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Contes et satyres , par un élève de MM. Castilblaze et Odry, premiers poètes du dernier ordre

107 pages
librairie ancienne et moderne (Paris). 1827. 109 p. ; in-8.
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CCMTEïS
SàTïlES.,
DE L'IMPRIMERIE DE GUIRAUDET,
HUE SJUNT-HONOI\K , N° 5 I 5.
CONTES.
L'ENFER ET .LE PARADIS.
Un certain jour qu'il étgit pris dé. vin ,
Voici, lecteur, le conte;>insoutenable,
Le conte bleu que nous conta Scapin.
J'aime assez Dieu, mais j'adore le diable :
C'est mon héros , c'est lui seul que je sers.
Il a du goût, il fait de jolis vers -y
Il est humain, compatissant, traitable.
Sur ses desseins on nous trompa jadis :
Amis, l'enfer est un vrai paradis.
C'est là qu'on plaît , c'est là qu'on est aimable ,
Et qu'on entend les beaux et bons esprits ;
Tandis que Dieu, sur son trône adorable ,
' De tous les sots a peuplé ses parvis.
Vive Satan ! Pour lui rogner les griffes
Le bon Jésus faisait des logogriphes.
Beauté, talent, génie, esprit, bon goût,
Jésus n'eut rien; le diable emporta tout.
Qu'un sot s'enrhume à la céleste porte.
Voulez-vous être heureux, et chaque jour
Fêter Ninon, Laïs ou Pompadour,
Mes bons amis, le diable vous emporte.
Régnent chez lui les beaux-arts et l'amour.
On n'y voit point de ridicules flammes,
Faites exprès pour consumer les âmes y
6 COATES.
D'auges corims tout prêts à vous rôtir.
C'est le bon Dieu qui veut nous pervertir.
Le diable est bien d'esprit et de visage ;
C'est un jeune homme à peu près de mon âge,
Qui rit des dieux , des rois et des curés,
-Voire des sots par le temps consacrés.
De son esprit nul ne connaît les bornes.
Par Carmellus il fut calomnié;
Mais , comme lui bien qu'il soit marié,
Je ne crois pas qu'il ait encor des cornes.
Le diable , au reste , aimable sans orgueil,
A ses amis fait le meilleur accueil,
Et pour chanter la même litanie
Ne leur a pas infligé l'autre vie.
On trouve là fort bonne compagnie :
Hommes d'esprit, de gloire, de génie,
Chez Belzébut on vous rencontre tous ;
Tous les talents s'y donnent rendez-vous.
Sous les rameaux d'un chêne séculaire,
Près d'un laurier qui doit toujours verdir,
Le créateur des dieux, le vieil Homère,
Jouit en paix d'un immense avenir.
A ses côtés le chantre d'Ausonie
De sa Didon lui dit le repentir:
Le vieil aveugle exhale un long soupir,
Et va sourire à la tendre Herminie ;
Puis, satisfait du céleste jardin,
Il suit Milton au paradis d'Eden.
A ses conseils on soumet le génie.
Du rhythmé grec savourant l'harmonie ,
CONTES.
Chacun d'Homère admire les clans;
Et les grands noms , et l'orgueil des- talents,
Tout s'est courbé de vaut ses cheveux blancs.
Dans son vieux temps, si l'aîné des Corneilles
En bouts rimes traduisit A-Kempis ,
Il se repeut ; ses péchés sont remis ;
Et de Cinna les pompeuses merveille*
De Belzébut ont charmé les oreilles.
Plus vrai, plus tendre et plus harmonieux ,
Ici Racine, inspiré par les cieux ,
Du coeur humain perce la nuit obscure.
L'art ne lui sert qu'à parer la nature ;
Par elle armé d'un trait toujours vainqueur ,
Ses plus beaux vers sont dictés par le coeur;
Et l'auditeur, auguste poésie ,
Boit à longs traits ta divine ambroisie. '
Sophocle , Eschyle, Euripide , étonnés ,
Ont applaudi son heureuse faconde ,
Et sont d'avis , dans l'un et l'autre monde,
Que les cadets valent bien les aînés.
Chez Belzébut on voit plus d'un prodige :
Shakspear fougueux abaisse sa fierté ;
Et rend hommage à la triple unité ;
Plus loin Schiller écoute et se corrige ;
Seul, Crébillou, sous un feuillage épais ,
Fait de beaux vers qui ne sont pas français :
On voit souvent Lemierre lui sourire.
Là c'est Molière, et comique, et profond ,
Qui par la rime égaya la raison ,
Qui mit en oeuvre une utile satyre,
s CONTES:
Et fut souvent sublime en faisant rive.
Il lit Tartufe j à Lesage, à Regnarc!,
Au froid Destouche r au fougueux métromane,
Dévoile en paix les secrets de son art.
Point de ces traits que la raison condamne ;
Aucune injure au sage , au grand esprit.
Térence admire, et Ménandre applaudit,
Et dans un coin rougit Aristophane.
Dans ce vallon qui promène sans bruit ?
C'est La Fontaine égarant sa pensée.
Ses pas distraits errent dans l'Elysée.
Sans y penser il marche sur les fleurs.
11 s'attendrit ; je vois couler ses pleurs.
O mes amis , j'entends sa voix plaintive !
Il dit : Oronte ! et de beaux vers de plus
Ont de Fouquet illustré les vertus.
Dé l'Achéron quand il franchit la rive,
Près du Léthé le bonhomme oublia
Un noir cilice et des vers d'opéra ;
Et galamment précédé de Jocon.ùe
Avec Psyché vint charmer l'autre inonde.
Sous un bosquet fait exprès pour l'amour,
Où doucement pénètre un demi-jour,
Bosquet charmant où Cupidon repose,
Où le laurier se cache sous la rose ,
Notre Chaulieu sourit avec Bion ,
Notre Lafare embrasse Anacréon.
Près de Properce et non loin de Catulle ,
Le doux Parny soupire avec Tibulle ;
Et, modulant sa plaintive chanson,
CONTES.
Gémit encor l'amante de Phaon.
Elle a grand tort : cet amant ridicule
N'a mérité ses pleurs ni ses ennuis ;
C'était un sot, il est en paradis.
Toujours épris des charmes de leurs belles ,
Tous les amants eu beaux vers font la cour.
Ils sont discrets j les femmes sont fidèles:
Tout est changé dans ce charmant séjour.
Loin des amours, ainsi que de coutume,
Là , Despréaux, grand homme, à ce qu'il dit,
S'aide des sots pour avoir de l'esprit.
Pour un bon mot taillant dix fois sa plume, '
II se fît grand par un petit volume.
Mais plus que lui les diables sont malins.
