//img.uscri.be/pth/83b308fe5983b992e7d80b170d972080d6d25c5d
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 0,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Correctif à la Révolution ([Reprod.])

De
318 pages
Impr. du Cercle social (Paris). 1793. France -- 1789-1799 (Révolution) -- Ouvrages avant 1800. 4 microfiches acétate de 98 images, diazoïques ; 105 * 148 mm.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Voir plus Voir moins

CORRECTIF
A LA
RÉ VOL tt-TlOtt
Tous nos malLeurs sont dûs la Société:
L'homme perdit ses droite ¡, la félicité,
Du moment qu'il osa, d'une main criminelle)
Substituer un code à la voix paternelle.
Sti.tiis MxiicEii.1
CORRECTIF
A LA
R É V O XfiKJT I O N.
A PARIS,
Chez les Directeurs de l'Imprimerie du
Cercle Social rue du Théâtre-français.
i793,
L'an. Il delà. République.
SUJET DE L'OUVRAGE.
Examiner si une famille doit être
mieux gouvernée et plus heureuse
sous l'oeil d'un père, que des mil-
liers de familles sous le sceptre d'un
seul homme ou les faisceaux de
plusieurs.
A
CORRECTIF
A LA RÉVOLUTION.
J. rois sortes de despotisme pèsent tour-
à-tour sur la tête des hommes rassemblés
en société
Le despotisme d'un seul
Celui de plusieurs
Celui de tous.
Le premier de ces trois jougs est le
moins difficile à briser il ne faut que le
vouloir.: la fin tragique de César à Rome
de Charles I". à Londres de Louis XVI à
Paris en est la preuve.
Le despotisme de plusieurs n'est point
inattaquable. Le peuple ne peut-il pas bien
mettre un sénat la raison ? Le des-
potisme de tous place la société dans un
état de violence de déchirement qui ne
peut durer, et reporte la nation vers le
despotisme d'un seul ou celui de plusieurs.
La liberté ne se trouve dans aucun de
ces trois modes. Elle fuit les grands con-
cours d'hommes. Elle habite plus volon-
tiers au sein d'une famille isolée régie
par le plus figé. Dans tout autre gouver-
nement, elle ne fait que passer.
Nous parlerons donc du gouvernement
patriarchal.
II. Eh comment la société civile pou-
voit-elle tourner au profit des hommes ?
Son origine étoit impure. Le premier ambi-
tieux fut sans doute son fondateur. Ce fut
sans doute un homme isolé enfant du crime
et sans parens qui le premier attroupa
quelques-uns de ses semblables se mit à
leur tête, et qui sevré des caresses de la
nature voulut s'en dédommager par les
bassesses de la servitude.
m. Quel est-il celui-là qui le premier
fut assez imprudent pour conseiller aux
hommes ses semblables de se réunir en
société ? N'auroit- il pas dû pressenti
qu'en voulant étendre les liens de l'hom-
me, il les relâchoit. Il n'avoit donc pas
réfléchi qu'un bon patriote seroit riéces"-
(3)
V
bon père de famille seroit par cela même
un mauvais citoyen ?
IV. Un fleuve est bien différent de lui-
même, quand on compare sa source à
son embouchure. Ce filet d'eau limpide
qui roule, avec un doux murmure, sur un
sable épuré est loin de ressembler à ce
fleuve rapide et profond dont les flots en-
traînent avec eux tout ce qu'ils rencon-
trent, et vont se perdre avecfracas dans le
gouffre de l'Océan.
Image exacte de la société
Elle commença par un ménage heureux
et paisible vivant sous les loix simples de
la nature. Il y a une grande distance de'
cette famille réunie sous un toit commode,
au milieu d'une campagne riante à ces
empires vastes dont les habitans étrangers
l'un à l'autre se poussent, se heurtent
'en tout sens, et ne sont contenus que par
le frein d'un code sévère.
V. La première société detoutes fat vrai-
semblablement celle d'une mère et de
son enfant. La rencontre du père et de la
mère ne peut être regardée que comme
(4)
une société commencée qui ne dura guère
plus que le moment de la co-habitation.
Mais l'association de la mère et de son en-
fant dut être prolongée au moins jusqu'à
l'instant que l'enfant put se passer de sa
mère et c'est là ce semble l'état de
nature l'état sauvage qui ne dut pas
tarder à faire place au siècle pastoral
chez les nations les moins civilisées du
monde on trouva ces deux gradations
établies mais la première moins fréquem-
ment que la seconde c'est donc à l'a-
mour maternel qu'on est redevable de l'in-
vention ou de- l'origine de la société
source pure d'où cependant il s'est écoulé.
tant d'abus et d'excès
̃VI;- L'homme est né dans la société
et il y demeure dit Montesquieu.
.N'en déplaise la mémoire de ce beau
génie l'homme. n'est pas plus né dans la
société que pour la société et la plu-
part n'y demeurent que comme des pri-
sonniers dans un cachot.
L'homme est aé. dans sa~ famille et il
devroit y vivre, et y mourir > sans, porter
(5)
A3
ses vues plus loin sans étendre son ho-
rizon au-delà du toit paternel.
Si un père et une mère n'incorporoient
pas leur enfant dans la société il mour-
roit sans en soupçonner l'existence et
sans avoir besoin de la connoitre. J'en
excepte le moment où il doit se choisir
une compagne.
VII. L'homme nouveau-né n'a besoin
que de son père et de sa mère encore
pourroit-il à la rigueur se passer du mari
de sa mère. L'enfant homme n'a besoin
que d'une compagne. L'homme vieillard
n'a besoin que de ses enfans. Qu'on ajoute
un ami, pour les besoins de Pâme et
l'homme peut très-bien se passer de tout
le reste de ses semblables. Que lui offriroit
de plus une plus grande société que celle
au sein de laquelle il est né au sein de
laquelle il peut vivre et doit mourir heu-
reux ? Dans son foyer domestique, il peut
goûter tout autant de plaisir que sa nature
en comporte. Lui étoit-il nécessaire de
combiner avec tant d'art et de peine une
association plus nombreuse ? Que nous
en est-il reveau ? en vivons -nous plus
(6)
contens et plus long-tems ? Hélas bien an
contraire.
