Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 0,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Contes historiques, par V.-D. Musset-Pathay

De
409 pages
Vve T. Desoer (Paris). 1826. In-8° , X-398 p..
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Voir plus Voir moins

PARIS, IMPRIMERIE DE GAULTIER-LAGUIONIE, HOTEL DE FERMES.
CONTES
HISTORIQUES,
PAR
V. D. MUSSET-PATHAY.
Multa incredibilia vera, multa credibilia falsa.
(Vet. Dict.)
PARIS,
CHEZ Mme VE TH. DESOER, LIBRAIRE,
RUE DES POITEVINS, N° 12.
1826.
PRÉFACE.
Avant de condamner le titre, il faut savoir s'il est en
rapport avec l'ouvrage, et s'il était possible de lui en don-
ner un autre.
Il faut donc lire la préface qui l'explique et le motive.
ON venait de baptiser l'enfant de madame
de Montrieux, et, conformément, à l'usage, un
déjeûner copieux suivait la cérémonie. Nous
étions rangés autour d'une table bien servie,
et comme l'heure du premier repas était pas-
sée depuis long-temps, chacun de nous officiait
avec un appétit remarquable. Quoique le si-
lence fût en raison de cet appétit, il n'eut pas
une longue durée et la conversation s'établit
bientôt. Le livre du jour en devint le sujet.
L'amphitryon , M. Delwins , grand amateur de
nouveautés, exigeait de son libraire toutes
II PREFACE.
celles qui paraissaient, et, sur ce point, rien
n'est comparable à l'exactitude d'un libraire.
Le premier exemplaire de deux ouvrages pu-
bliés le matin même fut donc remis au maître
de la maison. C'étaient les Contes nouveaux
de madame Guizot et ceux d'Adrien de Sarra-
zin: recueils charmants, pleins de talent, d'es-
prit et d'instruction. On fit quelques observa-
tions sur le genre.
Nous avons, dis-je, des contes moraux , des
contes libres, gais, facétieux, des contes de
toute espèce, mais il nous manque des Contes
historiques.
M. DELWINS. Contes historiques! Cela im-
plique contradiction.
— Mais c'est un préjugé, d'après cette dé-
finition de l'abbé Girard qui fait autorité 1 :
« Contes se dit aussi des histoires vraies ou
1 Cette définition est de d'AIembert, mais elle fuit partie
des synonymes, Conte, Fable, Roman, de l'abbé Girard.
(Voyez Encyclop. méthod., grammaire et littérature, tom. 1,
pag. 506.)
PREFACE. III
fausses que l'on fait dans la conversation. »
Vous voyez bien qu'un conte peut être vrai ;
et si l'on écrivait certaines conversations, nous
aurions des contes historiques.
M. DELWINS. Et les romans historiques de
madame de Genlis, de?
- Grande est la différence entre roman et
conte. Dans le premier, il est toujours ques-
tion d'amour et de guerre ; c'est un composé
et une suite de plusieurs aventures supposées,
tandis qu'une seule est ordinairement le sujet
d'un conte.
M. DELWINS. Et l'histoire proprement dite?
— L'histoire! Elle est pleine d'aventures
supposées, de fables
M. DELWIINS. Est-ce là ce que vous pensez?
— Précisément vous aussi ; mais on
se garde bien d'en convenir. Il n'est point
de fait historique, si authentique qu'il soit,
qui ne contienne quelque circonstance fabu-
leuse : il n'est point de conte , si fabuleux
IV PREFACE.
qu'on le suppose, qui ne renferme quelque
chose de vrai. D'où il suit qu'il n'y a point de
vérité historique quant aux circonstances des
faits. Ce qui se passe sous nos yeux rend ces
deux assertions incontestables. Un fait dont
nous étions acteurs, et dont nous faisons le
récit, n'est jamais raconté par nous avec exac-
titude, quelque bonne foi que nous ayons.
Nos yeux nous ont trompés; notre mémoire
est infidèle; nous écoutions, nous agissions
sous l'influence des passions; ou, si nous avions
le bonheur d'en être exempts, sous celle de
l'imagination. Deux mois après l'événement,
nous ne le rapportons plus comme nous l'a-
vons rapporté d'abord; six mois plus tard, la
différence augmente. Bref, il est impossible
d'assurer qu'une action s'est passée conformé-
ment au récit qu'on en fait : et si vous vou-
liez vous rappeler l'événement de votre vie
dont votre mémoire
Ici la conversation fut interrompue par l'en-
PREFACE. V
trée d'un enfant de choeur qui apporta l'extrait
de baptême que M. Delwins avait instamment
demandé au prêtre. Il le remit près de moi.
M. DEMONTRIEUX. Je vous entends. Eh bien !
l'événement dont ma mémoire est en ce mo-
ment le plus assuré, c'est la naissance et le
baptême de Marie-Joseph-Alphonse.
— Expliquons-nous; quand je dis un fait,
ce n'est pas une date dont je parle, mais des
circonstances qui accompagnent ce fait Du
reste, le hasard vous sert mal et vous n'êtes
pas heureux dans votre choix.
M. DE MONTRIEUX (avec vivacité). Comment !
je ne suis pas sûr qu'avant hier il m'est né
un garçon?
— Et comment prouveriez-vous, historique-
ment parlant, que cet enfant est un garçon?
M. DE MONTRIEUX. Rien n'est plus aisé.
— Rien ne l'est moins.
M. DE MOMTRIEUX. D'abord son sexe n'est
pas douteux.
VI PREFACE.
— J'en conviens, mais il s'agit de le prou-
ver aux absents.
M. DE MONTRIEUX. L'extrait de baptême
qu'on vient d'apporter.
— Je l'admets, que prouve-t-il?
M. DE MONTRIEUX. Il prouve que
— Que votre garçon est une fille : Lisez.
Effectivement; le prêtre, trompé par le pre-
mier des prénoms de l'enfant, avait indiqué
le sexe féminin 1; M. de Montrieux, tout inter-
dit, voyait la série de démarches ennuyeuses
à faire pour rendre légalement à son fils le sexe
que la nature lui avait donné. Heureusement
il en fut quitte pour la peur, parce que l'er-
1 D'après la formule adoptée en France par les prêtres ca-
tholiques , l'indication du sexe dépend de l'addition ou de
l'omission d'une seule lettre. Dans l'extrait de baptême de
Charlotte - Geneviève - Louise - Auguste - André - Timothée ,
d'Éon de Beaumont, on lisait ces mots, né d'hier, a été bap-
tisée par nous : de manière qu'il semble que dès sa naissance
on ait voulu jeter du doute sur le sexe de ce personnage. Dans
l'acte civil, l'indication du sexe est positive ; et l'erreur ne
dépend plus d'une faute d'orthographe.
PREFACE. VII
reur n'avait point été commise sur le registre
des actes civils, et qu'il était facile de la recti-
fier sur celui de la paroisse.
Mais M. Delwins m'entreprit de nouveau.
Je vois, me dit-il, que vous ne trouvez de vrai
dans l'histoire que l'indication de la date et
du résultat de l'action.
— Il n'y a que cela de réel, d'incontestable.
Mais ce résultat déplairait et serait sans utilité,
comme sans agrément. L'une et l'autre s'ob-
tiennent au moyen du récit ou des contes.
