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Constantin le Grand, poème, par Antoine Dubié...

De
197 pages
impr. de E. Aubanel (Tarascon). 1827. In-8° , 198 p..
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CONSTANTIN LE GRAND,
POÈME
EN DOUZE CHANTS.
Ayant rempli les formalités prescrites par la loi,
pour garantir mon titre de propriété, chaque exem-
plaire de cet ouvrage, sera revêtu 'de ma signature
manuscrite.
CONSTANTIN
LE GRAND,
POÈME
PAR ANTOINE DUBIÉ.
2)edte au HDOI.
^^^% TARASCON,
DE L'IMPRIMERIE D'ELISÉE AUBANEL.
1827.
AU ROI.
IYIONARQUE généreux qui règne sur la France,
Admirant tes vertus, ta gloire et ta puissance,
Ton peuple reconnaît que son plus grand bonheur
Est d'avoir en son Roi son noble protecteur :
Ta sagesse prévient les fléaux près d'éclore,
Et confond les pervers qui conspirent encore.
Déjà par tes bienfaits les Muses et les Arts
Ranimant leur ardeur, brillant de toutes parts,
S'empressent d'embellir ton règne magnifique :
Puissé-je l'honorer par ce poème épique !
Dans ce noble désir, je te l'offre, ô grand Roi!
Trop heureux si ma muse étoit digne de toi.
A 3
6 DISCOURS
J'exalte dans mes vers la victoire éclatante,
Qui, dans Rome, rendit la foi si florissante ;'
Cette sublime foi qui nous ouvrant les cieux,
Fait briller sur nos pas son flambeau radieux ;
Répandant sa clarté sur ton peuple fidèle,
Pour le trône et l'autel elle enflamme son zèle.
Le héros que je chante est digne de mon Roi,
Il fut le défenseur de notre antique foi ;
Il aimait la vertu, protégeait l'innocence,
Et de l'impiété rabaissa l'insolence.
Puisses-tu l'accabler de cent chaînes de fer !
C'est elle qui sortant des gouffres de l'enfer,
Pour éteindre la foi vint ravager la terre,
Renverser les autels atteints de son tonnerre ;
De sa fureur fatale elle embrasait les coeurs,
Du règne de Néron répandait les horreurs ,
Chantant la liberté semait la tyrannie ;
Et, la religion par sa rage bannie,
Ne pouvoit arrêter ce terrible torrent ;
La France étuit couverte et de deuil et de sang,
Tout tremblait, et partout triomphait la licence,
Et le juste opprimé périssait sans défense ;
Plus de Rois, plus d'autels, la ruine et la mort,
Pour hâter leur ravage, unissaient leur effort;
L'impie audacieux, un bonnet sur la tète, -
Présidait au carnage, excitait la tempête.
C'est Dieu qui de nos Ftois protégeant le retour,
Daigna dans sa bonté les rendre à notre amour.
Mais, de Charles-le-Grand et de Philippe-Auguste,
De Louis le pieux et de Louis le juste,
AU ROI, 7.
Du valeureux François et d'Henri le vaillant,
De Clovis, de Louis au règne si brillant,
Qui pourroit égaler les vertus et la gloire ?
, Toi, ton fils valeureux! Conduit par la victoire,
Nous le vîmes voler au secours d'union Roi:
A peine il s'est montré, que frissonnant d'effroi,
Ces fiers séditieux domptés par son courage
Précipitent leur fuite en frémissant de rage ;
Sa valeur les poursuit : signalant son grand coeur,
Il rétablit la paix et chasse la terreur ;
Couronné de lauriers il revint dans la France,
Et l'Europe applaudit à sa noble vaillance.
O magnanime Roi ! ton règne d'équité
Prépare un heureux siècle à la postérité ;
Un jour ton fils vaillant, en portant la couronne,
Sera le défenseur et la gloire du trône.
Sous tes augustes lois la France avec grandeur
Recouvre par tes soins son antique splendeur.
Et toi jeune Bourbon, notre douce espérance,
Tu feras à ton tour le bonheur de la France !
Prince cher à nos coeurs, enfant miraculeux,
Oh ! combien ta naissance a satisfait nos voeux !
Ce Dieu dont le pouvoir donne et ravit les sceptres,
Dont le bras tout-puissant protégea tes ancêtres,
Et naguère frappa ce fier usurpateur ;
Ce Dieu dont l'oeil voit tout, veille sur ton bonheur :
Heureux, tu régneras sur la Frauee immortelle,
Sur un peuple vaillant, sur un peuple fidèle !
Oui, le ciel comblera nos plus ardents souhaits,
La race de nos Rois ne finira jamais !
A4
(8)
SUJET DE CE POÈME.
Un jeune héros, gémissant sous le joug d'un ly*
ran, échappe à sa fureur , brave tous les périls pour
aller vers son père. Après un long voyage il le trouve
expirant, reçoit ses derniers conseils, son sceptre et sa
couronne. Sensible au malheur des Chrétiens, ce héros
magnanime conçoit le projet de terminer les cruelles
persécutions qui les tourmentoient depuis trois siècles:
mille obstacles s'y opposent; F enfer arme des tyrans
contre ce héros qui, soutenant des combats terribles,
est enfin victorieux par le secours du ciel. Alors il dé-
livre les Chrétiens des mains de leurs persécuteurs t
abolit le culte des idoles, et la religion triomphe de
' Tirnpiété.
CONSTANTIN LE GRAND.
CHANT PREMIER.
JE chante les combats et ce triomphateur
Qui de tous les Chrétiens fut le libérateur.
En vain l'impiété sème au loin les alarmes,
En vain l'enfer frémit et s'oppose à ses armes,
II est victorieux. Et la religion,
De Rome chasse enfin la superstition,
Triomphe des tyrans, de leur rage implacable,
Et le Romain altier reçoit son joug aimable.
Divine vérité, viens, préside à mes chants,
De mon noble sujet rends les récits touchans,
Fais briller sur mes pas ta céleste lumière,
D'un art digne de toi viens m'ouvrir la carrière,
De guirlandes de fleurs j'ornerai tes autels :
Raconte les hauts faits, les exploits immortels
De cerjeune héros qui s'arma pour ta gloire,
Dis comment sa valeur remporta la victoire ;
*o CONSTANTIN LE GRAND,
Atteste ce prodige où le ciel autrefois
Montra sur le soleil une éclatante croix;
Révèle du Très-Haut les terribles oracles ;
Du Dieu de l'univers proclame les miracles ;
Dépeins des saints Martyrs le zèle, la candeur,
L'invincible courage et la divine ardeur :
Elève mon esprit ; que ta force l'anime ;
Mêle à mes chants guerriers ton langage sublimer
Galérius vainqueur des Perses belliqueux,
Constance qui dompta les Germains valeureux,
Le front ceint de lauriers montèrent sur le trône ;
De l'empire romain partageant la couronne,
Ensemble ils commandaient à cent peuples divers,
Sous leurs bras triomphans tremblait tout l'univers.
Cependant des Bretons les phalanges guerrières
Lèvent sur les Romains leurs armes meurtrières ;
Dans de sanglans combats repoussant leurs efforts,
Les poursuivent au loin, les chassent de leurs ports:
Ces Romains fugitifs, poussés par la tempête,
Dans les gouffres des mers vont cacher leur défaite;
Lorsque Galérius apprit que ses soldats,
Par le fer, par l'orage ont subi le trépas; "'•■■'
Il frémit de colère ; et le brave Constance
Brûlant de signaler de nouveau sa vaillance \ "
Au fier Galérius il s'adresse en ces mots : '-: '
» Je pars, je vais braver les Bretons et les flots, ■
» Je te laisse mon fils pour soutien de l'empire;
» Naguère la victoire a daigné lui sourire ;
» Son ame est intrépide et son coeur est humain,
» Il te sera soumis, veille sur son destin:
CHANT I. ii
» Que mon fils soit heureux pendant ma longue absence,
» Hélas! de le revoir j'ai la douce espérance. »
Il dit ; et rassemblant ses terribles guerriers,
Dès long-temps exercés aux combats meurtriers,
Il fait rouler ces chars qui font trembler la terre,
Ces chars retentissans précurseurs de la guerre :
Là, tout prêt à monter, ce père affectueux,
Se jette dans les bras de son fils vertueux,
L'oeil humide de pleurs, contre son coeur le presse ;
Et son fils enflammé d'une vive tendresse,
Plongé dans la douleur de ce départ cruel,
Pour son heureux retour offre des voeux au ciel. '
Aussitôt le départ du généreux Constance,
Galérius rêveur tremble pour sa puissance,
Du brave Constantin redoutant la valeur,
Déchaîne contre lui sa haine et sa rigueur.
Ce tyran plus cruel que le tigre en furie,
A ce jeune héros veut arracher la vie;
Il le mène à l'arène, où par d'affreux combats,
Il attend de le voir subir le noir trépas.
