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Correspondance trouvée dans le portefeuille d'un jeune patriote assassiné sur la route de Paris

De
112 pages
Leroux (Paris). 1797. In-8° , II-108 p..
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CORRESPONDANCE
TROUVÉE
DANS LE PORTE-FEUILLE
D'UN JEUNE PATRIOTE
ASSASSINÉ
SUR LA ROUTE DE PARIS.
Si la peste avait des places, des honneurs à dis-
tribuer, elle trouverai! des courtisans qui porteraient
la bassesse jusqu'à préconiser ses ravages, et à crier
- anathéme contre ceux qui n'aiment pas la peste.
M X x I. T.
A PARIS,
Chez LEROUX, Libraire, Palais-Égalité, nO. 173,
et chez les Marchands de Nouveautés.
AN 6 n x z. A RiruBtiQvz;
A V 1 S.
la célérité de l'impression a laissé échapper tant
¡d'erreurs dans le texte, qu'on est forcé d'engager le
lecteur d'aller à l'Errata, avant de commencer sa lectlfre.
E RRA T A.
Page 19, de l'honneur , lisez de l'homme.
Page 41 ? vous avoir dominé, lisez nous avoir dominé..
Idem, fête , lisez fêté.
Page 45, la force , lisez sa force.
Page 48 ) la virgule avant par-tout.
Page 49 > ne loue , lisez ne le loue.
Page 52, pris dans la classe, lisez dans des classes;
Page 59, le point et virgule après novateurs.
Page 61 , la loi naturelle de l'homme, lisez dans l'homme.
Idem , de toute la loi , lisez de toute loi.
Page 64, qu'on ne peut l'appliquer, lisez l'expliquer.
Page 76 , faisons un parti avec elle, lisez un pacte avec
elles.
Page 79, engendre-t-il plus de biens , lisez autant de
biens.
Idem, admirer son existence, lisez adoucir.
Page 81 , de la consistance, lisez la consistance de l'ha-
bitude et de l'intérêt personnel.
Page 83 , en croupissant dans ces individus , lisez dans
les individus.
Page 87, les misantropes heureux, lisez ces misantropes
hatneux.
Page 88, prérogation , lisez prérogative.
Page 89 , que fait encore, lisez que suit encore.
Idem, plus pénible, lisez moins pénible.
Idem, si magnanimes, lisez si magnanime.
Page 93, les hommes élevés , lisez ces hommes.
Page 94, se confondraient , lisez se confondaient.
Page 96, remplir vos ames , lisez nos âmes.
Page 98, bravons , lisez braver.
Idem, la surface , lisez sa surface.
Page 99 , tyrans ou avares , lisez tyrans et avares.
Idem, ne flottera plus de vaisseau, lisez ne flottera de
vaisseau.
J AVERTI S SEMENT
DE L'ÉDITEUR.
CES Lettres ont (V trou-v;êes par un Voya-
geur , sur le corps - encore sapglant de
Théodore. Malgré leur incorrection et le
peu de proportion qu'on y trouvera, avec
la grandeur du cadre que chacune d'elles
embrasse, les réflexions noyées çà et là
dans la foule des raisonnemens, ont été
jugées assez justes et assez intéressantes,
pour être connues du Public. Théodore
habitant depuis quelque tems la campagne,
où il se reposait des fatigues de la révo-
lution, au sein de sa famille et près de
Junie , son amie, renonce à son doux
loisir, pour aller à Paris solliciter de l'em-
- ploi dans une Administration; et après y
avoir séjourné inutilement, et sans autres
relations- que celles qu'il avait soin d'en-
trétenir avec Junie, son ami Martin et sa
famille , s'étant mis en route pour retour-
ner chez lui, il est assafsiné à quelques
4
lieues de Paris : telle est la circonstance
qui a donné lieu à ces Lettres.
La correspondance roule entre trois per-
sonnes, toutes trois de caractère diffé-
rent 5 Junie, toujours sensible et roma-
nesque , l'est quelquefois avec enjoue-
ment, mais trop souvent avec réflexion ;
elle raisonne , et alors elle est extrême.
Martin est ordinairement un froid raison-
neur ? qui, de tems en tems, rencontre
vrai ; et Théodore , plein d'ame et de
viyacité , occupé de son amour , mais
entraîné par le patriotisme ? - laisse échap-
per de ce combat, tantôt des Jnurmures,
tantôt des saillies d'enthousiasme sur notre
situation politique, qui font plus vive-
ment regretter sa malheureuse fin. Ce-
pendant nous osons assurer que, ni les
plaisanteries de Junie ? ni les raisonne-
mens de Martin 7 ni les plaintes de Théo-
dore, ne seront désavouées par le rigide
patriote , et qu'il reconnaîtra 7 dans plu-
sieurs traits ? une censure juste et fondée
en raison. f
M. J. S.
A
CORRESPONDANCE
TROUVÉE
DANS LE PORTE-FEUILLE
r
D'UN JEUNE PATRIOTE.
1
LETTRE PREMIÈRE.
Martin à Théodore.
J*J NIE t'aime toujours, mon cher Théodore,
et elle se plaît à appeler ton voyage à Paris,
iitt voyage aux Petites - Maisons : ce n'est pas
qu'elle regarde les habitans de Paris comme *
des fous, mais c'est une folie pour elle que de
quitter la tranquillité des champs et la société
de J unie; pour offrir au Gouvernement, des
services dont il ne se soucie pas. Elle dit:
Dans l'idée'que je me suis faite d'un Gouver-
nement afrii inflexible des patriotes, que fau-
drait-il pour être placé ? Du civisme, de l'in-
telligence , et la recommandation des Députés
probes de son Département : ce sont Ws moyens
de Théodore. Lorsqu'un Ministre lui dira, en
( 2 )
le refusant, poliment, que tout cela se trouve
dans ses Bureaux, il ne prendra point ce
Ministre pour un menteur , et il est homme à
s'en retourner, persuadé que toutes les places
sont dignement occupées , et peut-être satis-
fait , comme ce Lacédémonien, qu'il se soit
trouvé des hommes meilleurs patriotes que
lui.
Quoique jeune, il a assez d'expérience et de
lecture, pour savoir que l'homme est toujours
homme, quoiqu'on fasse, et de quelqu'habit
qu'il soit vêtu; mais il s'imaginera que sous un
régime populaire, eu égard à celui de la Cour,
un Direclrll" doit se permettre moins de fai-
blesses qu'un autre homme, et qu'il ne doit
point s'entêter d'un ridicule népotisme , quand
ses parens n'ont pas la confiance de cette voix
publique qui l'a fait ce qu'il est, et qu'il e~t
forcé de respecter s'il est homme de bien.
Il s'imaginera qu'un Ministre assez adroit
pour se placer ,-dans le tems des dissentions,
comme'une espèce de Mazarin, entre les deux
partis, et parvenu par manière de rappro-
chement , à surprendre, avant la victoire de
la bonne cause, le suffrage du Directoire, ne
saurait être conservé-sans compromettre des
intérêts plus chers que ceux qu'on peut retirer
de sestalens; que ses importans services dans
( 3 )
la révolution n'empêchent point la réputation
qu'il s'est acquise d'homme versatile ; qu'ils
n'empêchent point que son nom n'inspire de
continuels soupçons sur les liaisons de parens
ou amis qu'il n'est pas, au pouvoir du cœur
humain d'abandonner ; que sa dextérité à
profiter de toutes les occasions brillantes qui
peuvent le montrer avec éclat aux patriotes,
est un artifice aussi inséparable des gens
d'église, qui savent combien la pompe des
cérémonies leur profitait aux yeux pu peuple ,
que la docilité et la souplesse de la flallerie l'est
d'un courtisan qui sait combien elles lui profi-
taient devant les Grands; que la galanterie et
le msnége des femmes l'est d'un homme du
monde, instruit dans l'art des séductions.
