traité systématique sur un ou plusieurs sujets,
mais des réflexions amenées à peu près sans ordre sur
toutes sortes de sujets. Voici ce qu'a dit un célèbre com-
mentateur chinois du Lûn-yù et des autres livres clas-
siques, Tching-tseu, qui vivait sur la fin du onzième siècle
de notre ère :
« Le Lûn-yù est un livre dans lequel sont déposées les
« paroles destinées à transmettre la doctrine de la raison ;
« doctrine qui a été l'objet de l'étude persévérante des
« hommes qui ont atteint le plus haut degré de sainteté...
« Si l'on demande quel est le but du Lûn-yù, je répon-
« drai : Le but du Lûn-yù consiste à faire connaître la
« vertu de l'humanité ou de la bienveillance universelle
« pour les hommes ; c'est le point principal des discours
« de KHOCNG-TSEU. Il y enseigne les devoirs de tous; seu-
« lement, comme ses disciples n'avaient pas les mêmes
a moyens pour arriver aux mêmes résultats (ou à la pra-
« tique des devoirs qu'ils devaient remplir), il répond
« diversement à leurs questions. » Le Lûn-yù est divisé
en deux livres, formant ensemble vingt chapitres. Il y eut,
selon les commentateurs chinois, trois copies manuscrites
du Lûn-yù : l'une conservée par les hommes instruits de
la province de Thû; l'autre par ceux de Louy la province
1 Lûn-yù, chap. vi, § 23.
26 INTRODUCTION.
natale de KHOUNG-TSEU, et la troisième fut trouvée cachée
dans un mur après l'incendie des livres : cette dernière
copie fut nommée Kou-lûn, c'est-à-dire l'Ancien Lûn.
La copie de Thsi comprenait vingt-deux chapitres ; l'an-
cienne copie (Kou-lûn), vingt et un; et la copie de Lou,
celle qui est maintenant suivie, vingt. Les deux chapitres
en plus de la copie de Thsi ont été perdus ; le chapitre en
plus de l'ancienne copie vient seulement d'une division
différente de la même matière.
4° MENG-TSEU. Ce quatrième des livres classiques porte
le nom de son auteur, qui est placé par les Chinois immé-
diatement après KHOUNG-TSEU, dont il a exposé et déve-
loppé les doctrines. Plus vif, plus pétulant que ce dernier,
pour lequel il avait la plus haute admiration, et qu'il
regardait comme le plus grand instituteur du genre hu-
main que les siècles aient jamais produit, il disait : « De-
puis qu'il existe des hommes, il n'y en a jamais eu de
comparables à KIIOUNG-TSEU l. » À l'exemple de ce grand
maître, il voyagea avec ses disciples (il en avait dix-sept)
dans les différents petits États de la Chine, se rendant à la
cour des princes, avec lesquels il philosophait et auxquels
il donnait souvent des leçons de politique et de sagesse
dont ils ne profitaient pas toujours. Comme KHOUNG-TSEU
(ainsi que nous l'avons déjà dit ailleurs2), il avait pour
but le bonheur de ses compatriotes et de l'humanité tout
* Meng-tseu, chap. m, p. 219 de notre tiaduclion. Ce témoignaga
est corroboré dans Meng-tseu par celai de trois des plus illust es
disciples du philosophe, que jleng-tseu r.pporle au même endroit,
* Description de la Chine, 1. I, p. 187.
INTRODUCTION. 27
entière. En communiquant la connaissance de ses prin-
cipes d'abord aux princes et aux hommes qui occupaient
un rang élevé dans la société, et ensuite à un grand
nombre de disciples que sa renommée attirait autour de
lui, il s'efforçait de propager le plus possible ces mômes
doctrines au sein de la multitude, et d'inculquer dans
l'esprit des grands, des princes, que la stabilité de leur
puissance dépendait uniquement de l'amour et de l'affec-
tion qu'ils auraient pour leurs peuples. Sa politique paraît
avoir eu une expression plus décidée et plus hardie que
celle de son maître. En s'efforçant de faire comprendre
aux gouvernants et aux gouvernés leurs devoirs réci-
proques, il tendait à soumettre tout l'empire chinois à la
domination do ses principes. D'un côté il enseignait aux
peuples le droit divin que les rois avaient à régner, et de
l'autre il enseignait aux rois que c'était leur devoir de
consulter les désirs du peuple, et de mettre un frein à
l'exercice de leur tyrannie; en un mot, de se rendre
le père et la mère du peuple. MENG-TSEU était un homme
de principes indépendants, et, contrôle vivant et incor-
ruptible du pouvoir, il ne laissait jamais passer un acte
d'oppression, dans les États avec lesquels il avait des
relations, sans le blâmer sévèrement.
MENG-TSEU possédait une connaissance profonde du
coeur humain, et il a déployé dans son ouvrage une grande
souplesse de talent, une grande habileté à découvrir les
mesures arbitraires des princes régnants et les abus des
fonctionnaires publics. Sa manière de philosopher est
celle de Socrate et de Platon, mais avec plus de vigueur.
28 INTRODUCTION.
et de saillies spirituelles. Il prend son adversaire, quel
qu'il soit, prince ou autre, corps à corps, et, de déduc-
tion en déduction, de conséquence en conséquence, il le
mène droit à la sottise ou à l'absurde. Il le serre de si
près, qu'il ne peut lui échapper. Aucun écrivain oriental
ne pourrait peut être offrir plus d'attraits à un lecteur
européen, surtout à un lecteur français, que MENG-TSEU,
parce que (ceci n'est pas un paradoxe) ce qu'il y a de plus
saillant en lui, quoique Chinois, c'est la vivacité de son
esprit. Il manie parfaitement l'ironie, et cette arme, dans
ses mains, est plus dangereuse et plus aiguë que dans
celles du sage Socrate.