Il lui lient ce discours: « Dans ses tendres alarmes,
» Ton père a craint pour toi le sort fatal des armes,
» Cependant il connaît ton intrépidité,
» Tu vainquis les Germains naguère à son côté ;
» Dans leurs rangs tu semais la mort et le carnage ;
» N'attends pas près de moi d'amollir ton courage;
» Pour dompter des lions et des taureaux fougueux,
» Moi-même j'armerai souvent ton bras nerveux;
» Je veux que des guerriers adroits et redoutables,
» Succombent tour à tour sous tes coups formidables ;
,2 CONSTANTIN LE GRAND,
» Dans nos cirques je veux, que, sur un char roulant,
» Tu devances l'éclair et la foudre et le vent;
» Exerce ta valeur, évite la mollesse,
» Et de ton père crains la fatale tendresse;
» Tremble de te plonger dans un honteux repos,
. » En bravant les périls on devient un héros. »
Il dit, sur Constantin il commande qu'on lance
Un énorme lion. Tenant en main sa lance,
Le front couvert d'un casque, un glaive à son côté,
Constantin attendait l'animal indompté.
Lancé d'un fer brûlant de son cachot horrible,
Dans l'arène déjà court ce lion terrible,
A l'aspect du héros, s'arrête en rugissant,
S'avance avec fierté, recule en bondissant,
Se bat les flancs de rage, à combattre s'apprête,
Dresse les crins flottans de sa superbe tête ;
Tout à coup emporté par sa féroce ardeur,
Sur Constantin s'élance écumant de fureur.
Le héros dans son flanc plonge sort dard rapide ^
Et trompe le désir du monarque perfide,
Qui, brûlant de le voir sous la main du trépas,
Excite sa valeur à de nouveaux combats ;
Maîtrisant son courroux, dissimulant sa haine,
D'un monstre dévorant il fait briser la chaîne.
Soudain l'air retentit d'un sifflement affreux.
D'un profond souterrain, un serpent monstrueux
Se glisse, et montre au jour une tête effroyable ;
II s'allonge, et roulant son corps épouvantable,
Il effleure l'arène, et voyant Constantin,
Qui dç lui s'approchait une lance à la main,
CHANT I.
Il s'enfle de courroux, de rage se replie;
Tout-à-coup sur sa queue il se dresse en furie :
Aussitôt Constantin fond sur le fier serpent;
Sur ses flancs écaillés sa lance se brisant,
Au loin vole en éclats ; mais d'un bras intrépide T
Le héros prend son glaive; et le serpent rapide
Déployant de son corps les replis tortueux,
S'élance et l'investit de ses horribles noeuds:
Il agite en sifflant dans sa gueule béante,
Le terrible aiguillon de sa langue brûlante.
Le héros menacé d'une cruelle mort,
En frémissant d'horreur, redoublant son effort,
Se dégage des noeuds du serpent formidable ;
Sur le monstre levant son glaive redoutable,
L'agite avec ardeur, le plonge tout entier
Dans le gouffre effrayant de son large gosier.
Le monstre se débat, redouble sa furie,
Et perd en vains efforts et son sang et la vie.
Dès que Galérius voit l'énorme serpent
Atteint du fer mortel, et nager dans son sang,
La fureur le transporte, et sa haine implacable
Ne garde plus de frein contre ce prince aimable;
Levant sa tête impie il blasphème les Dieux,
Lance sur Constantin des regards furieux ;
Il courait l'immoler lorsqu'un sombre nuage
Qui portait la tempête et la grêle et l'orage,
S'entrouvre, et de son sein part un rapide éclair,
La foudre qui le suit fend les vagues de l'air,
Aux pieds du fier tyran elle éclate, elle tombe,
Du tyran éperdu le courage succombe,
J4 CONSTANTIN LE GRAND,
Et de crainte il frémit ; dans son perfide coeur
Pour la première fois se glisse la terreur^
Et tremblant que les dieux le réduisent en cendre,
Au fond de son palais à grands pas va se rendre.
Au vertueux Ménor, toutefois Constantin,
,Va porter sa douleur, déplorer son destin,
Il lui peint du tyran la rage et la furie,
Et d'un coeur indigné contre sa barbarie :
» Cher ami, lui dit-il, mon père généreux
» A-t-il pu me laisser sous ce joug rigoureux !
» Quand pourrai-je quitter ce tyran si colère,
» Et voler avec toi vers mon valeureux père ?
» Je brûlais de le suivre, il refusa mon bras,
» Il redoutait pour moi les hazards des combats;
» Mon fils, me disait-il, reste dans ta patrie,
o Pour elle il suffira que j'expose ma vie ;
» Demeure dans son sein pour y régner un jour:
i> Si le ciel s'opposait à mon heureux retour,
» Si la cruelle mort terminait ma carrière,
» Mon fils rappelle-toi de ton sensible père ;
o Comme lui, suis toujours le chemin de l'honneur:
t> Fonde sur la vertu ta gloire et ton bonheur. »
t> Ainsi disait mon père; O sort impitoyable !
» Pourquoi me prive-tu de sa présence aimable ?
» Cruel pressentiment ! Peut-être le trépas
» A moissonné ses jours dans l'horreur des combats :
» Mais non, il vit encor, telle est mon espérance,
» L'univers retentit de sa noble vaillance.
» Oui, j'irai vers mon père, et parmi ses guerriers,
» Ma valeur cueillera de glorieux lauriers.
CHANT I. *5
11 dit, et son ami généreux et fidèle
Partageait du héros la peine si cruelle.
Toutefois le tyran au fond de son palais,
Rêvait sur son destin. » Non, disait-il, jamais
» Constantin sourdement ne m'ôterait la vie,
» Son coeur n'est point en proie aux fureurs de l'envie î
» Mais sa bouillante ardeur pourrait bien cependant
» Le rendre audacieux; il est jeune et vaillant,
f> Son intrépidité m'est d'un sombre présage;
*» Déjà mes fiers guerriers admirent son courage;
r> Et je tremble qu'un jour il brise les liens
» Dont ma juste rigueur accable les chrétiens :
» De leurs tourmens cruels son ame est attendrie,
» Et son bras les arrache aux bourreaux en furie.
» Mais hélas ! pour moi seul il n'est plus de repos,
» Je ne vois cette nuit qu'assassins et complots,
» Peut-être en ce moment une main sanguinaire
» Aiguise d'un poignard la pointé meurtrière
» Pour me percer le sein. Dieux puissans! ô fureur!
» Contre cet attentat armez mon bras vengeur.
» Mais non, loin de mes yeux ces fantômes horribles.
» Fuyez de ce palais vous déités terribles !
» Et vous Dieux bienfaisans, protecteurs des humains,
» Venez, affermissez le sceptre dans mes mains,
» Eloignez de mon coeur les cruelles furies :
» Vous Pallas et Vénus, mes Déesses chéries,
» De Jupiter tonnant apaisez le courroux.
» Toi paisible Morphée, 6 des Dieux le plus doux !
» Viens, rends-moi le repos, dissipe mes alarmes,
» Et verse sur mes yeux tes pavots pleins de charmes,
a6 CONSTANTIN LE GRAND,
» Chasse de mon esprit les chagrins dévorans,
» Et calme de mon coeur les remords déchirans, «
Il dit, l'heureux Morphée entendant sa prière,
Accourt, vient lui fermer sa pesante paupière;
II répand sur ses yeux ses pavots enchanteurs,
Du plus profond repos le comble des douceurs,
Et revole aussitôt dans son heureux asile
Où règne la mollesse à l'oeil doux et tranquille.
Alors, le messager du prince des enfers
Venait de parcourir et la terre et les mers ;
Et traînant de la mort les coupables victimes,
Il les précipitait dans les brûlans abîmes ;
Dans ce gouffre sans fond, embrasé, ténébreux,
Où le crime est en proie à des tourmens affreux :
Lieu terrible creusé pour engloutir l'impie,
Et le lâche mortel qui s'arrache la vie,
L'assassin, le parjure et le riche inhumain
Qui laisse dévorer l'indigent par la faim.
A peine il est rentré dans ces cavernes sombres,
Où nagent dans le feu les criminelles ombres,
Tout s'émeut, tout s'agite en ce séjour d'horreur.
Signalant son retour par des cris de fureur
Les esprits infernaux volent, brûlant d'apprendre,
Pourquoi leur messager auprès d'eux vient se rendre :
Tous sortent à la fois des gouffres de l'enfer ;
Et Satan secouant son lourd sceptre de fer
Repousse les esprits à leur place fatale,
Et gourmande en courroux leur audace infernale.
Au milieu des enfers sur un trône de feu, /
Le rebellé Satan, cet ennemi de Dieu,
Interroge
CHANT ï. 17
Interroge en ces mots son messager fidèle :
« Toi qui brûles toujours d'une haine éternelle
» Envers le Créateur et contre les humains,
» Toi, digne confident de mes secrets desseins,
» O zélé Malaël ! hâte-toi de me dire
» Si l'univers entier reconnaît mon empire ;
» Si les foibles humains se plongent dans l'erreur;
» Si tu guides leurs pas dans ce séjour d'horreur;
» Si les sages du monde en fuyant la lumière,
» Enflés d'un vain orgueil rampent dans la poussière ;
» Enfin si des chrétiens, par leurs cruels tyrans,
» Le sang coule dans Rome à rapides torrens. ».
