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Crimes impunis. La rue Bréda. La place de la Bourse. La rue de Lille. La place Maubert

De
297 pages
Librairie internationale (Paris). 1868. In-18, 305 p..
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TVELING I^AM'BAUD
LES
CRIMES
IMPUNIS
LA RUE BRÉDA
LA PLACE DE LA BOURSE - LA RUE DE LILLE
LA PLACE HAUBERT
PARIS
LIBRAIRIE INTERNATIONALE
16, BOULEVARD MONTMARTRE
A; LACROIX, VERBOECKHOVEN a C\ ÉDITEURS
S ' A Bruxelles, à Leipzig et à Livournt
Wf-:- 1868
&¥■' Tons droits de traduction et de reproduction réservés
TARIS. IMPRIMERIE L, PODPÀBT-DÂVTL, 30, KÙË/DÛ fiXç
T VE LIN G, IfA M'BAUD
(FRÉDKIUC' GILBERT)
LES
r^rii'LJ'ii-Mit-X
X_«Jisio.
CRIMES
MPUNIS
f LA R.UE RREDA
E DE LA BOURSE. - LA RUE DE LILLE
LA PLACE HAUBERT
PARIS ,
LIBRAIRIE INTERNATIONALE
15, BOULEVARD MONTMARTRE
A; LACROIX, VERBOECKHOVEN & C, ÉDITEURS
^ . sf A Bruxelles, A Leipzig et à Livourne
l
1868 ■ . tf/j/oô
3n .et de reproduction réservés y'/ .J-^U. -"j?
'Tous droits de traduction et de reproduction réservés
INTRODUCTION
INTRODUCTION
Vous vous rappelez, sans doute, le mot de
ce philosophe anglais qui fit un jour une pro-
menade dans un cimetière. Il voyait une forêt
de croix de fer, de bois; puis des monuments de
pierre, fastueux ou modestes, les uns élevés
par la piété des survivants, — le souvenir est.
une religion, ■—les autres commandés par ceux-
là mêmes qui pourrissaient sous les dalles,
comme si tout ne' devait pas finir avec eux!
Devant cette aristocratie et ce prolétariat de
la mort, il remarqua un point commun qui
unissait le pauvre au riche-, chaque tombe
portait tme inscription dans le goût de celles
que vous voyez tous les jours dans les champs
Introduction
de repos: bon père, bon époux, bonne mère,
bon fils, etc.
'— Ah ça! s'écria l'Anglais, alors où en-
terre-t-on les coquins?
Voilà l'impression produite sur les vivants
par ces courtes Oraisons funèbres; jugez de
ce que doivent, quand ils parlent d'eux-
mêmes, penser les vivants entre eux.
Aujourd'hui, les protestations ne servent à
rien, on prouve en agissant et en sachant se
taire. Aussi la profession de foi m'a toujours
fait rire. Tout cela pour en arriver à dire que
ne croyant pas moi-même aux étalages de
bons sentiments ni à ces parades ni à ces ré-
clames de l'honneur, de l'amour et de la vertu
dont nous étourdissent certaines gens, je ne
prendrai point de porte-voix pour vous ap-
prendre que j'aime ceci ou que je déteste cela,
— vous ne me croiriez pas ! Rien ne m'est anti-
pathique comme de parler de moi, le je me
gêne, la personnalité d'un écrivain est rare-
ment agréable, quelque séduisant qu'il soit.
Si c'est un arrivé de la littérature, le public
se lasse et prétend qu'on le fatigue; si c'est un.
jeune, il s'écrie :
Introduction
— Déjà!...—il nous parle de lui!
Quelquefois, dans le courant de cette intro-
duction, je serai forcé, pour les besoins de la
cause, de mettre le moi en avant. J'en de-
mande pardon à mes lecteurs, qu'ils soient
persuadés que je ne suis là que pour donner
la réplique, et que mon rôle est moindre que
celui du Valet de comédie qui vient apporter
une lettre.
Un matin que je sommeillais tranquillement,
bercé par les illusions dorées d'un rêve déli-
cieuxj je fus surpris tout d'un coup par des pas
lourds et inusités dont mon escalier retentis-
sait. Le songe cessa; je prêtai l'oreille, et un
coup sec fut frappé à ma porte dépourvue de
sonnette : sauter en bas du lit et jeter un re-
gard atterré sur la pendule fut l'affaire d'une
seconde. ' ■
Il était six heures.
Qui peut venir à cette heure-là? Un maçon,
un parent de province ou un créancier, Ma
pensée, lourde encore, s'arrêta sur ce dernier,
et je me disposais, avec un accent"féminin, à
crier au travers de ma porte :
— Monsieur n'y est pas !
Introduction
Lorsque cette phrase vint calmer mes
doutes :
— C'est Pierre !... Pierre !... qui vient Vous
apporter une lettre de M. Nadar.
Je reconnus l'organe enchanteur du Frôntin
photographique. Ce Valet était un Basque,
avec des cheveux aile de corbeau et un parler
inintelligible. Nadar prétend que ce charabia
est gracieux, d'aucuns le prouvent insuppor-
table; C'est un bruit désagréable, d'abord, et
qu'il est impossible de comprendre ensuite.
Pierre avait deux qualités immenses : tout
Basque qu'il était, ou justement à cause de sa
nationalité, il ne savait pas lire et ne jouait pas
du tamboun II aurait su lire, d'ailleurs, que
cela n'aurait été que demi-mal : son langage
lui interdisait toute conversation avec un être
humain — les Japonais seuls pouvaient saisir
le sens de ses paroles — et encore !
J'ouvris, et l'envoyé extraordinaire du Phoe-
bus Apo'llo, matinal comme le dieu dont il est
l'image, me remit une enveloppe gigantesque
en papier gris. Vous ne connaissez pas Nadar,
cette personnalité étrange et baroque, incarna-
tion de sept ou huit sujets différents, si vous
Introduction
ignorez le plaisir enfantin qu'il éprouve à mys-
tifier un ami ! Aussi ne m'étonnai-je pas de la
suscription dé l'épître; La voici :
 Monsieur-
Monsieur YVELING RAMBAUD,
PROFESSEUR DE LANGUES ORIENTALES
Auleur du Harinetbn sans le savoir et du Haricot vert
malgré lui.
Rue ■ '
PARIS
Cela commençait bien; mais le contenu ne
correspondait pas au style de l'enveloppe : c'é-
tait Une gracieuse invitation à' venir visiter et
photographier, de conserve avec luL, les é-gouts
à la lumière électrique.'
