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Crise algérienne et la démocratie, précédée d'une lettre à M. Émile de Girardin

De
94 pages
A. Lechevalier (Paris). 1868. In-8° , 95 p..
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LÉON HUGONNET
LA
ET LA
DÈMOCRATIE
Précédée d'une lettre à M.
EMILE DE GIRARDIN
Nulle àme de peuple
ne peut périr.
MICHELET.
PARIS
ARMAND LECHEVALIER, EDITEUR
33, RUE RICHELIEU, 33
1868
A M. Emile de Girardm
ILLUSTRE ET VÉNÉRÉ MAÎTRE,
Vous êtes le plus courageux des logiciens et vous
n'hésitez jamais en face des conséquences d'une idée;
vous possédez une sûreté et une rapidité de coup d'oeil
surprenantes ; votre plume est incisive comme un glaive,
suivant l'expression du héros algérien, le grand Emir Hadj
Abd-el-Kader; par votre immense talent, vous avez conquis
la plus grande puissance que jamais écrivain ait atteinte ;
malgré cela, je demeure confondu de la prodigieuse facilité
avec laquelle vous avez résolu le problème algérien.
Il est vraiment inouï que vous seul ayez vu clair dans
cette ténébreuse affaire dont le général Daumas a dit que
personne en France ne connaissait le premier mot.
En effet, nous tous, qui placés dans le camp des vain
— 4 —
queurs, sommes plus ou moins juges et parties, notre in-
compétence est évidente, car jamais n'a retenti dans le
débat la protestation du vaincu que l'on a tant calomnié et
dont la muette résignation est proverbiale.
A la vérité, il s'est bien rencontré quelques hommes de
coeur envers lesquels on a cru se montrer aussi méchant
que possible en les traitant d'Arabophiles, ce qui n'a rien de
bien déshonorant. Mais c'étaient généralement des obser-
vateurs consciencieux que révoltaient les triomphes de
l'iniquité ; leur position officielle ne leur laissant qu'une
indépendance incomplète, ils étaient d'ailleurs empêchés de
conclure avec la netteté qui vous caractérise. En outre, ils
étaient peu familiarisés avec les généralités dans lesquelles
se noyent au contraire les théoriciens nébuleux qui discutent
dans le vide, et ne lisant qu'au fond de leur âme, honnête
du reste, sans soupçonner l'usage que, dans la pratique,
on fait de leurs arguments.
Vous seul, illustre maître, vous avez vu vrai, vous avez
touché juste.
Il vous a suffi d'accorder à l'Algérie un instant d'at-
tention pour élucider la question mieux que personne
depuis trente ans; j'ajouterai même que l'on n'ira
jamais au-delà, car le problème n'admet pas deux solu-
tions.
Néanmoins, j'ai pensé qu'il restait encore quelque chose
à dire,
Tout d'abord, j'éprouve le besoin de déclarer que mes
observations personnelles vérifient les conclusions aux-
quelles votre grand esprit a pu atteindre, d'un seul jet, par
le raisonnement. Cependant, la douloureuse actualité de la
crise que vient de traverser l'Algérie, ne démontrant que
trop surabondamment la justesse de vos prévisions, je
n'aurais pas pris la plume, n'était la conviction que les
pages suivantes ont leur raison d'être et présentent des
aperçus nouveaux.
Les destinées humaines gravitent entre ces deux pôles :
liberté et solidarité, la résultante de ces deux attractions
produit le mouvement.
De l'Orient sémitique est parti un souffle puissant qui
pousse à l'unité, de même que les races indo-européennes
sont travaillées d'un impérieux besoin d'individualisme.
Mais l'unité n'exclut pas la variété, au contraire ; comme
la lumière blanche est la synthèse des sept couleurs du
spectre, la liberté équilibrée, c'est l'ordre consenti, c'est
l'harmonie.
Or, cherchant la lumière, j'ai tourné mes regards vers
l'Orient, aussi ai-je plutôt recueilli l'enseignement de la
solidarité que celui de la liberté. El cependant nous devions
nous rencontrer, ce qui eût été impossible en suivant des
voies parallèles.
Au surplus, si je n'avais fait que me traîner servilement
à votre suite, je ne me permettrais pas de vous faire hom-
mage de ce travail qui serait peu digne de votre glorieuse
personnalité, car je ne serais qu'un pâle reflet de votre
rayonnement.
— 6 —
C'est parce que je suis arrivé au même but en exploitant
des sentiers nouveaux que je viens, en toute confiance,
affirmer la SOLIDARITÉ sur le seuil du grand apôtre de la
LIBERTÉ.
LEON HUGONNET.
Paris, 25 octobre 1868.
INTRODUCTION
Périssent les colonies plutôt qu'un principe ! s'écriaient
noblement nos pères à cette époque glorieuse que Michelet
appelle la réaction de la justice contre la grâce. Heureuse-
ment que bien des années se sont écoulées depuis le jour
où a retenti cette grande parole, car il y aurait quelque
témérité à la lancer aujourd'hui que nous avons désappris
la langue des hommes libres.