Vin. On lit avec douleur dans l'his-
toire que le gouvernement le hlus doux,
le plus naturel, le plus digne de l'homme
donna naissance au gouvernement le plus
absurde et le plus révoltant. Rien de plus
raisonnable qu'une famille obéisse à son
chef. Plusieurs familles s'étant réunies ne
trouvèrent rien de plus propos que de
conserver cette hiérarchie si simple. Qui
auroit cru alors qu'une cause aussi inno-
cente, aussi légitime auroit eu'des suites
aussi funestes aussi illégales ? On auroit
du cependant prévoir qu'autre chose est
de gouverner sa propre famille ou de
régir tout un peuple qui n'est attaché
à son chef que par des liens factices. Un
père en frappant ses enfans se frappe-
roit lui-même. Le sceptre d'un roi enclin
au pouvoir arbitraire ne tombe que sur
des étrangers.
IX. Quelqu'un a dit
Ouvrez les fastes de l'univers, remontez
à l'origine du monde social. Toutes les*
(7)
A4
nations ilont vous lirez l'histoire ont com-
mencé par un homme nu qui aroit faim
avant tout.
Cola n'est pas exact, et il seroit difficile,
pour ne pas dire impossible de prouver
cette assertion par des monumens on par
aucune tradition. L'homme nu qui avoit
faim avant tout n'a pu être rencontré
ainsi que par accident. L'homme vient au
monde nu mais il a les bras et le sein
de sa mère pour le réchauffer et le nour-
rir. Avant et pour que cet homme des-
cendit des entrailles de sa mère, il a fallu
que sa mère ne restât pas toujours seule
au monde. La naissance de l'homme nu
qui a faim avant tout et qui dit-on
sert de commencement à la société sup-
pose une société antérieure à sa concep-
tion
X. A quelqu'époque éloignée de l'his-
toire qu'on veuille remonter dans quel-
que région inhabitée qu'on pénètre on
ne trouvera jamais les hommes erraas
seul-à-seul, dans les bois, et ne'se donnant
aucun soin pour se procurer des alimens.
On ne peut pas recontrer un homme ab-
(8)
solument isolé vivant seul. Enfant on
le rencontre avec son père et sa mère
plus grand avec ses frères, ses soeurs on
sa compagne. Dans l'âge mûr il porte
ses encans dans ses bras dans sa vieillesae,
il s'appuie à son tour sur eux jamais on
n'a trouvé d'homme seul comme un être
tout-à-coup jeté du ciel en terre. Jamais
on ne vit d'homme surgir de terre com-
me ces plantes fongeuses qui naissent du
soir au matin. L'homme n'est pas un seul
instant de sa vie seul. L'homme de la
nature existe ou peut exister l'homme
sauvage est un être de raison.
XI. Le sauvage n'est pas encore l'hom-
me. Le citadin n'est plus l'homme.
Le père de famille vivant avec ses en-
fans, dans sa maison au milieu d'un do-
maiiie pas plus. grand qu'il ne faut pour
nourrir lui et les siens voilà l'homme
par excellence.
Le sauvage est l'homme informe.
Le citadin est l'homme déformé..
L'homme simple l'homme champêtre
celui qui tient le juste milieu entre le ca*-
nibale brute et le pharisien poli voilà
l'homme de la nature.
Il semble que Moise ait saisi ce point
juste il ne place pas Adam dans voie forêt
épaisse il ne le place pas non plus dans
les murs d'une cité toute faite; il le met,
avec sa compagne dans le jardin d'Eden.
On remarquera encore qu'il ne donne
pas à l'innocent Abel l'honneur de la ci-
vilisation il attribue au fratricide Cam
l'invention des villes et des arts meurtriers.
XII. Newton a observé dans la nature
deux agens qui font l'ame et toute l'éco-
nomie de son système la force centrifuge,
et la force centripète. Ces deux mobiles
contraires d'impulsion et de répulsion
sont tellement en équilibre, qu'il en ré-
sulte l'harmonie admirable qui règne dans
le monde.
On pourroit appliquer ce principe à la
politique. L'homme est né tout-à-la-fois
doué de liberté et de sociabilité, Les légis-
lateurs profonds ont cru pouvoir mettre en
jeu tout-à-la-fois ces deux ressorts rivaux
du cœur humain mais il ne leur a pas
été aussi. facile de faire régner entr'eux le
(10)
même équilibre qu'entre la force centri-
fuge et la force centripète. Il falloit trou-
ver une balance d'une grande justesse pour
peser les droits de l'homme avec ses de-
voirs, et pour ne point laisser emporter
le poids des uns par le poids des autres.
Malheureusement on a trop souvent sacri-
lié les droits aux devoirs. La nature avoit
trouvé un biais. L'homme, sans compro-
mettre les droits de sa liberté et sans se
soustraire aux devoirs de la sociabilité
coucouroit à ce double but en obéissant
à son père et pas à d'autres. Il en fit même
d'abord la douce expérience. Malheureu-
sement, il ne s'en tint pas là l'instinct
lui auroit cependant suffi pour cela mais
il voulut user de la raison avant sa ma-
turité et le flambeau qui lui avoit été
donné pour éclairer la routine de l'ins-
tinct, devint bientôt entre ses mains une
torche incendiaire. Tout fut perdu, sitôt
que l'homme consentit à obéir. à d'autres
qu'à son père. Les deux ressorts d'impul-
sion et de répulsion qui étoient-tendus en
lui ces deux espèces de forces centrifuge
et centripète, réagirent l'un «ontrel'autre
et de cette dissonance de cette rivalité,
( il )
il en résulta tous les désordres de la so-
ciété civile.
XIII. Ce qui se passa à l'époque où les
peuples arrêtèrent une furme de gouver-
nement, n'est pas un préjugé eu faveur de
la légitimité du pacte social. Le'berceau
de toutes les nations a' été souillé de cri-
mes. On le voit entouré, ou d'usurpateurs
cruels, ou æ.hommes lâchers. Les uns se
vendent ou se donnent; les autres achè-
tent ou subjuguent ou bien encore, des
fourbes adroits par un tour de gobelet
digne des charlatans font lever au ciel
les yeux de leurs semblables, pour, pen-
dant ce tems, les dépouiller en ce bas
monde, ou leur préparer des entraves et
des piéges.
Les refontes de gouvernemens sont sus-
ceptibles des mêmes abus et des mêmes
excès que leur première fondation.
XIV. Il faut opter on ne peut être à
la fois bon citoyen ot bon père de famille,
par la raison qu'on ne peut être à la fois
en deux endroits difFérens et qu'on ne
sauroit partager son tems entre les affaires
(12)
ctu dehors et celles du dedans, sans qu'elles
n'en souvent toutes. Un père qui préfère
les caresses de ses enfans aux promesses
de ses protecteurs n'ira ni vite ni loin
dans le chemin de la fortune. On ne peut
servir deux maitres à la fois ou la nature,
ou la société il faut opter.