M. DELWINS. Pour mieux nous entendre,
prenons un exemple : la célèbre bataille du
2 décembre 1805, qu'on appelle la bataille
des trois empereurs. Qu'y voyez-vous de cer-
tain ?
— D'abord qu'il y eut deux empereurs de
battus complétement; ensuite la date de l'évé-
nement , l'invasion du pays, la prise des places
fortes,.... voilà tout à peu près.....
M. DELWINS. Et les circonstances?
VIII PREFACE.
— Douteuses, fausses, conjecturales, ar-
rangées sur l'événement. Fut-il préparé de
loin, cet important événement? Fut-il précédé
de savantes combinaisons? N'y eut-il pas de
l'imprudence d'un côté , de grandes fautes
de l'autre? Qui nous en instruira? Qui fera
la part de la fortune, celle du génie? Et les
détails! Comparez le récit des vainqueurs à
celui des vaincus ! Du reste, ce que j'appelle
la vérité historique n'est pas tant l'exactitude
dans le récit que les grandes leçons qui en ré-
sultent. C'est la vérité morale, la seule qui soit
de quelque utilité. Il faudrait, mais ce souhait
est téméraire, qu'un historien fît comme un
habile architecte. Vous montrez à celui-ci les
fondements à peine visibles d'un monument
antique, entièrement ruiné, dont il n'existe
plus rien. D'après les règles de son art, il va
faire les plans, profils, dessins de ce monument,
et le reconstruire s'il est besoin. Mais revenons
à votre exemple. Sans nous élever aussi haut,
PREFACE. IX
sans aller en Moravie, sans passer le Rhin,
sans sortir de la capitale, de votre salon même,
je vous dirai que, si nous nous rappelons vous
et moi les scènes de la vie ordinaire qui s'y
passent sous vos yeux, ce dont vous croyez
être le plus sûr rentrera dans le domaine des
Contes historiques.
M. DELWINS. Voilà, certes, un étrange para-
doxe , et la preuve ?
— Elle sera sans réplique; mais il me faut
du temps, puisqu'elle se compose du récit ou
du tableau de vos soirées
M. DELWINS. Et vous serez exact?
— Scrupuleux même, et vous, obligé d'en
convenir tout en chicanant les détails.
M. DELWINS. Le plus grand inconvénient des
romans historiques est de faire confondre le
faux et le vrai; de les caser dans la mémoire
de manière que, pour distinguer l'un de l'autre,
on fait des efforts inutiles et l'on court le ris-
que de donner le faux pour le vrai, de ne ja-
X PREFACE.
mais être sûr de ce qu'on dit. Comment élu-
dez-vous cette objection?
— En vous répondant que cet inconvénient
n'aura pas lieu dans mes contes ; qu'à moins
d'être privé de toute intelligence, je veux
qu'on distingue la vérité, qu'on la sente quand
elle est morale, qu'on la voie quand elle est
historique
M. DELWINS. Je vous mets au défi.
J'eus, hélas! la folie d'accepter. Et voici le
résultat du défi.
CONTES
HISTORIQUES.
CHAPITRE I.
UNE VEUVE ROMANESQUE.
LA comtesse de Camarina, célèbre en Italie
par son esprit et sa beauté, se trouva veuve à
trente-cinq ans, et maîtresse de ses actions
comme de sa fortune. Française de naissance,
expatriée dès sa plus tendre jeunesse, victime
de l'ambition , elle n'avait cessé de s'intéresser
à son pays. Une loi sage, une institution utile,
une victoire, tout ce qui pouvait augmenter
le bonheur ou la gloire de ce pays, faisait bat-
tre son coeur.
Passionnée pour la liberté, le culte qu'elle
lui rend n'en est pas moins raisonnable ,
parce qu'elle croit que cette liberté peut exis-
2 CONTES HISTORIQUES.
ter sous tous les gouvernements soumis aux
lois, pourvu que personne ne soit au-dessus de
ces lois.
Après avoir fait les délices de plusieurs
cours auprès desquelles son mari avait été
ambassadeur, elle eut le bon esprit de prévoir
et de prévenir l'époque fatale où cesse le règne
de la beauté. Deux fléaux épouvantables pour
une femme se présentèrent à son imagina-
tion : la vieillesse et l'ennui. Elle pouvait
échapper à l'un, mais l'autre était inévitable.
Elle sentit qu'il fallait se soumettre au joug
pénible de la nécessité, réfléchit, prit son
parti de bonne grâce et se dit: Si je sais me
garantir de l'ennui, je ne m'apercevrai pas
de la vieillesse. Après avoir réalisé une partie
de son immense fortune, elle changea de
nom, voyagea et parcourut les principaux
états de l'Europe dont elle visita les capitales,
afin de choisir celle où l'on pourrait trouver
le plus de moyens de se préserver de l'ennui.
Venise, Florence, Rome, Milan, Vienne, Ber-
lin, Londres, Bruxelles ne lui offrirent qu'une
partie de ce qu'elle cherchait. Paris seul lui
sembla réunir tous les avantages ; elle s'y
fixa.
CONTES HISTORIQUES. 3
Elle avait été sur le point de perdre son
indépendance pendant son séjour à Bruxelles.
Elle fit, dans cette ville, la connaissance d'un
officier français, nommé Delwins, qui joignait
à l'extérieur le plus séduisant, à de grandes
richesses, à l'amour de l'étude, beaucoup
d'usage du monde, des connaissances variées
et des qualités aimables. Orphelin dès l'en-
fance, il était venu voir M. Dulude, frère de
sa mère, son tuteur ou plutôt son ami, qui
lui avait prodigué les soins les plus tendres.
M. Delwins ne vit point sans indifférence
la comtesse de Camarina qui, à son aspect,
éprouva quelque surprise. L'habitude qu'elle
avait de réfléchir et d'observer lui fit bientôt
sentir le danger auquel elle s'exposait. Ils se
voyaient, tous les jours. M. Delwins était souvent
silencieux et rêveur : il n'osait se déclarer.
La comtesse fit secrètement les préparatifs de
son départ. Au moment de se mettre en route
pour Paris, elle lui envoya ce billet : « Je vous
« ai deviné : vous êtes plus jeune que moi :
« nous ne pouvons nous convenir. Pour éviter
« l'erreur qui nous persuaderait le contraire,
« je pars, mais je ne veux point rester étran-
« gère à votre bonheur; et, si vous le voulez,
4 CONTES HISTORIQUES.
«si vous le méritez, il ne tiendra qu'à vous
« d'être amplement dédommagé de la perte
« que vous croyez faire. »
M. Delwins ne lut pas sans étonnement une
lettre où l'on s'écartait des usages reçus.
C'était une femme ; elle écrivait la première ;
elle supposait qu'il l'aimait ou qu'il était près
de l'aimer ; elle pouvait courir le risque de
rencontrer un de ces présomptueux qui se
vantent de leurs succès sans en avoir obtenu.
Mais les femmes ne se trompent guère en
amour.
Il y avait clans le billet de madame de Cama-
rina quelque chose de mystérieux qui occupa
M. Delwins. Comment pouvait-elle contribuer
à son bonheur? Nous ne tarderons pas à sa-
voir le mot de l'énigme.
