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Considérations sur la noblesse française, et réfutation de quelques doctrines erronées qui tendent à dénaturer l'esprit de cette institution consacrée par la Charte, par M. C. de M**y [Méry]

De
51 pages
Pélicier et Delaunay (Paris). 1816. In-8° , 52 p..
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CONSIDÉRATIONS
SUR LA
NOBLESSE FRANÇAISE,
Et Réfutation de quelques doctrines
erronées qui tendent à dénaturer
l'esprit de cette institution consacrée
par la Charte ;
PAR MR. C. DE M**Y.
Saspè tibi pater, saepè legendus avus. (OVDE.)
A PARIS,
SE TROUVE.
Chez PELICIÉR et DELAUNAY, libraires, au Palais-Royal.
CONSIDÉRATIONS
SUR LA
NOBLESSE FRANÇAISE,
Et Réfutation de quelques doctrines
erronées qui tendent à dénaturer
l'esprit de cette institution consacrée
par la Charte.
PLINE a judicieusement observé que l'his-
toire des temps est difficile à écrire par les
égards que l'on doit aux vivans; et, en effet,
c'est une lâche bien délicate d'accorder tant
d'opinions divergentes, d'amortir tant dépas-
sions , de satisfaire tant d'amours-propres, de
rapprocher tant d'esprits divisés, de débrouiller
tant d'intérêts dont la complication est le ré-
sultat du chaos d'une révolution, et de ramener
enfin les hommes au vrai rudiment de la morale
lorsqu'une fois ils s'ensontécartés. Cette grande
opération exige le concours de la raison et de
(4)
la patience ; car nous vivons dans un siècle où
il faut répéter mille fois la vérité pour qu'elle
soit entendue.
Au milieu du bouleversement général opéré
par une révolution dans le corps de l'Etat,
et de cette dissolution de parties qui compo-
sent son ensemble, il est certaines institutions
qui, par l'essence même de leurs principes,
surnagent dans la tempête politique, résistent
aux chocs les plus violens, et qui, lorsque le
calme est rétabli, viennent par un mouve-
ment de pondération naturel et irrésistible
se replacer, comme parties intégrantes, dans la
récomposition d'une monarchie légitime. La
noblesse est de ce nombre ; échappée au nau-
frage elle n'aborde point une terre étrangère,
mais une terre souvent témoin de ses glorieux
exploits, et cependant il se trouve encore des
êtres assez inhumains pour la repousser après
tant d'infortunes de son sol natal. Pourquoi
faut-il qu'une institution qui a pour but d'as-
surer la conservation du pouvoir légitime et
de perpétuer la gloire nationale, soit obligée
de se défendre, et de repousser les traits de
la calomnie?Mais il y à des esprits si mal faits,
des hommes si méchans, qu'ils changeraient
l'or en plomb si cela était en leur pouvoir. L'en-
(5)
vie les tourmente sans cesse, ils ne respectent
rien de ce que leurs devanciers ont respecté,
pas même ce que le temps a consacré ; ils s'a-
charnent après les institutions établies, tout
est bon pourvu qu'ils dévorent ; ces vampires
politiques déterreraient les cadavres.Que leur
a fait la noblesse ? Ils seraient fort embarrassés
de répondre ; la jalousie est aveugle et la par-
tialité ne raisonne point. Pourrais-je me flatter
de parvenir aies ramener à la raison et à vaincre
leurs injustes préventions ; je n'en ai point la
conscience, tant leur haine est invétérée. Je
veux du moins me montrer plus équitable
qu'eux, et dans le cours de réflexions que mon
sujet me suggérera, j'aurai toujours présente à
la pensée cette maxime de Cléôbule (1), qu'il
faut faire du bien à ses amis et à ses enne-
mis, afin de conserver les uns et de gagner
les autres.
Tant d'auteurs ont pensé si diversement
de la noblesse, que je n'ai point la préten-
tion de concilier leurs sentimens. Les maté-
riaux ne me manqueraient point pour prou-
ver l'antique origine de cette institution. Il
suffit de savoir qu'elle a été adoptée par la
(1) Cléôbule, l'un des sept Sages de la Grèce.
(6)
plupart des peuples anciens et modernes, et
que son utilité a reçu la sanction des temps
et de l'expérience. Je me contenterai d'extraire
de l'opposition de tant d'opinions contradic-
toires ce qui sera essentiellement utile à mon
sujet, et de ramener la question à ses vrais
principes. La route a été battue sans doute,
mais on l'a hérissée de tant de brandons, que,
sans la pureté d'intention qui m'anime, je
craindrais d'être arrêté à chaque pas.
Ce qu'on appelle noblesse, s'écriaient avec
dédain les fougueux prédicans de la révolu-
tion ; ce qu'on appelle noblesse est un outrage
fait à la nature et à la primitive égalité. Un
d'eux fit cette question inouie par son ridi-
cule: quand Adam labourait et qu'Eve filait,
qui des deux était le plus noble? On ne peut
faire mieux ressortir l'envie qui travaillait ces
frondeurs des institutions les plus antiques
qu'en citant leurs traits de folie.
Il n'est point d'institution qui ait fait naître
plus dé contestations que la noblesse. Si d'un
côté elle a trouvé des contradicteurs dans pres-
que tous les philosophes stoïciens , et dans
beaucoup d'esprits moroses qui l'ont sacrifiée
à leurs railleries, tels que Ménandre, Euri-
pide, Juvénal; de l'autre, elle a trouvé d'il-
( 7 )
lustres protecteurs dans des philosophes éclai-
rés, tels qu'Aristote, Saluste et Ciceron, et de
puissans apologistes dans les plus sages légis-
lateurs de l'antiquité. Parmi ses détracteurs,
il en est qui veulent lui ravir absolument
tous ses avantages; mais à travers les réflexions
malignes de ces humoristes, on voit percer la
partialité et la jalousie. (1) Agrippa décèle bien
l'excès de sa haine lorsqu'il avance cette étrange
proposition que la noblesse est un héritage
acquis par le crime et la violence. Qui veut
trop prouver ne prouve rien. Si les crimes
de quelques nobles indignes de l'être, ont pu
donner lieu à l'assertion d'Agrippa, suffisent-
ils pour généraliser sa proscription? Une cor-
poration entière doit elle encourir l'anathême
pour la folie et la méchanceté de quelques
individus ? qu'on préjuge les conséquences d'un
pareil sophisme pour la tranquillité des so-
ciétés. Qu'on mette en parallèle les grands
(T) Henri Corneille , né à Cologne en 1486, savant
distingué dans toutes les sciences, mais qui s'est rendu
ridicule par des paradoxes qu'il soutenait avec opiniâ-
treté ; entre autres, qu'il n'y a rien de plus pernicieux
pour la vie des hommes et le salut de leur ame, que
lés sciences et les arts, et par d'autres encore bien
autrement singuliers.
(8)
services rendus par la noblesse, avec quelques
faits isolés, blâmables, il est vrai, mais qui
tiennent malheureusement à l'essence de l'es-
pèce humaine ; le crime de quelques individus
n'est qu'une tache imperceptible qui n'altère
en rien tout l'éclat d'un beau tableau,
Un jet d'eau qui s'élève à trois pieds de terre,
disait un philosophe moderne en parlant de
la noblesse, et celui qui s'élance à cent pieds
en l'air sont également des jets d'eau; il n'y a
entre eux de différence que dans l'efficacité de
leurs opérations. Quand se lassera-ton de pa-
reilles abstractions? Si un faible ruisseau fé-
conde heureusement les terres d'une humble
métairie, s'ensuit-il qu'un jet-d'eau de cent
pieds ne doive point servir d'embellissement à
un parc magnifique ou bien à un parterre
élégant; l'un et l'autre ont leur utilité et leur
harmonie relatives. Si la simplicité, l'ordre
et l'économie sont les attributs d'une hono-
rable mais précieuse médiocrité, l'éclat et les
distinctions sont les ornemens essentiels d'un
grand empire.
L'homme, dit J.-J. Rousseau, est naturel-
lement excité par les distinctions; pourquoi
lui ravir cette faculté qui l'agrandit? Cette
vérité a été sentie de tout temps, et le prin-
(9)
cipe, une fois adopté, est devenu dans tous
les Etats bien organisés, un des élémens fon-
damentaux de la gloire nationale. Quand l'es-
prit de dénigrement me disputerait ce prin-
cipe, je ne voudrais lui opposer pour exemple
que ce qui s'est passé sous le gouvernement
qui vient de s'éclipser. Si l'on adopte, pour les
personnes constituées en dignités à cette épo-
que , les honneurs qui leur ont été distribués
avec largesse, on sera forcé de convenir que
les générations des temps antérieurs et posté-
rieurs ont également droit à ces honneurs qui,
pour beaucoup de familles, sont le prix du
sang de leurs ancêtres, autrement on tombe-
rait dans un système révoltant de partialité
et d'exclusion. La gloire est le partage de tous
les siècles, chacun a le droit de revendiquer
la sienne.
Quelle plus juste vengeance que celle de
combattre les sectaires écervelés de la philo-
sophie moderne avec les propres doctrines de
leurs maîtres. J'invoque une autorité que les
grands niveleurs ne pourront récuser, celle
de d'Alambert ; « Faut-il donc, dit-il , un
» grand effort de philosophie, pour sentir
» que dans la société, et sur-tout dans un
» grand Etat, il est indispensable qu'il y ait
(10)
» entre les rangs une distinction marquée ;
» que si les talens ont seuls droit à nos vrais
» hommages, la supériorité de la naissance et
» des dignités exige nos déférences et nos
» égards ; que plus le sage a d'intérêt d'être
» mis à sa place, plus il doit respecter celle
» des autres. »
Il est une autorité infiniment plus respec-
table que j'invoque encore, l'imitation de
Jésus-Christ. Le mépris de la religion et des
principes dont se targuent les partisans de
l'égalité primitive, m'avertit des sarcasmes
avec lesquels ils accueilleront ma citation. Je
ne me charge point de convaincre des insen-
sés , je m'adresse à des gens raisonnables : « Les
» dignités, est-il dit dans ce livre inimita-
» ble, doivent être honorées, et ceux qui y
» sont placés, doivent jouir de l'éclat et de
» la considération qu'elles leurs donnent : la
» pompe et l'appareil aident au commande-
» ment. »
La noblesse est une institution, dont l'uti-
lité est prouvée par l'expérience de tous les
siècles. La sagesse des Grecs et la politique des
Romains n'ont rien imaginé de plus efficace
pour former de vaillans défenseurs à la pa-
trie. Les consuls et le sénat romains, dans ces
violentes dissentions suscitées par les tribuns
du peuple, dont ces magistrats turbulens com-
primaient si souvent le patriotisme, dans ces
circonstances imprévues et subites qui mena-
çaient l'Etat, ne s'adressaient point en vain
aux jeunes sénateurs et aux patriciens. Le cri
de détresse de la patrie retentissait dans leurs
nobles coeurs, ils courraient aux armes, ils en-
traînaient le peuple comme malgré lui, par l'é-
lan de leur courage et par l'ardeur qu'ils lui com-
muniquaient , et ils sauvaient la patrie. Dans les
grands malheurs de l'Etat et dans tout le cours
de notre antique monarchie, la noblesse fran-
çaise a toujours répondu aux nombreux ap-
pels que lui faisait l'honneur. S'il était permis
de corroborer l'évidence des preuves des con-
tradictions mêmes des philosophes et des ri-
goureuses épreuves d'une révolution, je dirais
qu'après le bouleversement arrivé dans le
corps politique, lorsque les esprits délivrés de
cet état de gêne et d'étouffement dans lequel
la tourmente révolutionnaire et l'anarchie les
avaient retenus, commencèrent à respirer, on
se fit une idée plus juste et plus nette des bien-
faits des institutions sociales, on revint par gra-
dation aux principes de l'ordre et de la morale ;
dès-lors la noblesse ne fut plus un titre de pros-
( 12 )
cription. Enfin, celui même qui viola le droit
des gens, pour faire assassiner, par une troupe
de sicaires à ses ordres, le dernier rejeton de
cette illustre race qui avait tant contribué à
la gloire française, celui qui s'extasiait à la
lueur de l'incendie de Moskou, et qui en con-
templait avec ravissement les épouvantables
ravages, celui qui fuyait, escorté de ses re-
grets, mais non de ses remords, une terre hy-
perborée qu'il avait jonchée des cadavres,
glacés de nos frères, et qui s'est enfin perdu
par l'excès de son ambition, avait antérieu-
rement senti tous les avantages qu'il pou-
vait retirer de cette institution, pour consoli-
der sa puissance ; puisque dans son second
Statut du premier mars 1808, il dit expres-
sément : " L'objet de cette institution a été
» non seulement d'entourer notre trône de
» la splendeur qui convient à sa dignité, mais
» encore de nourrir au coeur de nos sujets
» une louable émulation, en perpétuant d'il-
» lustres souvenirs, et en conservant aux âges
» futurs l'image toujours présente des récom-
» penses qui, sous un Gouvernement juste,
» suivent les grands services rendus à l'Etat. »
L'institution de la noblesse est donc sortie
triomphante des épreuves terribles d'une ré-
(13)
volution ; son utilité est démontrée péremp-
toirement , puisque son principe a été consa-
cré par les révolutionnaires eux-mêmes, à leur
profit sur-tout, et en dépit de leurs anciennes
contradictions..
Sa gloire est proclamée par la musé de
l'histoire. Que ses ennemis déchirent les pa-
ges qui l'honorent avant de l'accuser. Les
champs de Crecy et de Poitiers n'attestent-ils pas
Sa valeur. Dans la première journée, qui fut si
fatale à la France, et dans laquelle nul notait
pris à rançon, dit Froissard, et ainsi l'avaient
ordonné les Anglais entre eux, plus de 1200
gentilshommes périrent glorieusement 5 dans
la seconde, toute la noblesse fit au malheu-
reux mais intrépide roi Jean, un rempart de
son corps ; il fallut escalader des cadavres
pour s'emparer de la personne de ce prince,
qui se défendit vaillamment, et ne se rendit
qu'accablé de fatigue et par le nombre des
ennemis. Le brave Geoffroy de Gharny qui
portait l'oriflamme, expira en la menant for-
tement embrassée, et la bannière française lui
servit de linceul.
Si vous êtes battus, disait Louis XIV dans
le déclin de ses ans et de sa fortune, à des
seigneurs partant en 1712 pour l'extasie de
(4)
Flandres, commandée par Villars, j'irai vous
secourir; je suis gentilhomme, et j'ai l'hon-
neur d'être le plus ancien soldat de mon
royaume. Je suis résolu de me mettre à la
tête de mon armée, et de la commander en
personne; je gagnerai la bataille, ou je me
ferai tuer en combattant. Je n'ai point d'autre
parti à prendre, c'est le seul glorieux et le
seul digne de moi. Que la France devait être
glorieuse elle-même d'avoir un tel maître?
aussi tous les Français répondirent-ils à l'appel
d'un Roi, qui leur témoignait tant d'amour
et une si noble confiance. Leurs efforts furent
pénibles, mais la France fut sauvée. Que l'on
comparé la conduite de ce grand Roi avec
celle de ce conquérant insensé qui, après
avoir fatigué le monde de son infatigable am-
bition, racheta la vie au prix de l'humiliation
et de l'opprobre. Louis n'insultait point cette
noblesse qui avait servi d'instrument à la gloire
de son règne; il n'aurait point osé la dégra-
der, ni se dégrader lui-même, en exigeant
d'elle des actions serviles et déshonorantes. Il
communiquait au contraire la grandeur de
son caractère à ceux qui l'approchaient.
Après les funestes batailles d'Hochstet, d'Ou-
denarde, de Turin et de Ramillies, la France
( 15 )
semblait devoir succomber sous le poids de
tant d'infortunes ; l'abattement et la misère
étaient à leur comble, l'argent, le crédit, le
commerce, tout était anéanti. Cependant, au
milieu de cette consternation générale, la
France trouva le moyen de mettre encore sur
pied une armée redoutable et tout l'argent
nécessaire pour l'alimenter, et par là, main-
tenir la discipline militaire. La solde de l'ar-
mée fut exactement payée. Le corps des offi-
ciers, composé pour la majeure partie de la
noblesse, fut privé de cette ressource; l'hon-
neur parlait, il fut obéi , et la France fut
sauvée ; et vous aussi, mânes illustres de cette
brillante noblesse, moissonnée dans les champs
de Fontenoy, vous avez sauvé la monarchie.
Guerriers citoyens, dont les nobles coeurs ont
été essayés à la pierre de touche de l'adversité,
Vendéens fidèles montrez vos honorables cica-
trices; elles saignent encore pour attester votre
inaltérable dévouement à la légitimité? Et toi,
leur chef illustre, issu d'un sang cher à tous
les Français, nouveau Bayard, La Roche Jac-
quelin, sors de cette terre qui fut a la fois le
champ de la gloire et ta tombe, et viens dé-
fendre tes frères contre les traits de la ca-
lomnie? Français enfin, qui, dégagés de tout
( 16 )
vil intérêt, de toute ambition personnelle ,
n'avez vu, à travers les prestiges entraînans
d'une fausse gloire, que les intérêts de la patrie,
qui avez dit, dans toute la franchise de votre
ame, l'honneur parle, j'obéis, et dont le Roi
qui ne sait point détacher sa gloire person-
nelle de la gloire nationale, a voulu récom-
penser les services, repoussez des outrages qui
vous sont communs?
Quelle plus belle institution que celle où
le désintéressement le plus généreux s'allie à
la plus brillante valeur.
Dans des temps de détresse et de calamité
publique, des généraux français, illustres au-
tant par leurs talens que par leur naissance ,
Sully, Turenne , Guebriant (1), Montmo-
rency et tant d'autres ont vendu leur vaisselle et
leurs biens mêmes, pour subvenir aux besoins
de l'armée que le trésor public ne pouvait
secourir. En 1544, avant la bataille de
(1) Budes, comte de Guebriant, gouverneur de la
Ville d'Aire, et célèbre par la vigoureuse défense de
cette place assiégée en 1710 par le prince d'Anhalt-
Dessau. Dans la crainte de manquer d'argent, il fit
couper sa vaisselle, la fit diviser en petites pièces mar-
quées de ses armes, et paya avec elles sa garnison
pendant lotit le siégé.
( 17 )
Cerisolles, on ne sut pas plutôt à la cour
que le comte d'Enguien, commandant l'ar-
mée de François Ier , se disposait à livrer
bataille, que les jeunes courtisans prirent la
poste pour avoir leur part de la gloire et
du péril : on comptait parmi eux l'élite des
grandes maisons de France. Ils ne furent, pas
plutôt arrivés à l'armée, que le comte d'En-
guien, persuadé qu'ils n'étaient point venus
sans argent, emprunta tout ce qu'ils en avaient
pour satisfaire les soldats étrangers qui mena-
çaient d'une désertion générale, parce qu'ils
n'étaient point exactement payés : il n'y eut
pas un des seigneurs qui ne vuidât sa bourse en
présence du Prince, sans penser à ce qu'il de-
viendrait après la bataille. Ces soldats étrangers
furent encore plus touchés de la générosité de
cette action, que du profit qui leur en revenait,
et demandèrent instamment qu'on les menât à
l'ennemi, qui fut vaincu près de Cerisolles.
Si la noblesse a ses annales de vertus, elle a
aussi un long et glorieux martyrologe. Le sang
du saint roi n'a-t-il pas créé des Montrose (1)
Jacques Graham, marquis de Montrose, généralis-
sime et vice-roi d'Ecosse pour Charles Ier, roi d'An-
gleterre, exécuté Edimbourg au mois de mai 1650 ,
pour avoir soutenu le partie royal.
(18)
comme celui de Charles Ier, ombres infortu-
nées de Malsherbes, de la Tremouille, et de
tant de victimes aussi nobles mais moins il-
lustres, ma plume se refuse a retracer de trop
déchirans souvenirs : je ne troublerai point
le silence et la nuit des tombeaux.
Qui ne connaît point tous les excès commis
par la faction de la Jacquerie. Ces brigands pil-
laient, incendiaient les châteaux. Quelques pay-
sans mutinés furent taillés en pièces dans la ville
de Meaux. On frémit en lisant avec quelle
rage et quel rafinement de cruauté les habi-
tans des villes voisines et des campagnes se
vengèrent de ce massacre sur tous les nobles
qu'ils pouvaient rencontrer. Dans le cours de
la révolution, quelles humiliations, quelles
persécutions n'ont-ils point éprouvées; les
carrières, les fusillades, les noyades et les écha-
fauds étaient leur partage. Des coeurs généreux
peuvent oublier tant de maux; mais l'inflexi-
ble histoire les décrira en caractères sanglans.
Si la noblesse s'est trouvée entachée du
contact du barbare des Adrets (1), des féroces
(1) François de Beaumont, baron des Adrets, gen-
tilhomme du Dauphiné , quitta le parti catholique en
i562 pour se venger du duc de Guise qu'il haïssait,
embrassa le parti calviniste, et commit toutes sortes
Vauru (l), et de l'inflexible Monluc (2), elle
s'enorgueillit d'avoir vu naître parmi elle lès
parfaits modèles des plus brillantes qualités.
de cruautés. Le prince de Condé et l'amiral de Co-
ligny indignés de ses excès , le destituèrent de son
gouvernement du Lyonnais. Il en conçut tant de dépit,
qu'il revint au parti catholique, y servit sans hon-
neur , et mourût dans un âge avancé , haï et méprisé
de tout le monde.