XV. L'homme a épuisé toutes les for-
mes possibles de gouvernement. Il seroit
tems qu'il revint au point d'où il est parti.
Il a dû voir qu'il n'a jamais été plus heu-
reux, que quand, renfermé dans le srin.
de sa famille il ne connoissoit d'autre
maître que son pére, d'autres loix que les
ordres paternels, d'autre culte que la piété
filiale. Il a dû éprouver qu'il n'a jamais eu
de sauve-garde plus sûre que la main d'un
père qui l'aime par instinct et par devoir
par besoin et par penchant. Il seroit tems
que l'homme se retirât de la foule pour
vivre chez lui et avec lui persuadé que
si un chef de- famille a quelque peine à
gouverner un certain nombre d'enfans
qu'il aime un roi on un sénat ne doit
pas avoir moins de peine à gouverner des
millions d'individus disposé4 à méconnoir
(x3)
tre les droits de leurs semblables sur eux.
Le comble de l'éloge pour un gouverne-
ment est de le dire paternel mais quel
immense intervalle restera t il toujours
entre la patrie et une mère ?
XVI. J'aime à croire qu'il y a une rè-
gle générale pour tous les habitans de la
terre et que la raison doit la leur dicter
à tous. Si l'on admet ce principe il faut
en conclure que des mille et une formes
de gouvernemens que les hommes ont ima-
ginées sur les ilifférens points du globe
il ne doit y en avoir au plus qu'une seule
adoptée par la raison à moins de con-
venir que cette règle générale n'est pas en-
core trouvée ou a été perdue. Je sais
que chaque peuple dira de son-code po-
litique ce qu'il dit de son code religieux
le mien seul est bon et hors de lui
point de salut. Mais comme. tous les hom-
mes ne peuvent avoir raison à la fois
s'ils sont tous d'un avis contraire et si la
raison est une, il s'ensuit qu'ils se trom-
pent tous, hors un. Dans, ce conflit, qui.
sera notre arbitre ? L'expérience Com-
parons de bonnet les premiers .tems.de
<»4)
chaque nation et les tems postérieurs. Les
hommes étoient-ils plus heureux et plus
sages sous les patriarches ou pères de fa-
mille, que sous des rois ou des sénateurs ?
Mais dira-t-on ce qui est bon pour une
petite peuplade ne peut plus l'être et de-
vient insuffisant pour une grande nation
florissante. A la bonne heure. Eh bien re-
noncez donc à la manie des grandes asso-
ciations, pour être heureux rassemblés
en petit nombre.
XVII. L'homme n'est point né pour la
société civile et n'est point destiné à y.
vivre puisque la société civile n'est point
l'œuvre de la nature. Ce qui sort des mains
de la nature a un caractère moins équi-
voque. Le système planetaire varie-t-il'
comme le système social ? n'est-ce pas W
même pour les cinq zones du globe ? En
peut-on dire autant du système social dans
les quatre parties dumonde ? Le même soleil.
se lève pour la Turquie et la France le
même gouvernement a-t-il lieu pour l'une
et pour l'autre ?
XVIU. Si la simplicité est le caractère
(rf)
distinctif des opérations de la nature; si
la nature se sert toujours de la voie la plus
courte pour arriver à ses fins si elle n'ai-
me pas, a multiplier les êtres sans néces-
sité et s'il est prouvé par une ancienne
tradition appuyée elle-même de faits
que les hommes vivoient tout aussi heu-
reux, tout aussi bons que leur espèce le
comporte, sous le régime patriarchal j on a
droit d'en conclure que la nature n'a point
fait naître l'homme pour une société plus
grande et plus compliquée que celle de sa
famille.
Le gouvernement civil est un rouage
trop peu simple pour être avoué par la na-
ture. La nature est plus économe de
moyens; elle marche avec un attirail moins
embarrassant elle construit l'édifice de
son système, elle le conserve et le répare
à moins de frais. D'après ses plans tout
va de soi même il n'y a pnint de
crises point d'efforts. On. ne craint pas
de révolutions. Une paisible uniformité
lui semble préférable ces secousses qui
ébranlent les états politiques et jusque?
même à ses volcans, tout est soumis 1
une loi de graduation- à une échelle ïava-
(itf)
riable et juste sur laquelle les hommes
devroient sans cesse mesurer leurs projets
et leurs action.
Quoi qu'en disent les habitaas des villes
l'homme n'est point né pour une société
plus vaste et plus compliquée que celle de
ses proches. C'est la seule constitution na-
turelle et la portée de l'esprit humain.
L'homme en entrant au monde la trouve
toute formée toute prête à le recevoir
et à l'adopter. Il n'a point de traités à
passer pour y être admis et pour y de-
meurer, elle n'exige ni garantie publi-
que, ni sermens particuliers.
En. un mot, l'homme est né pour être
enfant et père là nature ne l'a point fait
citoyen.
XIX. Quelqu'un a fait ce calcul
Sur 20 hommes,
a sont estimables;
3 sont méprisables
i5 seroient à plaindre..
Ce calcul a, été fait an sein de la société
telle qu'elle est.
Au sein de la société telle qu'elle de»
roit
<»7)
B
vroit être, c'est-à-dire, sous lorgne des
mœurs patriarcales
Sur 20 hommes
2 seroient bons et malheureux
3 seroient excusables
iS seroient lieurcux et bons.
XX. On dit que l'homme est fuible
trat qu'il est isolé les hommes ( ajoute-
t-on) ne sont forts que quand ils sont
réunis.
Entendons-nous. Un homme seul ne peut
se suflire. Point de doute à cela. Mais
afin qu'il soit aussi fort qu'il en a besoin
pour vivre heureux est-il donc nécessaire
qu'il s'entoure et s'étaie de plusieurs
milliers d'hommes ? Un homme n'a besoin
que d'un second individu pour être tout
ce qu'il faut qu'il soit c'est-à-dire pour
jouir de tous ses droits et pour, s'acquitter
de tous ses devoirs.
Plusieurs étrangers réunis forment co-
terie beaucoup d'étrangers réunis font
un grand nombre d'étrangers réunis_
font foule. Un million d'hommes ramasség
en un tas et gravitant les uns sur les autres
(i8)
font une mêlée de laquelle il n'y a que
le plus fort ou le plus traître qui Puisse
se tirer sain et sauf.