Il s'imaginera, enfin , que des Magistrats
républicains ne pourraient trouver du plaisir à
humer l'encens d'un rejeton de Maison sou-
veraine ; qu'à leurs yeux, un homme nouveau
comme Cicéron doit-valolr mieux qu'un patri-
cien recommandé par des ancêtres , et qu'aux
yeux des autres Nations, le faste d'un nom
déjà connu, ne vaut pas le crédit qu'un Mi-
nistre loyal peut concilier à ses fonctions, au
moyen de son caractère. -.
,T'ai été romaine pendant up- tems, comme
Théodore , dit - elle y alors je pensais d'après
(4)
mon cœur; maintenant je ne pense que d'après
mes observations , et j'ai laissé Théodore ro-
main: cela ne me dispense pas d'être française ,
et, comme amante d'un patriote français, de
faire des vœux pour tout le bien que l'état
actuel de mon pays est capable de comporter t
ce qui fait la différence de lues sentimens avÇG
les siens , c'est qu'il voudrait faire-accepter ses
vœux à ceux qui n'ont l'air d'en faire que pour
eux-mêmes , et que je me contente de garder
les miens, crainte de les avilir. D'ailleurs, à
force de regarder les hommes du coté îles
affaires et d'un œil intéressé, Théodore ne peut
se dépouiller de cette condescendance que ion
a malgré soi pour tout ce qui est à notre usage.
Cette condescendance n'est d'abord que dans
les manières ; mais quand elle tourne en habi-
tude, il faut qu'elle passe dans les sentimens j
c'est une illusion qui gagne à la fin les honnêtes
gens comme les fripons, et c'est ce qui produit
en eux des démonstrations d'une si grande
vérité, que nous ne pouvons cesser d'en être
étonnés lorsque nous connaissons le fond de
leur pensée ; mais nous, femmes, qui npttg
tenons à l'écart du tourbillon , notre jugement
n'est point offusqué de pareils brouillards > et
nous considérons moins les hommes par ce
qu'ils font, que par ce qu'ils sont.
- Que
(S)
B
Que dans la ^chaleur d'un dîné-on parvienne
à extorquer un acte de justice à un homme
en place, combien ne lui extorque-t-on. pas
d'injustices et de faveurs pour d'indignes sujets,
et combien de fois le patriotisme, n'a-t-il pas
été réduit à desirer que la cuisine française
fût moins bonne, que les dames fussent moins
galantes, et que l'on fut plus attentif à ne pas
noyer les devoirs dans les plaisirs! Quel compte
faut-il tenir à quelqu'un d'une bonne action
qu'il a faite, sans savoir ce qu'il faisait ? On lui
en ferait faire ainsi tant de mauvaises , que
celle-ci ne doit pas compter.
Théodore n'a garde de voir cela, ou s'il le
voit, l'idée sublime qu'il a de nos. patriotes le
trompe ; le personnage le frappe plus que
l'homme, et il ignore qu'aujourd'hui, comme
du tems de l'Ingénu , le mérite nécessaire est de
donner à dîner si l'on a de l'argent; de pros-
tituer sa maîtresse si l'on n'en a pas; d'être le
valet d'un autre , malgré l'égalité , ou le com-
plaisant d'une femme en - crédit , voilà les
chances favorables de notre roue de fortune.
Eh ! quoi, lui dis-je , la révolution de- fructidor
ne s'est-elle pas faite pour le peiiple, et fau-
drait-il être réduit à dire, comme cet âne sensé:
que m'importe !
Oh ! non, me dit-elle : il s'est fait des cha,. ,
(6)
gemens en bien , mais je veux dire que le natu-
rel revient toujours, jusqu'à ce qu'on le change.
Nous sommes les enlans dé notre siècle ; noui
avons été formés sous des institutions monar-
chiques, - et l'on voudrait nous voit-changer
sans que nos Directeurs y missent la main, sans
que du moins ils fissent les frais de l'exemple !
Ne sait-on pas combien l'exemple des Grands
est puissant chez les Français, naturellement
portés à l'imitation ? L'exemple de la Cour
suffisait autrefois pour maintenir la Nation
dans l'amour de la monarchie, en dépit d'une
instruction républicaine, et l'exemple du Gou-
vernement actuel, sans instruction, ne pout.
rait pas nous maintenir républicains !
- Vous me direz que les Directeurs sont aussi
les enfans de leur siècle : à cela que répondre,
si ce n'est qu'il ne faut point accepter de 'place
qui exige le stoïcisme de la vertu. Comment
faire respecter les lois, si l'on n'est soi-même
res pectable ? On à beau faire , la loi ne peut
régner d'elle-même, et elle emprunte toujours
- plus de dignité du caractère de l'homme, que
de sa puissance. Que diriez - vous d'un Institu-
teur qui s'avilirait, par de mauvaises moeurs ,
aux yeux de ses Elèves ? croyez - vous qu'en les
assommant de coups il parvînt à imprimer le
respect à son règlement? Si-- vous avez vu la
(7)
mauvaise pièce xle Denis le ïyran , Maître
d'école à Corynthe, vous avez vu combien la
droiture des sentimens est absolument néces-
saire pour gouverner des en fans, comme pour
gouverner des hommes. Si les Français avaient
des mœurs conformes à l'esprit de leur consti-
tution é alors le Pouvoir exécutif n'aurait qu'à
faire exécuter les lois ; mais ayant des inœurs^
très-relâchées, l'intention du Législateur a dû
être aussi de charger le Directoire du soin de
les réformer par la destruction des vices et des
pïéjugés ; or, si la protection qu'il accorde aux:
Téophilantropes, me fait voir qu il songe à dé-
truire les préjugés , rien ne me prouve encore
qu'il ait songé à détruire les vices.
J £ t comment, tant qu'un Directeur accueillera
, plus volontiers un homme de plaisir, un homme
maniéré pour faire les honneurs du palais ,
qu'un homme de conseil pour faire honneur à
sa personne, Théodore pourrait - il espérer
d'être placé ? Il entendra sonner sans cesse, à
, son oreille les mots d& patriote, patriotisme
et il verra placer des Agréables d'un patriotisme
très-suspect y comme si Ton était plus jaloux de
conserver à la Nation la réputation de politesse
qu'elle s'est acquise, que de lui acquérir cçlîe
de fidélité aux lois de sa constitution; comme
si l'on devait prendre de* Cain.mis ali Palais-
(8)
Royal, comme on y prend des poupèes , et
qu'il fallut s'exposer à avoir des traîtree chez
soi, afin d'y avoir des gens à tournure !
Quelle inconséquence ! quelle légèreté ! Les
Anglais font-ils de pareils solécismes en admi-
nistration, et voit-on chez eux l'ascendant des
manières y rivaliser avec le mérite des qualités ?