Il apprend d'eux le secret de médire,
Et lègue à Dieu sa dixième satyre
Et de longs vers qui ne sont que chrétiens.
L'esprit, le goût, la volupté , la grâce,
D'un beau laurier ceignent le front d'Horace.
De l'art des vers il raconte les lois,
Chante les dieux, les catins et les rois.
Sous une treille il enivre sa belle
D'un vieux falerne et d'un los digne d'elle ;
Ou sa gaîté, dans un vers plein de sel,
D'un simple sot fait un sot immortel.
De chaque genre il connaît l'harmonie,
L'esprit, le ton ; et son heureux génie ,
Initiant à de doux entretiens,
Trouve ses vers, quand Boileau fait les siens.
Sous le travail Boileau gêne sa verve -7
io CONTES.
Horace unit les grâces à Minerve.
Au froid bon sens Boileau toujours soumis
A des sujets; Horace a des amis.
Vient Juvénal, celui qui sut médire.
Un bel usage ennoblit la satyre.
One ne s'amuse à mentir aux neufs soeurs ,
A rimailler de petites noirceurs
Sur tous les sots à l'eau rose ; il fait grâce
Aux Bavius, aux oisons du Parnasse;
Mais, du bons sens revendiquant les droits,
Sou trait vengeur s'en va frapper les rois.
En fort beaux vers, là, Gilbert injurie.
Pope médit : on croit qu'il calomnie.
Sans être vil, l'Arétin est plaisant;
Et Perse enfin fait des vers qu'où entend.
Courant toujours de la prose à la.rime ,
Léger , profond,-tendre, éloquent, sublime,
Voici Voltaire : on le trouve partout
Où l'on rencontre esprit, talent, bon goiit.
Chacun l'attend, l'admire; et son génie
Sur tous les points vole et se multiplie.
A son approche, heureux, chacun sourit.
Du diable enfin voilà le favori.
Il a connu tous les secrets de plaire.
De Belzébut, immortel secrétaire,
C'est toujours lui qui reçoit un élu.
En fait d'esprit l'enfer vaut l'Institut.
Qui le croirait, ô bonheur , ô surprise!
Le diable même est bien avec l'église;
On voit chez lui maint docteur tonsuré.
CONTES.
Diable de goût! Satan a consacré
De Massillon la touchante mémoire,
L'esprit profond de Pascal, et la gloire
De Bossuet, qui fit semblant de croire ,
Et de la Harpe il bénit le curé.
Parmi les rois est toujours révéré
Ce grand Henri, dévot à sa maîtresse.
Il dit souvent : Paris vaut une messe.
Tout près de lui Louis-le-Désiré ,
Laissant à Charlel et son trône et sa table,
Est très content d'être sujet du diable.
Souvent aussi sous des lauriers fleuris
Sont réunis héros et beaux-esprits,
Historiens, orateurs, érudits.
Ils s'aiment tous , car les talents sont frères.
Le los est vrai, les hommages sincères ;
Tout est plaisir, bonheur, variété,
Dans ce long jour de l'immortalité.
Alors,qu'il veut exploiter l'arbitraire,
Avec iceux le diable a fort à faire.
De la critique ils aiguisent les traits.
Le diable aussi ne se fâche jamais ;
Et, pour un roi chose unique, admirable I
Quand il a tort, il se trouve coupable.
Dans un banquet tout-à-fait détestable
Il réunit Aristote et Platon ,
Lock et Rousseau, Montesquieu, Fénelonj
Et Belzébut met, grâce à leur génie ,
Avec les moeurs les lois en harmonie.
Il dit : J'ai tort, et vous avez raison.
12 COUTES. '
Voilà l'enfer. En paradis, tout change !
Nul n'est heureux par cet heureux mélange.
On chante, et Dieu u'a jamais inventé
Pour ses élus quelque autre volupté. -
Tout se ressemble. O triste nullité!
On chante encore après avoir chanté ;
Et c'est toujours une même romance ,
Que l'on commence et que l'on recommence.
Au fond d'un choeur le bon Dieu renfrogné
Tf alléluia veut être environné.
Pas un bon mot, un seul trait de satyre ;
Jamais l'esprit, le bon goût, la gaîïé ,
N'ont varié cette uniformité.
Alléluia, voilà le mot pour rire
Du paradis et de la trinité.
D'anges pédants une troupe éternelle ,
De saints braillant l'ennuyeuse séquelle,
Des Jean, des. Luc, des Leu, des Loup, des Clet,
Et dans un coin saint Pierre avec sa clé :
Voilà du ciel une image fidèle.
Et le bon Dieu se donne encore les airs
De critiquer le diable et les enfers.
Lieux infernaux', lieux charmants, tout aimables ,
Dans l'avenir soyez mon paradis.
C'est là qu'on vit encor. O mes amis ,
Pour être heureux, allez à tous les diables.
CONTES. ib
LA GROTTE DE SAINT-MAURICE.
J'aime les pleurs de la mélancolie,
Belle aux yeux bleus, toujours bien recueillie,
Qui se ménage un plaisir en pleurant,
Toujours soupire et bâille eu soupirant.'
Sur l'avenir la belle embarrassée
Toujours ressasse une triste pensée ,
Veut le bonheur et n'ose le saisir,
Et pleure encor pour avoir du plaisir.
Près Saint-Maurice est une grotte sombre ,
Par feu Mandrin lieu jadis habité.
De l'astre blanc qu'on appelle argenté
Un seul rayon y vient éclairer l'ombre.
Là le reptile a fixé son séjour, „
Et le hibou se dérobe au grand jour ;
Là du sommeil les légères cohortes
Ont ralenti leur vol précipité ,
Et sur un lit de vieilles feuilles mortes,
Toujours pleurant, règne la déité,
A ses côtés deux ministres fidèles
Chantent Morphée ou dorment sous ses ailes.
Pour la déesse ils sont un ferme appui :
Ces deux suppôts sont la lune et l'ennui.
Selon les us.de la sombre demeure,
La dcité, de quart d'heure en quart d'heure ,
i4 CONTES.
Pousse un soupir, et dit trois fois : Hélas !
Et vingt échos recommencent : Hélas !
D'autres échos, au dehors de l'enceinte,
Aux voyageurs vont reporter sa plainte.
Là , tout gémit. Les ifs contagieux,
Le noir cyprès, vous attristent les yeux.
Les quatre vents s'y font toujours la guerre ,
Et le bon dieu fait gronder son tonnerre.
Sur le sommet bravant les ouragans,
La girouette y tourne à tous les vents.
Dans ce beau temple, objet de tant d'envie ,
Tous les élus de la mélancolie
Vont chaque soir s'affliger de ses pleurs.
