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Contre un proverbe, par Mlle Thérèse Alphonse Karr

De
272 pages
P.-M. Laroche (Paris). 1865. In-18, IV-264 p..
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CONTRE
UN PROVERBE
PAR
Mlle Thérèse Alphonse Karr.
Chacun pour tous
Et Dieu pour soi.
PARIS
LEIPZIG
LIBRAIRIE DE P.-M. LAROCHE,
L. A. KITTLER, COMMISSIONNAIRE ,
Rue Bonaparte, 66.
Querstrasse, 34.
H, GASTERMAN
TOURNAI.
CONTRE
UN PROVERBE
CONTRE
UN PROVERBE
PAR
Mlle Thérèse Alphonse Karr.
Chacun pour tous
Et Dieu pour soi.
PARIS
LEIPZIG
LIBRAIRIE DE P.- M. LAROCHE ,
RUE BONAPARTE, 66.
L. A. K1TTLER, COMMISSIONNAIRE.
QUERSTRASSE. 34.
H. CASTERMAN
TOURNAI.
1885
TOUS DROITS RÉSERVÉS.
PRÉFACE.
Chacun pour soi et Dieu pour tous. — On le
devine aisément : c'est là proverbe en question.
Et pourquoi donc le détester si fort? pourquoi
s'engager dans une lutte contre lui? Car il n'y a pas
à s'y tromper : — Contre un proverbe!
Pourquoi le détester? parce que c'est le refrain
de l'égoïsme, et, qui pis est, de l'egoïsme qui pré-
tend se décerner un brevet de vertu.
Pourquoi le combattre? parce qu'il fait le malheur
de ceux qui ne sont pas aidés et de ceux qui n'aident
pas, de ceux à qui personne ne se dévoue et de ceux
qui ne se dévouent à personne.
—Tels et tels souffrent : que m'importe? moi
j'ai tout ce qu'il me faut. Qu'ils fassent comme moi !
qu'ils réussisent! Je jette leur douleur, importun
fardeau, sur les épaules de Celui qui est assez fort
II PREFACE.
pour soutenir, de deux de ses doigts, tous les mon-
des : Chacun pour soi et Dieu pour tous.
Voilà l'egoïsme de l'heureux ; mais il y a aussi
l'egoïsme du malheureux, et son langage commence
et conclut de la même façon :
— Tels et tels souffrent : que m'importe? n'ai-je
pas assez de ma* propre infortune! et y a-t-il quel-
qu'un qui puisse prétendre être aussi malheureux
que moi? Quand ils en seront où je suis, je leur per-
mettrai de se plaindre. En attendant, qu'ils se dé-
battent comme je me suis débattu moi-même ; qu'ils
en appellent à Dieu, s'ils croient encore qu'il les
écoute : Chacun pour soi et Dieu pour tous.
Et c'est ainsi que nous dénaturons toutes choses.
Et c'est ainsi que nous allons contre les desseins de
Dieu. Le bonheur, en remplissant notre coeur à pleins
bords, devrait lui rendre plus facile de verser de sa
surabondance sur autrui. Le malheur, en lui impri-
mant une blessure sanglante, devrait lui faire épan-
cher sa propre substance et son propre sang.
Et c'est ainsi qu'au jour solennel où nos yeux,
fermés à la lumière, du monde, s'ouvriront à la vraie
lumière, notre âme sera remplie d'une incomparable
amertume, à la vue de ce que nous aurons laissé
PRÉFACE. III
perdre de grâces : les unes, nous les aurons prises
pour des malédictions, et les autres pour des événe-
ments qui devaient réjouir la vie d'ici-bas, sans avoir
aucun retentissement dans les jours à venir.
Chacun pour soi : repoussons donc cette parole, et
substituons-lui cette autre, aussi généreuse que la
première est égoïste, aussi féconde que la première
est stérile : Chacun pour tous.
Mais ce n'est pas tout. Ce n'est pas ma seule raison
d'effacer la première moitié du proverbe. Et mainte-
nant, après avoir blâmé l'egoïsme, ne vais-je pas me
l'entendre reprocher à mon tour, quand j'aurai dit
que je rejette la première moitié pour avoir le droit
de ne pas accepter la seconde? Non, non, la part
qu'elle m'attribue ne me suffit pas : je suis plus
ambitieuse de mon Dieu.
Ah! sans doute, je veux bien qu'il soit pour tous!
je veux bien, et je le désire de toutes les forces dé
mon âme, que tous reçoivent ses grâces, que tous le
connaissent et l'aiment! mais je ne consens pas à ce
qu'il se tienne toujours dans cette généralité et dans
ce lointain. Qu'il en soit béni : chrétiens et catholi-
ques, nous avons le droit de vouloir de lui quelque
chose de plus intime, de plus particulier, de plus
IV PRÉFACE.
familier. Chacun de nous peut vouloir Dieu pour soi,
car chacun peut vivre avec Dieu dans une union aussi
constante et aussi étroite, que s'il n'y avait au monde
que Dieu et lui. Union dont l'expression la plus douce
et la plus parfaite se trouve dans cette parole que
Jésus-Christ adressait jadis à une admirable sainte :
« Occupe-toi de moi, je m'occuperai de toi. »
Donc, ces simples pages, divisées par les sujets,
unies par la pensée, ne chercheront pas autre chose :
démentir l'inique proverbe; justifier la correction
que nous avons, adoptée, et placée en tête du livre :
Chacun pour tous et Dieu pour soi.
Ce ne sera pas une démonstration que nous ten-
terons, ni même une preuve que nous apporterons à
chaque récit : c'est une impression générale que nous
voudrions voir ressortir de l'ensemble.
Trop heureuse mille fois, si jamais, en s'arrêtant
à quelqu'une de ces lignes, une âme, — la plus
petite, la plus humble, la plus déshéritée et la plus
souffrante de toutes, — entrevoyait tout-à-coup dans
le dévouement sa mission, dans l'amour divin, son
partage, et se disait, par un élan généreux : Moi
pour tous et Dieu pour moi !
CONTRE
UN PROVERBE
UNE VIE- SANS SOLEIL.
C'était bien dans un parterre sans soleil que s'épa-
nouissait une pâle fleur, la pauvre Berthe, dont nous
essayons de raconter l'histoire.
Pour se rendre compte de ce que sa situation pou-
vait être, il faut commencer par connaître sa famille.
Sa grand'mère avait été jadis une belle et fière
campagnarde, une riche héritière, l'orgueil du vil-
lage, recherchée par des meuniers, par des fermiers,
en un mot, par toutes les grandeurs rustiques du
pays. Mais parmi tous ces prétendants dont aucun ne
parvenait à obtenir une décision favorable, on avait
vu tout à coup se présenter le jeune Dorn, cultivateur
à belles manières ou plutôt théoricien en économie
rurale. Après avoir payé cher, dans différentes Fa-
cultés, un apprentissage que le succès n'avait point
couronné, il se décidait enfin à revenir tout simple-
C. UN PROV.
2 UNE VIE SANS SOLEIL.
ment à la terre, et se proposait d'acquérir des immeu-
bles dans le voisinage. Il était bel homme, il portait
une redingote à la polonaise, une grande barbe noire,
et avait des manières dégagées qui faisaient fortune
dans tous les cercles.
En recherchant Anne-Marie, il n'avait pas été
poussé uniquement par les motifs matériels ; la jolie
et fraîche jeune fille lui avait véritablement plu. La
pensée de l'emporter sur de nombreux compétiteurs
avait souri à son orgueil, et, en outre, il caressait le
plan idéal de la façonner à son gré. Ceci no paraissait
pas impossible : elle avait de l'intelligence et aimait
beaucoup, lui assurait-elle, « à lire dans les livres. »
Aussi, lorsque le mariage fut décidé, entreprit-il,
pendant les mois qui le précédèrent, de lui faire régu-
lièrement chaque soir la lecture de Schiller, sans se
préoccuper de ce qu'elle mettait tout juste la même
régularité à s'endormir.
Mais, une fois qu'elle fut sa femme, il commença
à remarquer qu'elle sommeillait fort mal à propos.
D'autre part, les volumes dont il lui confiait la lecture
à elle-même, pour le plus grand bien de son esprit,
pouvaient, une année durant, faire entre ses mains
de fréquents séjours, sans qu'elle eût un léger soupçon
de ce qu'ils contenaient.
Il renonça donc à ses tentatives de culture intellec-
tuelle et abandonna à sa femme la direction de la
ferme et du ménage. Elle se retrouva dans son élé-
ment, et ce fut un bien pour tous deux. L'intelligence
pratique de la femme faisait souvent tourner à bien
ce qu'aurait à peu près gâté la sagesse théorique du
mari, et si dans les réunions, qu'elle ne fréquentait
UNE VIE SANS SOLEIL. 3
guère du reste, il avait à couvrir les lacunes de son
éducation, souvent, par une intervention prudente,
elle le sauvait de la moquerie des domestiques, lors-
qu'il leur donnait quelque ordre étrange, — « dont
il avait, bien sûr, disait-elle, trouvé l'idée dans un
livre. »
Quand il respirait les premiers parfums du prin-
temps, et qu'il allait chercher son Uhland et son
Kôrner pour s'enivrer des chants printaniers, elle
pensait à étaler les engrais. Lui venait-il l'idée de
surveiller les travailleurs, il prenait sa guitare pour
se récréer en route, et lorsqu'il entrait ainsi, en trou-
badour, dans la prairie, il trouvait sa femme, la robe
retroussée, se tenant au milieu des gens et travaillant,
non comme une bergère d'idylle, mais comme la meil-
leure servante.