L'assemblage des parens d'une seule fa-
mille forme la seule société convenable à
l'homme.
XXI. Il fut un tems où, par une ten-
dresse mal-entendue on recevoit l'enfant
nouveau-né au sortir du ventre de sa
mère dans des langes étroits qui lui ser-
roient les membres en genoient tous les
mouvemens s'opposoient aux développe-
mens de la nature et souvent en alté-
roient les belles formes.
Ce tems n'existe plus pour les enfans
mais il existe encore pour les hommes.
La société est vraiment un maillot qui
pour quelques accidensdont il préserve, fait
contracter mille imperfections etc.
XXII. La société civile est pour les ha-
bitans de la terre ce qve sont les gluaux
pour les habitans des airs. Les hommes
libres sont venus s'y placer en foule et
tous les mouvemens qu'ils s'y donnent ne
font que les empêtrerdavantage. Les gou-
Ba
vernemens sont les oiseleurs perfides qui
guettent leur proie et en font curée à me-
sure qu'ils la prennent au piége. Quelques-
uns des pauvres captifs ont beau battre de
l'aile, ils sont enfoncés trop avant il faut
qu'ils y attendent la mort. D'autres plus
insoucians se font tellement à la perte de
leur liberté, qu'on les entend chanter
en attendant le couteau qu'on aiguise pour
les égorger. Il est des oiseleurs qui, par
une politique raffinée semblent ménager
leurs captifs ils les choyent leur don-
nent eux-mêmes la becquée, les engrais-
sent et les provoquent à l'amour dans
l'espérance que les pères un jour dresse-
ront leurs petits au même esclavage. Quand
viendra-t-il un oiseleur humain et géné-
reux qui fera fondre la glue perfide et
donnera la volée à tous les malheureux
qui s'y sont laissés prendre.
XXIII. La société ressemble au sallon
de peinture où les artistes de la métropole
d'un grand empire étalent leurs produc-
tions en tout genre. Aucun des tableaux
qui y sont exposés n'ayant été peint pour
la place qu'il y occupe, il s'ensuit qu'il y
perd presque toujours et il est impossible
d'en porter un jugement. Un tableau mé-
diocre, avantageusement suspendu peut
enlever les suffrages dus et refusés un
autre tableau supérieur mais mal placé.
Tous les différens objets de cette collec-
tion se nuisent réciproquement se re-
poussent tour-à-tour font confusion et
ne peuvent être portés à leur juste va-
leur.
Il en va de même de la société les
membres qui la composent pressés les
uns contre les autres et classés selon le
hasard ou la nécessité des circonstances,
ne paroissent pas ce qu'ils sont en effet.
Leurs vertus sont étouffées ou méconnues;
leurs vices sont masqués ou palliés d'où
il résulte un cahos dans lequel on voudroit
en vain fixer le bonheur qui naît de l'har-
monie.
XXTV. Les vertus civiques sont loin
d'être autant de-vertus morales. Par
exemple
Peu.de vices, jedirois presque peu de
crimes ont fait plus de tort à l'humanité
que l'amour de la patrie dont on a fait
(2X)
B 3
une vertu héroïque. L'amour de la patrie
est pour le genre humain ce que l'amour
exclusif de soi-même est pour chaque indi-
vidu. Or on sait les maux dont l'égdisme
est la source.
L'amour de la patrie n'est point dans la
nature. Il n'est point naturel qu'une mère
se réjouisse de la perte de son fils mort
en disputant un pouce de terrein. La sévé-
rité de Manlius est un héroïsme atroce.
Les vertus patriotiques sont si peu des
vertus qu'il faut être hors de soi pour en
être capable elles ne soutiennent pas le
sang-froid de la raison. Les héros ont pres-
que toujours la fièvre le pouls du sage
est réglé.
Les vertus nrivées sont les seules vertus
réelles elles nous appartiennent toutes
entières. Personne n'en peut rien revendi-
quer. Rappeller les hommes la vie do-
mestique, c'est donc les rappeller à l'état
de perfection.
XXV. Dans l'héritage de mes pères, il
estunpetit bois quiombrage le châtel où je
suis né. Je l'élague tous les ans après en
avoir fait l'examen. Les branches sèches
(m)
srnrent-à réchauffer mon foyer les jeunes
pousses, je les conserve. Je fais choix des
plus beaux brins pour en construire mes
instrumens aratoires ou mes meubles
domestiques et je mets à profit jusqu'à
leur difformité.
Je fais dans mon petit domaine ce que
devraient faire les gouvernemens et ce
qu'ils ne font pas. Que de fois ils por-
icnt impitoyablement la cognée sur des
tiges vigoureuses et saines qui leur four-
niroient de nombreux élèves Ce n'est
pas toujours le bois mort qui sert chauf-
fcr vient un tems où la grande forêt
s'épuise alors le propriétaire avide n'y
trouve plus d'ombre, plus de bois de cons-
truction, plus de vieilles souches pour
l'hiver.
XXVI. L'inégalité des dons de l'esprit et
dn corps étoit déjà plus qu'il n'en falloit
pour lier les hommes entr'eux par une
chaîne de besoins réciproques. Tout fut
perdu, quand les hommes imaginèrent
l'inégalité de fortune et de condition et
ce fut la société qui le leur conseilla.- Ils
n'y eussent jamais pensé, si chacun fût resté
(23)
B4
chez soi, sous le toit de ses pères. La aa-
ture avoit indiqué des distinctions suffi-
santes pour jeter de l'intérêt sur la scène'
de la vie et pour donner plus de jeu aux
acteurs. L'homme civilisé voulut ajouter
an plan de la nature. La nature avoit fait
des grands et des petits, des forts et des
foibles la politique se crut en droit de
la corriger ou de créer au ,1 des grands
et des petits des forts et des foibles
mais presque toujours en raison inverso
de la nature. D'après cela, tout dut aller
de travers ce fut un choc perpétuel un
conflit général. Les victimes de la société
en appellèrent à la nature les êtres dis-
graciés par, la nature en appellèrent à la
société, la confusion prit la place de l'or-
dre, et avec le tems tout alla de mal
en pis.
XXVII. Les chapitres de chanoines
avoient des statuts plus sages que les loix
de la plupart des monarchies chaque se-
maine., -1-tour-de-rôle l'un d'entr'eux
étoit chargé des offices et du régime in-
térieur de leur église. Le trône au con-
traire est toujours occupé par la même
( 2.4 )
personne tant qu'elle vit sans que les
fatigues qu'elle doit y essuyer deviennent
nne raison suffisante pour lui donner un
adjoint. Un. royaume doit être cependant
tout autrement difficile à gouverner qu'un
chapitre.