Là comtesse avait une soeur qu'elle aimait
tendrement, quoique cette soeur, plus jeune
et plus belle, fût dans l'âge heureux qui
semble promettre un long et brillant avenir :
tort rarement pardonné par celles qui n'ont
plus cet avenir à espérer. Cette soeur avait
seule répandu quelques douceurs sur la desti-
née de madame de Camarina, pendant la vie
de son mari, le plus jaloux et le moins trai-
CONTES HISTORIQUES. 5
table des grands seigneurs de la cour de Pa-
lerme. La seule complaisance qu'il eut pour
sa femme fut de lui permettre d'avoir auprès
d'elle Sophie, et comme celle-ci annonçait
devoir être fort belle un jour, peut-être cette
complaisance n'était-elle pas tout-à-fait désin-
téressée. Successivement ambassadeur dans
deux cours, le comte avait emmené les deux
soeurs avec lui : il aimait à produire sa femme,
qui toujours attirait tous les regards; mais en
même temps l'excessive jalousie du mari fai-
sait un tourment continuel de ce qui flattait sa
vanité. Dans un accès de cette passion, il cher-
cha querelle au duc de Cherasco dont il reçut
un coup mortel qui délivra sa femme d'un
joug devenu de plus en plus insupportable.
La comtesse avait laissé sa soeur à Palerme.
Elle comptait la doter et lui chercher un mari.
M. Delwins lui parut remplir les conditions
qu'elle désirait; il n'avait pas trente ans, et So-
phie entrait dans sa dix-huitième année. Tels
sont les éclaircissements qu'exigeait, pour être
compris, le billet que laissa la comtesse à son
départ. Revenons auprès d'elle.
Elle arrive à Paris. Sa mère était née dans
cette ville; elle y trouva des parents dont elle
6 CONTES HISTORIQUES.
fut d'autant mieux accueillie qu'elle n'avait
rien à leur demander.
C'était à l'époque du consulat et la seconde
année de cette magistrature qui devait avoir si
peu de durée. La confiance qu'inspirait le guer-
rier qui en était revêtu n'avait pas de bornes,
parce qu'on ne voyait encore autour de lui
ni cour ni flatteurs.
Dans une capitale favorisée par toutes les
circonstances propres à la rendre le centre des
arts, des sciences, du goût et des plaisirs, il
ne faut, lorsque des événements ont inter-
rompu sa prospérité, qu'une occasion pour la
faire renaître avec plus d'éclat, et cette occa-
sion était arrivée. Bientôt les arts rivalisèrent
entre eux, et l'on vit reparaître le bon ton,
l'aménité des moeurs, l'élégance des manières
qui, pendant quelques années, avaient été des
titres de proscription. Les relations sociales
se rétablirent, et Paris reprit le cours de sa
destinée.
La comtesse essaya de tous les plaisirs qu'une
femme de son rang peut goûter dans une ville
qui les rassemble tous : elle avait l'intention
de faire un choix et de s'arrêter à ceux qu'elle
pourrait conserver le plus long-temps.
CONTES HISTORIQUES. 7
Introduite dans la société, elle fit partie de
toutes les réunions : invitée partout, elle
voulait recevoir à son tour. Elle l'aurait fait
sans hésiter dans le pays auquel elle avait re-
noncé ; mais elle sentait qu'il y avait dans
celui qu'elle habitait des convenances qu'il
fallait respecter pour conserver de la con-
sidération. Elle n'ignorait pas à quoi se ré-
duit cette considération, quelquefois si fra-
gile, et elle ne voulait rien faire pour la perdre
par sa faute. Elle était trop jeune encore et
surtout trop belle pour n'être pas remar-
quée.
Sa mère et sa soeur lui avaient promis, à son
départ de Palerme, de la rejoindre dès qu'elle
aurait choisi le séjour qui réunirait toutes
les conditions désirées. Résolue de se fixer à
Paris, elle leur écrivit; mais il fallait plusieurs
mois pour que ce projet reçût son exécution,
et madame de Camarina ne voulait point que
l'hiver se passât sans qu'elle eût ouvert sa
maison : ce qu'elle ne pouvait faire d'après les
raisons que nous en avons données.
Pour tout concilier, elle pria la soeur de sa
mère de venir l'aider, et se l'associa pour faire
les honneurs de chez elle. Madame de Saint-
8. CONTES HISTORIQUES.
Just vint donc avec sa fille s'installer chez la
comtesse, dans le mois de janvier 1803.
Elle avait le projet de passer en revue les
diverses sociétés de Paris, et de s'en faire une
d'élite dans le grand nombre de personnages
qui les composaient toutes.
Les premières réunions furent très - nom-
breuses parce que la comtesse, voulant d'abord
se conformer à la mode, désirait avoir chez
elle ce qu'elle voyait chez les autres. La
bouillote dominait alors et triomphait du bel-
esprit, des bals et des concerts, comme au-
jourd'hui l'écarté. Dans l'art de désennuyer
son monde, on faisait entrer comme moyen la
lecture de plusieurs morceaux littéraires, vers
et prose; et la société, pendant une partie de
la nuit, ressemblait à une séance académique.
Les jeunes personnes soupiraient impatiem-
ment après le bal; mais la bouillote trompait
encore leur attente.
Ce fut dans l'une de ces premières soirées
que parut M. Delwins. A peine lui fut-il pos-
sible de dire un mot à la maîtresse de la mai-
son, qui, dès qu'elle put lui parler, le pria de
venir dîner avec elle le lendemain. En voyant
cette foule, ses idées furent bouleversées ; il
CONTES HISTORIQUES. .9
craignit de s'être trompé sur le compte de
madame de Camarina. Sachant que plusieurs
femmes connues par des prétentions plus
ou moins fondées réunissaient chez elles
le plus de monde possible afin de se faire
voir, il avait peur d'être obligé de mettre
dans leur nombre la comtesse. Se faire citer
pour avoir reçu chez soi une multitude de
gens, la plupart inconnus, c'était un bien
petit mérite, celui de la médiocrité. Pensif
et chagrin, il rentre chez lui, livré à de
tristes réflexions. Il ne fut tiré de son er-
reur que le jour suivant. Il hésitait à se ren-
dre à l'invitation de madame de Camarina, et
ne s'y détermina qu'en formant le projet de
hâter son départ pour Bruxelles, si ses craintes
étaient fondées ; mais il fut agréablement dé-
trompé en apprenant de la comtesse même
le but qu'elle se proposait dans ces réunions,
et combien cette affluence l'excédait.
Cependant il n'oubliait pas le contenu du
billet mystérieux qu'il avait reçu à Bruxelles,
et supposant que la comtesse voulait le marier,
seule interprétation dont le billet lui parût
susceptible, il cherchait dans ces assemblées,
sans pouvoir le trouver, l'objet qu'elle lui des-
1.
10 CONTES HISTORIQUES.
tinait. Toutes les fois qu'il abordait ce sujet
de conversation, elle éludait avec adresse, et
quand il devenait plus pressant, elle finissait
par lui dire en riant de lui donner le temps
de se reconnaître elle-même, et d'étudier le
pays dans lequel elle vivait.
