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Contes gais. Les belles imbéciles

De
322 pages
Librairie internationale (Paris). 1867. In-18, 299 p..
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F. EDOUARD 1989
EDOUARD CADOL
CONTES GAIS
LES BELLES IMBECILES
PARIS
LIBRAIRIE INTERNATIONALE
15, BOULEVARD MONTMARTRE
A. LACROIX, VERBOECKHOVEN & Ce, ÉDITEURS
A Bruxelles, à Leipzig et à Livourne
1867
Tous droits de traduction et de reproduction réservés.
CONTES GAIS
DU MEME AUTEUR
LES AMBITIONS DE M. FAUVELLE, comédie en cinq actes,
1 vol. in-18 jésus 2 fr.
PARIS, IMPRIMERIE L, POUPART-DAVIL, RUE DU BAC, 30.
EDOUARD CADOL
CONTES GAIS
LES BELLES IMBECILES
PARIS
LIBRAIRIE INTERNATIONALE
15, BOULEVARD MONTMARTRE
A. LACROIX, VERBOECKHOVEN & CE, ÉDITEURS
A Bruxelles, à Leipzig et à Livourne
1867
Tous droits de traduction et de reproduction réservés.
CONTES GAIS
LE MONDE MEILLEUR
I
Il y avait une fois un homme qui, en vendant
de la bonne toile, avait fait une grande fortune.
Ce n'est pas une merveille ; pourtant ce fut la
cause des plus grands malheurs, car la famille
de cet homme ne le lui pardonna jamais.
— Songez donc, disait son frère aîné, songez
donc que ce gaillard-là n'a aucune instruction ;
il dit «. conséquent » pour « important » et il
nous invite à dîner, ma soeur et moi « sans cé-
rémonie ! »
CONTES GAIS
C'est vrai. Le père Mancel — on l'appelait
ainsi — le père Mancel commettait nombre de
ces crimes-là, se permettant même des liaisons
plus ou moins veloutées-, mais on doit dire qu'il
ne le faisait point méchamment et qu'il ne s'en
portait pas plus mal.
— Songez donc, disait sa soeur, songez donc
que chez mon père, il était si bien sauvage et si
bien butor, qu'on n'osait lé montrer aux per-
sonnes qui nous faisaient visite !
C'est encore vrai. Venu au monde, sans en
être prié, il avait été subi plutôt que fêté, et l'on
s'en souciait si peu qu'on paraissait en avoir
honte.
— Et qu'a-t-il fait pour devenir si riche? re-
prenaient à l'unisson le frère et la soeur du par-
venu. Vous croyez qu'il a spéculé comme font ses
confrères, qu'il a pesé sur le marché afin d'ag-
graver la hausse et la baisse; qu'il a montré
enfin la moindre habileté? Pas du tout! Son
intelligence n'allait pas si loin. Comme un rou-
tinier qu'il est, ii a acheté des marchandises de
bonne qualité qu'il a revendues moins cher que
ne le pouvaient faire ses concurrents, parce qu'il
les payait comptant et qu'il les vendait de
même! Le beau mérite de gagner des millions
de cette façon ! Et il faut convenir que si tout le
LE MONDE MEILLEUR 5
monde en faisait autant, il n'y aurait aucun pro-
grès à espérer dans le négoce. Cependant—- et
c'est là ce qui fait pitié ! — ne s'est-on pas ima-
giné de le nommer juge au tribunal de com-
merce, après quoi, on vous l'a décoré !
— Un gaillard, répétait le frère aîné, qui em-
ploie « conséquent » pour « important».
— Un homme, faisait la soeur, qui vous in-
vite sans cérimonie !...
— Que voulez-Vous, s'écriaient-ils. en choeur,
cela fait rire.
Et ils riaient, en effet ; mais, comme on dit,
ils riaient jaune.
Cette soeur, c'était madame Lecoinchoir,
veuve d'un officier de santé dont on se faisait
bien venir en lui donnant du « M. le doc-
teur ».
Ce n'avait pas été un méchant homme celui-
ci, car, en médecine, il avait adopté le système
expectant. Tout comme un autre, pourtant, il
aurait pu tailler, rogner dans la marchandise,
administrer les remèdes les plus malfaisants. Eh
bien, non ! Il s'en tenait aux potions calmantes
et s'il n'avait jamais sauvé personne, du moins
il n'avait jamais empêché aucun malade de
guérir tout seul.
Une seule fois, néanmoins, se sentant lui-
4 CONTES GAIS
même indisposé, il employa les grands moyens...
Il en mourut.
Paix à sa cendre !
Il s'ensuivit que sa veuve, quand elle eut fini
de pleurer, se trouva seule avec un fils. M. Paul
Lecoinchoir, lequel, ayant passé les examens de
bachelier, était en droit, comme de juste, de
compter sur les bienfaits et la sollicitude spéciale
du gouvernement. Encore que madame sa mère
montrât beaucoup de modestie à ce sujet. Que
son Paul fût seulement ambassadeur ou con-
seiller d'État, elle tenait le Pouvoir quitte du
reste envers elle, bien qu'elle n'eût pas été fâ-
chée d'obtenir un bureau de tabac.
Toutefois, au moment où commence ce récit, ;
Paul n'avait encore que vingt ans, et la veuve
consentait à se donner encore un peu de patience.
Elle vivait assez bien, en attendant, grâce à une
rente de deux mille francs qu'elle possédait et à
une pension du double que lui servait son frère
l'ex-marchand de toile.
Quant au frère aîné de celui-ci, c'était, si j'ose
le dire, une autre paire de manches ! Il n'y avait
pas à l'appeler « le père Mancel »... Diantre!
on se fût vertement fait remettre à sa place!
C'est qu'on parlait de lui dans les journaux, en-
tendez bien, et c'était, gros comme le bras,
LE MONDE MEILLEUR 3
« Monsieur Théodore Mancel, notre êrudit
économiste. »
Or, si vous savez ce que parler veut dire, il
ne vous surprendra pas qu'un homme, jouis-
sant d'une telle notoriété dans le public, méprisât
tout le monde, et son frère en premier lieu. C'est
qu'en son for intérieur, il n'y en avait guère,
parmi ses contemporains, qui fussent dignes seu-
lement de lui nouer les cordons de ses souliers !
Aussi portait-il des bottes. Et quand il en faisait
résonner le talon sur le parquet, on lui faisait de
la place, je vous assure !
Malheureusement, il n'y avait à peu près que
dans le salon de ses plus proches amis qu'on lui
en faisait de la place. Autre part, il ne paraissait
pas être apprécié autant qu'il l'aurait souhaité.
Et c'est ainsi que cet homme-là, qui n'aurait pas
demandé mieux que d'être chef de division à
l'instruction publique, par exemple, était tout
bonnement premier commis dans les bureaux
d'une compagnie d'assurances sur la vie.
Mais il faisait des livres où, en trois cents pa-
ges, haut la main ! il donnait à entendre que deux
et deux font quatre.
Sur le calcul des probabilités, il n'y avait rien
absolument à lui remontrer; ses émules deve-
naient ses élèves, et c'était merveille de voir avec
b CONTES GAIS
quelle facilité il démontrait qu'une tuile, en
tombant à un millimètre de votre nez, ne vous
fait pas courir un risque de plus que si elle fut.
tombée à Pékin, qui est en Chine, ainsi qu'il le
disait fort bien.
C'est qu'il en savait long ! Ce qui se devinait,
dans son bureau, au moment de la session des
Chambres. Il ne tarissait pas alors. La question
des impôts, de l'amortissement, l'équilibre du
budget-, un jeu pour lui ! Et si on lui eût confié
le ministère des finances durant seulement six
semaines, il y eût fait de la besogne dont on se
serait souvenu, je vous en donne ma parole,
Mais il y a de la brigue et de la faveur en tout,
et c'est le bout du monde si M. Théodore Mancel
se faisait de sept à huit mille francs par an. Soyez
donc un érudit économiste !...