A ces mots Malaël bat ses ailes bruyantes,
Et sa bouche vomit des flammes dévorantes ;
L'abîme retentit de sa terrible voix :
« Roi des enfers, dit-il, je t'apporte à la fois
» Et l'encens des mortels et dix mille victimes,
» Que viennent d'engloutir nos éternels abîmes.
» De mon zèle enflammé reçois le dévoûment.
» Puissent tous les mortels subir notre tourment !
» Toutefois les humains plongés dans les ténèbres,
» Couvrent de riches dons tous nos autels célèbres ;
» Adorent en tremblant nos esprits infernaux :
» L'homme aveugle se fait toujours des Dieux nouveaux.
» Les Romains transportés de fureur et de sage,
» Des vertueux chrétiens font un affreux carnage;'
» Mais hélas ! leurs esprits s'élèvent dans les deux,
» Ils vont nous remplacer au séjour glorieux,
» Et jouir à jamais du bonheur ineffable
» Que nous ravit de Dieu la justice effroyable.
B
i8 CONSTANTIN LE GRAND,
» O tourmens des enfers serez-vous donc sans fin ?
T> Souffrir, être immortel, quel horrible destin !
» Redoutable Satan pardonne à ma faiblesse :
» Quand je rentre en ces lieux d'horreur et de tristesse,
» Mon supplice redouble, et le feu dévorant
» S'attise, m'environne et m'accable à l'instant.
» Cependant tel que toi je supporte ma peine,
» Et je voue au Très-Haut une éternelle haine.
» Hélas! te Tavoûrai-je, ô maître des enfers!
» C'est en vain que tu crois asservir l'univers;
t> En vain prétendrâis-tu régner sur tout le monde,
» Eteindre des chrétiens la charité féconde ;
» Le ciel est leur désir, le terriblo trépas
» En moissonnant leurs jours a pour eux des appas:
» Au milieu des tourmens ils souffrent avec joie,
» Et tandis que leur corps de la flamme est la proie,
» Ils lèvent versTe ciel un front noble et soumis,
■o Et pardonnent du coeur à leurs fiers ennemis.
» Dans l'horreur des tourmens ils chantent des cantiques,
» Et s'ouvrent à leurs yeux les célestes portiques.
» Oui, moi-même excitant leurs bourreaux inhumains, .
■>■> J'ai frémi de les voir déchirer par leurs mains ;
» Sous le fer en lambeaux tombait leur chair sanglante,
» Et leurs os paraissaient sous leur chair palpitante.
» Repoussant la pitié, transporté de fureur,
» Brûlant de leur ravir le céleste bonheur,
» Je m'élançai sur eux pour leur arracher l'ame.
» Tout à coup, ô terreur ! m'apparaît tout en flamme,
» L'Archange triomphant, l'invincible Michel,
»> Qui me lance la foudre au nom de l'Eternel :
CHANT I. ' 19
f> Et tombant sous les coups de son bruyant tonnerre,
» Par trois fois à ses pieds j'ai mesuré la terre.
» Sitôt pour me venger de ce fatal revers,
» Je me lève en fureur, je parcours l'univers,
>■> Semant de toutes parts la discorde et les crimes,
» Et marquant de ton sceau de nombreuses victimesi
» Te dirai-je ô Satan, qu'un prince valeureux
» Se montre le soutien des Chrétiens généreux ;
» Son âge, ses vertus, sa valeur, sa naissance
» Conspirent à l'envi contre notre puissance.
» O présage funeste ! Ah! je tremble qu'un jour
» Par ses mains tes autels s'écroulent tour-à-tour.
» Si le ciel n'opposait de barrière à ma rage,
» L'enfer engloutirait déjà ce prince sage.
» Du fier Galérius il faut sonder le coeur,
» Exciter, redoubler sa terrible fureur ;
» Jaloux de Constantin il en veut à sa vie,
» Lance vers ce tyran le démon de l'envie. »
A ces mots, des enfers le monarque odieux
S'enflamme de colère, il menace les cieux,
En secouant la tête il vomit le blasphème,
Il maudit son destin et l'Eternel lui-même;
Et roulant en courroux ses yeux étincelans,
Parcourt d'un seul regard tous les trônes brûlans
Où siègent tous les chefs de son royaume horrible;
Assis, le sceptre en main, il dit d'un ton terrible :
« Innombi-ables esprits secondez mes desseins,
» Déchaînez vos fureurs contre tous les humains,
» Que ne pouvons-nous pas contre leurs faibles armes !
» Répandez dans leurs coeurs les cruelles alarmes,
B 2
ao CONSTANTIN LE GRAND,
» Et la haine implacable et le courroux vengeur^
» Et l'affreux désespoir et la rage et la peur:
» Des coupables plaisirs montrez-leur les délices,
» De charmes séducteurs colorez tous les vices,
» Soufflez de toutes parts l'impure volupté,
» Effacez la candeur du front de la beauté :
» Armez des fils ingrats contre de tendres pères,
» Que des fils criminels soient l'opprobre des mères,
» Que des frères jaloux se donnent le trépas,
» Répandez la fureur, la rage des combats,
» Endurcissez le coeur du riche et de l'avare, »
» Des princes et des rois rendez le coeur barbare,
» Semez partout l'erreur, égarez les esprits,
» De l'impie inspirez les ténébreux écrits;
» L'insensé plein d'orgueil se jette dans l'abîme,
» Et se riant de nous devient notre victime.
» Mais malgré l'Eternel qui règle le destin,
» Ma haine et mon courroux poursuivront Constantin;
» Vole vers le tyran, fier démon de l'envie,
» Va souffler dans son coeur ton ardente furie. »
Ce terrible démon avait brisé ses fers,
Il s'était échappé du gouffre des enfers ;
Et Satan parcourant l'affreux séjour des ombres,
Le cherche dans l'abîme et dans ses antres sombres;
L'oeil brûlant de colère, il l'appelle en fureur,
Les esprits ténébreux frissonnent de terreur ;
II redouble ses cris, et sa voix de tonnerre
Ébranle les enfers et fait trembler la terre :
Jusqu'au fond de l'abîme elle retentissait,
Et la voûte infernale en tremblant mugissait.
CHANT I. 2i
Au sein des vastes mers et loin de nos rivages
Est une île déserte où sont de frais bocages,
Là coulent mollement de limpides ruisseaux,
Autour de prés fleuris et de rians coteaux
Couronnés d'orangers dont les parfums suaves
S'exhalent dans les airs : tels les sites Bataves
Etalent la beauté de leurs monts verdoyans,
Lorsque les doux zéphirs ramènent le printemps.
Les rochers escarpés de cette île sauvage
Bravent le vain courroux des flots et de l'orage ,
Leurs sommets menaçans de chênes sont couverts,
Et de blancs peupliers et de pins toujours verts,
Qui levant jusqu'aux cieux leurs cimes orgueilleuses
Triomphent des fureurs des tempêtes fougueuses.
A l'entour de cette île, au pied de ses rochers,
La terreur et l'effroi des imprudens nochers,
Habitent le dauphin et l'énorme baleine
Et ce monstre happant qu'on appelle sirène.
Quand l'envieux démon sort des lieux ténébreux,
Il dirige son vol bruyant, impétueux,
Dans ce riant séjour; là ce démon horrible
Prépare son poison aux humains si terrible ;
Cache ses noirs serpens sous d'éclatantes fleurs,
Et respire l'air pur de ces lieux enchanteurs ;
Souvent pour adoucir sa peine dévorante,
Se plonge tout entier dans l'onde transparente,
Y lave avec ses mains son visage fumeux,
Et dans l'onde il rougit de se voir si hideux.
Alors ce fier démon au milieu de cette île,
Etendu sur des fleurs voyait d'un oeil tranquille
B 3
22 CONSTANTIN LE GRAND,
Couler autour de lui le limpide cristal.
Tout à coup ce démon au monde si fatal,
Entend du noir Satan les accents effroyables,
II part, va recevoir ses ordres exécrables;
Sitôt il vole à Rome, il cherche l'empereur;
Vers son vaste palais il s'élance en fureur,
Il entre, il le parcourt. Dans une immense salle,
Brillait sur les lambris la pourpre impériale,
S'élevait au plafond un dais majestueux v
D'où tombaient des rideaux sur un lit somptueux ;
Cent balustres dorés formaient sa riche enceinte,
L'ébène les portait sur un élégant plinthe :
Entrouvrant les rideaux de ce lit éclatant,
Le démon de l'envie aperçoit à l'instant
Le tyran qui dormait sur le duvet flexible :
Il s'approche et lui dit : O monarque terrible,
Tu dors, et d'assassins aux farouches regards,
Autour de ton palais courant de toutes parts,
Te cherchent en brûlant de t'arracher la vie ;
Vois ces fiers meurtriers accourir en furie.
A ces mots il arrache un serpent de son sein,
Sur le coeur du tyran il le glisse soudain ;
Plongeant son dard aigu, la vipère fatale
Porte au fond de son coeur une rage infernale :
Aussitôt le démon s'envole triomphant.