Trois mois se passèrent ainsi. La mère et
la soeur de la comtesse arrivèrent; on était au
milieu du carême : les grandes réunions avaient
cessé, mais il venait toujours du monde le soir
du jour où elles s'étaient tenues. Madame de
Camarina, voulant savoir quel effet produirait
sa soeur sur M. Delwins, ne lui fait point part
de l'arrivée de Sophie. Elle envoie sa soeur
dîner chez sa tante, et rassemble plusieurs per-
sonnes pour un thé. Sophie et sa mère devaient
venir faire une visite dans la soirée. Il y avait
plus de monde qu'on ne croyait en avoir.
Lorsqu'on annonça ces dames, M. Delwins
était engagé dans une discussion fort animée
sur le bruit qui se répandait que le premier
magistrat voulait changer la toge consulaire
contre le manteau impérial : il blâmait ce
projet avec vivacité, et le repoussait comme
contraire, aux intérêts du pays et de celui qui
le gouvernait, comme une cause de ruine et
CONTES HISTORIQUES. 11
de destruction. Au moment où il s'exprimait
avec le plus de feu, parurent la mère et la
fille; à la vue de celle-ci, il reste tout interdit;
il éprouve une émotion inconnue, ses yeux
ne quittent Sophie que pour chercher ceux
de la comtesse ; mais elle évitait soigneusement
ses regards. Madame de Camarina ne vit point
sans plaisir l'effet qu'avait produit sur M. Del-
wins les charmes de Sophie qui remonta bien-
tôt dans son appartement avec sa mère. M. Del-
wins attend que la comtesse soit seule, et lui dit
alors , avec un son de voix altéré : « Ah ! ma-
dame , que je suis malheureux si cette jeune
personne n'est pas connue de vous particuliè-
rement , et assez pour qu'il vous soit possible
de contribuer à mon bonheur. » Madame de
Camarina voulut le plaisanter, mais quand
elle vit sur sa figure une profonde impres-
sion de tristesse, elle s'arrêta, le remit au
lendemain pour s'expliquer et le congédia.
La comtesse avait l'imagination très-ro-
manesque ; elle voulait connaître l'impression
que produiraient l'un sur l'autre sa soeur
et M. Delwins. Elle avait prévenu Sophie
que parmi les jeunes gens qu'elle trouverait
chez elle, dans la soirée, elle en verrait un-
12 CONTES HISTORIQUES.
qu'elle serait fort aise d'avoir pour beau-frère ;
mais elle l'assurait en même temps qu'elle
n'influencerait son choix en aucune manière,
et qu'elle attachait trop de prix à l'indépen-
dance pour contrarier la sienne. Du reste,
elle avait agi loyalement dans le choix des
jeunes gens invités pour la soirée. Elle avait
réuni ceux qui étaient le plus remarqués
dans les cercles, et quelques autres qui à ses
yeux méritaient autant de l'être. A la tête
de ces derniers était M. Delwins, peu connu,
parce qu'il venait rarement à Paris.
Sophie avait produit à peu près le même
effet sur tous les jeunes gens. Elle vit à peine
que, de la part de M. Delwins, il y avait plus
que de la curiosité: elle le vit cependant,
car rien n'échappe aux femmes quand leur
attention est éveillée. La confidence de
sa soeur l'avait rendue sérieuse. Elle crai-
gnait de donner la préférence à tout autre
qu'à l'objet du choix de la comtesse ; cette
crainte la domina au point de la faire tenir
sur la plus grande réserve.
Le lendemain, elle fit à la comtesse l'aveu
de la situation gênante dans laquelle elle s'é-
tait trouvée : elle la pria de mettre un terme
CONTES HISTORIQUES. 13
à ses perplexités, ajoutant qu'elle s'en rap-
portait , pour le choix d'un époux , à la
tendresse et à l'expérience d'une soeur. Elle
finit par avouer avec naïveté qu'elle avait été
touchée, de l'embarras de M. Delwins, et
que s'il n'était pas celui qu'on lui destinait,
elle souhaitait qu'il ne reparût plus.
M. Delwins revint dans la matinée, acca-
bla de questions la comtesse, et la supplia
de lui dire s'il lui serait permis d'adresser
ses voeux à cette belle inconnue, et surtout
s'il ne lui répugnait point de plaider sa cause.
Ayant coutume de traiter les affaires avec pré-
cision et franchise, il ajouta des détails sur sa
fortune, qui était assez considérable pour n'en
point exiger. Il finit par déclarer qu'il allait
repartir pour Bruxelles s'il ne devait con-
server aucune espérance. Pour toute réponse,
la comtesse le pria de venir dîner avec elle,
promettant de ne pas le laisser plus long-
temps dans l'incertitude.
La comtesse avait invité quelques per-
sonnes, ne voulant point que cette entre-
vue se fît en trop petit comité. Quand on se
mit à table, sa soeur n'était point encore des-
cendue de son appartement ; elle vint prendre
14 CONTES HISTORIQUES.
le couvert vacant lorsque tout le monde fut
placé: c'était à la gauche de la maîtresse de la
maison, qui avait mis à sa droite M. Delwins.
Ce ne fut pas sans une grande surprise que
celui-ci reconnut dans la soeur de madame de
Camarina la jeune personne qui lui avait fait
la veille une si vive impression. Je me flatte,
lui dit la comtesse, que la réponse que je
vous devais est maintenant intelligible. Et met
le comble à mon bonheur, répliqua Delwins.
Soulagé d'un grand poids, et rempli d'espoir
et de joie , il prit part à la conversation et
parut fort aimable à tous les convives, et plus
à Sophie qu'à tout autre.
La comtesse avait pour principe de brus-
quer un dénouement quand l'événement était
certain. Après les délais rigoureusement né-
cessaires , pendant lesquels elle s'assura que
M. Delwins et sa soeur possédaient tout ce
qui doit rendre heureux dans ce monde ,
s'il était possible de l'être, elle hâta le ma-
riage. Il eut lieu sans aucune solennité. Tous
les trois pensaient qu'on ne saurait mettre
trop de recueillement à un acte de cette
importance , et regardaient toute distraction
comme un symptôme fâcheux. Il n'y eut que
CONTES HISTORIQUES. 15
la famille, c'est-à-dire madame de Saint-Just,
sa fille, et son fils, officier d'artillerie, qui,
blessé grièvement au siége de Gênes, était
venu achever sa convalescence chez madame
de Camarina. Il fut l'un des témoins du
mariage, et quoiqu'il ne doive reparaître
qu'une fois dans cette histoire, il est néces-
saire d'en dire un mot, parcequ'il devint, la
cause involontaire d'un événement funeste
dont il sera question. Charles de Saint-Just
avait vingt-huit ans, une physionomie agréa-
ble, et quelque ressemblance avec Sophie.
Bon militaire, il aimait son métier, et soupi-
rait après le moment où il pourrait rejoindre
son corps, ce qu'il fit six mois après le mariage
de sa cousine. Madame de Camarina se rap-
pelait le faste avec lequel on l'avait menée à
l'autel, pour épouser un homme qu'elle n'ai-
mait point : elle fit un triste retour sur elle-
même, et ne se sentant pas le courage d'être
témoin d'un bonheur qu'elle méritait de
goûter, elle exigea que les deux amants se re-
tirassent pendant huit jours dans une belle
maison de campagne, voisine de Paris, dont
elle leur avait fait présent.