Quand le soleil éclaire la nature,
Quand ses rayons brisés sur les vapeurs
De l'arc d'Iris nuancent les couleurs,
Les yeux fermés, ils vont à l'aventure.
L'aurore seule a calmé leurs douleurs.
- Mais le jour baisse: ô bonheur, ô délices !
L'astre des nuits, constant dans ses caprices ,
Aux feux du jour empruntant sa clarté ,
Pare les cieux de son disque argenté.
Voilà l'instant d'ouvrir les yeux : ils s'ouvrent.
Devant la lune en choeur ils se découvrent.
Et chaque soir ils bénissent, sans bruit,
Le jour douteux qui nous mène à la nuit,
Marchent au temple, et le troupeau fidèle
Vient à longs flots saluer l'immortelle.
Point de parti : philosophe ou chrétien ,
Sur même livre on les voit tous s'inscrire ,
CONTES.
Et la déesse a toujours à leur dire
Un beau secret, et ce secret n'est rien.
On chante alors sur un ton de grànd'messe.
Salut chanté, chacun , riche d'ennui,
Va s'égarer dans l'ombre de la huit,
Conte aux crénaux le chagrin qui le presse ,
Au vent du nord court apprendre son nom.
De tous côtés ils partent : la déesse
Leur donne à tous sa bénédiction.
Laissant voler son chapeau sur la plage ,
Hugo se grimpe au haut d'un roc sauvage;
Et là se plaint, soupire, étend les bras.
Mais il se calme, on dirait qu'il raisonne :
Ne craignez rien , c'est un air qu'il se donne.
Il fait des vers gros de pleurs et d'hélas ;
Il se relit, et ne se comprend pas. "
Et, ce que c'est que d'avoir du génie,
De son rocher à tû-tête il nous crie :
J'ai de l'esprit, du goût, du sentiment ;
Je suis... Autant-en emporte le vent.
L'un, tout poudreux, plonge dans les ruines.
Et qu'y veut-il ? Méditer sur les temps.
Qu'y cherche-t-il enfin ? Des revenants ,
De longs héros , de pâles héroïnes,
Qui, vers le soir , sortant de leurs tombeaux,
Cachent leur tête entre deux chapiteaux.
L'autre, inquiet, se creuse des abîmes;
Pour avoir peur il invente des crimes ;
Il se débat afin de mieux frémir,
Et se repent d'avoir eu du plaisir.
i(î CONTES.
D'amour jadis la nuit était l'empire.
Phoebé s'indigne, et protège uu vampire.
D'un bon roman le héros est défunt, ,
Et lé bon sens n'a pas le sens commun.
Nodier des nuits bénit les chastes voiles ;
Le nez au vent, notre homme, avec orgueil,
Se pâme d'aise eu voyant les étoiles.
Guiraud s'exalte , et fuit, la larme à l'oeil,
Sous des cyprès balayant un cercueil.
Son coeur se pâme à la voix du silence,
El de la cloche il bénit l'éloquence.
Comme il pâlit aux accents du beffroi !
Il a grand'peur et ne sait pas pourquoi.
Ingénieux à nourrir sa tristesse,
Lamartine aime un souvenir qui blesse.
Loin d'égayer un heureux avenir,
Des maux passés il veut s'entretenir.
Le temps jaloux voit sa langue glacée
Balbutier une triste pensée.
Loin du bonheur, il renaît aux ennuis •
Dans de longs jo urs et de plus longues nuits ,
Et dans le doute où> l'âme est asservie,
Cherche la mort, et s'attache à la vie..
Il s'abandonne à la mélancolie,
A cet état d'extase où tout n'est rien ,
Et dont Rousseau fut le premier soutien.
Le voyageur qui, dans son ignorance ,
Près de ces lieux passe avec assurance,
Ressent bientôt leur maligne influence.
Il sent partir tout le bon sens qu'il eut.
G 0 N T E S.
L'esprit s'égare au pays des merveilles :
On voit sans yeux; on entend sans oreilles.
On croyait voir, du moins; on n'a rien vu.
On croit entendre , on n'a rien entendu.
Le clair de lune, un peu d'écho, de l'ombre,
Des visions vont augmenter le nombre.
D'épais brouillards vous cachent l'avenir;
Et l'homme enfin allant, avec mystère,
De l'homme aux dieux , et du ciel à la terre,
Est toujours prêt à ne rien définir.
Mais le jour naît; leur front se décolore.
Eh quoi! déjà voici venir l'aurore!
L'aurore hélas ! A leur dernier soupir
Devers le temple on les voit accourir.
De nos élus la sainte confrérie
Fait sa prière à la mélancolie ;
Et, deux à deux, recueillant leurs esprits ,
Ferment les yeux pour rentrer dans Paris.
O mes amis ! que d'écrivains sublimes,
Que de héros, tant en prose qu'en rimes ,
Grâce au jargon de notre déité,
Volent ensemble à l'immortalité!
Pour réussir dans ce genre d'écrire,
Jeunes auteurs, il faut toujours écrire;
Et que l'auteur , en procureur fiscal,
Fasse un roman comme un procès verbal.
Ce qu'on a dit, il vous faut le redire.
Lisez Rauzan, l'apôtre du désert,
Chateaubriand et l'écuyer Walter.
A leurs dépens Despréaux eût fait rire ;
i8 CONï'lîS.
Mais dans ce temps on ne connaissait pas
L'art d'ennuyer et de se faire lire:
C'est un bel art pour tirer d'embarras.
LE REVENANT ET LE MINISTRE.
Aux revenants nous ne croyons plus guèresj
Et nous raillons nos bonshommes de pères
Voyant toujours , au bout de quelque champ,
Un feu célesle affublé d'un drap blanc.
A ces gens-là qu'importent nos affaires ?
Que voudraient-ils, un Orapro nobis?
Les dieux sont faits pour vivre en paradis.
On ne voit plus surgir ombre importune ,
Quand on a peur, et qu'il fait clair de lune ;
Les peui-eux même ont des airs d'esprits forts,
Et craignent plus les vivants que les morts.
Quoi qu'il en soit, écoutez mon histoire:
Vous y croirez, si vous voulez y croire.
Pensez-y bien , car je tiens ce récit
D'un procureur, brave homme, à ce qu'il dit;
Et je le crois très loyal en affaires :
Il n'est aimé d'aucun de ses confrères.
Si quelquefois il en a du remords ,
S'il est fripon, c'est par esprit de corps.
Mais il revient à la vertu, qu'il aime;
Pour ses clients son amour est extrême.
11 est bien vrai que Rolet converti
.CONTES.
Garde l'argent; mais il s'est repenti.
Venons au fait, sans esprit de parti.
Un procureur des bords de la Garonne,
Humble écolier des jésuites nouveaux ',
Fut par Plutus nommé garde des sceaux.