XXVIII. Il n'est point d'âge où l'homme
doive refuser son tribut d'obéissance à son
père mais il est un tems où un père ne
peut exiger ce tribut comme une dette. Si
cet axiome de morale est vrai comment
l'homme n'a-t-il pas réfléchi que puisqu'il
est un âge où ses parens môme ne peuvent
exiger son obéissance il est ilioui qu'il
se fasse un devoir d'obéir à d'autres or-
dres qu'à- ceux de son père..0 honte les
intérêts de la politique ont eu le pas sur
ceux du sang on a préféré les chaînes
sociales anx'nmnds de la famille. 0 honte
il s'est trouvé des circonstances où la: so-
1 ciôtë" civile s'est crue en droit de ravir à la.
nature ses privilèges les plus' saints et les
plus doux. 0 homte on d vu l'homme
fléchir le genou- aux pieds de "l'homme -t
et conrber Fl peine sa tête en 'la présence
de son père. ̃ '̃
XXIX. L'homme cn famille est raison-
nahle
Les hommes en société deviennent rai-
sonneurs
L'homme en famille vit paisible;
Les hommes en société sont querelleurs
L'homme en famille conserve ses vertus
naturelles
Les hommes en société n'en ont que de
factices.
XXX. Le genre humain est une vaste
communauté d'aveugles parmi lesquels
on distingue quelques^r«-wy<aaw mais
ceux-ci, mal-venus des autres, n'occupent
pas les premières places.
..XXXI. On s'extasie sur les heureux
effets de la civilisation les peuples poli-
cés ne parlent qu'avec pitié des nations
barbares qui vivent sans aucune forme de
gouvernement sans loix sans culte
sans talens sans luxe. Mais le récit dé.-
taillé du combat des gladiateurs ne suffit-
il pas aux yeux de l'homme sensible
pour ternir le brillant coloris du tableau
( z6 )
qu'on fait ordinairement du siècle d'Au-
guste. Cv spectacle seul détruit tout
l'enchantement', et fait regretter aux sages
le gL)nd de nos premiers pères.
Quand on voit de nos jours encore
les Suisses mettre leur sang à prix, et pro-
fesser pour un vil salaire le métier de
tuer des hommes hélais on ne sauroit
trop gémir sur les suites de cette civilisa-
tion laquelle devoit faire de tous les
lia! )i tans de la terre une seule famille
laquelle au contraire dénature l'esprit des
peuples au point de métamorphoser des
pasteurs montagnardes en loups mercenaires
de la plaine. Quelle nation même encore
au moment où j'écris auroit plus beau
jeu. que les Suisses de réaliser les moeurs
patriarchalcs Tout les invite, an sein de
leurs montagnes à mener une vie inno-
cente et paisible. Hélas la civilisation.de
leurs voisins a malheureusement gagné
jusque eux et depuis des siècles, la na-
tion qui devroit être la plus douce est
devenue un peuple féroce de sang-froid,
des bergers qui devroient avoir horreur et
Être avares du sang de leurs agneaux ne
sont plus depuis des siècles que des bou-
chers familiarisés avec le meurtre et pro-
digues du sang des hommes.
Cette réilexion accable.
.XXXII. Heureux
Oui demeure chez lui commeenson élément.
J'aime ce vers deRacan., si naturel,
si bien senti. Il exprime une vente- pre-
mière, long-tcms effacée de la mémoire
des hommes. Oui sans doute le toit
natal, la maison patcrnelle est pour l'lium-
me ce que l'eau est pour le poisson l'air
pour les oiseaux la terro pour les rep-
tiles. Les anitnaux, hors de leur élément
respectif, languissent ctmcurent. L'homme
aussi dégénère et se corrompt hors de
c/iez lui par-tout ailleurs il ne doit que
passer. Pour être heureux et ponr se con-
server bon il faut qu'il demeure chez
lui c'est-à-dire au sein de sa familles et
non dans le tourhillon des cités.
Quand donc les hommes apprécieront-
ils toute la justesse et toute l'importance du
vers de Racan
Heureux.
Qui demeure th«2 lui cutimu vu ;un «liment.
(a»)
XXXIII. Lz personne des rois et des
mues est sacrée. Qu'ils seraient dupes si
cuL les prcnoit ;iu cnot si lrur un zèle dont
ils sont rim.tni'iit dignes on ne vinloit
pas le cérémonial pour les secourir dans
un >• pressant; si on les abandon-
3toit à il'iirs propres forces! Que les dieux
de 11 terre seroiontà plaindre, si onlesrelé-
gu< i au fil/1,1 do leurs châteaux, comme on
reloue l.i divinitédaiis son sanctuaire,sans
oser en approche." s'ils étoient réduits à
la société du leurs seuls ministres
Que seroit devenue cette reine en che-
mise surp: ise dans son palais incendié
si un homme du peuple n'eût bravé le feu
et 1'étirpette pour la sauver entre ses bras?
Mais quoi est l'homme qui sera tenté d'imi-
ter cette action généreuse quand il ap-
prendra que le sauveur de la reine incen-
diée, n'eu; pour salaire qu'un arrêt de
mort. V. l'histoire d'Epagne.
Un arrêt de mort fut aussi le salaire de
ce matelot qui se jeta à la mer pour re-
tirer des eaux le diadème d'Alexandre
mais qui eut l'imprudence de poser sur sa
tête le bandeau royal afin de gagner
plus vite le rivage, en nageant des deux
bras. Arrien. vii.
Observation pour les bonnes-gens qui
regrettent la monarchie.
XXXIV. Si l'on pouvoit supposer l' Uai-
versilé de Paris capable de quelques mo-
ralités philosophiques on' en trouveroit
une très-marquée duns cette dignité d'em-
pereur dont le régent gratifie le meilleur
sujet de sa classe. Ce petit souverain ne
ressemble pas à ceux du monde politique.
1l n'est empereur qu'autant qu'il peut sou-
tenir la concurrence de perfection avec
ses camarades un mois tout au plus est
la durée de son règne. Si pendant ce court
espace les honneurs font qu'il se re-
lâche si son thème se trouve le mois
suivant inférieur aux autres il perd sa
couronne et rentre dans la foule. En cas
d'espiéglerie trop forte il n'est pas hors
de l'atteinte des verges et de la férule.