Le troisième jour elle alla les y voir avec
16 CONTES HISTORIQUES.
sa mère. La santé de celle-ci était depuis long-
temps altérée, et les médecins avaient décidé
que les eaux de Bagnères pouvaient seules la
rétablir. La comtesse, prompte à prendre un
parti, fit les préparatifs nécessaires pour me-
ner sa mère aux eaux d'une manière commode;
et la veille du jour même où M. et madame
Delwins devaient revenir, elle se mit en route.
Comme ils n'étaient point prévenus, ils éprou-
vèrent, en ne trouvant plus leur soeur, une
surprise mêlée d'inquiétude. Ils ne pouvaient
s'expliquer ce départ mystérieux et précipité,
et se livraient à mille conjectures, sans pou-
voir s'arrêter à aucune. La lettre suivante les
fit cesser.
« Vous m'aimez tous les deux, je n'en doute
pas, et mon absence vous causera quelque
chagrin. Elle a plusieurs causes, dont la pre-
mière est la santé de notre mère. La seconde
vous concerne. Il n'y a point de bonheur sans
mélange, et je serais effrayée du vôtre, si je ne
savais que vous me désirez près de vous, et si
je n'étais sûre qu'en ne m'y voyant pas, vous
éprouverez quelque regret. D'ailleurs on a be-
soin d'être seuls dans les premiers mois d'une
union aussi bien assortie que la vôtre. Goû-
CONTES HISTORIQUES. 17
tez-en tous les charmes : songez que c'est
dans ce moment qu'il faut en assurer la du-
rée, et que tout dépend des commencements.
Etudiez-vous bien tous les deux; que votre
confiance mutuelle soit sans bornes, comme
l'est à présent votre amour. Mieux vaut une
confidence pénible qu'une réserve coupable.
Du premier secret que l'un de vous aura pour
l'autre datera le malheur de tous les deux.
Adieu, soeur aussi chérie qu'une fille peut
l'être de sa mère ; adieu, vous à qui j'ai con-
fié sa destinée. Vous devez me dédommager
de la mienne, et vous seuls pouvez mainte-
nant l'embellir. »
Cette lettre produisit l'effet qu'en attendait
la comtesse. Dans la suivante, elle les priait
de continuer à voir du monde, afin de l'aider
dans l'exécution du projet qu'elle avait de se
faire une société sûre, choisie, et d'un com-
merce agréable. « C'est, disait-elle, c'est, après
la bienfaisance, la plus douce des distractions
pour les riches. Ils ont, comme tous les autres
hommes, le problème le moins facile à ré-
soudre : l'emploi du temps. Il est de toute jus-
tice que ce problème ait pour eux plus de dif-
ficulté, malgré toutes les idées contraires. »
18 CONTES HISTORIQUES.
Ils aimaient trop la comtesse pour ne pas
faire ponctuellement ce qu'elle désirait. Ils
entretinrent donc avec soin toutes ses rela-
tions , non sans en éprouver souvent de l'en-
nui; mais l'idée de plaire à leur bienfaitrice leur
donnait du courage. Madame de Camarina pré-
voyait le résultat de leur complaisance pour
elle. Il entrait dans ses vues, puisque ce qu'elle
craignait le plus pour leur bonheur, c'était le
repos et la satiété.
La mère de madame de Camarina, loin de
se rétablir aux eaux, y termina sa carrière.
C'était une femme d'un esprit médiocre ?
sans caractère, et qui avait sacrifié sa fille à
son ambition. Les regrets de la comtesse n'en
furent pas moins sincères. Elle profita de
sa présence dans lé midi pour visiter une terre
considérable, négligée depuis long-temps,
et dont elle devenait propriétaire, ainsi que
sa soeur. Après avoir pris les arrangements né-
cessaires, elle revint à Paris. Elle y put jouir
de son ouvrage. Elle sentit, dans les soins
touchants que prirent d'elle M. et madame
Delwins, qu'elle était autant aimée qu'elle mé-
ritait de l'être.
On était au milieu de l'automne. M. Delwins,
CONTES HISTORIQUES. 19
qui s'était retiré du service après le traité d'A-
miens , avait besoin de se rendre à Bruxelles
pour terminer ses affaires. La grossesse de sa
femme lui faisait ajourner ce voyage depuis
quelque temps. L'arrivée de sa belle-soeur lui
permit de l'entreprendre. Pendant son ab-
sence madame de Camarina chercha, de son
consentement, une terre qui fût située dans
un rayon de vingt à trente lieues de Paris, et
dont l'exploitation exigeât souvent la présence
du maître. Elle trouva celle de Beauregard,
inhabitée depuis long-temps, parce que plu-
sieurs héritiers se la disputaient. La comtesse
en fit l'acquisition pour M. Delwins. Elle
voulait qu'il eût de l'occupation. Le château
était gothique, d'une si singulière construc-
tion qu'on ne pouvait l'habiter ni le rendre
habitable, à moins de le rebâtir. C'était
de vastes pièces d'une élévation prodigieuse et
dont les murs, couverts de vieilles tapisseries,
avaient pour ornement des portraits de fa-
mille , entremêlés de portraits des ministres du
temps , et d'autres personnages revêtus de
quelques dignités. Desbois dévastés, des terres
en friches, des landes, des fermes en ruines ;
telle était la terre de Beauregard. Tout était
20 CONTES HISTORIQUES.
à refaire, et madame de Camarina ne pouvait
mieux choisir pour arriver à son but. Du reste,
le prix de cette terre étant en raison de son
produit, elle pouvait être une excellente acqui-
sition , pour peu qu'on voulût y faire une par-
tie des améliorations dont elle était suscep-
tible.
CONTES HISTORIQUES. 2 1
CHAPITRE II.
UNE FEMME ENVIEUSE ET MÉCHANTE.
UN MARI JALOUX.
M. Delwins, sa femme et la comtesse pos-
sédaient une fortune considérable ; ils vou-
laient en jouir, et surtout en faire jouir.
Remarquant que les gens les plus riches
sont, eh général, les moins heureux, ils
étudièrent avec soin les causes qui les em-
pêchent de l'être, afin de les éviter. Ils virent
chez les uns le dégoût, chez les autres, des
désirs insatiables que la fortune ne peut
satisfaire; dans ceux-ci, l'amour du pouvoir
qu'elle ne donne pas toujours; dans ceux-là,
un état de santé contre lequel elle ne peut
rien : dans tous, ou presque tous, l'ennui,
maladie mortelle qui venge tous ceux que cette
fortune aveugle oublie dans la répartition de
ses faveurs ; quelques-uns, mais en très-petit
nombre, échappés à ces causes, avaient leur
22 CONTES HISTORIQUES.
existence désenchantée par la perte d'un en-
fant ou d'un objet chéri. Personne enfin n'é-
tait content de son sort dans cette classe en-
viée où tout abonde, où les désirs semblent
devoir être aussitôt satisfaits que formés.
Dans leurs observations sur les scènes va-
riées que leur offrait le monde, les deux soeurs
et M. Delwins virent avec une sorte d'effroi
combien ils avaient d'écueils à fuir; et, d'un
mouvement spontané, ils appelèrent à leur se-
cours la bienfaisance.
Le spectacle de l'intérieur de cette famille
prouvera qu'il est un certain bonheur qu'il
faut toujours poursuivre, fût-il chimérique.