Soudain Galérius s'éveille en frémissant,
Noyé dans des torrens d'une sueur glacée ;
Il croit d'un grand péril sa tête menacée ;
Dans son trouble funeste il croit voir Constantin
Qui sortait de sa chambre un poignard à la main;
CHANT I. 23
D'un coeur impatient de venger son outrage
II s'élance du lit, ne contient plus sa rage,
De son glaive terrible arme son puissant bras,
Vers le jeune héros précipite ses pas.
Tel que part le lion de sa caverne sombre,
Quand la naissante nuit dans les bois répand l'ombre,
Lorsque le cerf timide, ou la biche, ou le daim
S'offre à son oeil féroce, à sa cruelle faim:
Tel et plus furieux, le tyran sanguinaire
Vole vers le héros; et d'une voix colère:
« Perfide, lui dit-il, tes affreux attentats
» Seront bientôt suivis de ton sanglant trépas :
» J'ai vu briller le fer qui menaçait ma vie ;
» Dans les bras du sommeil tu me l'aurais ravie
» Si le ciel ne veillait à mon heureux destin:
» Tremble, monstre cruel, tremble, lâche assassin!
» De tes noires fureurs tu seras la victime :
» Va cacher aux enfers et ta honte et ton crime. ».
Il dit, lève sur lui son glaive étincelant :
Le héros indigné sort l'épéeà l'instant,
Du tyran furieux pare les coups terribles ;
Le palais retentit de cliquetis horribles :
Le glaive meurtrier du tyran inhumain,
Trahissant sa fureur se brise dans sa main.
Galérius frémit, le dépit le dévore,
Il part, grince des dents, et va s'armer encore.
B L
CONSTANTIN LE GRAND.
CHANT DEUXIÈME.
IJAS d'un joug odieux cependant le héros
Revole vers Ménor, et lui parle en ces mots :
; <* Tendre et fidèle ami, sortons de l'esclavage,
» Du fier Galérius éclate encor la rage,
» Partons, brisons nos fers, montons sur nos coursiers,
» Armons nos bras de dards, prenons nos boucliers,
» Précipitons nos-pas vers l'heureux port d'Ostie,
» Quittons, puisqu'il le faut, notre chère patrie :
» Si le Dieu des chrétiens est propice à mes voeux,
» Nous reviendrons bientôt triomphans en ces lieux :
» Prenons le vert sentier du rivage du Tibre,
» Des pièges du tyran on m'a dit qu'il est libre ;
» Dictés par sa fureur ses ordres inhumains,
» Des terres des Gaulois nous ferment les chemins ;
» Fendant la vaste mer allons trouver mon père;
» Mais avant, à Messine, il faut revoir ma mère,
CHANT II. 25
» Par ses soins dans le port un vaisseau nous attend;
f> Sa tendresse me garde un avis important. »
Il dit; et le héros et son ami fidèle,
Brûlant pour les chrétiens et d'amour et de zèle,
Partent, volent déjà sur leur fougueux coursier.
Le héros tient en main son glaive meurtrier:
Ménor le suit portant sa lance redoutable.
Tout à coup retentit une voix lamentable,
Cette touchante voix implore Constantin,
Des archers à cheval couvrent tout le chemin.
L'odieux Nérion, ce Corse téméraire,
Ce souple adulateur du tyran sanguinaire,
Ce cruel ennemi de la religion,
Conduisait au martyre et Doreste et Dion.
Leur mère les suivait, éplorée, éperdue.
A peine le héros vient s'offrir à sa vue,
Elle pousse vers lui ses accents de douleur,
Elle attendrit son ame, elle touche son coeur.
De même qu'un taureau suit son guide inflexible,
Lorsqu'il porte son front sous le marteau terrible,
Et quitte sans regret les vallons verdoyans
Que son corps vigoureux laboura si longtemps :
Tels allaient au trépas et Dion et Doreste,
Elevant vers le ciel un front noble et modeste.
Telle qu'une lionne accourt avec ardeur,
Pour sauver ses petits rugissant de terreur,
Quand le loup dévorant fond sur eux en furie.
Et les emporte au loin pour leur ravir la vie :
De même le héros s'élance en frémissant,
Pour sauver ces chrétiens à l'air attendrissant.
26 CONSTANTIN LE GRAND ,
A l'aspect du héros l'escadron formidable
S'arrête; Nérion d'une voix redoutable,
Commande à ses guerriers de marcher vers ces lieux
Où ces chrétiens devaient expirer sous ses yeux.
Aussitôt Constantin plein d'un noble courage,
Dît à ce Corse affreux : « Quelle infernale rage
y> Bouillonne dans ton coeur ? livre-moi ces chrétiens,
» Ou je brise à l'instant leurs infâmes liens ;
» Va donner aux lions une autre nourriture :
» Jamais ces deux chrétiens ne seront leur pâture :
» Je suis leur défenseur. » Le cruel Nérion
Refuse de livrer et Doreste et Dion.
Le héros généreux frémissant de colère,
Soudain brise les fers de l'un et l'autre frère.
Nérion l'oeil en feu, la rage dans le coeur,
« Soldats, massacrez-les » s'écrie avec ardeur:
Mais ces guerriers sont sourds à sa voix menaçante;
Ils craignaient du héros la présence imposante.
Nérion en courroux saisit ses javelots,
Balancés dans sa main volent sur le héros,
Et frappent sans percer sa brillante cuirasse ;
Le perfide en frémit : redoublant son audace,
De son fougueux coursier précipite les pas,
A Doreste, à Dion veut donner le trépas ;
Et le glaive à la main, respirant le carnage,
Il allait immoler ces chrétiens à sa rage.
Constantin frémissant prévient ses coups affreux,
S'élance sur le traître, et son bras valeureux
Sur sa tête suspend l'épée étincelante ;
II frappe entre le casque et l'armure brillante
CHANT n. 27
De ce Corse cruel; et de son tronc sanglant,
Sa tête avec son casque au loin tombe en roulant.
Ses soldats à ce coup en secret applaudissent;
Et Doreste et Dion d'entre leurs mains se glissent.
De Nérion, Doreste enlève le coursier,
La hache, la cuirasse et le lourd bouclier :
De son lâche écuyer fuyant dans ses alarme$,
Dion s'est emparé du coursier et des armes;
Et Doreste et Dion, Ménor et Constantin,
Sur leurs légers coursiers partent, volent soudain;
Fuyant du fier tyran la colère éclatante,
Qui répandait au loin la terreur pâlissante.
/Alors l'astre du jour brillait à l'Occident:
Les fougueux Aquilons et l'Eurus en grondant,
Sur l'horison vermeil roulent de noirs nuages,
Qui dans leur sein brûlant couvaient d'affreux orages ;
De leurs flancs ténébreux partent de vifs éclairs,
Le tonnerre mugit dans le vague des airs,
En grêles, en torrens les vastes cieux se fondent,
Du Tibre épouvanté les flots écumans grondent :
La terre tremble au loin, les vents impétueux
Arrachent de son sein les sapins résineux,
Et les sombres cyprès et les chênes superbes ;
Des fertiles sillons ils dispersent les gerbes;
Et les dons de l'automne entraînés par les eaux,
Par la grêle abattus roulent sur les coteaux :
Sous les coups effrayans de la foudre éclatante
Les monts sont ébranlés et la plaine est fumante ;
L'air enflammé frémit d'horribles sifflemens,
Et la mer y répond par ses mugissemens..
a» CONSTANTIN LE GRAND,
Ainsi de l'Eternel la justice terrible
Eclata tout à coup par un orage horrible,
Contre l'impiété des rebelles humains ;
Lorsque n'adorant plus que les dieux de leurs mains ?
lis plongeaient dans l'oubli leur haute destinée ;
Alors aux flots vengeurs la terre abandonnée,
Par un déluge affreux reçut son châtiment:
De l'antique univers terrible événement.
Cependant Constantin sur le chemin d'Ostie
Bravait de l'ouragan la rage et la furie,
Tout à coup il s'arrête en prononçant ces mots :
;« La nuit tombe, et le Tibre élève ici ses flots,
» Non loin est sous un roc une grotte profonde,
» Le pieux Oroël se retirant du monde,
» Est venu l'habiter .- ce chrétien généreux,
» Fut jadis de mon père un guerrier valeureux :
» Du Tibre mugissant quittons le noir rivage,
» Allons chez Oroël attendre que l'orage
» Ait calmé sa fureur. » Il dit ; et ces guerriers
Vers la grotte à l'instant dirigent leurs coursiers:
Ils partent. Un bruit sourd au loin se fait entendre,
De rapides torrens au Tibre vont se rendre,
STélancent de rochers, tombent avec fracas,
Et roulant dans les champs font d'immenses dégâts.