Voici ce que dit un écrivain chinois du livre de MENG-
« TSEU : Les sujets traités dans cet ouvrage sont de divor-
ce ses natures. Ici, les vertus de la % ie individuelle et de
« parenté sont examinées; là, l'ordre des affaires est
« discuté. Ici, les devoirs des supérieurs, depuis le sou-
« verain jusqu'au magistrat du dernier degré, sont pres-
te crits pour l'exercice d'un bon gouvernement ; là, les
« travaux des étudiants, des laboureurs, des artisans, des
« négociants, sont exposés aux regards ; et, dans le cours
« de l'ouvrage, les lois du monde physique, du ciel, de
« la terre et des montagnes, des rivières, des oiseaux, des
« quadrupèdes, des poissons, des insectes, des plantes,
a des aibres, sont occasionnellement décrites. Bon
« nombre des affaires que MENG-TSEU traita dans le cours
« de sa vie, dans son commerce avec les hommes ; ses
a discours d'occasion avec des personnes de tous rangs;
« ses instructions à ses élèves; ses vues ainsi que ses.
INTRODUCTION. 29
o explications des livres anciens et modernes, toutes
a ces choses sont incorporées dans cette publication.
« Il rappelle aussi les faits historiques, les dits des an-
ce ciens sages pour l'instruction de l'humanité. »
M. Abel Rémusat a ainsi caractérisé les deux plus célè-
bres philosophes de la Chine :
« Le style de MENG-TSEU, moins élevé et moins concis
« que celui du prince des lettres (KHOUNG-TSEU), est aussi
« noble, plus fleuri et plus élégant. La forme du dialogue,
« qu'il a conservée à ses entretiens philosophiques avec
« les grands personnages de son temps, comporte plus
« de variété qu'on ne peut s'attendre à en trouver dans les
« apophthegmes et les maximes de Confucius. Le carac-
« tère de leur philosophie diffère aussi sensiblement. Con-
« fucius est toujours grave, même austère; il exalte les
« gens de bien, dont il fait un portrait idéal, et ne parle
« des hommes vicieux qu'avec une froide ind'gnation.
« Meng-tseu, avec le même amour pour lt\ vertu, semble
a avoir pour le vice plus de mépris que d'horreur ; il l'at-
« taque par la force de la raison, et ne dédaigne pas même
« l'arme du ridicule. Sa manière d'argumenter se rappro-
« che de cette ironie qu'on attribue à Société. Il ne con-
« teste rien à ses adversaires ; mais, en leui accordant
« leurs principes, il s'attache à en tirer des conséquences
« absurdes qui les couvrent de eonfusion. 11 ne ménage
« même pas les grands et les princes de son temps, qui
« souvent ne feignaient de le consulter que pour avoir
« occasion de vanter leur conduite, ou pour obtenir de
p lui les éloges qu'ils croyaient mériter. Rien de plus pi-
3.
30 INTRODUCTION.
« quant que les réponses qu'il leur fait en ces occasions ;
« rien surtout de plus opposé à ce caractère servile et
« Las qu'un préjugé trop répandu prête aux Orientaux, et
« aux Chinois en particulier. Meng-tseu ne ressemble en
« rien à Aristippe : c'est plutôt à Diogène, mais avec plus
« de dignité et de décence. On est quelquefois tenté de
« blâmer sa vivacité, qui tient de l'aigreur ; mais on Tex-
te cuse en le voyant toujours inspiré par le zèle du bien
o public *. »
Quel que soit le jugement que l'on porte sur les deux
plus célèbres philosophes de la Chine et sur leurs ouvrages,
dont nous donnons la traduction dans ce volume, il n'en
restera pas moins vrai qu'ils méritent au plus haut degré
l'attention du philosophe et de l'historien, et qu'ils doivent
occuper un des premiers rangs parmi les plus rares génies
qui ont éclairé l'humanité et l'ont guidée dans le chemin
de la civilisation. Bien plus, nous pensons que l'on ne trou-
verait pas dans l'histoire du monde une figure à opposer
à celle du grand philosophe chinois, pour l'influence si
longue et si puissante que ses doctrines et ses écrits ont
exercée sur ce vaste empire qu'il a illustré par sa sagesse
et son génie. Et tandis que les autres nations de la terre
élevaient de toutes parts des temples à des êtres inintelli-
gents ou à des dieux imaginaires, la nation chinoise en
élevait à l'apôtre de la sagesse et de l'humanité, de la mo-
rale et de la vertu ; au grand missionnaire de l'intelligence
humaine, dont les enseignements ses outiennent depuis
i Vie de Meng-lseu, Nouv. Mélanges asiatiques, t. II p. 119.
INTRODUCTION. 3f
plus de deux mille ans, et se concilient maintenant l'ad«
miration et l'amour de plus de trois cent millions d'âmes 1.
Avant que de terminer, nous devons dire que co n'est
pas Je désir d'une vaine gloire qui nous a fait entreprendre
Ja traduction dont nous donnons aujourd'hui une édition
nouvelle 2, mais bien l'espérance de faire partager aux per-
sonnes qui la liront une partie des impressions morales
que nous avons éprouvées nous-même en la composant.