Je ne te rends qu'une partie des réflexions de
Junie, mon cher Théodore ; pour moi, je ne
la regarde plus que comme les anciens Germains
regardaient leurs femmes , qu'ils croyaient
animées de l'esprit divin. Junie a une raison
cultivée, comme tu sais, et un caractère ; et
je ne l'entends jamais raisonner, que je ne
blâme ceux qui veulent interdire le raisonne-
ment aux femmes dans les choses abstraites ;
cependant, ses opinions , en passant par mon
esprit, doivent s'éteindre, et il n'appartient
qu'à l'amour, mon cher Théodore, d'en sentir
toute la vivacité et l'énergie. Adieu.
1
( 9 )
L E T T R E 1 L
Junie à Théo dors.
De quels fantômes entretiens-tu ton esprit,
mon cher Théodore , et que parle-tu de servir
la république ? ne sajs - tv- pas- que les places
sont moins regardées depuis long-tems comme
des charges à rem plir, que comme des béné-,
fices à exploiter ; que l'idée qui se présente tou-
jours, même involontairement, à celui qui
les dispense , est moins d'accorder le droit de
servir la république , (iu e'l'evaiitage d'en être
servi ; que par conséquent toute place donnée
est plutôt une faveur gratuite faite au deman-
deur, qu'une :ustice mutuelle entre la répu-
blique et lui, et que la patrie donnant par les
mains d'autrui, ce n'est pas elle, à proprement
parler, qui donne. Dans le Dictionnaire de
nos droits c'est la même chose, me dis-tu; moi
je t'assure, malgré mon incompéienpe en ma-
tière politique, que dans le Dictionnaire de nos.
inœurs c'est tout différent ; que l'intérêt ayant
déplacé les termes, en se mettant au premici
rang, l'esprit a nécessairement changé ses idées ;
et c'est tout ce qu'on pouvait attendre de cette
théorie philosophique de l'intérêt, si propre à
( 10 )
justifier, par des principes , les sentimens les
plus contraires au bien public.
C'est effectivement, Théodore , comme si
tu me disais qu'à une table bien servie où les
convives ne s'entendent pas et ne s'entendront
jamais, à cause de la diversité des langages et
xles appétits, l'intérêt veut que tu attendes que
les autres soient servis pour te servir. Eh ! quoi !
lorsque les hommes parlent de leurs intérêts,
nul ne s'entend ? ils sont au contraire d'un com-
mun accord sur leurs inclinations so-ciales,
dont ils ont une. conscience aussi certaine
qu'uniforme , et ton veut que lintérêt forme,
en quelque façon , la clé de leur harmonie ! Il
n'est pas douteux que la concorde ne fût plus
forte, si les intérêts pouvaient parfaitement
s'unir ; mais cette réunion étant la quadrature
du cercle en politique, c'est, ce me semble,
se consumer en efforts aussi funestes qu'inu-
tiles que d'y soriger. D'ailleurs, comme tu l'as
souvent observé , ou les auciens, en déduisant
la doctrine des mœurs des inclinations sociales,
étaient des fous , ou c'est nous qui le sommes
en la déduisant de l'intérêt: sur ce point, il ne
s'agit que de la pratique, et il y a long-tems
que la pratique a décidé. Mon ami, une raison
plus calme a tait justice de quelques erreurs de
la philosophie moderne, telles que la loi agraire,
( » )
la communauté des biens, la. démocratie
pure, etc. ; mais il nous reste à étouffer une
erreur qui tient encore de plus près à la société,
qui la ronge par les mœurs : c'est l'intérêt per- J
sonnel , considéré comme motif réfléchi dç
toutes nos actions.
Cet intérêt personnel, mon cher Théodore,
que nous sommes si loin d'avouer, nous , dans
nos sublimes spéculations, était, avant fructi-
dor, dans les principes et dans les sentiineng
.de la partie éclairée du peuple ; crois-tu que
depuis fructidor il n'y soit plus ? Or, si tu n'as
rien à dire à cet intérêt, par la flatterie, par
la gourmandise, par les plaisirs, ou de toute
autre manière.; si tu n'en veux qu'à l'intérêt
général, retire-toi, laisse la carrière aux am-
bitieux, qui sauront mieux la courir que toi.
Pourrais-tu prendreja posture d'un suppliant
en demandant uné" justice? Ah! s'il ne s'agit
que de graces et de faveurs , borne-toi à celles
de ta Junie , ce sont les seules qui n'humilient
pas ; laisse les envieux, les intrigans se dénon-
cer , se caresser, se tromper de mille manières
pour attrapper le droit de voler ou de trahir
l'Etat : est-ce ainsi què Théodore doit agir ?
Toute guerre de ruse avec ses concitoyens est
indigne de lui ; toute collation d'emploi qui
exige d'autres formalités que des attestations de
( j2 )
civisme, et des preuves de capacité , est indigne
de lui. Irait-il avilir dans son cœur l'image de
Junie, H" pourrait-il ensuite se présenter à elle
sans altérer la sérénité de son front ? Si tu peux
arriver à tes fins .par des moyens que je puisse
avouer , à la bonne heure; le peu de bien que
tn feras sera au moins dans la commune per-
versité ; mais alors ne viens plus me parler ds
gloire ou de réputation ; si tu fais quelque bien,
tu seras nécessairement obscur ; et si tu parvev
nàis à t'élever , apprends qu'il n'y à souvent
que les hommes méchans, ainsi que les mé-i
chantes femmes, qui fassent parler d'eux.
Et comment, à moins d'avoir les grandes
facultés d'un Bonaparte , dans la guerre, ou
d'un Sully, dans l'administration, l'estime du
public viendrait-elle te saisir parmi la foule?-
Quels secours trouverais-tu pour t'aggrandir ?
dans -cette immensité de petites combinaisons
aussi nécessaires -pour te maintenir en place que
pour y entrer ? 0 mon cher Théodore ! si tu ne
-peux prétendre à là gloire du génie, ne des-
sèche point ton ame, et ne rétrécis point ton -
esprit dans ce champ de velléités, où l'amour-
propre s'emprisonne , et qui 1 empêchent de
v. ervers la grandeur; regarde cette perspec-
tivé de la vertu qui ne périt pas, et hésites en-
core j situ l'oses, entre la gloire et 'l'utilité
d'être
( 13 )
c
d'être le dieu tutélaire d'un petit hameau avec
Junie, et celle de jeter , au milieu d'un monde
corrompu, un bien imperceptible, toujours
empoisonné ou méconnu , toujours disputé
par l'envie , et dont on n'acquiert le droit qu'au
prix de son honneur.
LETTRE III.
Théodore à sa Famille.
JE vous écris , mes amis, le coeur encor : plein
- de celui que mon admiration, mor estime et
mon amour ont long - tems choclié ; j'ai vu
Bonaparte : c'est comme di^if Ovide : J'ai vu
Virgile. — Il n;v. û en effet que le génie et la
vertu qui .:fIteut d'être vus. Si nos Ministres,
nos Directeurs n'étaient pas des Magistrats
populaires, ils ne mériteraient d'être vus que
pour l'habit, par la même curiosité qui faisait
qu'on allait voir la Cour; s'ils avaient fait de
fa journée de fructidor, une affaire de parti,
s'ils en avaient tourné le succès à l'accroisse-
ment de leur puissance, on craindrait de les
approcher , on les fuirait, et loin de leur ac-
corder l'avantage de l'intelligence et du cou-
rage, on dirait d'eux comme on le disait de
( *4 )
l'Empereur Claude : qu'il suffît d'être Empe-
l',eUI, pour pouvoir faire du mal.