Au reste, elle respectait son instruction, et lui son
intelligence pratique ; réciproquement, ils se cédaient
et se laissaient faire; et ainsi se formait un ménage
pacifique, comme il y en a beaucoup, un de ces mé-
nages où chacun suit sa propre voie, mais où une
entente plus profonde est impossible. La seule force
unitive qui aplanit les degrés d'éducation les plus
divers, une foi commune, manquait à ce mariage :
elle n'avait pas la croyance instruite des anciens
jours, et lui s'était fait à sa guise une sorte de com-
mode religion d'étudiant. De cette union naquirent
un fils qui mourut de bonne heure, et une fille dont
nous avons à nous occuper comme devant être la mère
de Berthe.
Dorn, qui, malgré la légèreté de son caractère,
ressentait quelquefois cependant avec, douleur les
4 UNE VIE SANS SOLEIL.
vides de son ménage, voulut procurer à sa fille ce
dont il regrettait l'absence chez sa femme : aucune
dépense ne fut épargnée pour élever Caroline. Sitôt
qu'elle put apprendre à lire, il fallut installer une
gouvernante française dans la maison. Rien ne pou-
vait être plus incommode pour la mère que d'avoir là
une personne à qui elle ne pouvait faire entendre une
syllabe, si haut qu'elle la lui criât. Elle finit par la
laisser aller à son gré, et l'enfant forma bientôt avec
sa bonne un petit Etat à' part dans la maison : le
père y était bien encore admis; mais tous les liens
qui rattachent une mère et une fille se rompaient par
degrés. Pour ses devoirs, pour ses intérêts, Caroline
resta, dès sa plus tendre jeunesse, comme une étran-
gère au milieu des siens. Il en fut de même de ses
plaisirs. La gouvernante ne comprenait pas qu'elle
devait la garder accessible aux simples jouissances
de la vie champêtre ; toutes les fois qu'il était possi-
ble, on la conduisait à la ville, au théâtre, au concert.
Lorsque, à dix-sept ans, elle revint de la pension
française où son éducation avait été achevée, la bonne
mère dut souvent se demander si, en vérité, c'était
bien là son enfant. Caroline, de son côté, mettait la
plus grande condescendance à reconnaître qu'elle
pouvait avoir une telle mère.
Dans les pièces du bas de la maison, madame Dorn
travaillait à la sueur de son front, préparait le repas
des journaliers, faisait la besogne des servantes
tandis qu'elles étaient aux champs; mais à l'étage
supérieur était la chambre élégante où mademoiselle
passait son temps au milieu des livres, de la musi-
que, des broderies, jusqu'à ce que le calme de la
UNE VIE SANS SOLEIL. 5
maison champêtre fût interrompu par une visite de
la ville. Alors Anne-Marie recommençait à courir
pour la réception.
— N'est-ce pas, maman, tu vas tout de suite t'occu-
per du café? Tu le feras bien fort et sans chicorée.
— N'est-ce pas, maman, tu vas faire porter le goûter
sous le berceau et préparer tout de suite des tartines
beurrées? et tu avertiras Jean de revenir plus tôt des
champs pour reconduire les hôtes.
Ainsi demandait et ordonnait la jeune fille, sans se
douter qu'elle faisait une domestique de la mère
qu'elle aurait dû servir avec amour.
Caroline n'était pas précisément élevée dans de
mauvais principes. Elle n'avait pas le coeur méchant;
mais elle avait été accoutumée à être son propre
centre ; excepté ses heures d'étude, — qui se rappor-
taient encore à elle-même, — elle n'avait connu au-
cune nécessité, et les puissances de son âme n'avaient
été exercées ni à la gravité de l'accomplissement du
devoir, ni à l'amour qui se rend utile à autrui.
Sans pouvoir s'en rendre un compte exact, la mère
ressentait douloureusement cette situation. Jamais la
distance qui la séparait de son mari ne lui avait été
pénible comme cet abîme entre elle et son enfant.
Dans la silencieuse souffrance de coeur à laquelle nul
ne songeait et qu'elle ne pouvait exprimer à personne,
elle avait cherché la consolation près de Celui qui ne
fait pas de différence entre les degrés d'éducation,
qui manifeste souvent au simple ce qui reste caché
pour le savant et pour le sage, et elle avait trouvé ce
qu'elle cherchait.
C'était un nouveau lien qui aurait pu l'unir au coeur
6 UNE VIE SANS SOLEIL.
de sa fille; mais ce lien, elle ne savait comment l'at-
tacher. Si, de temps en temps, elle prenait son grand
courage pour faire une exhortation cordiale, Caroline
l'écoutait avec assez de patience et de tranquillité, et
sur son joli petit visage on pouvait lire très-nettement
la pensée : — Il faut la laisser parler.
La jeune fille restait donc comme un hôte du de-
hors dans la maison paternelle; et, de même que
tous les coeurs égoïstes, jamais elle n'était satisfaite,
quelques sacrifices qui lui fussent faits. L'économie
rurale lui était un objet d'horreur; une position
comme celle de sa mère lui semblait un demi-enfer,
car elle comprenait fort bien qu'une femme de cul-
tivateur ne devait pas précisément autant jouer la
dame que sa fille jouait la demoiselle. Aussi accepta-
t-elle avec plaisir la main de M. Sprosser, qui, après
une vie de garçon assez peu édifiante, condescendait
à contracter un mariage qui lui donnerait tout le con-
fort d'autrefois, et en plus une femme jeune et jolie.
Cet événement ne fit pas sentir à l'enfant le besoin
de s'appuyer sur le coeur de la mère. Celle-ci avait
bien été consultée, sans doute ; mais on avait attaché
peu d'importance à son jugement.
— C'est un homme de fort bonne mine, dit-elle, et
puis d'une taille si avantageuse ! Mais je ne l'ai jamais
vu à l'église. Sais-tu donc bien, Caroline, s'il t'aidera,
d'un coeur loyal, à chercher le chemin du ciel?
— La chose est assez claire, répliqua Caroline
avec une grande décision ; la piété ne se mesure pas
sur le nombre de fois que l'on va à l'église : il y a
une contemplation religieuse qui est bien au-dessus
de cela.
UNE VIE SANS SOLEIL. 7
— Mais il me semble, reprit la mère déjà un peu
intimidée, qu'un fonctionnaire devrait être exact à
l'église, ne serait-ce que pour le bon exemple.
— Ferdinand n'irait certainement pas par pure
condescendance! s'écria la jeune fille en s'emportant ;
ce ne serait qu'une profanation.
Anne-Marie ne savait pas ce que c'était que de la
condescendance ; elle préféra donc se taire. Bref, le
mariage fut résolu. M. Sprosser se montra tout à fait
charmant pour sa belle-mère, si charmant qu'elle en
concevait du dépit, ne pouvant s'expliquer pourquoi
elle ne trouvait jamais à lui adresser que des réponses
brèves et sèches. Il lui apporta pour la noce une robe
de soie de couleur, et Caroline lui fit elle-même un
bonnet de blonde : par là on était certainement quitte
de tous les devoirs envers la bonne femme, qui ne
s'accordait plus aucun repos et passait les jours et
les nuits à s'occuper du trousseau ; bien affligée, la
pauvre mère, lorsque les trésors longuement amassés
par elle n'étaient pas jugés d'une valeur suffisante ou
d'un goût assez distingué.
Le matin de la noce, son coeur déborda. Elle se
glissa dans la chambre de sa fille. La chambre était
vide, Caroline était dans l'alcôve. Les vaporeux vête-
ments de mariée, la couronne de myrte, se trouvaient
artistement étalés. Sur la petite table, près de la
fenêtre, un livre de prières était ouvert ; elle regarda
la page... Prière d'une jeune mariée... C'était du
français! Ainsi, pas une fois, elle n'aurait une seule
et même prière avec son enfant. Elle fondit en larmes,
et certes ce n'était pas une femme dont la sensibilité
se surexcitât aisément.
6 UNE VIE SANS SOLEIL.
Caroline se présenta, surprise et effrayée.
— Qu'as-tu donc, mère?
— Ah ! Caroline, je t'en prie, dis, pour une fois,
un Pater et un Ave avec moi. Tu pourras bien dire
cela en allemand.
Caroline pria et pleura avec elle. Pour la première
fois, elle pressentait ce que c'est qu'un coeur de mère,
même quand il ne sait pas s'exprimer en poésie. Et
cependant l'élégante demoiselle, dont les sentiments
délicats avaient été si bien cultivés dans l'institution
de la ville, elle qui tenait un journal de sa vie telle-
ment riche de réflexions sentimentales qu'on eût pu
l'imprimer dans un almanach, elle ne put comprendre
tout ce qui se passait dans l'âme de sa simple mère.
L'année suivante, Anne-Marie eut une joie : un
enfant naquit à sa fille.
Elle savait bien qu'une garde était mandée ; toute-
fois, elle n'eut aucun repos lorsque le grand événe-
ment fut prochain.
— J'ai affaire ici, mais toi, tu pourrais bien aller à
la ville, disait-elle presque chaque jour, dans les
dernières semaines, à son mari qui ne se le faisait
jamais répéter deux fois.
Et lorsque, un soir, bien tard, il lui rapporta la
nouvelle que le petit enfant allait bientôt venir au
monde, elle se mit en route sur-le-champ.
— Les chevaux sont fatigués, j'y vais à pied ; les
domestiques savent déjà ce qu'ils ont à faire pour
demain.
Dans cette nuit, Caroline apprit par expérience ce
que c'est qu'une mère, et dès lors les rapports devin-
rent différents.
UNE VIE SANS SOLEIL. 9
Un glaive acéré lui perça le coeur, lorsque sa mère
lui dit un jour :
— N'est-ce pas, à présent, tu me laisseras souvent
l'enfant? Tu comprends, dans les premières années,
je ne peux rien gâter. Plus tard, quand il faudra
l'élever, je sais bien que je ne pourrai plus guère
l'avoir.