Oh ! c'est assurément une des plus douces et des plus nobles
impressions de l'âme que la contemplation de cet ensei-
gnement si lointain et si pur, dont l'humanité, quel que
soit son prétendu progrès dans la civilisation, a droit de
s'enorgueillir. On ne peut lire les ouvrages des deux pre-
1 Nous renvoyons, pour les détails biographiques que l'on pour-
rait desher sur KHOUNG-TSEU et MENG-TSEU, a notre Description de la
Chine déjà cilc'e, t. I, p. 120et suiv., où l'on trouvera aussi le por-
trait de ces deux philosophes.
2 La traduction que nous publions des Quatre Livres classiques
de la Chine est la première traduction française qui ait été faite sur
le texte chinois, excepte toutefois les deux premiers livres : le Ta-hio
ou la Grande Etude, et le Tchoung-young ou l'Invariabilité dans le
milieu, qui avaient déjà été traduits en français par quelques mission-
naires (Mémoires sur les Chinois, t. I, p. 'i36-481) et par M. A. Ré-
musat (Notices et Extraits des manuscrits de laBibliothèque duroi,
t. X, p. 2G9 et suiv.). La traduction des missionnaires n'est qu une
longue paraphrase enthousiaste dans laquelle on reconnaît a peine le
texte original. Celle du Tchoung-young de M. Rémusat, qui est accom-
pagnée du texte chinois et dune Teision latine, est de beaucoup
préférable. La traduction française de l'abbé Pluquet, publiée en
1784, sous le titre do : Les Livres classiques de l'empire de la Chine,
a été faite sur la traduction latine du P. Noël, publiée a Prague, en
1711, sous ce titre : Sincnsis imperii libri classici sex. Nous avons
cru inutile de la consulter pour faire notre propre traduction, attendu
que nous nous sommes constamment efforça de nous appuyei unique-
ment sur le texte et les commentaires chinois. (Voyez, pour plus de
détails, les Livres sacrés de l'Orient, p. xxvm.)
32 INTRODUCTION.
miers philosophes chinois sans se sentir meilleur, ou du
moins sans se sentir raffermi dans les principes du vrai
comme dans la pratique du bien, et sans avoir une plus
haute idée de la dignité de notre nature. Dans un temps
où le sentiment moral semble se corrompre et se perdre,
et la société marcher aveuglément dans la voie des seuls
instincts matériels, il ne sera peut-être pas inutile de ré-
péter les enseignements de haute et divine raison que le
plus grand philosophe de l'antiquité orientale a donnés au
monde. Nous serons assez récompensé des peines que notre
traduction nous a coûté, si nous avons atteint le but que
nous nous sommes proposé en la composant.
G. PAUTHIER.
H fî '
LES SSE CHOU
tu
LES QUATRE LIVRES DE PHILOSOPHIE
MOIUI.E LT i OLITKJLU
DE LA CHINE.
**
LE TA HIO
oc
LA GRANDE ÉTUDE
OUVRAGE DE
RHQUNG-FOU-TSEU (CONFUCIUS)
ET DE SON DISCIPLE TI1SÊNG-TSEU.
PREMIER LIVRE CLASSIQUE.
PRÉFACE
DU COMMENTAIRE SUR LE TA HIO,
PAR LE DOCTEUR TCUOU-IU.
Le livre de la Grande Elude est cette Grande Étude que dans l'an-
tiquité on enseignait aux hommes, et qu'on leur proposait pour
règle de conduite; or les hommes tirant du ciel leur origine, il en
resuite qu'il n'en est aucun qui n'ait éle doué par lui des sentiments
de charité ou d humanité, de justice, de convenance et de sagesse.
Cependant, quoique tous les hommes possèdent certaines disposi-
tions naturelles et constitues qu'ils ont reçues en naissant, il en
est quelques-uns qui n'ont pas le pouvoir ou la faculté de les cultiver
et de les hien diriger. C'est pourquoi ils ne peuvent pas tous avoir
en eux les moyens de connaître les dispositions existantes de leur
propre nature, et ceux de leur donner leur complet développement.
3G PRÉFACE DU COMMENTAIRE.
Il en est qui, possédant une giandc perspicacité, une intelligence
pénétrante, une connaissance intuitive, une sagesse profonde, peu-
vent duelopper toutes les facultés de leur nature, et ils se distin-
guent au milieu de la foule qui les environne; alors le ciel leur a
certainement donne le mandat d'èlre les chefs et les instituteurs des
genéi allons infinies ; il les a charges de la mission de les gouverner
et de les mslruhe, afin de les faiie retourner a la pureté primitive
de leur nature.
Voila comment [les anciens empereurs] Fou-hi, Chin-noung,
Hoang~ti, Yao et Chun occupèrent successivement les plus hautes
dignités que confère le ciel ; comment les ministres d'Etat furent
attentifs a suivre et à propager leurs instructions, et d'où les magis-
trats qui président aux lois civiles et a la musique deriveient leurs
enseignements.
Apres 1 extinction des trois premières dynasties, les institutions
qu'elles avaient fondées s'étendirent graduellement. Ainsi il arrha
par la suite que dans les palais des rois, comme dans les grandes
villes et même jusque dans les plus petits villages, il n'y avait au-
cun lieu où l'on ne se livrât a l'étude. Des que les jeunes gens
avaient atteint l'âge de huit ans, qu'ils fussent les fils des rois, des
princes ou de la foule du peuple, ils entraient tous a la Petite
licole , et la on leur enseignait a arroser, a balayer, a repondre
promptement et avec soumission a ceux qui les appelaient ou les
interrogeaient; a ent er et à soi tir selon les règles de la b enseance;
a recevoir les hôtes avec politesse et a les reconduire de même. On
leur enseignait aussi les usages du monde et des cérémonies, la
musique; 1 art de lancer des flèches, de diriger des chars, ainsi que
celui d'écrire et de compter.
