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Consolations pour les personnes valétudinaires / par M. Formey

De
65 pages
G.-A. Lange (Berlin). 1758. 93 p. ; in-8.
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CONSOLATIONS
POUR
LES PERSONNES
/TUOINÀIRES.
F o R M e y;
Bcatus es, ni tsnum défi animus,
T e r i n t; «
f A BERLIN,
Chez Gottlieb Auguste LangCj
MDCCLVIU,
AVERTISSEMENT:
On niavoit propo/e de traduire,
|F un petit Ouvrage de Mr. Gel-
lert, qui roule fur lefujet indique au
titre de celui ci. (*) Jy avais confe?^
ti avec plaifir, pleitl d'eflime, comme
je le fuis, pour tout ce qui fort de la
plume de cet excellent Ecrivain. Ce,»
pendant j'ai changé' de dejffèin, en li-
A 2 fant
(*) Von den wider titifteches Le.
ben. La troifième Edition eH de I755. à
Lcipfig, pp, 4g. in ottavo.
5
un Poete Latin, quelque chofe (Fermer
qui fe fait f émir dans la fleur même de
la volupté. r) Ceux qui ignorent le fi-
cond, aggravent non feulement beau-,
coup leurs maux mais perdent encore
des biens réels, des dédommageme?is
qu'on pourroit appeller des équivalensy
qui tiennent fi étroitement à ces
maux, qu'on peut les en regarder corn-
me une conféquence immédiate une-
fuite nécejfaire. Mais pour pos-
I féder ce double Art, il faut penfer, ré-
fléchir, approfondir; ce que le gros des
hommes ne !fait ni ne veutfaire. Une
A 3 le&u-
(*j medio de fonte îeporum
Surgit amari aliquid, quod in ipjis floriùns
a1Igat.
Lucret. L. IV. V.
6
leéfure aiijjï courte que celle de ces Con-
foîations fera peut 6 être plus propre à
les y engager, que des Traités de Mo.
rale fort étendus, dont la grojjeur les
rebutcroit. Les principes que j'établis
ici ne font pas reflraints au fezil état
des valétudinaires leur application s'é-
tend h tous les griefs du genre humain^
& il n'y aperfonne qui ne puijle en ti-
rer des conféquences àfon propre ufage.
Les hommes fer oient agréablement fur-
pris, s'ils favoient combien peu, il en
coûte Pour s affranchir prefque entière-
ment d'une foule de mifères, dont la
feule idée les fait frémir parce qu'ils
n'ont jamis ofé les confidérer de prèsy j
S? les envifager fixement.
CON-
A4
CONSOLATIONS
POUR LES PERSONNES
VALÉTUDINAIRES.
Il y a bien des épreuves dans la vie;
fe mais il n'y en a point qui n'ait fes con-
i folations. Si les hommes font plus
malheureux qu'ils ne devraient l'être, c'eft par-
ce qu'ils ne veulent pas titre confolés. Us s'en
prennent à la Nature, à la Providence, aux per-
feftions de l'Etre fuprème; tandis que ce font
là autant de fources où ils pourroient puifer
des adouciffemens à leur état, qui à la longue
en feroient difparoitre toute l'amertume. Le
dirai -je? Il femble que la plûpart des hom-
mes aiment le murmure, l'impatience, les plain-
tes, qu'ils fe plaifent à s'affermir dans ces dis-
pofi-
8
pofitions féditieufes, à aigrir cette efpece de le-
vain, qui les tient dans une fermentation con
tinuelle. Ce feroit les irriter que de les rendre
heureux. On peut les comparer à ces plaideurs
acharnés qu'on veut débarraffer de tous leurs
procès, & qui demandent en grac:e qu'on leur
en laiffe au moins quelques uns.
Une des caufes qui engagent le plus fré-
quemment les hommes à le plaindre de leur
état, c'cft le defordre de la iànté) ce font ces
infirmités qui troublent la vie, qui en errpoi-
fonnent même quelquefois le cours entier, &
qui ièmblent priver ceux qui y font expofés de
toutes les douceurs qu'on peut goûter fous le
Soleil. A quoi bon naître pour ne faire que
fouffrir? Quelle chaîne funefte que celle qui ne
fert qu'à lier des jours douloureux, ou du moins
désagréables? Comment le lainer aller à la tran-
quillité; comment ouvrir fon coeur à la joye;
comment s'attacher à tes devoirs; comment
remplir fa vocation tant qu'on eft traverfé de
la forte ? t'avoue que cet étateft incommode, &
qu'il vaudront peut-être mieux ne s'y pas trou-
ver. Je dis amplement peut-être; & j'efpère
que la fuite de ce Difcours juftifiera cette reftric-
tion. En attendant je fuppîie ceux qui gémif-
fent ainfi, de ne pas fe livrer à des impreflîons
purement machinales, mais de fe fouvenir, qu'é-
tant hommes, & par conféquent raifonnables,
ils doivent faire ufagc de la Raifon dans toutes
les fitaations de la vie, & foumettre à fon Tri-
bunal
9
bunal ce que ies fens & les payons nous offrent
d'une manière trop confufes pour que nous
puiffions y fonder aucun jugement certain.
Avant que d'aller plus loin, je juftifierai le
droit que j'ai traiter de cette matière. Il eft aifé
de prêcher la patience, quand on n'a jamais eu
occafion de la réduire en pratique., C'eft ainfi
qu'on a reproché à Seneque d'avoir merveilleu-
ièment moralise fur le mépris des richeffes, tan-
dis qu'il avoiï des Tréfors & vivoit au fein de
l'abondance. Un corps de la trempe de ceux
qu'on appelle corps de fer, qui n'a jamais fen-
ti le plus léger ébranlament douloureux, la
moindre atteinte d'incommodité, un tel corps
endurcit pour l'ordinaire lame de ceux qui le
poilbdent: ils ne s'imaginent pas qu'on puilîe
jamais foufFrir; ils prennent les cris même, pour
de (impies fimagrées ou tout au plus pour des
marques de l'extrème foibleflî» de ceux qui don-
nent ces fignes de douleur. Il en eft pas ainlî de
ceux qui ontpafle* par les fouffrances, & qui en
connoiffent l'amertume. Ils font comparions &
fecourables. (*) Perfonne ne fauroit être dans ec
cas plus que moi. N6 délicat, élevé délicatement,
j'ai vu défaillir à l'entrée de ma carrière ce prin-
cipe de vigueur, qui Soutient ordinairement l'â-
ge viril, & s'étend quelquefois afiez avant daas
la Nieilleffe, Avant que d'avoir accompli ma
vint-quatriéme année, un rhumatifme univer-
fel in'avoit accablé, & comme anéanti. Il n'y
(•) Virg,
yEncid. I.
A}
a point
ÎO
a point eu derétablifîement proprement dit pour
moi. J'ai eu des lueurs de fanré, des interv&l^
les affez favorables, pendant les vint trois ans
qui fe font c:coulés depuis, mais, toutes les
fois que j'ai crû avoir regagné le terme d'une
famé ordinaire, quelque rechute quelquenou-
velle attaque, efl furvenue, & m'a remis plus. bas
que je n'avois encore été. A' la fin ces alterHa-
tives ont tourné en habitude; je les regarde
comme un état confiftant & décidé je ne lùis
jamais Faiblement bien que je ne penfe, mais
fans aucune inquiétude, au nouveau choc qui
fe prépare; & quand ce choc exifte, je me
tranquillife dans l'attente d'un état plus fuppor-
table qui y fuccédera jufqu'à ce qu'à force de
tomber & de ma relever je rcfle gifant. Mais,
tandis que je fuis encore debout, je crois de-
voir adreffer quelques propos de confolation à
mes compagnons de fourïrance, & leur faire voir
furtout que le parti du dépit & de la défolarion
cft le moins fenfé de tous, puifqu'il ne fait qu'ag-
graver nos maux à pure perte.
Cependant je me bornerai aux confolations
philosophiques. Celles de la Religion icut dé-
cifîves; elles trenchent tous les nœuds e,les le-
vent toutes les difficultés. Quand on fait -il qui
l'on a crû^ les maux ne font plus des maux; ils
deviennent des biens, ou du moins l'extrême
difproportion qui fe trouve entre l'état de fouf.
france & l'état de rémuneration anéantit le pre.
mier; il devient un infimiment petit, L'Ecritu-
re
il
re Sainte eft ouverte à tous ceux qui veulent y
recourir: & aucun de ceux qui la lifent avec
des duperions véritablement Chrétiennes) rieil
fruftré de l'attente fondée fur cette déclaration
4u Sauveur Venez à moi, vous tous qui êtes trar
vailles & chargés; je vous foulagerai, & vous
trouverez du repos dans vos aines. Il y a outre
cela d'cxcellens ouvrages devines à ouvrir les
fources des confolations falutaires. Je veux
donc iimplement raifonner & en quelque for-
te m'entretenir, avec ceux qui fe plaignent de
leur état; je veux examiner leurs griefs, les pc-
fer à la balance d'une raifon impartiale, cher-
cher dans la flrufture ce nos corps dans l'his-
toire de leur propre vie, dans le plan du mon-
de, dans le fyfième de la compeniation, & dans
les perfections divines, autant que nous pou-
vons les connoitre par les lumières naturelles
des rations, fmon de fe réjouir & de fe glorificç
dans la founrance, (il n'y a que la Religion qui
puifle les fournir,) au moins des motifs de tran-
quillité & ci'acquiefcemcnt. Les cinq Coniidc-
rations principales qui viennent d'êtreindiqueés,.
vont faire la divifion de ce petit Traité.
S. Jettans d'abord les yeux fur notre Ccrps
examinons en la £ru£ture; voyons la multitu-
de infinie & la délicatefle inexprimable des par-
ties qui er:trent dans fà compoiuion, & qui
concourent à là confervation. P-enez pour
vous guider dans tous les recoins de ce Laby-
rinthe un Ahatomiftc cenfommé; fuivezexaao
ment
12
ment tous fes pas; contemplez la merveille de
l'oeil & celle de l'oreille; que rien ne vous écha-
pe de ce que nos yeux puiilamment fortifiés par
d'excellens Microscopes l'ont en état de décou-
vrir. Après cet examen pouffé jufqu'où il peut
aller, voyons qu'elles font vos prétentions;
dreffez votre requête, & la mettez au net. Un
mot fuffit répondez vous Je voudrois jouir
d'une tante parfaite & inaltérable. Mais ne
voyez vous pas tout ce que ce mot comprend
& combien vous êtes peu fondé à faire cette de-
mande? Vous exigez que tous ces reflbrtSj tou.
tes ces fibres, toutes ces parties dont vous ve-
nez d'admirer la fineffe & le jeu, demeurent tel-
lement les mêmes qu'il n'y arriv e jamais aucun
changement ilnfible, malgré le cours des an-
nées, malgré le choc des démens malgré l'ac-
tion réunie de tant de caufes propres à les alté-
rer, & finalement à les détruire.
Il eft aifé de prévoir une inftance qui fui-
vra de près. A quoi bon, dira t- on un corps
fi délicat, fi frèle, & pour ainfi dire, fi enta-
mablel N'auroit-il pas mieux valu une bonne
Machine, bien folide, au rifque d'être un peu
grofîîere une cuirafle à l'épreuve, que d'avoir
à reflentir depuis la racioe des cheveux jul'qu'à
la plante des pieds des maux de toute efpece
& dont la plupart mettent la patience à bout?
Fort bien c'eft ici où je vous attendais: Ecou-
tez-moi, & voyez, fi vous aurez quelque cho.
fe à répliquer.
Je
IL Mavs n'avons-nous point décidé trop le-
gèrement au defevantage de la bonté & de ia vi-
gueur de notre corps? Eft-il aufiî foible suffi
chancelant, qu'on voudroit l'infîpucr? N'eft-ce
pas au contraire une nacelle qui, bien gouver.
née, fufllt ordinairement pour le trajet que nous
,avons à faire ? Pouvons nous. prétendre qu'elle
foit deftinée à aller fans ceffe fè heurter contre
tous les écueils auxquels il nous plaît de l'expo-
fer ? Ici j'en appelle à ceux qui murmurent de leurs
infirmités, & je les prie de -epaffer attentive-
ment toute lhiftoire de leur vie, pour voir, fans
fe faire aucune illufîon, s'ils n'ont point altère
eux-mêmes les reflbrts de cette Machine, qui eft à
la vérité détraquée aujourdhui, mais qui ne Je
feroit pas, fi elle avoit été mieux ménagée.
Je ne daigne pas m'arrêter ici à ceux que
des excès crians & honteux ont énervé, & gâté
jufques dans les moelles. Leur état eft une puni-
tion & il ne refte autre chofe à faire que de
l'endurer dans des difpofitions qui puiflènt le
rendre expiatoire. Il eft affiirément bien hon-
teux pour l'humanité qu'il fe trouve des créatu-
res, parmi celles qui ont droit au titre de rjj-
fonnables, dont les égaremens les dégradent &
les mettent fort au deflbus des bêtes. Qu'y
a- t il de plus bas qu'une yvrognerie quotidien-
ne, qui tient lefprit continuellement of&fqué
par des vapeurs groffieres, & qui &e au corps
u force, & prefque fa -figure ? QB'y «-t-il de
plus flêtnliant que le commerce de cette battra
B
du
le
du fexe, vil rebut, véritable excrément de la So.
ciété, de ces femmes perdues, qui exhalent de
toutes parts un poifon funefte, & précipitent
ceux qui les fréquentent dans l'infamie où elles
font plongées? Mais encore une fois ce n'eft
pas à des ames auiiî viles qu'il faut s'adrefler la
Philofophie n'eft pas plus difpoféc que la Reli-
gion à Jetter fes perles aux pourceaux.
Il refte dans ia Société un grand nombre de
perfonnes qui n'ont pas fçu dans leur jeunet
ou ne fçavent pas encore, faire un ufage prudent
des organes & des forces de leurs corps, pour
prolonger leur intégrité jufqu'à une vieillefle
avancée. Il faut remonter d'abord à l'éduca-
tion, quieft la fource de la plûpart des maux
de la vie. Des enfans dont le foin eft négligé
donnent dans diverfes irrégularités, foit à l'C-
gard des alimens, foit dans les mouvemens aux-
quels la vivacité de leur âge les porte; & il ar-
rive très fouvent qu'ils contractent des- lors le
germe de plufieurs infirmités dont ils fe retfen-
tent toute leur vie. Mais ce fujet n'entre pas
dans mon plan il appartient aux Traités où
1 on donne des préceptes d'éducation. Tout ce
que je puis faire ici, c'eft d'exhorter en deux
mots ceux qui élèvent des enfans, à veiller fur ces
jeux & ces divertiflèmens où l'ardeur les em-
porte fort au delà de ce que peut foutenir un
âge anffi tendre, & furtout à les régler par rap.
port à la nourriture qu'on donne imprudem-
ment à toute heure, & avec une profuiïon, qui
fatigue
IJ
B 2
feigne & bientôt détruit un eftomac, fans les
tondions duquel on ne peur, ni vivre fain, ni
devenir vieux.
Ceft à ceux qui commencent à fe fentir & à
faire ufage de leur raifon que je madrée à ces
dans la belle defeription qu'il fait des Ages de la
vie, & que BoUeau a heureufement imitée
Un jcune homme toit/ours bouillant dans fes
F fi protnpt a *&* de, vices;
vf!1 f*u fis difeours volage en fis defirs
tettf a la cenfure, tf fou dans les plaifrrJ.
La jeuneffe eft un état critique; quand on
en a fauvé les rifques le releva, pour ainfi
dire, de foi môme. Le défaut général des )*eu
nes gens eft de préfumer trop de kurs forces,
& de croire qu'ils n'en trouveront jamais le
bout. Sans donner dans des excès deshono-
wns, ils fe fatiguent & sepuifent, auvent avec
de bonnes vues, & par un principe Jouable d'ap-
plication. L'attachement à l'étude, des qu'il eft
pouffé trop loin, devient dangereux pour -ceux
qui sy livrent. Des yeux toujours appliqués
à la
C) Imberbis tanâem ptvenîs remoto,
vtutum «ris,
tfamata
Art. P#et. v. !*i if;.
2O
à la levure & à l'écriture s'ufent bientôt; une
tête dont tous les refforts font en quelque forte
bandés, s'échauffe, ou s'appéfantit; l'applica-
tion, les veilles allument le fang; la vie feden-
taire interrompt la fecrétion & la circulation des
humeurs: & en continuant de la forte, ou il
furvient quelque violente maladie, dont on ne
fe remet jamais parfaitement, ou bien l'on fe
trouve vieux & caffé dès l'entrée de fa carrière.
Il en eft de même dans les profefïïons les arts
& les métiers; les mêmes rifques y font atta-
chés à toutes les occupations qui excedent nos
forces, & qui répugnent à notre tempérament.
Ainfi, quand on veut recueillir le fruit de fes
efforts, il faut en modérer l'aaivité) & ne point
fe piquer de la frivole distinction d'arriver un
peu plutôt à un certain point, foit de lumières,
foit d'avancement dans les emplois, puisqu'on
y arrive déjà rendu, & hors d'état de faire des
progrès ultérieurs. Il y a des fujets qu' il faut
éguillonner, mais il y en a qu'il faut modérer,
& comme enrayer dais la rapidité de leur
courte.
Cette même époque eft celle de toutes les
payons, qui éclatent avec force dans la vigueur
de fâge, & qui régnent fur tout le refle de la
vie avec une autorité qui devient tyrannique,
lorsqu'on ne peut, ni ne veut, leur renier. Ce
font proprement les panions qui nous ufent &
qui nous tuent elles font bouïllir & fermenter
continuellement un fang dont lattion, tantôt
pré-
précipitée, tantôt retardée, toujours dérangée,
devient le principe de toutes fortes d accidens
& de defordres dans la machine. Si l'on y
prend garde, les perfonnes qui deviennent fort
vieilles, & qui confervent dans leur vieillefle
toute la vigueur dont cet âge eft fufceptible, ont
été des perfonnes douces, tranquilles, qui n'ont
jamais été en proye à de vives émottions, qui
n'ont point participé à ce genre de vie tumul-
tueux qu'on peut appeler l'élément du plus
grand nombre, mais qui coulant leurs jours
dans un calme prefque inaltérable, ont verfé
par ce moyen un véritable baume dans leur fang,
& entretenu une jufte harmonie entre tous leurs
organes. Nous ne pouvons guères citer d'exem-
ple plus remarquable dans ce genre que l'illuftre
M, de Fontenelle, qui vient de finir fa longue &
riante carrière. Tous ceux qui l'ont connu per-
fonnellement, conviennent de la parfaite égalité
de fon humeur & de fon caraftère: & ceux qui
veulent le connoitre après fa mort. n'ont qu'à
lire les Fonteneîliana que fon digne Ami, M.
l'Abbé Trublet, a inférés dans divers Volumes du
Mercure de France de l'année derniere. Il n'eft
pas étonnant fans doute qu'une perfonne tou-
jours inquiète, agitée, dominée par l'ambition
ou l'avarice, rongée par la haine ou l'envie, fé-
che fur pied, & tombe au milieu, ou vers les
deux tiers de fa courfe. On peut dire d'elle
que la mort étoit datu la chaudière, qu'un poi-
ion lent les dévoroit, & qu'elles for: dans le cas
B 3
du

du fuicide. Ouï, la plupart des hommes fe
tuent au pied de la lettre, & sapperçoivent mê-
me fort bien qu' ils fe tuent. Mais la force de
quelque habitude invétérée battrait de quelque
bien féduifànt, & mille fortes dlllufïons aux-
quelles ils font continuellement en proye, les
conduifent au bord de la roue, & les y font
tomber, fans qu'ils daignent faire un pas en ar-
riere pour s'en éloignez.
On ne fçauroit croire combien les foncis,
tes tracaifmes, les inquiétudes, les allarmes, qui
fc fuccedent que. fans interruption, quand
une fois on s*eft livré aux embarras de la vie, &
au train du monde,' on ne fçauroit croire, dis-
je, combien ce aux & reflux perpétuel d'idées
qui roulent jour & nuit dans un cerveau affaire,
ruine la fanté, mine les forces, & abrège la
vie. On a vu des prisonniers dont les cheveux
ont changé de couleur pendant la nuit qui pré-
cédoit le jour de leur Supplice. Quelle idée ce-
la ne doit il pas donner de-Faction de l'ame fur
le corps, & des altérations prodigieuses que
cette action, rendue trop véhémente, eft capabl'e
d* y produire f Ce qui arrive quelquefois tout
d'un coup dans des cas extraordinaires 1 arrive
au moins en détail à tous ceux qui'n'ont pas une
heure de véritable tranquillité. Leur déca-
dence, pour être quelquefois imperceptible*
n'en eîl pas moins réelle, ni moins rapide. Oti
eft Surpris de voir terminer la courte de perfon-
nes qui ne font pas fort âgées, & qui paroiflent
n'avoir
*i
n avoir pas été, exposes à de grandes fatigues
ceft f épée qui a ufé le fourreau; & ce dégât eft
plus incurable que ceux dont la fource vient des
travaux corporels. On fe délaffe, on fe remet
fouvent des corvées les plus accablantes, des
plus rudes campagnes: quelquefois même le
corps y a plus gagné que perdu; certaines par-
ties fe font endurcies & fortifiées par le mouve-
ment, ou en demeurant exposes aux intempéries
de l'air. Mais quand des fibres délicates ont été
trop Couvent ébranlées dans l'intérieur du cer-
veau, quand on a fait jouer trop fréquemment
& trop fortement des reflbrts enentiels, qui
veulent être traités avec le plus grand ménage-
ment, le mal eft irréparable; il n'y a aucun fe-
cours dont l'efficace puifle parvenir jufques- là.
On ne fait plus que languir & décheoir; on
bien il furvient un de ces coups de foudre qui
abattent & terraient fans retour. Le jonc, Ta-
cier, une corde d'arc, quelle que foit leur élafti-
cité, rompent & fe bfifent, quand on les tend
avec trop d'effort.
Enfin le régime & l'exercice étant les deux
pivots de la fanté, l'extrême négligence où quan-
tité de perfonnes vivent à cet égard eft caufe
quelles paffent mal è leur aife des années qu'il
auroit été facile de préferver des maux dont el-
les font remplies,, # qu'elles en hâtent confidé-
ralliement la fin. On peut comparer leur con-
duite À celle des prodigues, qui dépeint bien
rite les plus amples patrimoines, tandis que
B4
d'au-
04
d'autres par une prudente économie fe tirent
tout doucement d'araire avec de très modique
revenus. Un filet de fanté bien ménagé dure
plus que ces gros câbles qui paroinbient ind^
tra&ibks. L'aife ttiè le: fats) dit le Sage. Il
eft impofîïble qu'un corps qui ne prend prefque
aucun mouvement, ne perde fafouplefte, fon
agilité, & à la fin fon mouvement. Quand les
vint quatre heures du jour fe partagent en douze
heures au lit, & les douze autres dans quelque
attitude nonchalante, les humeurs ne tardent
pas à croupir; & au lieu de fe difrribuer cha- i
cune fuivant fa deitination, elles forment des
amas, des dépôts, qui anticipent la putréfac-
tion à laquelle le corps eft devine. L'exercice J
bien réglé prévient la plupart des maladies; }
f homme eft né pour en prendre, & c'eft ce qui
prouve la néceffité du travail.
Quant au régime, on peut dire qu'il pro-
dtut de vrais miracles, & qu'il a également dé-
montré f» vertu, foit pour foutenir des rempé-
ramens naturellement fo ibles foit pour rétablir
des couftinmons délabrées. L'exemple de Louü
Coruaro eft fi fingulier, que je ne puis m'empê-
cher de m'y étendre avec quelque complaisance
en faveur de ceux d'entre mes Leâeurs à qui il
pourroit n'être pas connu.
Ce Gentilhomme Vénitien étoit né d'une
complexgn fort délicate. Ax l'âge d'environ
4o ans4rfe trouva la fanté ruinée par la bonne
chere. On lui dit que la vie fobre étoit le feu!
remède
2S
B S
remède qui pût le guérir; mais il eut bien de
la peine à s'y accoutumer. Il mangeoit en fe-
cret pour tromper les Médecins; cependant il
fe mit enfin à la diète. Il finiffoit toujours fes
repas, lorsqu'il avoit encore appetit; il choi.
fifibit des nourritures qui convinrent à fon tem.
pérarnent, & il en examinoit avec foin la quan-
tité néceflairt. Il fe préfervoit du grand froid
& du grand chaud. U s'interdifoit les exercices
violons,, le commerce ?.vec les femmes, les
veilles. Il évitoit les lieux mal fains, le grand
vent, & furtout le chagrin. Douce onces pe-
fant de nourriture, & quatorze onces de vin, fai-
foient ion repas. Pour avoir changé ce régi-
me à l'âge de 78 ans de l'avis des Médecins, il
tut une fievre continue de jours.
Comaro a écrit en Italien des Confeils pour
vivre longtems, qui ont été traduits en François,
& dont il y a diverfes Editions. Ces Confeils
renferment quatre Traités. Il écrivit le pre-
mier à l'âge de 8 3 ans, le fécond àg& le troi-
liôme à & le quatrième à
Le premier eft intitulé; De la vit fobre &
réglée. L'Auteur y déclare la guerre à l'yvrogne-
rie & à la gourmandife; & fon defîèin eft, com-
me il le déclare, d'enlever à l'intempérance tout
autant de victimes qu'il lui fera poffibîc. Quand
"on eft fobre, dit.. il, il faut le d'un fiè-
^cle pour former des rides & des cheveux
blancs les Mins fréquens font les fléaux de
la ilnté; les viandes & les fruits fervis par py-
"ramides
26
"ramides nous ment; peu de chofe. fuffit à I*
"Nature, ce qu'on prend an delà eft un levain
pour la maladie. Le bonheur de fa vieilleife
étoit en effets le plus grand éloge qu'il put faire
de la vie fobre. Av 83 ans il compofa une Co,
médie; il montoit encore alors à cheval fans
avantage, & joulfToit de tous les plaifîrs inno-
cons de la Ville & de la campagne.
Le fécond Traité a pour titre De la ma?
niere de corrigtr un marnais tempérament, L'Au-
teur y traite à peu près la même matiere que
dans le précédent: feulement il y fait entre
l'obligation de fe dépouiller de toutes les pair
fions violentes. Il parloit encore d'après &
propre expérience: il étoit né fort bilieux &
colère mais la vie fobre avoit corrigé fon tem-
pérament. Il s'étoit débanuTé de toutes les
mauvaifes humeurs qui pouvoient lui caufer de
violens fymptômes. "Dès que nous fouîmes
venus à 40 ans dit il l'Expérience doit nous
"régler fur la qualité & la quantité de notre
"nourriture. C'eft le moyen de vivre longtemps,
"& de parvenir à cet age) où l'on eft affranchi
'des pâmons qui dominent pendant la jeuneflè/*
Il ajoute que, dans fes premières années, lors-
qu'il n'avait rien réiufé à fes feus, il n'avait pas
eu des plaifirs fi purs que ceux quMl avoit gQÛ-
tés depuis. Le pain lui paroifToit admirable
& après fes repas il n'étoit jamais, ni aflbupi,
ni incapable d'application. Il étoit perfijadé
que fans. cette diéte continuelle, il n'eut Jamais
21
Vft comme il faifoit onze de fes petits fils, tous
fages & bienfaits, & qu'il n'eut pas jotü auffi
longtems des embellifièmens qu'il avoit faits 1
fes Maifons & à fes Jardins.
Le troif éme Traité a pour titre: Mqyetts
pour puïr Sune fintê parfaite dans un age avancé
Ceft une Lettre à un de fes amis. U Ce que je
Il vais vous écrire, lui dit-il, n'eft pas nouveau,
b> mais je ne vous l'ai pas encore mandé. Av 91
"ans mes forces augmentent, Îécris 7 ou 8
''heures par jour de ma main: le refte de -li
journée je me promène de mon pied, je tiens ma
partie en Mufîque. Les.Médecins me demart.
dent ce que je fais. Je vis fôbremem. Ils
avouent que j'ai raifon, mais ils ajoutent qu'on
,» ™ m'"»*w* pas: en quoi ils fe trompent, car
k déjà plufeurs imitent ma frugalité.
Enfin le quatrième Traité eft, De h tuif-
fance de thomme £T de fa mort. "Av^ ans, dit
notre Auteur, je me trouve fain & gaillard
comme à 25. pendant que d'auttts o^Qi ne font
que fexagénaires, n'en peuvent pins: Ils cro*
^yent que les vieillards doivent manger beau-
coup pour fe fouteriir: ils fe trompent. La
nourriture doit -être proportionnée aux force*
de leftomac. Je fuisgay; JVd du goût pour
mut ce que je mange. J'ai l'imagination- vive,
^la mémoire héureufê, le cernent foli<fe; &
ce qui eft de plus furprenanî à mon ôge, h
voix forte & harmonieufe La penfrQ de la
mort ne m'inquiète point;
*S
Il raconte après cela les fervices qu'il a re».
èœ à fon pais; & il exhorte fort agréablement
le$ Religieux à diminuer leurs portions. Il dit
que fi leur vie & leur pénitence duraient plus
longtems, peut-être qu'à cent vint ans ils ob-
tiendroient, comme le? Solitaires d'autrefois, le
don des miracles; qu'il ne faut pas croire qué
fon doit manger tout ce qui eft fervi au Réfec-
toire; que dès l'âge de trente ans il faut dimi-
nuer fa nourriture; que nos infirmités ne vien-
nent point de Dieu, mais de nos excès.
Les quatre Traités de Contaro font fuivis
d'une Lettre écrite. par une Religieufe de Pa-
dout\ fa petite niece. Elle y rapporte quelques
particularités de la vie de fon grand Oncle, aux-
quelles elle joint le récit de fa mort. Ijouîs Cor-
métro vécut au delà çle cent ans avec une libernE
d'efpcit entière & un jugement parfait. £la
fin de Ql vie il ne prenoit plus qu'un jaune d'œuf
par jour, encore étoit-ce à deux fois. Lors-
qu'il fenêt fa fin approcher, il fit les aÔes de
dévotion qui convenoient à fon état, & attendit
tranquillement le mort dans un fauteuil. Il ne
refièàfk aucune douleur un petit évanouïfle-
ment loi tint lieu d'agonie, & il mourut le 26
Cet exemple eu fi rafe, & ea même tems fi
qu'il nous a paru fuififemment anto-
xifer la dlgyeflîon dans laquelle il vient de nous
jettçr. Que ceux qui fe plaignent de leur man-
vaife fâiité, comparent à préfent l'hifloire de
leur
29
leur vie avec celle qui a été mife fous leurs
yeux. Ils verront prefque tous qu'ils ont com-
mencé comme Comaro, mais qu'ils n'ont pas
eu le courage de remédier, comme lui, aux
dégâts que la jeuneflè avoit caufés dans leur
conftitution, par une réformation promte, to.
tale, & conftamment Soutenue. Cette idée e£
fraye on fe croit hors d'état d'exécuter une pa-
reille entreprife, & cependant, à quelques joui»
peut-être près qai croûtent d'abord un peu, c'eft
de toutes celles qu'on peut former la plus aifée,
celle qai porte le plut8t avec foi une récom-
pente des plus encourageantes.