Une nation ne sera heureuse que quand
elle se conduira envers le monarque élu
par elle comme le pédagogue de l'Univer-
sité de Puris envers l'enfaut qu'il a nommé
empereur.
(3o)
Plus heureux encore le peuple qui aait
se passer de ruis
XXXV. Apologue. La main que l'homme
appelle sa droite pinça un jour forte-
ment la main que l'homme appelle sa
gauche. Celle-ci, sensible sl cette injure,
souiflcta l'Iiomme témoin de l'outrage, en
lui disant
Toi seul es cause de la discorde qui
rè-^ne entre ma sœur et moi. La nature
nous lit jumelles et de la même substance.
Nous sommes toutes deux de chair et d'os,
et nous comptons chacune autant de
doigts. Mais du moment que l'homme
s'avisa de détruire J'égalité parfaite qui
régnoit entre nous; du moment, qu'il lui
prit fantaisie d'étà blir une distinction entre
nous deux le bon accord fut détruit
et celle de nous deux exercée par lui de
préférence se crut plus que sa semblable.
Heureux les hommes s'ils ne se con-
duisoient pas entr'cux comme ils en agis-
sent avec leurs mains
XXXVI. Le serment lait la base de
la société. S'il est le ciment qui lie tou-
tes les parties de cet édifice qu'on
juge de la solidité et de l'agrément d'un
édifice for dû sur la défiunce. Les sennens
civils et religieux ne sont que des liens
de précaution, pour assujettir des contrac-
tans suspectes de msiuv aise-foi. Il faut
définir la société une réunion forcée d'hom-
mes qui se défient les uns des autres
ne vivent ensemble qu'après s'être mis eu
garde les uns contre les autres.
XXXVII. En blâmant l'homme qui
s'est mis en société je ne prétends pas lui
conseiller de se faire sauvage ou char-
treux. Un bon chartreux est un ours. Un
vrai sauvage est un loup. L'homme social
dégénère bientôt en sinoe malicieux.
Il n'y a qu'un fils un père et un époux
borné à sa famille, qui soit un homme
véritablement digne de ce nom.
ÏXXVIII. Il est naturel à l'homme de
vivre dans la société de ses parens et de
ses amis il n'est pas naturel à l'homme
de vivre dans la société de plusieurs mil-
liers de ses semblables réunis. Une grande
association n'est point du tout nécessaire
h. l'homme il peut s'en passer. La nature
a dit aux hommes C roissez et multipliez.
Elle n'a pas ajouté rassemblez-vous en
tas. La grunde société n'entre pour rien
dans les vues de la nature. En un mot
la société civile n'est pas l'ouvrage de la
nature. Le mariage est de droit naturel
l'autorité paternelle la subordination fi-
liale sont de droit naturel mais la forme
monarchique républicaine ou mixte est
l'œuvre de l'homme corrompu et raison-
neur. La nature ne s'en méle point elle
livre la société à son mauvais sort elle
ne fait rien pour la société elle fait tout
pour l'homme isolé ou qui veut se doubler;
mais non pour les hommes en foule. Un
homme ne doit voir que son semblable
dans chacun des autres hommes et ce
lien est suffisant et plus convenable sans
doute que la qualification forcée et factice
de concitoyen, de compatriote etc.
XXXIX. Qu'u» voyageur sensible et phi-
losophe doit être chagrin et révolté, après
avoir terminé son tour du globe Que
d'objets attristans ont frappé ses regards
En tous lieux, il a vu creuser des fossés,
élever
c
élever des murailles tendre des chaîne!
de fer dresser des gibets bâtir des arse-
naux et des casernes. Il lui a fallu com-
me à un esclave courber sa tête sous le
joug d'odieuses barrières placées aux li-
mites de l'empire. Des hôtelleries peu
sûres, où l'hospitalité est dégénérée eh
trafic honteux ont dû lui faire douter si
les hommes sont tous frères. Ilélas la
surface du globe lui a semblé un camp
ennemi où l'on n'ose faire un pas sans
craindre de fouler une victime ou de ren-
contrer un bourreau. En tous lieux un
appareil menaçant de guerre suppose que
la terre n'est couverte que de brigands.
L'homme ferme sa porte à l'homme et met
toute son industrie AI imaginer des instru-
mens de sûreté et de défense. Il fait plus.
Les animaux les plus humains il les rend
complices dé sa criminelle défiance. Il.
apprend au gardien de sa maison à pour-
suivre par ses aboieniens l'être qu'il eût
mieux aimé caresser.
Tout cela n'est point l'ouvrage de l'hom-
me rendu à lui-méme au sein de sa fa-
mille c'est le produit des hommes réunis
en société. Encore un trait si tel est Pas-
pect de ce globe en tems de paix, quelles
couleurs assez noires pour le peindre lors*
que le flambeau de la discorde y secoue
ses étincelles dévorantes
XL. L'entrée d'une 'ville a quelque chose
de grand qui en imhose ces larges routes
bordées de maisons élevées et aboutis-
sant à des places publiques ornées de
statues; ces dômes qui dominent les autres
édifices; le concours des liabitaus le bruit
-des chars, le hennissement des chevaux
cette foule d'objets variés entassés dans
un désordre apparent. Cette scène mou-
vante acquiert encore un bien plus haut
degré d'intérêt quand le voyageur réflé-
chit que tout ce qu'il voit est l'ouvrage de
la main de l'homme. Ces masses énormes
de bâtimens, sont des inonumens de son
travail et de sa patience. L'intérieur des
villes est véritablement l'empire de l'in-
dustrie. L'homme s'y montre aussi grand
en proportion, que la nature observée du
sommet dcs montagnes. Les villes sont
autant de conquêtes que l'homme a faites
sur la nature. Hors de ses murs, l'homme
doit tout. à la nature dans l'enceinte des
C 2
villes il ne doit rien qu'à lui-même.
Mais que l'homme paie cher ce nui le
rend si vain! Semblable au captif qu'on
obligcroit à se bâtir sa propre prison
l'homme a enfanté des prodiges; il a fait
tout pour sa gloire il n'a rien fait encore
pour son bonheur. Ses villes sont pour lui
des cachots dorés. Que de gémissemens sous
ces riches lambris! Que de malheureux
liabitent ces cités constantes ce sont
comme autant de piéges où les hommes
viennent se prendre après le savoir tendus
eux-mêmes.