Lorsqu'ils a\aient atteint 1 âge de quinze ans, alors, depuis l'hé-
ritier présomptif de la dignité impériale et tous les autres fils de
1 empereur, jusqu'aux (Us des princes, des piemiers ministres, des
gouverneurs de provinces, des lettrés ou docteurs de 1 empire pio-
mus a des dignités, ainsi que tous ceux d'entre les enfants du peu-
ple qui huilaient par des talents supérieurs, entraient à la Grande
Ecole ", et on leur enseignait les moyens de pénetier et d'appro-
fondir les principes des choses, de lectifler les momomenls de leur
coeur, de se corriger, de se perfectionner eux-mêmes, et de gou-
verner les hommes. Voila comment les doctrines que l'on enseignait
dans les collèges étaient divisées en grandes et petites. Par cette
dnision et cette composition des éludes, leur propagation s'étendit
an loin, et le modo d enseigner se m Unliiit dans les limites précises
de cet ordre de subordination , c est ce qui en fit un véritable ensei-
gnement. En outre, toute la base de cette institution résidait dans
1 S"i 70 hio.
a 'fa Itw.
- suit LE TA HtO. 37
là personne du prince, qui en pratiquait tous les devoirs. On ne
demandait aucun salaire aux enfants du peuple, et on n'exigeait
rien d'eux que ce dont ils avaient besoin pour vivre journellement.
C'est pourquoi, dans ces âges passés, il n'y avait aucun homme qui
ne se livrât à l'étude. Ceux qui étudiaient ainsi se gardaient bien de
ne pas s'appliquer à connaître les dispositions naturelles que cha-
cun d'eux possédait réellement, la conduite qu'il devait suivre dans
les fonctions qu'il avait à remplir ; et chacun d'eux faisait ainsi tous
ses efforts, épuisait toutes ses facultés, pour atteindre à sa véritable
destination. Voilà comment il est arrivé que, dans les temps floris-
sants de la haute antiquité, le gouvernement a été si glorieux dans
ceux qui occupaient les emplois élevés, les moeurs si belles, si pures
dans les inférieurs, et pourquoi il a été impossible aux siècles qui
leur ont succédé d'atteindre à ce haut degré de perfection.
Sur le déclin de la dynastie des Tchéou, lorsqu'il ne paraissait
plus de souverains doués de sainteté et de vertu, les règlements
des grandes et petites Écoles n'étaient plus observés ; les saines
doctrines étaient dédaignées et foulées- aux pieds ; les moeurs pu-
bliques tombaient en dissolution. Ce fut à cette époque de dépra-
vation générale qu'apparut avec éclat la sainteté de KHOUNG-TSEU;
mais il ne put alors obtenir des princes qu'ils le plaçassent dans les
fonctions élevées de ministre ou instituteur des hommes, pour leur
faire observer ses règlements et pratiquer sa doctrine. Dans ces cir-
constances, il recueillit dans la solitude les lois et institutions des
anciens rois, les étudia soigneusement et les transmit [à ses disci-
ples] pour éclairer les siècles à venir. Les chapitres intitulés Khio-li,
Chao-h Neï-tse 1 concernent les devoirs des élèves, et appartiennent
véritablement à la Petite Étude, dont ils sont comme des ruis-
seaux détachés ou des appendices ; mais parce que les instructions
concernant la Petite Étude [ou l'Etude propre aux enfants] avaient
été complètement développées dans les ouvrages ci-dessus, le livre
qui nous occupe a été destiné à exposer et rendre manifeste à tous
les lois claires, évidentes, de la Grande Étude [ou l'Étude propre
aux esprits mûrs]. En dehors du livre et comme frontispice, sont
posés les grancls principes qui doivent servir de base à ces ensei-
gnements, et dans le lhre ces mêmes principes sont expliqués et
développés en paragraphes séparés. Mais quoique dans une multi-
tude de trois mille disciples il n'y en ait eu aucun qui n'eût sou-
vent entendu les enseignements du maître, cependant le contenu
de ce livre fut transmis à la postérité par les seuls disciples de
Thsâng tseu, qui en avait reçu lui même les maximes de son maître
KHOU.NG-TSEC, et qui, dans une exposition concise, en avait expliqué
et de\eloppé le sens.
1 Chapitres du Li-hi, ou Livre des Sites,
38 PRÉFACE DU COMMENTAIRE
Après la mort de Méng-tseu, il ne se tiouvaplus personne pour ensei-
gner et propager cetle doctrine des anciens ; alors, quoique le livre qui
la contenait continuât d'exister, ceux qui la comprenaient étaient fort
rares. Ensuite il est arrivé de là que les lettrés dégénérés s'étanthabi-
tués à écrire des narrations, à compiler, à faire des discours élégants,
leurs oeu\res concernant la Petite Etude furent au moins doubles de
celles de leurs prédécesseurs ; mais lems préceptes différents furent
d'un usage complètement nul.