Lé fendez-vous était chez lui à dix Heures,
le départ à onze heures.
Je remerciai et congédiai Pierre, en.le priant
de dire à son maître que je serais,exact à la
convocation. .
Pierre essaya de comprendre et faillit se
rompre le col en descendant nies cinq étages.
Introduction
Je connais trop Nadar pour ne pas bien voir
ses défauts et pour nepas m'exagérer ses mérites.
Bien des portraits ont été ébauchés, bien des
silhouettes esquissées de cette tête ra}^onnante,
à la chevelure olympienne—ilyadu LouisXIV
dans F agencement de la perruque, — mais rien
de ressemblant n'a été fait. Tous ces portraits
sont incomplets, ou parce qu'ils sont trop
louangeurs, ou parce que les auteurs, peu amis,
les ont poussés trop au noir. La jalousie s'est
souvent mêlée de ce qui ne la regardait pas.
Nadar, le fils adoptif de la réclame, est encore
indéfini pour la masse, dont il a su chatouiller
les longues oreilles avec son nom, attirer les
regards avec sa grande taille et sa signature
méphistophélique, qui ressemble au mané, thé-
cel,phares, ou au zig-zag de l'éclair, ce paraphe
du diable dans le ciel.
Le gamin accouple le nom de Nadar à ceux
de tous les grands banquistes : Mangin et au-
tres ; les hommes à cravate blanche et à lunettes
d'or l'appellent casse-cou, songe-creux; les
gandins le croient poseur ; ses amis disent de
lui que c'est un bon garçon, à la condition
qu'il puisse aiguiser constamment de petites
Introduction
flèches, souvent douloureuses, contre un per-
sonnagequelconqueou contre l'un d'eux. Nadar
est plein de haines et d'amitiés, il.serre avec
autant de vigueur une main amie que le trait
qui doit frapper l'ennemi. J'aurais trop peur de
me laisser entraîner en parlant de cet être — qui
deviendra légendaire — au caractère absorbant,
à la cervelle toujours en ébullition ; il est, du
reste, trop paradoxal pour reconnaître la jus-
tesse ,de certaines appréciations. Il veut, avant
tout, passer pour un homme sérieux, et au fond
il y a de la conviction. C'est la foi qui sauve !
Malgré cela, il a tout fait pour que l'on dise
de lui que c'est un grand enfant.
Il prétend que la soif delà publicité lui a
passé, il était temps : il a assez bu au flot de la
réclame pour être désaltéré aujourd'hui. Vil-]e-
messant lui disait un jour, devant moi, que, s'il
avait dû payer toutes les lignes imprimées rien
qu'à l'occasion de la première ascension du
Géant, un million n'aurait pas suffi. Je puis
affirmer que son ballon, avec tous les déboires
dont il a été la cause, les espérances qu'il a dé-
truites et le monde d'affections qu'i la fallu mettre
à la torture, lui coûte encore bien plus cher.
io Introduction
. Je m'arrête, il y aurait un volume à écrire
sur l'auteur du Droit au vol, et je n'ai ni le
temps ni la mission'de mettre en jour l'homme
dont le nom, après celui de Napoléon "(l'initiale
porte bonheur), est le plus universellement ré-
pété.
Je fus exact au rendez-vous, chose rare, et à
onzeheures et demie, toute la bande, —d'autres
invités formaient cortège., — descendit avec les
appareils au regard de la place du Châtelet.
Ici, il faut laisser de côté, avec la lumière du
jour, qui ne vous arrive que par des lucarnes
ouvertes comme des bouches de puits de dis-
tance en distance, l'allure et le ton de la gaieté.
Au fur et à mesure que l'on descend dans ce
royaume des cloaques et de la boue, où tout
est propre et paré, comme certains reliefs de
bonnes et rishes tables dressés dans un des
carrés de la halle sur dés assiettes blanches,
avec des prétentions à la recherche et au luxe '
le froid de l'épouvante vous saisit. L'impression
est violente; le noir appelle le noir; l'esprit se
prend à rêver des mondes inouïs dans des pro-
fondeurs où la raison s'égare, et tout apparaît
sous des couleurs sombres et sinistres dans"ce
Introduction
séjour des rats et des limaces;' ce monde est'
visqueux et gluant, malgré sa propreté, il fait
froid, il absorbe... il écrase!...
Nadar et ses invités arpentaient les rues de
ce Paris souterrain. Seul, derrière^ je me sur-
■prenais, en regardant couler lentement cette •
soupe vaseuse que vomit là grande ville, Comme
une fille de joie ivre au sortir d'une orgie,, à
penser aux êtres dont les souillures allaient se
perdre dans la Seine, et de là-dans l'immensité
de l'Océan.
- Au coin de chaque rile^ une inscription in-
dique le nom de la rue correspondante ouverte
au grand jour, où le monde vivant va, vient,
se bouscule, naît et meurt.
Je fus frappé, en lisant le nom de quelques
rues, de la corrélation qui pouvait exister entre
les immondices que l'égout roule dans l'ombre
et les ordures morales dont le ciel bleu et clair
est le témoin.de tous les instants.' Lé coeur se
soulève moins à la Vue dé l'ordure matérielle
qu'en présence de l'avilissement dé beaucoup
de ceux que nous coudoyons tous les jours et
auxquels nous tendons même souvent la main.
: J'en étais la de mes rêveries plus que tristes,
12 Introduction
quand une voix douce et. grave arriva à mon
oreille et me rappela un peu à la réalité. C'é-
tait un égoutier, qui depuis quelques instants
observait mes mouvements et me suivait à peu
de distance. Comme d'Artagnan, il avait de
grandes bottes. Sa figure était belle, pleine de
régularité et singulièrement fine. .
—.Tout cela semble vous dégoûter profon-
dément, monsieur, me dit-il; ce n'est rien, il
en est toujours ainsi la première fois : on s'y
fait. Moi, voilà huit ans que je vis loin de la
lumière du soleil. C'est cependant bien beau et
'bien bon, le soleil !
Et il resta pensif. La tenue, le ton de mon
interlocuteur me semblèrent peu communs. Je
me rappelai alors le' personnage d'un drame
de Brisebarre et Nus : Léonard, un égoutier,
qui était obligé, lui aussi, de se cacher là pour
vivre honnête.