On semble oublier que le rôle de persécuteur est plus
terrible encore que celui de persécuté ; aussi croyons-nous
de toute nécessité d'évoquer le souvenir lumineux de nos
héroïques devanciers, avant d'essayer de nous élever, à
notre tour, jusqu'à la source de là vérité et du droit. Mais
si nous nous tournons vers les collines du passé, c'est pour
voir « blanchira leurs cimes les lueurs de l'avenir. »
Un fourreau, disait Mohammed, ne peut contenir deux
lames. C'est pourquoi la rougeur nous monte au front,
quand nous voyons des publicistes, qui se flattent de pos-
— 8 —
séder la tradition révolutionnaire et servent , avec un
zèle égal, la cause des nationalités et la colonisation qui
repose sur la conquête.
Or, la conquête n'est pas seulement un crime, mais, ce
qui parait plus grave aux yeux des politiques, elle est une
faute.
Pour les peuples l'expiation de la gloire militaire consiste
dans la perte des libertés intérieures ; pour les gouverne-
ments, c'est la coalition qui vient justifier le mot de l'Ecri-
ture : Celui qui se sert de l'épée périra par l'épée. — Mais
il est une conséquence plus effrayante encore. Le plus
cruel châtiment du coupable, c'est la grande difficulté de
son retour au bien ; de même que le menteur a de la peine
à être cru, le despotisme ne peut guère rentrer dans la
légalité et dans les principes une fois qu'il en est sorti. On
peut assimiler le droit commun à l'honneur qui est comme
une île escarpée et sans bords.
De quel droit, en effet, pourrions-nous protéger les
chrétiens d'Orient quand nous asservissons les musulmans
d'Algérie? A quel titre voulons-nous délivrer l'Italie, la
Pologne et autres nations plus ou moins opprimées, quand
nous maintenons sous un joug bien autrement meurtrier,
tout un peuple que nous prétendions civiliser et qui agonise
à cette heure, enlevé par une famine sans exemple dans
l'histoire ? Jusqu'à quand des hommes qui cependant ont
été bercés avec les paraboles de l'Evangile, regarderont-ils
la paille dans l'oeil du voisin et cesseront-ils de voir le
boulet qu'ils traînent, suivant l'énergique expression de
M. de Girardin?
Les lignes qui vont suivre étant une protestation contre
— 9 —
la conduite constante de la France en Algérie depuis trente-
huit ans, nous ne craignons pas qu'on nous accuse de man-
quer de patriotisme, car, pour nous, la vraie grandeur de
notre pays consiste dans ses idées émancipatrices, dans sa
philosophie sociale et non ailleurs. Toutefois, on se mé-
prendrait sur le sens de ces récriminations, si on n'y voyait
qu'un acte de stérile négation. Car nous avons foi dans les
destinées d'un pays que nous affectionnons, et nous regar-
dons comme un devoir de réparer tout le mal commis à
son égard; pour cela, nous voulons lui donner la liberté et
l'autonomie. Il faut regretter amèrement les discussions
oiseuses, les querelles byzantines à l'aide desquelles on a
donné le change à l'opinion publique, en attirant toute l'at-
tention sur de mesquines rivalités d'influences. Ceux qui
ont travaillé à rendre hostiles les deux races principales,
indigènes et immigrants, ont bien su ce qu'ils faisaient :
diviser pour régner. A notre avis, rien n'est déplorable
comme cet antagonisme des intérêts et des préjugés.
En nous plaçant résolument au point de vue sociologique,
nous voudrions déterminer la formation d'un parti de la
jeune Algérie, duquel on ne puisse dire qu'il n'a rien appris
et rien oublié et qui, sachant se soustraire aux insinuations
et aux rancunes, préconisât la coopération de tous les tra-
vailleurs, voire même la fédération des races, et qui enfin,
associant toutes les forces productives, amenât la récon-
ciliation des immigrants et des indigènes.
Le temps n'est plus où l'on disait : Ceci tuera cela ! Asso-
ciation, fédération, tels sont les signes de passe du progrès
moderne ; c'est sous le patronage de ces mots prestigieux
que nous plaçons les études qui vont suivre. — Nous nous
— 10 —
proposons de traiter d'abord d'importantes généralités his-
toriques et politiques, puis d'envisager impartialement le
redoutable problème social qu'il eût fallu résoudre pour
éviter l'épouvantable famine actuelle. Nous ne désespé-
rons pas de voir à jamais impossible le retour d'une situa-
tion analogue à celle qui afflige notre conscience de conqué-
rants ; mais, on le devine, nous ne saurions préconiser un
remède autre que l'association, ce labarum de la foi démo-
cratique : In hoc signo vinces !
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
La conquête de l'Algérie fut inspirée par le même
fanatisme clérical qui poussa la Restauration à intervenir
en Espagne et qui lui dicta les fameuses ordonnances.