Les doctrines du Vide et de la Non-entité l, du Repos absolu et
de ['Extinction finale "i, vinrent ensuite se placer bien au-dessus de
celle de la Grande Etude; mais elles manquaient de base véritable
et solide. Leur autorité, leurs prétentions, leurs artifices ténébreux.,
leurs fourberies, en un mot, les discours de ceux qui les prêchaient
pour s'attirer une renommée glorieuse et un vain nom, se sont ré-
pandus abondamment parmi les hommes, de sorte que l'erreur, en
envahissant le siècle, a abusé les peuples et a fermé toute voie à la
charité et a la justice. Bien plus, le trouble et la confusion de toutes
les notions morales sont sortis de leur sein, au point que les sages
mêmes ne pouvaient être assez heureux pour obtenir d'entendre et
d'apprendre les devoirs les plus importants de la grande doctrine,
et que les hommes du commun ne pou\ aient également être assez
heureux pour obtenir dans leur ignorance d'être éclairés sur les
principes d'une bonne administration ; tant les ténèbres de l'igno-
rance s'étaient épaissies et avaient obscurci les esprits ! Cette maladie
s'était tellement augmentée dans la succession des années, elle était
• devenue tellement invétérée, qu a la fin de l'époque des cinq dynas-
ties [vers 950 de notre ère] le désordre et la confusion étaient au
comble.
Mais il n'arrive rien sur cette terre que le ciel ne ramène do nou-
veau dans le cercle de ses révolutions : la dynastie des Soung s'é-
leva, et la vertu fut bientôt florissante ; les principes du bon gou-
vernement et l'éducation reprirent leur éclat. À cette époque,
apparurent dans la province du Ho-nan deux docteurs de la famille
Tching, lesquels, dans le dessein de transmettre a la postérité les
écrits de Mêng-tseu et de ses disciples, les réunirent et en formèrent
un corps d'ouvrage. Ils commencèrent d'abord par manifester une
grande vénération pour ce livre [le Ta Mo ou la Grande Étude],
et ils le remirent en lumière, afin qu'il frappât les yeux de tous. A
cet effet, ils le retirèrent du rang secondaire où il était placé 3, en
mirent en ordre les matériaux, et rai rendirent ses beautés primitives.
Ensuite la doctrine qui avait été anciennement exposée dans le livre
de la Grande Etude pour instruire les hommes, le véritable sens
* Celle des Tao-ise, qui a Lao-lssu pour fondateur.
2 Celle des Bouddhistes, qui a Fo ou Bouddha pour fondateur.
8 II formait un des chapitres du Li-kit
SUR LE TA HIO. 39
du saint texte original [de KHOUNG-TSED] et de l'explication de son
sage disciple furent de nouveau examinés et rendus au siècle dans
toute leur splendeur. Quoique moi Si, je ne sois ni habile ni pé-
nétrant, j'ai été assez heureux cependant pour retirer quelque fruit
de mes piopres études sur ce livre, et pour entendre la doctrine qui
y est contenue. J'avais vu qu il existait encore dans le travail des
deux docteurs Tching des choses incorrectes, inégales, que d'autres
en avaient été détachées ou perdues : c'est pourquoi, oubliant mon
ignorance et ma profonde obscurité, je l'ai corrigé et mis en ordre
autant que je l'ai pu, en remplissant les lacunes qui y existaient, et
en y joignant des notes pour faire saisir le sens et la liaison des
idées l ; enfin, en suppléant ce que les premieis éditeurs et com-
mentateurs avaient omis ou seulement indiqué d une manière trop
concise, en attendant que, dans la suite des temps, il vienne un
sage capable d'accomplir la tâche que je n'ai fait qu'effleurer. Je
sais parfaitement que celui qui entreprend plus qu'il ne lui convient
n'est pas exempt d encourir pour sa faute lé blâme de la postérité.
Cependant, en ce qui concerne le gouvernement des Etats, la con-
version des peuples, l'amélioration des moeurs, celui qui étudiera
mon travail sur le mode et les moyens de se corriger ou se perfec-
tionner soi-même et de gouveiner les hommes, dira assurément qu'il
ne lui aura pas ete d'un faible secours.
Du règne nomme Chun-hi, année Kui-yeo [1191 de notre ère],
second mois lunahe Kia-tseu, dans la ville de Sin-ngan, ou de la
Paix nouvelle [vulgairement nommée Hoeï-Uheou]. Préface de
Tchou-hi.
1 II ne faudrait pas croire que cet habile commentateur ait fait des changements
au tette ancicu du Inre ; il n'a fait que transposer quelquefois des chapitres de
l'Expl cation, et suppléer par des notes aux lacunes des mots ou des idées ; mais
il a eu toujours soin d'en avertir dans le couis de l'ouvrage, et ses additions
expl catnes sont imprimées eu plus petits caractères ou eu 1 gnes plus courtes
que celles du texte primitif.
AVERTISSEMENT
DU DOCTEUR TCHING-TSEU.
Le docteur Tching-tseii a dit : Le Ta hio [ou la Grande Étude]
est un livre laissé par KHOUNG-TSEU et son disciple [Thséng-tseu],
afin que ceux qui commencent à étudier les sciences morales et po-
litiques s'en servent comme d'une porte pour entrer dans le sentier
de la sagesse. On peut voir maintenant que les hommes de l'anti-
quité, qui faisaient leurs études dans un ordre méthodique, s'ap-
puyaient uniquement sur le contenu de ce livre; et ceux qui veu-
lent étudier le Lun-yu et le Mêng-tseu doivent commencer leurs
études par le Ta hio : alors ils ne courent pas le risque de sjéjjarer.
LA GRANDE ÉTUDE.
4. La loi de la Grande Étude, ou de la philosophie pra-
tique, consiste à développer et remettre en lumière le
principe lumineux de la raison que nous avons reçu du
ciel, à renouveler les hommes, et à placer sa destination
définitive dans la perfection, ou le souverain bien.