Le mien avait une barbe blonde très-soi-
gnée, des cheveux coupés court, et sur la tête
un feutre comme en portait Rubens. Les yeux
étaient assez doux, malgré des sourcils épais
et rapprochés qui, à un moment donné, en
durcissaient un peu l'expression. Ses narines
Introduction i3
se dilataient comme celles'd'une bête féroce..Il
était grand, bien taillé, et ses mains étaient
blanches. Malgré son bourgeron, sa cravate
lâche et ses bottes par dessus les genoux, sa
tournure était élégante ;- en un mot, il avait de
la race. ■
Je me sentis malgré-moi entraîné vers cet in-
connu; c'était peut-être un coquin avec.une
avenante figure, le vice est toujours d'agréable
apparence; c'était peut-être aussi, et la seconde.
supposition me parut plus charitable, si ce n'est
plus vraie, un honnête et même un galant
homme.
Il devina toute mon hésitation et l'envie qut
j'avais- de continuer la conversation; de lui-
même, alors, il me raconta, dans les détails les
plus circonstanciés et les plus intéressants,
l'histoire anecdotique des égouts. Ce sujet a
été traité par Victor Hugo de telle façon qu'il
n'y a pas à y revenir ni à essayer d'en faire
une étude après lui, et, d'ailleurs, elle n'aurait
pas sa place dans ce volume. — L'honnêteté et
la franchise brillaient dans la prunelle de l'égou-,
tier ; son langage était recherché, et son érudi-
tion — le mot est juste — excita au plus haut
14 Introduction
point ma curiosité. J'en Vins à lui demander,
avec les précautions oratoires les plus déli-
cates; — je craignais qu'il ne doutât de ma
dis'crétioh, -—■ sa propre histoire et l'enchaîne-
ment de circonstances qui avaient pu le réduire
à l'état où je le voyais.
— Ecrivez-vous, monsieur? me répondit-il.
— J'essaye.
— Alors je vous dirai mon histoire ; elle est
courte, et vous en tirerez profit. C'est une
grande et terrible leçon : puisse-t-elle être utile
à ceux qui vous liront! Je venais d'atteindre ma
vingt et unième année et je faisais mon droit à
Paris. Je rencontrai un soir une pauvre jeune
fille qui portait sur le dos un sac de linge
humide: elle venait de laver au lavoir voisin. Elle '
était belle et laborieuse, c'était improbable!
Je l'accostai. J'appris que ses mains étaient
geçcées par le froid et brûlées par le feu, —
elle repassait aussi. — On l'appelait Marie.
J'eus pitié d'elle; je lui vins en aide, et
l'amour, qui commença par la pitié ou tout au
moins par un intérêt affectueux, éclata un beau
jour en moi. Elle devint ma maîtresse. Elle.
était perdue !
Introduction
La pension que me faisait mon père, prési-
dent du tribunal de "**, lie suffit bientôt plus à
entretenir le luxe dont j'aimais à entourer ma
trouvaille. La misère arriva. — Marie allait
avoir faim encore! — Elle me quitta.— Je
l'aimais toujours. Son âme était gâtée au com-
merce des filles dé mes compagnons d'école.
--L'argent seul pouvait la ramener.
Alors commença en moi une lutte horrible.
— Je faiblis et je fis Un faux de trois mille
francs.
Mon père — mon pauvre père ! — m'entendit
condamner à trois ans de prison; il en mourut
de douleur. —- Ma vie était brisée. Je subis ma
peine comme un honnête homme, sans me
plaindre; mais îe jour où je sortis de prison, je
vins ici m'enterrer vivant, grâce à des protec-
tions. -^ L'égout est ma vie. .
J'y déjeune ; j'émiette mon pain aux rats qui
viennent quelquefois jusque sur mes épaules
pour le chercher; je soigne ces amis qui le jour
où j'aurai l'imprudence de m'endorirnr. dans
leur empire viendront me manger vif. L'homme
me dégoûte profondément. Voilà huit ans que
je suis sorti de prison. Trois fois il m'est arrivé,
16 Introduction
le soir, d'aller sur le boulevard. Toujours
même tohubohu, même pêle-mêle de passions
se mésalliant, avec une politesse voulue, aux
vices qui rapportent, qui s'imposent, et qu'on
salue. N'importe ! si, ce n'était pas la joie, le
bonheur, c'était du moins le mouvement, la
lumière, l'éclat de rire enfin, dût-il montrer de
fausses dents; c'était le monde, mon monde
d'autrefois, et le froid me saisit le coeur de ne
pouvoir le coudojrer comme le premier venu...
Alors je suis rentré piteusement dans mes té-
nèbres humides.
—- Et Marie? lui dis-je.
— Marie, reprit-il, a épousé un gros négo-
ciant. Je fais ici des études sérieuses sur les
hommes. Mes'collègues m'appellent le savant;
et tenez, vous parliez tout à l'heure de la cor-
rélation existant entre les immondices tombées
dans l'égout et les faits et gestes de ceux qui
habitent les rueS correspondantes?... Ce petit
sac en cuir que vous voyez à mon côté est plein
de révélations.
Souvent je contemple ces débris que le
crime impuni a jetés dans l'égout, et je me con-
sole en disant :
Introduction 17
« Il n'y a pas que moi qui ai mérité la
cour d'assises. »
L'égoutier se mit à rire.
Je '-le pressai de questions, sur sa petite
sacoche en cuir qui m'intéressait autant que
la cassette du surintendant Fouquet peut inté-
resser mon ami M. Feuillet de Conches, et il
finit par ajouter :
— Venez chez moi, Vous paraissez curieux
de savoir quel est mon trésor. Vous le verrez ;
mais à une condition... Vous écrivez?... Eh
bien ! vous ferez un livre et vous direz ce que
je vous aurai montré. Ce sont quatre objets
trouvés : l'un, sous la rue Bréda; l'autre, sous
la Bourse; le troisième, sous la rue de Lille; et
le dernier, enfin, sous la place Maubert.
Ces objets, ramassés dans les égouts.corres-
pondant aux endroits que je viens de vous
indiquer, m'ont servi à reconstruire, avec la
patience d'un Chinois sculptant " un bout
d'ivoire, quatre crimes. Je rie vous indiquerai
pas les moyens dont je me suis servi pour
arriver à. mes fins et pour retrouver, par
exemple, dans une rue contenant trois mille
habitants, le propriétaire d'un objet qui. deve-
18 ' Introduction
nait la preuve d'un assassinat et une Vraie
pièce à conviction. Quelque improbable que
cela puisse vous paraître, cela est. J'ai fini
non-seulement par trouver les auteurs du
crime, mais — mieux que ne l'a fait pour moi le
juge d'instruction — j'ai pu savoir les vrais mo-
tifs qui l'avaient suggéré, et les circonstances
dans lesquelles il avait été commis.
