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Cri du peuple, ou Esprit du patriotisme français, et idée que la nation doit avoir d'un roi vraiment patriote... par F. Granier

De
109 pages
les marchands de nouveautés (Lyon). 1831. In-8° , XV-95 p..
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CRI DU PEUPLE
OU
ESPRIT DU PATRIOTISME FRANÇAIS
ET IDÉE
QUE LA NATION DOIT AVOIR
D'UN ROI VRAIMENT PATRIOTE.
DÉDIÉ AU PEUPLE FRANÇAIS.
PAR F. GRANIER.
LYON
CHEZ LES MARCHANDS DE NOUVEAUTÉS
1831
IMPRIMERIE ANDRÉ IDT, RUE ST-DOMINIQUE,
AU PEUPLE FRANÇAIS
AMI DE LA PATRIE,
DE LA VERTU, DE LA GLOIRE ET DE LA LIBERTÉ.
FRANÇAIS ! je ne crois pas écrire sur le tom-
beau de notre chère patrie; en ma qualité d'hom-
me du peuple, j'ai cru que la liberté était mon
patrimoine ; me trouvant surtout placé sous l'é-
gide d'une Charte constitutionnelle, bienfait de
la sagesse d'un roi, épurée par un peuple vain-
queur et souverain, qui vient de reconquérir sa
liberté en versant son sang pour une aussi belle
cause.
Français ! prenons désormais une attitude fiè-
IV
re et imposante , ne nous laissons pas intimider
par notre rivale la perfide Albion; elle qui nous
a tant de fois trompés, qui est la seule cause,
par son astucieuse politique, que notre précieux
sang a tant de fois coulé ; qui, jalouse de notre
gloire, de notre prospérité, n'a cessé de tous les
temps de nous susciter de nombreux ennemis !
Français ! sortons enfin de cet état d'engourdis-
sement ou pour mieux dire d'apathie où nous
sommes tombés depuis quelque temps , repre-
nons ce caractère martial qui nous distingua de
tous les peuples ! Que la grande nation se repla-
ce au premier rang sur la scène du monde ;
soyons persuadés qu'étant unis nous formerons
un faisceau que toutes les puissances de l'Euro-
pe réunies ne parviendront jamais à rompre ;
par notre accord nous serons invincibles, nous
triompherons de tous nos ennemis, nous punirons
tous ceux qui oseraient attaquer notre pavillon,
notre liberté et celle des peuples nos alliés ; nous
réparerons nos revers, nos malheurs , et parvien-
drons de nouveau à la vertu, à la gloire, et à
l'immortalité !
Le sujet que je vais traiter, je l'avoue, m'a
toujours fortement intéressé : c'est pourquoi, je
V
tâcherai d'approfondir , et je ne rougirai point
de raisonner sur des principes rejetés par ces
hommes qui n'ont d'autre objet en servant la
patrie que celui de nourrir leur vanité, leur a-
varice et leur luxe; de ces nobles orgueilleux de
leur naissance , dont les ancêtres et les titres se
perdent dans la nuit des temps, l'oubli général
de l'espèce humaine , dans les siècles les plus re-
culés des annales du peuple Français, et de l'his-
toire.
En comparant les archives des Barons et des
Comtes, ou les monumens contre monumens ,
bronze contre bronze, traduction contre traduc-
tion, comment les nobles de nos jours peuvent-ils
regarder le peuple comme flétri de tous temps
par la puissance féodale de leurs ancêtres, eux
qui comptent dans leur propre sein si peu de fa-
milles qui remontent au delà du quatorzième
siècle ? Mais s'il était vrai que leurs ancêtres
eussent réduit jadis le peuple en servitude, com-
ment oseraient-ils aujourd'hui faire valoir leurs
anciens privilèges auprès de ce même peuple ,
non pour l'avoir jamais défendu ou protégé com-
me doivent faire les nobles de toute nation , mais
pour l'avoir conquis et opprimé ; non pour
VI
l'avoir servi, mais asservi ; non comme les des-
cendans de ses patriciens, mais de ses tyrans ?
Sont-ce là les titres qu'ont fait valoir auprès de
lui les Bayard, les Duguesclin, les Crillon , les
Montmorency, les Jean Bart et tant d'autres qui
ont fait tant de belles actions pour obtenir de vi-
vre dans les fastes de l'histoire, et dans sa mé-
moire jusqu'à nos jours ? Que dis-je ! ces nobles
si remplis aujourd'hui d'inhumanité et de faux
honneur peuvent-ils, dans un siècle éclairé, mé-
priser cette foule d'hommes paisibles et bons,
qui s'occupent de leurs plaisirs après avoir pour-
vu à tous leurs besoins, et du sein desquels
sortent ces braves grenadiers qui, après leur avoir
frayé le chemin des honneurs au dépens de leur
sang versé pour eux et pour la patrie qui les a
vus naître, retournent à leur charrue servir dans
l'obscurité cette même patrie qui fait un partage
si inégal de ses récompenses ? Comment enfin le
roi lui-même peut-il devenir si orgueilleux et si
despote, lui qui de simple soldat a été élevé par
eux sur un bouclier au rang suprême ; ce même
peuple qui lui a donné en quelque sorte la puis-
sance , et d'où sont sortis ses magistrats , ses mi-
nistres et son clergé lui-même, qui de nos jours
VII
sont devenus si ambitieux et qui tendent par
leurs astucieux projets à le réduire de nouveau à
la servitude.
Mortel qui t'humilies devant un despote fier et
orgueilleux, ose le dépouiller ainsi dans ton ima-
gination , de ses chairs ; ne vois plus en lui que
son squelette, et tu rougiras de ton hommage !
arrête ce mortel qui marche la tête haute, laissant
tomber sur toi le regard du dédain; dis-lui :
Prends garde ! à tes pieds est un fossé. A ce mor-
tel qui te montre ses domaines, ses trésors , ses
riches ameublemens, et semble te dire : Tu n'en
as pas autant, montre une tombe, dis-lui :
Voilà notre dernier lit ! et le lieu où tout se con-
fond. Maintenant, homme orgneilleux ! parle si
tu l'oses.
Les anciens Gaulois qui firent sous Brennus
une invasion en Italie, et brûlèrent la ville de
Rome, ressemblaient beaucoup aux sauvages de
l'Amérique, qui certainement ne font pas la guer-
re avec des esclaves : l'esclavage ne s'établit que
chez les peuples riches et policés comme ceux de
l'Asie, et il est le fruit de leur despotisme, qui
est toujours proportionné à leurs richesses. Les
peuples pauvres et sauvages sont toujours libres,
VIII
et quand ils font des prisonniers de guerre, ils
les incorporent avec eux, à moins qu'ils ne les
vendent, ne les mangent ou ne les sacrifient à
leurs dieux. L'opulence fait des mêmes citoyens
des despotes et des esclaves, mais la pauvreté
les rend tous égaux : nous en voyons des exem-
ples dans nos sociétés. Les domestiques d'un hom-
me riche, et même ses amis, quand ils sont pau-
vres , se tiennent dans ses antichambres, et ne
paraissent qu'avec respect en sa présence ; mais
les domestiques de nos paysans sont familiers a-
vec leurs maîtres , se mettent à table avec eux ,
et obtiennent même leurs filles en mariage, lors-
qu'ils sont honnêtes hommes et laborieux.
Lorsque les Gaulois commencèrent à se civili-
ser et à chercher la fortune , ils se louaient dans
les armées romaines comme des hommes libres.
Ces coutumes sont communes à tous les peuples
libres, témoin les Suisses de nos jours, et elles
n'existent point chez les peuples régis par le des-
potisme, ni même par l'aristocratie. Ces exem-
ples seuls doivent nous convaincre que la liberté
est un bienfait émané d'un ordre suprême et di-
vin , et que c'est l'objet le plus précieux que les
peuples doivent chercher par tous les moyens qui
IX
sont en leur pouvoir de la conserver avec gloire
et honneur. Tels sont, Français ! les voeux les
plus chers de mon coeur.
L'amour de la patrie est dicté par la nature,
il est invariablement gravé dans le coeur de tous
les peuples, et dans tous les âges. L'habitant
voisin du pôle languit quand on l'arrache à ses
montagnes de glace ; l'Africain transporté sous
notre ciel y regrette ses sables brûlans : comme
il est impossible à l'homme de la nature de pro-
duire parmi ses semblables un concert parfait d'i-
dées et de sentimens , dès qu'il existe en quelque
point, nous devons dire que ce concert précède
toute institution, que l'Etre suprême l'a mis lui-
même en nous ; en un mot qu'il est essentiel à
l'homme.
Ce sentiment nous est inspiré par la nature,
en ce qu'il est une suite de notre constitution.
Nous sommes des êtres doués de réflexions, à
qui le mot patrie rappelle le choix de notre coeur,
et cet acte d'association par lequel nous avons
semblé dire à un peuple , en naissant : Je viens
vivre avec vous, je veux y mourir ; soyons frè-
res , protégez-moi, je vous servirai de toutes mes
facultés , serrons-nous , aidons nous réciproque-
X
ment ; ou bien cette idée se joint à celles de nos
respectables ancêtres, des lieux où ils vécurent,
et clans lesquels nous reçumes nous-mêmes la
naissance, de notre première jeunesse et des jeux
simples et naïfs de notre enfance, de l'origine de
notre fortune, des progrès de nos travaux et de l'é-
tablissement qui y a donné le dernier sceau de
l'association. Alors l'homme aime sa patrie , par-
ce que chaque pas qu'il y fait lui offre le ta-
bleau successif de ce qu'il fut, et parce qu'il aime
à vivre dans le passé.
Bientôt la raison éclaire ce sentiment et lui
présente un nouvel appui. Nous aimons la patrie
par une suite de l'amour que nous avons pour un
père vénérable , une épouse tendre et vertueuse,
des enfans bien nés ; dépôt précieux et sacré que
la patrie nous conserve , et à qui elle accorde un
asile honorable, une douce retraite et protection
contre le despotisme de la force et de l'immora-
lité.
Nous aimons la patrie par un retour que nous
faisons sans cesse sur nous-mêmes , et sans y pen-
ser , en considérant que nous trouvons chez elle
protection, tranquillité, sûreté pour nous et tout
ce qui nous intéresse et nous appartient ; que
XI
c'est là que nous sommes regardés comme mem-
bres de l'état, partie du souverain et enfans de
la république ou toutes les institutions tendent à
nous rendre heureux; et si nous pouvons l'être
assez nous-mêmes pous mériter de la patrie nous
nous attachons d'autant plus à elle, nous l'aimons
à cause des services que nous lui avons rendus.
Enfans de la France, redoublez donc de cou-
rage ; ne soyez pas effrayés des obligations que
vous impose le titre glorieux de citoyen, de mem-
bre du souverain, et songez que vous devez aider
et protéger votre mère quand elle souffre , parce
qu'alors c'est vous défendre vous-mêmes. Défen-
dre la Constitution, c'est défendre tout votre pro-
pre ouvrage ; l'harmonie sublime de tous les coeurs
réunis en un seul effraiera la tyrannie de nos
voisins et parlera bientôt aux coeurs des peuples
qu'elle opprime encore, mais auxquels il ne faut
qu'un instant, qu'une étincelle, pour les élever
à la hauteur du courage français. Que nous faut-
il donc pour assurer notre bonheur sur des bases
inébranlables ? des moeurs, et de la fraternité.
Avec des moeurs, aucun sacrifice ne nous coûtera
dans ces momens d'orages ; avec de la fraternité ,
nous formerons un faisceau que tous les despotes
XII
ligués contre la France ne parviendront jamais à
rompre.
Malheur à celui que le nom de patrie ne re-
mue pas jusqu'au fond de l'ame ! il n'est pas
français, il n'est point homme. Malheur à celui
qui, dans le moment où la nature et l'Etre su-
prême fondent notre grandeur et notre prospérité
sur les bases de l'éternelle justice et de la douce
philanthropie, ne voit dans les différentes révo-
lutions qu'un moyen de contenter son ambition ,
sa cupidité, ou la soif du sang de ses frères ! c'est
un sauvage , c'est un monstre. Il dissout la socié-
té , il est l'ennemi de la liberté, puisqu'il tend à
faire détester à l'homme innocent et paisible un
ordre de choses qui fait tout son espoir.
Modestes habitans des campagnes, seuls pro-
priétaires désormais du sol que vos aïeux ont
arrosé de leurs sueurs , chantez avec moi le bon-
heur, la liberté et la haine des tyrans.
Vous, espérances de la patrie, enfans dont
nos armes victorieuses assurent l'héritage par la
fuite des féroces usurpateurs, voyez comme à
l'envi tous les hommes doués de génie et de la
faculté d'exprimer leurs pensées s'empressent de
vous préparer à la connaissance de vos hautes
XIII
destinées , par des chants héroïques, et des le-
cons de vertus dégagées de tout ce que l'instruc-
tion avait de sec et de rebutant, dans les siècles
de l'erreur et du fanatisme. Que le récit de la
mort glorieuse de nos héros soit votre bible ,
qu'elle électrise vos ames : vous direz : Ce sont
nos frères ; leur gloire rejaillit sur nous, nous
leur devons un tribut de reconnaissance et d'ad-
miration ; et vous brûlerez du désir d'être asso-
ciés à leur gloire immortelle.
Vous serez braves, vous serez vertueux, vous
serez humains , car le lâche et le méchant n'ont
point de patrie , ils ne connaissent pas même le
charme de la liberté.
Illustre conquérant, l'histoire n'a pas conservé
le souvenir de les forfaits, dont tu croyais que la
grandeur couvrirait ton infamie , elle n'a pas mê-
me conservé ton nom, le nom des peuples que
tu as égorgés. Artiste habile, la poussière des li-
chens a rongé la statue qui devait te rendre im-
mortel ; il n'en resta long-temps qu'un tronc in-
forme ; ce tronc est enseveli dans la fange ! Poè-
te , tes vers sublimes , la langue même dans la-
quelle tu les dictas, sont oubliés.
Et vous tous , nobles insensés, comment pou-
XIV
viez-vous croire que vos noms resteraient dans la
mémoire des hommes ? Que leur importe que
vous ayez existé ? N'aviez-vous pas vu des carac-
tères inconnus , gravés sur des pierres , rongés
par le temps, être les seuls monumens des na-
tions oubliées ? Quand vos noms subsisteraient
encore, que présenteraient-ils à l'esprit de ces
mortels ? Que leur diraient-ils ? Que serait-ce au-
tre chose qu'un vain assemblage de signes, qui
ne peindraient à leur imagination ni vos traits ni
vos caractères? Insensés! n'était-ce donc que pour
tracer ces noms sur la terre, que vous l'avez jon-
chée de cadavres , déchirée par d'inutiles retran-
chemens , surchargée de palais ? Tout y est effa-
cé , quelques siècles après la mort des hommes
les plus célèbres il n'en reste plus rien ; ils se
sont évanouis ! c'est inutilement que la postérité
reconnaissante cherche , parmi les monumens dé-
truits, les restes précieux des bienfaiteurs de l'hu-
manité! elle ne peut même dire : « C'est ici qu'il
« se reposa de ses utiles travaux. Il se promenait
dans ces vallons. " Les rivages , les coteaux, les
bois, les montagnes, la surface entière du globe,
tout change! il ne reste de ces grands hommes
que le souvenir de leurs belles actions! Et qu'avez
XV
vous fait qui fût digne de l'estime de la postérité ?
Vous autres , nobles et orgueilleux conquérans ,
fléaux exécrables du genre humain, vous n'êtes
plus rien, le temps a tout réduit en poussière. O
vous, orgueilleux et vains successeurs de ces hom-
mes qui osent se croire au dessus des peuples qui
qui les ont vus naître, tremblez à la vue du
tableau que je viens de soumettre à vos yeux.
Grands de la terre, sachez que l'éducation seule
et non la naissance établit une véritable distance
parmi les hommes ; surtout dans un état libre ,
chez un peuple magnanime et civilisé.
CRI DU PEUPLE
OU
ESPRIT DU PATRIOTISME FRANÇAIS.
IL me semble que pour porter le système moral du
monde à un point fort au dessous de la perfection
idéale ( car nous sommes capables de concevoir ce
qu'il nous est impossible d'atteindre) , mais cependant
à un degré suffisant pour nous constituer un état
heureux, tranquille, ou du moins supportable, l'au-
teur de la nature a placé de temps en temps dans les
différentes sociétés un très petit nombre de génies
doués d'une portion de lumière supérieure à celle qu'il
accorde aux autres hommes, dans le cours ordinaire
de sa providence. Ces génies, renfermant en eux
presque toute la raison de l'espèce humaine, sont nés
pour instruire, guider et conserver les hommes ; ils
sont destinés à être leurs protecteurs. Quand ils se
montrent tels, ils nous donnent l'exemple de la plus
haute vertu, et méritent d'être solennisés plutôt que
cette troupe d'anachorètes et enthousiastes, de jésui-
tes et de congréganistes qui remplissent et déshonorent
l'univers par leurs intrigues et leurs crimes. Mais lors-
I
2
que ces génies font un autre usage de leurs talens;
lorsque, par un désir aveugle d'être grands, ils dédai-
gnent d'être bons, ils commettent la plus grande faute
contre l'ordre social, pervertisent les moyens, s'oppos-
sent autant qu'il est en eux aux desseins de l'être su-
prême , et troublent en quelque façon le système de
la sagesse infinie. Faire un mauvais usage de ses ta-
lens, c'est le plus grand des crimes par sa nature et
par ses conséquences : c'en est un aussi de ne les pas
employer.
Jetez les yeux, Citoyens, depuis le palais des rois
jusqu'au plus petit hameau : vous trouverez que les
hommes sont faits pour respirer l'air de cette atmos-
phère , pour errer autour de ce globe , et pour con-
sumer les fruits que produit la terre. Lorsqu'ils ont
joué ce rôle insipide pendant un certain nombre
d'années, et qu'ils ont produit d'autres hommes pour
suivre leurs traces, ils ont vécu. Quand ils ont rempli
communément le devoir moral et ordinaire de la vie ,
ils ont satisfait à leur destination. Jetez ensuite les
yeux sur vous, citoyens; pénétrez jusqu'au fond de vos
ames : vous verrez qu'il y a des hommes supérieurs,
qui montrent même dès leur enfance (quoique cela
ne soit pas toujours aperçu par les autres, ni peut-
être senti par eux-mêmes) qu'ils sont nés pour quel-
que chose de plus grand et de meilleur. C'est à ces
hommes que le rôle dont je parle est assigné; leurs
talens marquent leur destination générale ; et les oc-
casions de s'y conformer, qui naissent des événemens
ou des circonstances, soit de rang ou de situation dans
la société où ils sont attachés, décèlent leur vocation
particulière à laquelle il ne leur est pas même permis
3
de résister. Je pense que la durée de la vie de ces
hommes fameux doit être mesurée par la grandeur et
l'importance des rôles qu'ils ont joués, et non par le
nombre des années qu'ils ont vécu.
Je me suis quelquefois représenté ce vulgaire que
le hasard a distingué par les titres de roi et de sujets,
de nobles et de paysans ; j'ai considéré ensuite le pe-
tit nombre de ceux que la nature a si essentiellement
distingués du commun des hommes, et qui ( figure à
part) semblent être d'une espèce différente. Les uns
viennent dans ce monde, et y vivent comme des
voyageurs; tout ce qu'ils rencontrent a pour eux le
charme de la nouveauté; ils admirent également tout
ce qu'ils voient pour la première fois; ils passent d'un
objet à un autre; poussés d'une vaine curiosité et
d'un plaisir frivole, ils perdent le temps en occupa-
tions futiles; et leur vie et leur mort seraient igno-
rées , si le caprice ou les circonstances ne les avaient
élevés à des places où leur incapacité, leurs vices et
leurs folies ont fait le malheur public.
Les autres, c'est à dire ces hommes favorisés de
la nature, viennent dans le monde, ou du moins y
paraissent après avoir éprouvé les premières erreurs
que cause le défaut d'expérience ; comme des génies
destinés aux emplois les plus importans, ils observent
avec discernement et admirent avec connaissance. Ils
peuvent jouir des plaisirs; mais ils ne doivent pas leur
attention à des puérilités ; le soin de leurs amusemens
ne fait point l'essentiel de leur vie. De tels hommes
ne peuvent vivre ignorés : s'ils se retirent du monde,
leur splendeur les accompagne et éclaire même l'obs-
curité de leur retraite ; s'ils prennent part aux affai-
4
res publiques, les effets n'en sont jamais indifférons;
ils paraissent quelquefois les ministres de la vengeance
divine; leur passage est marqué par la désolation,
l'oppression, la misère et la servitude; ou ils sont les
anges tutélaires du pays qu'ils habitent, soigneux d'y
entretenir la paix et l'abondance, d'en détourner les
maux les plus éloignés, et d'y maintenir le premier
des biens, la liberté.
Il arrive quelquefois que la supériorité des talens
produit de grands malheurs. Ces mêmes hommes,
séduits par leurs passions et les exemples des autres,
agissent comme s'ils pensaient absolument le con-
traire : c'est ainsi que celui qui se reconnaît d'assez
grands talens pour augmenter les avantages de la so-
ciété, en conservant la république dans sa force et
sa splendeur, pourra se laisser séduire au point d'a-
gir comme s'il pensait que ses talens ne lui sont don-
nés que pour satisfaire son ambition et ses autres pas-
sions, et qu'il n'y a aucune différence entre le vice et
la vertu, entre un honnête homme et un fripon. La
vérité ne peut être altérée par de semblables exem-
ples de la fragilité humaine; la raison nous démontrera
toujours que dans l'ordre de la nature les hommes
sont destinés à être gouvernés; et quelques uns d'en-
tre eux sont désignés d'une façon particulière pour
veiller sur ce gouvernement dont dépend le bonheur
public.
L'utilité.que la raison doit faire tirer de tels exem-
ples sera seulement celle-ci : que, puisque tous les
hommes, dans quelque situation de la vie qu'ils soient
et quelque degré d'entendement qu'ils aient, sont
sujets à agir contre leur vrai intérêt et leur devoir,
5
sans égard au bien général, ceux qui ont à coeur la
chose publique ne sont que plus obligés d'employer
tous les moyens que la nature au gouvernement peut
leur fournir, et de se servir des avantages que leur
donnent le rang, les circonstances, et la supériorité
des talens pour s'opposer au mauvais gouvernement,
en procurer un bon, et contribuer à conserver le
système moral du monde.
On aime la gloire, on craint la honte, et cependant
on ne résiste pas au vice : c'est se loger au milieu
d'un marais quand on craint l'humidité.
Comme les personnes privées n'ont que leurs pro-
pres intérêts à ménager, en elles la douleur est fai-
blesse, mais l'empreinte de la tristesse sied bien sur
le front d'un homme d'état qui, chargé des intérêts
publics, ne peut ni soulager les souffrances du peuple,
ni corriger les vices du monarque.
Les anciens sages , les personnages illustres dont
les grandes qualités étonnèrent autrefois l'univers,
n'étaient cependant que des hommes: ne sommes-nous
pas des hommes nous-mêmes , ne pouvons-nous pas
es imiter, devenir leurs égaux? Pourquoi regarder leur
gloire d'un oeil d'envie, lorsque nous pouvons nous
élever jusqu'à leurs vertus. Si les vices du gouverne-;
nient entraînent le peuple vers le.crime, c'est l'attirer
bien cruellement clans les filets de la justice qui le
punit.
On réclame en vain l'égalité : il existe, il doit exis-
ter deux sortes d'hommes : les uns fatiguent leur es-
prit et les autres leurs bras; ceux-ci ont besoin d'ê-
tre conduits, et les autres dirigent ; les premiers
reçoivent des. autres la subsistance, et les seconds.la
6
leur procurent. Tel est, le fondement de la société.
Si personne n'éclairait, ne conduisait le peuple , le
genre humain différerait peu de la brute.
Tout se fait dans la société par des échanges mu-
tuels. L'agriculteur donne du blé au tisserand, et il
en reçoit de la toile. L'architecte vous fait bâtir une
maison, et, pour le prix que vous accordez à ses tra-
vaux, il pourvoit à ses besoins, il soutient sa famille.
Le sage , par son exemple et ses leçons, communi-
que aux autres la sagesse : lui envierez-vous les ré-
compenses qu'il reçoit en échange? Ce n'est pas qu'il
vous demande un prix de sa vertu : mais ses bien-
faits l'exigent de vous,
La nature, en produisant des hommes d'état, n'a
pas été plus avare pour notre siècle que pour les pre-
miers âges. Les moeurs de nos ancêtres étaient à plu-
sieurs égards meilleures que les nôtres; ils avaient
peut-être plus de probité, et certainement ils mon-
traient plus d'honneur et de plus grands talens. La
nature sème également ; nous ne recueillons pas de
même : il y a eu et il y aura toujours dans le gou-
vernement des hommes tels que je les ai décrits; mais
la fortune entretient une espèce de rivalité avec la
sagesse, et se décide souvent en faveur des sots et des
fripons. Cependant de tels caractères feraient peu de
mal, ou n'en feraient pas long-temps, s'ils n'étaient
point soutenus. Il faut, pour causer de grands maux,
avoir quelque génie, quelque connaissance, en un mot
quelques talens, soit naturels, soit acquis; il en faut
à la vérité moins et beaucoup moins que pour faire le
bien : mais encore en faut-il.
Je n'imagine pas que le plus méchant ministre puis-
7
se être l'auteur de tous les malheurs qu'il cause par le
seul mauvais usage qu'il fait de ses talens : des hom-
mes plus éclairés se joignent à lui; l'insuffisance, la
faiblesse et l'inconstance de ceux qui lui sont opposés
sont les grandes sources du malheur des nations.; Il y
a eu des monstres dans d'autres âges et dans d'autres
pays; mais les maux qu'ils ont faits n'ont pas été de
longue durée, lorsqu'on a eu des héros à leur oppo-
ser. Supposons un homme imprudent, présomptueux,
insolent, débauché; il peut corrompre, mais il ne
peut séduire ; il peut acheter, mais il ne peut gagner ;
il peut mentir, mais il ne peut tromper. D'où naît
donc sa force ? De la corruption générale du peuple,
portée au plus haut période sous son administration ,
de la vénalité des rangs et de tous les ordres, de
l'avilissement des hommes, dont quelques uns sont
tombés dans une si honteuse prostitution qu'ils se met-
tent en vente avant qu'on pense à les acheter. La cor-
ruption , quoique réduite en système , quoique quel-
ques ministres, avec autant d'impudence que de folie ,
l'avouent pour être le principal ressort de leur gou-
vernement et de leur politique, ne s'étendrait pas avec
tant de succès, si une longue et insensible progression
des causes et des effets n'avait préparé les événemens.
Je vais m'expliquer.
Un parti puissant, composé du clergé et de la no-
blesse, s'est, pendant plusieurs années, appliqué u-
niquement à s'enrichir et à appauvrir la nation, afin
d'établir par ce moyen sa domination sous le règne et
par la faveur d'une famille qu'on doit croire n'avoir
été replacée sur le trône de France que par la coali-
tion et les forces de toutes les puissances de l'Europe
8
réunies, secondées par ce seul parti. Il était en gé-
néral si préoccupé de ses vues (et je crains que bien
des gens ne le soient encore, attendu que le clergé
et la noblesse ont un but où ils tendent constam-
ment, à moins que la nation ne trouve les moyens
d'écraser la tête de ces serpens qui ne cessent de
vomir leur souffle empoisonné sur les peuples dans le
dessein de les rendre esclaves et malheureux, afin
de pouvoir les maîtriser à leur volonté) qu'il ne sen-
tait pas les conséquences qu'entraînait sa conduite ;
il ne considérait pas que le pouvoir qu'il élevait et
par lequel il espérait gouverner, le régirait avec la
même verge de fer qu'il forgeait, et que ce serait
bientôt l'autorité de la nation qui gouvernerait, con-
jointement et dirigée par ce même parti qui de nos
jours n'a cessé de faire tous ses efforts pour le bon-
heur de la France.
Un autre parti, conservant sa mauvaise humeur,
son opiniâtreté, et demeurant dans l'inaction, avec un
jugement si faible et des passions si fortes, que l'ex-
périence même, quoique très dure, lui fut infructueuse ;
tous les esprits de ce parti indifférent demeurant dans
l'étonnement, et ceux qui étaient jaloux de la cour
l'étant encore plus les uns des autres, dans une telle
circonstance il n'était pas aisé de rassembler une force
suffisante pour s'opposer aux mauvais ministres, ainsi
qu'à ce parti puissant par l'or qu'ils avaient accumulé
aux dépens du pauvre peuple.
Lorsque cette force fut formée, et que l'insuffisance
ou l'iniquité de l'administration fut continuellement
exposée à la vue du public , plusieurs furent gagnés
par les ministres et le clergé; d'autres, ne connaissant
9
rien à la constitution de la France, se laissèrent sé-
duire; et la liberté qui s'était conservée dans des
temps corrompus pourrait bien encore se maintenir
dans la même corruption. Il y en eut d'assez faibles
pour être réellement effrayés ; d'autres assez hypocrites
pour feindre d'être encore alarmés des noms de ré-
publicains et de constitutionnels, ridicule toujours
donné à ceux qui ne fléchissent point les genoux de-
vant le simulacre d'airain que le roi et son parti a-
vaient fait élever; quelques uns se persuadèrent qu'on
ne ferait aucun mauvais usage de ce pouvoir acquis
par la corruption ; et des hommes de génie ont pu et
peuvent encore se flatter que, si jamais on employait
l'autorité pour des projets dangereux, ils auraient tou-
jours le temps et les moyens d'en arrêter les effets.
Les premiers sont subjugués et tendent à établir un
gouvernement despotique et tyrannique; si les seconds
ne sont pas des hypocrites, ils sont entraînés par
leurs préjugés. Les troisièmes le sont par leur par-
tialité et leur confiance aveugle, les derniers par leur
présomption, et tous généralement par leur injustice
et leurs intérêts personnels, qu'ils s'efforcent de pal-
lier et de concilier autant qu'ils le peuvent avec le
bien public.
D'après ces observations , vous conviendrez, ci-
toyens , que notre infortuné pays peut servir de
preuve à tout ce que j'avance. Lorsque par caprice ou
par d'autres voies ce voyageur, que j'ai supposé au
niveau et même au dessous du commun des hommes,
est revêtu de l'autorité, il ne peut faire dans un pays
de liberté que des maux légers et de peu de durée
à moins que des génies éclairés et expérimentés ne
10
mésusent de leurs talens et ne lui servent de guides.
Une faction de ministre aurait aussi peu d'habileté
pour faire le mal, qu'elle a peu d'inclination pour faire
le bien, si elle n'était formée et conduite par des gens
d'un talent supérieur; et un tel ministre, à la tête de
sa phalange , ne serait pas capable de tenir son pays
sous une tyrannie ignominieuse, si des hommes plus
éclairés et beaucoup plus distingués que lui, au lieu
d'employer leur éloquence, leur savoir, leur expé-
rience et leur autorité, à corriger le gouvernement
et à conserver la constitution de l'Etat, ne faisaient
un. vil et criminel abus de leurs talens, en les em-
ployant à couvrir l'ignorance, à déguiser la folie, à
cacher et même à justifier la fraude et la corruption.
Ce n'est pas tout, citoyens, consultons l'expé-
rience : nous verrons que cette cabale seule ne serait
pas capable de maintenir l'autorité dans les plus faibles
et les plus mauvaises mains du royaume , si en même
temps qu'il y a d'un côté un injuste abus de talens,
il n'y avait pas de l'autre une négligence et une fai-
blesse impardonnable.
Plus les grands génies s'occupent de la destruc-
tion de l'Etat, ou en négligent la défense, plus la
conservation en est difficile; mais si les principes sur
lesquels je raisonne sont vrais, le devoir croît avec les
difficultés. Ce n'est pas assez, dans des circonstances
aussi urgentes, d'opposer le génie au génie, il faut
que l'activité égale l'activité; ceux qui cherchent à
détruire sont d'abord animés par l'amour du pouvoir
et de l'argent ; la crainte les porte ensuite à tout ha-
sarder : il faut donc leur opposer des génies capables
de combattre l'ambition, l'avarice et même le désespoir;
II
des hommes qui sachent lutter contre ces passions,
lorsqu'elles sont favorisées et fortifiées par la faiblesse
de.la nation et par la force du gouvernement. Dans de
telles circonstances, il y aurait peu de différence en-
tré s'opposer faiblement et ne s'opposer point du tout.
Les entreprises faibles et mal soutenues ont même
souvent des conséquences plus dangereuses que le
silence et la tranquillité. C'est une vérité dont je sou-
haite vivement que notre pays ne soit pas la victime.
Servir son pays n'est point un devoir chimérique,
c'est une obligation réelle : tout homme qui convien-
dra qu'il y a des devoirs tirés de la constitution de la
nature, du bien et du mal moral des choses, recon-
naîtra celui qui nous oblige à faire le bien de la patrie,
ou sera réduit à la plus absurde inconséquence. Quand
il est une fois convenu de ce devoir, il n'est pas dif-
ficile de lui démontrer qu'il est proportionné aux
moyens et aux occasions qu'on a de le remplir, et
que rien ne peut acquitter de ce qu'on doit à la pa-
trie, tant qu'elle a besoin de nous et que nous pou-
vons la servir. Il est possible que les obligations où
nous entraîne le service public deviennent pour cer-
taines personnes des engagemens pour la vie : mais
serait-ce une raison pour s'y refuser ? Non, c'en doit
être une pour les connaître, les accomplir et rendre
grâce à l'Etre suprême qui nous a rendus capables
de jouer un rôle si grand et si utile aux hommes. Des
talens supérieurs et des rangs distingués sont parmi
nous de nobles prérogatives , soit qu'on les tienne
de la naissance, des circonstances, ou du succès de
ses propres soins. Celui qui les possède pourait-il se
repentir des devoirs où il s'est engagé, et se plaindre
12
de passer sa vie dans la plus noble occupation dont la
nature humaine soit capable ? À quel rang plus élevé,
à quelle gloire plus grande un mortel peut-il aspirer,
qu'à celle d'être pendant le cours de sa vie le soutien
des bons gouvernemens , le fléau des mauvais, et le
gardien de la liberté publique? Que la tyrannie, que
la perte de la santé, que l'affaiblissement des talens ,
que la force des accidens nous fassent perdre nos
biens et nos rangs, notre chute n'est digne que de com-
passion et ne peut nous déshonorer. Mais nous dégra-
der nous-mêmes, mais descendre volontairement et par
choix du rang le plus élevé au plus bas, abandonner
le gouvernement des hommes pour celui des chiens ,
des chevaux, négliger le soin d'un royaume pour se
livrer à des amusemens futiles, à la bassesse, à la
fainéantise : qu'est-ce qu'une telle vie , citoyens? Pro-
noncez; j'aime mieux que vous le disiez que moi.
Une vie consacrée au service de la patrie admet
l'usage des plaisirs, et aucun autre état n'en permet
l'abus ; les moindres ne sont pas incompatibles avec
les devoirs publics ; les plus grands naissent de la
satisfaction de les avoir remplis. Les plaisirs sensuels
auxquels la nature nous porte, que la raison par con-
séquent ne défend point, qu'elle conduit et qu'elle
dirige , sont si peu exclus d'une vie occupée, que
quelquefois ils lui sont nécessaires. Les plaisirs mêmes
en ont plus de vivacité lorsqu'ils succèdent au travail
et aux affaires. Ceux de la table, par exemple, peu-
vent être ménagés pour augmenter nos forces;
Calon, le censeur , accablé de vieillesse, dans le sein
des devoirs publics et des études particulières, trou-
vait le temps de fréquenter les assemblées des vrais
13
citoyens de Rome , et de faire dans sa maison de
campagne des soupers longs et agréables avec ses a-
mis; le vin réchauffa souvent sa vertu, et l'amour
des femmes n'empêcha pas César de former et d'exé-
cuter les plus grands projets que l'ambition ait jamais
inspirés. Mais si César, travaillant à détruire la liberté
de son pays jouissait de ces plaisirs, qui pouvaient
lui être communs avec tous ceux qui s'opposaient à ses
desseins, il y a des plaisirs des vrais dans une vie
occupée, que César ne connut jamais; ni Descartes
en bâtissant de nouveaux mondes. Ni Newton en dé-
couvrant et en établissant sur des expériences et sur
la plus sublime géométrie les véritables lois de la na-
ture, ne sentirent pas plus de plaisirs intellectuels
que n'en goûte un véritable patriote qui tend toutes
les forces de son entendement et dirige toutes ses
pensées et ses actions au bien de son pays. Quand
un tel homme forme un plan politique, et qu'il sait
réunir pour un grand et bon dessein les parties qui
semblent les plus indépendantes, son imagination est
aussi transportée, il est aussi absorbé dans la médi-
tation et s'y livre avec autant d'ardeur et de plaisir
que ces génies que je viens de nommer. La satisfac-
tion qu'il tire de l'importance des objets auxquels il
s'applique est infinie ; c'est ici où se bornent les plai-
sirs et le travail du philosophe spéculatif; mais ceux
de l'homme d'état vont plus loin ; en exécutant le
plan qu'il a formé, son travail et ses plaisirs conti-
nuent, s'augmentent et se varient; l'exécution, il est
vrai, en est souvent traversée par des circonstances
imprévues, par la perversité et la perfidie de ses faux
amis, par le pouvoir et la malice de ses ennemis ;
14
mais ces obstacles ne servent qu'à nous animer, et
la fidélité de quelques hommes dédommage de la
fausseté des autres. Lorsqu'un grand événement est
près d'éclore, l'action échauffe, et ce mélange d'es-
pérance et de crainte, qui tient l'esprit en suspens,
porte dans l'ame une agitation qui n'est pas sans plai-
sir. Si le succès lui est favorable, il jouira d'une
satisfaction proportionnée au bien qu'il aura fait; il
goûtera un plaisir semblable à celui qu'on attribue à
la divinité, à la vue de ses ouvrages. Si le succès lui
est contraire, si la tyrannie et les partis opprimans
viennent à prévaloir, il aura toujours pour soutenir
son courage et adoucir son ame le témoignage de sa
conscience , et la jouissance de l'honneur qu'il s'est
acquis. Quoique les affaires d'Etat soient pour ceux
qui s'en mêlent une espèce de loterie, c'en est une
où l'homme de bien ne saurait perdre. Il est vrai
qu'il peut être blâmé, au lieu d'être applaudi, et
qu'il peut éprouver bien des injustices. Je vous dirai
que Caton, chassé du Forum et traîné en prison,
ressentit intérieurement plus de plaisir et conserva
plus de dignité, que ceux qui l'insultaient et triom-
phaient sur les ruines de leur patrie.
On m'objectera peut-être l'exemple même de Ca-
ton, on peut me demander de quelle utilité il fut à
Rome, en consacrant sa vie à son service? Quel hon-
neur il acquit en mourant à Utique ? On peut dire
que les gouvernemens ont leurs périodes, comme
toutes les choses humaines; qu'ils peuvent pendant un
certain temps être ramenés à leurs premiers princi-
pes, mais que ces principes étant une fois effacés de
l'esprit des hommes, on entreprendrait vainement de
15
les faire revivre ; que ceci est le cas de tous les
gouvernemens; que, lorsque la corruption du peuple
est extrême et universelle, un Etat ressemble à un
vieux bâtiment qui tombe en ruines, et qui, malgré de
fréquentes réparations, non seulement s'ébranle, mais
croule jusque dans ses fondemens; alors tout ce qui
l'habite cherche.un asile ailleurs; il n'y a que les fous
qui, en s'efforçant de réparer ce qui est irréparable,
sont écrasés sous les ruines. Nous devons, dira-t-on,
nous contenter de vivre sous la forme d'un gouver-
nement que nous aimons le moins, lorsque celui que
nous désirons le plus est détruit.
Mais si Caton ne put sauver la liberté de Rome,
il en prolongea du moins la durée ; la république
aurait été renversée, lorsqu'elle fut attaquée par Cati-
lina, soutenu par César, Crassus et les plus, mauvais
citoyens de Rome, si elle n'avait été défendue par
Cicéron , soutenu de Caton et des meilleurs patriotes.
Il est certain que Caton se trompa en laissant trop
éclater la dureté de son caractère ; il eut trop de sé-
vérité pour les moeurs de Rome, où le luxe avait déja
prévalu, et qui depuis long-temps était abandonnée à
la corruption; il était incapable d'employer ce liant,
qui peut s'unir au caractère le plus ferme, et il a traité
mal adroitement un corps usé. Dans cette circonstan-
ce critique, le salut de la république dépendait de la
réunion des sénateurs et des chevaliers. Cicéron l'a-
vait formée et Caton la rompit. Mais si ce citoyen
bon et vertueux, car je ne pense pas que ce fût un
habile homme, se trompa dans les circonstances par-
ticulières que je viens de rapporter, il a certainement
mérité la gloire qu'il s'est acquise par la fermeté de sa
16
conduite en consacrant tous les momens de sa vie au
service de sa patrie : il aurait été plus digne de louan-
ges, s'il avait persisté jusqu'à la fin à en défendre la
liberté; et je crois que sa mort eût été plus belle à
Munda qu'à Utique. Si cela est ainsi, si l'on peut
avec sévérité, mais avec justice, censurer la conduite
de Caton, pour avoir abandonné la défense de la li-
berté, à laquelle cependant il ne voulut pas survivre,
que dirons-nous de ceux qui l'entreprennent faible-
ment, la poursuivent avec irrésolution , renoncent,
lorsqu'ils ont le plus d'espérance de réussir, et l'aban-
donnent lorsqu'ils n'ont rien à redouter.
Français! nous avons eu de nos jours parmi nous
un second Démosthène qui a réuni la grande ame
de Caton et le génie de Cicéron ; Athènes et Rome
n'ont pas versé plus de larmes sur les cendres de
leurs guerriers que Paris n'en répandra sur la
tombe de l'illustre général Foy, d'un héros citoyen,
et ces larmes ne seront point stériles! Quand un des
nobles défenseurs de la Grèce payait le tribut à la
nature , la Grèce entière adoptait les orphelins qui
étaient restés en bas âge. « Puissant aiguillon, dit
Thucydide, pour exciter la vertu parmi les hommes ;
car elle se trouve toujours là où le mérite est le mieux
récompensé.» La France suivra un si noble exemple,
elle sera la mère adoptive des jeunes enfans de l'hom-
me illustre qui meurt dans toute la pureté de sa gloire,
de l'orateur national qui vécut et qui mourut pour
elle. La vie que cent fois il risqua sur les champs
de bataille pour l'indépendance de son pays, il l'a-
brégea en défendant chaque jour ses libertés mena-
cées, car il avait cette ardente sensibilité que donne
le génie et qui fait mourir.
17
Hélas ! le repos était nécessaire à sa vie, et le
repos ne pouvait entrer dans une ame toujours agi-
tée des malheurs de son pays; il fallait, pour qu'il
vécût, que la liberté légale ne courût plus de ris-
que : il a dû mourir , et il est mort en effet avec
gloire et honneur en défendant sa patrie pour la-
quelle il s'est dévoué.
Citoyens ! j'ai vivement insisté sur les devoirs des
hommes à l'égard de leur pays , parce que je suis fran-
çais et que je conserve toujours pour ma patrie un
attachement sincère.
Depuis la révolution arrivée le 14 juillet 1789,
notre gouvernement s'est plus que jamais rapproché
de ses vrais principes , et l'avénement de Napoléon
au trône a donné la plus belle occasion et les plus
justes raisons pour remplir le plan de la liberté et
le porter à sa perfection , le peuple français, vain-
queur de toute part, comblé de gloire et devant se
reposer à l'ombre de ses lauriers, et sous l'égide de la
liberté, qui devait être le présage de son bonheur.
Mais il me semble qu'en France l'attachement pour
la liberté s'est détruit, à mesure que les moyens de
la conserver et de la défendre se sont accrus, et
nos neveux nous reprocheront un jour, ainsi que
l'impartiale postérité, que nous avons su vaincre ,
mais que nous n'avons pas su profiter de la victoire,
à l'exemple d'Annibal.
Au reste, tout Français doit avoir l'espérance de
monter, par son mérite, jusqu'aux premières places
de l'Etat, sans naissance, sans argent, et sans intri-
gue. C'est à la liberté et à ses perspectives que la
France a dû sa grandeur sous le despotisme même et
2
18
notamment sous le règne de Louis XIV, le plus abso-
lu de nos despotes. On peut observer que depuis ce
prince les talens se sont affaiblis en France, précisé-
ment dans les parties de l'administration dont les
corps étaient devenus aristocratiques. Il vaut mieux,
sans contredit, que l'Etat soit honoré, enrichi, sauvé
par le fils d'un paysan, que déshonoré, ruiné, perdu
par le fils d'un prince. Ainsi, comme par le passé, un
soldat pourra devenir maréchal de France; un mate-
lot, chef d'escadre et même amiral; un avocat, chance-
lier; enfin, que nous puissions revoir encore des Faber,
des Jean Bart, des Amiot, des L'Hôpital! Rome n'a
dû,dans tous les temps, son ensemble, sa puissance et
sa durée, qu'en donnant à tous ses citoyens le droit
de parvenir à tous les emplois. Rome moderne com-
me Rome antique leur a offert à tous des dignités, des
triomphes, l'empire et même l'apothéose.
La liberté civile de parvenir en France à tous les
emplois doit donc s'étendre à tous ses citoyens, parce
qu'elle est du droit français de notre constitution et de
la charte, que nous devons considérer comme un ar-
ticle sacré, le palladium de nos lois et de la liberté.
A l'égard des conditions nécessaires pour être élec-
teurs dans les assemblées municipales et nationales , il
me semble que c'en est une essentielle de posséder une
portion de terre labourable, afin de relever l'agricultu-
re, et d'empêcher que la pluralité des électeurs ne se
compose d'indigens que la nécessité oblige de vendre
leurs voeux; mais d'un autre côté, j'estime qu'il est
inutile et injuste d'exiger une propriété territoriale
encore plus grande de chaque député aux Chambres
de la nation, car il est certain que les électeurs, étant
19
à l'abri des premiers besoins, ne seront jamais exposés
à être corrompus par des députés fortunés, et que des
députés fortunés, choisis par des électeurs qu'ils ne
peuvent corrompre , doivent avoir des qualités per-
sonnelles très recommandables. Il est possible , en
effet, que dans cette classe si nombreuse d'hommes
de tous les ordres, qui n'ont aucune propriété, il se
trouve des citoyens très éclairés et très patriotiques,
qui doivent leur pauvreté même à leurs vertus : un
Socrate, un Aristide, un Epaminondas, un Bélisaire.
Et pourquoi ne choisirions-nous pas de tels hommes
pour être nos députés et les défenseurs de là patrie !
Ces députés doivent être défrayés honorablement
par l'Etat. Lorsque des hommes de mérité seront à la
tête du gouvernement, tout ira pour le mieux; le peuple
français sera heureux, et la nation triomphera de ses
nombreux ennemis acharnés à nous ravir notre liberté.
J'ai entendu à ce sujet des gens se faire un faux point
d'honneur, et prétendre que des députés de la pa-
trie devraient la servir gratuitement. Mais puisque
tous ceux qui la servent dans des corps qui ne la ser-
vent pas toujours s'en font payer, depuis les cardi-
naux jusqu'au sacristain, depuis les maréchaux de
France jusqu'au soldat, depuis le chancelier jusqu'au
moindre clerc, pourquoi n'en serait-il pas de même
des membres de l'assemblée nationale? Il est aussi
juste que ceux qui servent directement la patrie vi-
vent de la patrie, que ceux qui servent l'autel vivent
de l'autel. D'ailleurs c'est le seul moyen d'ouvrir l'entrée
de ces assemblées aux hommes de mérite qui sont
pauvres. Chaque député à l'assemblée nationale doit
donc recevoir un traitement honorable, non de l'ordre
20
ou du département qui l'a nommé, mais de la nation,
afin de lui rappeler qu'il a cessé d'être député de son
ordre et de son département, pour devenir membre
de la nation Ce traitement doit être égal pour les dé-
putés de tous les ordres, parce que leurs services sont
égaux ; et quelque faible qu'il soit, il doit être regardé
par chacun d'eux comme aussi honorable que celui
que les rois font à leurs ambassadeurs, puisqu'ils le
reçoivent des peuples à la solde desquels les rois sont
eux-mêmes.
Les députés devraient rester pendant cinq années
sans pouvoir sortir de leur emploi ni de leurs charges
nominatives. Tels devraient être les devoirs des députés
de toutes les Chambres de la nation, qu'ils ne devraient
avoir d'autres vues que de servir dignement leur patrie,
et ne point se laisser séduire par l'ambition de parvenir
au ministère et aux emplois où il paraît que tendent
tous leurs désirs. A l'égard des honoraires accordés aux
députés, c'est sur les honoraires du haut clergé qu'ils
devraient être pris, afin de ne point fatiguer le peu-
ple qui déjà est assez malheureux.
Et vous, plébéiens, qui ne trouvez aucune gloire
comparable à celle que donne la naissance, et qui
rougissez d'être hommes du peuple parce que vous
n'êtes pas nobles, mais en votre qualité de patriotes,
de citoyens et de français, soyez les défenseurs de
la vertu et la terreur du crime. Nouveaux Dupoti,
enlevez à nos codes barbares leurs innocentes victi-
mes, et que leurs voix puissent un jour parvenir jus-
qu'au pied du trône, et être entendues d'un roi patriote
et de la patrie entière ! faites la guerre à ces nouveaux
Catilina ; prenez en main les causes des nations, et son-
21
gez qu'avec les foudres de l'éloquence Cicéron a pro-
tégé des rois, et que Démosthènes en a fait trembler.
O nobles, qui voulez élever votre ordre, élevez
l'ordre du peuple, réunissez-vous avec lui: ce fut la
grandeur du peuple Romain qui fit la grandeur du
sénat Romain, par leur réunion. Plus un piédestal est
haut, plus sa colonne est élevée, plus elle est liée
avec le piédestal, plus elle est solide.
Il est très remarquable que les Romains n'accor-
dèrent les plus illustres marques de distinction qu'à
ceux de leurs citoyens qui avaient bien mérité du peu-
ple. «La couronne civique, dit Pline, était plus honora-
ble , et donnait plus de privilèges , que les couronnes
murales, obsidionales et navales , parce qu'il y a plus
de gloire à sauver un citoyen, qu'à prendre des villes
et à gagner des batailles.
Consultons l'antiquité : est-il un tableau plus digne
de toucher, d'élever l'ame et de la pénétrer de respect
pour les grands hommes, que celui de Thémistocle
qui, forcé de fuir une ingrate patrie, se réfugie sans
crainte auprès d'Admète son plus implacable ennemi,
prend dans ses bras le fils de ce roi, l'embrasse ten-
drement, s'assied au milieu d'eux entre leurs vieux
domestiques, et cause familièrement avec le monarque
vertueux, à la clarté d'un feu pétillant et d'une lampe
silencieuse? Quel respect dans Admète pour les devoirs
sacrés de l'hospitalité, et du grand'homme malheu-
reux! quelle confiance dans le général athénien ! quelle
haute idée nous laisse cette image intéressante des
égards, des soins prodigués aux malheureux étrangers,
dans les siècles fortunés de la généreuse et sage anti-
quité! Que d'éloges, que d'encens ne mérite pas une
22
race d'hommes assez grande pour étouffer tout senti-
ment de haine et même de défiance à la vue d'un en-
nemi qui vient, suppliant et désarmé, mais hardi,
défier, pour ainsi dire, son rival d'être coupable de
rancune, le prendre par le coeur, et le forcer à être
généreux, par l'humanité, par la conscience et par la
crainte des dieux.
Les Anglais, de nos jours, peuvent-ils se flatter d'a-
voir suivi d'aussi beaux exemples, et ne doivent-ils
pas rougir de leur conduite à l'égard d'un autre Thé-
mistocle? Car Napoléon peut et doit être comparé aux
plus grands hommes de l'antiquité, lui qui s'était fié
à leur bonne foi et qu'ils ont trompé, fait prisonnier,
conduit à l'île Ste-Hélène, malgré la foi sacrée des
sermens, et qu'ils ont assassiné. Ce peuple, dis-je, s'est
couvert d'une honteuse barbarie que leur reprochera
éternellement l'impartiale postérité. Un jour viendra,
nation barbare et orgueilleuse, qui te joues des trai-
tés, et veux dicter des lois à l'Europe entière qui
a déclaré la guerre à sa rivale. Et déjà c'est elle qui est
attaquée : pour satisfaire sa haine et son ambition, elle
a compromis son existence, et maintenant, pour éviter
sa ruine, elle a fait plus de mal à elle-même que ne
pourrait lui en faire son ennemie. Elle rompt elle-même
l'union entre ses membres, elle détruit ses institutions,
base de sa puissance; elle anéantit son commerce.,
source de sa prodigieuse opulence ; elle ose remettre
aux jeux terribles du sort le sceptre des mers ; elle-
même fait chanceler son colosse redoutable qui domi-
nait le doux Océan ! L'esprit de vertige égare ses con-
seils! la terreur se fixe au milieu de ses domaines avec
tout son cortège de bourreaux ! elle met entre les mains
23
de ses enfans des armes qui pèsent à leurs bras, ces
armes sont pour les uns comme des gages effrayans de
la mort, ils leur offrent sans cesse cet instant terrible
où il faudra s'en servir contre des soldats toujours vic-
torieux; pour les autres, ces armes seront les instru-
mens avec lesquels ils rompront leurs chaînes.
Insensés ! les canaux que vous creusez autour de
vos cités populeuses pour arrêter nos vengeurs, les
cavernes infernales que vous remplissez de mille fou-
dres, seront des traces ineffaçables de leur triomphe
anticipé ! ces ramparts que vous élevez, ces côtes que
vous hérissez de tonnerres, les lits des fleuves que vous
détournez seront d'éternels monumens de la puissance
des héros qui vous menacent et que le ciel paraît enfin
charger de la vengeance des nations! vos neveux, en
les voyant, rougissent de honte.
Quoi! ils tremblent, des nouveaux soldats, et l'Océan
les sépare encore de nos phalanges redoutables ! Que
sera-ce donc, s'ils entendent retentir dans toutes leurs
îles cet épouvantable cri: voilà les Français ! Que sera-
ce lorsque, la nuit, les effroyables détonations des
foudres de la guerre feront trembler les rochers de
leurs côtes ; lorsqu'ils ébranleront les édifices de leurs
cités ! lorsque mille feux allumés sur des montagnes
éclaireront la marche triomphante de nos bataillons
invincibles et feront briller les éclairs de leurs armes,
leurs flots de fer et de feu ! lorsqu'ils éclaireront le
trouble, le désordre, la fuite de ces citoyens timides,
inexpérimentés,réunis en troupe par la force, dispersés
par la terreur ? Que sera-ce lorsque les sinistres roule-
mens d'une musique barbare, les chants mâles et triom-
phans de ces cohortes invincibles tourmenteront leur
24
atmosphère et les frapperont dans la plus profonde
retraite? Où fuir? Une main vengeresse pèse sur vous,
orgueilleux insulaires ! De toutes parts, cet Océan, fa-
tigué de votre insolente domination, vous entoure,
vous retient enfermés pour vous livrer à la mort, et
venger les nations du sang que vous leur avez fait
verser.
La chute d'un trône et l'abaissement d'un empire
va donc venger la chute d'un autre trône et la dévasta-
tion d'un autre empire! Ainsi, pour le malheur des
humains, les calamités se succèdent, les peuples se
liguent des trames implacables , et le choc du boule-
versement des empires se communique aux empires
jusque dans les profondeurs de l'éternité.
Jeunes héros, si la victoire vous seconde, vous pu-
nirez cette nation, mais vous ne lui porterez pas des
coups mortels; l'Eternel dans sa justice brise l'instru-
ment de ses vengeances. Que cet exemple instruise les
deux nations rivales ! Cette orgueilleuse Albion fut long-
temps la dominatrice et le fléau des deux mondes : si
vous posez les pieds sur son territoire, que sera de-
venue sa puissance ? Non, vous la sauverez de sa ruine,
vous l'arracherez à ses propres fureurs, vous la déli-
vrerez des mains de ses tyrans en démence; vous la
délivrerez des mains des nombreux suppôts de l'anarchie
qu'elle nourrit dans son sein ! Sans votre secours, que
de sang verseraient tant d'hommes de sang ! que de
meurtres, que de ravages, que d'atrocités chez un
peuple qui a couvert le globe de cadavres, de ruines !
Vous protégerez contre leurs férocités cette foule res-
pectable d'hommes vertueux , éclairés, amis de l'hu-
manité qu'ils honorent; deux grands peuples rivaux
25
vous devront la paix et le bonheur. Quels mortels au-
ront fait plus de bien que vous à leurs semblables?
surtout en ordonnant le supplice de tous les scélérats
qui ont ravagé la terre, pour qu'ils laissent enfin quel-
que repos à l'humanité.
Et vous, princes avilis , ennemis de notre liberté ,
qui dirigez dans l'ombre ces hordes meurtrières,
lâches instrumens des implacables ennemis de nos rois ,
de notre patrie! vils stipendiaires et jouets plus vils
encore d'un ministre étranger et féroce, lequel vous a
légué sa vengeance, vous vous laissez entraîner par
la soif de l'ambition ! vous voulez le trône ! sachez que
des cadavres sont des marches peu sûres pour y mon-
ter! craignez de trouver à sa place des échafauds, et
qu'au lieu de monumens on n'élève sur vos tombes
les poteaux de l'infamie.
Il convient de revenir sur le système du gouverne-
ment qui concerne la nation française, qui est le point
qui nous doit intéresser le plus.
Les Chambres qui représentent la nation doivent
être partie essentielle de notre constitution; elles sont
aussi partie nécessaire de notre administration. Elles
ne doivent pas, à la vérité, prétendre à la puissance
exécutrice ; mais la puissance exécutrice ne peut pas
s'exercer sans leur participation annuelle. Les princes
et les ministres ont aujourd'hui, pour agir sans ins-
pection et sans contrôle, moins de mois qu'autrefois
ils n'avaient d'années. Il est donc facile d'arrêter le
mal dans sa source, de changer une mauvaise admi-
nistration , de tenir les ministres dans la crainte, de
maintenir et de venger s'il en est besoin la constitu-
tion de l'Etat ; cela est si aisé par la forme actuelle
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de notre gouvernement, que la corruption seule n'a
pas pu détruire : si nous périssons, ce sera autant
faute de courage que faute de vertu. Dans les cir-
constances présentes, d'habiles fripons seraient même
capables de conserver leur liberté , des scélérats
dédaigneraient de s'abaisser à de basses friponne-
ries; mais tout est petit, bas et vil parmi nous; et
loin d'avoir les vertus, nous n'avons pas même les
vices des grands hommes. Celui qui aurait de la gloire
au lieu de vanité, une ambition égale au désir de s'en-
richir , souffrirait-il jamais d'être traité comme le
valet des valets de l'autorité royale ? pourrait-il endurer
qu'un homme au plus son égal, et souvent son infé-
rieur à beaucoup d'égards, pût le traiter avec autant
d'orgueil ? Ainsi je n'espère pas qu'ils se l'éveillent, ni
qu'ils raniment dans les autres cet esprit qu'ils ont
laissé perdre, et à la perte duquel ils ont même con-
tribué.
Français, je vous le demande, quelle famille noble,
de nos jours, si fière de sa naissance, pourrait prou-
ver sa descendance des usurpateurs de la noblesse sous
la fin de la seconde race de nos rois? Et qu'en pourrait-
elle conclure contre la liberté du peuple ! Une famille
de princes nationaux, du temps des Gaulois , a pu être
réduite à l'esclavage sous les Romains, et une famille
d'esclaves sous les Romains devenir noble sous les
Francs ; car les peuples conquérans ont souvent la
politique, pour asservir les peuples conquis, d'y abais-
ser ce qui est élevé, et d'y élever ce qui est abaissé. Quel
homme aujourd'hui pourrait prouver seulement qu'il
descend des Gaulois, des Romains ou des Francs? Des
spéculateurs en politique ont cru reconnaître les Gau-
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lois dans nos paysans, les Romains dans nos bourgeois ,
et les Francs dans les nobles. Mais les Goths, les Alains,
les Normands, ne sont-ils pas venus, par leurs incursions
et leurs conquêtes, confondre encore ces trois ordres
de citoyens ? Les Anglais n'en firent-ils pas autant, lors-
qu'ils s'emparèrent de la plus grande partie du royau-
me ? Après ces bouleversemens de la guerre, sont
venus ceux du commerce: quantité d'Italiens, d'Espa-
gnols, d'Allemands, d'Anglais, se sont établis chez
nous, et s'y établissent encore tous les jours. Toutes
ces nations se sont fondues par des alliances, avec
toutes les classes de nos citoyens, dont les races d'ail-
leurs se sont croisées depuis les plus illustres jusqu'aux
plus humbles, par des mariages de finances. Notre
peuple est formé des ruines de tous ces peuples, com-
me le sol qui produit nos moissons est composé des
débris des chênes et des sapins de nos anciennes forêts.
Il y a peut-être tel misérable charretier, qui roule toute
l'année depuis le fond de l'Auvergne jusquà Paris,
et depuis Paris jusqu'au fond de l'Auvergne, dont
les aïeux donnèrent des fêtes au peuple romain, et
coururent dans le cirque sur de superbes quadriges;
et tel pauvre enfant qui grimpe dans les cheminées
pour les ramoner, descend peut-être de ces fiers Gau-
lois qui mirent le feu à Rome, et escaladèrent le Capi-
tule. Nous tirons avec empressement du sein de la terre
les urnes mutilées, des inscriptions obscures, des
bronzes rongés de vert de gris, pour y chercher les
10ms de ces anciennes familles ; mais leurs descendans
sont encore dans la vie, et nous en offriraient les médailles
vivantes, si nous en savions déchiffrer les empreintes.
Une ville d'Italie se vante de les connaître, et pendant
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que toute cette contrée fait un commerce de ces mo-
numens de pierre, Milan fournit pour fort peu d'ar-
gent des lettres de noblesse et des armoiries antiques
aux familles les plus obscures de l'Europe, sur leurs
simples noms. Mais à quoi sert cette vanité ? notre no-
blesse n'est pas moins que notre peuple l'ouvrage du
temps qui dissout et récompense toute chose avec les
mêmes élémens. Si les sables de la mer sont des débris
de ses rochers, ses rochers à leur tour ne sont que
des amalgames de ses sables.
Non seulement le peuple est composé dans l'origine
des mêmes familles que son clergé et sa noblesse ,
mais c'est lui qui est en particulier l'unique cause de
la splendeur de ces deux corps; c'est de son sein que
sortent les hommes chargés de leur éducation, et de
leur inspirer de l'honneur et de la vertu ; c'est lui
qui est la principale source de la lumière, de l'industrie
et de la puissance même militaire ; c'est lui seul qui
fait fleurir l'agriculture et le commerce. Que dis-je ?
le peuple est tout; il est le corps national, dont les
deux autres ordres ne sont que des membres accessoi-
res ; il peut exister sans eux, et ils ne peuvent être sans
lui; on n'a jamais vu des nations formées uniquement
de prêtres et de nobles; mais il y a eu beaucoup de
nations florissantes formées du simple peuple. Les
Romains ont subsisté long-temps sans corps de clergé,
leurs magistrats étaient leurs pontifes. La plupart des
républiques grecques, avec le même régime, n'avaient
point de corps de noblesse; et quoique quelques écri-
vains aient avancé que la noblesse était le plus ferme
appui des monarchies, il est certain que la plus an-
cienne monarchie qui soit au monde, la Chine ,
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n'a jamais su ce que c'était qu'un gentilhomme. Il n'y a
de noble à la Chine que la famille de Confucius; et
sa noblesse est fondée, non sur ce que Confucius as-
servit ses concitoyens par les armes, par l'intrigue ou
par l'argent, mais sur ce qu'il les éclaira de ses lu-
mières et de ses vertus. Ses descendans, distingués
par quelques honneurs, n'ont d'ailleurs aucun droit
aux charges et dignités de l'empire, et ils n'y parvien-
nent, comme les autres sujets, que par leur mérite
personnel. Il n'y a point de nobles dans les Etats des-
potiques de la Turquie et de la Perse, où le pouvoir
absolu de leurs monarques a besoin cependant d'hom-
mes qui leur soient dévoués.
Le peuple est donc tout, même dans les monarchies;
les peuples ne sont pas faits pour les rois, mais les rois
sont faits pour les peuples, a dit Fénélon , d'après les
lois de la justice universelle ; à plus forte raison, le
clergé et la noblesse. C'est au peuple que tout doit se
rapporter, prêtres, nobles, officiers, soldats, magis-
trats, ministres, rois; comme les pieds, les mains, la
tête et tous les sens se rapportent au tronc dans le
corps humain. Le bonheur du peuple est la loi suprême,
ont dit les anciens sages législateurs.
La Chine au milieu du dernier siècle nous a fourni
un homme du plus grand mérite. L'empereur Young
Tching était un prince sage, vigilant, généreux; il
secourait les pauvres, réprimait l'ambition remuante
des bonzes, encourageait l'agriculture, et faisait ob-
server les lois. Jamais le peuple n'était malheureux; les
édifices publics, les grands chemins, les canaux qui
joignent tous les fleuves de l'empire, n'avaient jamais été
entretenus avec autant de magnificence, ni avec plus