Tout aussitôt le voilà qui gasconne
De beaux projets ; et, délégué des cieux ,
Des sots humains prétend venger les dieux.
Il gasconua sa loi du sacrilège ;
Puis il brocha des lois à privilège ,
Des droits d'aînesse j enfin il publia
Tous les édits que Tartufe oublia:
Le tout claqué des grimauds de collège.
A ce métier Dieu sait ce qu'il gagnait !
Ce gardien-là s'appelait Blancbonnet.
Un certain jour que son ample budget
Par trois cents voix d'une chambre polie
Sans trop d'efforts venait-d'être adopté ,
Son oeil sur l'or reposait enchanté•;
Quand, déchaîné des confins d'Éolie ,
Un vent du nord se heurte avec furie,
_Brise un volet, qui s'envole en éclats.
De chambre en chambre il roule avec fracas ;
La foudre gronde, et la portière crie.
De tout ce bruit le ministre étonné
Veut de ce pas fuir chez un abonné.
La porte s'ouvre ! ■— Il voit un long fantôme,
Pâle, défait, sans geste, l'oeil mourant:
Tel on nous peint don Quichotte expirant.
Dudit héros c'était le second tome,
ao CONTES,
Qu'on aurait dit échappé de Saint-Côme,
Osant survivre à l'arrêt du docteur.
Sous des lambeaux, coiffé d'un noir ciliée,
Il s'avançait en fixant l'orateur.
Ce spectre enfin , au regard scrutateur,
Qu'on croit défunt, c'était... qui ? la Justice !
Quoi c'était... Oui. Le ministre eut grand' peur.
— One n'avait vu l'auguste personnage.
Il frémissait. Mais, sans perdre courage,
Il s'écriait, un sac dans chaque main :
Encor ceux-là ; laisse-les, je t'en prie.
Foi de Gascon, je chéris ma patrie ;
Je suis, sans faute, honnête homme , demain.
Bon revenant, quitte ce front sinistre:
Je me ferai des moeurs dorénavant ;
Je te le jure ici, foi de ministre.
Foi d'honnête homme était plus rassurant.
Ainsi parlait le ministre coupable.
Il avait pris l'Équité pour le Diable ;
Puis il jurait sa foi de procureur.
Mais d'où naissaient ses aveux? De sa peur.
Las de penser à des vertus posthumes,
Le brocanteur des lois et des coutumes
Se repentit de sa sotte frayeur.
Il avait là sa garde , et la police,
Ce qui chez nous remplace un saint-office ;
Et brusquement il dit à la Justice,
Que voulez-vous ?
IjA JUSTICE.
Réponds-moi. M'aimes-tu ?
CONTES.
BLANCBONNET.
Peut-on aimer ce qu'on n'a jamais vu.
Il faut du temps.
LA JUSTICE.
Sans m'avoir jamais vue,
Ah ! d'Aguesseau m'eût d'abord reconnue !
BLANCBONNET.
Moi, j'aime mieux n'avoir pas reconnu.
LA JUSTICE.
Honte aux mortels ! Soumise à leur caprice,
Sous des lambeaux reconnais la Justice.
BLANCBONNET.
Ah ! c'est donc vous : je m'en étais douté.
Sous des haillons pourquoi cette fierté ?
Quand on est pauvre, on est humble et soumise.
Mais voyez donc un peu comme elle est mise.
Pour m'insulter, quel rapport entre nous ?
Que voulez-vous ? D'où diable venez-vous
Dans cet état ? Serait-ce de l'Eglise.
LA JUSTICE.
Depuis dix mois les pères de la Foi
Dans un cachot tristement m'ont plongée.
Pour m'enterrer ils m'avaient hébergée.
BLANCBONNET.
(Ces braves gens , c'est qu'ils pensaient à moi !)
Et te voilà pourtant. Dépêche-toi
De me conter ta plaisante aventure ;
Et puis va-t'en, que je fasse une loi.
22 COIN TE S.
Eu peu de mots raconte, je te prie,
Ce que t'ont fait ces fils du paradis.
De ton cachot comment est-tu sortie?
C'est étonnant: jamais dans cette vie
Ne les ai vus lâcher ce qu'ils ont pris.
LA JUSTICE.
Depuis long-temps, plaintive, délaissée,
J'errais sans nom ; et, des villes chassée,
Au villageois, plus juste et plus humain ,
Je mendiais un asyle et du pain.
Il me donnait. Plus s'éloignait du monde ,
Plus en bienfaits sa main était féconde.
Mais à mon nom son coeur se resserrait.
« Je suis perdu! Dieu, chez moi la Justice I
« Et que dira le préfet de police.
« Fuyez, fuyez: votre nom compromet. »
Il m'accablait de son dernier bienfait.
Un passe-port s'accorde même au vice:
A l'obtenir je mettais tous mes soins.
On s'effrayait de me rendre service :
N'ai jamais pu rencontrer deux témoins.
Un jour, assise au pied d'un triste bouge ?
A mon secours j'appelais les Vertus.
Tout se taisait ; j'étais seule, et je lus
Sur un poteau: BARRIÈRE DE MONTROUGE.
Je voulus fuir dans un autre canton.
Un profès, jeune , et d'aimable figure,
En manteau court, en rabat de linon,
Et se parant d'une dévote allure ,
CONTES. ' a5
Près d'une croix m'accosta sans façon.
Ne sais comment il devina mon nom.
« Sous des haillons, eh quoi ! c'est la Justice!
« Mère des lois , chaste fille du ciel!
« Qui vous a mise en cet état cruel ?
« Quoi ! des mortels, vous , subir le caprice !
« Venez chez nous, qui haïssons le vice.
« Venez, la Foi vous attend à l'autel.
« Sur votre front nous plaçons sa couronne ;
« Nous vous guidons sur les degrés du trône.
« C'est la Justice, ô bonheur imprévu !
« Tout étranger est chez nous bien reçu.
« Mais votre front pâlit, se décolore;
« Venez calmer la faim qui vous dévore.
« Dînons d'abord, c'est un point entendu:
« Nous penserons plus tard à la vertu.
« Entrons. » — J'entrai, sans en prévoir les suites.
Je les crus tous à l'équité soumis,
A la raison; bien qu'ils fussent jésuites,
Je crus vraiment qu'ils étaient convertis.
Mais mon erreur fut de courte durée! •
Cette maison, au meurtre consacrée ,
M'offrit partout ces pieux assassins,
Que le dévot inscrit au rang des saints :
Jacques Clément, Ravaillac et tant d'autres
Ont échancré le rayon des apôtres.
Des meurtriers chacun est le soutien.
Àh! que Louvel n'a-t-il été chrétien!