2. Il faut d'abord connaître le but auquel on doit ten-
dre, ou sa destination définitive, et prendre ensuite une
détermination; la détermination étant prise, on peut en-
suite avoir l'esprit tranquille et calme; l'esprit étant tran-
quille et calme, on peut ensuite jouir de ce repos inalté-
rable que rien ne peut troubler; étant parvenu à jouir de
ce repos inaltérable que rien' ne peut troubler, on peut
ensuite méditer et se former un jugement sur l'essence
des choses; ayant médité et s'étant formé un jugement
sur l'essence des choses, on neut ensuite atteindre à l'état
de perfectionnement désiré.
3. Les êtres de la nature ont une cause et des effets;
les actions humaines ont un principe et des conséquen-
ces : connaître les causes et les effets, les principes et les
conséquences, c'est approcher très-près de la méthode
rationnelle avec laquelle on parvient à la perfection.
■£. Les anciens princes qui désiraient développer et re-
mettre en lumière dans leurs États le principe lumineux
de la raison que nous recevons du ciel s'attachaient au-
paravant à bien gouverner leurs royaumes; ceux qui dé-
siraient bien gouverner leurs royaumes s'attachaient au-
paravant à mettre le bon ordre dans leurs familles ; ceux
qui désiraient mettre le bon ordre dans leurs familles s'at-
tachaient auparavant à se corriger eux-mêmes; ceux qui
42 TA HIO,
désiraient se corriger eux-mêmes s'attachaient aupara-
vant à donner de la droiture à leur âme; ceux, qui dési-
raient donner de la droiture à leur âme s'attachaient au-
paravant à rendre leurs intentions pures et sincères; ceux
qui désiraient rendre leurs intentions pures et sincères
s'attachaient auparavant à perfectionner le plus possible
leurs connaissances morales ; perfectionner le plus possible
ses connaissances morales consiste à pénétrer et approfon-
dir les principes des actions.
b. Les principes des actions étant pénétrés et appro-
fondis, les connaissances morales parviennent ensuite à
leur dernier degré de perfection; les connaissances mo-
rales étant parvenues à leur dernier degré de perfection,
les intentions sont ensuite rendues pures et sincères ; les
intentions étant rendues pures et sincères, l'âme se pé-
nètre ensuite de probité et de droiture; l'âme étant péné-
trée de probité et de droiture, la personne est ensuite cor-
rigée et améliorée; la personne étant corrigée et amélio-
rée, la famille est ensuite bien dirigée ; la famille étant
bien dirigée, le royaume est ensuite bien gouverné; le
royaume étant bien gouverné, le monde ensuite jouit de
la paix et de la bonne harmonie.
6. Depuis l'homme le plus élevé en dignité jusqu'au
plus humble et au plus obscur, devoir égal pour tous :
corriger et améliorer sa personne, ou le perfectionnement
de soi-même, est la base fondamentale de tout progrès et
de tout développement moral.
7. Il n'est pas dans la nature des choses que ce qui ,a
sa base fondamentale en désordre et dans la confusion
puisse avoir ce qui en dérive nécessairement dans un état
convenable.
Traiter légèrement ce qui est le principal ou le plus
important, et gravement ce qui n'est que secondaire, est
une méthode d'agir qu'il ne faut jamais suivre \
1 Le texte entier de l'ouvrage consiste en quinze cent quaranle-
six caractères.
LA GRANDE ÉTUDE. 43
Le King ou Livre par excellence, qui précède, ne forme
qu'un chapitre ; il contient les propres paroles de KHOUNG-
TSEU, que son disciple Tlisêng-tseu a commentées dans
les dix sections ou chapitres suivants, composés de ses
idées recueillies par ses disciples.
Les tablettes en bambou des anciennes copies avaient
été réunies d'une manière fautive et confuse; c'est pour
cela que Tching-tseu détermina leur place, et corrigea en
l'examinant la composition du livre. Par la disposition
qu'il établit, l'ordre et l'arrangement ont été arrêtés
comme il suit.
EXPLICATION DE THSENG-TSEU.
CHAPITRE PREMIER.
Sur le devoir de développer et de rendre à sa clarté primitive le principe
lumineux de notre raison.
1. Le Khang-kao 1 dit : Le roi Wen parvint à dévelop-
per et faire briller dans tout son éclat le principe lumi-
neux de la raison que nous recevons du ciel.
Toute l'Exposition [de Thséng-tseu] est composée de citations
variées qui servent de commentaire au King [ou texte original de
KHOUNG-TSEÏÏ] , lorsqu'il n'est pas complètement narratif. Ainsi les
principes posés dans le texte sont successivement développés dans
un enchaînement logique. Le sang circule bien partout dans les
veines. Depuis le commencement jusqu'à la fin, le grave et le léger
sont employés avec beaucoup d'art et de finesse. La lecture de ce
livre est agréable et pleine de suavité. On doit le méditer longtemps,
et 1 on ne parviendra même jamais à en épuiser le sens.
{Note du Commentateur.)
1 II forme aujourd'hui un des chapitres du Chou-king.
44 TA HIO,
2. Le Taï-kia 1 dit : Le roi Tching-thang avait sans
cesse les regards fixés sur ce don brillant de l'intelligence
que nous recevons du ciel.
3. Le Ti-tien 2 dit : Yao put développer et faire briller
dans tout son éclat le principe sublime de l'intelligence
que nous recevons du ciel.
4. Tous ces exemples indiquent que Ton doit cultiver
sa nature rationnelle et morale.