La bonne grand'mère se dédommageait abondam-
ment, sur sa petite-fille, de tout ce qui lui avait été
refusé des joies de sa propre maternité. Quand l'en-
fant venait, elle avait toujours du temps pour la ca-
resser, pour la porter, pour la conduire, et Caroline
laissait faire. Elle n'élevait de protestations que contre
l'excès des distributions de massepains. Anne-Marie
n'avait pas eu de plus beau jour depuis celui de ses
noces, que celui où la petite Berthe, s'efforçant de
quitter les genoux de sa mère pour venir à elle, lui
dit pour la première fois : « Grand'mère, à bras! »
En dépit du journal sentimental qui l'avait précédé,
le mariage de Caroline avait extrêmement peu de
poésie. De quelque côté que l'on considérât Sprosser,
il était impossible de voir en lui autre chose qu'un
mondain et un bon vivant. Il passait le temps néces-
saire à la chancellerie, les soirées au café, revenait
ponctuellement à la maison pour dîner et pour sou-
per, et vivait en général d'une façon régulière : seu-
lement, si chez lui la cuisine avait été mal faite, ou
que les mets n'eussent pas été de son goût, il repre-
nait copieusement son compte en retournant au café.
Ce cas, il faut l'avouer, se présentait bien de temps
en temps. Caroline, étant jeune fille, s'était fort peu
inquiétée de cuisine; elle s'en était consolée en se
40 UNE VIE SANS SOLEIL.
disant que la chère peu délicate et peu légère, dont
on avait l'habitude chez ses parents, ne conviendrait
point à sa position ultérieure ; il lui serait bien facile
d'ailleurs, dès qu'il le faudrait, de remédier à son
ignorance, dans un temps si fécond en livres d'éco-
nomie domestique, où l'on trouve indiquée, jusqu'à
un iota, la manière de rendre son mari heureux et
de faire prospérer sa maison. Sa mère avait bien
tenté, un jour, de lui apprendre à mettre la main à
la cuisine : mais comme Caroline était apparue avec
des gants et un tablier blanc festonné, et s'était mise
en devoir de crier après la bonne chaque fois qu'il y
avait un doigt à remuer ou un petit pot à soulever,
madame Dorn avait été fort enchantée lorsque sa fille,
si bien élevée et à si belles manières, s'était retirée
dans sa chambre et l'avait laissée gouverner seule sa
maison. Depuis ce jour, les occupations domestiques
de Caroline s'étaient bornées à faire le café,. pour
elle et pour son père, dans une machine à la dernière
mode.
Dans le ménage, les choses allaient autrement.
Le mari n'était pas si indulgent que la mère, et
n'entendait pas toujours se nourrir de lamentations
sur la mauvaise cuisinière-. Caroline aimait la paix,
et lorsqu'un jour il jeta par la fenêtre l'oie qui, pour
la troisième fois, se présentait sur la table, plutôt
•bouillie que rôtie, et qu'ensuite, au lieu do sécher les
larmes de sa femme, il s'en alla faire une partie de
chasse, elle se mit à étudier ses livres do cuisine à
la reliure élégante, plus ardemment encore que ses
romans français, mais sans succès bien marqué.
Ces scènes orageuses étaient rares, du reste : les
UNE VIE SANS SOLEIL. 11
deux époux se trouvaient mieux de la tranquillité.
Seulement ni l'un ni l'autre ne prenait la peiné d'aller
au fond de ces divisions pour en chercher la cause*
et y apporter le remède.
Sprosser considérait comme la prérogative d'un
homme éclairé de suivre, en religion, la voie qui lui
convient. Il allait à la messe au jour de l'an et à la
fête du roi ; en outre, il entrait généralement dans
une église le Vendredi-saint. Pour Caroline, elle était
assez régulière, quand il ne faisait pas trop froid, ni
trop chaud, ou trop humide; quand elle n'avait pas
à présider la confection d'un gâteau ou à le faire
retirer du four, et quand elle n'entreprenait pas une
petite excursion champêtre avec son mari. Sprosser
approuvait son exactitude : « Que les femmes soient
religieuses, je n'y trouve rien à redire, au contraire. »
Après la messe, qu'elle choisissait la plus tardive et
la plus courte possible, elle avait une série de visites
à faire; ensuite, une promenade en grande parure,
et le dimanche était fini, à moins toutefois qu'on ne
le complétât par un spectacle.
Etait-ce bien le repos du Seigneur? Et où donc est
la paix d'une âme, d'une famille, lorsqu'on ne la
cherche pas là?
Caroline n'avait jamais appris l'art de manier l'ar-
gent, ce malheureux démon du ménage, dont il nous
faut devenir maîtres, si nous ne voulons qu'il nous
réduise à un esclavage outrageant. La gestion de la
maison paternelle lui était restée érangère. Elle n'a-
vait jamais compris la joie de la mère, lorsque celle-
ci pouvait, sans toucher au revenu principal, appli-
quer à une dépense extraordinaire quelque trésor
12 UNE VIE SANS SOLEIL.
caché, qu'elle avait amassé en lin, en chanvre, en
légumes rares ou en quelque autre branche accessoire
de l'exploitation agricole. Son argent de poche men-
suel était habituellement dépensé dans les huit pre-
miers jours, et, pour le reste du temps, elle comptait
sur les secours imprévus. Ses parents étaient riches,
c'était là toute sa certitude; mais, d'où l'argent venait,
elle ne s'en inquiétait pas le moins du monde.
Ce fut avec cette insouciance qu'elle entra en mé-
nage ; elle savait bien que son mari n'avait pas grande
fortune, mais ses appointements étaient bons, et ma-
dame Dorn elle-même avait toujours regardé la fixité
des revenus d'un fonctionnaire comme la meilleure
garantie d'un bien-être assuré. Dorn ne pouvait,
avait-il dit, retirer pour la dot une somme bien con-
sidérable de l'exploitation, mais il s'engageait à servir
une rente annuelle; la mère les pourvoyait de légu-
mes, de beurre, d'oeufs, de volailles : c'était en vérité
une plaisanterie de songer seulement aux frais du
ménage !
Pendant un bon laps de temps, ils vécurent,
comme dit le proverbe, « ainsi que des oiseaux dans
des graines de chanvre; » mais ils s'aperçurent tous
deux par degrés que la tenue d'une maison coûte
encore quelque chose, même lorsqu'on est pourvu de
ressources si essentielles. Ce que son mari possédait,
ce qu'il percevait de traitement, Caroline ne le sut
jamais : elle avait le sentiment vague qu'il devait
toujours y avoir de l'argent. Il ne venait pas à l'esprit
de Sprosser de lui éclaircir les idées là-dessus; seu-
lement il avait admis une fois pour toutes en prin-
cipe que les femmes dépensent trop d'argent tant
UNE VIE SANS SOLEIL. 13
qu'elles en ont à leur disposition. En conséquence,
il ne lui remettait jamais que des sommes très-mini-
mes, et, chaque fois qu'elle lui en annonçait la fin,
il l'accueillait avec des reproches, mais sans jamais
examiner exactement ses comptes assez irréguliers.
Caroline, on l'a déjà vu, aimait avant tout la paix :
aussi reculait-elle autant que possible.le moment
fâcheux de la demande d'argent. Pour arriver à ce
résultat, elle s'arrangeait comme elle pouvait. La
cassette privée de la mère était surtout mise à contri-
bution ; mais un moment arriva où elle fut si souvent
vidée par le père, qu'il n'y eut plus à y avoir recours.
Alors la pauvre Caroline apprit ce que c'est que le
besoin d'argent. Elle passait des journées entières
dans l'embarras le plus extrême, poursuivie par cette
unique pensée : « Si seulement j'avais de l'argent ! »
Elle dévalisait toutes les petites bourses qu'elle s'était
formées dans des buts particuliers ; elle fouillait
dans toutes les poches et dans tous les tiroirs où il
s'était jadis trouvé quelques pièces de monnaie;
enfin, elle emprunta à la domestique. Partout où
cela fut exécutable, elle prit des provisions à crédit,
et naturellement en quantité considérable, afin que
cela valût la peine de faire des mémoires.
Lorsque ces dettes secrètes venaient au grand jour,
il éclatait une violente tempête que Caroline laissait
tomber sur elle la tête baissée, avec une mine de
condamné à mort, quelquefois avec un déluge de
larmes, quand elle ne se révoltait pas et ne se mettait
pas à défendre vivement ses droits. En définitive,
les notes étaient acquittées, les petites bourses parti-
culières étaient remplies. Sprosser, dans sa mauvaise
14 UNE VIE SANS SOLEIL.
humeur, jetait à sa femme une plus forte somme on
ajoutant : « Au moins, voilà qui devra suffire pour
un peu de temps. » Le ciel redevenait serein. Caroline
s'élançait au bas de l'escalier, faisait à la bonne cette
injonction : « Catherine, j'entends que tout soit payé
ponctuellement, » et envoyait ses invitations pour
une réunion longtemps différée. Le temps s'écoulait
dans la plus belle paix, jusqu'à ce que l'ancienne
détresse fût de retour.
El cependant l'idée de se restreindre ne venait
jamais sérieusement à l'esprit de la jeune femme.
Son mari fumait les cigares les plus chers, buvait
les meilleurs vins, portait les plus beaux vêtements,
faisait les parties les plus coûteuses : pourquoi se
laisserait-elle manquer de quelque chose? « Je serais
en vérité bien sotte si je voulais me priver ! Ce qu'une
femme peut épargner vaut si peu la peine ! » Si elle
s'achetait une robe de satin, cela ne coûtait pas moitié
autant que la nouvelle redingote de Ferdinand ; pour
une partie de chasse qu'il se donnait, elle pouvait
avoir six réunions chez elle ; et quand il faisait seul
un voyage, pour peu qu'il voulût son pardon, il n'avait
que la ressource de lui rapporter les présents les
plus onéreux. On va loin avec cette sorte de tenue
de livres en partie double.