XLI. Il ne faut point juger de l'état flo-
rissant des grandes villes et des agrémens
de la société, d'après les promenades et
les spectacles publics. Ces lieux fréquentés
par des oisifs offrent au premier coup-d'œil
l'aspect du' bonheur. C'est le peuple des
grandes cités qu'il faut observer dans les
marchés, ou dans les fauxbourgs; c'est
dans les sales repaires de la classe nom-
breuse des indigens qu'il est bon de pren-
dre des informations sur les avantages de
la réunion des hommes en société c'est en
sortant du boudoir d'une danseuse des
(36)
jardins d'un histrion qu'il faut aller vi-
siter le reste des citadins gisant sur des
grabats vermoulus, agonisans dans les h8-
pitaux, s'arrachant un morceau de pain
rebut des laquais, expirant sous les far-
deaux, et disputant aux botes de somme
les travaux les plus vils et les plus rudes.
Que l'on compare l'abrutissement des trois
quarts des IiuLitans d'une ville avec la
politesse froide du reste etc. et qu'on ose
prononcer après si la sociabilité est un
bienfait pour les hommes.
XLII. On vante les douceurs et les avan-
tages de la société civile. Mais qui est-ce
qui en jouit? ce n'est assurément pas le
plus grand nombre. Et cependant, ce n'est
pas pour le petit nombre que la société a
dû être établie. Ce ne sont pas ceux qui
dressent les tables qui s'y asseyent; ce ne
sont pas ceux qui apprêtent les mets qui
les mangent. Ce que le peuple boit et
mange il l'eût trouvé aussi bien et mieux
dans l'état de nature. Il se nourrit de pain
noir et de fruits giltés il s'abreuve d'un
vin fatlsifié et mal sain il achète assez
cher les restes qui tombent de la table.des
(37)
C3.
riches etde leurs valets l'ouvrière honnête
et pudibonde est trop heureuse de se re-
paître de lu desserte d'une courtisanne
sans pudeur, etc.
Je conçois que le dixième d'une nation
vante les agrémens et les bienfaits de la
société civile mais elle ne remplit pas, ce
semble tout à fait son but en ne s'oc-
cupant que du dixième de ses membres.
Le sang ne porte pas seulement la vie à la
tête, et aux parties qu'on est convenu d'ap-
peller nobles il remplit les canaux des
membres inférieurs et des plus petites
extrémités. L'orteil en reçoit sa part.
Le corps politique devroit peut-être
se modeler davantage sur le corps hn-
main.
XLIII. Si l'on entassoit dans le même
plat les différens mets qui couvrent une
table servie avec ordre et délicatesse on
feroit un tout détestable et- capable de-
donner des nausées.
Il est pourtant vrai de dire que la so-
ciété ressemble au vase qui renfermeroit,.
pêle-mêle, tout-plein de mets, exquis, si on-
va eût goûté séparément*
(38)
Les législateurs et fondateurs de nation.
ont été des chefs d'office de mauvais goût
et de peu de jugement qui ont préféré
la quantité à la qualité et qui n'ont pré-
senté à leurs convives qu'un salmi propre
à soulever le cœur.
XLIV. C'est au registre des grefs civils
et criminels, qu'il faut renvoyer les apolo-
gistes de la société. C'est au tribunal de
lw police d'une ville qu'il faut assister
pour prendre une juste idée de la so-
ciabilité. Si les hommes publics étudioient
le cœur humain s'ils étoient tant soit peu
observateurs qui plus qu'eux sentiroit la
nécessité, d'une refonte ? Mais le premier
effet d'une refonte seroit de rendre leur
magistrature inutile et ils ne sont pas en-
core assez près d'être sages, pour sentir
combien une magistrature domestique les
dédommageront de leurs fonctions pu-
bliques devenues oiseuses.
XLV. Yade ad formiçam.
Lés fourmis, dont le nombre égale celui,
des grains de poussière ou elles vivent
vivent heureuses, pourvoient tous leurs
C4.
besoins prévoient les tems fâcheux et
cependant ou ne leur connoît pas de code.
Elles n'élisent point un roi ou des magis-
trats. Elles suivent tout bonnement l'ins-
tinct droit de la nature. Elles croissent,
pullulent, élèvent leur progéniture et
meurent sans avoir connu les maux de
l'anarchie ou du despotisme. Elles ne re-
doutent que le pied du voyageur qui les
écrase, ou qui bouleverse leurs habitations.
C'est un malhenr nécessaire mais elles
n'ont garde d'y ajouter des peines volon-
taires, et les embarras d'une société poli-
tique, qui en surpassent tant les jouis-
sances.
Vade ad formicam..
XLVI. Allons prendre leçon des oi-
seaux. On a beau dorer leur cage la
remplir d'une nourriture saine et délicate
qu'on entr'ouvre un moment la. porte
de leur geôle l'amour de l'indépendance
leur fait oublier tout le reste. Ils emportent
sur leurs ailes, et les bienfaits qu'ils ont
reçus, et les baisers qu'on leur a prodigués.
ne retrouveront pas dans les bois les
commodités de la ville; mais loin de re-.
(40)
gretter les douceurs de la société Ia li-
berté dans un désert leur tiendra lieu de
tout. Dans les tems fâcheux de l'hiver, on
les verra peut-être venir chercher leur
subsistance sur le seuil même de leur pri-
son mais il faudra ltre bien adroit pour.
les captiver une seconde fois.
Le peuple se laisse prendre à des piéges
plus grossiers et il est plus docile quand
il est pris. L'habitude de porter des chaînes
en allége pour lui le poicjs la raison,
même lui rend familier ce à quoi l'ins-
tinct seul des animaux ne sauroit les appri-
voiser. Le peuple pour se distraire et se
consoler, aime à s'entourer de compa-
gnons d'esclsvage mais il a beau faire
jamais l'homme ne communiquera aux
auties animaux son apathie pour l'indé-
pendance..
Cette observation a Pair d'un paradoxe,
en ce moment que le fanatisme de laliberté-
paroît porté à soa comble. Ah puisse -je
me tromper L. mais j'en reviendrai tour
jours à dire que Ia liberté est un irait sau-
vage. Nous sommes trop éclairés trop ci-
vilisés trop polis, pour nous contenter du,
gland-àe nos premiers pères.