L'espérance, le désir, l'intention procurent,
chemin faisant, de vraies jouissances , et l'on
arrive au bout de sa carrière, en croyant tou-
cher au but proposé.
Je suis forcé de glisser rapidement, sur les
temps qui précédèrent l'époque où je fis par-
tie de cette société. Avant d'être ce qu'elle était
lorsque j'y fus admis, elle avait payé le tribut
commun à l'envie, à la jalousie : exposée aux
conjectures malveillantes, aux caquets, aux
réticences malicieuses, elle avait changé de
face plusieurs fois, et subi des révolutions
CONTES HISTORIQUES. 23
singulières. On en avait profité pour se garan-
tir de leur retour. Une des premières causes
était la facilité avec laquelle on y admettait
d'abord, et qui était nécessaire pour obtenir
le résultat désiré ; c'est-à-dire une société d'é-
lite , où l'échange des pensées ne fût accom-
pagné ni d'inquiétude, ni de crainte. La
police avait su ce qui se passait dans les pre-
mières assemblées, presque sans le vouloir.
Elle n'avait pas eu besoin de s'en mêler ; mais
il n'en fut pas ainsi quand ces assemblées de-
vinrent moins nombreuses et plus régulières.
Elles éveillèrent l'attention. Ne pouvant les
dissoudre légalement, on. y parvint par des
voies obliques. Au moyen de son action occulte
et mystérieuse, la police sema des défiances
au sein de cette société, puis le trouble, et par-
vint à la dissoudre. Elle fut tour-à-tour dis-
persée et formée de nouveau à différents in-
tervalles. Elle finit par être établie sur des bases
inébranlables, parce que les membres qui la
composaient étaient sortis purs des épreuves
auxquelles les diverses circonstances les avaient
soumis.
Un autre élément de désordre y avait existe
dès le principe. Madame de Saint-Just était
24 CONTES HISTORIQUES.
venue, comme nous l'avons dit, à la prière de
madame de Camarina, s'établir chez elle avec
sa fille. Celle-ci, élevée avec sa cousine qui
n'avait aucune raison de se méfier d'elle,
gagna facilement sa confiance et celle de So-
phie par la suite. Hortense de Saint-Just
n'avait pas été aussi favorablement traitée
de la nature que les deux soeurs, et ne pos-
sédait ni leurs attraits, ni même aucune de
leurs bonnes qualités. Naturellement jalouse,
elle enviait tout et ne croyait jamais au bien.
Ses yeux découvraient en vous la plus petite
tache, n'apercevaient que cette tache, s'y
arrêtaient, ou si l'usage la forçait à les en dé-
tourner, elle les y ramenait par la force de
cette malheureuse disposition qui ne fait voir
que le mal.
Le spectacle du bonheur dont jouissait
Sophie la fit frémir. Elle jura de le troubler.
«La jalousie, se dit-elle, est inséparable de
l'amour; elle doit donc exister dans le coeur
de M. Delwins ; elle sommeille, réveillons-la. »
Elle caresse cette idée , elle y pense le jour,
ses rêves en sont agités. Il s'y mêlait un peu
de vengeance, car elle avait eu quelques pré-
tentions sur M. Delwins. La promptitude avec
CONTES HISTORIQUES. 25
laquelle le mariage s'était fait avait excité sa
surprise et son dépit.
Pour bien comprendre ce qui va suivre, il
est nécessaire d'entrer dans quelques détails
minutieux; ils feront voir que l'événement le
plus terrible peut dépendre de la plus légère
cause.
Lorsque la comtesse se fut déterminée à de-
meurer à Paris, elle acheta, dans la rue de
Lille, un hôtel commode, spacieux, séparé du
quai par un jardin. L'appartement que choi-
sirent M. Delwins et sa femme avait une
sortie sur un escalier dérobé, fait pour le ser-
vice de la maison. On hésita, pendant quelque
temps, à en condamner la porte. Elle offrait
quelques avantages : on pouvait s'échapper ou
rentrer incognito : on communiquait, par le
moyen de cette porte, à l'appartement du se-
cond étage, sans parcourir toutes les pièces
du premier pour revenir à l'escalier princi-
pal. Cet appartement n'était point ordinaire-
ment habité : il ne l'avait été que par Charles
de Saint-Just, pendant son séjour chez sa cou-
sine. On voit qu'en conservant la porte, la
communication était facile et prompte. Au lieu
de la murer, Sophie voulut en faire une ar-
3
26 CONTES HISTORIQUES.
moire. En conséquence on se décida à con-
damner la porte extérieure, sur laquelle on
colla ensuite du papier des deux côtés. Comme
on faisait cette opération,M. Delwins et son
oncle, voyant que laporte ne joignait pas bien,
y voulurent mettre du papier. Ils avaient par
hasard un vieux moniteur du 20 germinal
an VII, qu'ils plièrent et mirent entre le mur
et la porte, après avoir lu un article qu'ils
remarquèrent et qui les fit hésiter un mo-
ment à sacrifier cette feuille. On est saisi d'ef-
froi quand on songe que la destinée d'une
famille, de deux femmes charmantes et d'un ga-
lant homme, a dépendu d'une bande de papier,
oubliée pendant sept ans, dont la destruction
tenait au moindre des accidents, tandis que
sa conservation demandait un concours de
circonstances dont la réunion était presque
miraculeuse !
J'ignore les motifs qui firent vendre cet
hôtel à la fin de la quatrième année, pour en
1 Cette lettre, qui depuis a fait du bruit, a été réimpri-
mée. M. Rousseau; qui en est l'auteur, publiait en même
temps diverses pièces « qui sont citées quelquefois par des
« historiens, mais horribles; on ne peut guère dire autrement
« aujourd'hui. » C'est ainsi que s'exprime un juge équitable,
instruit et spirituel. Voyez Biog. univ.,tom. XXXIX, pag. 158,
art. J. J. Rousseau.
CONTES HISTORIQUES. 27
prendre un autre, situé dans la même rue.
Ce fut sur la connaissance du local et du sé-
jour de son frère chez madame de Camarina,
qu'Hortense de Saint-Just établit son infame
projet. Sophie et sa soeur avaient prodigué
tous leurs soins à Charles. Sa blessure hono-
rable leur inspirait l'intérêt et la pitié. Elles
s'observèrent d'autant moins dans les mar-
ques qu'elles lui en donnèrent, qu'il ne pou-
vait faire naître des sentiments d'une autre
nature. Sans usage, sans esprit, d'une vanité
choquante, il n'avait d'autre mérite que celui
de la bravoure, mérite si vulgaire de nos
jours. Aussi les deux soeurs, loin d'être affli-
gées de son départ, le hâtaient plutôt de
leurs voeux. Charles aimait les champs de ba-
taille ; et, à cette époque, son goût pouvait être
aisément satisfait. Il se mit donc en route
dès que ses blessures le lui permirent.
Vers la fin de la première année de son
mariage, M. Delwins devint père d'une fille
qui reçut le prénom de Flavie ; c'était celui de
la comtesse. L'année suivante Sophie fit une
fausse couche. La troisième année elle mit
au monde une fille qui mourut en naissant.