Ce fut un rude coup pour la grand'mère que la
nomination de Sprosser dans une ville plus impor-
tante-, mais éloignée ; elle voyait cependant que ce
changement était agréable à Caroline et à lui. Mais
ce qui la rendit bien heureuse, c'est que la petite
fille lui fut confiée pendant le déménagement et les
premiers embarras de l'installation. Elle s'enivrait
UNE VIE SANS SOLEIL. 15
de ce bonheur maternel, dont elle n'avait jamais joui
pleinement, et lorsque, pendant des heures, elle
s'était fatiguée à parler et à jouer avec l'enfant, un
peu exigeante, et qu'elle voyait ses petits yeux vifs se
reposer affectueusement sur ses traits, elle disait, le
regard humide :
— N'est-ce pas que tu m'aimes? N'est-ce pas que
grand'mère n'est pas trop bête pour toi ?
La petite fille n'était pas encore rendue à ses
parents, lorsque Dorn mourut d'une manière prompte
et imprévue. Dans l'ébranlement douloureux que
cause toujours une mort si subite, Anne-Marie éprouva
ce dont elle avait eu si rarement conscience durant
les longues années de leur vie conjugale : que le
mari et la femme ne sont qu'un.
Elle ne pensait pas au refroidissement survenu si
vite, au dédain intérieur qu'elle avait si bien senti
percer à travers ses « bons traitements; » elle revoyait
le brillant et beau jeune homme qui, jadis, se présen-
tant dans leurs fêtes champêtres, avait fait d'elle une
reine enviée; elle se rappelait le court printemps
pendant lequel, au milieu des joies et des rires, il
avait été son maladroit élève dans les travaux des
champs ; et ses larmes brûlantes effaçaient tout sou-
venir des fautes de son époux.
Cependant elle n'avait pas été unie à Dorn par une
affection assez tendre pour que sa mort fût pour elle
une de ces douleurs qui rendent insensible à toute
autre douleur : les préoccupations matérielles eurent
leur tour.
Si fidèlement qu'elle eût porté avec lui, et mèirïe
pour lui, le fardeau de la gestion, son mari n'avait
16 UNE VIE SANS SOLEIL.
jamais jugé à propos de lui faire connaître exactement
la situation financière. « Il ne fallait pas qu'elle sût
qu'il lui était redevable de son existence : une femme
sans éducation ferait sentir cela d'une manière indé-
licate. » Sans doute, elle s'était plus.d'une fois étonnée
de la promptitude avec laquelle disparaissaient les
plus fortes recettes ; mais il s'était toujours débarrassé
des questions par ce renseignement : « Placé en obli-
gations sur l'Etat. » Cela lui sonnait d'une façon si
hétérogène et si solennelle, qu'elle ne hasardait plus
la moindre réplique.
Mais maintenant, tout était différent : les fameuses
obligations ne se montraient nulle part, et ce qu'on
découvrait en abondance, c'étaient les dettes de toute
sorte.
Elle se trouvait sur un sol miné lorsqu'elle avait
cru reposer sur le roc.
Pour le paysan, la possession n'est pas seulement,
comme pour les classes élevées, un moyen de jouis-
sance, de quelque nature que cette jouissance soit
d'ailleurs. Acquise par les parents au prix de péni-
bles labeurs, conservée par lui au prix de labeurs
semblables, elle est une partie inséparable de son
existence.
La pauvre Anne-Marie fut d'abord comme fou-
droyée par la découverte du mauvais état do ses
affaires.
Toutefois l'anéantissement n'arriva pas chez elle
au même degré que chez son gendre qui se trouvait,
pour plus d'un motif, amèrement déçu dans son
attente.
Mais il découvrit bientôt un expédient :
UNE VIE SANS SOLEIL. 17
— Vous n'avez qu'à réclamer vos droits de femme,
madame ma belle-mère : vous enlevez tout votre
apport, et c'est encore quelque chose d'assez avan-
tageux.
— Et les dettes? demanda-t-elle.
— Eh! fit M. Sprosser, haussant les épaules, la
succession est déclarée en faillite. C'est une mesure
désagréable sans doute, mais elle est beaucoup plus
usitée maintenant, et les créanciers doivent se con-
tenter de ce qui reste, après reprise de vos droits.
C'est tout à fait légal, vous n'avez pas souscrit une
seule dette.
— La succession déclarée en faillite... qu'est-ce
donc que cela ?
Sprosser donna l'explication.
Alors la mère se redressa.
— Ainsi, vous êtes d'avis que je laisse insulter mon
mari sous la terre? Jamais de ma vie ! II n'a pas bien
agi envers moi, mais je suis sa femme, je garde son
nom, et, tant que j'aurai un kreutzer (I), ce sera un
nom sans tache.
Elle en resta à sa décision, de quelque manière
que le gendre instruit et éclairé cherchât à la com-
battre, et dans quelque fureur qu'il se mît à la fin.
Il ne put prendre sur lui d'avouer à une belle-mère
si dédaignée ce qui, pour lui, était ici en question.
— A présent, il faut sérieusement se restreindre,
déclara-t-il à sa femme, profondément affligée.
— Fort bien, mais comment?
C'était là le point difficile.
(I) Environ un sou.
C UN PROV. 2
18 UNE VIE SANS SOLEIL.
Caroline voulut d'abord voir de quelle manière son
mari allait s'y prendre. Eh bien ! il ne pouvait s'abs-
tenir de la fréquentation journalière du café : que
dirait-on? d'ailleurs c'était une dépense insignifiante!
Réformer le cheval de selle? cela ne convenait pas
mieux : l'effet est détestable quand un fonctionnaire
va régler à pied ses affaires dans les localités de son
ressort; un cheval de louage un peu convenable est
impossible à se procurer dans l'endroit, et, en somme,
en garder un à soi ne coûte pas déjà tant, une fois
qu'on est organisé.
Les tentatives d'économie de Caroline allèrent du
même pas; Elle ne comprenait toujours point pour-
quoi elle devrait se priver de quelque chose, d'autant
plus que les frais qu'elle pouvait faire n'étaient, à
bien prendre, que des bagatelles. S'exprimait-elle
d'une manière un peu soucieuse et attristée, en tou-
chant la question d'argent avec ses amies intimes,
celles-ci avaient des consolations toutes prêtes :
—Eh! mon Dieu, comment peux-tu te tourmenter
de cela? Avec un beau revenu comme le vôtre et une
seule enfant? Mais il n'y a pas l'ombre de danger!
La jeune femme se laissait volontiers persuader et
ne voyait pas que, derrière elle, ses amies hochaient
la tête en disant : « Hum ! personne ne sait jusqu'où
cela peut aller ! "
Chez sa mère seule, elle eût trouvé un amour assez
fort pour dire la vérité.
Mais comment la bonne femme pouvait-elle pro-
noncer sur des rapports de vie qui lui étaient com-
plètement étrangers? D'ailleurs, madame Sprosser
s'était laissé aigrir par son mari contre sa mère. Elle
UNE VIE SANS SOLEIL. 19
qui jadis, jeune fille, s'était complue dans de si nobles
sentiments, elle eu voulait à la mère qui, au prix
d'un pénible sacrifice, avait conservé sans tache le
nom de son père.
Quand une voiture roule en descendant la monta-
gne, elle va vite et toujours plus vite.
Avant son mariage, Sprosser avait de nombreuses
dettes, qu'il dissimula, se fondant, pour les acquitter,
sur la richesse présumée de sa femme. Depuis, il en
contracta de nouvelles, et enfin il emprunta à sa
caisse. Au bout de deux ans, une enquête fut décrétée
contre lui, et le résultat fut une condamnation à
six années d'emprisonnement.
Qui dépeindra le désespoir d'une telle destinée,
que l'on s'est attirée par sa propre faute? Souffrance
sans Dieu, souffrance sans consolation ! Et les tor-
tures de la pauvre femme, quand son mari, au lieu
de fondre en expressions de repentir, éclatait en im-
précations et en blasphèmes contre tous ceux qui
étaient ou n'étaient pas coupables de sa catastiophe :
contre elle, contre ses parents, contre lui-même,
contre le monde et contre Dieu? Ce fut presque un
allégement pour elle lorsque, guéri de sa blessure,
il put être emmené en prison, quoique ce sinistre et
honteux départ lui brisât à demi le coeur.
L'amour est bien vraiment la plus grande chose,
le dernier germe qui reste dans le coeur humain et
d'où le Seigneur peut encore faire éclore une vie
meilleure. Caroline était sans foi; les consolations
religieuses auxquelles elle essayait de se rattacher,
maintenant qu'elle se sentait engloutir dans la dou-
20 UNE VIE SANS SOLEIL.
leur, se dérobaient pour ainsi dire à son étreinte,
comme s'échappe la branche que veut saisir un mal-
heureux qui se noie. Elle était sans espérance, mais
un petit reste d'amour pour l'époux de sa jeunesse,
pour le père de son enfant, était resté vivant, quoi-
que presque étouffé par les ruines sous lesquelles
l'egoïsme et le sentiment mondain avaient enseveli
son coeur. Elle avait ressenti une inexprimable com-
passion, lorsque le jugement avait été prononcé, et
que la plus lourde partie d'une faute commune était
retombée sur lui. Dans la première émotion de son
âme, elle avait imploré la permission de le suivre,
pour partager son châtiment et sa honte, — demande
qui, il est vrai, ne pouvait être accordée. Lorsque,
au moment d'être emmené en prison, il eut pris
congé d'elle, qu'il lui tendit encore une fois la main
et qu'il s'éloigna, les lèvres contractées et les yeux
baissés, elle resta, immobile et désespérée, sur le
seuil que, si peu d'années auparavant, elle avait
franchi, insouciante et légère.