Vous croyez au fantastique. Evidemment
vous ne pouvez le nier : il existe. Admettez, si
votre raison se refuse à croire ce que je vous
conterai chez moi, admettez l'intervention d'un
esprit.
Là-dessus/ il me quitta. La photographie
des égouts était terminée.-Nadar et nous tous,
ses compagnons, nous revîmes lé jour, et nous
allâmes respirer un autre air dans les rues du
Paris ouvert aux étoiles et aux oiseaux.
J'allai chez mon ami l'égôutier. J'écrivis sous
sa dictée lés quatre histoires que l'on va lire.
Deux d'entre elles sont mêlées de notices
archéologiques et historiques — fflori narrateur
avait beaucoup lu : l'une empruntée, je crois,
aux Causeries d'un curieux, l'autre à uii tra-
vail paru dans un journal dirigé par M. Nette-
Introduction. iq
ment. Pour la seconde, l'esprit et le sens, à ce
que m'a dit l'égoutier, en sont complètement
changés. Je n'ai rien voulu retrancher à ces
entretiens, et je les donne aux lecteurs dans
toute leur originalité. Si certains puristes, soit
en art, soit en économie sociale ou financière,
avaient quelques observations à faire en lisant
ces pages, ils n'ont qu'à écrire à mes éditeurs
Lacroix et Verboeckhoven. Les lettres adres-
sées à eux, pour l'égoutier, arriveraient à des-
tination; on leur répondra... peut-être !...
Et maintenant, levons l'ancre. .
YvELING RAMBAUD.
La Charilé-sur-Loire.
Août 1S6G.
I
LA RUE BRÉÎ)A
LA RUE BREDA
I
Le printemps avait fleuri l'arbre officiel : le
marronnier du 20 mars; les lilas semblaient
se donner le mot pour envoyer dans la rue de
Rivoli des" bou-ffées de senteurs qui contras-
taient singulièrement avec les émanations de
crottin que les chevaux d'omnibus, de fiacre et
de voitures de maître semaient sûr la route.
C'était la lutte de la puanteur et du parfum,
comme il y a la lutte du vice et de la vertu ;
avec cette différence que la vertu, souvent et'
presque toujours, est vaincue, et que les fleurs
remportent la victoire sur les tas d'ordures, _
Les Crimes impunis
Dans l'ordre matériel, le beau a le dessus;
dans l'ordre moral, c'est le contraire.
Le dernier coup de midi sourdinait encore
aux oreilles des flâneurs, qui ont à Paris une
profession tout aussi importante que les méde-
cins, les avocats ou les commerçants, — ils
flânent, — et tout remuait, tout s'agitait.
Paris se morcelle. Squares, promenades,
jardins ombreux — si pleins de souvenirs — se
transforment, sous les bêches de M. Alphand,
en de mesquins pots de-fleurs. Paris se ressent
peu du printemps. On entend parler de cette
peau neuve de la nature, mais c'est à peine
si le monde s'en aperçoit. Le printemps
est une saison essentiellement réservée à la
campagne et aux gens des champs; de même
que l'hiver est la seule saison dont Paris' ait
conscience — par ses fêtes et par ses misères.
A ce moment de l'année, les fleurs, la pauvreté
et le luxe y florissent dans tout leur éclat. Il
leur faut l'asphalte pour engrais et le bec de
•gaz pour soleil.
Sous les marronniers, qui commençaient a
changer leurs feuilles d'un vert tendre, sem-
blables à des mains avec leurs cinq doigts,
La rue Bréda 2 5
contre un ton plus foncé qui finit par passer
du rouge au jaune et du jaune à la sécheresse,
deux bonshommes- discutaient. — Vieux
enfants de Paris, ils avaient vu au moins
cent vingt fois, à eux deux, fleurir ces grands
arbres.
L'un était un inconnu, plus savant que tous
les savants du monde. Il savait le chinois cent
fois mieux que Stanislas Julien ou que le mar-
quis d'Hervé Saint-Denis, le grec et le latin
mieux que Nisard, l'hébreu mieux que Renan
et le docteur Strauss; Il ne fallait lui parler ni
politique ni géométrie. Toutes les forces de
son intelligence étaient' anéanties devant les
sciences abstraites. Il était sale comme une
huppe, se peignait avec sa fourchette et
raclait à table ses joues huileuses et suantes
avec son couteau. Petit, maigre, il était né
obscur; aucune salve de canon n'avait salué
son arrivée ici-bas. Sa mort ne devait rien
changer aux affaires de la Prusse. Entêté
comme un mulet, sourd comme un pot, il ne
devenait aimable qu'avec les femmes; il détes-
tait le monde par goût, par pose et par paresse :
il aurait fallu le décrasser.
Les Crimes impunis
Son compagnon, au contraire, était gros et
replet, propre à- rendre des points à une as-
siette. Sa figure était un émail de porcelaine de
Saxe, la vie lui sortait par- les yeux. Ses che-
veux, presque blancs, étaient peignés, ratisses,
comme les plates-bandes du jardin dont il res-
pirait un peu d'air.
C'était aussi un savant, mais un savant su -
perficiel. Enjoué, faisant aimer sa science, il
connaissait un peu de tout. — Les mathéma-
tiques,, les questions d'art, d'économie poli-
tique et de diplomatie lui allaient à ravir; son
cabinet regorgeait de curiosités.
— Eh bien ! mon cher Parvus, disait-il à
son ami, les oiseaux gazouillent, les arbres-,
sentent bon, et parce qu'ils ne parlent pas
chinois, vous n'y faites aucune attention.
— Vous faites erreur, cher ami. J'aime les
- oiseaux et les arbres; mais pourquoi vouloir
me forcer à admirer l'oeuvre de celui qui peut
tout, dont la toute-puissance s'étend dans
l'infini et pendant l'éternité? Je préfère réserver
mes louanges à l'homme, qui cherche pour
arriver et qui ne produit qu'à force de travaux
et d'mteHicencè.
La rue Bréda 27
— Tétiez^ reprit le gros savant, voj'ez donc
ce jeune couple qui passe, élégant et.silencieux,
entre les trouées d'arbres : -ils sont plus heureux
que hous. Sans chercher la cause, "ils jouissent
de l'effet : ils sont dans le Vrai !
— Non, reprenait Parvus, ils ne jouissent
pas : ils souffrent.
En réalité le couple auquel faisaient allusion
les deux amis semblait discuter vivement
« — Je te dis, s'écriait la jeune femme, que ces
gants ne nie vont pas. Je gante le six un quart,
et tu m'as acheté du six et demi; mes mains
dansent dedans. Ce sont dés bateaux. Il m'en
faut d'autres. »
— Oui, ce sont les gants qui sont le prétexte
du nuage passant dans leur ciel et qui éclate
en reproches amers. A propos de gants, savez-
vous, mon âmij ajouta Parvus, d'où viennent
les gants, ' et connaissez-vous leur origine et
l'époque à laquelle oh en parla la première
fois?
•—- Ma foi, non.
— Ëh bien ! écoutez, dit Parvus en se bour-
rant le nez de tabac. Après quelques recherches,
voici ce que j'ai fini par savoir :
28 Les Crimes impunis
— Les gants, comme le jeu d'oie, remontent
aux Grecs.
— Comment ?
— Il en est ainsi. Prenez l'Odyssée, chant
XXIVe. Arrêtez-vous au vers 229. — Et ici le
savant sortit un petit Homère de sa poche
profonde. — Lisez. Et traduisant en français :
« Laè'rte était revêtu d" 1 une pauvre tunique et
ses mains étaient garnies de gants à cause des
buissons ». Xénophon, dans sa Cyropédie,
reprochait aux Mèdes dégénérés de se servir de
mitaines épaisses et chaudes. Sans parler des
gants dont le fameux glouton Pithyllus, que
cite Athénée, se garnissait les mains et même
la langue, ce qui lui permettait de goûter aux
mets les plus chauds.
Varron ne nous raconte-t-il pas que les
Romains ne faisaient jamais la cueillette des
olives sans des gants, dont l'objet était de ne
pas altérer, par le contact des mains, la chair
noire des fruits destinés à régaler les gourmets
de ce temps de plaisir et de joie? C'était du
reste un préjugé selon lui, car dans son livre de
Rerustica,\\b, I, il ajoute: « L'olive estmeilleure
cueillie avec la main nue qu'avec le doigtier. »
La rue Brada aq
Pline le Jeune, dans une lettre à Macer sur
la manière de travailler de son oncle, Pline
l'Ancien, raconte qu'il « avait toujours à côté
de lui un secrétaire armé d'un livre et de
tablettes-, et que ce secrétaire mettait pendant
l'hiver des gants ou plutôt des mitaines, afin
que la rigueur du froid ne lui enlevât aucun
instant de travail ».
Les lutteurs antiques avaient des gants
comme les boxeurs anglais aujourd'hui. Autre-
fois, on les connaissait sous le nom de chiro^
thecoe, et ils étaient garnis de fer, afin d'assé-
ner des coups plus vigoureux.
Virgile en parle dans VÉnéïde au vers 879.
Les moines, sous Louis le Débonnaire, par
ordonnance royale, portaient des gants dans
certaines cérémonies. Les gants, à cette époque,
furent revêtus par les prélats. Il existe encore
de ces gants; quelques-uns, remontant à l'an
mil, à Robert le Pieux, sont tout garnis de
pierreries. La chapelle de Charles VI en possé-
dait une paire, moins belle cependant que ceux
que portait un certain évêque de Saint-Bertrand
de Comminges. Venise a surtout excellé dans
les gants couverts de broderies et des élégances
3o Les Crimes impunis-
les plus fines. Vous connaissez les gants em-
poisonnés de Jeanne d'Albret, qu'un Vénitien
s'était procurés. Ces gants étaient couverts de
peintures et de paillettes, absolument comme
les éventails de Watteau et de Parrocel.
Les gants figuraient parmi les présents di-
plomatiques. — Ils ont précédé les tabatières.
— Au seizième et au dix-septième siècle, on don-
nait des gants aux ambassadeurs ; les pierreries
dont ils étaient surchargés les rendaient fort
recherchés. De tout temps, l'appât du luxe a'
dévoré les hommes.
Les gants parfumés des fêtes que les ducs
d'Esté et de Ferrare donnaient pendant le sei-
zième siècle sont encore célébrés dans différents
manuscrits. Les gants en peau de chien, comme
ceux que porte ce jeune homme, existent de-
puis longtemps. Antonio Pérez, au temps de
Henri IV, envoya, des gants à une certaine-
iady Riche et à madame Knoller, une élégante
d'alors, avec des lettres qui sont le chef-
d'oeuvre du genre précieux, recherché et en-
nuyeux.
Au moyen âge, jeter le gant était porter un
défi. Relever le gant, c'était accepter le combat.
La rue Brada 3i
Aujourd'hui, pa}rer des gants, donner des gants
signifie offrir une paire de gants ou," mieux en-
core, dans un autre ordre d'idées, c'est donner
un pour-boire...
— A qui? dit lé gros savant en riant...
— Aux belles dames, parbleu, ajouta Parvus.
— Polisson, reprit le gros homme.
La conversation en-, était là, quand une
pauvre femme, revêtue de haillons, vint de-
mander la charité. Les j^eux de Parvus, qui,
■jouissant de son triomphe, était heureux d'avoir
ébloui son ami, en lui ouvrant les trésors de sa
science, s'arrêtèrent sur la mendiante.
« —• Parvus ! » s'écria la pauvresse, et elle
s'éloigna rapidement. Un second ahurissement
succéda bientôt au premier dans l'esprit du
savant, mais la cause en était différente.
Parvus se leva au bout d'un instant, voulut
suivre celle qui venait de jeter ainsi le trouble
dans l'âme des deux amis. Mais ce fut en vain.
Il retourna triste à son banc, où l'attendait son
compagnon, et après bien des questions, il se
décida à dire ces quelques mots.
— On ne parle jamais d'une chose sans
qu'elle ne se rattache à un être plus ou moins
32 Les Crimes impunis
éloigné dont vous ne soupçonnez pas la pré-
sence et .qui tout d'un coup vient vous sur-
prendre au moment où vos lèvres ont prononcé
- son nom, où votre esprit a pensé à lui. Je vais
vous conter ce que tout cela vuet dire.
II
Le compagnon de Parvus, que j'appellerai,
si vous le voulez bien, Pierre Chéri, était,
comme je vous le disais tout à l'heure, un gros
réjoui, savant, peu ou prou, mais n'ayant
jamais rien approfondi. Il avait une femme,
c'était son droit, et deux filles, c'était son de-
voir. . ■ . ■
Le ministre de l'Intérieur, un de ses cama-
rades de collège, l'avait nommé bibliothécaire
à son département. Les 6,000 francs qu'il
touchait pour cette sinécure et le produit de
quelques ouvrages auxquels il travaillait, par
manière de plaisir, suffisaient à peine à l'entre-
tien de sa famille. Il trouvait cependant, grâce
34 Les Crimes impunis
à certaines combinaisons, le moyen de mettre
encore r.ssez de côté pour se donner un certain
luxe. Chéri n'était gourmand qu'à la table des
autres. Amateur et connaisseur en matière
d'objets d'art, il admirait fort toutes les belles
choses -dans les musées, sans le souci de les
avoir.chez lui. Le luxe de vêtements pour ses
filles était, selon lui, peine inutile.
— On n'épouse aujourd'hui quepour la dot;
alors à quoi cela servirait-il d'orner ces demoi-
selles comme des enfants, si elles n'ont pas au
bout de la queue de .leur robe le sac d'écus après
lequel les jeunes gens se mettent à courir ? Si on
veut épouser mes.filles par amour, on le peut.
— Elles sont jolies. Eh bien ! quand une fille
est jolie, elle n'a pas besoin de toutes ces ba-
bioles qui, loin de rehausser la beauté, ne font
que lui nuire.
Lorsqu'une de ses enfants lui demandait une
robe,en montrant les avaries causées par le
temps à celle qu'elle avait sur le dos, il chan-
tait, en prenant sa canne et son chapeau pour
couper court à toute discussion :
Et toujours la nature
Kmbellit la beauté.
La rue Bréda
Puis il fermait bruyamment la porte sur lui.
La niera et les deux filles sortaient alors
habillées comme des sorcières : des rubans
fanés, des effilés pouilleux et des savates aux
pieds. ' v
Quant à lui il était plus propre. Il avait une
élégance relative. Il lui était égal.que l'on mon-
trât ses filles au doigt, pourvu qu'il fût assez
convenable pour se présenter dans le monde.
Sa femme lui disait souvent :
— Petit Pierre, Sophie ira nue dans la rue.
et Laure sortira sans chapeau, si tu ne me
donnes pas de quoi acheter une robe et une
coiffure. Écoute donc, ce sont des jeunes filles ;
les pauvres chères rougissent de battre le pavé,
affublées comme elles vont. Tu dépenses ton-
argent en habits noirs pour toi.
— Ma femme, reprenait petit Pierre, voilà
vingt francs, mais tu me ruines. Il ne manque
plus que tu me reproches mes habits à moi ;
mais comment irai-je chez le ministre? et si je
ne vais pas chez le ministre^ on me cassera.
Au moment où Parvus^ les larmes aux
yeux, se leva de son banc pour commencer son
récit à son ami, Chéri regarda sa montre>
Les^ Crimes impunis
compta sur.ses doigts, et tendant la main au.
savant, lui dit : *
— Mon cher Parvus, je suis fort peiné, j'ai
une course de la dernière importance à faire.
Demain, j'irai vous voir et nous parlerons de
vos chagrins. Tout s'arrange en ce monde,
aj'outa-t-il en ricanant.
Puis il partit, laissant son compagon désolé.
Eh s'éloignant, il se disait : -
— En somme Parvus est à ménager; il a un
•fils qui ne déplaît pas à Sophie. On pourrait,
sans en avoir trop l'air, et cela serait facile peut-
être, faire un mariage ; ce serait toujours une
bouche de moins à nourrir. Resterait à une.
Et Parvus a quelque chose.
Il gagna le boulevard, saluant à droite,
à gauche, le sourire aux lèvres. Les gens qui
ne le connaissaient que de vue disaient en lui
rendant son salut :
— Quel charmant homme que ce Chéri!
Quelle érudition et quelle modestie!'
Arrivé à la rue de la Michodière, Chéri
entra au café du Helder, demanda une plume
et de l'encre. Il écrivit une lettre de quelques
mots, la cacheta et la mit dans sa poche. Puis
La rue Brêda 3 7
se tournant vers l'horloge, il s'écria avec un
soupir :
— Encore une heure à attendre.
L'heure s'écoula non sans signes d'une, vive
anxiété. Il rajusta l'ordre de sa coiffure, se
fit les ongles avec un petit canif, redressa son
ruban rouge — il était chevalier de la Légion
d'honneur -— et montant dans un fiacre à la
porte même du café, donna sotto'voce l'adresse
suivante : , '
— 1 i,'rue Bréda!
- Chemin faisant, il se disait : •
— Le duc vient à onze heures, il déjeune;
le petit jeune homme platonique vient à une
heure, il lui faut'bien une demi-heure à elle
pour le mettre à-là porte, cela fait une heure et
demie; il est maintenant deux heures, elle
pourra me recevoir. Quelle jolie fille ! Voilà Un
an bientôt écoulé depuis le jour-où je l'ai vue
un soir sortant de chez sa mère, naïve, trem-
blante comme une alouette. Ses pieds effleu-
raient le sol. Je lui ai demandé son nom, elle
m'a dit s'appeler Marguerite. Depuis, elle est
devenue une grande. dame,, on l'a appelée
Isaure, Isaure tout court d'abord, puis Isaure
38 Les Crimes impunis
de Beauchâmp. Ah! dame! le duc fait bien les
choses. Celui-là, cela m'est égal. D'abord il est
indispensable; mais le petit platonique me chif-
. fonne, oui, il me chiffonne. lia une petite figure
de jésuite avec la moustache d'un garde fran-
çaise..
La voiture s'arrêta.
— Tiens, suis-je bête ! me voilà arrivé.
Il monta au premier, sonna; la bonne ouvrit.
— Madame est là? fit le bonhomme, la
bouche en coeur, en mettant dix sous dans la
main de la fille.
— Oui, répondit celie-ci en jetant un regard
de mépris sur la pièce de monnaie.
Et, la lui montrant : \
—Monsieur se trompe toujours ; il croit me
donner une pièce d'or, et juste, il tire de son
gousset une pièce blanche.
— Ah ! pardon, Julie.
Et il s'exécuta en donnant ce que les îitis
appellent une veilleuse de cinq francs.
Chéri allait ouvrir la porte du salon, quand
l'intelligente Julie le poussa par les épaules
dans la salle à manger.
— Monsieur est là, chut!...
La rue Bréda 3q
— Monsieur? reprit Pierre, Lequel, l;amdu-
reux ou le duc?
*=- Chut !... un autre. ,
Et elle referma la porte en riant.
Une heure se passa, Chéri était vissé à sa
chaise, n'osant remuer, de peur de faire le
moindre bruit, il attendait.
Vous savez ce que c'est que l'attente, cette
disposition d'esprit si diverse suivant les cir-
constances où l'on se trouve.
A Paris, à quelque heure du jour ou de la
nuit, on attend son chien, sa femme, sa maî-
tresse, son portier, un créancier, lin débiteur,
un fils blond qui vient au monde brun, la fin
de la pluie, une' voiture, la fortune, la mort
d'un parent à éeus, on attend toujours. Attente
est le synonyme d'espoir, souvent et; presque
toujours d'incertitude. Il y a des gens dont
l'état est d'attendre. Le créancier attend, quoi-
qu'il soit souvent attendu;-le monsieur qui
rentre après minuit, lorsqu'il a sonné'dix-huit
fois, attend, trois grands quarts d'heure que son
portier se réveille pour daigner lui ' ouvrir la
porté. Les amants attendent, les fiacres atten-
dent,' les gens qui craignent la boue attendent
40 Les Crimes impunis
sous la porte cochère la fin de l'orage: j'attends
. un million.
Par contre, vous avez les choses et les gens
qui sont attendus ou qui se font attendre : lès
oncles à héritage avant tout, les lettres char-
gées, les sermons de la mère après une confes-
sion, les maîtresses, le monsieur qui arrive
toujours en retard pour dîner,- la lettre qui vous
annonce que votre pièce est reçue ou refusée,
" que telle administration veut bien vous ad-
mettre au nombre de ses nègres blancs, l'ou-
verture de la chasse et de la pêche. Les photo-
graphes font attendre.
Les pensées différentes auxquelles se livre un
cerveau pendant les premiers moments d'at-
tente sont'presque nulles, il rêve à autre chose.
L'émotion ne commence que lorsque l'on at-
tend depuis plus longtemps ; alors l'imagina-
tion s'éveille; les si, les mais, font un chassé-
croisé qui vous fait souvent battre le sang aux
tempes; on s'exalte, on rage ou l'on pleure, on
hésite, on se lève, on va, on vient et on se ras-
sied. L'attente est le sujet de paroles de ro-
mances, cela fait bien sur un titre, avec une
femme mélancolique regardant la route; mais
La rue Bréda 41
l'attente est le plus souvent une souffrance, et,
que le résultat soit douleur ou joie, il y a tou-
jours appréhension. L'attente vous apprend à
vous défier du bonheur. L'esprit est plus
à la torture pendant que le dentiste apprête
son outil, que la mâchoire pendant la seconde
où là dent s'ébranle et se détache. Je ne crois
pas à un supplice plus grand que celui d'une'
attente perpétuelle. L'attente à l'état ' continu
engendre la folie.
« — Descends en avant, je te.suis; tu m'at-
tendras en bas, sur le trottoir en face. »
Vous descendez, vous allez sur le trottoir
en face, vous voyez la lumière de ses croisées,
. sa tête fait ombre chinoise sur les rideaux, la
lumière va, vient —.on cherche des gants, un
loup, on rajuste la barbe de dentelle attachée
au masque.
«—C'est fini, se dit la personne attendue;
j'ai mon mouchoir, des gants. Ah! j'oubliais
mon bracelet. »
Et le forçat est en bas qui se consume. Il
neige. Celui-là n'est pas bien à plaindre, il va
avoir ce qu'il attend; mais le rapin qui a en-
voyé son tableau au Salon, mais ceux qui ont
Les Crimes impunis
des chances d'être décorés et qui sont arrivés
au i3 août et qui lisent le Moniteur! Et les
attentes sérieuses : la mère, ou le père,, ou la
soeur sont malades; la consultation est là, à
côtéj dans une chambre; en reviendra-t il? en
échappera-t-elle ? Quelle attente !...
Je suis fâché d'avoir abordé ce sujet, il est
intarissable.
M. Chéri attendait donc, quand un bruit de
porte vint lui mettre du baume dans l'âme; il
entendit un échange de baisers, une voix étrange
et étrangère; évidemment la visite était finie.
En effet, Isaure apparut sur le seuil de la
salle à manger, s'élança d'un bond vers le bi-.
bliothécaire, se suspendit à son cou et colla ses
lèvres rosées sur la bouche édentée de M. Chéri.
■—Comme vous êtes donc aimable de penser
à votre petite amie, mon bon Pierre; moi-
même, je songeais à vous ce matin, et je vous
faisais mentalement un reproche.- Voilà deux
jours que je ne vous ai vu ! ce temps ne vous
semble-t-il pas long?
— Est-elle gentille, cette bonne Isaure ! dit
Chéri en essuyant une larme.
— Oui, mon ami, je vous ainie; si ma vie.
La rue Brêda 43
était à recommencer, comme je serais heureuse
de trouver, pour guider mes pas en ce monde,
un appui sérieux, solide et sage comme le
vôtre! •
— Vraiment? Et moi, je vous .adore, Isaure.
— Je le sais, mon bon Pierre, et je compte
sur cet amour comme sur celui d'un père. Il
me prend souvent des envies de pleurer;' mais
de pleurer pendant des mois.
-— Oh! cela serait un peu long, murmura
- Chéri..
—• Oui, des mois, monsieur; et puis, quand
la douleur aura fait de mon pauvre corps mor-
tifié la pitié générale, je demande à mourir !
oui, à mourir!...
— Allons, ne nous laissons.pas aller à ces
idées-là, sambleu! Qu'est-ce qui vous manque?
Cette fois, Chéri était imprudent, et pour-
tant il avait eu souvent à se repentir de cette
phrase.
—-Rien... répondit Isaure,
Chéri eut un poids de moins sur le coeur. •
— Mais il y a des jours où j'ai mes nerfs; je
suis alors comme une petite fille, j'ai envie de
tout et de rien. Ceci me fait penser que j'ai vu
44 Les Crimes impunis
chez Tahan un petit bronze délicieux, oh!
rien, un chien guettant à.l'entrée d'un terrier,
35o. Tu passeras dire que l'on me l'envoie,
n'est-ce pas, Pierre ? •
. — Et tu dis que cela coûte?...
— Je ne sais pas si c'est 35o ou 55o, j'ai de
mauvais yeux, mais tu verras cela, toi.
— Hélas! oui, je.le verrai, pensa Pierre.
Et il laissa cinq cents francs sur la cheminée,'
Isaure de Beauchamp ne voulant jamais que
l'on payât pour elle chez le marchand. Elle,
aimait à solder elle-même les factures. Sa ten-
dresse fut infinie pendant quelque temps,
lorsque la sonnette retentit. En même temps,
Isaure appela Julie,
— Julie !... je n'y suis pour personne. ' .
— Bien, madame.
— Je veux te garder à dîner, nous irons chez
Bignon. Tant pis pour ta femme et tes filles;
elles sont bien heureuses, elles, elles t'ont plus
que..'.
— Madame, madame, s'écria Julie à travers
la porte, M. le duc! J'ai dit que madame était
sortie, il insiste.
— Eh bien ! fais-le entrer.
La rue Bréda 45
— Et moi ? fit Pierre.
— Toi, chéri ? reste, tu seras mon oncle; tu
es décoré, cela fera bien.
— Mais... murmura Pierre.
Le duc se présenta. -
Ce n'était ni un Slave, ni un Russe, ni un
Anglais, c'était bel et bien un duc français.
— Bonjour, Chiffon, fit le grand seigneur,
tu as l'air d'un chien, tant tu .es ébouriffée.
Il salua à peine Chéri, dont la mine était dé-
plorable. Il avait souvent rencontré le duc chez
son ministre, et il ne pouvait manquer d'être
reconnu. Il y a des gens qui ont peu de
chance!
—■■ Cher duc, voulez-vous me permettre de
vous présenter mon oncle, le frère de ma mère,
M. Pierre Chéri? .
— En entrant, dit le duc, j'ai recoriu la phy-
sionomie de monsieur; je l'ai souvent rencon-
tré au ministère de l'Intérieur.
— Oui, monsieur, murmura le pauvre bi-
bliothécaire plus mort que vif.
— Eh ! mais, monsieur, mademoiselle votre
nièce est charmante, ajouta le duc, et il insista
sur les paroles suivantes :
46 Les Crimes impunis
— Je suis heureux d'appartenir presque à
votre famille, j'avoue cependant que j'étais loin
de m'en douter.
— Je n'aurais pas cru, reprit Pierre juste-
ment piqué, qu'une alliance aussi infime pût
vous être agréable. J'en suis fort aise.
Et il allait relever le mot du duc, quand
Isaure se pendant à son cou lui ferma la bouche
d'un baiser et dit :
•— Adieu, mon bon oncle chéri $ tu. embras-
seras ma tante et mes cousines pour moi.
Pierre était bleu.
— N'oublie pas ma mère. Adieu !
Elle le poussa par le dos et revint en riant ■
s'asseoir sur les genoux du~. duc qui, en sou-
riant, avait suivi la phase de cette mise en scène.
— Dis donc, Zozore, c'est une mauvaise
plaisanterie que l'histoire'de cet oncle, et tu-lui
fais de la peine, à ce pauvre vieux. Il est donc
riche ? Mais, Dieu ! qu'il est laid ! Tant pis
pour toi, je ne t'en A'eux pas; prends tout ce
que tu voudras, il y a longtemps que j'ai faix
mon deuil de la fidélité des femmes. Tu me
trompes comme ma jument. Hier, à Long-
champ, on faisait pour elle trois contre deux ;
La rue Bréda 47
elle a perdu la course avec une tête en moins,
et j'en ai été pour un demi-million.
— Voyons, Bébé, tu n'es pas gentil. Ne dis
donc pas des choses comme celles-là à ta petite
Isaure. Je vais pleurer.
— Autre inconvénient que n'a pas ma bête,
fit le duc, '•
— Tu iras dimanche à La Marche?.. .Veux-
tu que j'y aille avec toi? dit la lorette.
■ — Pourquoi non? reprit le duc; tu. es assez
jolie fille pour que je te montre.
— Mais je n'ai ni robe ni parure.
— Qu'à cela ne tienne ; voici cent cinquante
louis qui trouent ma poche. C'est pour te re-
mercier de tes bons sentiments pour ta famille.
Adieu, Pépinette, à dimanche. . .
Il partit. Isaure de Beauchâmp sauta au
plafond, embrassa Julie, lui donna quarante
francs.
— Madame, merci, vous êtes bien bonne;
mais je crois que vous pourriez l'être aussi
pour ce petit jeune homme que vous avez reçu
deux fois. Il est fou de vous — madame est si
jolie! —Le malheureux, endessèche sur pied.
Si vous l'aviez vu aujourd'hui, au lieu de rece-r
Les Crimes impunis
voir ce M. Léon qui ne fait rien pour madame
et qui n'est que son coiffeur...
— Julie, il est gentil au moins celui-là ! Mais
nous verrons pour ton protégé, reprit madame
de Beauchamp. Tù as donc le coeur tendre?...
III
Parvus, en rentrant chez lui, s'assit dans sa
bibliothèque et appuya sa tête dans sa main. Il
était là, immobile devant sa table de travail.
Un gros Plutarque, bâillait devant lui, et le
savant, l'oeil humide et fixe, regardait, sans
distinguer, les caractères noirs qui lui sautaient
devant les yeux comme une foule de petits dia-
bles grimaçants.— Parvus était veuf, sa femme
était morte en donnant le jour à un fils. Cette
entrée et cette sortie sur le grand livre de la
comptabilité humaine l'avaient atterre. •
.Que faire, seul au monde avec un fils? Son
esprit, allant souvent au-delà du présent, se
portait vers l'avenir; il se demandait que de-
5o Les Crimes impunis
viendrait son enfant : procureur ou artiste, chi-
miste "ou littérateur? La perte de sa femme__
l'avait plongé dans une rêverie profonde qui
dura pendant les six premières années de son
fils. Le petit Parvus fut de bonne heure stu-
dieux. Il avait de qui tenir.. Alors le savant
entrevoyait un -rayon de soleil, riant et pâle
quand celui dont il' dirigeait lui-même l'ins-
truction, écoutait ses leçons avec soin et intel-
ligence, ce. qui est rare chez un enfant.. Rien ne
ressemble à un perroquet comme un tout jeune
élève. Petit à petit la perte de sa femme, l'é-
tude aidant, avait fini par le trouver moins sen-
sible. Le temps avait fermé la plaie saas'effacer
la cicatrice. -
Au moment où vous le voyez, il est absorbé
par une pensée triste qui enveloppe toute son
âme comme d'un filet à mailles serrées qui
-concentre sa peine et l'empêche, quelque dex-
tile que soit la partie spirituelle de notre être,
de s'échapper par la moindre issue. La vue de
la mendiante, lui a causé la frayeur que peut
occasionner l'apparition d'un revenant à une
bonne femme. Un mystère douloureux pesait
sur la vie du vieillard, et tout d'un coup le