(4i)
XL VII. La société rend égo'iste, malgré
qu'on en ait. On y est si mal à son aise
sans cesse il iaut y prendre garde à. soi. Ony
court tant de dangers les sentiers y sont si
glissans qu'on ose à peine mettre un pied
l'un devant l'autre sans examen. Il faut y
être continuellement occupé de soi, si l'on
veut s'y conserver. On n'a pas trop, de tout
son tems, de toute son attention pour, y
veillersur soi-même comment pourroit-on
trouver le loisir de s'occuper d'autrui ?
On est dans la société comme dans une
mêlée. Chacun pour soi. Sauve qui peut.
Tout en voulant parer le coup qui me-
nace son voisin on prêterait soi-même le
flanc une grêle de traits. Perpétuellement
sur le qui-vive on cherche à se tirer de.
la bagarre et on y devient par cela.
même nécessairement sourd au cri du,
besoin et de l'intérêt des autres.
Ainsi l'on contracte, au sein de la société.
la plus civilisée une dureté de caractère
une insensibilité pour le mal d'autrui qu'on
auroit peine à rencontrer chez les antro-
pophages. C'est à la société qu'on doit ce:
proverbe affligeant
Le mal d'autrui n'est que songe.,
uo
XLVIII. La paix ou la guerre sont les
deux alternatives des hommes en société.
Pour peu qu'une paix soit longue, elle
énerve une nation. L'oisiveté engendre la.
corruption et le luxe devient un iléau pire
çncore que la guerre. L'esprit militaire
commun IL presque tous les états politi-
que, les rend féroces. Un peuple guerrier
indispose tous ses voisins. Dans son inté-
rieur, les arts et le commerce tombent
l'agriculture languit et la population
suflit à peine nuxpertes de la guerre. Voilà
pourtant les deux pivots du système social.
Voilà pourtant les effets nécessaires de cette
manie de composer de grands corps qui
périssent également, ou d'embonpoint, ou
de maigreur. En teins de paix on ne sait
que faire des gens de guerre; en tems de
guerre on ne sait que faire des citadins
paisibles; ce sont, des bouches inutiles,
qui ne gagnent point le pain qu'elles man-
gent. Quand une cité regorge d'habitans,
on les envoie la guerre quand ou est
las de se tuer on revient se vautrer dans
la fiinge des villes. Les hommes ne conois-,
sent que ce cercle vicieux. La paix ou la.
guerre se servent réciproquement de poi-.
son et d'antidote. On les oppose tour-à-
tour l'une à l'autre; mais toujours de façon
que l'homme n'est pas plus heureux dans
un sens que dans un autre tigre à la guerre;
animal lascif dans la paix. Et tel est le ré-
sultat affligeant de la société civile se
détruire ou se corrompre tel est le carac-
tère de toute grande association. Et l'on
veut que ce soit là la vraie destination de
l'homme et l'on soutient que l'homme
social est l'être raisonnable par excellence!;
XLIX. L a société ( dit-on ) formel'homme.
Distinguons. La société forme l'extérieur
de l'homme mais trop souvent, hélas
aux dépens de l'intérieur. Jalouse unique-
ment du dehors le dedans n'est point de
sa jurisdiction et malheur quand elle y
empiète Bornée au seul décorum elle
vend les honneurs au prix de l'honneur
elle est satisfaite, quand elle sauve les ap-
parences Que lui importe que le desordre
et lo. corruption règnent au sein des fa-
milles elle se croit quitte, quand elle s'est
acqnitii'-c de la police générale. Les détails
sont au-dessous d.'elle de mim.im.is non.
curât praetor différente en cela de la
(44)
nature qui descend dans les plus petites
parties de son ouvrage en même tems
qu'elle veille à l'ensemble.
L. Omnium medecina leges.
Euripide* Bellerophon.
Ce n'est pas d'aujourd'hui que les. hom-
mes font usage de cette recette mais il pa-
roit qu'ils y sont accoutumés au point,
qu'elle ne les purge plus, et me produit sur
eux aucun effet. H est vrai que, jusqu'à
présent, des empyriques se sont toujours.
mêlé de composer et d'administrer cet
antidote. Il falloit s'en tenir à la nature.
C'est le premier médecin des hommes et
il devroit être le seul. Si du- moins nous
avions en. politique des docteurs de la
trempe d'Hypocrate Mais il est plus aisé
de mettre au régime les corps que les
esprits.
LI. Si Roma Juins romana vivito, more.
Soyez anglois à Londre et François à Paris.
Pour faire la rime et compléter le sens
je dirois volontiers
C'est le moyeq de n'être homme en aucun pays..
LII. M Tout ce qui est permis nvest pas
honnête ».
Cet axiome de droit n'est pas du droit
naturel. Et voilà donc où en sont venus
les hommes réunis en corps Ils se sont
trouvés nécessites permettre quelque
chose qtef n'est pas honnélte. On devoit
s'attendre à des conséquences bizarres ir-
raisonnables et funestes, en partant du
principe qui sert de base aux associations
politiques.
LIII. L'existence ne nous a été donnée
que pour nous aimer; et ce n'est pas trop
de toute notre existence pour cela. La vie
est si courte s'aimer est si douce chose!
peut-on se résoudre à haïr? et comment
en trouve- t-on le tems?
Il semble que la nature ait voulu nous
dédommager de la brièveté de la vie en
attachant le plus grand prix au plaisir de
s'aimer.
tout le inonde ne peut avoir du génie,
de la gloire des honneurs, des richesses,
une inaltérable santé une physionomie
heureuse etc mais tout le monde à un
cœur et peut aimer. Rendons grâces à la
nature. Il semble qu'elle ait prévu tous
les maux qu'entraineroit à sa suite l'iné-
galité des conciliions parmi les hommes
réunis en société. Pour ne pas les voir
tout-à-fait malheureux, elle les a rendus
tous susceptibles de s'aimer.
Deux indigens qui s'aiment sont moins
plaindre que d'eux riches qui se haïssent.
LTV. « Le châtiment est le gardien de
» ceux qui dorment ».
Code des Gentoux.
Le gardien s'endort lui-même quelque-
fois. il n'est que trop aisé de le tromper
de lui faire prendre le change. Ce magis-
trat 'suprême n'est point incorruptible.
Cerbère à triple gueule il montre les
dents à ceux qui n'ont rien il lui jeter.
Toujours affamé, on l'apprivoise, en lui
des désordres qui se commettent .journel-
lement dans la société, 'puisqu'elle n'a pas
d'autre gardien. Faut-il s'étonner si les
citoyens ne dorment que d'un œil; une
triste expérience leur a appris qu'ils ne
sont en sûreté qu'eu se gardant eux.
mêmes.