Le coeur maternel lui restait ouvert. Quant à une
demeure maternelle, il n'y en avait plus.
Mais Anne-Marie ne devait pas longtemps survivre
à la catastrophe, bien qu'elle ne fût pas encore âgée
et que sa constitution parût vigoureuse. Déjà l'obli-
gation de venir habiter un étroit logement de la ville,
de renoncer à la gestion de la ferme et de se nourrir
des produits d'un mauvais petit restaurant, lui avait
presque fendu le coeur. Le dégoût lui prenait à la
vue des aliments, et, depuis la mort de son mari, elle
ne s'était jamais sentie bien. Et maintenant, quand
arriva le complément de l'infortune : la faute et la
UNE VIE SANS SOLEIL. 21
honte du mari de son unique enfant, de celui qu'elle
avait encore considéré avec une certaine fierté, à son
titre de fonctionnaire, quelque peu qu'il fût d'ailleurs
selon ses désirs, ce dernier coup fut par trop rude.
Elle avait tout sacrifié pour garder intact le nom de
son mari, mais aujourd'hui une pensée l'oppressait :
n'avait-elle pas amené par ce sacrifice un malheur
plus grand? Rien ne venait mettre un terme aux
préoccupations qui la torturaient : sa fille, dont le
désespoir ne connaissait pas de consolation, ne faisait
qu'augmenter sa détresse, et même sa petite-fille ne
pouvait la rasséréner.
Il était temps que Caroline commençât à remplir
son devoir filial. Elle en trouva l'occasion dans les
soins qu'elle dut donner à sa mère pendant une fièvre
lente qui la consuma. La jeune femme supporta cette
maladie avec la résignation fataliste et désespérée
qui, chez elle, accueillait maintenant toute chose :
« Ce n'est pas étonnant, il faut bien que tout m'ar-
rive. » Mais pourquoi tout devait lui arriver, comment
elle pouvait enlever à l'affliction ses épines, elle n'y
réfléchissait pas.
Il en était autrement de la grand'mère. Elle ne
fuyait pas son propre coeur, ni le silencieux tribunal
que Dieu tenait en elle durant les longues journées
et les nuits sans fin de la maladie. Quelques légères
que ses fautes pussent paraître à l'oeil humain, elles
lui étaient devenues évidentes : son estime exagérée
des biens extérieurs, et autrefois, son manque de
vraie piété, d'humilité véritable Elle ne resta pas
étendue sous le poids de la croix, elle se releva et la
porta avec calme jusqu'à la fin.
22 UNE VIE SANS SOLEIL.
Sa fille no comprenait pas la splendeur de paix qui
s'était levée sur sa mère et rayonnait dans ses yeux.
La parole divine était pour elle une lettre morte. On
eût dit qu'elle en était encore aux terreurs de la loi
antique, et que pour elle la loi nouvelle n'était pas
promulguée; elle comprenait Dieu comme juge et
comme vengeur : il ne lu* était pas Sauveur.
Anne-Marie mourut, et Caroline sentit, avec une
sorte de sombre satisfaction, qu'elle était complète-
ment abandonnée dans le monde, et que « tout devait
lui arriver. »
Toute cette désolation se passait devant la petite,
Berthe, avant qu'elle pût encore la comprendre. Un
court printemps avait été départi à celte enfant :
c'était l'époque, dont elle n'avait pas conscience, où
son premier développement avait eu lieu sous la garde
de sa grand'mère ; où l'excellente femme la portait,
couchée dans une corbeille, dans le beau jardin baigné
de soleil, sous les arbres ombrageux ; où, en plein
champ, levant sa petite tête, elle avait souri au ciel
bleu et joué sur l'herbe avec des fleurs et des cailloux.
Cela fut bientôt fini, et des visages mornes, des yeux
rouges de larmes, des vêtements sombres, furent les
premières impressions qu'elle reçut dès qu'elle com-
mença à avoir conscience des choses. Souvent elle
tournait, de sa mère à sa grand'mère, le regard in-
terrogateur de ses yeux bleus ; souvent elle passait sa
petite main sur le visage d'Anne-Marie : « Pas pleu-
rer, grand'mère ! » Mais par degré elle s'y accoutuma
et alla tranquillement son chemin.
L'enfant se développait lentement, parce que per-
UNE VIE SANS SOLEIL, 23
sonne ne prenait soin de son développement. Au lieu
de chercher à la rendre heureuse de peu, sa mère
rejetait avec amertume le peu d'objets qui lui étaient
encore restés.
— A quoi bon cette vétille? La femme du tailleur,
en bas, arrange à sa fille une chambre de poupée
magnifique. Pauvre créature ce n'est pas pour toi
qu'il se fait de ces choses-là !
Lorsque l'esprit de la grand'mère commença à se
relever, elle était, physiquement, trop affaiblie pour
qu'il lui fût possible de faire beaucoup pour l'enfant.
Berlhe était assise des heures entières sur son lit,
regardant les images du vieux livre de prières ou
tournant entre ses doigts les grains usés du chapelet.
—Fais donc un petit plaisir à cette enfant! deman-
dait la grand'mère.
— Hélas ! quel plaisir ? disait la mère ; nous avons
à peine du pain. Mieux vaut qu'elle grandisse ainsi,
que de se figurer qu'elle doit vivre comme les autres,
pour se trouver ensuite dans la misère.
Qui pourra surprendre la germination de la vie
intellectuelle? Qui pourra épier les secrets de ce
monde mystérieux de pensées et de songes, qui
s'éveille dans l'âme d'un enfant, longtemps avant qu'il
trouve des paroles pour exprimer ce qu'il sent? Et
qui sait avec quelle puissance agissent les impres-
sions du dehors, avant même que l'enfant puisse
montrer qu'il les reçoit?
Quelle disposition d'allégresse intime, d'activité
courageuse, ne devons-nous pas, peut-être, à l'oeil
souriant qu'arrêtait sur nous notre mère, à la joyeuse
chanson qui nous berça, à la bonne enjouée qui aida
24 UNE VIE SANS SOLEIL.
nos premiers jeux! Le talent de la joie doit être cul-
tivé comme tout autre, sinon il dépérit.
Ce fut donc une chose toute naturelle que la petite
Berthe grandît comme une fleur sans lumière et
sans soleil, sans coloris au dehors, sans gaieté au
dedans.
Cependant elle alla à l'école. Jusque-là elle n'avait
connu aucun enfant. Aucune main de mère ne la
conduisit au maître : Caroline avait honte de se mon-
trer. Une voisine l'emmena. Les nombreux enfants
lui firent peur; elle devint encore plus timide et plus
tranquille que jamais. Elle saisissait lentement; mais
lorsque, avec la lecture et l'écriture, les portes de la
science se furent ouvertes pour elle, l'enfant se jeta
sur l'étude avec cette ardeur calme et tenace qui fait
les élèves véritablement bons.
Ce qu'elle ne pouvait absolument apprendre c'était
à jouer. Et cependant à l'école les occasions ne man-
quent pas !- Tantôt ce sont les récréations, si prolon-
gées pour les jeunes enfants ; tantôt, hélas ! c'est le
jeu illégal qui a lieu aux heures d'étude, sous les
cahiers et sous les livres... et Dieu sait la fécondité
des imaginations de petites filles ! Images à colorier
et à découper, bagues de perles à enfiler, bouts de
ruban que l'on effile, et jusqu'à des loteries dont
l'enjeu est une fève.
Berthe resta presque complètement étrangère à
tout cela. Pour les petites menées illicites, elle était
trop innocente et trop sérieuse; pour les amusements
permis, elle était trop sauvage et trop maladroite.
La semaine de son arrivée, elle était assise sur le
ianc devant la maison d'école, tandis nue les en-
UNE VIE SANS SOLEIL. 25
fants, grandes et petites, prenaient de l'exercice dans
la cour.
— Viens donc jouer avec nous ! lui cria amica-
lement, l'une des grandes, pour laquelle la petite fille
inconnue avait un certain attrait.
Berthe se leva et se mit dans leurs rangs.
— Qui est ton père? lui demanda sa voisine.
Elle leva un regard étonné : personne ne lui avait
jamais parlé qu'elle eût un père.
— Son père- est dans la maison de détention,
glissa une élève plus âgée à l'oreille de celle qui
avait fait la question.
Berthe était bien trop jeune et trop inexpérimentée
pour comprendre positivement le sens de ces mots ;
mais elle saisit le regard effarouché et compatissant
que lui jeta sa voisine et Je tressaillement involon-
taire qui fit reculer la jeune fille dont elle tenait
la main. .
Ces paroles incomprises la frappèrent comme un
coup de poignard.
Elle n'osa interroger sa mère ; mais un jour elle
demanda craintivement et tout bas à une femme qui
habitait près de leur chambre :
— Qu'est-ce que c'est donc, quand on est dans la
maison de détention?
— Oh ! c'est quelque chose de vilain ; ne fais plus
jamais de question là-dessus ; ce n'est pas ta faute,
pauvre enfant !
Elle ne fit plus jamais de question ; mais elle se
retira,encore davantage en elle-même.
Le maître s'intéressait à la sérieuse petite fille, et,
si cette protection ne s'étendait pas. au delà des
c. UN PROV. 5
26 UNE VIE SANS SOLEIL.
heures d'école, c'était cependant tout ce qui ranimait
cette jeune vie.