Si notre Bonaparte n'était qu'un grand guer-
rier, - ce serait un fléau de plus à ajouter à
tous les autres j et il faudrait le célébrer comme
les Conquérans le sont dans FOde à la For-
tune ; mais, chers amis , oublions qu'il est
notre -contemporain , pour ne pas le regajxîer
avec l'œil de l'intérêt et de la prévention. Si
c'est le génie qui fait le héros, c'est l'alliance
du caractère.et ,du génie - qui fait le grand
homme ; c'est par le caractère que nous,
homiïies vulgaires, pouvons l'apprécier. Dé-
daigner u3- se faire proclamer Prince en Italie.,
de monter ac^C^^ito^ ou d'être, en France^
Chef d'un gr vo il, a un- exemple. uni-
que dans l'histoire cres Carriers politiques.;,
il ne pouvait être donné que pa un homme
qui a mis dans son ame, comme dans son ju-
gement, la-gloirp- d'une ambition teinpoi-elle__
au-dessous de cette gloire éternelle de la vertu"
dont le sort reste confié à la gratitude durable
d'une Nation, et à la conscience immuable des
bOIDlnes. v
- Le plus grand homme de l'antiquité était
assurément cet Epaminondas, qui refusa cons-
tamment de servir dans les discordes civiles des
Grecs j qui ne voulut user de sa tête et de son
r - -
( xS ) -
bras que contre l'ennemi extérieur; un plus
grand homme est celui qui a écrasé les auteurs
mêmes des discordes civiles, et qui, depuis,
est. devenu l'admiration du monde sur le sol
étranger.
(
On t'a beaucoup loué à cause de son âge ; je
ne sais si cet éloge n'appartient pas plus aux
femmes et au vulgaire qu'à l'homme sensé, a.
moins que ce ne soit pour ses connaissances et
ses talens ; mais quant à la prudence, la mo-
destie et Thumanité, qui sont la base de sa
carrière héroïque, qui l'ont suivi dans l'humble
asyle où il se dérobe aux fêtes de la paix, si
nous les gravons sur le piedestal de la statue
que la patrie lui décernera sans doute, gar-
dons-nous d'y écrire son âge: celui qui, à vingt-
liuit ans, trouve dans son génie de quoi inté-
resser les siécles à venir, dégraderait - il un
earactère naturellement magnanime, pour
étourdir son siècle d'un vain bruit? Non : c'est
à la disposition naturelle de son ame que nous
devons ce qu'il y a d'étonnant dans ses qualités ;
car on naît magnanime et vertueux, et on ne
le devient pas.
Ainsi, tous les traits de générosité que l'hir-
toire nous fait admirer dans plusieurs de ses
héros , sont bien plus la coquetterie de l'amour-
propre 3 que la saillie d'une grande RUle; mais
( 16 )
.s'il faut vous dire le résultat de mes observations
sur Bonaparte, naturellement recueilli et mé-
ditatif, je crois qu'il fait tout sérieusement,
plus pour mériter son propre témoignage que
celui des autres ; et il est à cet égard, comme
Junie le dit de certains de nos amis, qui sont
d'autant plus vantés, qu'ils songent moins à
l'être. Voyez comme cette noble politique de
la véritable grandeur qui n'en a point, va
mieux au but que toutes ces misérables in-
trigues de l'ambition et de l'amour-propre sans
génie. Adieu , mes amis, adieu Junie ; lis
cette lettre, elle est digne de t'intéresser, et
de faireTciiversion à ta mélancolie.
LETTRE IV.
La Mère de Junie à Théodore. -
L E séj ar que vous faites à Paris , mon jeune
Citoyeii, nous donne des espérances que Junie
s'efforce de noi.s enlever; elle nous dit que la
constitution des choses s'oppose au succès de
vos prétentions , et que c'est précisément parce
que vous avez du mérite que vous n'obtiendrez
lien. De mon côté, cher Théodore, je desi-
J'erais bien un gage de votre bonheur commun,
( 17 )
qui fût moins incertain que les projets que l'on
fonde auj ourd 'hui sur son mérite. Je suis
loin, néanmoins, de partager la fièt e résolu-
tion de Junie, qui veut vous en^a er i laisser
votre mépris à ceux à qui vous ne t ou.t^ laiie
accepter vos qualités; je suis moins ennemie
de votre gloire - et si , avec de la persevératce,
vous arrivez au but, je suis persuadée que
Junie préférera être la femme d'un citoyen qui
utilise ses talens , que "celle d'un cultivateur
qui s'emploie à des occupations que tout'le
juonde peut remplir.
Je pense, comme vous, qu'en général notre
Gouvernement est bien intentionné, mais je
pense, comme Junie , que trop souvent on le
séduit, Les Journaux nous apprennent de tems
en tems l'arrestafon de quelques Emigrés et de -
quelques Anglomimes; mais est-on assez en garde:.
CQntre les anciens amis des Emigrés ? c'est à
vous , mon cher Théodore, à en juger ; moi,
je dois me borner , comme mère de, Junie , à
desirer votre bonheur, et votre avancement,
comme I française. Adieu, notre ami.
Junie ne parle que de Bonaparte, depuis le
portrait que vous nous en avez fait; elle \O;J-
drait le voir ; sa curiosité est bien naturelle ;
mais elle ne l'espère pas : pour moi qui l'es-
père toujours , je songe à rassembler nos
( 18 )
moyens d'existence , afin d'amer nous réunir à
vous , et marier notre félicité commune à
l'exercice de vos vertus civiques.
LETTRE V.
Martin à Théodore. "-
L'A M I TI É qui me lie à Théodore dès mon
enfance , ne m'empêche point de songer à •
l'histoire de Jeannot et Coliu; toutes les fois que
tu man jues de m'écrire ; pardonne ce scrupule
à l'amitié, car dans le fond je te crois trop bon
citoyen , pour devenir jamais un monsieur de
la Jeannotière. Hier, allant lever les lacets au
coin du bos-juet avec Junie et sa mère, je lui
disais cette plaisanterie, en me montrant ja-
loux de ce qu'elle avait plus de tes lettres que
moi. Ha! ha ! dit-elle, vous voulez me rivaliser:
ce serait la première fois que l'amitié l'aurait
emporté sur l'amour; mais nous verrons; je
ne veux pas qu'il vous néglige; et si je lui laisse
du tems pour visiter ses Députés , pour faire
ses inutiles pétitions et fatiguer de son mérite
importun, les oreilles des Ivlinistres, je veux
qu'il m'en donne pour ses amis.
Il est si bon , mon pauvre Théodore que du
.( r9 )
moment qu'un Ministre est convenu de son
mérite, et qu'il y a une place vacante au Bu-
reau, il croit que tout est fait, et ce n'est qu'à
la trentième, fois qu'il s'apperçoit que ce grave
personnage de Ministre se fait un amusement
de le faire aller et venir, à-peu-près comme un
enfant s'amuse à tromper un passant qui lui
demande la rue. Voilà comme il use son tems
il a pris toute la peine des avances, et c est
quelqu'oreille de chien ou quelque tête à la
Bjutusqui, sans pétition , s'asseoit à sa place.