Il a tué ! c'est toujours de la gloire ,
Et de l'enfer il passe en purgatoire.
a4 . CONTES
De leur éloge on veut m'anéantir :
En l'écoutant je me sentais mourir !
Je voulus fuir loin de ces lieux coupables :
Ce fut en vain. Mon nom fut oublié j
Dans un cachot fait pour des misérables
Pendant dix mois j'implorai la pitié.
Un jour enfin, c'était l'Epiphanie ,
Le gros doyen de cette confrérie,
Las de prêcher ses bénignes fureurs ,
Et s'avisant de me trouver jolie,
Voulut, de force, obtenir mes faveurs.
Mes cris perçants ébranlèrent la voûte.
Un sage alors voyageait sur la route :
De sa voiture il m'entendit crier.
Son coeur s'émeut à cette voix chérie :
Il part, arrive où languit son amie.
Sur ses vieux gonds la porte roule et crie,
Et je tendais les bras à Montlosier.
Il me sauva.
BJ.ANCBONNET.
Mais dans cette galère
Que diable aussi Montlosier va-t-il faire!
Eh bien, voyons, que vous a-t-il appris?
LA JUSTICE.
11 m'engagea de rentrer dans Paris %
Et d'y prêcher la vérité.
BLANCBONNET.
Sansdis !
Si tu veux faire ici la renchérie ,
CONTES. a5
Je te fais mettre à la Conciergerie.
LA JUSTICE.
Et vous aussi, ministre d'un Bourbon.
BLANCBONNET.
Ce n'est plus toi qu'il nous faut, c'est ton nom.
LA JUSTICE.
Homme du roi, vous n'avez donc pas d'âme ?
Et la vertu
BLANCBONNET.
Bah ! c'est du mélodrame.
LA JUSTICE.
Ainsi l'honneur pour vous n'a plus d'appas.
BLANCBONNET.
Nous en parlons, mais nous n'en usons pas.
C'est un vieux mot que le peuple révère,
Et que chacun entend à sa manière.
L'honneur pourtant n'est pas à dédaigner :
J'aime l'honneur , la vertu , la décence ;
Mais, tout conclu, cette vieille innocence
N'a rien à perdre, et j'ai tout à gagner.
LA JUSTICE.
Pour les fripons quelle heureuse faconde.
BLANCBONNET.
Je ne peux pas protéger tout le monde.
LA JUSTICE.
Au poids de l'or taxant la probité ,
Le fripon seul a donc l'impunité ?
26 CONTES.
Vous bénissez le jour qui vous rassemble !
BLANCBONNET.
Je le méprise, et nous dînons ensemble.
LA JUSTICE.
Ciel!
BLANCBONNET.
Les fripons ont leur utilité.
LA JUSTICE.
Je le vois trop, Tartufe et sa phalange
Font de mon temple une place du change !
Et toi, nommé pour être mon soutien
BLANCBONNET.
Ah ! la Justice est chose bien étrange.
Il faut toujours être juste pour rien.
Dans' votre temps c'était bon ; mais tout change.
LA JUSTICE.
N'ai-je donc pas d'inaltérables droits.
BLANCBONNET, avec suffisance.
Tu n'entends rien au commerce des lois.
Aux moeurs du jour j'ai ployé mon génie.
Ce n'est plus toi, c'est l'or qu'on déifie ;
C'est l'or qui règne; il faut l'aimer d'abord,
Et rendre à l'or ce que l'on doit à l'or.
LA JUSTICE.
Faire des lois métier et marchandise!
, BLANCBONNET.
Et que veux-tu qu'on en fasse ? O bêtise !
CONTES. 27
Raisonne un peu : tous tes chers favoris
Meurent de faim', sont brûlés ou proscrits :
C'est ce qu'on gagne à défendre ta cause.
Ah! la Justice est une triste chose.
One ne veux être au rang de tes amis.
De leurs vertus effarouchant la terre ,
Je les vois tous abreuvés de misère.
Ici Socrate avale le poison ;
Pour tes beaux yeux !à s'égorge Catou ;
De par les lois Aristide imbécille
Signe avec joie un placet qui l'exile ;
Le vieux Brutus se tue, et Phocion
Fait sa harangue et boit la potion.
. C'est un malheur, mais il faut que le sage
Dans tous les temps soit honni : c'est l'usage,
C'est le destin qu'on leur doit ici-bas ,
Et le bon Dieu remplaça Barabas.
Rien de pareil ne m'adviendra—, pour cause.
Caton , Brutus et d'autres à brevet
Sont des héros ; moi, je suis Blancbonnet.
Comme l'on voit, c'est bien une autre chose.
J'ai mes projets, et si je suis pendu,
Ce ne sera par excès de vertu.
Puis, l'honnête homme est si rude en affaire :
Au moindre mot on trahit ses serments.
Les gens d'honneur sont vraiment très gênants.
LA JUSTICE , indignée.
Adieu. Thémis n'a plus rien à vous dire.
lïLiNCBONNET.
Bien.
28 CONTES.
LA JUSTICE.
Mais tremblez , le peuple va s'instruire.
Il veut enfin savoir la vérité.
N'espérez pas long-temps l'impunité,
Seule, je cours venger tous mes outrages.
Contre les sots j'ameuterai les sages.
Malheur à qui, dans ses affreux desseins ,
Vend la Justice et reçoit des deux mains.
A ma douleur je me suis trop livrée :
Devant le peuple, ingrats, je vous attends-
Sous mille lois la Justice étouffée
Au fond du greffe a langui trop long-temps.
Adieu, je cours pour hâter ma conquête.
BLANCBONNET.
Pauvre Justice 1 elle a perdu la tête.
Quoi qu'il en soit, arrêtons sa fureur !
Elle pourrait causer quelque rumeur.
A moi, mes gens! Courez! qu'on la saisisse.
Il se met à la croisée.
Empoignez-la, gardes, c'est la Justice,
Et qu'on la mène
UN BON GENDARME.
Où donc ?
BLANCBONNET.
A Charen Ion .
En attendant que j'aille au Panthéon.
Dieu, sauve-la du ministre gascon.
CONTES. 29
NOTE D'UN PROCUREUR,
POUR SERVIR D'ÉPILOGUE.
Mes chers amis , Blancbonnet est extrême.
Au fond du coeur, c'est l'équité qu'on aime.
11 est certain , même chez les Normands,
Que les fripons sont tous honnêtes gens
Au fond du coeur , et je le suis moi-même.
N'écoutez pas un ministre imposteur.
Au greffe, amis , les moeurs sont toujours chères ,
Et, par vertu, triplant nos honoraires,
Pour les venger, nous volons le voleur.
CONTE S.
LA NUIT DE NOCE.
Connaissez-vous le chaste Carrnellus.