Lire, apprendre, c'était la seule jouissance de
Berthe; mais cette jouissance ne rendait pas son
regard vif, ni son coeur joyeux. En rentrant, elle
n'avait personne à qui exprimer la joie d'un degré de
savoir acquis, personne pour qui sa joie en fût une ;
il no lui venait même pas à l'idée que cela fût pos-
sible. Elle retrouvait sa mère toujours avec le même
visage sombre, et cherchant à tirer de tous les événe-
ments, grands ou petits, des documents certains
pour ce fait établi : qu'il fallait bien que tout lui
arrivât.
Berthe avait environ neuf ans. Un soir qu'elle était
assise, immobile comme tous les soirs et tenant son
travail, auprès de sa. mère, la porte s'ouvrit silen-
cieusement et lentement, sans qu'on eût frappé : sur
le seuil était un homme en vêtements usés et surannés.
La mère se leva en sursaut de ses réflexions.
— Ferdinand ! s'écria-t-elle d'une voix perçante.
Et elle voulut courir à lui ; mais, en chemin, elle
chancela; il la recueillit dans ses bras, et les deux
époux se serrèrent coeur à coeur avec des sanglots.
C'était une scène déchirante. Berthe ne l'oublia de
sa vie.
— Est-ce notre enfant? demanda-t-il enfin ; et la
prenant par la main il la considérait de l'air de quel-
qu'un qui se trouve trompé dans son attente : c'était
jadis une belle petite fille, florissante de santé, et à
présent, elle était pâle et grêle...
— Pauvre enfant ! soupira-t-il, et il la pressa dans
UNE VIE SANS SOLEIL. 27
ses bras. Berthe pleurait et caressait doucement le
front de son père; elle ne savait pas elle-même qu'il
lui fallait pour cela se faire quelque violence... Ces
mots de l'école n'étaient pas oubliés.
- Dans toute émotion profonde, qu'elle soit joyeuse
ou triste. Dieu met à notre portée un moyen de réno-
vation morale. Mais au lieu d'y puiser la force d'un
grand changement, la plupart s'en, trouvent épuisés,
et se hâtent, pour se remettre, de retourner à la vie
ordinaire. Ainsi ce douloureux revoir eût pu servir
aux deux époux de point de départ pour une union
nouvelle, plus profonde et plus belle que la première
n'avait jamais été.
C'est une impression horrible, pour une femme,
de voir tomber dans l'ignominie celui qui doit être
son chef, son protecteur, son refuge, son soutien ;
mais il y a aussi une beauté mélancolique dans la
pensée de lui rester, avec son amour, seule dans le
inonde entie'r, de pouvoir tout compenser par son
dévouement, le bonheur ,l'honneur, la joie Telle
une unique étoile, demeurant dans un ciel assombri,
relève le regard, rassure la pensée et rend plus facile
l'attente du jour.
Caroline ne pensa pas à se séparer de son mari ;
elle le suivit dans la ville plus considérable où il
espérait vivre inconnu et se procurer du travail. Mais
elle le suivit par une sorte d'instinct, elle le suivit
parce qu'elle n'avait pas de chez elle, et non pas par
le sentiment profond d'une fidélité qui subsiste jus-
que dans la mort.
Ils s'installèrent pauvrement dans leur nouvelle
demeure et vécurent du produit, souvent misérable,
28 UNE VIE SANS SOLEIL.
des écritures de Sprosser et des travaux manuels de
la mère et de la fille.
Un grand sentiment de douleur ne peut pas plus
subsister intact qu'un grand sentiment de joie; le
moment arrive où l'un ou l'autre doit, pour ainsi dire,
être dépensé en petite monnaie. Il appartient à la
force de supporter avec calme la douleur; mais une
force encore beaucoup plus grande est nécessaire
pour supporter avec calme le sentiment de la culpa-
bilité et pour en triompher avec l'aide de Dieu.
Sprosser n'avait pas cette force. Dans la maison de
détention, au milieu d'hommes plus communs, et,
pensait-il, plus coupables que lui, il lui était devenu
plus facile de se familiariser avec son sort ; le retour
dans la société était moins aisé. C'était maintenant
l'affaire de la femme de fondre son coeur au souffle
réchauffant de l'amour conjugal, de le relever par
ses égards, de lui faire un foyer domestique doux et
paisible, quand tous les autres foyers lui restaient
fermés. Cette tâche n'eût pas dû lui être si pénible, si
elle avait pesé équitablement sa part de culpabilité ;
mais il n'était jamais venu à l'esprit de Caroline de
chercher en elle une faute; elle se trouvait unique-
ment l'intéressante victime des torts d'autrui, et con-
sidérait comme une générosité surhumaine de ne
pas faire de reproches à son mari. Par compensation,
elle se croyait pleinement autorisée à donner un libre
cours à chaque accès de mauvaise humeur, à chaque
disposition amère. Qui aurait pu trouver cela mauvais
de la part d'une femme si malheureuse?
C'était donc une fidélité acerbe que celle de cette
femme, une de ces fidélités qui sont plus pénibles à
UNE VIE SANS SOLEIL. 29
endurer que l'inimitié. Une amertume indicible se
glissait dans le coeur de l'époux, lorsqu'il ne trouvait
pas dans sa conscience le courage de répondre à des
allusions qui n'étaient pas lancées précisément pour
le faire souffrir, mais par l'impitoyable manque d'é-
gards de l'egoïsme.
Berthe, qui avait un sentiment inné de la noblesse
et des convenances, éprouvait douloureusement, sans
le savoir, l'impression de ces désaccords. Malgré un
premier mouvement de répulsion involontaire et
léger, produit par les manières un peu communes
que son père avait prises, elle se serait volontiers
rapprochée de lui ; mais il ne comprenait pas son air
tranquille et la prenait pour une niaise. Pendant ses
longues années de prison, il s'était occupé, dans la
folie d'un coeur mondain, à faire plan sur plan pour
recouvrer un jour la prospérité extérieure. Alors lui
était apparue, comme ancre de salut, sa petite fille,
chez laquelle, comme bien d'autres pères, il avait
aperçu, à ne pouvoir s'y méprendre, les présages
immanquables d'une future beauté. Il avait résolu de
faire l'impossible pour lui procurer une éducation
distinguée. Alors elle se produisait dans le monde,
faisait des conquêtes brillantes, choisissait, pour se
l'enchaîner, la plus éclatante de toutes, et, femme
considérée, elle rendait à son père l'honneur et le
bonheur. Mais voici qu'à son retour il trouvait une
enfant pâle, de peu d'apparence, d'une faible santé,
et dont la nature était bien plutôt de cacher que de
faire valoir des dons qu'elle ne pressentait pas. Son
château en Espagne s'écroula, et il se détourna, in-
différent, de la calme petite fille.
c. UN PROV. 3.
30 UNE VIE SANS SOLEIL.
Bientôt Sprosser se fatigua de méditer sur les
causes de ce qu'il appelait son malheur. Il les avait
cherchées partout, excepté en lui-même, et mainte-
nant, sentant le besoin de se distraire de ses pensées
importunes sur le passé et sur le présent, il chercha
à le satisfaire dans des sociétés où il pût encore pré-
tendre à une sorte de considération.
Son coeur devint plus endurci, ses manières plus
triviales et plus grossières. Madame. Caroline ren-
contra là un nouveau témoignage à la grande vérité
« qu'il fallait bien que tout lui arrivât, » et se complut
dans le sentiment de son malheur sans nom, avec
une sorte de joie méchante contre Dieu, contre le
monde et contre elle-même.
Et Berthe devait se développer dans cette atmos-
phère. C'était là l'enfance insouciante et joyeuse;
c'étaient là les jours dorés de la jeunesse... L'école,
il est vrai, faisait encore son bonheur; elle y trouvait
un monde où ne régnait pas l'air étouffant de la mai-
son paternelle. Cependant elle y restait isolée, et mille
petites épines s'enfonçaient dans, son coeur, plus en-
core à l'école bourgeoise où son père l'avait placée
par un reste de souvenir de ses rêves, que jadis à
l'école des enfants du peuple.
— Demain, c'est ma fête, disait l'une des élèves :
je suis bien contente, maman a déjà fait des gâteaux,
et Jules me donnera peut-être un porte-plume. Et
toi, te donne-t-on aussi du chocolat le jour de ta fête,
Berthe?
— Je ne sais pas quand est le jour de ma fête,
répondait-elle avec une indicible tristesse, tandis
UNE VIE SANS SOLEIL. 31
que ses compagnes se regardaient d'un air de sur-
prise et de pitié,
—Mercredi, c'est la Saint-Martin ; nous faisons un
cadeau au maître ; tu apporteras ta part, Berthe,
déclarait une des grandes avec une importance em-
pressée.
De retour à la maison, Berthe soumettait timide-
ment la demande à sa mère.
—- Parles-en à ton père, répondait-elle briève-
ment, je n'ai rien.
— Demande à ta mère, s'écriait Sprosser furieux.
Dis-lui qu'elle te donne ce qu'elle a dépensé dans le
temps en toilettes et en soirées, tu auras de quoi
ppurvoir à l'entretien de six maîtres d'école!
L'enfant ne demandait plus rien.
Arrivait Noël, la fête de la joie. Sa mère lui don-
nait un sou.
— Achète-toi du pain d'épices ; j'ai honte d'entrer
dans une boutique, ne pouvant te faire cadeau de
rien de bien.