Toutefois, comme on n'est pas aussi savant
sans être quelque peu philosophe, il paraissait
se consoler en écrasant l'humanité de son sou-
verain mépris. Il vivait seul, occupant ses loisirs
à composer un grand ouvrage où, par des
chiffres — rien que des chiffres ! — il prouvait
clairement que nous ne sommes ici-bas que de
passage, et qu'après sa mort il irait, comme de
raison, tout droit dans le soleil, tandis que nous
serions obligés, nous autres — le vulgaire, — de
LE MONDE MEILLEUR 7
passer un bon moment par la lune avant que de
mériter de le rejoindre.
— Attrape ! faisait en riant le père Mancel
quand son frère lui développait sa théorie.
Et rien que par ce mot, on voit que le bon-
homme n'y croyait pas; probablement parce que
son intelligence n'atteignait pas à cette hauteur.
Au fond, il s'en souciait médiocrement. Et
plus on lui répétait que ce bas monde n'est qu'un
lieu de passage, plus il s'entêtait à répondre qu'il
y avait là une raison de plus pour y porter son
attention et s'organiser le plus honnêtement,
mais ausi le plus convenablement possible.
Il prêchait surtout d'exemple.
Veuf et père d'une demoiselle qui avait une
institutrice anglaise, l'ex-marchand de toile me-
nait une vie douce, moitié dans son hôtel à
Paris, moitié dans une belle propriété sise à San-
nois, un petit pays ravissant qui manque d'eau,
mais seulement durant les chaleurs,
C'est ici maintenant que nous nous arrêterons,
s'il vous plaît, afin de faire connaissance avec
l'héroïne de ce conte,
Mademoiselle Louise-Jenny Mancel, qui avait
une institutrice anglaise, était, à ne la point sur-
faire, une jeune personne avenante. De son nez,
de ses yeux, on ne vous dira rien ; avenante doit
8 CONTES GAIS
suffire. En effet, vous ne vous intéresseriez pas
plus à elle, parce que vous sauriez que ses yeux
étaient bleus, son nez fin et à ailes mobiles, ses
cheveux blonds, son teint mat, et que ses dents
avaient une blancheur remarquable. On peut
être très-déplaisant avec tout cela ; tandis que
le mot « avenante » implique quelque chose
d'agréable à l'oeil qui vous permet de vous figurer
Jenny — que tout le monde, sauf son père, ap-
pelait Djeny, voire Djènè — selon vos préfé-
rences particulières. Elle avait un mois de plus
que son cousin Paul : vingt ans.
Bonne petite fille jusqu'à sa seizième année,
Jenny, passé cet âge, avait eu le tort de croire un
peu trop sur parole ce que lui disaient, de son
père, l'oncle Théodore et la tante Lecoinchoir.
Ce n'est pas qu'en rabâchant à leur nièce ce
qu'ils pensaient l'un et l'autre du père Mancel,
le frère et la soeur eussent l'idée arrêtée de la dé-
tacher de lui. De leur part, pas le plus petit
dessein perfide : simple manie de se faire valoir
en rabaissant le voisin.
Je dirai, à ce propos, que les romanciers mo-
dernes sont trop enclins — me paraît-il, du
moins, à moi qui montre peut-être bien de l'au-
dace en cette circonstance! — trop enclins, dis-je,
à pousser au noir dans la composition de leurs
LE MONDE MEILLEUR 9,
drames de famille. Où ils voient calculs et con-
jurations ténébreuses, il n'y a le plus souvent
que sottise, car, dans la réalité, les traîtres sont
infiniment moins nombreux que ce que La Fon-
taine appelait : les maladroits amis ; ce que nous
appellerons, si vous voulez, « les imbéciles per-
nicieux ».
Ils ne croyaient même pas mal faire, l'oncle et
la tante de Jenny, en lui répétant à tous propos :
— Est-ce que tu l'écoutés, ton père ! Est-ce
qu'il peut savoir ce qui convient à la toilette
d'une jeune fille ! Est-ce qu'il sait rien de rien !
— C'est comme pour tes lectures, ajoutaient-
ils, crois-tu pas qu'il puisse te guider ? Songe
donc qu'il écrit « sans cérémonie » et qu'il
emploie « conséquent » pour « important ».
Qu'arriva-t-il de ces niaiseries? Ce fut que,
sans manquer ouvertement de respect à son
père, Jenny ne tarda guère à ne point tenir
compte de ses conseils, de ses avis, et, sur cer-
tains points, de sa volonté.
Toutefois, quand le bonhomme se fâchait un
peu rouge, la jeune fille obéissait, mais elle n'é-
tait point convaincue, et, peu à peu, elle prit un
mauvais pli, surtout à propos de ses lectures.
D'abord elle lut les ouvrages que sa tante lui
désigna, et quand il se trouva que le père Mancel
1.
10 CONTES GAIS
condamna l'un de ceux-ci, Jenny, par désir de
" contenter tout le monde et son père », le lui
en cachette. Puis, trouvant plus commode de ne
prendre l'avis de personne, afin d'éviter les con-
testations, probablement, elle s'en remit au ha-
sard et lut tout ce qui lui tomba sous la main
On peut penser que, dans le nombre, elle en
trouva plus d'un qu'elle eût abandonné en route,
n'eût été l'attrait du fruit défendu. C'étaient,
pour la plupart, dés ouvrages d'une poésie infi-
niment transcendante, émaillés de déclamations
de la plus majestueuse obscurité sur des thèses
sociales plus ou. moins ragoûtantes. Malgré
l'ennui, Jenny avalait tout cela, par la bonne
raison qu'en somme il y était question d'amour.
A vrai dire, il n'y était pas question d'autre
chose. L'amour y était présenté comme la cause
et la fin de toute chose ; amour illégitime, comme
vous pouvez croire, et parfois monstrueux, pour
donner du piquant à la sauce.
Nous avons fait de grands progrès en ces ma-
tières, et notre temps, qui en recueille les béné-
fices, a quelque raison de s'en montrer fier. Ce
n'est plus assez qu'il soit intéressant d'aimer la
femme du voisin; vieilleries que tout cela! Les
jeunes gens aiment les vieilles dames, libres pen-
seurs à présent, voilà l'original; les duchesses
LE MONDE MEILLEUR 1 1
raffolent des va-nu-pieds, il n'y a rien de plus
compréhensible ; les courtisanes ont plus de
coeur que les honnêtes femmes, ce qui n'est un
mystère pour personne, et le moins qu'on puisse
faire pour émerveiller le lecteur est de mettre un
peu d'inceste dans tout cela.
On pense bien qu'au demeurant, il n'y a rien
de plus chaste au monde; l'auteur l'affirme à
toutes les pages, car ces amours ne sont ressen-
ties que par l'âme, bien que l'élan poétique en-
traîne volontiers l'écrivain à décrire soigneuse-
ment les contours des personnes, ce qui n'est
pas sans troubler légèrement les. héros de l'ou-
vrage, Mais pas d'équivoque ! Ce trouble ne
cesse point d'être chaste, quoiqu'il semble leur
donner un tantinet sur les nerfs, ce dont ils se
soulagent en distribuant nombre de coups de
boutoir à la société, aux institutions et au banal
terre-à-terre, après quoi, ils ont la bonté de nous
faire entrevoir un monde meilleur où tout sera
amour, rien qu'amour, et où — enfin ! — tout
ce qui fait lever le coeur dans « ce bas monde »
sera non-seulement permis, mais précisément
recommandé par une divinité de récente inven-
tion et libérale au premier chef!