En vérité, à voir le goût que quelques mem-
bres dû Gouvernement ont pour la toilette de
leurs Commis, ne dirait-on pas que nous som-
mes au teIns des mignons d'Henri III, ou du
bergpr Alexis ? 1
Vous savez combien les dames sont sensibles
à la parure de leurs amans, moi, dit-elle , j'ai
trouvé dans Théodore une disposition naturelle
à la propreté, et je ne lui ai pas demandé autre
chose ; il me semble qu'un Ministre ne devrait
pas être , sur ce chapitre, plus difficile que
.moi, sans quoi il s'expose à passer, ou pour
un sans - culotte, qui juge de l'honneur par
l'habit, ou pour un maître qui affecte un cos-
tume à ses commis comme à ses laquais 3
ou car ici. tous les extrêmes viennent se
confondre. -
( 20 )
Mais quand Théodore sera d'un autre âge,
ce sera bien pis; s'il faut à sa jeunesse de la
parure , on demandera des manières à son âge
mûr; et s'il n'apprend déjà la pantomime et la
déclamation, je prévois qu'il sera pour tou-
jours inutile à sa patrie. Ce n'est pas que le
Gouvernement , pour son com pte, affecte-
beaucoup les gestes et les déclamations ; au
contraire , rien n'est plus grave que ses actes
publics, rien qui imprime plus un caractère de
noble simplicité et de franchise. Pourquoi donc
aime-t-il tant autour de lui les gestes élêgans t
les pieds de grue, même ceux qui boitent avec
noblesse ? ne trouve-t-il pas tout cela à l'Opérar
C'est assurément, de sa part, une illusion :
chassez-lui ces fantômes qui parlent plus à son
imagination qu'à sa raison, et vous aurez chassé-
les sauterelles d'Egypte, et vous aurez chassé
ceux qui l'empêchent de garder, dans le désha-
billé comme en public, le caractère austère et
imposant dont il a besoin pour la régénération
des mœurs ; mais
Souvent un peu de vérité - ■
Se mêle au plus grossier mensonge.
Voyons donc ce que dirait Momus s'il avait à
parler aux Dieux sur ce sujets
C'est par les signes extérieurs que l'on peut
découvrit
( 21 )
D.
t découvrir ce qui se passe dans le cœur dé
l'homme; ainsi,, d'abord, vous avez jugé du
patriotisme des Français par leurs sacrifices;
de celui - de leurs Représentans par leur lutte
contre ]es factions ; de celui de leurs Guerriers
par leurs victoires, et de celui de leur Gouver- ,
nement par la paix. Vous jugez ainsi, tous les
jours, le talent d'écrire, par les écrits ; le ta-
lent d'administrer, par les projets ; le talent
de commander, par les exploits ; le talent de
négocier, par les négociations, et l'intégrité
franche du citoyen, par le parti qu'il a affecté
jlans les occasions périlleuses ; mais ceux qui
n'ont ni sacriifces , ni combats, ni victoires,
ni travaux , ni écrits , ni projets, ni exploits,
ni négociations, ni parti antérieur, ni inté-
grité à produire, comment les jugerez-vous?
Si veut ne les pouvez juger par leurs actions, il
faut donc les juger par leurs gestes, ou ne pas
-les juger du tout.
Voyez quelle candeur, quelle ingénuité dans
leurs manières, quelle noble confiance à se
présenter ! voilà pour le cœur ; quelle aisance
dans le port, quelle vivacité dans les yeux,
quel accent, quelle flexibilité d'organe! voilà
pour l'esprit. Si la physionomie est le miroir
de l'ame, combien ne devez-vous pas accorder
tle confiance à celui qui n'hésite jamais en par-,
( 22 )
Jant, et qui y ou s regarde entre les deux jeux F
Voilà mon talisman ; sur la scène je m'en, sers
pour émouvoir le spectateur; dans un cercle,
à persuader la compagnie, et dans le cabinet,
à séduire un Ministre ou un Directeur : c'est ce
qu'on appelle éloquence du corps, que pos-
sèdent supérieurement les gens qui s'y sont
exercés dans l'ancien régime : c'est d'elle que
parle Helvétius , quand il dit : cc Ce qui fait le
» plus illusion en faveur des gens du monde,
» c'est l'air aisé, le geste dont ils accompagnent
» leurs discours et qu'on doit regarder comme
» de la confiance que donne nécessaire-
» ment l'avantage ( disons maintenant la pré-
» somption ) dù rang. Ils sont fort supérieurs
» aux gens de lettres ; or, la déclamation , dit
» Aristote, est la première partie de l'élo-
» quence : ils peuvent donc, par cette raison,
» avoir l'avantage, dans Jes conversations fri-
» voles sur les gens de lettres, etc. » (Dis-
cours premier, note du chap. 7X. )
Il est donc une raison naturelle, et assuré-
ment respectable , de l'effet invincible des
manières, ou , si vous voulez , des mome-
ries. C'est..ainsi que nous prenons quelquefois
Lainez pour un empereur, Rousseau pour un
Orphée, et mademoiselle Lange pour une ves-
talc; et pourquoi ne prendrions-nous pas des
( 23 )
chevaliers du poignard pour des patriotes , des
gentilshommes décorés pour des amis de l'éga-
lité, et des évêques pour les collègues frater-
nels de curés à portion congrue.
Demandez à madame la baroqne de St.
qui possède également la physique et la méta-
physique" elle vous expliquera mieux que -
moi, et avec telles preuves que vous voudrez,
qu'être et paraître ne sont qu'un. Quel dom-
mage que cette digne élève soit perdue pour la
France ! Physicienne comme Ninon, méta-
physicienne comme son père, comment rem-
placer un tel assemblage de qualités ? Ge n'est
pas qu'on ne trouvât encore quelque Ninon,
et plus jolie que la Baronne r en cherchant
parmi les Ministres, c'est infaillible, tant que
-nous aurons des gens de goût "à la tête des
affaires ; mais pourquoi les yeux de nos Cinq
n'ont-ils pas voulu voir, leurs oreilles entendre,
leur esprit concevoir, leur cœur s'attendrir,
leur imagination s'émouvoir pour la Baronne :
oh ! vous lui paierez ce tour-là, Barras, La-
réveillère, Rewbel, François de Neufchâteau ,
, Merlin: si Rôbesbierre, en mourant, laissa
une queue-celle-ci 3 en partant, vous en a
laissé plusieurs.
Et moi, afin de la seconder , je ferai tous
- mes efforts pour que yous ne voyiez que des
( 24 )
masques ; vous aurez beau les chasser, il en
reviendra toujours ; vous serez entraînés par
une illusion invincible; vous croirez saisir des
corps , vous ne saisirez que des ombres ; après
m'être emparé de votre cœur, je m'emparerai
de votre raison, et je parviendrai à vous per-
suader que la gloire de la France est moins dans
la sagesse et les travaux d'un Directoire répu-
blicain , que dans l'affectation de rivaliser l'an-
cienne Cour par le ton et l'élégance des ma-
nières ; que son crédit chez les étrangers dépend
plus de l'air de grandeur avec lequel ils sont
reçus, que de la franchise réelle et de l'affa-
bilité qui convient à un peuple tout-puissant et
magnanime a qu'enfin , aujourd'hui comme
auparavant, l'honneur du Gouvernement est
jpie le Français passe pour aimable , plutôt que *
'pour vertueux, et que sa réputation suive la
destinée de ses merveilleuses , de ses incroya-
bles , et de son Palais-Royal, comme autrefois
elle suivait celle de l'Opéra.