Berthe acquit peu à peu une seule amie : c'était
une fille de riche négociant, qui l'emmenait quel-
quefois chez elle après les heures d'école. Là, elle
vit pour la première fois un intérieur confortable,
des physionomies amicales et de douces relations de
famille. Elle ne connaissait pas l'envie, mais son
coeur se contractait douloureusement quand elle ren-
trait dans la triste chambre. Les parents de sa nou-
velle amie s'intéressèrent à elle; le père prit des
informations. Sprosser reçut de lui une lettre dans
laquelle il lui offrait « par intérêt pour les siens, "
de lui donner de l'occupation dans sa maison de
32 UNE VIE SANS SOLEIL.
commerce, s'il renonçait complètement à ses fréquen-
tation mauvaises, et s'il donnait des preuves d'amen-
dement solide. L'homme d'affaires parlait sans gêne
et nettement. Ce langage choqua tellement Sprosser,
qu'il interdit absolument à sa fille toute relation avec
Amélie. Berthe obéit sans réplique ; elle ne vit plus
son amie qu'à l'école, et plus tard aux exercices reli-
gieux. Quelque chose de l'esprit de sa mère s'infil-
trait en elle : « Je sais bien que tout doit m'arriver. »
Le temps des catéchismes préparatoires à la pre-
mière communion fut pour elle le plus heureux.
Lorsqu'elle entrait dans la chambre du presbytère où
les instructions avaient lieu, c'était comme si sa poi-
trine se dilatait à l'air de la patrie ; ses yeux calmes
se suspendaient aux lèvres du prêtre; jamais aucun
enseignement profane, même le plus élémentaire, ne
lui avait paru si intelligible. Les vérités de la foi
avaient pour son âme sérieuse des clartés étranges.
Mais Berthe ne possédait pas l'expansion facile de
l'enfance : c'était une de ces natures qu'il faut forcer
à s'ouvrir ; mais pour que l'on songe à les y forcer,
il faut déjà qu'un trait de lumière vous ait fait pres-
sentir ce qu'elles renferment : cette lumière ne se fit
pas. Celle à qui il eût appartenu de faciliter le saint
ministère, la mère ne songea naturellement pas à
parler au prêtre du caractère de son enfant; et lui,
qui se trouvait attiré par l'attention pieuse, par le
regard profond de la petite fille, mais qui se trouvait
repoussé par son appareute froideur, vit arriver le
terme des instructions sans connaître celle peut-être
de ses élèves dont la jeune âme lui eût donné les
plus grandes consolations.
UNE VIE SANS SOLEIL. 33
Les séances achevées, Berthe retournait chez elle.
A l'audition de la parole divine, son coeur s'était
échauffé pour la foi et pour la vertu ; mais, lorsqu'elle
voulait rattacher à sa vie ce qu'elle avait entendu,
exécuter ses résolutions, réaliser ses promesses
hélas ! cela ne voulait plus aller. Personne ne désirait
son amour, personne ne se souciait de son aide, per-
sonne n'éprouvait sa patience. Il n'y avait point d'o-
rages : la mère restait muette et laissait faire le père;
pour lui ses ressources bornées et son manque de
crédit le préservaient de l'ivrognerie proprement dite.
Cet intérieur ressemblait à une mare bourbeuse, sur
laquelle est suspendu un brouillard gris.
Berthe finit par penser que le christianisme, avec
ses sublimes enseignements, avec sa béatitude et sa
paix, était pour de plus heureux qu'elle.
Ainsi une année 1 succédait à une autre année. Le
printemps d'une vie de jeune fille n'avait pas de fleurs
pour elle; il était sans joie, il était sans changement,
si ce n'est le changement assez fréquent de l'habita-
tion, qui se bornait toujours, du reste, à des cham-
bres tristes et sombres. Ce défaut de fixité empêchait
la formation des relations de voisinage, qui auraient
interrompu la solitude de la jeune fille. D'ailleurs,
avec un penchant naturel pour l'ordre et les usages
distingués, elle reculait, effrayée, à l'aspect des inté-
rieurs sales et sans ordre que lui offrait son quartier
écarté.
Celte fois, le nouveau logement qu'ils allèrent
occuper faisait partie d'un grand bâtiment triste, en
forme de tour, situé au milieu de la ville, mais qui,
34 UNE VIE SANS SOLEIL.
grâce à une disposition bizarre, trouvait moyen de
ne donner exactement, de quelque côté que l'on se
tournât, que sur des angles saillants et sur des gout-
tières. Des escaliers en casse-cou faisaient commu-
niquer une multitude d'étages disparates, entassés
les uns sur les autres, sans que rien donnât à sup-
poser qu'une pensée d'ensemble quelconque avait pu
présider à la construction. Avec une imagination vive,
Berthe aurait pu, en quelque sorte, soulever les toits
des maisons, et se représenter les différentes exis-
tences qui se mouvaient au-dessous; mais son ima-
gination n'avait jamais été éveillée ou nourrie; elle
ne voyait que les chats qui rôdaient, la mousse qui
poussait sur les tuiles humides, et rarement, hélas!
rarement elle levait les yeux vers le petit, morceau de
ciel que l'on apercevait d'un côté.
Le propriétaire était un forgeron que l'on ne voyait
guère hors de son atelier. Sa femme dirigeait d'une
main vigoureuse l'administration de la maison. Elle
avait une voix qui semblait s'être façonnée dans la
forge : on l'entendait et on la comprenait encore à
travers le tumulte des marteaux. Berthe avait à s'oc-
cuper des petites emplettes du ménage, et en général
de toutes les affaires du dehors ; c'était donc plutôt
avec elle que se trouvait en rapport cette femme, à
laquelle ne plaisaient nullement les manières calmes
et tristes de la jeune fille : son noble maintien, sa
conduite réservée ne lui paraissaient qu'un orgueil
de mendiante, quand elle les rapprochait des ma-
nières du père.
Berthe connaissait peu le reste du personnel de la
maison. Seulement un grand garçon, l'apprenti,
UNE VIE SANS SOLEIL. 38
semblait-il, l'avait frappée lorsque, de temps eu
temps, elle le rencontrait sur l'escalier. Son visage
noirci par la fumée était constamment si triste qu'il
surprenait même la pauvre enfant, peu accoutumée
pourtant à voir des visages sereins. Elle se hasarda
un jour à interroger sur lui la femme du forgeron :
— Ah ! c'est Robert, notre apprenti ; je donnerais
bien quelque chose pour ne l'avoir vu de ma vie, le
fainéant ! C'est la dernière fois que je me mets sur
les bras un fils de bourgeois. Il fait toujours une
figure de victime, et si par hasard je lui dis de garder
mon enfant ou de porter de l'eau à la lessive, je n'ai
pas plutôt ouvert la bouche que je crois me trouver
en face des ténèbres d'Egypte. Quand on ne veut pas
laisser là l'orgueil, il faut s'arranger à rester riche,
conclut-elle d'un ton qui ferma la bouche à sa timide
interlocutrice .
Berthe se remettait à son travail, pour utiliser le
court reste du jour, lorsque le cri : « Une voiture !
une voiture ! » et le tumulte des gamins qui s'assem-
blaient, attirèrent même Caroline à l'unique fenêtre
donnant sur la rue.
Effectivement, un magnifique équipage était arrêté
à la porte. Le laquais de derrière sauta à bas de son
siège, chercha en jurant son chemin dans l'escalier
sombre, et, un instant après, se présenta sur le
seuil, de la manière la plus respectueuse, en annon-
çant :
— Mademoiselle Amélie Doring et M. le baron
de Stern désirent faire leur visite.
Avant que les parents étonnés eussent pu faire
observer qu'il y avait méprise, la porte s'était rou-
36 UNE VIE SANS SOLEIL.
verte, et, au bras d'un bel homme, rayonnant de
bonheur et de jeunesse, Amélie, l'amie d'école de
Berthe, était entrée dans la chambre.
— N'est-ce pas que tu n'aurais pas cru que je pen-
sais encore à toi ? demanda-telle naïvement à sa
compagne surprise. Quoique nous ne nous soyons
plus vues depuis la première communion, je ne l'ai
jamais oubliée : seulement, je ne pouvais te décou-
vrir, parce que vous aviez changé de maison. Mais
une fois qu'il a été question de nos visites de fiancés,
j 'ai dit tout de suite à Gustave : — Il faut que nous
fassions visite à Berthe, comme à mes amies de pen-
sion les plus distinguées, — et j'ai fini par me pro-
curer votre adresse. Et Gustave m'a accompagnée de
très-bon gré. Oh ! il ferait tout pour m'être agréable,
et il n'est pas fier du tout.
Amélie continuait ainsi à lancer ce qu'elle prenait
pour des amabilités, avec le manque de tact d'un
coeur qui n'a jamais connu l'humiliation ; elle se trou-
vait toute charmée de constater en elle-même une
générosité de sentiments assez grande pour faire
visite à sa compagne pauvre. Hélas ! elle ne songeait
pas que l'éclat de son jeune bonheur devait blesser
un coeur sans joie, comme le rayon de soleil blesse
un oeil souffrant.
Le baron possédait plus de délicatesse. Il soute-
tenait une conversation empreinte d'une grave cour-
toisie avec madame Sprosser, qui s'efforçait de trouver
dans les replis de sa mémoire et de produire au grand
jour quelques restes de son éducation distinguée,
afin de montrer aux deux fiancés que la condescen-
dance n'était pas trop grande. Quant au père, désha-
UNE VIE SANS SOLEIL. 37
bitué de toute' relation avec des gens bien élevés, il
se rendait plutôt désagréable par une politesse sur-
chargée.
La chambre était propre et en ordre, sa pauvreté
ne rendait pas Berthe confuse. La robe de soie bleue,
le chapeau orné de fleurs, toute la toilette féerique
de la fiancée ne soulevaient aucun sentiment de
jalousie dans son sein. Mais le sourire rayonnant
avec lequel se rencontraient les yeux du jeune couple,
la tendre attention avec laquelle le baron passa son
bras autour d'Amélie pour la protéger en descendant
l'escalier, toute l'atmosphère de bonheur et de joie
qui les entourait... tout cela lui rendit l'obscur chez-
soi doublement obscur lorsque la brillante apparition
eut disparu.