Heureusement l'avenante Jenny n'y voyait à
peu près que du bleu, Mais si les descriptions ne
12 CONTES GAIS
la troublaient qu'à peine, en revanche elle pre-
nait feu et flamme pour les causes sociales qui
étaient plaidées là-dedans. Elle savait mainte-
nant que penser des « vestiges du vieux monde,
qui croule en nous engloutissant de ses débris,
nous, sentinelles avancées ! » Et assez souvent,
elle s'écriait avec le poëte :
— « Les liens du coeur sont la seule base d'une
société qui se respecte !... »
Grâce à ses lectures, elle aurait pu mainte-
tenant, sinon s'accorder, du moins discuter sa-
vamment avec l'oncle Théodore sur les choses
d'outre-tombe. Et à cela près, qu'il lui eût ré-
pondu chiffres, quand elle lui aurait parlé sen-
timents, droits des instincts innés, etc., il y a
gros à parier qu'ils se fussent trouvés d'une
même opinion, notamment sur ce que l'on doit
croire de la justice distributive.
Cependant, elle se bornait à raisonner toute
seule, et elle n'en raisonnait que mieux, sur une
foule de sujets qui sont à l'ordre du jour dans la
littérature romantique, dans la philosophie alle-
mande et même à Charenton. Sans s'en rendre
un compte bien exact, elle penchait vers l'école
d'Alexandrie : néo-platonicienne-éclectique, ni
plus ni moins, et se trouvait, par là, un peu en
retard sur Spinoza ; mais, de bonne foi, qu'est-
LE MONDE MEILLEUR 13
ce qu'une quinzaine de siècles quand on est en
aussi bon chemin ? La Nouvelle Héloïse, Wer-
ther, Paul et Virginie, pour ne point parler des
vivants, lui firent faire, d'ailleurs, un grand pas.
Et la première fois qu'elle se risqua à causer
philosophie avec son cousin Paul, elle l'émer-
veilla positivement par les jolies choses qu'elle
lui dit, sans broncher, sur le rôle inférieur injus-
tement assigné à la femme, sur les besoins, les
droits et les aspirations de l'âme, sur les institu-
tions en général, et particulièrement sur ce qu'on
appelle — par dérision, n'en doutez pas ! — les
mariages de convenance.
Bien loin d'y répugner, Paul avait un grand
goût pour ces causeries sérieuses, dans lesquelles
il n'apportait aucun esprit de contradiction. Il di-
sait, lui-même, de fort belles choses, et quand
ces jeunes gens s'embarquaient ensemble à dis-
courir là-dessus, ils éprouvaient comme des
extases qui les entraînaient à se serrer les mains,
ce qui leur donnait chaud.
Vous pensez bien, qu'au bout du compte, il se
trouva bientôt qu'ils étaient éperdument amou-
reux l'un de l'autre; sans le savoir bien entendu,
sans se l'avouer surtout!...Ils ne l'auraient
jamais osé! ce qui ne s'explique pas fort bien, il
est vrai ; car, étant persuadés qu'il n'y a rien de
14 CONTES GAIS
plus louable et de plus légitime que l'amour, on
se demande vainement pour quelle raison, ils
avaient honte d'en ressentir et d'en inspirer.
Mais que voulez-vous qu'on fasse à cela ! Les
choses étaient ainsi, voilà tout; et je raconte,
sans prétendre expliquer les replis du coeur de
gens aussi philosophiquement poétiques.
Défait, ils évitaient de se dire qu'ils s'aimaient,
et au surplus, était-ce bien la peine? Ils le sa-
vaient de reste, car on n'a pas si chaud dans la
compagnie des personnes, sans deviner qu'il y a
de l'amour sous jeu !
Du reste, cet excès de réserve ne pouvait durer
qu'un certain temps; aussi Jenny ne fut-elle qu'à
demi étonnée de trouver, un soir, un petit papier,
caché dans son piano, par lequel Paul lui appre-
nait ce qu'elle savait bien. Qu'eussiez-vous fait?
Pour elle, elle pensa d'abord que son cousin
avait commis une imprudence en confiant sa
lettre au piano, et qu'il y avait moins de risques
à ce qu'il glissât les suivantes dans la boîte à ou-
vrage, puis elle la prit, cette lettre, la lut et fit
plus de vingt brouillons avant de trouver une
réponse à son gré.
De ce moment, ils eurent les coudées plus
franches, et, vous pouvez m'en croire, ils se le
dirent qu'ils s'aimaient, sur tous les tons, même
LE MONDE MEILLEUR . 15
en anglais : « I love you ». C'est si doux : « I
love you » ! bien mieux que : « Je vous aime » !
Cependant on se fait à tout, même à la dou-
ceur des langues étrangères, et il n'y avait guère
moyen d'en sortir, à moins que M. le maire n'in-
tervînt. Pourquoi pas? Jeunes tous deux, « jeunes
et beaux », s'adorant, se comprenant sur toutes
choses, ils étaient évidemment faits l'un pour
l'autre. Un seul point, à leur appréciation, res-
tait à prendre en considération : la question de
fortune. Mais, en somme, toute la famille, qui ne
pouvait être suspecte de partialité en faveur du
père Mancel, reconnaissait que le bonhomme
n'était point regardant à cet égard.
— Il donnerait sa fille même à un artiste !
avait dit vingt fois madame Lecoinchoir.
Cela était de nature à encourager nos amou-
reux, et ils ne doutaient point de leur prochaine
union, quoique un vague pressentiment les em-
pêchât de déclarer nettement leurs intentions à
la famille. Peut-être quelque difficulté surgirait-
elle tout à coup, et c'est si bon de s'aimer en
paix !
— Il se peut, dit Paul, que mon oncle, qui
est bien le type de l'homme à préjugés, veuille
que je sois en chemin de me créer une position.
Les bourgeois ont des partis pris si étranges !
16 CONTES GAIS
Jenny en tombait aisément d'accord, et ils se
disaient :
— Attendons !...
Mais ils étaient autant décidés qu'on peut l'être;
aussi se juraient-ils, de la façon la plus solen-
nelle, qu'ils seraient unis l'un à l'autre. Les
arbres du parc de Sannois étaient les témoins
attendris des serments qu'ils proféraient volon-
tiers. Les oiseaux, dans les branches, chantaient
leur hyménée, et la brise embaumée du soir
épandait dans les alentours les murmures d'a-
mour dont la poésie s'harmoniait avec la pé-
nombre attiédie ! Doux moments ! radieuse union
des âmes d'élite, qui, sans effort, se dégagent des
liens du banal ici-bas; pourquoi toute la vie ne
peut-elle se passer ainsi!... Tout bas, elle lui
récitait des vers de Lamartine. Non moins bas,
à l'oreille, il lui fredonnait la ballade de Marie
Tudor — musique de Gounod, — et la nymphe
de ces lieux enchantés répétait vaguement :
« I love you ! »
Jenny, qui n'était pas une de ces jeunes per-
sonnes frivoles qui s' amusent à ces choses, appré-
ciait philosophiquement le fond et le détail de
la situation ; aussi, crainte d'oublier, elle consi-
gnait ses réflexions et mille petits faits graves,
tendres, ou seulement gracieux, sur un agenda,
LE MONDE MEILLEUR 17
sorte de « mémoires d'une jeune fille », qu'elle
intitulait tout uniment : Tablettes d'Elle. Cela
était rédigé avec soin et délicatesse, et c'était si
peu une froide consignation de ses faits et gestes,
qu'elle s'adressait, en écrivant, à un nommé
Gibby, personnage imaginaire, de son état, moitié
ange gardien, moitié lutin, à qui elle faisait, en
quelque sorte, ses confessions. Pas de danger
qu'il trahît sa confiance ; elle était si bonne pour
lui ! Elle lui portait même une affection toute
spéciale, qui n'était pas sans quelque parenté
avec l'amour; amour idéal, bien entendu,d'une
élévation dont le vulgaire n'a pas idée, et qui se
rapprochait de celui dont nous serons envahis,
éblouis, inondés, dans ce fameux monde meil-
leur, dont elle avait déjà l'intuition, tant elle était
bien douée du côté de l'intelligence.