Vous aurez beau rappeler, de tems en tems,
la force de votre caractère, toujours la mode
ce transformera, et les plus graves y succom-
beront , préférant être fous avec tout le monde,
que sages tout seuls. Si vous trouvez mal-séant
qu'un bon citoyen adopte les ornemens et la
coquetterie d'un Jfat j on dira que vous vous
(25 )
JDccupez de costumes, et le ridicule vous ecra-
sera; vous lutterez quelque tems, vous l'em-
porterez, mais l'ennemi reparaîtra , et vous
succomberez , de guerre lasse ; vous serez en
costume de Directeurs, et vos commis seront
en costume de Chouans ; on prendra fausse-
ment le vieux proverbe, qui dit que l'habit tît; -
fait pas le moine; on s'amusera à le paro-
dier, et vous resterez convaincus ; vous croirez
que le costume est indifférent pour l'honnête
patriote, quoique vous le jugiez très-important
pour le fonctionnaire public ; vous croirez que
l'attention à concerter ses discours et ses - ma-
nières ne décèle pas plus la crainte de se laisser
pénétrer , ou l'intention de surprendre, que
la candide simplicité d'une amç droite et sans
reproche ; vous croirez' à la coquetterie des
femmes , et non pas à celle des hommes ; à la
coquetterie de l'ambur, et non pas à celle, de
l'ambition.
Vous croyez que je me réfute , citoyens
Directeurs, en donnant ici les manières comme
un signe, de fausseté ou de perfidie, détrompez-
vous ; je veux vous montrer l'ascendant de la
vérité dans ce motif de certitude, puisqu'il
vous sera impossible , dans aucun sens, de sup-
, poser le faux. Les actions que le patriotisme
vous rappelle sont absentes, et vous laissent
(26)
la faculté de réfléchir; les manières sont pi^*
sentes, et elles vous gagnent sans réflexion :
quel est donc l'avantage de ceux qui ont des
manières à faire valoir, sur ceux qui ont des
actions à produire ? ceux-ci ne sont que des
citoyens , les autres sont des intrigans.
C'est ainsi, mon cher Théodore, que Junie
nous amuse en môme tems qu'el le nous ins-
truit. Elle nous dit souvent qu'à Paris - on est
sur la scène ou en face, tandis que , daws la
province , on est derrière. Eh bien ! lui dis-je,
si Théodore n'a rien de vrai que lui à nous
rapporter de ce pays-là, il en rapportera des
contes, si toutefois il lui arrive de ne pas y être
-placé. Oh! je réponds bien, dit-elle, qu'il ne
le sera point ; les Dieux réservent son mérite à
ses amis et à Junie ; il aura offert ses talens et
ses vertus à sa patrie, c'est assez pour se retirer
sans remords dans mon scia. Que tu serais
donc heureux, Théodore, si tu connaissais ton
bonheur !
LETTRE VI.
Théodore à Junie.
Q u E tu es loin de ton sièjle , ma Junie ; ne
rougis-tu pas de m'adresser; dans la métropole
( 27 )
du goût, ces vieux mots de terre natale, toît
domestique, piété ifliale,, union fidelle de l'amour,
et ces mots -m ille fois plus antiques et plus
étranges dans la bouche 'd'une femme de patrie
et d'amour des lois; est-çe à une femme à parler
3e ces choseset ne doit-elle pas y être aussi
jpdifïérente, mariée ou non, que si elle n'avait
ni amant ni mari. Que tu as les mœurs bour-
geoises, et combien tu ignores la science qui
fait la gloire de ton sexe ; sors de l'obscurité, et
admires dumoins les merveilles de la mode, si
tu ne peux les imiter ; rends hommage à cette
reine éternelle de la France, du fond de ton
heureuse retraiie, comme un Ministre disgracié
rendrait hommage à l'opinion, reine de l'Uni-
vers, du fond de son exil; tu borne tes conquêtes
à l'amour, à l'amitié, à la vertu , et tu oublies
le grand art qui peut les multiplier à l'infini,
et-te rendre célèbre parmi les femmes, comme
Bonaparte l'est parmi les hommes.
Un ancien disait que la beauté est une courte
tyrannie , la mode seule apprend à rendre cette
tyrannie durable et à la transporter à la laideur ;
et c'est aux Français que le sexe féminin en doit
l'invention! La mode est une beauté artificielle,
qui, à Paris, fait presque oublier l'autre. Sans
elle, des graces de quinze ans paraissent vieilles
à l'inconstance parisienne ; il faut que ia mode
X 28 )
leur donne l'éclat de la fleur d'un jour; par elle
la mere de famille est flattée de se trouver sur la
même ligne qu'une jeune vierge, et la grand-
mère décrépite ,.de,ressusciter à la nouveauté,
après soixante hivers. Les femmes se plaignent
par-tout de la rapidité du tems, les parisiennes
y trouvent un reluède, et c'est un spectacl.
vraiment merveilleux de voir trois ou quatre
, générations s'avancer de front vers le tombeau ,
comme si elles étaient de la même date.
Souvent l'on se croit à l'Opéra, les yeux fixés
sur une beauté antique, et on n'est détrompé
que lorsqu'on voit la vieille comme la jeune
payer de sa personne, remplacer le mérite réel
par l'envie de plaire, et à la faveur de ses atours,
supplanter de tenis en tems et la beauté et la
jeunesse.
Long-tems la coëffure des perruques, qui
dure encore, a fait douter si les jeunes demoi-
selles , par un esprit de parodie plein d'irrévé-
rence, avaient voulu insulter aux vieilles dames y
ou si les vieilles dames, ne pouvant se rappro-
cher de la jeunesse, avaient cherché à les rap-
procher d'elles ; les robes plissées à demi-taille,
plus propres à escamoter quelque difformité
qu'à marquer les formes, ont fait penser que
c'était l'invention de quelque bossue qui y avait
trouvé un moyen de se redresser en quelque
façon,
t -29 J
E
iaçon, et de s'effacer parmi la foille., comme si
la finesse d'esprit dont la nature dédommage les
personnes disgraciées, elles l'avaient appliquée
à se corrigér en disgraciant les autres ; ce n'est
pas à moi de parler de ces volumineux fichus si
bouffans et si imposteurs, pas plus que de ces
grosses cravattes suspectes de nos incroyables ;
tu sais la fable de ce renard, qui, ayant la queue
coupée, voulait persuader à ses camarades de
couper la leur, c'est l'histoire du sexe parisien;
quand il est question de mode, il est cent fois
plus docile que les renards qui repoussèrent la
harangue de leur camarade. En général, la
réflexion du Rica des Lettres Persannes , qui
trouvait que les françaises, en forçant les pro-
portions de la. nature , devaient faire changer les
règles des arts, reste ici dans toute sa force ; il
n'y manque qu'un supplément.