C'est le plus sot de tous les sots en us,
Bien qu'il soit pair. Mais, hélas! la pairie
Ne donne aux gens ni talent, ni génie.
Sous son habit le noble homme affaissé
Est vraiment sot comme par le passé.
Il en convient dans les jours qu'il raisonne,
Et ces jours-là dit vrai, quoiqu'il gasconne.
Mais s'il est sot, il a de la vertu.
Pour avoir ri de notre dame Jeanne ,
Il a damné Voltaire avec son âne.
Quand il y pense encore, il le redamne;
Puis à lui-même il se dit : Qu'en dis-tu ?
Comme une fille il a de la décence,
Et, puisqu'il faut vanter son innocence,
Vous allez voir qui des deux aujourd'hui
En a le plus, d'une fille ou de lui.
Quand il prit femme, hélas! le pauvre hère,
Il ignorait ce qu'il en fallait faire.
Il n'en avait rien lu dans les agnus
Que lui faisait marmotter sa grand' mère.
Toute une nuit que dire à sa Giycère.
Femme sans doute aime fort les vertus
Et les ave; mais, pour la satisfaire,
Il faut aussi quelque chose de plus.
CONTES.
Ce quelque chose occupait son génie..
Il se souvint que la jeune Marie
Après neuf mois , si Matthieu compte bien ,
Fit un enfant, la douleur n'y fait rien.
Comment conçut cette Vierge ineffable?
Voici le fait : Gabriel, triomphant,
Dit sa prière et lui souffle un enfant.
« De bien souffler je suis aussi capable.
M Fouss .' Il est fait l'héritier des élus,
» Le fils aîné de monsieur Carmellus.
» Il croit à Dieu comme à Nostradamus.
» Avec son père il chante en dialogue
» De jolis vers comme le Décalogue.
» Voyez un peu ce que c'est que l'hymen :
» On se marie , et puis l'on souffle. Amen.»
Qu'on est heureux d'avoir de la mémoire,
Et. de connaître un peu la sainte histoire!
Enfin l'hymen un beau jour arriva.
Notre souffleur se relayait déjà.
Toujours soufflant depuis une semaine,
Il s'essayait à bien reprendre haleine,
Et, foi d'auteur, je n'en aurais pas ri,
Si pour souffler on prenait un mari.
- Sûr de son fait, il marcha vers l'église.
L'abbé Rauzan , qui touche avec franchise
Les revenus que donne la sottise,
Lui ressassa l'un de ces beaux sermons
Qu'il fait si courts et qu'on trouve si longs ;
Puis avec pompe on dîna chez le sire.
Chaque invité trouva le mot pour rire.
5a , CONTES.'
Froc, Jacquinot, Martainville étaient là.
Tous immortels comme l'on sait.—Brava.
Monsieur Chazet pétillait de bêtises ,
Monsieur Benoît, en qualité d'auteur,
Improvisait des vers de confiseur,
De ces beaux vers dont on fait des devises.
Ledit Benoît, dans le goût de Fréron ,
Fana la rose avec comparaison.
Ou souriait à sa muse féconde;
L'ennui charmant circulait à la ronde.
Je ne sais quoi venait là vous saisir
En l'écoutant : ou bâillait déplaisir.
Mais il fallut terminer la journée.
La jeune épouse au lit fut amenée
Toute tremblante. Helas ! la pauvre enfant,
Qui rougissait si naturellement,
Ne pensait guère au genre d'hyménée
Que l'Esprit-Saint lui valait, et son coeur
Battait bien fort de désir et de peur.
Fille à vingt ans voit tout. Notre épouseur,
Bien qu'il ne soit au nombre des merveilles,
A de beaux yeux et de belles oreilles,
Et de ces nez qui promettent du coeur.
Vous connaissez ce député du centre
Qui devant lui promène un large ventre,...
Que la police avait fait électeur,...
Que son laquais appelle Monseigneur 1...
Ali !... de l'époux ce fut l'introducteur.
Les voilà seuls , et vous savez, mesdames ,
En pareil cas ce que craignent les femmes;
GONÏES. 35
Je sens son coeur palpiter d'ici là.
Au nez d'abord"notre homme' lui souffla.
L'ÉPOUSE.
Qu'avez-vous donc? Quel démon vous possède ?
Pourquoi souffler ?
LE SOUFFLEUR, soufflanttoujours.
C'est un mal sans remède.
L'ÉPOUSE.
Finissez-donc.
LE SOUFFLEUR.
Ce n'est rien que cela.
Vous allez voir. — Notre saint se boursoufle,
Et le voilà qui souffle, souffle , souffle.
L'ÉPOUSE en colère.
Vous me glacez. A quoi bon ce me'tier?
Finirez-vous ?
LE SOUFFLEUR.
J'achève un héritier.
Le Saint-Esprit en fit autant, madame.
L'ÉPOUSE.
Vous n'êtes pas un esprit, sur mon âme.
. LE SOUFFLEUR.
J'en imite un.
L'ÉPOUSE.
J'aime fort les esprits,
Oui ; mais un corps sied bien à des maris.
Le drôle, au lieu de comprendre sa femme ,
Soufflait toujours, et plus d'un mois chez soi
3/| CONTES.
Il fit l'esprit : c'est avoir de la foi.
Mais à la fin, soufflant en pure perte,
Il se lassa d'avoir la bouche ouverte.
Avec du temps , il pensa qu'un mari
, Ne soufflait pas comme le Saint-Esprit.
Il s'avisa de cette découverte
A quarante ans moins trois mois. Il comprit
Qu'un homme enfin n'entre pas en ménage
Pour enrhumer sa femme, et c'était sage.
Mais sans souffler comment passer la nuit ?
Mais que fait-on ? C'était là son ennui !
Il fut sur ce consulter le vicaire.
On s'attend bien , dans une telle affaire ,
Que sou vicaire en savait plus que lui.
Il expliqua tout au long le mystère
Où gît l'esprit des époux ; et le pair
Dévotement apprit l'oeuvre de chair.
D'un vrai chrétien vous connaissez l'histoire.
Bien qu'à présent il s'acquitte avec gloire
De son emploi, nul désir libertin
Depuis vyigt ans n'a flétri sa mémoire.
Selon l'Église il poursuit son destin.
Il a des moeurs comme un ignorantin.
Le croirait-on , ce marquis ineffable,
Il veut qu'on soit chrétien, au lit, à table !
11 ne veut pas que noble ou roturier
Sans un Ave commence un héritier.
Toujours au ciel il élève son âme
Quand il veut faire un enfant à sa femme ;
Et jour ou non , toujours en commençant
CONTES.
Ferme les yeux de peur d'être indécent.