Malheureusement, elle avait moins d'ordre
que de poésie. Ce qui fit qu'elle laissa traîner ce
manuscrit, lequel tomba sous les yeux de son
père. Quoiqu'il ne fût pas grand liseur, le bon-
homme!... dès qu'il en eut déchiffré la première
ligne, il se sentit pris par un grand intérêt, qui
se soutint jusqu'au dernier alinéa. Un vrai
succès d'auteur ! Jamais il n'avait rien lu d'aussi
attachant.
Un autre se serait peut-être cru en droit, la
18 CONTES GAIS
lecture terminée, de morigéner, vertement sa fille
et de jeter son neveu à la porte, en faisant un
vacarme épouvantable, qui les refroidît quelque
peu sur l'envie de s'y faire remordre. Le père
Mancel ne fit rien de tout cela. Il commença par
déclarer, en son for intérieur, la chose très-
oc conséquente », et songeant à Jenny :
— Voilà, se dit-il, une jeune personne qu'il
sera prudent de marier le plus tôt possible, sans
quoi elle est d'acabit à nous servir un plat de sa
façon ! ,
Puis, sans donner l'éveil aux jeunes gens, il
alla trouver sa soeur et lui conta ces prouesses
sentimentales.
La bonne dame en fut émue, au point d'en
pleurer longtemps.
— Chers enfants! dit-elle, ils s'aiment !,..
— Ils le croient, répondit Mancel.
— Allons ! reprit la veuve, en essuyant ses
yeux, tout est donc le mieux du monde.
A ces mots, le père Mancel tomba, comme on
dit, de son haut,
— Comment ! fit-il, tu crois que je vais marier
ma fille à ton garçon?
A son tour, madame veuve Lecoinchoir ma-
nifesta une excessive surprise, dont elle ne sortit
que pour entrer dans une colère cramoisie.
LE MONDE MEILLEUR 19
— Et pourquoi donc pas? s'écria-t-elle. Ma
maison vaut bien la tienne, il me semble.
7— Sans doute, fit le bonhomme; mais...
— Mais quoi? reprit la veuve avec une vio-
lence qui pouvait donner à penser que feu Le-
coinchoir avait dû, plus d'une fois, se trouver du
fil à retordre. Mon Paul n'est pas, je suppose,
pour déshonorer son beau-père.
— Je ne dis pas cela.
— Serait-ce parce qu'il n'a pas de millions ?
— Je ne m'en soucie point, répondit le père
Mancel, croyant pouvoir exposer ses raisons.
Mais il faut considérer...
— Pauvre petit! s'écria la veuve en fondant
en larmes. Voilà ce que c'est que d'avoir eu un
père qui l 'était que savant et philanthrope ! Il ne
t'a pas amassé d'écus, lui, et il est cause de ton
malheur. Va, cher agneau, brise ton coeur à la
loi fatale des triomphateurs de l'époque; on n'a
pas le droit d'aimer quand on n'a pas suffisam-
ment de foin dans ses bottes ! Et c'est ta propre
famille qui te condamne à une destinée misé-
rable. Ah! l'amour! y songes-tu? Bon pour les
riches, mon chérubin ! Va ! que tes larmes arriéres
creusent tes joues flétries prématurément; que
le désespoir sillonne ton front pensif de rides pré-
coces ! Va, paria ; va, dédaigné de l'ordre so-
20 CONTES GAIS
cial, les joies de la vie ne sont pas faites pour toi,
mon beau mignon !...
Et elle en eût dit comme cela, durant une
heure, sans boire, si son frère ne l'eût interrom-
pue avec impatience.
— Mais sacrebleu ! s'écria-t-il, tu dis des choses
qui n'ont pas le sens commun !
— C'est cela ! s'écria la bonne dame avec un :
rire nerveux, qui faisait trembloter la magnifi-
cence de ses charmes; injurie-moi maintenant.
Après avoir sacrifié l'enfant, accable la mère. Je
m'attends à tout d'un homme qui immole sa fille
aux préjugés de son siècle. Parle, va ; que rien
ne t'arrête; je suis prête maintenant; frappe,
bourreau !...
Et elle prit l'attitude d'Agrippine.
— Tiens, dit Mancel, j'aime mieux remettre à .
une autre fois. Tu n'es pas assez calme en ce
moment, pour comprendre ce que je voulais te
dire. Laissons cela de côté.
Et, prenant son chapeau, il fit mine de se
retirer.
— Point du tout ! s'écria madame Lecoinchoir
en s'élançant vers la porte pour lui barrer le pas-
sage. J'exige la raison du refus par lequel tu
flétris mon enfant, mon Paul !... Tout le portrait :
de son père, ajouta-t-elle avec un éclair d'atten-
LE MONDE MEILLEUR 21
drissement qu'elle surmonta aussitôt, pour se
planter en face du bonhomme en lui disant d'une
voix ferme :
— Parle !
— Mon Dieu!... fit Mancel, un peu intimidé,
je ne dis pas!... Paul est un charmant garçon,
très-intelligent et... de bonne amitié. Il fera son
chemin, car à part mon frère Théodore, il n'y a
pas beaucoup d'individus qui en sachent autant
que lui..., surtout si l'on considère son âge...
— Va, va ! fit la veuve, tourne le couteau dans
la plaie; je ne crierai pas!
— Mais, ajouta l'ex-marchand de toile, dési-
reux seulement d'en finir et de se retirer, mais
c'est précisément son âge qui me donne quelques
soucis.
— Jenny a un mois de plus que lui, répondit
la veuve. Ce n'est pas une affaire d'État.
— Sans doute, reprit Mancel, ce n'est rien
aujourd'hui, mais plus tard? Dans dix ans, Paul
sera toujours un jeune homme; ma fille, au con-
traire, sera près de la maturité, et plus ils iront
ensemble, plus la disproportion apparente s'ac-
cusera. Sans faire de personnalités, ajoûta-t-il,
en s'empêtrant légèrement dans les phrases, te
voilà, toi, avec tes quarante-deux ans...; tu es
admirablement conservée; mais crois-tu, si tu
2 2 CONTES GAIS
songeais à te remarier, qu'un mari du même âge
serait ce qu'il te faudrait? Non. Je ne te le con-
seillerais pas, et tu n'en ferais d'ailleurs qu'à ton
bon plaisir. Encore est-il bon de te rappeler
qu'en ta jeunesse tu étais positivement très-belle.
Or, ma fille est loin de te valoir de ce côté-là ;
elle tient de moi, qui n'ai jamais été beau, et, sa
jeunesse envolée, il est à craindre qu'elle ne soit
tout à fait ordinaire... pis qu'ordinaire, même!
Et si, alors, Paul allait la trouver laide ? lui qui
à le droit d'être difficile, puisqu'il a l'air d'une
statue! Et s'il allait la délaisser, s'en détacher?...
Moi, d'abord, j'adore Jenny, et je me reproche-
rais toute ma vie de l'avoir exposée à faire mau-
vais ménage. Certes, fit-il, croyant être en voie
de tourner les difficultés, je sens la force de ton
argument : « Ils s'aiment ! » dis-tu. Eh bien
tant pis ! Les. mariages d'inclination tournent
le plus souvent de travers... Et puis... et puis,
fit-il pour terminer, en voyant que sa soeur était
déterminée à ne se rendre à rien, il n'y a pas
péril en la demeure 1, après tout. Jenny est inca-
pable d'une inconséquence. Ton fils est un hon-
nête garçon; donnons-nous le temps de la ré-
flexion; c'est le plus sage... Tiens, si tu veux,
donnons-nous six mois. Décide Paul à entre-
prendre un petit voyage, qui complétera son
LE MONDE MEILLEUR 20
instruction, et au retour... Eh ! mon Dieu ! que
sait-on? En tout cas, il aura passé beaucoup
d'eau sous le pont ; pas vrai ?
Le bonhomme n'était point un sot. S'il com-
mettait des erreurs de langage, il n'en avait pas
moins beaucoup de jugement; c'est pourquoi il
était au fond décidé à s'opposer de toutes ses
forces à un mariage aussi mal assorti, et —
selon lui — aussi ridicule. En le remettant à six
mois, il avait l'arrière-pensée de le rendre impos-
sible.
Mais madame sa soeur n'était point non plus
une imbécile. Elle aussi avait une arrière-pensée,
ce dont on s'aperçut la semaine suivante.
En effet, dès ce moment, le pauvre père Man-
cel n'eut plus un moment de repos. Paul, Jenny,
l'oncle Théodore, les amis, et jusqu'aux simples
connaissances de la famille, y compris l'institu-
trice anglaise, se mirent à prêcher dans le sens
de la veuve et des amoureux, en multipliant les
allusions.
Gela devint si irritant, qu'à bout de patience,
le brave homme montra les dents. Il signifia son
congé à Paul, et se trouvant seul avec son frère
et sa soeur, il leur dit tout net :
— Ah ça! en voilà assez! Vous ne m'avez
jamais valu que des désagréments, et je vous ai
24 CONTES GAIS
toujours supportés parce que j'avais la candeur
de vous aimer. Mais vous passez les bornes, et
j'entends, à présent, faire ce qu'il me plaît sans
avoir de comptes à rendre, comme sans subir
d'observations de votre part. Charbonnier est ;
maître chez lui, et puisque aussi bien, je tiens ce
mariage pour insensé, il ne se fera pas, j'en jure,
ou le diable m'emportera ! Quant à ceux qui ne :
croient pas devoir s'accommoder de ma résolu-
tion, ils feront bien de rester chez eux; car je ne
suis plus d'humeur à m'entendre sermonner par ;
des gens à l'affection de qui j'ai mille raisons de
ne plus croire !
Puis, les plantant là, bouche béante, il monta
droit à la chambre de Jenny, qui ne l'attendait ;
pas à ce moment.
— Tu vas me faire le plaisir, lui dit-il, d'un
ton qui paraissait peu engageant à la réplique, ;
de brûler tes sottes tablettes, ainsi que les sots
livres, où tu as puisé la folie qui te rend ridi-
cule et inconvenante. En plus, je t'ordonne de
ne jamais plus penser à ton cousin Paul, qui est
aussi imbécile qu'indélicat; car, sur ce que j'ai-
de plus sacré, je fais serment de t'obliger à me j:
faire des sommations judiciaires avant d'en-
freindre ma volonté. Penses-en ce que tu vou-
dras, ajouta-t-il, avec l'accent d'une profonde
LE MONDE MEILLEUR 25
conviction; mais sache bien que les filles qui
s'obstinent à faire des mariages d'amour ne
sont, à tout prendre, que des folles ou des
dévergondées !...
Et voilà comment mademoiselle Jenny Man-
cel, qui avait une institutrice anglaise, fut ame-
née à se croire la personne la plus malheureuse
de la terre, la plus tyrannisée, et, par conséquent,
la plus intéressante.
II
Le nommé Casimir Lehulyn était ce qu'on
appelle un homme du monde, car il avait che-
vaux et voitures, et il jouait au baccarat tour-
nant à son cercle, et il dansait la redowa comme
un ange, et son tailleur payait quarante-cinq
mille francs de loyer.
Il jouissait, comme on dit, d'une certaine for-
tune, laquelle lui permettait de vivre à ne rien
faire, ce qui est le nec-plus-ultra de la distinction.
Doux, poli, facile à satisfaire, il méritait certai-
nement d'être heureux, et, comme il s'en rendait
fort bien compte, il était à mille lieues de se
méfier de ce qui l'attendait.
Il était à la fleur de l'âge, trente ans, et pos-
LE MONDE MEILLEUR 27
sédait encore sa mère, une femme charmante,
jeune encore, qui avait fait le bonheur de son
mari et qui gardait le demi-deuil, pour qu'on
vît bien qu'elle regrettait de l'avoir perdu si
tôt.
Cette dame, qui trouvait en Casimir un enfant
soumis et empressé, une véritable consolation,
était, comme il arrive souvent, tourmentée par
l'absurde pensée de compromettre sa tranquillité,
en mariant son fils. Aussi cherchait-elle souvent
à lui faire prendre la résolution de se laisser
faire.
Casimir la payait volontiers, tantôt d'une
raison, tantôt d'une autre, pour éviter la chose.
Mais — révérence parler -— quand les dames se
sont mis une fois quelque chose en tête,
vous savez, comme moi, qu'il n'est pas commode
de les en faire revenir. Un mulet qui refuse de
passer le gué est, relativement, plus facile à
persuader qu'une dame entêtée sur un point;
encore qu'avec les mulets on ait la ressource des
coups de trique, tandis qu'avec les dames...
Du reste, Casimir ne se fût jamais permis,
envers aucune femme, de recourir à une telle
extrémité. C'est pourquoi il finit, peu à peu,
de guerre lasse, sans doute, par ne plus rien
répondre du tout, quand sa mère lui répétait :
28 CONTES GAIS
— Laisse-moi donc te marier, mon bon
Casimir.
Or, il faut être logique : qui ne dit rien, con-
sent; donc, madame Lehulyn prit la balle au
bond et se mit en campagne.
Elle connaissait une dame, dont le beau-frère
avait été sur les bancs de l'école avec l'arrière-
neveu d'un ancien armateur, qui avait été
syndic de la faillite d'un monsieur dont le parrain
se souvenait d'avoir entendu parler d'un négo-
ciant qui avait été sur le point de conclure une
affaire avec un des commis voyageurs du père
Mancel, alors qu'il vendait encore de la toile. Il
n'en fallut pas plus pour que cette dame se mît
en quatre, afin d'allier deux familles qui étaient
presque de connaissance. Aussi, après quelques
pourparlers, destinés à sauvegarder la dignité de
chacun, une entrevue fut-elle arrêtée, à la satis-
faction des parties contractantes.
Madame Lehulyn se rendit en loge, à la
Comédie-Française, accompagnée de son fils,
qui avait mis un habit neuf. Dans une autre loge
se trouvèrent le père Mancel, sa fille et la bonne
dame qui se donnait un mal du diable pour
organiser l'affaire.
Au second entr'acte, les deux familles se ren-
contrèrent au foyer du théâtre et parurent se
LE MONDE MEILLEUR 29
féliciter également de ce fortuné hasard, qui
avait été convenu et réglé à l'avance. On se
salua, on parla de l'ancien armateur, du beau-
frère, du failli et de la toile ; puis on se sépara, en
se faisant mille et mille révérences.
— Eh bien, demanda madame Lehulyn à son
fils, comment trouves-tu la jeune personne ?
— Fort bien, répondit Casimir ; un peu pâle,
peut-être !...
— Ah ! mon Dieu ! fit la veuve, une fois
mariée !...
— Tu crois? reprit le jeune homme, pour qui
cette raison n'était pas absolument péremptoire,
tu crois qu'une fois mariée ?...
— Je t'en réponds !
- Allons, fit-il, je m'en rapporte à ta sagesse
et à ton affection, puisque aussi bien, cette jeune
fille ou une autre, il faut en passer par là !
D'où il suivit qu'un grand dîner fut donné,
peu à près, par la dame dont ce n'était point du
tout les affaires.
Durant la soirée, Jenny, suppliée de se mettre
au piano, s'y refusa obstinément; ce qui fit dire
qu'elle était infiniment modeste.
— Et charmante ! disait l'un.
— Charmante ! répondait l'autre.
— Et le père !...
2.
30 CONTES GAIS
— Charmant, le père !
S'ils avaient eu l'idée d'amener leur chien, on
l'eût trouvé charmant aussi.
Dès la semaine d'après, Casimir fut autorisé à
se présenter tous les jours à Sannois, afin de
faire sa cour, selon un usage fort bien vu ; car le
mariage est une grave chose, c'est le point
d'appui de la société, la base du foyer domes-
tique, et il ne s'agit pas de s'y engager à la légère !
Des gens qui doivent associer leur existence, tout
mettre en commun, ont le droit de prétendre
aux moyens de bien se connaître, avant de dire
le fameux : oui. Aussi regardait-on comme un
devoir de laisser à ces enfants toutes les facilités
de s'apprécier.
Dès qu'il arrivait, le bon Casimir, dont on
apercevait l'habit noir dès le matin, sur la grande
route, l'institutrice anglaise lui emboîtait le pas,
et, à cela près qu'elle ne le quittait pas d'une
semelle jusqu'à ce qu'il fût parti, il avait foute
latitude de causer de la pluie et du beau temps
avec sa fiancée.
Avez-vous vu parfois un tableau, je ne sais de
quel peintre, qui représente une martyre desti-
née à la fosse aux lions? A examiner Jenny,
quand son prétendu lui parlait, on eût dit qu'elle
fût cette infortunée personne et que l'heure
LE MONDE MEILLEUR
du supplice approchât. Ses. bras ballants, sa
tête inclinée, ses yeux levés au ciel lui don-
naient une attitude et une physionomie qui ne
paraissaient point faites pour inspirer quantité
de propos badins. La plupart du temps, elle se
bornait à répondre par : « Oui, monsieur, —
Non, monsieur », encore que ses phrases fussent
entremêlées de soupirs, qui faisaient office de
virgules.
Sans doute Casimir, qui était un homme
bien élevé, tenait compte de l'embarras et de la
modestie naturelles à une jeune fille ; mais, outre
qu'il se plaignait de la difficulté de soutenir la
conversation dans des conditions semblables, il
lui arrivait de dire :
— J'en conviens de tout mon coeur, elle est
charmante, quoique réellement un peu pâle;
mais je la trouve réservée 'à l'excès.
— Allez ! allez ! lui répondait-on, une fois
mariée!...
— Bon! faisait-il. Toutefois, s'il faut être
franc...
— Ne voudrais-tu pas, répliquait sa mère, en
lui coupant la parole, qu'elle se jetât à ton cou?
Il faut être raisonnable, mon bon ami : les jeunes
filles comme il faut ne sont point aussi démons-
tratives que les farceuses que tu as fréquentées.
3 2 CONTES GAIS
— Tant mieux, à certains égards ! répondait
Casimir; maison ne m'ôtera pas de l'idée qu'elle
est vraiment bien réservée.
Un jour, que la conversation entre eux deux
languissait encore plus que de coutume, Casimir
la laissa tomber tout à fait, se trouvant absolu-
ment au bout de son rouleau.
Ils étaient assis à l'ombre d'une charmille,
l'institutrice anglaise, à quelques pas, lisant d'un
oeil et les surveillant de l'autre. Près d'une
heure se passa ainsi ; puis la cloche du château
annonça le dîner. Alors, Jenny, se levant,
prit la main de Casimir, et la lui serrant dou-
cement, elle lui dit d'une voix convaincue :
— Vous êtes bon, vous !
Le fait est qu'il était bien bon.
Cependant, trois semaines s'étant écoulées
depuis la première visite du jeune homme, les
deux familles constatèrent qu'il avait apporté
vingt et un bouquets, ce qui établissait, à n'en
pas douter, que les futurs se connaissaient par-
faitement bien, et qu'il n'y avait plus qu'à pro-
céder au mariage, puisqu'on voulait les rendre
les plus heureux de la terre. Deux notaires discu-
tèrent les clauses d'un contrat, où la mort et
l'indignité de chacun furent sagement prévues;
après quoi, l'on commanda la messe.
LE MONDE MEILLEUR 33
Mais si le père Mancel se frottait les mains, en
répétant, lui aussi : « Bah ! une fois mariée !... »
tout le monde n'était pas content, et, si vous
voulez,.nous regarderons un peu le dessous des
cartes.
D'abord, la pâle Jenny se tenait pour odieuse-
ment sacrifiée. Mais tout a une poésie, même le
malheur, et la jeune fille, qui n'était que trop
poétique, sentant l'acre charme de celui dont
elle se prétendait sincèrement accablée, se com-
plaisait au rôle de victime. Aussi, dans le secret
de son imagination surexcitée, que de divaga-
tions, à tout prendre, peu originales !
Une autre, faisant plus de cas du simple bon
sens, eût dit à son père : — « Casimir ne me plaît
point ». Elle, au contraire, était douloureuse-
ment ravie de ce que ce garçon fût d'une médio-
crité visible. Très-absorbée dans la contempla-
tion de sa personnalité, qui naïvement était, pour
elle, d'un intérêt à nul autre comparable, elle se
disait, à l'imitation de sa tante Lecoinchoir :
— Je ne criai pas ! Le despotisme de la famille,
les lois iniques et les préjugés révoltants de la
société font de moi la plus abandonnée des créa-
tures ; que votre volonté soit faite, ô mon Dieu !
Je n'ai plus d'espoir que dans la grande déli-
vrance qui doit m'amener à vos pieds: la douce
34 CONTES GAIS
mort, que j'attends en silence et que j'appelle de
mes voeux les plus ardents !
Vous pensez bien, bon lecteur, qu'elle n'avait
point du tout brûlé les Tablettes d'Elle,
quoique son père le lui eût catégoriquement
commandé. Elle les avait mieux rangées, voilà
tout, et la femme continuait les mémoires de la
demoiselle. Mais les pages où sa félicité passée
était relatée se couvraient d'annotations arrières.
Et quels alinéa déchirants s'ajoutaient chaque
jour !... Et comme elle disait son fait à Casimir,
Là-dedans! Et comme tout ce qui n'était pas
Paul, ou à Paul, ou de Paul, était malmené de
la belle façon ! Vous pouvez vous en fier à l'exal-
tation d'une fillette, un tantinet frappée du cer-
veau par la lecture d'une littérature extra-idéale,
qui en a dérouté bien d'autres.
Quant à l'oncle Théodore et à la tante Lecoin-
choir, il n'est pas utile, je pense, de vous dire
qu'ils étaient arrivés au paroxysme de la rage et
de la furibonderie.