Peut - être nos dames prouvent - elles par - la
une vérité. M. de Voltaire a fait voir que les
règles et le goût en littérature pouvaient chan-
ger d'un siècle à l'autre , d'un peuple à l'autre :
eh bien ! nos parisiennes font voir que le goût
et les règles de la parure changent effective-,
ment jf'un moment à l'autre , et même d'un
• quartier à l'autre. Quoiqu'il en soit, Paris me
rappelle chaque jour le siècle de ces fées qui
.distribuaient la beauté et la jeunesse à volonté i
( 3o y
là sèule différence, c'est qu'alors la magie se
faisait gratis, et qu'aujourd'hui , pour en pro-
fiter, une femme prend sur son nécessaire; elle
se passe de chemises, afin d'avoir une robe
d'atours. Mais la mode se prête à tout on
ne peut mieux ; en accoutumant à aller les
bras nuds, elle retranche au moins un cin-
quième de la chemise par les manches , et en
allégeant peu à peu l'ajustement, elle peut
prendre sur la quantité , de quoi faire briller la
qualité. Tu pourrais m'objecter que dans l'hiver,
la quantité prend sa revanche. Erreur, Junie !
les saisons, ainsi que les âges, ne sauraient
changer pour la mode; et tandis que toute la
nature obéit à ses changemens, elle n'obéit à
aucun. Le froid, le chaud, la gelée , la pluie,
que lui importe ! On a reproché à Rousseau,
d'avoir voulu Il contre la nature des choses,
accoutumer le corps des enfans à toutes les
températures ; c'est un sophisme dont la mode
démontre la, fausseté ; et si Rousseau avait
prescrit son régime aux grandes personnes
comme aux enfans, en y intéressant la mode ,
qui doute qu'il ne l'eût vu réaliser de son
vivant, comme il sut réveiller le sentiment
de la tendresse maternelle ? Quand je vois
passer sous ma fenêtre, au milieu des glaçons J
it-ne nymphe jeune -où vieille, en robe légère,
i ■
C 31 )
chapeau de bergère et les bras nuds > dodus
ou décharnés, retroussant sa draperie à 14
grecque, je ne sais si je dois admirer ou plaindre
une créature qui se dévoue ainsi volontaire-
ment à ce rigoureux supplice ; et tout en ad-
mirant en elle le miracle de la vanité qui la
brûle au milieu du froid, en voyant ses bras
rouges et marbrés, je ne puis m'empêcher de
voir qu'il y aune partie de son corps qui n'est
pas à la mode, dont la vue me fait frissonner ;
mais quand elle a passé sa robe sur son bras ,
.et que, par cette attitude grecque, elle me la
dérobe, alors il faut rester interdit et admirer
les ressources inépuisables de la mode.
Revenant alors à mon patriotisme , je me
dis : et pourquoi n'appliquerait - on pas la
mode à la politique, si la politique ne peut
vaincre la mode ; si son inconstance nous fait
craindre pour notre repos, sa frivolité nous
rassure; et si l'on donnait, au Ministre de l'in-
térieur , un adjoint occupé à combiner et à
varier ses jolis riens-, ses brillantes vicissitudes ,
je ne crois pas que ce Ministre fût le plus inutile,
quand il n'aurait pour lui que ces essaims de
papillons qui voltigent sans cesse .autour du
Palais - Royal.
Du reste, si quelqu'un en crédit ayait Iajoêmp
idée et s'avisait de la faire réussir ; il serait
t 31 1
facile d'indiquer le Ministre qu'il faudrait des-
tiner à cet objet. On serait au moins' certain de
ne plus voir de parure anglaise dans aucun de
nos bals iii dans aucune fête ; et assurément
cette observation qui, dorénavant, doit décider
de la nouvelle mode , doit bien valoir à celui
qui a eu l'adresse de. l'imaginer, la préférence ;
d'ailleurs , je suis attristé de ne plus voir tant
de gravures sur les merveilleuses, les incroya-
bles , et sur-tout le beeuf-à-la-mode - et je pense
qu'aux yeux des gens de goût et du bon ton, il
n'y a qu'un Ministre à la mode qui puisse rem-
placer le bœuf-à-Ia-m'ode.
En effet, rien ne serait plus varié, et n'offri-
rait plus de contrastes que son Département, et
sans parler de la bigarrure infinie des corps
religieux détruits, et qui pourraient revenir,
du moins pour le costume , puisque la mode
fait le cercle. De combien d'ornemens du clergé,
de la noblesse, etc. ne pourrions - nous pas
charger la draperie du nouveau Ministre ; com-
bien" d'habillemens de femmes de cour, de
financiers, de banquiers , etc. etc. ne devraient- (
ils point lui passer et repasser par les mains !
On sent bien qu'un pareil ajustement serait im-
mense, et pourrait peut-être coûter cher, mais
w pour remonter la mode sur le pied de l'ancien
(331
goûf , vraiment la tâche est également immense
malgré ce qu'on a fait. -
Cependant il faut que tu saches, ma belle
Junie, qu'il s'assemble tous les jours , chez
mademoiselle L. R., un conseil au ci-devant
Falais-Royal, pour tâcher en cela de réformer
l'empire. Là, nos merveilleuses, en grand
concours, attendent la présidente à la porte,
comme une déesse qui devrait leur distribuer
des robes de noce ou de puberté, tandis que
d'un autre côté on voit encore çà et là, quel-
que taupinière, où maint incroyable s'essaie à
butter; mais tout cela n'est que pour l'orne-
ment des cafés et des promenades, et rentre-
rait aussi-tôt dans son trou, comme les habitant
de Ratopolis, au moindre signal, s'il n'y avait
des dames d'affaires et des messieurs d'af-
faires qui, ne se cachant jamais par aucuu
échec , sont chargés de plaider la cause des
grâces et de la frivolité auprès du Gouverne-
ment : malheureusement, comme tu vois , elles"
ne réussissent pas toujours; et l'histoire de la
Baronne est bien fatale pour la secte. Adieu,
Junie; en voilà assez pour t'égayer avec nos
amis. Quant à moi, qui regarde tout ceci avec
mon patriotisme ordinaire, je compare le luxe,
la mode et les manières, à cetteguêpé. de la
f 34)
fable, qui fourmente le lion, et je crois qu'une
armée de papillons qui se grossirait insensible-
ment , mais tous les jours un peu , devrait finir
par obscurcir le soleil.
LETTRE VII.
Théodore à sa famille.
DE p u l s que les Parisiens ne sont plus récréés
par le bruit des victoires d'Italie, l'esprit pu-
blic, réveillé par la gloire nationale , s'était un
moment attiédi, et les conversations étaient
devenues languissantes ; à l'arrivée du général
Bonaparte l'enthousiasme a éclaté pendant huit
jours ; mais la curiosité lui a succédé , car ici
-on fait spectacle de tout ; et si ce modeste héros
n'avait pris autant de soin d'éviter le public,
que le public de le rechercher, il occuperait
autant ses regards qu'il a o:>"upé ses oreilles.
D'un autre côté , c'est un divertissement co-
mique de voir la vivacité nationale s'irriter de
l'obscurité où il se renferme, et s'efforcer de
prendre sa revanche dans des estampes , des
chansons, des portraits et des représentations
de toute espèce. C'est ainsi que le même homme
qui a fondé la République sur la victoire 3
(35)
tourne au profit du 'patriotisme la légèreté dit
Français , et prouve combien cette légèreté
s'allie avec la générosité nationale, puisqu'il
entraîne dans la même admiration tous les
partis.
Un artiste a fait hommage, pour lui, d'une
médaille, que le Corps législatif a accepté. Ce
trait ne devait pas être laissé à l'intérêt; il de-
vait être le fruit de la reconnaissance nationale ;
il est même surprenant que dans cette longue
carrière d'exploits, parcourue par nos armées,
il n'y ait pas eu pour les illustres généraux t f
des honneurs plus solemnels que des danses et
des repas , où l'on ne peut remarquer l'accla-
mation de la joie publique. Nous avons imité
les Romains dans l'institution de nos fêtes ré-^
publicaines, et nous ne savons pas les imiter
dans leurs récompenses militaires, lorsque
nous les surpassons dans les hauts faits ! et
nous laisserions dans l'oubli ces couronnes
honorables qui ornaient le front du brave
guerrier, cette pompe du triomphe qui pré-
sentait la gloire du héros aux regards de la mul-
titude ! Je jcrois que la seule manière d'hono-
rer Bonaparte selon ses services , sans blesser
le niveau où doit s'arrêter la reconnaissance
nationale, serait de rappeler pour lui l'antique'
(36)
triomphe militaire, et de le lui décerner pal
décret du Corps législatif.