Telle du rocher creux de sa source féconde,
Qui plonge obliquement sous sa voûte profonde,
La nymphe de Vaucluse à limpides torrens
Verse ses flots d'azur, roule ses flots bruyans ;
Et sur de noirs rochers son onde jaillissante
Tombe, mugit, retombe en neige éblouissante :
CHANT IL 29
Elle fait retentir les échos du vallon,
Répand son pur cristal sur un lit de gazon,
Et cédant à regret au penchant qui l'entraîne,
Va couler mollement dans la fertile plaine.
Toutefois ces guerriers conduits par le héros,
Au travers de bosquets et sur de verts coteaux,
Arrivent ruisselans chez le bon solitaire ;
Dans le fond de la grotte il était en prière,
Il adressait au ciel son hommage et ses voeux:
Sitôt qu'il aperçoit le héros généreux,
Il s'approche et lui dit: « Prince vaillant et sage,
» Mettez-vous à couvert de ce terrible orage,
» Et puisque vers ces lieux le ciel vous a conduit,
» Entrez dans cette grotte et passez-y la nuit. »
Charmé de cet accueil le fils du grand Constance
Entre dans cette grotte, et suivent en silence
Ses guerriers descendus de leur fougueux coursier:
Ils quittent aussitôt leurs casques à cimier,
Leurs glaives brillans d'or, leurs lances éclatantes
Leurs arcs retentissans, leurs cuirasses pesantes,
Leurs riches baudriers et leurs luisans carquois-
Lé pieux Oroël apporte alors du bois,
Le met sur le foyer, prend un caillou qu'il frappe,
La brillante étincelle au premier coup s'échappe;
Des feuilles l'ont reçue', et le soufre brûlant,
Enflamme des rameaux sur le foyer ardent:
Dévorant ces rameaux la flamme pétillante,
Dans la grotte répand sa clarté vacillante.
Aussitôt de ce feu s'approchent ces guerriers
Séchant leurs vêteraens, armes et baudriers.
3o CONSTANTIN LE GRAND ,
Oroël prend un fer, va dans sa bergerie,
Il saisit un agneau dont il tranche la vie,
L'apporte, le dépouille, enfonce un bois aigu
Dans son coi'ps palpitant : au foyer suspendu,
Il le tourne ; bientôt la flamme dévorante
Le pénètre, en dorant sa graisse bouillonnante ;
Sitôt que sur sa chair a pétillé le sel,
Il le met sur la table avec des fruits, du miel,
Des gâteaux et du vin, des oeufs et du laitage ;
Il sert à ces guerriers ces mets pendant l'orage.
On entendait gronder la foudre dans les airs,
Dans la grotte brillaient les rapides éclairs,
Et des vents mugissait l'haleine épouvantable.
Cependant cesse enfin cet orage effroyable ;
Mais les eaux inondaient les chemins et les champs,
Retentissaient au loin les torrens bondissans,
Du sombre azur des cieux la lune pâlissante
Sans nuage versait sa lumière tremblante.
Le héros généreux à la fin du repas,
Dans le fond de la grotte ayant porté ses pas ,
Aperçoit sous un voile une urne funéraire,
La découvre et demande au zélé solitaire;
« Que renferme en son sein ce vase précieux? »
« Prince, dit Oroël, des os et des cheveux, ,
» Les os d'un saint vieillard, d'un chrélien/yénérable,
» Et les cheveux sanglans d'une vierge admirable.
» De ce vieillard pieux, dit alors Constantin,..
» Quels furent les travaux, les vertus et la fin ?»
» Oroël lui répond: » Comme une lampe ardente
Répand de toutes paits sa lumière éclatante,
CHANT II. 3i
Et de la sombre nuit chasse l'obscurité,
De même ce vieillard du dieu de vérité,
Répandait dans les coeurs les semences célestes.
Dissipait de l'erreur les ténèbres funestes;
Il était des chrétiens le père et le secours,
Et son zèle enflammé sur eux veillait toujours.
Ses sublimes vertus éclatant dans l'Asie,
Excitent de Trajan l'ardente jalousie;
Il part; dans Antioche, il ordonne aux chrétiens,
De lui livrer leur chef qui se rend dans ses mains.
« Est-ce toi, lui dit-il, qui malgré ma défense,
» D'un Dieu crucifié proclames l'existence ?
» Pourquoi solliciter mes sujets à périr?.
» Tremble infâme démon! je te ferai mourir,
» Si tu n'adores point tous les dieux que j'adore. »
« O tyran, nul que toi, répondit Théophore,
» Ne m'appelle démon, j'adore le vraiDieiv,
» Il est mon protecteur, mon secours en tout lieu,
» Et nous, reprit Trajan, n'est-ce donc pas de même?
» Oui, nos dieux immortels, par leur pouvoir suprême,
» Daignent nous protéger et combattre pour nous :
» Brûle l'encens aux dieux, redoute leur courroux.
« Non, répond le vieillard, d'un ton noble et sévère,
» Un seul Dieu tout-puissant j'adore et je révère;
» Celui qui fut toujours et qui sera sans fin,
» Qui créa l'univers par son pouvoir divin :
» Et je foule à mes pieds tous ces dieux sans puissance,
» Fantômes de l'erreur, monstres de l'ignorance,
» Ces dieux sourds et muets que la rouille et les vers,
» Dévorent tour à tour sur leurs autels divers. »
^2 CONSTANTIN LE GRAND,
A ces mots, le tyran est transporté de rage,
Méprisant du vieillard l'invincible courage,
L'accuse d'imposture et de rébellion,
Le condamne à périr par les dents du lion.
« Juste ciel, s'écria le divin Théophore,
» J'adore tes desseins, l'Eternel que j'implore,
» Couronne mon espoir et comble mes souhaits. »,.
On le conduit à Rome, il ne se plaint jamais,
Des maux cruels qu'il souffre en ce lointain voyage,
De farouches soldats il supporte l'outrage»
Accablés de douleur, les chrétiens généreux
Frémissent de le voir dans ces liens affreux;
Accourant sur ses pas ils l'arrosent de larmes,
Et tous baisent ses fers pour lui si pleins de charmes.
Il arrive dans Piome, et des chrétiens zélés,
Au-devant du vieillard en foule sont allés
Lui tenir ce discours : « O divin Théophore,
» Nous briserons vos fers et vous vivrez encore,
» Oui, nous rachèterons vos jours avec ardeur,
» En déposant nos biens aux pieds de l'empereur :
» Dieu pour combler nos voeux, témoin de nos alarmes ■>
» Nous offre ce moyen pour essuyer nos larmes. »
« O mes très-chers enfans, dit alors le vieillard,
» Pour ce fragile corps n'ayez aucun égard.
» Ah! ne me privez pas de la gloire céleste;
» Je crains que votre amour me devienne funeste.
» Qu'est-ce donc que la mort pour un humble chrétien
» Qui soupire pour Dieu son bonheur, son soutien ?
» C'est le terme des maux, des combats, des alarmes,
» Un paisible sommeil qui vient tarir ses larmes.
CHANT IL 3
» La mort arrache l'ame à notre corps charnel,
» Et la remet à Dieu son principe éternel ;
» Renaissant à jamais d'une immortelle vie,
» L'ame va par la mort à l'heureuse patrie.
» Ma carrière s'avance et Dieu m'appelle à lui,
» Jusqu'au dernier soupir Dieu sera mon appui.
» Bientôt j'irai cueillir au séjour de la gloire,
» Aux pieds de mon Sauveur ma palme de victoire :
» Déjà je vois l'autel élevé devant moi;
» Mon sacrifice est prêt, et je l'offre à mon roi,
n Je serai la victime. Brûlant pourje martyre,
» Pour cet heureux moment sans cesse je soupire :
» C'est un chemin bien court pour arriver au ciel.
» Ainsi qu'un froment pur je m'offre à l'Eternel ;
» Pour transformer mon corps en un pain salutaire,
» Il faut qu'il soit moulu; des lions c'est-l'affaire:
» A leur terrible aspect ma joie éclatera,
» Dans mon coeur Jésus-Christ alors triomphera.
» Ah ! de briser mes fers n'ayez point la faiblesse ;
» Voulez-vous m'enlever mon titre de noblesse ?
» M'arracher mes lauriers, me ravir mon bonheur ?
» Par zèle voulez-vous me déchirer le coeur ?
» Il suffit que bientôt des lions en furie,
» En dévorant ma chair me ravissent la vie,
» Tout m'est indifférent, rien ne me touche plus,
» Vos charitables soins pour moi sont superflus.
» Qu'un bûcher me consume, ou qu'une main cruelle,
» Avec un fer ardent dompte ma chair mortelle ;
» Que des ours affamés, des tigres furieux
» Me dévorent le coeur, m'arrachent jusqu'aux yeux,
C „
34 CONSTANTIN LE GRAND,
» Qu'ils dispersent mes os, les rongent avec rage,
» Rien ne me ravira le prix de mon courage.
» Si le sceptre et la mort m'étaient offerts par choix,
» Je choisirais la mort, j'embrasserais la croix ;
» La croix de mon Sauveur, ma plus douce espérance,
» Cette croix si féconde en vertus, en puissance,
» Cette croix que le ciel dans plusieurs visions,
» M'a montré couronnant les rois des nations.