Voilà le premier chapitre du Commentaire. Il explique ce
que l'on doit entendre par développer et remettre en lumière le
principe lumineux de la raison que nous recevons du ciel.
~ CHAPITRE II.
Sur le devoir de renouveler ou d'éclairer les peuples.
\. Des caractères gravés sur la baignoire du roi Tching-
thang disaient : Renouvelle-toi complètement chaque
jour; fais-le de nouveau, encore de nouveau, et toujours
de nouveau.
2. Le Khang-kao dit : Fais que le peuple se renouvelle.
3. Le Livre des Vers dit :
« Quoique la famille des Tcheou possédât depuis long-
ce temps une principauté royale,
« Elle obtint du ciel (dans la personne de Wen-wang)
« une investiture nouvelle. »
4. Cela prouve qu'il n'y a rien que le sage ne pousse
jusqu'au dernier degré de la perfection.
Voilà le, second chapitre du Commentaire. Il explique ce
que l'on doit entendre par renouveler les peuples.
*, s Ils forment aujourd'hui des chapitres du Choa-king.
LA GRANDE ÉTUDE. 45
CHAPITRE III.
Sur le devoir de placer sa destination définitive dans la perfection ou le
souverain bien.
1. Le Livre des Vers dit :
« C'est dans un rayon de mille li (cent lieues) de la ré-
« sidence royale
« Que le peuple aime à fixer sa demeure. »
2. Le Livre des Vers dit :
« L'oiseau jaune au chant plaintif mien-mân
« Fixe sa demeure dans le creux touffu des mon-
« tagnes. »
Le philosophe [KHOUNG-TSEU] a dit :
En fixant là sa demeure, il prouve qu'il connaît le lieu
de sa destination; et l'homme [la plus intelligente des
créatures 1 ] ne pourrait pas en savoir autant que l'oi-
seau !
3. Le Livre des Vers dit :
« Que la vertu de Wen-wang était vaste et profonde !
« Comme il sut joindre la splendeur à la sollicitude la
a plus grande pour l'accomplissement de ses différentes
destinations! »
Comme prince, il plaçait sa destination dans la pra-
tique de l'humanité ou de la bienveillance universelle pour
les hommes; comme sujet, il plaçait sa destination dans
les égards dus au souverain ; comme fils, il plaçait sa des-
tination dans la pratique de la piété filiale; comme père,
il plaçait sa destination dans la tendresse paternelle;
comme entretenant des relations ou contractant des cn-
* C'est 1 explication que donne le Ji-kianq, en développant le
commentaiie laconique de Tchou-hi: « L'homme est de tous les êtres
le plus intelligent ; s il ne pouvait pas choisir le souverain Lien
pour s'y fixer, c'est qu'il ne serait pas même aussi intelligent que
i oiseau. »
48 TA HIO,
gagements avec les hommes, il plaçait sa destination dans
la pratique de la sincérité et de la fidélité *.
4. Le Livre des Vers dit :
« Regarde là-bas sur les bords du Ki.
« Oh ! qu'ils sont beaux et abondants, les verts bam-
« bous!
« Nous avons un prince orné de science et de sagesse 2;
« Il ressemble à l'artiste qui coupe et travaille l'ivoire,
« A celui qui taille et polit les pierres précieuses.
« Oh ! qu'il paraît grave et silencieux !
« Comme sa conduite est austère et digne !
« Nous avons un prince orné de science et de sagesse ;
« Nous ne pourrons jamais l'oublier !»
5. Il ressemble à l'artiste qui coupe et travaille l'ivoire,
indique l'étude ou l'application de l'intelligence à la re-
cherche des principes de nos actions ; il ressemble à celui
qui taille et polit les pierres précieuses, indique le perfec-
tionnement de soi-même. L'expression Oh ! qu'il paraît
grave et silencieux! indique la crainte, la sollicitude qu'il
éprouve pour atteindre à la perfection. Comme sa con-
duite est austère et digne ! exprime combien il mettait de
soin à rendre sa conduite digne d'être imitée. Nous avons
un prince orné de science et de sagesse; nous ne pourrons
jamais Voublier! indique cette sagesse accomplie, cette
perfection morale que le peuple ne peut oublier.
6. Le Livre des Vers dit :
s Comme la mémoire des anciens -rois ( Wen et Wou)
« est restée dans le souvenir des hommes ! »
Les sages et les princes qui les suivirent imitèrent leur
sagesse et leur sollicitude pour le bien-être de leur pos-
térité. Les populations jouirent en paix, par la suite,.de
1 Le Ji-kiang s'exprime ainsi : « Tchou-tseu dit : Chaque homme
possède en soi le principe de sa destination obligatoire ou de ses
devoirs de conduite, et atteindre à sa destination est du devoir du
saint homme. »
2 Tcheou-koung, qui vivait en 1150 avant notre ère, l'un des plus
sages et des plus savants hommes qu'ait eus la Chine,
IA GRANDE ÉTUDE. Al
ce qu'ils avaient fait pour leur bonheur, et elles mirent à
profit ce qu'ils firent de bien et de profitable dans une
division et une distribution équitable des terresl. C'est
pour cela qu'ils ne seront point oubliés dans les siècles à
venir.
Voilà le troisième chapitre du Commentaire. 11 explique ce
que l'on doit entendre par placer sa destination définitive dans
la perfection ou le souverain bien 2.
CHAPITRE IV.
Sur le devoir de connaître et de distinguer les causes et les effets.