M. Delwins désirait un garçon : il se consola
28 CONTES HISTORIQUES.
facilement de cette perte et ne s'occupa que
de sa femme dont la santé lui inspirait des in-
quiétudes. Pendant sa convalescence on ne
reçut que la famille et les amis intimes. Hor-
tense venait tous les jours; et comme elle se
montrait d'autant plus constante dans ses ca-
resses qu'elles étaient fausses, on avait de
l'amitié pour elle; madame de Camarina,
moins que sa soeur et son beau-frère, parce
qu'elle avait plus de tact et d'expérience. Elle
sentait, sans savoir pourquoi, de l'éloignement
pour Hortense. Mais comme elle craignait
d'être injuste, et qu'au fait rien ne motivait
cet éloignement, elle prenait soin de le cacher.
Elle avait pour système d'écouter ces sortes
d'avertissements dont on ne saurait se rendre
compte; et comme, plus d'une fois, elle s'en
était bien trouvée, elle pensait qu'il valait
mieux prendre une précaution inutile ou
superflue contre un péril imaginaire, que
d'être sans défense contre un danger réel.
Elle ne repoussait point les avances de sa
cousine, mais comme elle était franche, elle
restait froide à toutes ses démonstrations.
Une des premières soirées d'hiver où toute
la famille, y compris Hortense, causait au
CONTES HISTORIQUES. 29
coin du feu, l'on apporte une lettre adressée
à M. Delwins. Elle venait par la petite poste :
l'écriture en est inconnue. Il fait sauter le ca-
chet, cherche la signature, n'en trouve point,
lit rapidement la lettre et la jette avec mé-
pris sur une petite table à côté de laquelle
travaillait madame de Camarina qui, après
avoir d'un regard consulté son beau-frère,
prend la lettre à son tour, et la lit. Elle s'en
repentit à l'instant, parce qu'il était difficile
d'en taire le contenu à Sophie. Mais on en avait
remis une à celle - ci, également anonyme.
Après l'avoir lue elle la donne à son mari. Alors
M. Delwins reprend celle qui lui était adressée,
et la remet à sa femme. Dans ces deux lettres
on excitait la jalousie de l'un des deux époux
contre l'autre. A Sophie, on disait qu'elle ne
possédait plus le coeur de son mari; à M. Del-
wins, qu'il avait eu un rival et qu'il n'était pas
le père de sa fille. Sophie et la comtesse jeté-
rent spontanément les lettres au feu. M. Del-
wins fit un mouvement pour retirer la sienne,
mais il s'arrêta, peut-être par respect humain.
Chacun exprima son indignation. Il n'est pas
besoin de dire qu'Hortense fit sentir la sienne
avec le plus d'énergie.
30 CONTES HISTORIQUES.
Elle ne vit pas, sans joie les deux lettres
consumées. L'idée d'en confronter l'écriture
vint quand il n'était plus temps. Hortense
examinait avec beaucoup d'attention l'effet
que produisait chaque lettre sur la personne
à qui elle était adressée. Elle ne put se mé-
prendre sur celui qu'éprouvait Sophie ; c'était
le mépris le plus absolu et l'indifférence la
plus complète. Mais M. Delwins avait rougi
sensiblement à la lecture de sa lettre. Avec
l'intention de l'observer, on aurait vu qu'il
faisait un effort pour dissimuler son agitation.
Hortense vit avec joie qu'il était vulnérable
et se consola de son peu de succès, se pro-
mettant de mieux prendre ses mesures, et se
contentant d'une victime, sachant bien qu'une
seule en ferait deux.
Quelque temps après elle fit écrire une
seconde lettre à M. Delwins, calculant l'heure
à laquelle elle lui serait probablement remise
sans témoins. Elle passa la journée chez lui.
Elle vit qu'il n'était point question du contenu
de cette lettre. Elle en conclut ou que son
parent ne l'avait communiquée à personne ,
ou qu'on lui en faisait un mystère. Pour
éclaircir le fait elle en fit arriver une troisième
CONTES HISTORIQUES. 31
à l'heure où l'on était réuni. M. Delwins la
prit, et, y jetant un coup-d'oeil, la mit rapide-
ment dans sa poche, en disant que cette lettre
était de son fermier de Beauregard. Hortense
triompha à ce mensonge connu d'elle seule.
Dans ces deux lettres on revenait à la charge
sur la conduite de Sophie. On donnait des
détails d'une exactitude accablante sur l'ap-
partement et la porte dont nous avons parlé.
La coupable Hortense exposait son frère aux
soupçons de la jalousie. Cette horrible passion
raviva dans l'esprit de M. Delwins le souvenir
de toutes les circonstances du séjour de Char-
les , en les lui faisant interpréter d'une manière
aussi odieuse qu'injuste pour Sophie. Tour-à-
tour attiré, repoussé par sa fille, suivant qu'il
la croyait de lui ou de Charles, il revenait
toujours à des sentiments tendres que le doute
empoisonnait aussitôt. Ce doute cruel prit le
dessus, domina toute autre idée et fit le tour-
ment de M. Delwins.
Dès cemoment,son coeur fut en proie à la plus
horrible de toutes les passions. Un ver rongeur
le déchirait ; alors une sueur froide ruisselait de
tous ses pores ; ses cheveux se dressaient sur
sa tête ; son oeil, naturellement doux, deve-
32 CONTES HISTORIQUES.
nait hagard, étincelant ; sa poitrine se soule-
vait ; des soupirs convulsifs s'en échappaient ;
il prononçait quelques sons inarticulés, restait
immobile, ou se promenait à grands pas. La
crise se terminait par un torrent de larmes.
Alors, entièrement soulagé, il revenait à
lui-même, à la douceur, à la bonté naturelle
de son caractère. Mais quand les larmes n'a-
vaient pas coulé, il restait long-temps sombre,
triste, et ne prenait part à rien de ce qui
se passait autour de lui. Si son oncle, ( celui
à qui il avait tant d'obligation, et de qui je
tiens ces détails ) le surprenait dans ces mo-
ments, il fuyait, et, d'un ton imposant, lui
défendait de le suivre. Un jour il provoque
sa confiance, il le presse au nom de leur an-
cienne amitié. «Je n'ai, lui répondit Delwins,
que ce secret pour vous ; mais vous ne le con-
naîtrez jamais.» L'air qui accompagnait ces pa-
roles, la sécheresse, le regard, l'accent, tout
imposait silence ; l'oncle se tut en soupirant :
il plaignit Delwins d'avoir un secret qu'il était
condamné à garder et qui faisait son supplice.
Aurait-il donc commis quelque crime ? se disait-
il, épouvanté. Hélas! il était tourmenté par la
plus horrible des passions. Elle empoisonnait
CONTES HISTORIQUES. 33
son existence, elle troublait sa raison, et quand
celle-ci reprenait son empire, un sentiment de
honte s'emparait de lui et le mettait mal à l'aise
avec lui-même. Il avait l'air coupable ; il l'était
sans avoir commis de crime.
C'est assez de peindre son état : il serait
trop pénible de parler de celui de Sophie et
de sa soeur, de leurs larmes, de leur douleur,
de leurs alarmes, ne pouvant s'expliquer la
situation de M. Delwins qui se disait malade,
cherchait la solitude et y trouvait toujours
un redoublement de son mal.