» O mes frères chrétiens, enfans du même père,
n Ne déchirez jamais l'église votre mère;
» Unis par de saints noeuds d'amour, de charité,
» Ah ! n'altérez jamais la pure vérité :
» Fuyez des mécréans la route ténébreuse ;
» Loin de vous l'hérésie et la discorde affreuse ;
» Résistez au torrent de la séduction,
» Et gardez votre esprit de la contagion.
» MaisDieuparleàmoncoeur,j'entendssavoixtouchante;
» Et, le divin flambeau de la foi consolante
» Eclaire mon esprit, anime mon ardeur,
» Et du plus doux espoir 'charme et nourrit mon coeur.
» Accours mon tendre fils, me dit mon divin maître,
r> C'est moi qui suis ton.Dieu, moi seul t'ai donné l'être,
» Hâte ton sacrifice, il plait à l'Éternel ;
» En embrassant la Croix viens, monte sur l'autel.
» J'y monterai bientôt, doux Sauveur de mon ame,
» Je brûle de l'ardeur dont votre amour m'enflamme,
t » Je suis prêt, ô mon Dieu, frappez ce corps de mort,
» Dans vos bras paternels je finirai mon sort:
» Oui, je vole au trépas, oui, je vole à la gloire,
» Il ne me reste plus que le calice à boire.
CHANT II. 35
» O moment désiré ! je le boirai bientôt,
» Lorsqu'un tigre sur moi lancé de son cachot,
» Ou des ours furieux ou des lions terribles
» Déchireront ma chair avec leurs dents horribles.
» Mais si ces animaux ne me dévoraient pas,
» Si je ne trouvais point par leurs dents le trépas,
» Je les y contraindrais d'abord par des caresses,
» Enfin pour exciter leurs fureurs vengeresses,
» J'entrouvrirais leur gueule avec un noble effort,
» Et ces fiers animaux me donneraient la mort.
» Déjà je sens du ciel lès heureuses prémices,
» Mon coeur est inondé d'Un torrent de délices,
» Je me sens transporté d'un saint ravissement,
» Je vole à vous, Seigneur, oui, je vole au tourment. »'
Il dit, marche à la mort, et tous les coeurs frémissent;
Repoussant les chrétiens, les gardes l'investissent;
Le vieillard suit leurs pas, lève les yeux au ciel,
C'est là son doux espoir, son bonheur éternel.
Rien ne peut l'ébranler, non rien ne peut 1 abattre,
Il arrive au supplice, et dans l'amphithéâtre,
Il voit le peuple ému qui déplore son sort,
Et lui seul est joyeux à l'aspect de la mort.
Il entend d'une fosse ouvrir la porte affreuse :
Sur ses gonds mugissans la porte ténébreuse
Tourne et fait retentir les caveaux souterrains.
Alors du saint vieillard on veut lier les mains,
Mais hélas ! il les tend vers son père céleste;
Il lève vers le ciel un front noble et modeste :
Il entend des lions l'affreux rugissement,
Et son coeur est saisi d'un saint frémissement:
C 2
36 CONSTANTIN LE GRAND,
Il se met à genoux, d'une voix attendrie
Offre à son rédempteur ses tourmens et sa vie.
Deux terribles lions qu'aiguillonnait la faim,
Lancés d'un-noir'cachot le dévorent soudain;
Des chrétiens en bravant et la mort et la chaîne
Ramassèrent ses os dispersés sur l'arène,
Et ces os échappés à la dent du lion,
Pour moi sont un objet de consolation,
Pour moi sont un trésor d'un prix inestimable;
Seul reste d'un vieillard si saint, si vénérable.
Les fidèles chrétiens accablés de douleurs,
A sa cruelle mort répandirent des pleurs.
Tandis que dans la nuit ils étaient en prière,
Tout à coup , Ô miracle ! une vive lumière
Les entoure, et soudain le martyr généreux
Triomphant de la mort paraît au milieu d'eux!
Tel qu'un-fier athlète, et tout couvert de gloire,
Et le front couronné pour prix de sa victoire.
Pendant qu'ils l'admiraient, un nuage éclatant
A leurs yeux attendris le dérobe à l'instant.
Alors on entendît des coïïcerts admirables,
Et l'air fut embaumé de parfums délectables;
Sur les ailes dé3 vents le martyr glorieux
Accompagné'd'èspriï s'éleva dans les cieux.
Des martyrs immortels l'élite triomphante
Vint pour le recevoir à la porte éclatante
De l'éternel séjour, et ce martyr nouveau
Est assis sur un trône à côté de l'Agneau. »
Ainsi dit Oroël, et le fils de Constance
Ecoutait ce récit dans un profond silence,
; : CHANT IL; 37
Et regardant encor le vase spacieux ;
Renfermant du martyr les restes précieux,
Des cheveux qu'il recèle il demande l'histoire ; -.
Oroël qui gardait ce fait dans sa mémoire
Pousse un profond soupir, s'adressanj au héros
D'une voix lamentable il s'exprime en ces mots :
« Jadis ces beaux cheveux, ô Prince magnanime,
Ornaient le noble front d'une jeune victime,
Modèle de vertus, ravissante beauté
Qui jouit, dans le ciel, de l'immortalité.
Qui pourrait sans frémir dépeindre ses alarmes !
A sa mort ses bourreaux répandirent des larmes.
Mon père était alors archer de- Quintien,
C'était un proconsul fourbe, avare, inhumain, '
Il aimait en secret cette beauté céleste.
Au sexe la beauté devient souvent funeste ;
Hélas ! à cette vierge elle valut le ciel,
Pour prix de ses vertus, de son trépas cruel.
Agathe, était le nom de cette Viei'ge pure ;
De ses plus rares dons l'embellit la nature :
Aimer et plaire à Dieu c'était tout son bonheur ;
Pour la Religion quelle céleste ardeur
Enflammait les transports de son ame sublime!
A ce Dieu qui l'inspire elle s'offre en victime;
En extase poussant de généreux soupirs
Elle lui demandait la palme des martyrs :
Du Sauveur des humains la grâce si féconde
Fermait son tendre coeur aux vains attraits du monde,
L'impérieux amour enflamme Quintien;
Se livrant à ses feux il cherche le moyen
C 3
38 CONSTANTIN LE GRAND,
De ravir au plutôt cette Vierge chrétienne,
A ses parens en pleurs il l'arrache, il la mène,
Au milieu de la nuit, dans son brillant palais ;
Des plaisirs séducteurs il lui peint les attraits.
La Vierge repoussant sa passion fatale
Enflamma du tyran la colère brutale;
Cependant il soupire, et son coupable amour
L'agite, le tourmente et la nuit et le jour ;
Furieux, saisissant cette vierge innocente,
Dans un cachot la livre à la faim dévorante ;
Le barbare trouvant ce supplice trop doux,
L'arrache de ces lieux et lui dit en courroux :
« Reconnais mon pouvoir ; de justes lois m'ordonnent
» De châtier tous ceux qui nos dieux abandonnent,
» Tremble de m'opposer une vaine fierté,
» L'audace ne convient jamais à la beauté,
» Ne méprise donc plus nos dieux et ma tendresse,
» Ton superbe dédain et m'outrage et me blesse. ».
« Tu parles de tendresse ô tyran furieux,
» Lorsque par ta rigueur j'expire sous tes yeux;
» Je ne crains ni la mort, ni ta rage cruelle ;
» Au Dieu qui me créa mon coeur sera fidèle,
» Et je triompherai de ta férocité. »
A ces mots Quintien fièrement irrité,
Lève son bras cruel et la frappe au visage,
Il lui dit qu'à l'instant il fallait rendre hommage
A ses dieux outragés, ou que de longs tourmens
Seraient de son refus les justes châtimens.
Agathe lui répond, « à Dieu je sacrifie
» Honneurs, biens et plaisirs, ma jeunesse et ma vie. »
CHANT II. 3g
A la voix du tyran, d'effroyables bourreaux
Viennent, tenant en main de lugubres flambeaux,
Et traînent à grands bruits d'épouvantables chaînes
Dont ils chargent la Vierge ; et leurs mains inhumaines
Où brillent ces flambeaux résineux, dévorans
Les portent à ses pieds, à ses bras éclatans.
Cependant Quintien frappé de sa constance,
Brûlant de l'immoler à sa noire vengeance,
Commande, le cruel, qu'on lui coupe le sein.
Un affreux chevalet qu'on apporte soudain
Reçoit son tendre corps couvert de meurtrissures,
Hélas ! prêt à subir de nouvelles tortures.
Alors l'un des bourreaux saisit un fer tranchant,
De la Vierge chrétienne aussitôt s'approchant
Il lui coupé le sein Et le tyran avare
Contemplait sa victime. « O cruel, ô barbare,
La Vierge s'écria, dans sa vive douleur,
» Pour assouvir ta rage arrache moi le coeur !
» Monstre qui de ta mère a sucé les mamelles,
» Comment peus-tu jouir de mes douleurs cruelles ?