1. Le Philosophe a dit : Je puis écouter des plaidoiries
et juger des procès comme les autres hommes; mais ne
serait-il pas plus nécessaire de faire en sorte d'empêcher
les procès? Ceux qui sont fourbes et méchants, il ne fau-
drait pas leur permettre de porter leurs accusations men-
songères et de suivre leurs coupables desseins. On par-
viendrait par là à se soumettre entièrement les mauvaises
intentions des hommes. C'est ce qui s'appelle connaître la
racine ou la cause.
Voilà le quatrième chapitre du Commentaire. Il explique ce
que l'on doit entendre par la racine et les branches, ou la cause
et les effets.
1 C'est l'explication que donnent de ce passage plusieurs commen-
tateurs : « Par le partage des champs labourables et leur distribu-
tion en portions d'un li (un dixième de lieue carrée), chacun eut de
quoi s'occuper et s'entretenir habituellement ; c'est la le profit qu ils
en ont tiré. » (Commentaire, Ho kiang.)
2 Dans ce chapitre sont faites plusieurs citations du Livre des Vers,
qui seront continuées dans les suivants. Les anciennes éditions
sont fautives a cet endroit. Elles placent ce chapitre après celui sur
le devoir de rendre ses intentions pures et sincères.
(TCHOU-HI.)
48 TA HIO,
CHAPITRE V.
Sur le devoir de perfectionner ses connaissances morales en pénétrant les
principes des actions.
1. Cela s'appelle connaître la racine ou la cause.
2. Cela s'appelle la perfection de la connaissance. <
Voilà ce qui reste du cinquième chapitre du Commentaire.
Il expliquait ce que l'on doit entendre par •perfectionner ses
connaissances morales en pénétrant les principes des actions; il
est maintenant perdu. 11 y a quelque temps, j'ai essayé de re-
courir aux idées de Tching-tseu [ autre commentateur du Ta
Mo, un peu plus ancien que Tchou-hi] pour suppléer à cette
lacune, en disant :
Les expressions suivantes du texte, perfectionner ses connais-
sances morales consiste à pénétrer le principe et la nature des
actions, signifient que, si nous désirons perfectionner nos con-
naissances morales, nous devons nous livrer à une investiga-
tion profonde des actions, et scruter à fond leurs principes ou
leur raison d'être; car l'intelligence spirituelle de l'homme
n'est pas évidemment incapable de connaître [ou est adéquate
à la connaissance] ; et les êtres de la nature, ainsi que les ac-
tions humaines, ne sont pas sans avoir un principe, une cause
ou une raison d'êtreJ. Seulement ces principes, ces causes, ces
raisons d'être n'ont pas encore été soumis à d'assez profondes
investigations. C'est pourquoi la science des hommes n'est pas
complète, absolue; c'est aussi pour cela que la Grande Étude
commence par enseigner aux hommes que ceux d'entre eux
qui étudient la philosophie morale doivent soumettie à une
longue et profonde investigation les êtres de la nature et les
actions humaines, afin qu'en partant de ce qu'ils savent déjà
des principes des actions ils puissent augmenter leurs con-
1 Le Ji-kiang s'exprime ainsi sur ce passage : <; Le coeur ou le
principe pensant de 1 homme est éminemment immatériel, éminem-
ment intelligent ; il est bien loin d'être dépourvu de tout savoir
natuiel, et toutes les acl ons humaines sont bien loin de no pas
avoir une cause ou une raison d'être également naturelle. >>
Ï.A GRANDE ÉTUDE. 49
naissances, et pénétrer dans leur nature la plus intime 1. En
s'appliquant ainsi à exercer toute son énergie, toutes ses facul-
tés intellectuelles, pendant longtemps, on arrive un jour à
avoir une connaissance, une compréhension intime des vrais
principes des actions ; alors la nature intrinsèque et extrinsèque
de toutes les actions humaines, leur essence la plus subtile,
comme leurs parties les plus grossières, sont pénétrées ; et,
pour notre intelligence ainsi exercée et appliquée par des ef-
forts soutenus, tous les principes des actions deviennent clairs
et manifestes. Voilà ce qui est appelé la pénétration des prin-
cipes des actions; voilà ce qui est appelé la perfection des con-
naissances morales.
CHAPITRE VI.
Sur le devoir de rendre ses intentions pures et sincères.
1. Les expressions rendre ses intentions pures et sincè-
res signifient : Ne dénature point tes inclinations droites,
comme celles de fuir une odeur désagréable, et d'aimer
un objet agréable et séduisant. C'est ce qui est appelé la
satisfaction de soi-même. C'est pourquoi le sage veille at-
tentivement sur se intentions et ses pensées secrètes.
2. Les hommes vulgaires qui vivent à Fécart et sans té-
moins commettent des actions vicieuses; il n'est rien de
mauvais qu'ils ne pratiquent. S'ils voient un homme sage
1 Le commentaire Ho-kiang s'exprime ainsi : « Il n'est pas dit
[dans le texte primitif] qu'il faut chercher à connaître, à scruter
profondément les principes, les causes ; mais il est dit qu'il faut
chercher à apprécier parfaitement les actions : en disant qu'il faut
chercher a connaître, à scruter profondément les principes, les causes,
alors on entraîne facilement l'esprit dans un chaos d incertitudes
inextricables ; en disant qu'il faut chercher à apprécier parfaitement
les actions, alors on conduit l'espiit a la îecherche de la vérité. »
Pascal a dit : « C'est une chose étrange que les hommes aient voulu
comprendre les principes des choses, et arriver jusqu'à connaître
tout ! car il est sans doute qu'on ne peut former ce dessein sans
une présomption ou sans une capacité infinie comme la nature. »
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