Notre souffleur , père modeste et sage ,
Pour ses enfants pensait comme pour lui.
Il préférait l'Eglise au mariage,
Et voulait même , en l'honneur des élus,
Châtrer son fils , pour qu'il fît un dessus.
Et quel dessus ! Oui, par excès de zèle,
Il aurait fait du jeune Carrnellus
Un Amphion de la sainfe chapelle,
Un de ces gens à qui l'on rit au nez,
A voix suspecte , enfin bien chaponnés.
Ce fut, dit-on , monseigneur de Villèle,
Qui lui fit faire un autre pas de clerc.
Ah ! ce grand homme, à la beauté fidèle,
N'est pas châtré, quoiqu'il en ait bien l'air.
ÉPILOGUE.
Trois fois malheur.au chrétien qui se vautre.
Du jeu d'amour quand on est entiche',
On est damné dans ce monde ou dans l'autre,
Et, par le diable au plafond accroché,
On est puni par où l'on a péché.
De ces propos vous qui riez sans doute,
Les voyez-vous , toute une éternité ,
Par rang de taille attachés à la voûte,
Grincer des dents, maudire l'équité
Du dieu d'amour, de paix et de bonté.
Le Carrnellus, tout chaste, est, au contraire ,
Du bon Jésus gentilhomme ordinaire;
Très ordinaire, il est vrai ; mais enfin
36 CONTES.
Il est assis près de saint Cucufiu.
Un Fiacre, un Roch, un Biaise, un Jacque, un Gille,
Grand saint de bois, patron de Martaihville,
Le béniront dans ce sublime asyle ,
Où tous les jours on chante à l'Eternel
Ce doux Ave qui fut de Gabriel.
Il chantera : là haut tout est facile.
Dans ce bas monde il mérite un verset;
On chômera sa fête au cabaret.
Un saint de plus ! L'âme encore pins tranquille ,
Le vrai dévot, de suite après l'agnus
Marmottera le sancte Carmellus.
Vous qui dormez dans les bras de Glicère,
Réveillez-vous; imitez ses vertus ,
Et regrettez ce que vous n'avez plus.
Mais à des sourds j'adresse ma prière.
Bon Carmellus , des moeurs illustre appui,
On n'en fait plus d'aussi bête aujourd'hui.
CONTES. 37
LE BON CHRETIEN.
D'un bon curé ma mère, à Saint-Meleu,
Soignait jadis la dévote personne.
Veuve à vingt ans, ma mère était friponne, ..
Le curé vif. Le soir, au coin du feu,
L'amour séduit quand le bon sens raisonne,
Et— , je naquis chez le curé du lieu :
Je suis chrétien, par la grâce de Dieu.
Aux soins du culte employant ma jeunesse,
Avec faveur je répondis la messe.
Je chantai laude, et j'appris du latin
Ce qu'il en faut pour faire un sacristain.
Un peu plus tard , je rimai des cantiques ,
Et l'on trouva mes vers très catholiques.
A Marcellus on m'aurait comparé :
Notre Pégase avait la même allure.
Tout allait bien, et j'aurais à la cure,
Un joar venant, remplacé le curé.
Sur l'avenir insensé qui se fonde !
Heur et malheur se partagent le monde.
Malheur advint ! Le curé m'avait plu :
J'ignorais tout, et j'avais toujours cru
Que la tendresse , oisive dans son âme,
Laissait en paix tout faire à la vertu.
Un jour j'entrai sans qu'il s'en aperçût.
Mon cher lecteur , ah ! que n'ai-je rien vu !
Notre curé, tout rouge de sa flamme ,
S» CONTES,
Selon les us dont La Fontaine instruit,
A sa cousine octroyait de l'esprit.
Ses doigts sacrés chiffonnaient la pauvrette ,
Et le prî-dieu décorait la chambrette !
Je m'écriai : « Quoi ! sans honte , au grand jour,
« Est-il possible , un prêtre fait l'amour !
« Et Dieu présent ! . •
LE CURÉ , se rajustant.
C'est une calomnie.
« Oui , dit la fille.
MOI.
Eh! j'ai tout vu.
LE CURÉ.
Je nie»
« Vous vous mêlez d'y voir? impertinent
n Sachez d'ailleurs que Loth en fit autant.
« Après souper, ce doyen des bons drilles
« Dévotement fit deux fils à ses filles.
« Quoi qu'il en soit , je connais mon crédit,
« Je nîrai tout, et cela nous suffit.
« Pour vous... » Au nez il me ferma la porte ,
Et s'écria : Le diable vous emporte.
Qu'aurais-tu fait, cher lecteur? Ton courroux.
Pour un abbé les aurait damnés tous.
Il eût fallu, pour calmer ta colère,
Que le bon Dieu fît jouer son tonnerre.
Moi, plus gaîment, je quittai le saint lieu -y
Je pardonnai. C'était le mieux à faire :
Je suis chrétien par la grâce de Dieu.
CONTES. 3a
De voir Paris il me prit fantaisie.
Là , je flairai le bon sens des auteurs ,
Et je sentis que j'avais des vapeurs.
■ Je m'avisai de me croire un génie ;
Je fis des vers, je rimai des chansons ,
Et je devins auteur par livraisons.
A mes chefs-d'oeuvre on bâilla par envie!
Pendant dix ans je payai mes succès.
Le Drapeau-Blanc m'enterra par extraits.
Bref, aux Français, ma muse léthargique ,
Un pied chaussé, fit boiter le tragique ;
Et dans un drame heureux , bien entendu ,
Tout, jusqu'au niais , avait de la vertu.
Que de génie, hélas ! il faut pour vivre.
De vers moraux j'avais rempli mon livre ;
Je m'avançais à l'immortalité :
Et le public siffla ma probité.
Un bel-esprit traînerait dans la vie
Des jours flétris du poison de l'envie ;
Un sage Anglais , dans sa triste manie ,
N'aurait jamais l'esprit de s'oublier,
Et se noirait pour se désennuyer.
Défaut de moeurs. Qu'un autre se désole,
Lise Platon; moi, je lis saint Matthieu.
De mes revers l'esprit saint me console :
Je suis chrétien par la grâce de Dieu.
Que devenir ? Flatter me parut sage;
De bien flatter je me crus le courage.
Aux pieds des grands j'abaissai mon hommage ;
De Loyola je plissai les rabats.
4o ..COMTES.
Le corps en deux, à force de courbettes ,
Pendant deux ans je saluai, bien bas,
De grands seigneurs qui ne me voyaient pas.
Pour mieux y voir j'achetai des lunettes.
Je fis aussi de nombreuses emplettes
De ces parfums qui donnent des vapeurs.
J'infectais tout de mes bonnes odeurs.