» Redouble mes tourmens, il m'est doux de souffrir,
» Heureuse pour mon Dieu si tu me fais mourir. »
Du féroce tyran, à cette plainte amère,
Le front pâle rougit : frémissant de colère,
Brûlant d'un noir dépit, il commande aux bourreaux
D'apprêter, à l'instant, des supplices nouveaux.
Du sanglant chevalet la Vierge est détachée,
A sa chaste pudeur sa robe est arrachée :
Nue, il la fait traîner sur des charbons ardens,
Sur des vases brisés et sur des doux perçans.
C 3
4o CONSTANTIN LE GRAND,
Agathe avec courage endure ce supplice,
Pour son coeur innocent, hélas ! c'est un délice.
L'odieux Quintien la ramène au cachot ;
Et la Vierge expirante à Dieu parle en ces mots :
« Au milieu des tourmens je finis ma carrière,
» Recevez mon esprit, ô mon céleste père,
» Vous seul m'avez donné la force de souffrir,
» Agréez mon amour et mon dernier soupir. »,
Elle dit, aussitôt son front se décolore,
Comme une tendre fleur à sa dernière aurore ;
Le trépas l'environne, et s'élançant au ciel
Son ame fut jouir du bonheur éternel.
Mon père fut témoin de cette mort touchante,
Il vit avec douleur cette vierge expirante ;
Admirant sa vertu soudain se fit chrétien :
Et la foudre frappa le cruel Quintien,
Mais4bientôt du vrai Dieu la terrible puissance
Confondra des tyrans l'orgueilleuse insolence.
Oui, le ciel me révèle ô prince vertueux,
Que vos mains briseront le joug si rigoureux
Des fidèles chrétiens qui vivent dans les larmes,
Dieu mettra dans vos mains ses invincibles armes ;
Sous vos coups tombera l'affreuse impiété ;
Dieu fera triompher l'auguste vérité ;
Vous serez le vengeur de l'aimable innocence.
Tel Samson déployant sa force et sa vaillance,
Pour les siens enflammé d'un zèle tout divin,
Dans sa bouillante ardeur dompta le Philistin.
Tel Cyrus animé du plus noble courage
Délivra les Hébreux d'un affreux esclavage,
CHANT II. 4r
Et confondit l'orgueil des Babyloniens.
Ainsi vous sauverez les vertueux chrétiens. »
II dit ; et Constantin du pieux solitaire,
Admirait les discours et la foi salutaire ;
Il brûlait d'accomplir ses desseins généreux;
Si dignes de ce prince humain et valeureux,
Dont le ciel dirigeait la haute destinée
Et la noble valeur de gloire couronnée.
CONSTANTIN LE GRAND.
CHANT TROISIÈME.
JL/E la profonde nuit alors les voiles sombres
Disparaissaient des cieux avec les noires ombres.
Et l'aurore argentée, au visage vermeil,
Parsemait ses rubis au-devant du soleil.
Tout à coup il paraît, il s'élève, il s'élance
Dans le vaste contour de sa carrière immense.
A son brillant aspect les globes lumineux
Cèdent modestement à l'éclat de ses feux ;
A son heureux retour tressaille la nature,
La terre verdoyante étale sa parure ;
Déjà de ses rayons les coteaux sont dorés,
Et son disque se peint sur les flots azurés :
A ses feux renaissans, à l'entour des bocages,
Les oiseaux réjouis entonnent leurs ramages ;
Et les tendres zéphirs voltigeant sur les fleurs,
Répandent dans les airs leurs suaves odeurs.
CHANT III. 43
Les doux agneaux autour de leurs mères bêlantes,
Bondissent dans les champs sur les herbes naissantes;
Dans les sombres forêts et le cerf et le daim,
Au bord des clairs ruisseaux rassemblent leur essaim.
Le laboureur actif, guidant ses boeufs dociles,
Plonge le soc brillant dans les guérets fertiles;
Et, la jeune bergère en quittant son troupeau
Porte d'un pas léger son lait pur au hameau,
Tandis que sous les toits où règne l'opulence,
Encore tout languit dans la molle indolence.
A peine le soleil dardant ses nouveaux feux,
Eclairait et la terre et les mers et les cieux,
Constantin qui fuyait le tyran en furie
Quitte le solitaire, et marche vers Ostie.
Arrivé dans le port aussitôt le héros
Interroge les vents et le ciel et les flots :
Le soleil parcourant sa brillante carrière,
Versait du haut des cieux son ardente lumière;
De son antre profond le favorable vent,
Indigné du repos s'élançait en sifflant.
Le héros magnanime acceptant ce présage,
S'abandonne à la mer sous un ciel sans nuage.
La terre fuit au loin, le rapide vaisseau
Trace un profond sillon sur la plaine de l'eau,
Il vogue à pleine voile, et de la mer bruyante,
L'Aquilon fait bondir la vague mugissante;
Son souffle impétueux des champs ausoniens,
Pousse l'heureuse nef aux bords trinacriens.
Toutefois l'Aquilon a calmé son haleine,
Au souffle des zcphîrs l'onde frémit à peine;
44 CONSTANTIN LE GRAND,
La sombre nuit étend son voile ténébreux,
Un crêpe obscur cachait les astres lumineux,
La mer était au loin calme et silencieuse,
Le Vésuve éclairait sa rive spacieuse.
Il lançait dans les airs ses tourbillons ardens,
De torrens de bitume il inondait les champs,
En grondant vomissait ses entrailles brûlantes,
En gerbe s'élevaient ses flammes dévorantes :
A sa vive clarté les ardents matelots,
De leurs Kimes fendaient l'azur mouvant des flots.
Dion sur un canot vers le volcan s'avance ;
Le héros s'opposait à sa triste imprudence,
Hélas! ce fut en vain; sur les flots écumans,
Dion vole pour voir de près ces feux brillants :
Mais bientôt son.canot de la cendre brûlante,
Que Zéphire emportait sur la mer turbulente,
Est couvert, est comblé; la vague à gros bouillons,
L'enveloppe soudain de ses noirs tourbillons;
Et succombant au poids de la vague qui gronde,
Le canot tourne, plonge et s'abîme dans l'onde.
Dans cet affreux moment, en vain ce malheureux
Fendait les flots amers de ses bras vigoureux ;
Hélas! trop loin des bords de la liquide plaine,
H ne peut les atteindre ; oppressant son haleine,
Un froid mortel saisit ses membres et son corps;
Et la mer l'engloutit malgré ses longs efforts.
Sitôt qu'à l'Orient l'éblouissante aurore,
De ses vives couleurs les vastes cieux décore r
Sur Fonde le héros porte au loin ses regards,
De l'antique Messine aperçoit les remparts,
CHANT ni. 45
Le phare, les palais, la citadelle immense;
Et bientôt dans le port le navire s'élance.
A peine Constantin est sur ces bords heureux,
Laissant sur le vaisseau ses guerriers valeureux,
Il part, il court, il vole au palais de sa mère.
Sa mère affectueuse en ce moment prospère.
Aperçoit son cher fils du faîte d'une tour,
Et son coeur maternel a tressailli d'amour.
Hélène de ce lieu s'avance avec tendz'esse,
Au-devant de son fils qui lui-même s'empresse
Avec un doux transport, d'un air respectueux,
De voler dans ses bras; d'un air affectueux,
Il dépeint ses projets à sa mère chérie,
Lui dit, que du tyran il fuit la barbarie.
Alors le doux printemps dans ces heureux climats
Chassait le sombre hiver hérissé de frimas.
Les fécondes brebis, la vache mugissante,
Déjà sur les coteaux tondaient l'herbe naissante.
Dans le palais d'Hélène un jardin verdoyant
Etalait et son luxe et son bosquet riant,
Et ses buis et ses eaux, ses tapis de verdure
Où l'onde se roulant avec un doux murmure,
Ranimait le gazon, les plantes et les fleurs,
Et des soleils brûlans tempérait les ardeurs.
Là des prés émaillés les riches broderies
Exhalaient le parfum de leurs tiges fleuries,
Là de verts orangers, des tilleuls, des ormeaux
Entrelaçaient leurs bras en fugitifs berceaux.
Le héros généreux et sa mère si tendre,
Dans leurs doux entreliens en ce Heu vont se rendre;
46 CONSTANTIN LE GRAND,
Parcourant à pas lents ces berceaux enchanteurs,
Foulant le frais gazon et les naissantes fleurs,
Ils arrivent au fond d'un sombre et vert bocage,
Dont les tendres zéphirs agitaient le feuillage,
Où l'onde renvoyant les reflets d'un ciel pur,
Sur un sable argenté coulait en flots d'azur ;
Là s'arrêtent tous deux. « Apprends ta destinée,
» Dit Hélène à son fils ; oh, qu'elle est fortunée !