Les visites d'Hortense devinrent plus rares.
Son rôle était embarrassant. Il y avait quelque
chose de contraint et de grimacé dans la part
qu'elle feignait de prendre aux chagrins de
la famille. Il est difficile de paraître triste
quand on triomphe. Madame de Camarina
fit une partie de ces remarques; mais comme
elle ignorait entièrement la cause du mal de
son beau-frère, elle ne pouvait tirer aucune
lumière de ces observations fugitives.
L'altération de la santé de M. Delwins fut
bientôt visible. Pâle, défait, agité, privé de
sommeil, il était étranger à tout :le repos et le
mouvement lui étaient également odieux, et les
34 CONTES HISTORIQUES.
efforts que la honte lui faisait faire pour ca-
cher son mal, n'aboutissaient qu'à l'augmenter.
Ce fut ainsi que, pendant cinq ou six mois,
il dévora son noir chagrin et sa jalousie. Une
dernière lettre y vint mettre le comble. On
lui disait qu'il fallait qu'il fût bien aveugle,
s'il n'apercevait pas, entre sa fille et Saint-
Just, une ressemblance qui devait l'éclairer.
Le malheureux en convint avec lui-même.
Comme cette ressemblance existait entre Saint-
Just et Sophie, il n'était pas étonnant qu'elle
se retrouvât encore dans Flavie. Mais elle
était affaiblie au point qu'on ne l'apercevait
qu'avec l'intention de l'y voir.
Un jour, on entre dans l'appartement de
M. Delwins, à l'heure où l'on avait cou-
tume de l'éveiller. On ne l'y trouve pas. Son
lit n'était point défait. Deux bougies allumées
et plusieurs lettres laissées sur son bureau,
faisaient voir qu'il avait passé la nuit à écrire.
L'une de ces lettres était adressée à madame de
Camarina, l'autre à Sophie,une troisième au
banquier de la maison. Sur un paquet cacheté
se lisaient ces mots : Mon testament ; je désire
qu'il ne soit ouvert que dans un mois.
On prévient la comtesse de la disparition
CONTES HISTORIQUES. 35
de M. Delwins. Elle est saisie d'effroi : la régu-
larité de la conduite de son beau-frère ne
permettait de faire aucune conjecture défa-
vorable. Elle ouvre la lettre. Les larmes ré-
pandues en l'écrivant la rendaient presque
illisible, " Je pars, lui disait son infortuné
beau-frère, peut-être ne nous reverrons nous
plus. Sophie! son bonheur, le vôtre, tout
notre avenir sont attachés à ma fuite : je n'ai
pas dû hésiter. Il fallait, pour prendre un
autre parti, une fermeté de caractère que je
n'ai point; une confiance que je n'ai plus...
Cruelle Sophie! je n'étais capable que d'un
grand sacrifice; je le fais. Adieu; un mot de
plus, et je m'attendrirais »
La comtesse se lève à la hâte; prend les
lettres et le paquet, les met sous clef, défend
de rien dire à sa soeur, et passe dans l'appar-
tement de M. Dulude. Surprise d'en trouver
la porte ouverte, elle entre : il était sorti. Elle
suppose qu'il accompagne son neveu. Cette
idée calme un moment son agitation. Elle est
bientôt tirée de son erreur par un billet à son
adresse qu'elle aperçoit sur la cheminée. Elle
y lit ce qui suit : « Mon valet de chambre, in-
struit par celui de M. Delwins, m'a prévenu
36 CONTES HISTORIQUES.
au milieu de la nuit qu'il se préparait quelque
chose d'extraordinaire, je me suis tenu sur
mes gardes. Je veille. Il serait inutile de vous
recommander de n'avoir pas d'inquiétudes;
mais elles ne troubleront pas votre raison, je
l'espère, vous qui avez fait tant de fois preuve
de courage. Je crains pour la trop sensible
Sophie.... Mon neveu part, je le suis, adieu :
je vous écrirai. »
Il était en effet sur les traces de M. Delwins
sorti de l'hôtel à pied, accompagné de son
valet de chambre. Ne voulant point en être
aperçu, M. Dulude se tenait à quelque dis-
tance, suivi du sien. Il vit son neveu s'arrêter
dans la rue de l'Université, monter dans une
voiture qu'il reconnut pour être de la maison.
Il entend donner l'ordre de prendre par
la barrière de Fontainebleau. Il rentre en
toute hâte, prend l'argent nécessaire pour
un voyage ; se rend à la poste, y lève toutes
les difficultés qu'on lui fait d'abord, monte
dans une chaise, et bientôt est sur la même
route que M. Delwins.
Le jour commençait à poindre, et dans
quelques minutes il fut possible de distin-
guer tous les objets. Le postillon bien payé
CONTES HISTORIQUES. 37
d'avance fait voler ses chevaux. Tout-à-coup
on lui crie de ralentir sa marche. M. Dulude
avait aperçu la voiture de M. Delwins. Il ne
voulait ni la devancer ni la suivre de trop
près.
A la Cour de France, M. Delwins prend des
chevaux de poste et renvoie les siens. M. Du-
lude interroge le cocher qui ne peut lui don-
ner aucun éclaircissement. Tout ce qu'il peut
dire, c'est que d'après l'ordre de son maître, il
l'avait attendu pendant la nuit dans la rue
de l'Université près celle des Saints-Pères.
Après avoir payé son postillon, M. Dulude
donne ses instructions au nouveau. C'était
de suivre la voiture qui venait de partir, de
manière à éviter la présence des voyageurs
qui s'y trouvaient, sans cependant les perdre
de vue. On prit M. Dulude pour un inspecteur
de police chargé de surveiller un personnage
d'importance. Cette erreur lui fut utile, parce
qu'on était au fait de pareilles expéditions.
On le trouvait seulement plus généreux que
ses prétendus confrères.
M. Delwins s'arrête à Moret dans une au-
berge et fait remiser la voiture. Le postillon
de M. Dulude entre de lui-même, pendant
38 CONTES HISTORIQUES.
que son voyageur ne savait quel parti prendre,
dans une autre auberge située presque vis-à-
vis celle de M. Delwins. Ce fut alors que M. Du-
lude sut pour quel personnage on l'avait pris.
Le postillon, pour se faire valoir , lui dit qu'il
pouvait se confier au maître de la maison qui
lui donnerait main forte, s'il en était besoin, et
mettrait à sa disposition un agent plein d'in-
telligence. Après quelques explications, M. Du-
lude, fort content de cette erreur qui le secon-
dait dans l'exécution de son projet, résolut
d'en profiter. Bien sûr que son prisonnier ne
lui échappera point, il se repose un peu, et
met son valet de chambre en sentinelle.
Il ne se passa rien de nouveau jusqu'au len-
demain matin. Delwins reste enfermé dans sa
chambre et ne prend que peu de nourriture.
Aux tourments de son ame se joignait un nou-
veau supplice dont il n'avait point encore
l'idée, le remords! Sa femme, sa fille, la com-
tesse et M. Dulude ses bienfaiteurs se présen-
tent à son imagination. Il les abandonne, il les
plonge dans la douleur, et pour une cause
peut-être imaginaire! Ces réflexions l'acca-
blent. Il éprouve un moment de désespoir au-
quel le point d'honneur l'empêche de résister.

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin