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Discours de la méthode

de editions-flammarion

COURS
SOMMAIRE
p
DE RHÉTORIQUE
ET DE PHILOSOPHIE.
DE L'IMPRIMERIE
DE NICÉTAS PERIACX JEUNE.
Chaque Exemplaire doit être revêtu de la
Signature de l'Auteur.
co vas
SOMMAIRE
IDE WMÊT(OlffQWE
ET DE PHILOSOPHIE,
DÉDIÉ AUX JEUNES GENS QUI VEULENT PARVENIR AU
BACCALAURÉAT ;
PAR BEAUCLAIR.
ROUEN,
CHEZ NICÉTAS PERIAUX JEUNE, MP.-UBRAlRE,
RUE DE LA VICOMTE, NO 55.
M DCCC XXVI.
,
1'.$+
CET Ouvrage , spécialement destiné aux jeunes
gens, mérite toute leur attention ; il leur fa-
cilite les moyens de satisfaire la loi sans léser
leurs propres intérêts, et de se rendre aptes
aux examens sans préjudice de temps. L'ordre
que j'ai suivi dans le classement des matières
m'a paru le mieux convenir au but que je
me proposais d'atteindre, la brièveté. Ce Livre
appartenant purement au genre didactique ,
je n'ai pu qu'exposer les principes et les
règles de l'art. Ces règles et ces principes
sont fondés sur la raison même et sur la
nature du cœur humain ; ils sont donc iné-
branlables ; j'ai dû seulement les expliquer
et les développer dans un nouvel ordre, et
cela sans y rien abroger.
Pour plus d'analogie , et afin de rendre mes
définitions et plus faciles à retenir, et plus
conformes aux interrogatoires qu'elles doivent
précéder , j'ai cru nécessaire de les présenter
sous la forme de Demandes et Réponses ,
afin que l'Elève , familiarisé d'avance avec le
mode d'examen qu'il va subir , n'ait point
à redouter une marche à laquelle il ne serait
point habitué. Cette méthode doit avoir de
grands avantages dans un Cours aussi précis,
et où les questions sont traitées si succincte-
ment. Je n'ai omis aucune de celles qui
pourraient être faites au Récipiendaire , et
je les ai toutes présentées de la manière la
plus claire et la plus facile à saisir. J'aurais
pu augmenter ce volume de beaucoup en
m'étendant sur plusieurs figures de Rhéto-
rique peu importantes ou aisément rempla-
cées , et aussi sur un plus grand nombre de
points philosophiques que j'ai cru devoir éloi-
gner , parce que cet Ouvrage n'est point
offert comme un Traité complet des Sciences
dont il s'occupe, mais seulement comme un
résumé des connaissances rhétorico-philoso-
phiques indispensables à l'homme qui veut
obtenir le Diplome de Bachelier ès-Lettres.
1
COURS
SOMMAIRE
DE RHÉTORIQUE
ET DE PHILOSOPHIE.
IJ ntr"burli"n.
LES préceptes de la Rhétorique et les lois de la
Philosophie sont établis depuis long-temps ; il
existe des principes dont on ne peut s'écarter,
un point central auquel doivent se rapporter
toutes nos idées, et un cercle duquel elles ne
peuvent sortir sans courir le risque de s'égarer.
Ce raisonnement, vivement senti, m'aurait arrêta
quelques intants , si j'avais eu l'intention d'offrir
au public des idées neuves ou un plan tout-à-fait
nouveau ; mais, comme le but auquel je me
proposais d'atteindre ne m'engageait à aucune
création, à aucune innovation , et comme je de-
2 COURS DE RHÉTORIQUE -
vais me borner à rassembler sous un seul point de
vue les questions les plus importantes , à résoudre
en peu de mots les problèmes les plus difficiles,
enfin à présenter aux jeunes gens, sous un moindre
volume , le plus grand nombre de faits , j'ai crû
qu'il suffirait de suivre les opinions généralement
reçues , et je ne me suis plus attaché, alors, qu'au
choix des exemples , parce qu'ils restent souvent
empreints dans la mémoire ; quant aux définitions,
j'ose croire qu'elles sont à peu près les mêmes
que partout, et qu'elles réunissent, de plus ,
l'avantage de la brieveté à celui de la clarté.
Un nombre malheureusement trop considé-
rable de jeunes gens se voient forcés d'aban-
donner le cours de leurs études , n'ayant encore
parcouru qu'un petit nombre des classes établies
dans nos collèges quelquefois même avant d'avoir
terminé leur troisième , lieu où s'arrête la plupart
de ceux qui n?ont pas l'intention de se livrer à
aucune profession scientifique. Les parents, alors ,
sans s'inquiéter de ce que leurs enfants ont été
à même d'apprendre pendant leur séjour dans ces
établissements , ne considèrent que les quatre ou
cinq années qu'ils ont sacrifiées à cette première
éducation , et se persuadent aisément qu'ils sont
en état de se livrer à des occupations plus impor-
tantes pour eux : on pense à leur faire embrasser
une profession honorable et surtout lucrative.
ET DE PHILOSOPHIE. 3
i.
Mais la sagesse et la bienveillance du Gouver-
nement éclairé sous lequel nous vivons, a prévu,
par des mesures prudentes , les inconvénients qui
résulteraient de cette manière d'agir , si elle avait
trop d'imitateurs; l'on exige, dans toutes les pro-
fessions scientifiques , le grade de bachelier-ès-
lettres ; on ne peut prétendre au barreau ni à la
médecine sans être en outre bachelier-ès-sciences;
il faut présenter un diplome de bachelier pour
arriver aux moindres fonctions dans l'instruction
publique ; ce grade est encore nécessaire pour
exercer un grand nombre d'emplois dans l'ordre
civil ; il est indispensable au chirurgien , au
pharmacien , au notaire , etc. , etc.
Combien d'individus, se trouvant dans les
conditions ci-dessus énoncées, sont forcés de re-
noncer à leurs prétentions ! Ils ont fait les premiers
pas dans la carrière qu'ils avaient l'intention de
parcourir ; ils ont consacré plusieurs années à
l'étude d'une profession quelconque, et lorsqu'ils
vont se présenter dans une des grandes écoles
de la capitale, on ne les y admet que sur la vue
d'un diplôme. Iront-ils se remettre sur les bancs d'un
collège, et suivre de nouveau , pendant trois ou
quatre ans , les leçons d'un professeur ? Cette
méthode est impraticable, et certes ici le remède
serait pis que le mal. Il faut cependant trouver un
moyen d'accorder les vues du Gouvernement avec
4 COURS DE RHÉTORIQUE
les intérêts particuliers. Il suffit pour cela d'établir
en principe que la méthode d'enseignement, dans
tous les colléges royaux et autres , est infiniment
trop lente , proportionnée même à l'âge où l'on
y fait entrer les jeunes gens ; nous en tirerons les
conséquences suivantes :
Qu'un individu commençant ses études à dii
ans dans nos pensions , ne les aura terminées qu'à
dix-neuf, tandis qu'un autre, les commençant à
treize ou quatorze ans sous un maître particulier,
( je dis treize ou quatorze , car c'est, selon moi, le
seul âge auquel la plupart des enfants commencent
à profiter de leçons qui leur paraissent toujours
plus ou moins abstraites, ) que cet autre , dis-je,
les terminera en moins de quatre ans, et d'une
manière au moins aussi avantageuse. Une foule
d'exemples inutiles à citer viennent se ranger à
l'appui de cette observation , que j'ai moi-même
avérée par des preuves irrécusables. C'est à treize
ou quatorze ans que se développe, le plus ordinai-
rement , chez les jeunes gens , ce désir de s'instruire
qui les porte à l'émulation , qui excite en eux
cette envie et cet amour-propre qui leur font
faire les plus rapides progrès. Je me plais cependant
à reconnaître qu'il existe plusieurs exemples du
contraire, mais ils sont malheureusement rares , et
toujours ils ont décelé des hommes extraordinaires.
Le sol précoce de notre patrie, notre position
ET DE PHILOSOPHIE. 5
géographique, nous accordent, en cela, sur certains
peuples du Nord , des avantages considérables ,
augmentés, sans doute, de beaucoup par les rapides
progrès de la civilisation en France, et surtout
encore par la secousse révolutionnaire qui , déve-
loppant les esprits endormis dans l'ombre , n'a
laissé après elle que désirs , envie et jalousie
d'égaler, en instruction comme en fortune , ceux
qui toujours avaient été nos chefs et sous les
lois desquels les Français heureux avaient vu
s'écouler des siècles d'or. Ces avantages, tels grands
et précieux qu'ils soient, dégénéreront bientôt en
un mal incurable , si l'autorité ne prend , à cet
égard, une mesure digne de sa sagesse et de ses
soins prévoyants. Des médecins éclairés nous ont
signalé les abus sans nombre qui résultent de
la cupidité, de l'amour-propre et de l'imprévoyance
des parents qui, par un ou plusieurs de ces motifs ,
entraînés à commencer trop tôt l'éducation de
leurs enfants, ont altéré leur santé, abrégé leurs
jours , en développant en eux , par l'excès d'un
travail prématuré , ces nombreuses maladies de
poitrine qui nous enlèvent plus de la moitié des
hommes instruits.
Cette méthode d'enseignement, établie depuis
de longues années , paraît, au premier coup-d'œil,
nécessaire et indispensable même pour inculquer
et graver dans la mémoire des jeunes gens ,
6 COURS DE RHÉTORIQUE
d'une manière pour ainsi dire ineffaçable , les
principes d'instruction ou d'éducation qu'on veut
leur donner; mais si l'on envisage, d'une part, les
inconvénients qui en résultent , et de l'autre , les
avantages qu'on obtiendrait d'un nouveau mode ,
je ne doute nullement qu'on ne donne la préférence
à ce dernier.
Cette lenteur, admise encore de nos jours où
toutes les institutions humaines prennent une face
nouvelle , ne pourra disparaître que du moment
où les parents , éclairés par le flambeau tardif de
l'expérience, ou forcés par la voix de l'autorité ,
consentiront à ne commencer l'instruction latine,
grecque , mathématique , etc., de leurs enfants ,
qu'au moment où ils sont en âge de profiter et de
comprendre les leçons du professeur. Il faut, pour
cela, se persuader que les premières années sont
toujours perdues, et que si l'enfant qui a commencé
de bonne heure ses études les quittait n'ayant encore
parcouru que les trois ou quatre premières classes ,
c'est-à-dire à douze ou treize ans , il en retiendrait
bien peu ; j'ose même affirmer qu'à dix-huit ans il
aurait, s'étant occupé d'autre chose , entièrement
oublié ce qu'il n'aurait appris que par obéissance ;
et je n'hésite pas à prononcer que celui qui com-
mencerait à treize ans, pour finir à dix-huit, s'il
avait travaillé, conserverait toujours empreints
dans sa mémoire , les principes qu'il aurait reçus.
ET DE PHILOSOPHIE, 7
Il est rare qu'un professeur de langue latine
s'occupe en même temps d'instruire ses élèves,
sur la langue française ; il est généralement admis
de croire que l'une s'apprend avec l'autre : oui ,
sans doute , pendant un séjour de huit ans au
collége on doit apprendre le français, mais combien
d'individus, en sortent avant ce temps ! et combien
encore, de ceux qui y sont restés , ne connaissent
leur langue que par la lecture, et nullement d'après,
ses principes !
Pour prétendre au grade de bachelier-ès-Iettres-,
il est indispensable de connaître non-seulement
la Langue française dans toute sa pûreté et selon
toutes ses règles générales et ses exceptions, mais
encore la Langue latine de manière a pouvoir en
expliquer les principaux auteurs ; il suffit, pour
cela, d'avoir fait sa troisième ou d'être en état de
comprendre Virgile , dont les difficultés , la pureté
et l'élégance peuvent servir de type à l'intelligence
de tous les autres auteurs latins
Quant à la Langue grecque, il est de rigueur
d'en connaître les principes, de la comprendre
de manière à en expliquer les auteurs les plus
simples. Esope, ici, nous- servira de type. D'ailleurs,
non-seulement les examinateurs n'exigent pas. quo
le candidat soit un helléniste parfait, mais encore
il est impossible , s'il a fait ses quatre premières
classes dans un collège, qu'il n'en ait point appris
8 COURS DE RHÉTORIQUE
assez pour répondre aux questions qui doivent
lui être adressées.
Les Mathématiques, dont l'utilité et les avan-
tages immenses sont si vivement sentis et appréciés
par tous les hommes, forment encore une partie des
connaissances requises du récipiendaire. Cependant
l'examen sur cette science n'est pas encore , de
nos jours , le plus difficultueux. Ici il n'est point de
bornes à citer y ni d'auteur après lequel on doive
s'arrêter ; tout dépend de la capacité et du désir
d'instruction inné chez certains individus, et je ne
saurais trop recommander aux jeunes gens l'étude
méditée et approfondie d'une science inépuisable
dont ils recevront tous les jours dans la vie les plus
grands et les plus précieux services ; d'une science
dont les lumières certaines les dirigeront toujours,
comme un fanal protecteur , à travers les écueils
de toutes. les entreprises ; d'une science, enfin,
qui servira de base à leur jugement, et les mettra
à même, en levant tous leurs doutes, de prononcer
sur les questions les plus sérieuses. Les savants
lui doivent l'éclat de leurs talents , les grands
législateurs, la sagesse de leurs lois , et nos
pasteurs enfin, ces dignes représentants de la
Divinité sur la terre , la saineté de leur morale
et la force de leurs preuves.
Quelques questions sur XHistoire ancienne: elles
offrent en général, peu de difficultés, car, par
ET DE PHILOSOPHIE. 9
l'étude de la langue latine , nous sommes forcés
d'en connaître les principaux faits , et c'est à peu
près en elle seule que nous devons l'étudier pour
éviter les erreurs commises par des traducteurs
ignorants ou peu soigneux. Si nous devons
connaître l'histoire des Grecs et des Romains , à
plus forte raison la. nôtre ne doit-elle pas nous
être étrangère. LHistoire de France est ordinai-
rement mise entre les mains des enfants dès leur
plus tendre jeunesse ; nous en avons d'excellents
abrégés dont l'étude seule suffirait pour la connais-
sance des principaux faits , et où nous pourrions,
à la rigueur, puiser les réponses les plus indis-
pensables. Mais quel est l'homme assez peu stu-
dieux ou assez insouciant pour ne pas désirer
connaître plus en détail l'histoire de son pays ,
peut-être même de ses propres ancêtres ? Les
questions, sur cette partie, pourront devenir plus
sérieuses ; c'est le vœu de tous les hommes instruits
et vraiment français, car il est bien plus beau et
plus naturel , pour exciter l'émulation des jeunes
gens, de chercher en soi des exemples de grandeur,
de courage et de vertu, surtout lorsqu'ils ont été
si nombreux sous le règne fortuné de nos derniers
rois, que d'aller les prendre chez des peuples
éteints depuis long-temps , et dont l'ancienneté
seule diminue , sinon le mérite, du moins l'intérêt
et la croyance.
10 COURS DE RHÉTORIQUE
L'étude de la Rhétorique et de la Philosophie
doit fixer toute l'attention du candidat au bacca-
lauréat ; c'est principalement sur ces deux sciences
que reposera l'examen qu'il va subir. Je m'abstien-
drai de développer ici les preuves de leur utilité
et du charme que présente leur méditation ; il
suffit d'en posséder quelques notions pour en
connaître le prix. Tout ce que l'amour le plus
passionné pourrait m'inspirer d'éloges serait infé-
rieur aux services que rendent à la société deux
sciences qui seules en forment le vernis et l'agré-
ment. Il vaut donc mieux garder un respectueux
silence , et , dans la crainte de produire l'effet
du toucher sur la sensitive , m'en rapporter
entièrement au précepte que nous donne le nom
de cette plante admirable : noli me tangere.
Je crois devoir ranger ici une quatrième partie
de la Rhétorique qui n'a pu trouver place dans
le corps de cet ouvrage, à cause de la différence
qui existe entre elle et les premières. Ses avantages
sont aussi précieux, sans doute, mais son inutilité
pour les examens de l'Académie m'a seule dirigé
dans le choix du lieu qu'elle devait occuper.
L'action , la prononciation , le geste et la
mémoire sont d'une nécessité indispensable pour
tout homme qui veut mériter le titre d'orateur,
ou qui , seulement, veut parler en public avec
succès. En effet, les plus belles phrases, les plus
ET DE PHILOSOPHIE. 11
brillants discours et les pensées les plus sublimes,
émises avec négligence , mal prononcées , accom-
pagnées de gestes faux ou mal sues , loin de pro-
duire l'effet qu'en attend l'orateur , lui deviennent
quelquefois contraires , et toujours , au moins,
perdent le mérite de la composition : aussi Cicéron
appelait-il l'action d'éloquence du corps ; et
Démosthènes ne balançait pas de dire qu'elle était
l'une des qualités essentielles du parfait orateur.
Quant à la prononciation, il est inutile de vanter
ses nombreux avantages ; nous savons que plus
d'un pré d icateur , d'un avocat ou d'un acteur ne
doivent leurs succès brillants qu'aux charmes de
leur prononciation et à l'harmonie de leur voix.
La nature nous a doués d'un organe plus ou moins
agréable et sonore , mais l'éducation , les mœurs ,
les passions , et en général toutes les différentes
conditions de la société, ont une influence marquée
sur le son de la voix. Il faut la cultiver avec soin ,
mettre toute son attention à la gouverner selon
les circonstances dans lesquelles on parle ; mais ,
en général, il faut parler naturellement et sans
affectation ; on doit exprimer comme l'on sent : aussi
l'acteur qui n'est pas bien pénétré de son rôle, ou qui
ne le sait pas entièrement , produit-il rarement
sur nous l'impression qu'il devrait y laisser.
Le geste doit être bien différent dans les trois
genres d'éloquence ; il se compose de tous les
12 COURS DE RHÉTORIQUE
mouvements que peut faire l'orateur , de ses
attitudes, de la contenance de son corps , des
mouvements du bras , de la main , des yeux y de
ceux qu'il imprime aux rides de sa face , au
froncement de ses sourcils, en un mot, des plus
légers changements qu'il apporte dans ses moindres
actions. L'auditoire préfère toujours un orateur
d'un port noble et majestueux , sans fierté, d'une
physionomie spirituelle, d'une contenance agréable,
à celui que ni l'art, ni la nature n'auraient favorisé
de ces avantages. Les yeux , dont le langage est
si vif et si précieux , occupent constamment
l'auditoire : il cherche à lire dans les yeux les
mouvements de i'ame ; il attend de cette seconde
bouche l'expression de toutes les passions , de
tous les sentiments dont l'orateur est agité ; il ne
regarde les yeux que comme un miroir où se
réfléchissent toutes nos sensations, et comme un
écho où se répètent les cris de notre cœur. Je vais
citer , à cet égard, quelques règles données par
un de nos poètes, quoiqu'en pareille circonstance
on ne puisse rien prescrire et que toutes nos
inspirations doivent naître du sujet.
Voyons donc comment l'œil doit jeter son regard.
Veut-il de la tristesse exprimer les alarmes ?
Qu'une faible prunelle y nage dans les larmes.
Veut-il paraître gai? Que les jeux et les ris
Fassent autour de lui mille agréables plis.
ET DE PHILOSOPHIE. 13
Doit-il être en fureur ? Que ses vives prunelles
D'une comète en fcn dardent mille étincelles.
Doit-il être percé des traits de la pitié ?
Que la langueur l'abatte et le ferme à moitié.
Dans l'amour, il est doux ; dans la haine, sévère;
Il est trouble , s'il craint ; il est clair , s'il espère.
Dans un étonnement, il ne peut se mouvoir ;
Dans une rêverie , il regarde sans voir.
L'œil sait toujours du cœur les premières nouvelles.
C'est lui qui , le premier , épouse ses querelles ,
Qui sert ses passions, qui suit ses intérêts,
Qui n'est point en repos si le cœur n'est en paix.
L'œil, enfin , pleure ou rit quand le cœur le désire.
Le mouvement des bras , des mains , de la tête
et de toutes les autres parties du corps, doit être
proportionné à la force du discours, doit varier
selon les circonstances, et ne doit naître que par
degrés ; car il serait ridicule, dans l'exorde , par
exemple, ou dans le commencement d'une dis-
cussion , de montrer beaucoup de chaleur, et de ne
pas mesurer et régler ses gestes , sans cependant
avoir l'air de trop les étudier.
Quoiqu'il y ait bien quelques remarques à faire,
quelques règles à prescrire , les meilleures sont
toujours les exemples , et quiconque posséderait
les préceptes les plus exacts à cet égard, se trou-
verait encore souvent en défaut s'il ne joignait
à cette théorie quelques exemples pratiques de
nos célèbres avocats pour les plaidoyers , ou de
14 COURS DE RHÉTORIQUE
nos grands acteurs pour la déclamation tragique,
et aussi le commerce familier des gens du monde.
Il est essentiel de remarquer la différence qu'il y
a entre l'éloquence du barreau , celle de la chaire
et celle de la tragédie , considérées sous le point
de vue des gestes qui doivent les accompagner.
Le ciel ne nous a pas tous également favorisés
de ses dons ; la nature, plus ou moins libérale,
les a dispensés selon ses vues profondes et judi-
cieuses : aussi tous les hommes diffèrent-ils par
quelque point qui les fait aisément reconnaître.
Aux uns elle a donné l'intelligence , aux autres la
réflexion ; plusieurs sont doués d'une imagination
hardie , d'autres d'une conception plus lente et
mieux coordonnée ; quelques-uns, enfin, ont reçu
d'elle en partage un esprit observateur , capable
de retenir toutes les impressions que l'on y aura
faites , de les maintenir et d'en conserver plus ou
moins aisément le souvenir. Cette qualité précieuse,
cette faculté de l'ame se nomme la mémoire ; son
utilité, ses avantages sont inappréciables ; dans
toutes les circonstances de la vie, l'homme a recours
à ses immenses bienfaits ; c'est elle qui vient
adoucir et compenser nos chagrins , en nous rap-
pelant les moments heureux de notre vie passée ;
c'est elle qui donne à la société tous les charmes
que nous y recherchons ; c'est elle encore qui
assaisonne nos discours et nos actions de tous les
i((1((1gi
(Tbeàumee
J\o&^VCÔCM/téO OCll Tic)cccc<xl,ooivcecti^yb
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TRADUCTION. CONCIONES lII$TORICÆ.
HORACE.
tcc, TRADUCTION HOMÈRE.
( DÉMOSTHÈNES.
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ROMAINE.
DE FRANCE Les principaux règnes des Puissances étrangères en
1 ( guerre avec nos Rois.
, ( INVENTION.
éforjqn. DISPOSITION I
1 ELOCUTION ! La connaissance exacte de toutes les questions pré-
, ( JLOGIQUE T I/ sentées dans ce volume.
ce02-iji(O$Ófie.. MÉTAPHYSIQUE.1
( MORALE J
1 O R A LE. j
'(Ô9raffjie. Les GRANDES DIVISIONS DU GLOBE; et plus particulièrement celles
| de F EUROPE et de la FRANCE.
afèmC\tiqt1e$. Les Eléments de 1'ARITHMÉTIQUE et de la GÉOMÉTRIE.
c~~ cY.$ique. Les principales THÉORIES démontrées par l'expérience.
ET DE PHILOSOPHIE. 15
traits et de tous les exemples des hommes célèbres
par leurs talents, leurs vertus et leur courage.
Sans elle et l'espoir qui l'accompagne toujours ,
les moindres maux dont notre existence est
sans cesse entourée , deviendraient bientôt des
sources intarissables de douleur ; sans elle la
conversation languissante ne pourrait s'étendre
que sur les choses présentes , et jamais l'agréable
souvenir du plaisir passé ne viendrait diversifier nos
pensées ; sans elle encore l'orateur chancelant,
incertain sur ce qu'il va dire , perd en un instant
tout le mérite de sa composition , le nerf et
l'agrément de son discours , les graces et le feu
d'un poème d'ailleurs bien travaillé.
2
DE LA
RHÉTORIQUE.
a.
nE LA
RHÉTORIQUE.
1 ..II ,)1.1(1"
QU'EST-CE que la Rhétorique ?
La Rhétorique est l'art de persuader , soit en
parlant, soit en écrivant.
Comment divise-t-on la Rhétorique ?
On la divise en trois parties : l'Invention, la
Disposition et l'Élocution.
Quelle est la raison de cette division ?
La raison de cette division est prise dans la
nature même des choses. L'orateur qui se met 4
l'ouvrage doit d'abord chercher des preuves pour
former le fond de son discours , imaginer ensuite
l'ordre le plus naturel dans lequel il les placera,
et, enfin, exprimer ses pensées avec les termes
les plus propres et les plus convenables.
Quelle différence faites-vous entre l'Éloquence
et la Rhétorique ?
L'Éloquence est le talent de persuader mis en
action ; la Rhétorique, au contraire, est l'art
20 DE LA RHÉTORIQUE.
de persuader mis en précepte. Nous tenons la
première des mains de la Nature ; nous acquérons
la seconde par le travail, l'étude et la méditation.
PREMIÈRE PARTIE.
DE L'INVENTION.
Qu'est-ce que l'Invention ? *
L'invention est l'art de trouver les preuves du
discours.
En quoi consiste cet art?
Il ne s'agit -pas seulement de trouver les pensées
qui peuvent entrer dans un discours , mais encore
de choisir, entre celles qui se présentent, les plus
convenables au sujet, les plus nobles, et surtout
les plus solides ; de retrancher celles qui sont
fausses , frivoles ou triviales ; de considérer le
temps et le lieu où l'on parle, ce que l'on se doit
à soi-même, ce que l'on doit aux auditeurs ; en un
mot, de dire ce qu'il faut , ce que demande la
bienséance, et rien de plus.
Quelles sont les sources où l'orateur va puiser
les preuves du discours ?
Ces sources sont les lieux oratoires. Il y en
a de deux sortes : les lieux oratoires intérieurs
et les lieux oratoires extérieurs. Intérieurs , ils
PREMIÈRE PARTIE. 21
fournissent les preuves tirées du sujet; extérieurs,
ils n'ont qu'un rapport indirect avec le sujet, sans
pourtant lui être étrangers.
LIEUX ORATOIRES INTÉRIEURS.
Combien compte-t-on de lieux oratoires inté-
rieurs ?
On en compte ordinairement seize ; nous les
réduirons aux suivants : 1° la définition; 2° l'énu-
mération des parties ; 3° les causes et les effets ;
4° la similitude et la dissimilitude; 5° les contraires ;
6° les circonstances ; y0 la comparaison.
De la Définition.
Qu'entendez-vous par définition ?
La définition est propre à faire connaître la
nature d'une chose ; c'est véritablement le déve-
loppement des parties d'un tout.
La Fontaine définit ainsi un intendant :
Un intendant ! qu'est-ce que cette chose ?
Je définis cet être un animal
Qui, comme on dit, sait pêcher en eau trouble;
Et , plus le bien de son maître va mal,
Plus le sien croit, plus son profit redouble ,
Tant qu'aisément lui-même achèterait
Ce qui de dette au seigneur resterait.
Ponc, par raison bien et duement didpite, * k
Ou pourrait voir chaque chose -réduite
3 a DE LA RHÉTORIQUE.
A son pretpier état, s'il arrivait qu'un jour
L'autre devînt intendant à son tour ;
Car, regagnant ce qu'il eut, étant mahre r
Ils reprendraient tous deux leur premier être.
Telle est encore la définition d'une armée, par
Fléchier.
« Qu'est-ce qu'une armée ? C'est un corps
» animé d'une infinité de passions différentes,
)) qu'un homme hrbile fait mouvoir pour la
» défense de la patrie ; c'est une troupe d'hommes
)) armés qui suivent aveuglément les ordres
» d'un chef , dont ils ne savent pas les in-
» tentions ; c'est une multitude d'ames , pour la
» plupart viles et mercenaires , qui, sans songer
» à leur propre réputation , travaillent à celle
» des rois et des conquérants ; c'est un assemblage
» de libertins qu'il faut assujétir à l'obéissance ,
» de lâches qu'il faut mener au combat , de
» téméraires qu'il faut retenir , d'impatients qu'il
a faut accoutumer à la constance. »
De FEnuméraiion des Parties.
En quoi Gpnsiste l'énumération des parties ?
L'énumération des parties consiste à détailler
les différentes qualités d'une chose, et à faire
le dénombrement des parties d'un tout. Voici
comment Voltaire représente l'Envie, à l'aide de
ce lieu oratoire :
PREMIÈRE PARTIE. 23
Là git la sombre Envie à l'œil timide et louche ,
Versant sur des lauriers les poisons de sa bouche.
Le jour blesse ses yeux dans l'ombre étincelants ;
Triste amante des morts , elle hait les vivants.
Elle aperçoit Henri, se détourne et soupire.
Auprès d'elle est l'Orgueil qui se plaît et s'admire ;
La Faiblesse au teint pâle , aux regards abattus ,
Tyran qui cède au crime et détruit les vertus ;
L'Ambition sanglante, inquiète, égarée,
De trônes, de tombeaux , d'esclaves entourée ;
La tendre Hypocrisie aux yeux pleins de douceur :
Le ciel est dans ses yeux, l'enfer est dans son cœur;
Le faux Zèle étalant ses barbares maximes,
Et l'Intérêt enfin, père de tous les crimes.
C'est par un semblable lieu commun que
d'Aguesseau développe cette pensée simple :
« La science est utile.
« Par elle , dit-il, l'homme ose franchir les
» bornes étroites dans lesquelles il semble que
» la Nature l'a placé. Citoyen de toutes les
» républiques, habitant de tous les empires ? le
» monde entier est sa patrie. La science, comme
» un guide aussi fidèle que rapide, le conduit
» de pays en pays , de royaume en royaume;
» elle lui en découvre les lois , les mœurs, le
» gouvernement. Il revient chargé des dépouilles
» de l'orient et de l'occident , et, joignant les
» richesses étrangères à ses propres trésors , il
» semble que la science lui ait appris à rendre
24 DE LA RHÉTORIQUE.
» toutes les nations de la terre tributaires de sa
» doctrine. »
Des Causes et des Effets.
Quelle preuve tire-t-on des causes et des
effets ?
La cause d'une action, ou la fin qu'on se propose
en agissant, peut souvent fournir de très-bonnes,
preuves. Il serait même à souhaiter qu'on remontât
toujours à ce principe pour juger sainement
des actions des hommes. C'est ainsi que Cicéron
fait l'éloge de Milon , dans son oraison pour
Sextus :
« Quel homme, dit-il, dont la vertu mérite
•a davantage l'immortalité ? Il s'est exposé à toute
y* sorte de hasards, aux plus rudes travaux, à la
» haine des méchants, sans se proposer d'autre
» récompense que celle que l'on méprise aujour-*
» d'hui, l'approbation des gens de bien. »
De même, pour démontrer que la guerre est
un fléau , il suffit d'en détailler, avec un de nos
poètes , les funestes effets :
Quels traits me présentent vos fastes,
Impitoyables conquérants !
Des vœux outrés, des projets vastes ,
Des rois vaincus par des tyrans ,
Des murs que la flamme ravage,
Des vainqueurs fumants de carnage,
PREMIÈRE PARTIE. a 5
Un peuple aux fers abandonné ,
Des mères pâles et sanglantes
Arrachant leurs filles tremblantes
Des bras d'un soldat effréné !
De la Comparaison ou Similitude.
Qu'entendez-vous par comparaison ou similitude?
Nous n'admettons entre elles qu'une légère
différence, parce que nous ne considérons ici la
comparaison que comme moyen oratoire ; en voici
un exemple :
Ruisseaux, nous paraissons avoir le même sort:
D'un pas précipité nous courons l'un et l'autre,
Vous à la mer, nous à la mort.
Dans la similitude, on pèse davantage sur le
rapport de vérité que deux choses ont entre elles ;
comme fait Cicéron, dans l'oraison pour Sylla :
« Je ne comprends pas, dit-il à son adversaire,
» quel sujet vous avez d'être irrité contre moi ;
» parce que je défends un homme que vous
» accusez ! Pourquoi ne me fâcherais-je pas aussi
» de ce que vous accusez un homme que je
» défends? Mais, direz-vous, j'accuse mon ennemi.
» Et moi je vous répondrai : je défends mon ami. v
De la Dissimilitude ou Disconvenance.
Qu'est-ce que la dissimilitude ou disconvenance ?
La dissimilitude ou disconvenance est la contra-
26 DE LA RHÉTORIQUE.
riété ou l'opposition qui se trouve entre deux
choses. Dans la tragédie de la Mort de César,
Brutus déplore ainsi la décadence de la liberté
romaine :
Quelle bassesse, 6 Ciel! et quelle ignominie !
Voilà donc les soutiens de ma triste patrie !
Voilà vos successeurs, Horace, Décius ,
Et toi, vengeur des lois , toi mon sang, toi Brutus!
Quels restes, justes Dieux ! de la grandeur romaine !
Chacun baise , en tremblant , la main qui nous enchaîne.
César nous a ravi jusques à nos vertus ;
Et je cherche ici Rome, et ne la trouve plus.
Des Circonstances.
Qu'entendez-vous par circonstances ?
Les circonstances sont, de toutes les sources
communes , la plus féconde. Il n'est point de sujet
dans lequel presque toutes les circonstances de
temps et de lieu, de personnes et de motifs ,
etc., ne se rencontrent, et sur lesquelles, par
conséquent, il ne soit aisé de parler , pour peu
qu'on ait médité son sujet.
Que doit-on remarquer sur les circonstances ?
C'est qu'il y en a de trois sortes : les unes qui
précèdent l'action ; d'autres qui l'accompagnent ,
ét d'autres qui la suivent. C'est par toutes ces
circonstances que Cicéron prétend prouver que
Milon n'a pas tué Claudius de dessein prémédité,
PREMIÈRE PARTIE. 27
en peignant la tranquillité de ce grand homme
avant l'action , et ses préparatifs comme pour un
simple voyage de campagne ; en présentant la
querelle comme une dispute imprévue , quoiqu'elle
fût préméditée de la part de Claudius ; en expo-
sant, enfin, la conduite noble de Milon, qui revient
à Rome après l'action, et qui se présente hardi-
ment pour demander le Consulat
Des Contraires.
Qu'entend-on par contraires ?
Les contraires sont des choses qui se combattent
et qui s'excluent réciproquement, comme le vice
et la vertu. On varie ce tour oratoire en opposant
les membres de phrase les uns aux autres , quel-
quefois même période à période. Leur usage est
de détruire une idée par une autre , et de faire
sentir que tel objet répugne si fortement à tel
autre, qu'il ne peut subsister avec lui.
M. d'Aguesseau exhortant les magistrats à la
simplicité antique , les avertit de se tenir en
garde contre l'éclat et le faste qui en sont les
ennemis :
« Pour conserver, dit-il, cette précieuse sim-
») plicité , le magistrat évite avec soin de se
» laisser surprendre au vain éclat des objets
» extérieurs. Il sait que d'un sage mépris pour
» ces objets dépend tout son bonheur , et qu'en
28 DE LÀ RHÉTORIQUE.
» se livrant à la jouissance de ces faux biens, on
a perd, peu à peu, le goût qui nous attachait
» au véritable. Artisans de nos propres malheurs ,
» nous prêtons nous-mêmes les plus fortes armes
» aux ennemis de notre raison. Nous commençons
» par traiter de grossiers ces temps heureux où
» l'on ne connaissait point le luxe ni un vain
» faste; il semble que nous ignorions à quel point
» il est dangereux de se familiariser avec des
» séducteurs, qui deviennent ensuite des tyrans
» domestiques. »
LIEUX ORATOIRES EXTÊRIEURS.
Quels sont les lieux oratoires extérieurs ?
Les lieux oratoires extérieurs sont les témoi-
gnages , les conventions, les serments , les lois ,
la renommée , les coutumes des peuples, les
jugements des illustres personnages , en un mot
tout ce qui peut faire autorité.
Des Témoignages.
Quel parti l'orateur peut-il tirer des témoignages?
Les témoignages peuvent être d'un grand
secours : il en est d'anciens, il en est de nouveaux.
Par les anciens, on entend les sentiments des
illustres personnages, des graves historiens, des
poètes célèbres dont l'opinion a d'autant plus
PREMIÈRE PARTIE. 29
de force qu'elle ne peut pas être intéressée. Quant
aux nouveaux , l'autorité des hommes savants qui
auraient récemment décidé la chose en question,
peut être citée avec succès. L'orateur peut même,
quelquefois , se citer lui-même ; et, quand cet
orateur est un homme respectable, dont la pro-
bité et la vertu ne sont pas équivoques, son
témoignage peut être d'un grand poids.
Des Conventions.
Dites-nous quelque chose des conventions.
Les conventions ont plus ou moins d'autorité,
suivant la probité ou la mauvaise foi de ceux
qui les ont signées ou qui les ont en dépôt. Il
faut donc insister sur leur caractère , et les repré-
senter telles qu'il convient à la cause. Si les
conventions sont favorables , il faut représenter
que les éluder c'est éluder les lois ; qu'un acte ,
un contrat, un testament, sont des choses sacrées f
et les registres publics qui les renferment , un
sanctuaire inviolable que l'on a toujours respecté.
Si les conventions sont contraires , on peut les
attaquer par tous les moyens qu'on emploie contre
une loi contraire. On dira , de plus , que la
justice est immuable , qu'elle n'est susceptible ni
d'illusion, ni de contrainte, parce qu'elle est fondée
sur la nature , et que la violence et l'erreur
peuvent avoir lieu dans les conventions. Enfin
3o DE LA RHÉTORIQUE.
l'orateur examinera si les conventions dont il
s'agit ne choquent pas directement les lois posi-
tives "Ou la loi naturelle , l'honnêteté, la justice,
ou quelque autre titre antérieur ou postérieur.
Des Serments.
Quelles preuves tire-t-on des serments?
Pour tirer des preuves des serments , on peut
montrer combien doit être inviolable une parole
donnée à Dieu même , et quel forfait commet
celui qui manque à une telle promesse , que les
parjures éprouvent ordinairement la perfidie des
hommes, qu'ils sont tourmentés par des remords,
que rarement le ciel laisse impunie l'infraction
des serments.
Des Lois.
Quel parti l'orateur peut-il tirer des lois ?
Si les lois sont favorables à l'orateur, il les fera
valoir en les représentant comme immuables et
comme la règle du vrai ; en disant qu'il serait
inutile de faire des lois , si l'on se réservait la
faculté de les violer à son gré. Si les lois sont
contraires à l'orateur, il lui sera permis quel-
quefois d'opposer aux lois, qui peuvent être
l'ouvrage du caprice, la loi naturelle comme étant
la plus infaillible ; il montrera que c'est au sage
de distinguer le vrai d'avec le faux ; il examinera
PREMIÈRE PARTIE. 31
si la loi dont il s'agit n'implique pas contradiction
avec quelque autre loi, et si elle n'a pas été portée
pour un cas qui n'existe plus.
De la Renommée.
Quel parti tire-t-on de la renommée ?
La renommée est un bruit répand u dans le
public que l'on peut faire valoir de même que
les preuves précédentes. S'il nous est favorable ,
on insiste sur la force de la vérité, sur l'autorité
de la voix commune et du consentement unanime.
S'il nous est contraire , on tâchera de l'affaiblir,
en montrant qu'il s'est répandu trop facilement,
que le peuple l'a cru avec trop de légèreté; on
montrera enfin la malignité du peuple , qui croit
toujours le mal avant le bien.
DE L'USAGE DES LIEUX COMMUNS.
Que rcmarque-t-on sur l'usage qu'on doit faire
des lieux communs ?
L'orateur qui aura bien sondé son sujet, qui
le connaîtra à fond, qui se sera rempli de maximes
incontestables, n'aura pas besoin d'aller frapper
sans cesse à la porte des lieux communs, pour
mendier des secours dont il pourra se passer. Les
jeunes gens peuvent quelquefois faire usage de
ces sources oratoires, pourvu qu'ils ne contractent
pas l'habitude d'y recourir trop fréquemment,
32 DE LA RHÉTORIQUE.
qu'ils n'y puisent qu'avec réserve et discernement,
et qu'ils se souviennent que toutes sortes de
preuves ne conviennent ni en tout temps , ni en
tous lieux, ni à toute sorte de sujet. Cette facilité
dangereuse de trouver des preuves banales , et de
les adapter, bien ou mal, à toute sorte de matière,
fomente la paresse de l'esprit et l'accoutume à se
contenter de raisons spécieuses. Rien n'est plus
opposé à la justesse et à la - précision dont doit
se piquer tout orateur qui veut persuader par la
force de ses raisonnements, au lieu d'étourdir les
oreilles par un vain amas de paroles.
Suffit-il d'avoir trouvé de bons moyens à l'aide
des lieux oratoires ?
Non ; il faut encore savoir les développer et leur
donner une juste étendue, pour en tirer tout
l'avantage possible ; et c'est ce qu'on appelle
amplification. Mais ici la pratique et l'expérience
sont tout, et les préceptes presque rien.
DES TROIS GENRES D'ELOQUENCE.
Combien distingue-t-on de manières de traiter
un sujet ?
On réduit ordinairement à trois genres tout
ce qui est du ressort de la Rhétorique ; savoir :
le genre démonstratif, le genre délibératif et le
genre judiciaire.
PREMIÈRE PARTIE. 33
3
Qu'entend-on par genre démonstratif?
Le genre démonstratif a pour objet la louange
ou le blâme ; tels sont les panégyriques , les
oraisons funèbres , les discours académiques, etc.
Il faut, pour ce genre , des expressions magni-
fiques , des tours hardis , des périodes nombreuses,
des figures brillantes , en ùn mot , toutes les
richesses de l'éloquence ; mais l'orateur ne doit
pas oublier que la vérité doit en être la base.
Qu'entend-on par genre délibératif ?
Il a pour objet tout ce qui est honnête, utile,
avantageux ou préjudiciable. C'est par lui qu'on
balance les avantages et les inconvénients d'une
entreprise. S'agit-il , par exemple , de déclarer la
guerre pour venger une injure ? il faut examiner
avec soin tout ce que l'on a à craindre ou à es pé-
rer ; quelles sont les ressources de l'état et celles
de l'ennemi ; si le dommage auquel on s'expose
ne sera pas plus. grand que celui qu'on a reçu.
Quelle éloquence convient à ce genre ?
Il faut, dans ce genre , dit Cicéron , que
l'orateur parle toujours avec dignité , que des
pensées judicieuses fassent l'ornement de son
discours, plutôt que des expressions brillantes
çt fleuries.
Qu'est-ce que le genre judiciaire ?
Le genre judiciaire se compose de tout ce qui
34 DE LA RHETORIQUE.
regarde les lois, la justice, le barreau, enfin de
tout ce qui embrasse l'accusation et la défense.
Il faut fixer l'état de la question , qui a pour
objet le fait, le droit et le nom. La question
de fait tombe sur l'action. Un homme a été tué ;
l'accusateur dit : vous avez tué cet homme; l'ac-
cusé répond : ce n'est pas moi. Voilà le fait ; il
s'agit de le prouver par la question de droit qui
roule sur la loi. La loi condamne-t-elle le prévenu?
telle est la question de droit. Quant à la question
de nom, elle a pour objet de décider la quali-
fication que .l'on doit donner à une action. Par
exemple : telle démarche d'un soldat est-elle
désertion ou simplement absence ? il ne s'agit
ici que du nom ; quand il sera décidé, la
contestation sera finie.
MOYENS DE FAIRE CONNAITRE LA VÉRITÉ.
Quels sont les moyens les plus propres pour
persuader ?
Rien n'est plus essentiel , pour opérer la per-
suasion , que de savoir rendre les auditeurs
attentifs à sa cause ; c'est à quoi tout orateur
doit bien prendre garde. Toutes les figures de
Rhétorique sont destinées à réveiller l'attention
des auditeurs, à diriger leur esprit du coté où
l'on veut les conduire , à leur faire apercevoir
ce qu'on veut qu'ils considèrent.
PREMIÈRE PARTIE. 35
3.
Interroger , c'est comme tirer un homme par
le bras pour lui faire envisager ce qu'il ne veut
point voir. Décrire et peindre, c'est montrer , sous
divers points de vue , la vérité que l'on veut
persuader, afin que si elle n'est point vue sous
une forme , elle le soit sous une autre, etc.
Des Formes que l'on peut donner aux Preuves.
Quelles sont les formes que l'on peut donner
aux preuves ?
Il en est de plusieurs sortes : d'abord le
syllogisme, l'enthymème, le dilemme et la gra-
dation 1.
Comme nous avons parle , au commencement
de notre Rhétorique , de l'usage que font les logi-
ciens ou les philosophes de ces raisonnements ,
nous n'en parlerons ici que par rapport à l'utilité
dont ils sont à l'orateur, et à la manière dont
il s'en sert. On se contente, en logique , d'exiger
la simplicité et la clarté ; dans l'éloquence , les
raisonnements doivent être ornés et embellis par
le style oratoire.
Un tribun du peuple , par exemple , veut
1 Syllogisme, argument composé de trois propositions.
Enthymème, dérivé de è V dans, et èvy.oç esprit, argument qui n'a
que deux propositions. Dilemme, dérivé de «Tif deux , et Kcty.Ccuvcà
prendre , argument qui contient deux propositions contraires.
36 DE LA RHÉTORIQUE.
prouver qu'il est juste que le peuple romain puisse
élever les plébéiens au Consulat ; son discours
peut se réduire à deux simples raisonnements :
lOTI n homme du peuple peut avoir toutes
les dispositions requises pour le Consulat, donc
il peut être permis de faire un Consul plébéien.
Voyons maintenant comment l'orateur fera valoir
ce raisonnement :
(c Pourquoi ne veut-on pas qu'on choisisse un
» Consul parmi le peuple ? Serait-ce que le peuple
» ne peut produire un homme de mérite, un
» homme de cœur, un homme sage et prudent,
» capable de gouverner la république en temps
» de paix, et de commander les armées en temps
» de guerre ? Serait-ce qu'il vaut mieux remettre
» l'autorité dans les mains d'un scélérat qui serait
» patricien comme l'étaient les Décemvirs , que
» de la donner à un plébéïen qui serait honnête
» homme et capable de gouverner , comme le
« furent Numa et le premier des Tarquins ? »
20 On ne doit pas refuser à des citoyens ce
qu'on a accordé à des étrangers. Or , Numa et
Servilius furent élevés sur le trône , quoique le
premier fût étranger, et le second fils d'un esclave;
donc , etc. Ce raisonnement serait trop sec pour
l'orateur ; voici comment il le fera valoir :
« Vous accordez les honneurs à des personnes
» qui en sont indignes , et vous les refusez à des
PREMIÈRE PARTIE. 37
» hommes qui les méritent. On a donné le sou-
» verain pouvoir à des étrangers , et on en éloigne
» des citoyens ! On a élevé des esclaves sur le
» trône, et l'on refuse d'y placer des personnes
» libres ! Eh quoi ! le Consulat a-t-il donc quelque
» chose de plus grand que la royauté"? Que peut-
» on concevoir de plus insultant que ce refus ?
» Ne nous défendrez-vous pas d'habiter à Rome
» avec vous ; d'aller dans les mêmes rues que
» vous ; de paraître avec vous dans les promenades
» publiques? ne nous défendrez-vous point, enfin,
» de respirer le même air que les patriciens ? »
Abner, dans Racine , représente à Athalie
qu'elle ne doit pas s'effrayer du coup qu'un jeune
enfant lui a porté dans un songe
Vous ne savez encor de quel père il est né.
Mathan lui répond par ce dilemme atroce :
On le craint ; tout est examiné.
A d'illustres parents s'il doit son origine ,
La splendeur de son sort doit hâter sa ruine ;
Dans le vulgaire obscur si le sort l'a placé,
Qu'importe qu'au hasard un sang vil soit versé ?
Voilà le langage de l'orateur : les raisonnements
secs de la logique ne sont pas de son goût ; il
sait, sans leur ôter de leur force , les rendre
agréables par les ornements qu'il y ajoute , et
pressants par les figures dont il les anime.
38 DE LA RHÉTORIQUE.
DES MŒURS.
Qu'entendent les rhéteurs par mœurs ?
On entend par mœurs , les qualités , les incli-
nations et les affections de l'ame. Elles sont un
puissant moyen de persuasion , lors même que
l'on manque de preuves pour établir sa cause.
Qu'on se rappelle le fameux jugement de Salomon ;
a Coupez en deux cet enfant, dit le prince, et que
chacune en emporte une moitié ; » aussitôt l'une
des deux mères s'écrie: Ne le tuez point, Seigneur;
donnez-le lui plutôt tout entier; Non, disait l'autre,
qu'il ne soit ni à vous ni à moi , mais qu'on le
partage. Voilà trois expressions de mœurs : la
première est celle d'une véritable mère, qui ,
suivant le penchant de son cœur, consent à perdre
son enfant, pourvu qu'il vive , et demande ainsi
justice sans y penser. La seconde est celle d'une
ennemie jalouse et cruelle, qui, se couvrant d'une
fausse équité, se trahit elle-même par sa méchan-
ceté et son injustice. La troisième est l'action du
Roi , que l'on prendrait pour une inhumanité ,
si l'on ne savait son dessein , qui est le chef-
d'œuvre de la sagesse humaine. Ainsi ce fut
l'expression des mœurs qui fit toute la décision
du procès.
Que remarquez-vous sur les mœurs ?
PREMIÈRE PARTIE. 39
On peut considérer les mœurs par rapport à
l'orateur et par rapport aux auditeurs.
Quel avantage produisent les mœurs considérées
par rapport à l'orateur ?
Il est bon que les auditeurs aient de l'estime
pour celui qu'ils écoutent ; qu'ils aient, en même
temps , de sa sagesse et de sa probité, la meilleure
opinion. L'estime que l'on a de la probité d'un
orateur est souvent une partie de son éloquence, à
laquelle on se rend avant même de l'avoir entendu.
Quelles sont les qualités de l'orateur ?
La première est l'amour de ses semblables ; une
autre qualité nécessaire est la modestie. Rien n'est
plus propre à aliéner l'esprit et à inspirer de
l'aversion que cette vanité que font paraître ceux
qui se vantent. Quant à la modestie, elle ne doit
avoir rien de bas ni de faible ; elle s'allie fort
bien avec la fermeté, et comme la vérité est
invincible, son défenseur doit se montrer intrépide.
Du reste , le discours doit convenir à la dignité
de celui qui parle : un monarque , un prélat,
doivent parler avec grandeur ; mais ce qui est
la marque d'une autorité légitime , dans leur
personne, ne serait, dans la bouche d'un homme
privé, qu'une marque de fierté et d'arrogance.
C'est surtout en ce qui regarde la raillerie que
l'orateur doit user de modération. Il y a , sur
40 DE LA RHÉTORIQUE.
cette matière, des bienséances que tout honnête
homme doit garder inviolablement. Souvent des
plaideurs qui cherchent à se venger plutôt qu'à
se défendre , exigent de leurs défenseurs cette
sorte d'éloquence que Quintilien appelle eloquentia
canina , et ne sont pas contents s'ils ne trempent
leur plume dans le fiel; mais quel est l'honnête
avocat qui voudrait se rendre ministre de la
passion de sa partie ?
L'orateur chrétien n'a-t-il pas besoin d'autres
qualités ?
Les qualités ordinaires ne suffisent pas à l'ora-
teur chrétien. Il faut que la sainteté de sa vie
réponde à celle de son ministère, et qu'il annonce
la vérité autant par ses exemples que par ses
paroles. Quel fruit pourrait-il attendre de ses
discours , si ses mœurs démentaient ses maximes ?
Il faut qu'il paraisse lui-même étonné de la
grandeur de son ministère et pénétré de douleur
pour les crimes qu'il veut corriger , plein de zèle
contre les vices., et de charité pour les pécheurs.
Enfin, il doit être touché, le premier, des vérités
qu'il annonce. On convainc difficilement les au-
tres, quand on n'est pas soi-même convaincu.
En quoi consistent les moeurs par rapport aux
auditeurs ?
Si les hommes cherchaient la vérité de bonne
PREMIÈRE PARTIE. 4l
foi, il ne faudrait, pour la faire recevoir, que
la présenter sans art et avec simplicité ; mais
comme elle' ne s'accorde pas toujours avec nos
intérêts , on s'aveugle volontairement pour ne pas
la voir. Celui qui n'a que des vérités agréables à
dire, se fait facilement écouter ; mais celui qui nous
propose des choses contraires à nos inclinations,
a besoin de beaucoup d'art pour combattre ces
mêmes inclinations et s'en servir adroitement
pour nous faire partager les sentiments qu'il
veut nous inspirer. C'est ainsi que les vents
contraires servent aux matelots pour arriver
dans le port. Ulysse, par exemple , veut engager
Agamemnon à sacrifier sa fille aux intérêts de
la Grèce ; il a son amour paternel à combattre ;
il ne peut exiger qu'il étouffe les plus doux
sentiments de la nature pour satisfaire son am-
bition ; il sait trop que le cœur , alors révolté,
n'écouterait plus ses raisons ;
Vpici comment il s'y prend :
Je sais père, Seigneur, et faible comine un antre :
Mon cœur se met sans peine à la place du vôtre ,
Et, frémissant du coup qui vous fait soupirer,
Loin de blâmer vos pleurs, je suis. près de pleurer.
Mais votre amour n'a plus d'excuse légitime;
Les Dieux ont à Calchas amené leur victime :
Il le sait, il l'attend, et, s'il la voit tarder ,
Lui-même à haute voix viendra la demander.
42 DE LA RHÉTORIQUE.
Nous sommes seuls encor : hâtez-vous de répandre
Des pleurs que vous arrache un intérêt si tendre.
Pleurez ce sang, pleurez!. ou plutôt, sans pâlir,
Considérez l'honneur qui doit en rejaillir.
Voyez tout l'Hellespont blanchissant sous vos rames ,
etc.
DES BIENSÉANCES.
L'orateur n'a-t-il pas des bienséances à garder ?
Dans tous les genres d'éloquence , il y a des
bienséances à garder. Dans les sermons , un
habile prédicateur fait excuser la force de ses
expressions par l'autorité de la morale évangélique
et par son zèle pour la religion. C'est ainsi que
Bourdaloue , après avoir parlé long-temps contre
l'ambition , ajoute :
« Si j'insiste plus long-temps sur cette morale,
a et si je le fais avec la sainte liberté de la
» chaire , vous ne pouvez la condamner. Quand
» je parle au peuple , mon ministère m'oblige de
» lui apprendre ce qu'il doit aux grands ; mais
5) puisque je parle aux grands , je dois leur dire
» ce qu'ils doivent au peuple. »
Il faut, en toute occasion , que l'orateur donne
une bonne idée de la politesse de ses mœurs. On
sent de quel prix est le plus léger correctif, lors-
qu'on est obligé de dire quelque chose de désa-
gréable à quelqu'un. Il y a des bienséances qui
regardent des corps entiers et que l'orateur se
PREMIÈRE PARTIE. 43
garde bien de négliger. On n'ignore pas combien
la vieillesse est respectable , quelle décence et
quelle retenue doit avoir un jeune orateur devant
des personnes qui ont sur lui cette supériorité.
Il y a encore des occasions toîi il sied bien de ne
pas faire valoir tous les avantages que l'on peut
avoir sur un autre qui nous cède en âge et en
réputation. Les dignités exigent aussi des bien-
séances dont l'orateur peut tirer de grands
avantages. En général, on s'insinue aisément dans
l'esprit des auditeurs , en respectant en eux les
titres et les dignités qu'ils doivent à leurs vertus
et aux services qu'ils ont rendus , pourvu toutefois
que ces égards soient placés à propos et ne
dégénèrent pas en une basse adulation.
DES PASSIONS.
Qu'entendent les rhéteurs par passions ?
Les passions , considérées par rapport à l'élo-
quence , sont des mouvements de l'ame accom-
pagnés de douleur et de plaisir, et qui apportent
un tel changement dans l'esprit des auditeurs ,
qu'ils jugent tout autrement qu'ils ne jugeaient
auparavant. Il y a des passions fortes et véhémentes,
par lesquelles on remue et agite les cœurs ;
d'autres , plus douces et plus insinuantes , par
lesquelles on peut les gagner insensiblement: elles
sont toutes comprises sous le nom de pathétique.
44 DE LA RHÉTORIQUE.
Qu'entendez-vous par ce mot ?
On entend par ce mot, non-seulement les
discours vifs et passionnés, mais encore ceux qui
sont tendres et touchants. Le pathétique, essentiel
à la poésie, ne l'est pas moins à l'éloquence. C'est
un feu é lémentaire sans lequel un ouvrage ne
peut être que froid.
Quel est le moyen le plus infaillible d'exciter
les passions ?
Le moyen le plus infaillible de les exciter , c'est
d'en être soi-même pénétré. Il faut, si j'ose le dire
ainsi , que nos cœurs soient comme une fournaise
ardente d'où nos paroles sortent pleines du feu que
nous voulons allumer dans le cœur des autres : si
vis me flere, dolendum est primum ipsi tibi.
Eclaircissez ceci par un exemple.
Un meurtrier attaque un homme à l'improviste,
lui met le poignard sur la gorge. Celui-ci, saisi de
frayeur, crie, fait des efforts pour échapper, sup-
plie , demande grâce. Il est frappé d'un coup mor-
tel : il se débat ; ou redouble ; il tombe percé de
coups. Le sang coule la pâleur de la mort
se répand sur son visage. ses yeux s'éteignent.
sa bouche s'entr'ouvre et rend le dernier soupir.
Si j'avais à peindre un tel assassinat, oublierais-je
les circonstances qui m'ont si fortement frappé ?
L'horreur qui aurait saisi mon imagination ne
PREMIÈRE PARTIE. 45
passerait-elle pas , de mon discours, dans l'ame dés
auditeurs ?
Où l'orateur doit-il puiser la connaissance des
passions ?
C'est dans. l'homme qu'il faut étudier l'homme
pour connaître les passions ; mais , aujourd'hui,
quelle ressource peut trouver un écrivain dans la
société, qui n'est plus qu'un assemblage d'êtres
qui cherchent à paraître ce qu'ils ne sont pas ?
Comment étudier la nature étouffée sous la
contrainte d'une politesse guindée? Le peuple
offrirait peut-être des images plus fidèles des
passions ; mais l'exemple des grands séduit aussi
le peuple, qui, sans être poli, est aussi peu naturel.
Il ne reste donc à l'orateur que la retraite, les
livres et son propre cœur.
N'y a-t-il pas d'autres sources qui soient ouvertes
à l'orateur ?
C'est dans les écrits des grands hommes, c'est
dans une profonde réflexion sur lui-même et dans
sa propre expérience que le véritable orateur peut
apprendre quelle est la nature de l'homme, quels
sont les mouvements, le langage, les expressions
qui caractérisent chaque passion. Il sait qu'aux
mouvements de l'ame qui s'élève par la haine ,
la colère ou l'emportement , répondent tous les
transports bouillants, l'exclamation, l'imprécation
les vœux ardents, la révolte contre le Ciel ,