Mais à présent il s'agit moins de cela que de
l'expédition d'Angleterre : c'est sur ce rivage
orgueilleux de sa situation inaccessible aux
Européens, que les palmes d'une gloire incon-
nue attendent le conducteur des Français.
Savez-vous bien, mes amis, que les dons pa-
triotiques reviennent", et que dans la stagnation
du commerce, dans la paralysie du crédit pu-
blic, dans l'abîme de misère où tout le monde
est plongé, le patriotisme trouve des ressources
contre l'exécrable ministère anglais; il n'y a
sur ce sujet qu'une seule voix , et si l'opération,
ne réussit pas, ce ne sera pas faute de concert.
Cependant, la destinée de notre nation ne
se borne pas ici à elle-même ; l'intérêt de l'Eu-
rope n'a cessé d'être lié au sien dans le cours
de cette guerre ; et si, en travaillant pour son
salut, elle a vu sortir de ses succès, le salut de
ses voisins, peuples européens , faites des vœux
pour la campagne maritime qui se prépare ; et
vous , Gouvernemens , qui que vous soyiez;
votre cause n'est point ici différente de celle des
peuples ; il s'agit d'anéantir le Dragon qui tient
sous sa garde la toison d'or; il s'agit d'enchaîner
* le tyran qui ferme la communication des mers,
à la paisible industrie .des hommes, qui a con-
verti
C 37 )
E
i
verti les instrumens du commerce et de la fra*
ternité, eh. des instrumens de domination et
de brigandage; qui s'est joué des conventions ,
des traités de la justice naturelle, a détruit de
ses mains le temple de la foi publique, afin de
s'asseoir sur ses débris, et insulter impunément
au genre humain. Venez avec nous, unissez vos
efforts pour foudroyer un Gouvernement digne
de la vengeance des peuples.
Je ne puis vous dire, mes amis , la fermenta-
tion que cette entreprise laisse dans tous les
esprits; on ne parle plus des fêtes de la paix,
nos militaires oublient leurs travaux , et Bona-
parte pense, comme César, n'avoir rien fait,
puisqu'il lui reste encore à faire. Chacun devient
pensif et raisonneur ; mais le caractère subsis-
tant néanmoins parmi les sujets Jes plus graves,
ïiGus chantons' des vaudevilles, l'on représente
des drames, et l'on affiche des \p:rojets aussi
singuliers dans leur nouveauté, que bizarres
dans leur façon. Un auteur ne s'est-il pas of-
- fert d'enlever cent mille hommes ea baljons,
..-et de les passer en Angleterre par cette voi-
ture ; et comme s'il eût voulu donner ensuite
un remède à la chûte de ses ballons, n'a-t-il
pas donné un moyen d'aller gagner , entre
_deux eaux, la Tamise. Ou c'est un plaisant
auteur, ou un auteur bien plaisant que celui,
(38)
là , puisqu'il amuse ainsi ses compatriotes avec
des ballons ; mais fût-ii je génie ressuscité de
l'enchanteur Merlin , du grand Agrippa, ou
du grand Cagliostro, Félicitons - le de ne pas
vivre en pays d'obédiance ; car s'il n'était brûlé
comme sorcier, Userait, à coup sûr, fustigé
comme un bouffon, pour ses pasquinades, ou
comme un ridicule censeur , qui prend ses pa-
rodies dans le conte du Tonneau. En vérité,
si l'on n'était convenu de laisser passer toutes
ces carricatures , comme on laisse pousser des-
champignons sur une terre qui porte des
pa'mes et des lauriers, ne faudrait-il pas en-
voyer tous ces auteurs, plaisans ou sérieux ,
aux Pctiles-Maisons.
Il y a des discoureurs d'un autre genre , qui
discuient, qui s'éclairent et qui ont des con-
naissances réelles, dont le Gouvernement peut
profiler; ceux-là marchent au but, et laissent
les bouffons amuser la multitude. Cependant,
lorsque tout se prépare pour les moyens d'exé-
cution, le Gouvernement pourrait-il fermer
les yeux sur les appréhensions de perfidie ? Il
n'a pas oublié qu'en combattant l'Anglais, il a
autant à combattre la corruption, que l'habileté
de son ennemi ; que s'il ne passe à l'étamine la
, plus rigoureuse, ses agens, ses ministres, et
les commis de ses Administrations, tout peut
(3ft)
devenir piège , et que la surveillance la plus
étend ue ue saurait paralyser cet arsenal de
rases obscures qui se cachent dans les replis
de 1 intention: c'est maintenant qu'il faut frap-
per sur le bois sec.- Adieu, mes amis ; aimez-
moi comme je vous aime , et embrassez pour
moi J.unie. ,
L E T T R E VIII.
Martin à Théodore.
J E t'ai amusé de quelques-unes des plaisante-
ries que Junie nous fàit tous les jours, sur
quelques circonstances du tableau politique ; tu
as vu comme elle s'égayait. sur l'importance des
manières du costume, et de certain ton de fri-
volité, nécessaire pour parvenir ; tout cela t
mon cher Théodore , tient à un sujet plus sé-
rieax, qui est celui des.mœurs.
Si les opinions dominantes, qui les forment
en partie , étaient conformes à Tes prit de la
république, il faudrait les maintenir par l'édu-
- cation; mais puisqu'elles ne le sont pas, peut-on
sç liatter que la constitution casse à nos enfans,
si on ne se haie de les changer. A quoi songeait
- Nu-ma , dit Plutarque , d'établir la meilleure
police parmi le peuple, et de n'avoir pas assuré
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la durée de son ouvrage par l'éducation ? Ce
reproche s'adresse à nos représentans, depuis
l'aafernblée constituante j usqu'à celle-ci. Crois-tu
que la surveillance de la police et les nouveaux
ïég'emens, aient entièrement étouffé les germes
d'aristocratie, renfermés dans l'enceinte des
maisons d'éducation, avant fructidor? Ne vois-
tu pas encore la cupidité s'emparer de toutes
parts de l'instruction , et prendre l'enseigne de
l'esprit dominant ; tous les exercices de la jeu-
nesse , partagés entre la coquetterie et l'affecta-
tion des modes les plus contraires à la simplicité
républicaine et les pratiques superstitieuses
de la religion ? Le débordement des jour-
naux , et des brochures licencieuses a cessé; on
n'annonce plus dans des prospectus pleins de
sarcasmes, des leçons de morale extraite des
écrits théologico-monarchiques ; mais les con-
versations et les discours 'qu'on tient à la jeu-
nesse , n'ont nullement changé, et comme à
Paris, l'on rafine sur tout ; s'il y a encore ici des
chapelles - dans les maisons d'éducation, je ne
doute pas qu'il n'y en ait telle à Paris 3 où tu
pourrais entendre la gran.d'messe.
Juge, quand tout cela est nourri par les fêtes
et les divertissemens affectés encore aux jours
de l'ancien calendrier, l'effet qu'il doit produire
dans de jeunes têtes , lorsque , sur - tout les