« Tu aurais dû aussi être ma demoiselle d'honneur,
Berthe, avait dit Amélie en la quittant ; mais la noce
se fera tout-à-fait en famille, parce que nous partons
pour l'Italie ; et puis ma mère a pensé que cela ne
ferait que te gêner, ne connaissant personne. Mais il
faut que tu aies un souvenir de mon mariage, tout
comme si tu étais demoiselle d'honneur. » Le paquet
qu'elle avait laissé contenait de belles étoffes de robes.
C'était certainement une manière délicate de faire
accepter un bienfait à la pauvre jeune fille et
cependant ce riche présent lui fit mal ; un petit anneau
des cheveux d'Amélie l'aurait rendue plus reconnais-
sante. Elle s'irritait contre elle-même de ne pas mieux
apprécier la bonté, l'affabilité de son ancienne com-
pagne; elle ressentait, comme une faute contre sa
dignité féminine, la blessure que ce bonheur de fian-
çailles imprimait à son coeur : et cependant il lui
c. UN PROV. 4
38 UNE VIE SANS SOLEIL.
fallut s'enfuir dans sa petite chambre, tandis que ses
parents se lançaient des paroles piquantes sur ce que
jamais une joie semblable n'entrerait dans leur mai-
son ; il lui fallut appuyer sa tête sur son lit et pleurer,
pleurer des larmes amôres et brûlantes et elle
pensa que si, une fois dans la vie, une seule fois,
elle pouvait savoir ce que c'est que le bonheur, elle
consentirait de grand coeur à mourir, ou à continuer
de vivre comme jusqu'ici elle avait vécu.
C'était la nuit; le père n'était pas rentré, la mère
dormait; Berthe était assise seule, encore occupée
d'un travail fatiguant, lorsqu'elle crut entendre un
léger murmure plaintif.
Elle prêle l'oreille, le son est plus distinct : il vient
du grenier au-dessus, qu'elle croyait inhabité. Ce
gémissement dans la nuit tranquille, c'était quelque
chose de peu rassurant; cependant elle ne voulut
réveiller personne : peut-être quelque domestique
couchait là-haut? Elle prit la lumière et monta avec
peine l'escalier raide, en se dirigeant vers le bruit;
une porte vermoulue s'ouvrit sans difficulté et laissa
apercevoir sur un lit misérable, mais propre, une
vieille femme évidemment en proie à une souffrance
grave.
— Puis-je vous être utile à quelque chose? de-
manda Berthe timidement.
— Ah! c'est la demoiselle du dessous, dit la ma-
lade, se redressant sur sa couche ; vous avez entendu
mes sottes plaintes et elles ont fini par vous réveiller.
J'aurais bien pu m'en passer, aussi! je ne l'avais
encore jamais fait; mais aujourd'hui les douleurs
UNE VIE SANS SOLEIL. 39
étaient si fortes, que j'ai voulu essayer si cela n'irait
pas mieux en me plaignant un peu, et cela n'a servi
à rien du tout.
— Puis-je vous soulager en quelque chose? de-
manda de nouveau la jeune fille ; j'étais encore éveillée.
— Oh ! si vraiment, ma chère demoiselle; si j'avais
seulement une gorgée d'eau! J'en prépare toujours
auprès de,moi, pour les moments où je brûle trop
fort; mais aujourd'hui je suis rentrée dans un état si
pitoyable, que je ne l'ai jamais pu.
Berthe s'empressa de lui apporter de l'eau fraîche,
qui la soulagea visiblement.
— Que Dieu vous récompense, mademoiselle!
C'est encore un bonheur que vous m'ayez entendue,
les choses finissent toujours par aller bien pour
moi.
Et, tout-à-fait apaisée, elle se remit sur l'oreiller,
que Berthe avait secoué et arrangé.
— Merci, mademoiselle, vous en faites par trop ;
mais n'est-ce pas que voilà un bon lit? c'est encore
un grand bien que cela.
— Quelle est donc votre maladie? Ne puis-je rien
vous apporter? demanda Berlhe avec intérêt; peut-
être un peu de soupe?
— Merci, mademoiselle, je ne peux rien garder ;
c'est dans l'estomac, un cancer, à ce que dit le doc-
teur; il faut que je ne prenne rien qu'un peu de café;
mais l'eau fait tout aussi bien.
— Je vous apporterai du café demain, dit Berthe
en mettant le verre près du lit.
— Que Dieu vous le rende, mademoiselle! De-
main, j'accepterai avec reconnaissance; mais pour
40 UNE VIE SANS SOLEIL.
plus tard j'y ai déjà pourvu, pour le temps où je ne
pourrai plus sortir : je sais depuis longtemps que j'en
viendrai là. Voudriez-vous avoir une bonté, si ce
n'est pas trop malhonnête de demander encore quel-
que chose? ce serait de me lire ma prière du soir,
je n'ai pas de lumière.
Elle indiqua la page, et, quoique la douleur con-
tractât ses traits, elle regardait cependant avec des
yeux animés et consolés les lèvres d'où les paroles
bien connues venaient de nouveau pénétrer son coeur.
À tous les passages qui parlaient de reconnaissance
pour les bienfaits de Dieu, elle faisait de la tête un
signe d'adhésion,, et répondait l' Amen d'une voix
vibrante.
Berthe entendit en bas son père, et dit à la hâte
bonsoir.
La fiancée radieuse et la pauvre femme, sur son
lit de douleur, se mêlèrent étrangement dans ses
rêves.
Lorsque Berthe s'éveilla, elle ne sut pas d'abord
de quoi elle se réjouissait. — Ah ! oui, elle avait
promis de porter du café à la pauvre femme, et elle
pouvait facilement l'économiser sur la provision du
malin. Elle communiqua à sa mère sa découverte de
la nuit et reçut une permission indifférente, avec cet
ajouté :
— Chez nous, il est vrai, on donnait le lait en quan-
tité, et on n'avait pas besoin d'épargner sur sa bouche
une petite goutte.
La vieille reçut sa visiteuse avec grande joie.
— Comment avez-vous dormi? demanda Berthe.
UNE VIE SANS SOLEIL. 41
— Pas du tout d'abord, mademoiselle ; cela allait
mal ; j'aurais eu presque envie d'essayer encore de
me plaindre. Mais ce qu'il y a d'heureux, c'est que
je sache par coeur, de mon jeune temps, de si beaux
passages et de si beaux vers : je les récite tout au
long, et.souvent il me vient à l'esprit des moitiés, de
sermons que j'ai entendus autrefois. Mais, vers le
matin, le mal s'est calmé, et à partir de six heures
j'ai encore admirablement dormi. Cela fait du bien;
quand on s'éveille on croit qu'on a dormi toute la
nuit.
— Etes-vous donc tout à fait seule?
— Absolument seule au inonde, avec notre Sei-
gneur Dieu, répondit courageusement la malade;
mais je pensais bien qu'il m'enverrait quelqu'un
quand ce serait nécessaire : les choses m'arrivent
toujours exactement comme j'en ai besoin.
— Mais vous devriez voir le médecin.
— La fille de ma cousine est au service ici ; si je
ne sors pas, elle viendra voir, et alors elle pourra
aller chercher le docteur, mais il n'a jamais grand'-
chose à dire. Elle ne manquera pas de venir, pour-
suivit la vieille d'un ton significatif : Vous comprenez,
elle hérite de moi !
L'oeil de Berthe suivit involontairement le regard
de la malade, qui se reposait avec complaisance sur
les objets contenus dans la petite chambre : une
chaise à trois pieds, une grande vieille caisse et le
lit. Un sourire se dessina malgré elle sur ses traits.
— Vous vous dites qu'il n'y en a pas beaucoup,
reprit la bonne femme ; mais ouvrez l'armoire : voyez
le beau linge que j'ai ! et encore trois petites pièces
42 UNE VIE SANS SOLEIL.
de toile ! et tout cela acquis loyalement, honnêtement.
Oui, oui, on trouvera encore quelque chose après
moi ! Vous me ferez plaisir si vous voulez prendre la
clef; je n'aime pas la laisser sous la main de Made-
leine. Tenez, dans ce paquet-là, il y a tout pour l'en-
sevelissement : un bon drap de lit et une belle che-
mise longue, je ne pense pas que ce sera un péché,
si je veux encore être convenablement sous la terre.
L'argent pour l'enterrement est dedans, il ne devra
pas être employé; avant d'en arriver là, j'enverrais
chez les femmes pour lesquelles j'ai travaillé, elles
ne m'abandonneraient pas : mais le bon Dieu ne me
fera pas aller si loin.
Il y avait encore dans la caisse une petite provision
de café, de sucre, de savon, et un peu d'argent en
réserve. Tout cela était apprêté, parce que le docteur
lui avait annoncé, depuis longtemps déjà, qu'elle ne
pourrait bientôt plus se lever. Elle se réjouissait cor-
dialement de sa petite richesse; et cependant elle
pensait, sans nulle crainte, à la mort qui allait venir
la lui enlever.
Madeleine, la fille de la cousine, était une bonne
à la dernière mode, avec une robe de mousseline de
laine, une ombrelle et un petit panier de paille tra-
vaillée. Elle venait une fois la semaine, donnait un
coup d'oeil au lit de la malade et s'enfuyait.Le mé-
decin n'avait effectivement « pas grand'chose à dire »
et venait rarement. L'assistance et la société de
Berthe étaient d'autant plus bienfaisantes pour la
vieille, et Berthe, de son côté, était salutairement
émue de l'énergie et de la patience joyeuse avec
laquelle elle supportait ses douleurs. Elle était cons-