Mais, au lier 4.e prendre ce parti, (& c'eft
encore un objet auquel il i-aut accorder notre et-
tention, avant que de paffer au troifîème Chef
de ce Difcours,) au üeu de chercher dans la Na.
ture même des reffoumes qu'elle tient tôujouw
prêtes, on a recours à un Art, Glutaire à la vé-
rité, quand on l'employé à propos, mais qui
ne manque guères, dans les cas dont je veux
parler, d'aggraver nos maux, & de détruire ce
qui nous refte des forces. Il s'agit de ta Méo>-
cine. Elle efc làns contredit néceffaire à 'la So.
ciété; & ceux qui l'exercent en joignant aux lu-
mières!' intégrité, méritent un rang difBngiié
parmi les Citoyens ntiles. Mais cela ne m'enu
Pêche pas d'être perfuadé que lès Médecins non
feulement ladknt mourir, mais ment formelle-
ment, beaucoup plus de malades m'ils de*
guénflènL Ceft àk vEritE moins fcur fente
que
31
fous ombre de prévenir cer-
taines indifpofitions, & qui en causent prefque
toujours de beaucoup plus radieuses. Les eaux
minérales, furtout celles qu'on fait venir pour
les prendre chez foi, me paroifiènt être vifible-
ment dans le cas. Quand on fe rend fur les lieux,
le voyage, l'exercice, les amufemens du féjour,
font la meilleure partie de la cure. Mais, lors-
que, renfermé dans un Cabinet, ou fe bornant
tout au plus à faire quelque tours de Jardin, on
avale impitoyablement douze ou quinze grande
verres d'une eau qui gonfle l'eltomac, & étour-
dit par fes fnmées le cerveau de ceux qui la
prennent, je crois qu'on fe fait pour l'ordinaire
beaucoup plus de mal que de bien, & furtout
qu'on s'expofe à de grandes cataftrophes que le
moindre écart de régime, l'inattention la plus le-
gère & la plus involontaire, peuvent caufer dans
de femblables circonfiances. D'ailleurs toute
habitude eft à charge, & ne manque jamais d'a-
voir des inconvéniens. Quand on ne peut fe
paffer d'une faignée, ou d'un purgatif dans cer-
tains tems réglEs & des eaux dans leur faifon,
le gêne & le rifque tiennent en échec d'une ma-
niere bien defagréabb.
Mais le comble de l'extravagance dans l'u-
fage des remèdes, c'eft de vouloir les faire fer.
vir non feulement à raccommoder ce que des
excès précédens ont dérangé mais encore à
mettre en état d'en commettre de nouveaux. Il
y a cependant.des gens qui out cette manie in-
croyable.
33
c
que nous devons ambitionner par un lâche
amour de la vie, & aux niques de la paffet
dans un abrntitfement fiupide; inais qu' il s'a.
git de vieillir comme Comaro, avec.l'ufage de
tous fes fens & l'entière vigueur de fon efprit.
Ce neft pas vivre que de végéter, & d'en être
réduit à la dige&on. M. de Fontentlle difoit
agréablement qu'il n'étoit plus qu'un effomac
vers la fin de fa vie; mais tous les propos jus-
qu'au dernier moment ont prouvé qu'il etoit
nom un cerveau, & un cerveau très bien con-
fervë. Si la vieilleflè avoit bouché les portes
de, la vue & de fouie, l'intérieur n'étoit point
endommagé.
Telles font les obfervations que j'avois 4
propofer fur ce que j'ai appellé Thiftoire de la
vie; elles me paroiflent convainquantes pour
tous ceux qui, après en avoir fait l'application
à leur propre vie, trouveront qu'en effet il n'a
tenu qu'à eux de faire un meilleur ufàge des
préfens de la Nature. Mais j'entera s'élever
de nouvelles plaintes, de nouveaux gêmsffemens,
dont l'amertume eft plus grande encore. Que
ceux qui ont voulu fouflfrir, dit-on, fouffrent!
à la bonne heure, ils le méritent: mais pour-
quoi tant de viâimes innocentes, qui font en.
core plus cruellement traitées? Pourquoi tant
d'enfans apportent ils au monde des majadies
héréditaires, qui font de toute leur vie qgr vrai
Supplice? Pourquoi les perfonnes ,les {As fa-
gèa, dont la vie eft la mieux-réglée, tombent^
elles