Restait Paul. Convaincu, tout autant que
Jenny, nageant en plein dans les mêmes eaux,
il concluait exactement comme elle : espérer
dans la mort ! Mais toutes les philosophies inter-
disent le suicide, ce dont s'accommode l'instinct
de conservation, et le jeune homme, tenant à faire
LE MONDE MEILLEUR 35
un coup d'éclat, se détermina à vouer sa vie au
triomphe d'une grande cause, dont huit jours
auparavant il se ssouciait comme du célèbre'
Colin-Tampon ! Son parti une fois pris, il n'en
souffla mot à personne, laissant s'accomplir lès
événements. Mais au retour de l'église, Jenny,
— qu'on appela, dès ce moment, madame
Casimir!... —Jenny, dis-je, trouva, dans sa
boîte à ouvrage, la lettre suivante, dont l'écriture,
de ses yeux bien connue, lui fit battre le coeur :
" Quand tu liras ces lignes, ô Principe et But
de ma vie ! je dévorerai l'espace, et déjà aux bar-
rières que les préjugés d'un père, au coeur froid,
se sont plu à élever entre nous, mais, non, entre
nos coeurs, s'ajouteront, d'instant en instant, de
nouvelles barrières : la distance, les frontières, des
abîmes! Oh! je ne t'accuse pas, jeune femme!
Toi seule es innocente, et si mon âme n'était
débordante de respects pour ton malheur, qui est
le mien et que je partage, c'est contre la société,
tigre altéré de martyres, que se tourneraient mes
forces, décuplées par la douleur. C'est que je
Souffre bien, en songeant qu'en ce jour, dans
quelques heures, un autre... — Oh ! ne parlons
pas de lui; je le hais, cet homme... Que n'est-il
dans les rangs de ceux que je vais combattre
corps à corps, sous les étendards du Progrès,
36 CONTES GAIS
héroïques drapeaux, troués de balles, à l'ombre
desquels j'accomplirai stoïquement mon sacrifice.
Sa place y est marquée, puisque c'est le droit
nouveau que je vais défendre contre la barbarie,
vestiges du vieux monde, qui croule en nous en-
gloutissant de ses débris, nous, sentinelles avan-
cées!... »
Et cela coulait ainsi, comme un ruisseau peu
limpide, le long de cinq pages, au bout desquelles
il lui apprenait qu'il était en route pour l'Italie,
et qu'à son arrivée, il s'engagerait dans le corps
des volontaires !...
« Adieu, adieu! lui disait-il en terminant.
Mais n'est-ce pas blasphémer? Nous qui croyons
que l'âme est d'essence divine, ne devons-nous
pas dire plutôt au revoir? Sans doute, car j'ai
besoin de croire, mon amie, de croire en toi, de
croire en une immortalité où l'on se retrouve
pour se confondre à jamais. »
Jenny se trouvait précisément dans la bonne
situation pour apprécier toute la chasteté de ces
élans d'un lyrisme poignant. Ce mariage, en sa
légalité glaciale, cet apparat vulgaire, ces com-
pliments de convention, l'affabilité de circons-
tance de ce mari endimanché, tout cela ne faisait
que mieux ressortir la poésie de ce qu'elle per-
dait en Paul, qui s'expatriait par désespoir, qui
LE MONDE MEILLEUR 07
la conjurait d'être heureuse, et qui, au dur mo-
ment, lui adressait des pensées propres à relever
son courage ! Et pourtant, il n'y avait pas. à s'y
méprendre : c'était un éternel adieu !...
Toutefois — sait-on ce qui peut arriver! — à
tout hasard, il lui donnait son adresse à Turin.
Et Jenny se félicita de ce qu'il eût pris cette pré-
caution, sans laquelle elle eût été fort empêchée
de lui répondre. Car elle lui répondit, — pou-
vait-elle moins faire, après tout, pour un garçon
qui allait exposer sa vie, faute de pouvoir la lui
consacrer, à elle ? — Elle lui répondit donc, non
courrier par courrier, car un mariage occasionne
toujours quelques petits aménagements, qui
prennent le meilleur temps des premiers jours ;
mais elle se fit scrupule de ne pas passer la hui-
taine, Du moins, la longueur de la lettre put
passer pour une compensation : six pages, en
long et en large, six pages d'une encre trempée
de larmes, et d'un ton qui en faisait un remar-
quable morceau de littérature. Outre qu'elle y
atteignait du premier bond le sublime de la pas-
sion, elle y développait savamment la théorie de
la dualité du moi, précisant en toute connais-
sance de cause ce qui distingue ceci de cela, au-
tour d'alentour, et certaines choses de certaines
autres, que les esprits terre-à-terre confondent, à
3
CONTES GAIS
leur plus grand préjudice, et en dépit des peines que
se sont données des philosophes, des moralistes et
des écrivains, qui ne sont pas encore tous morts.
Pour lui montrer jusqu'à quel point elle prenait
part aux mortifications qu'il ressentait, elle lui
sacrifiait le pauvre Gibby, qui pourtant ne l'avait
pas mérité. C'est à Paul à présent qu'elle s'adres-
serait, en relatant sa déplorable existence, ainsi
que ses appréciations sur Casimir. A Paul désor-
mais la fine fleur de son âme immatérielle, ce
qu'il y a de divin dans la personne, ce quelque
chose que je serais fort embarrassé de définir,
et qui est ce second moi, toujours libre, toujours
insaisissable, toujours en dehors des lois et des
convenances humaines, et qu'aperçoivent aisé-
ment ceux qui ont de bons yeux. Puis, l'ayant
si bien loti, elle le suppliait de vivre pour elle,
pour leur amour idéal, pour leur passé, et elle se
disait à la fois sa soeur et son épouse, ce qui est
une subtilité grandement chaste encore, que l'on
rencontre fréquemment dans les livres. Enfin, se
montrant en cela d'aussi bonne précaution que
son cousin, elle lui donnait avis, par un post-
scriptum, qu'il pouvait lui écrire à son gré, sous
le couvert de l'institutrice anglaise, qu'elle gar-
dait près d'elle à cet effet, et qui de cette façon
se rendrait, enfin! utile à quelque chose.
LE MONDE MEILLEUR 39
Et n'allez pas croire que ces deux jeunes gens
fussent vicieux et tarés. Loin de là! Personne
au monde ne fut jamais de meilleure foi; leur
éducation seule était vicieuse, et ils se croyaient
si bien vertueux, qu'ils adressaient leurs plaintes
au bon Dieu. D'ailleurs, ne vous êtes-vous pas
cent fois intéressé à des héros de roman, qui n'en
faisaient ni plus ni moins que ceux-ci? Vous avez
pleuré avec eux sur des persécutions qui n'avaient
pas plus de consistance ; vous avez été frappé de
leurs griefs contre la société, et vous êtes allé
même jusqu'à vous imaginer que vous étiez un
peu ces gens-là.
Ce qui vous choque ici, c'est le détail, c'est le
soin que prennent Paul et Jenny de se donner
leur adresse. Mais en y réfléchissant, il faut,
à toute force, que les héros qu'ils imitaient
prennent exactement la même précaution, sans
quoi, comment donc recevraient-ils les lettres
passionnées dont la lecture vous fait aller jus-
qu'aux larmes? Par la poste ou par miracle, il
n'y a pas de milieu. Avouez-le : c'est l'affran-
chissement qui vous chiffonne ici. Mais qui veut
la fin veut les moyens, et comme nous avons
perdu le secret d'élever les colombes à l'hono-
rable métier de messagères d'amour, il faut bien
accepter les services du facteur. A cela près, je
40 CONTES GAIS
vous le certifie, mes amoureux valent autant que
ceux du romantisme, dont la poésie a mis plus
d'une fois votre bon sens en défaut et a démo-
ralisé plus d'une conscience.
De fait, et en dernière analyse, Paul et Jenny
étaient bien deux victimes, non de l'organisation
sociale, non du monde et de ses lois, mais d'un
spiritualisme qui a produit plus de filles séduites
et de femmes adultères que de chefs-d'oeuvre in-
contestables. Croyez-vous donc que si Jenny ava-
lait des doses effroyables de vinaigre c'était pour
son plaisir? Pas du tout. Ayant la persua-
sion d'être odieusement persécutée, elle voulait
mourir, ou tout au moins devenir poitrinaire;
mais, entendons-nous bien, poitrinaire comme
on l'est dans les romans, sans tousser ni cracher.