Enfin, des cours voulant connaître l'âme ,
Des lauréats j'enfourchai le cheval,
Et pour Saint-Cloud je fis un madrigal,
- Que notre roi prit pour une épigramme.
Il,me pria, dans sa toute bonté,
De voyager deux ans pour ma santé.
Fort me surprit une telle incartade.
Si je comptais, n'était sur un adieu!
Mais je finis par me croire malade.
Je suis chrétien par la grâce de Dieu.
La guerre alors dévastait ma patrie,
Et pour un champ qu'on rend six mois àpfès,
Le sabre au poing, j'obtins de beaux succès.
Mais qu'ai-je vu sous les drapeaux français ?
Ce que l'on voit au Parnasse, l'envie ;
On n'y croit plus aux paroles d'honneur.
Plus d'un jaloux contesta ma valeur ;
Et cependant, ô sublime folie ,
A mes dépens j'avais servi le roi,
Et me battais sans deviner pourquoi.
Un jour mon bras décida d'une affaire.
On décora.... qui ? Le vétérinaire.
Que faisait-il ? En brave maréchal
CONTES. 4V
Pendant la crise il pansait mou cheval.
La double croix pend à sa boutonnière;
C'est un héros : et moi, qu'ai-je obtenu?
J'ai,mou congé pour m'être bien battu.
D'autres cent fois maudiraient la victoire :
Moi, sans douleur je renonce à la gloire.
Mon maréchal appartient à l'histoire ;
C'est un grand homme : il mit les fers au feu.
Mais loin de moi je souffle la fumée
De cette gloire au carnage animée.
D'un feu plus doux mon âme est enflammée :
Je suis chrétien par la grâce de Dieu.
Dans ce bas monde il faut qu'on se marie.
J'épousai donc une fille accomplie.
Le premier mois, quels transports ! quels beaux jours!
1 Quelle houri le dispute à Zelmire.
Le second mois calme un peu mon délire;
L'autre aux bons soins sait plier les amours.
L'oeil de l'épouse , après trois mois d'ivresse ,
Au rang de femme abaisse la déesse.
Trois mois d'hymen, que d'attraits effacés !
11 est certain qu'elle est bien moins jolie ;
Mais ces vertus l'embellissent assez.
A peine, hélas! six mois étaient passés ,
Défauts fardés par la coquetterie,
Manque d'égards, de soins, tracasserie,
Tout reparut. Je me tus : j'étais pris ;
Ce fut toujours le sort des bons maris.
Mieux arriva. Pour divertir la belle,
C'étaient toujours des amis inconnus,
42 CONTES/
De ces cousins qu'on n'avait jamais vus ;
Et Turcaret faisait des vers pour elle.
Avec du temps, des amis et des soins,
Je fus enfin ce qu'on est,... plus ou moins.
Tel homme an diable abandonnant son âme,
De son poignard joûrait sans doute un peu.
Moi, chaque soir me livrant à ma flamme ,
Je fais cocus les amis de ma femme :
Je suis chrétien par la grâce de Dieu.
Maris cocus, bons ou mauvais poètes,
Vieux courtisans, grands faiseurs de conquêtes ,
Lisez ma vie , et si cela se peut,
Soyez chrétiens par la grâce de Dieu.
LES PREMIERS JOURS DU MONDE.
Je vais conter le péché de la pomme y
Comme il advint qu'Adam n'étant pas là ,
Notre grand'mère , Eve, un jour coquetta ,
Et fit cocu le premier gentilhomme,
Et pour le Diable encore , un renégat !
Lui dont l'orgueil n'a point connu de bornes !
Pour un vilain qui vous montre les cornes !
Femme de bien , ah ! qu'avez-vous fait là !
Pauvres maris, le premier l'est déjà ;
Et cet exemple , hélas ! fructifîra
COA'TES. 45
De siècle en siècle , et femme voudra faire ,
Un jour venant, ce que fit sa grand'mère. '
Exemple affreux ! car, soit dit entre nous ,
C'est tromper Dieu que tromper son époux,
Ce Dieu si bon, qui nous donna des âmes,
Et qui croyait à la vertu des femmes,
Qui fît pour vous les murs du paradis ,
Et la lumière avant le jour , sandis.
Il fît bien mieux : méritez-vous, infâmes,
Que Jéhova, puissant autant qu'humain,
Pour faire un homme ait craché dans sa main.
■ Venons au fait, et contons cette histoire,
Que l'on croira , parce qu'il faut la croire.
Quand Dieu parlait, lorsque Dieu, le matin ,
Faisait gaîment un tour de son jardin,
Enveloppé dans sa robe de chambre,
Point de chagrin, d'hiver et de souci,
Quand Dieu parlait et les bêtes aussi.
Adam tout nu, dans le mois de décembre,
Foulait aux pieds la violette et l'ambre,
Et promenait dans ce beau paradis
Dont il était seul honorable membre ,
Et qu'Eve , hélas ! changea pour un taudis.
Avec son Dieu , ce sage et digne-maître,
Le bon Adam bâillait au pied d'un hêtre ,
Comme Tytire, et, dans un saint ennui,
Demain encôr bâillait comme aujourd'hui.
Dieu montait peu sur son trône adorable.
11 expliquait son livre inexplicable
A maître Adam , qui l'écoutait au mieux.
44 CONTES.
Pour mieux entendre il ouvrait de grands yeux j
Il méditait. C'est la vertu stérile ;
Mais le sublime çst toujours inutile.
A son cher fils Dieu contait les combats
Qui quelquefois dévastaient ses états ;
Comment du trône il défendit les bornes,
Contre Satan, qui le passait des cornes.
Nous avons ri des combats de Milton :
Il a dit vrai, c'était bien du canon.
Il expliquait à notre premier père
Pourquoi les dieux se mettent en colère f
Et déjà l'homme osait parler raison.
Ils employaient une langue divine
Que n'entendaient Virgile ni Racine.
Jouffroi prétend qu'ils parlaient bas-breton.
Désoccupant quelquefois leur pense'e,
Tous deux , au pas, parcouraient l'Elysée.
Dieu, pour causer, disait dé temps en temps :
Quelle heure est-il? ou bien , il fait beau temps ;
Puis se taisait. De sa tunique bleue,
Les jours de pluie, Adam portait la queue ;
Et quelquefois, pour faire parler Dieu ,
Quand il pleuvait disait : Je crois qu'il pleut.
Le ciel est bon, mes amis, quoi qu'on die.
Ainsi, vivant dans une douce vie,
Et promenant sous des lauriers bénis,
Tous deux bâillaient comme de vrais amis.
Plus d'une fois et le maître et l'apôtre
S'engloutissaient dans un heureux sommeil.
Bien qu'on soit Dieu , l'on doit tout comme un autre.