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CONGRÉGATION DE SAINTE-CROIX
Extrait des Annales de l'Association de Saint-Joseph
CHRONIQUE DU N° DE SEPTEMBRE 1871
LES PRISONNIERS DE SAINTE - CROIX
(SUITE.)
Au moment où les FF. Bernard, Héliodove et Ernest
sortaient de la Santé, le F. Grégoire était encore prisonnier à
Mazas; l'armée versaillaise n'était pas parvenue jusque-là,
et la Commune profitait de ses derniers moments pour fusiller
ses otages.
La veille du jour où Mgr Darboy fut mis à mort, le 23 mai,
vers neuf à dix heures du matin, le F. Grégoire remarqua des
allées et venues plus fréquentes dans son quartier. On appe-
lait des numéros de détenus dans toutes les directions. C'était
le choix des premières victimes qui se faisait ; mais aucun
d'eux ne le savait. Il entend crier : « N° 126 faites descendre,»
et voit ouvrir sa porte : « Prenez vos bagages, lui dit-on, vous
êtes en liberté. » Cette nouvelle était si peu attendue et si peu
vraisemblable, qu'il la prit pour une répétition de la cruelle
ironie de 93; il sortit lentement, en se préparant à la mort.
Arrivé au greffe, il trouve un employé qui tenait une liste à
la main et qui lui dit : « Votre nom?— Leroy. —Votre prénom ?
— Henri.— Votre numéro ? — Cent vingt-six. — Impossible !
votre carte d'écrou porte un autre nom. » Les mêmes ques-
tions sont répétées catégoriquement et obtiennent les mêmes
réponses. Le greffier jure et tempête; on ne s'entend pas.
« Si vous avez nom Leroy, ajouta-t-il, qu'avez-vous pour con-
stater votre identité?— J'ai sur moi, répond le Frère, mon
— 2 —
acte do naissance, ma correspondance cimes pièces d'infirmier
militaire. — N'ôtes-vous pas entré le 23 avril? — Je suis
entré ici le 11 mai, vos registres doivent le mentionner. » Là-
dessus, on le fil passer dans une cellule voisine, pendant
qu'on cherchait à mettre d'accord les listes et les registres; et
au bout d'une demi-heure, son gardien vint le reprendre :
« Vous n'êtes pas le détenu qu'on cherchait, dit-il ; retournez
clans votre cellule. » Il venait d'échapper, sans le savoir, à un
grand danger, celui d'être emmené à la Roquette avec les
otages dont la mort était décidée. Son gardien le lui a déclaré
depuis la chute de la Commune.
Pendant qu'on assassinait l'archevêque, le 24, avec les
Pères Jésuites et M. Bonjean, les détenus de Mazas ne soup-
çonnaient rien. Mais le 25, au matin, ils furent très-sur-
pris de ne recevoir qu'une demi-ration de pain. Qu'est-ce que
cela veut dire? Va-t-on les transférer ailleurs? ou bien la
Commune ne peut-elle plus les nourrir? Dans des circons-
tances si critiques, que ne vient-il pas à l'esprit des infortunés
captifs dans une prison cellulaire !
Vers dix heures, un bruit étrange se fait entendre au
rond-point. On dirait une dispute violente, des coups de crosse
sur les dalles, une cohue indéfinissable. Elle s'apaise pendant
quelques instants. Puis elle reprend avec plus de vigueur ;
c'est un tumulte effroyable et peut-être une lutte à coups de
poing. Mais les clameurs sont confuses. L'oreille la plus atten-
tive n'y saurait rien démêler. Les détenus sont dans l'anxiété ;
la plupart ont déjà leur paquet à la main et se tiennent prêts à
tout événement.
Bientôt quelques obus font explosion à peu de distance ;
Mazas est devenu le point de mire des projectiles du Père-
Lachaise. L'inquiétude est au comble. Trois obus atteignent
la prison et blessent quelques prisonniers, qui crient et appel-
lent au secours. Tous les autres répètent les mêmes cris et
frappent aux portes. C'est un tapage épouvantable, qui couvre
le bruit du rond-point.
Le calme allait peut-être se rétablir, quand un nouveau
bruit porte l'alarme à son comble. Ce sont les gardiens, au
nombre d'une trentaine, qui, dans toutes les directions à la
l'ois, ouvrent précipitamment les cellules avec une sorte de