Néanmoins, le plus à plaindre était évidem-
ment le candide Casimir, car il commençait à se
sentir extrêmement malheureux, et d'autant plus
que, ne cherchant point midi à quatorze heures,
il se prenait peu à peu d'attachement pour cette
jeune femme, à qui il accordait, faute d'y rien
démêler, une sorte de supériorité. Avec une can-
deur digne d'un meilleur sort, il se défendait,
envers lui-même, de la prétention d'arriver, en
si peu de temps, à comprendre une créature
aussi mystérieuse. Cependant les semaines et les
LE MONDE MEILLEUR 41
mois passaient, et comme il continuait à n'obte-
nir d'elle que des : « Oui, mon ami, — non, mon
ami, — comme vous voudrez, mon ami », il se
mit finalement martel en tête.
— Ah ça ! qu'est-ce qu'elle a donc? qu'est-ce
qu'elle a donc? se disait-il avec découragement.
Mais il n'en était pas plus avancé, et sa gaieté
s'en altérait si bien, que le père Mancel, qui ne
riait plus guère non plus, crut devoir en causer
avec sa fille.
— De quoi se plaint-il ? répondit Jenny avec
une résignation capable de mettre un saint hors
des gonds. N'ai-je pas toute la soumission qu'il
peut souhaiter?...
Et* en effet, on doit rendre cette justice à la
jeune femme, qu'à l'égard de ses devoirs elle se
montrait plutôt d'une soumission empressée. Par
loyauté, sans doute, elle subissait la fatalité de la
situation avec une douceur qui eût même permis
de croire qu'elle y prenait quelque agrément.
Mais je le répète : pure loyauté, pas autre
chose, et elle avait trop de jouissance dans la con-
templation idéale de son martyre, pour se dépar-
tir un moment de cette docilité énervante qui
amenait, malgré lui, Casimir à regretter le doux
célibat.
Toutefois il repoussait si bien la tentation de
42 CONTES GAIS
retourner à la vie de garçon, afin de se distraire,
qu'il en arrivait à se dire ;
— C'est peut-être ma faute, après tout ! Je
manque probablement d'intelligence! L'amour
ne se commande pas et j'ai le devoir de réaliser
l'idéal qu'elle s'est formé.
Tout en restant perplexe, il s'y appliquait con-
sciencieusement, aidé des grands parents qui,
par honnêteté, lui faisaient espérer le triomphe.
Au lieu de :
« Une fois mariée !... »
ils lui répétaient maintenant :
« Allez ! une fois mère !!...»
Et ils étaient, sincères, car ces bonnes gens-là
ignoraient que les personnes si exaltées du cer-
veau sont médiocrement disposées à la mater-
nité, quand elles n'y sont pas absolument im-
propres.
Pendant ce temps, la correspondance clandes-
tine allait son train, et madame Lecoinchoir
maudissait son frère, en songeant à Paul, qui
s'apprêtait à devenir un héros.
Un soir, le jeune ménage était au salon, en
compagnie du père Mancel et de madame
Lehulyn, qui s'était installée pour quelques jours
à Sannois dans le dessein de venir à la rescousse
de son fils. La soirée était triste. L'atmosphère
LE MONDE MEILLEUR 43
raréfiée oppressait la poitrine; de grands nuages
gris envahissaient le ciel. Il devait y avoir de l'o-
rage aux environs, et les nerfs de ces quatre per-
sonnes étaient légèrement tendus. Il n'y parais-
sait pas pourtant. L'ex-marchand de toile sui-
vait avec un apparent intérêt les évolutions d'un
poisson rouge qu'on supposait ravi de l'existence,
dans son globe de cristal relevé de bronze sculpté
et empli d'eau filtrée. Casimir lisait les impres-
sions d'un voyageur qui n'était jamais allé dans
les pays dont il peignait les splendeurs, et ma-
dame veuve Lehulyn tournait ses pouces tantôt
dans un sens, tantôt dans l'autre, se sentant plu-
tôt envie de se les mordre à vif, au souvenir de
l'étrange idée qu'elle avait eue de se donner cette
belle-fille !
Quant à celle-ci, vêtue de blanc comme les
anges, elle était assise au piano et, de ses doigts
diaphanes, elle improvisait des mélodies qui ex-
primaient la situation. Une âme, « soeur de la
sienne », ne s'y fût pas trompée. Dans ce tapo-
tement plaintif, constamment en mineur, elle eût
appris toute l'histoire de cette intéressante jeune
femme : cris de douleur, aspirations surhu-
maines, peinture du beau ciel d'Italie, dont
Jenny avait entendu parler par l'institutrice an-
glaise, rien n'y manquait. Et les tempes de ma-
44. CONTES GAIS
dame Casimir battaient violemment. Puis une
sorte d'abattement extatique l'envahissait; son
regard, alors, plongeait dans les cieux entr'ou-
verts, et des larmes, acres et douces à la fois, « des
perles ! » roulaient au bord de ses cils. L'imagi-
nation aidant, il lui semblait à ce. moment que
des créatures célestes descendaient, avec leur
lyre ! en formant un groupe éblouissant et que,
dans une langue tout à fait étrangère d'ailleurs,
elles chantaient des hymnes où il était dit le plus
grand bien de Paul.
— O Paul! Paul!...
A ce nom, si court et si plein d'harmonie
néanmoins, elle frémissait de la tête aux pieds.
— Qui sait! se disait-elle en s'accompagnant
d'arpèges langoureux, si son fluide ne parvient
pas jusqu'à mon moi immatériel, qui est sa
chose, 'le complément du sien propre ? Pourquoi
ne percevrait-il pas magnétiquement les effluves
de ce qu'expriment mes doigts sur le clavier ? Ma
chaste flamme l'embrase à l'autre bout du
monde, et Dieu, qui nous voit de son trône,
sourit probablement en accueillant nos voeux
« plus purs que la prière », jusqu'à ce qu'il nous
unisse dans son sein.
— Bravo ! fit tout à coup Casimir.
Ce mot, cette voix, firent retomber Jenny de
LE MONDE MEILLEUR 45
hauteurs prodigieuses dans la banale réalité.
Etourdie sur le premier moment, elle craignit
d'avoir pensé tout haut, et ce ne fut pas sans une
vague appréhension qu'elle demanda :
— De quoi parles-tu, mon ami ?
— Eh bien, de cette petite polka que tu joues,
répondit Casimir. C'est très-gentil, très-guille-
ret, n'est-ce pas, bon papa?
Le père Mancel, comprenant d'instinct que
son gendre jouait de malheur, se contenta de
faire un geste affirmatif, que suivit un silence
morne.
— Oh! cet homme!... cet homme! pensa
Jenny. Il prend pour une polka la plainte poé-
tique d'une âme blessée, qui bénit en pleurant
l'éternel Créateur !... Qui m'en délivrera?...—
Et pourtant, reprit-elle, il s'efforce de me com-
prendre. Ne le maudissons pas, plaignons-le
plutôt de ce qu'il ne parvienne pas à se dégager
de sa prison de chair. N'ont-ils pas droit à notre
commisération ces pauvres « moi » infirmes dont
les regards grossiers ne pénètrent pas par delà la
nuée d'où plane le poète ?... »
A ce moment, elle fut distraite par le bruit
que fit la porte en s'ouvrant brusquement. Elle
se tourna et aperçut madame Lecoinchoir qui,
malgré son beau chapeau à plumes, paraissait
3.