» Naguère de ma couche au milieu de la nuit,
» Au fond de ce palais j'entends un sombre bruit;
» Je me lève, et je prête une oreille attentive ;
» Et j'entends une voix et lugubre et plaintive
» Qui m'appelle, et bientôt cette voix s'accroissant,
» Se mêle avec le son de l'airain frémissant ;
» Des bruits, des sons, des voix se confondent ensemble,
» Trois coups ont retenti sur ma porte qui tremble,
r> Elle s'ouvre, et je vois un fantôme hideux ,
» Son visage était noir, ses yeux ardents et creux,
» Sa bouche était béante, et ses lèvres livides,
» Sur son front s'agitaient des vipères rapides,
» Son bras était armé d'un glaive étincelant,
» Et son corps était ceint d'un énorme serpent :
> Il agitait dans l'air ses deux ailes bruyantes,
> Traînait avec fracas des chaînes effrayantes ;
> Il s'approche de moi, tendant ses bras affreux,
> Me saisit, et d'horreur se dressent mes cheveux !
> Me glissant de ses mains j'échappe à sa furie :
> J'appelle alors ma soeur, ma compagne chérie,
> J'appelle tous mes gens, tous sont glacés d'effroi,
> Tous ont fui le palais, il n'y reste que moi.
CHANT m. 47
» Un essaim de démons, des monstres effroyables
» M'entourent en poussant des cris épouvantables;
» Des vents impétueux, des tourbillons dans l'air
» Eteignent mes flambeaux; je vois briller l'éclair,
» J'entends gronder la foudre, et le fantôme horrible
» Se change tout à coup en un dragon terrible ;
» Ce monstre furieux, dans l'horreur de la nuit,
» Dans ce vaste palais en tout heu me poursuit ;
» Il s'arrête, et je vois le palais tout en flamme !
» L'épouvante aussitôt s'empare de mon ame :
» Et le dragon poussait d'affreux rugissemens ;
» L'air frémissait au loin d'horribles sifflemens :
» Et je vis s'élancer d'une nue enflammée,
» Un terrible guerrier que suivait une armée ;
» Fondant sur le dragon ce guerrier radieux
» Le glace de terreur, le chasse de ces lieux,
» Le poursuit ; agitant son arme foudroyante,
» Il le frappe, le dompte, et la terre tremblante
» S'entrouvre; le dragon s'abîme dans son sein,
» Et des feux dévorans en sortirent soudain.
» Alors revole au ciel cette armée innombrable,
» Et du trône des airs le guerrier redoutable
» S'écria : l'Eternel a les yeux sur ton fils,
» Il entend des chrétiens les lamentables cris,
» Et ton fils est élu pour finir leurs alarmes ;
» Dieu mettra dans ses mains ses invincibles armes;
» L'affreuse impiété de rage en frémira,
» L'étendard de la croix partout triomphera.
» Vole au secours d'un fils l'objet de ta tendresse,
» D'un tyran inhumain la fureur vengeresse
>
48 CONSTANTIN LE GRAND,
» L'outrage et le poursuit ; vers lui lance un vaisseau,
» Et révèle à ton fils ce prodige nouveau.
» Il dit, et s'élançant sur son aile dorée,
» Il fend l'air et s'élève à la voûte éthérée.
« Tu vois, ô mon cher fils, que le Dieu des chrétiens,
» T'a choisi pour briser leurs infâmes liens :
» Va mon fils, va trouver ton magnanime père,
» C'est son tendre désir et celui de ta mère ;
» Protège, comme lui, les chrétiens vertueux ;
» Ton père les chérit d'un coeur affectueux.
» Lorsqu'il fut des Germains combattre la vaillance,
» Les plus braves guerriers de son armée immense,
» Etaient chrétiens ; soumis, terribles aux combats,
» Pour défendre l'empire ils bravaient le trépas.
» Maximien lança des décrets sanguinaires,
» Qui livraient les chrétiens aux tigres, aux panthères,
» Aux lions furieux. Constance avec horreur,
» Reçoit au bord du Rhin ces décrets de terreur;
» Les proclame en ces mots à sa troupe fidèle :
» Soldats ! il faut subir la mort la plus cruelle,
» Ou brûler de l'en'cens sur les autels des dieux:
» Choisissez. Ses guerriers et vaillans et pieux
» Détestant, abhorrant l'infâme idolâtrie,
» Reculèrent d'horreur, et chacun d'eux s'écrie :
» Prince ! l'encens n'est dû qu'au seul Dieu tout-puissant
» Lui seul nous adorons d'un coeur reconnaissant ;
» La mort, plutôt la mort que d'être à Dieu parjure !
» Deux indignes chrétiens, d'une ignoble figure,
» S'approchent pour offrir de l'encens aux faux dieux.
» Fuyez, leur dit Constance, hommes vils, odieux,
CHANT III. 49
» Fuyez lâches chrétiens, coeurs fourbes et rebelles,
» Reniant votre Dieu me seriez-vous fidèles? »
Ainsi disait Hélène ; et son valeureux fils,
De l'amour de la gloire ayant le coeur épris,
Ecoutait ce discours dans un profond silence ;
De son généreux père admirait la clémence,
La modération, la magnanimité,
La profonde sagesse et la noble équité.
Cependant le héros pour aller vers son père,
Avant la sombre nuit quitte sa tendre mère ;
A pas précipités il revient dans le port,
S'élance sur sa nef avec un doux transport.
Là, déjà l'attendait son pilote fidèle,
Et Doreste et Ménor brûlant pour lui de zèle.
Les câbles sont coupés, on lève l'ancre, on part,
La Sicile bientôt disparaît au regard ;
Au souffle de l'Eurus la voile se déploie ;
De la Sardaigne on fuit les écueils avec joie.
Sitôt l'Eurus se calme et grondent les Autans
Qui poussent le vaisseau sur les flots écumans.
Déjà la Corse, à l'Est, élève son rivage,
Les Autans redoublant leur furie et leur rage,
Emportent le vaisseau vers ces bords sablonneux,
Où le Rhône répand ses flots tiunultueux.
Les heureux habitans des bords de la Provence,
Aperçoivent bientôt sur cette plage immense,
Ce rapide navire, entraîné par le vent ;
Sur de légers canots à l'envi s'élançaut,
Se rendent vers le Prince, et l'un d'entr'eux l'amène
Au rivage fleuri de cette verte plaine.
D
5o CONSTANTIN LE GRAND,
Par le sable enchaîné, le vaisseau du héros,
Attendant l'Aquilon, repose sur les flots.
Toutefois Constantin, du sablonneux rivage,
Est mené sur un char ombragé de feuillage,
A l'antique cité dont Arles est le nom ;
Cité riche en troupeaux, en superbe moisson :
Alors elle brillait de la splendeur romaine ;
Des cités d'alentour c'était la souveraine ;
Dans ses murs s'élevaient des palais somptueux ;
Partout s'offraient à l'oeil des monumens pompeux,
Pyramides et bains, fontaines et portiques,
Amphithéâtres, tours et temples magnifiques.
Un canal élevé sur mille arceaux divers,
Franchissait la Durance et traversant les airs,
Dans Arles amenait les ondes de Vaucluse,
Pures comme les flots que répand Aréthuse.
Dans Arles arrivé le vaillant Constantin,
Est conduit au palais orné pour le festin.
Dès que la sombre mut eut fui devant l'aurore,
Les monumens publies de feuillage on décore.
On part pour amener de ces fougueux taureaux,
Que nourrit la Camargue avec ses blancs chevaux.
Là vingt Arlésiens sur leurs coursiers rapides,
Déjà courent ces bords, ces campagnes humides,
Où sous de verts taillis les taureaux mugissans
Fuyaient de ces chasseurs les terribles tridents :
Poursuivis en ces lieux ces taureaux en furie,
Repoussés par le fer de leur vaste prairie,
S'élancent dans les flots du Rhône impétueux,
Et son onde blanchit sous leurs élans fougueux :
CHANT III
Leur corps plonge dans l'eau, leur tête menaçante,
S'élève fièrement sur la vague grondante :
Ces sauvages taureaux, après un long effort,
Par le fleuve portés viennent à l'autre bord.
Alors on les rassemble, à grands pas on les mène -
Pour combattre et courir tour à tour dans l'arène ;
Et le peuple accourant à l'air des chalumeaux,
Se précipite en foule autour de ces taureaux;
Et dans l'amphithéâtre avec transport s'élance.
Là se montre bientôt le fils du grand Constance.
Mille cris frappent l'air sitôt qu'il a paru,
Avec impatience il était attendu.
A peine il est assis sur la pourpre éclatante,
On entend retentir la trompette sonnante,
Et clairons et tambours. Couronné de laurier,
On lance sur le peuple un taureau jeune, altier,
Il court de toutes parts, il écume de rage,
A travers la barrière il se fraye un passage,
Il s'échappe, il s'enfuit, il retourne en ce champ
Dont naguère il tondait le gazon verdoyant.
Un taureau furieux à l'instant le remplace,
Il court le front baissé. Plein d'ardeur et d'audace,
Le leste Edmond l'attend, un trident à la main,
Il irrite sa, rage, et ne fuit pas en vain.
De l'énorme taureau prêt à saisir la corne,
Maurice renversé tombe sur une borne ;
Et vole à son secours le généreux Domat,
Le taureau fond sur lui, de sa corne l'abat :
11 se lève en boitant, il court, se précipite,
Rencontre sur ses pas le bouillant Hippolyte,
D 2