(1) Noms de deux gentilshommes célèbres par leur
férocité, et qui, pendant les guerres civiles du régné
de Charles VI, commandaient dans la ville de Meaux
pour le parti des Armagnacs. L'un se nommait le Bâ-
tard de Vauru, l'autre Denis de Vanru. Ils furent
massacrés par les Anglais à là prise de Meaux. On sait
qu'à cette époque le nom de Bâtard n'emportait au-
cune qualification ignominieuse. Plusieurs grands hom-
mes, tels que l'Escun, dit le Bâtard d'Armagnac ; Jean
d'Harcourt, Bernard de Béarn , Bâtard de Foix; Du-
nois, Bâtard d'Orléans; Jean de Monlagu, Bâtard de
Salisbury, tenaient à honneur de le porter.
(2) Biaise de Monluc fait maréchal de France en
1574. On ne peut nier que ce ne fût un homme doué
des plus rares qualités; personne ne l'égalait en ta-
lens militaires , en intrépidité , en dévouement pour té
Roi. Il est malheureux que l'éclat de si belles qua-
lités ait été quelquefois terni par des actes d'une barbare
rigidité; niais s'il était inflexible pour les autres , il était
également sévère pour lui-même, et il donna l'exemple
de toutes les vertus morales et domestiques.
(20)
Gaston de Foix, le type de la vaillance ; Bayard,
l'honneur de la chevalerie; Barbasan, cheva-
lier sans reproche ; Gassion, si connu par l'aus-
térité de ses moeurs (1); Berulle (2), l'apôtre
de la foi et de la charité chrétienne ; Porce-
lets, qui, par l'ascendant de sa seule vertu,
fut excepté du massacre des vêpres siciliennes ;
Chatelmont (3), le sublime ami de l'humanité ;
(1) Le, maréchal de Gassion avait été dans sa jeu-
nesse entêté et querelleur. Son père , qui était aussi
brave qu'il était habile magistrat, parvint cependant à
le corriger de ses défauts. Sachez, lui écrivait-il, que
vous m'aurez pour le plus grand de vos ennemis, si
vous manquez de coeur, et que je serai le second
de tous ceux que vous pourrez quereller mal-à-
propos.
(2) Pierre de Berulle, instituteur des Pères de l'O-
ratoire et cardinal, né en 1575 , d'une famille illustre
de Champagne. Le Pape avait une si grande estime
pour ses vertus , qu'il disait : le père de Berulle n'est
point un homme , c'est un ange. Il mourut le 2 oc-
tobre 1629 de la mort la plus désirable pour un saint
prêtre, en célébrant la messe, et en prononçant ces
mots de la consécration, hanc igitur oblationem , ce
qui donna lieu au distique suivant :
Coepta sub extremis nequeo dàm sacra sacerdos
Perficere , ut saltem victima perficiam.
(3) M, de Chatelmont, si connu par sa bienfaisance,
Rohan, (1) la valeur et l'urbanité même.
Alfieri, le Sophocle de l'Italie, qui avait
été imbu des principes de la révolution
française, et qui conservait une ancienne
rancune contre lès grands, revint bientôt
de ses préventions, lorsqu'il eut vu tous
les excès auxquels s'était porté le peuple en
fureur. Je connaissais les grands, disait-il
avec toute l'expension de la franchise, mais
je ne connaissais point les petits : il mou-
rût repentant de ses erreurs. Jean-Jacques
Rousseau, lui-même, l'apôtre de l'égalité, avait
eu certes dans tout le cours de sa vie, bien moins
à se plaindre de la hauteur des grands que de
l'insolence de certaines classes; puisqu'il dit
dans ses confessions : s'il est un orgueil par-
donnable après celui qui se tire du mérite
entretenait beaucoup de malheureux de son argent :
ayant été assassiné un jour dans une rue de Paris ,
on amena devant lui, pour la confrontation , l'assassin
qui rejeta son crime sur sa misère. Malheureux, lui
dit M. de Chatelmont, dont l'ame était toujours ou-
verte aux cris de la pitié ; que n'es-tu venu rtie trou-
ver, je t'aurais mis au mois; et en effet, il faisait
tous les mois de grandes libéralités aux indigens.
(1) Feu le Prince de Rohan-Chabot, premier gen-
tilhomme de la chambre du Roi.