Cet acte de foi, commis avec préméditation, a réussi à
se déguiser sous forme de protestation du droit des
gens, grâce à la brutalité naïve de ce dey Hussein, dont
le célèbre coup d'éventail facilita si singulièrement la
tâche de diplomates, impatients de lancer à la croisade
les néopaladins.
Réduits à se déclarer insolidaires d'une dette loyale-
ment contractée par un gouvernement antérieur, les
hommes du droit divin se sentaient embarrassés en pré-
sence de ces populations du Maghreh., si scrupuleuse-
ment fidèles aux traités sans nombre que depuis des
siècles elles échangeaient avec l'Europe, sans jamais
avoir eu de différends, si ce n'est pour repousser les
barbares provocations de l'Espagne.
Toutefois, nous rendrons à la Restauration cette jus-
tice de dire qu'elle fut au moins conséquente avec elle-
— 12 —
même. Les mots droit divin et croisade ne hurlent point
de se trouver accouplés, il n'en est pas de même du ré-
gime parlementaire.
La bourgeoisie est sans excuse d'avoir persisté dans
les errements d'un pouvoir qu'elle venait d'abattre, mais
grâce auxquels on put satisfaire la vanité nationale et
détourner l'attention du peuple ; en effet, n'est-ce pas
seulement après la pacification complète de l'Algérie que
la France avisa que la révolution de 1830 avait été esca-
motée?
Or, nous devions payer bien cher le lyrisme de M. Pru-
dhomme et les lauriers dont il avait voulu ceindre son
front.
Nous ne voudrions pas employer le mot de Providence,
ce palliatif de notre ignorance des lois qui président à
nos destinées et dont on a si étrangement abusé de nos
jours ; mais nous regrettons de n'avoir pas un terme qui
rende clairement ce que, dans notre pensée, ces lois
renferment de juste et de consolant, car le monde moral
est certainement soumis à des règles immuables, comme
celles qui gouvernent le monde physique. Sans doute,
le principe de la solidarité a été proclamé assez haut à
notre époque, pour que nous nous contentions de le
mentionner ; mais nous tenons à citer deux exemples en-
trant complètement dans notre sujet, et qui démontrent
combien la devise : Suum cuique , est une déplorable spé-
culation.
L'aristocratie romaine croyait bien, dans son égoïsme
stupide, se débarrasser de César en le déchaînant sur
notre patrie ; mais elle en fut justement châtiée par le
passage du Rubicon que le triomphateur n'eût jamais
osé tenter sans le prestige dont les lauriers moissonnés
en Gaule entouraient son front chauve.
— 13 —
Ceux qui croient que le 18 brumaire eût été possible
sans la campagne d'Egypte, nous contrediront seuls,
quand nous affirmons que de la conquête de l'Algérie
est sortie la renaissance du militarisme qui a facilité le
coup d'Etat: Discite justitiam moniti !
Après que Rome eut conquis la Grèce, elle fut à son
tour envahie par la civilisation grecque. De même le
moyen âge, après s'être rué à la conquête d'un sépul-
cre, rapporta d'Orient toute une civilisation et se trouva
en présence des communes ; de même encore les Espa-
gnols apprirent en Amérique à ne plus méconnaître la
solidarité dont la syphilis s'était faite l'apôtre, et c'est
également à la conquête de l'Algérie que nous devons,
outre le néo-militarisme, l'introduction parmi nous du
fatalisme sémitique, par lequel nous fûmes un instant
énervés.
On a cherché à insinuer que le régime actuel était
hostile à l'Algérie, parce que la conquête n'en est pas
due à la dynastie régnante. Tel n'est pas notre avis,
et il suffit de lire l' Algérie ■pour les Algériens par
M. Voisin, pour se pénétrer de la reconnaissance vouée
par les amis du pouvoir à ce vaste camp français qui
a fait l'Empire et lui a facilité ses succès d'Italie et de
Crimée.
C'est bien plutôt à la démocratie qu'il appartient de
déplorer le poids énorme dont pesa dans la balance de
nos dissensions intestines le glaive des risque-tout algé-
riens, sous l'effort desquels a sombré l'infortuné gouver-
nement de Février, habitués au système expéditif d'ad-
ministration usité en Afrique, blasés sur le droit de vie
et de mort dont un simple lieutenant se trouvait nanti,
les brillants proconsuls algériens firent disparaître la.
liberté , suivant l'expression consacrée des bureaux
— 14 —
arabes (1). Et nous ne parlons pas seulement ici des
énergiques collaborateurs qui ont travaillé au salut de la
société, en maintenant l'ordre et en terrassant l'hydre de
l'anarchie ; bien riche était la récolte de ces plantes exo-
tiques arrosées d'absinthe et écloses au souffle du siroc-
coc. Certainement les bras n'eussent point failli à la
tâche liberticide et nous sommes effrayés de l'imminente
réalisation de la prophétie de Montesquieu : L'Europe
périra par ses gens d'armes.
Si l'on ne se sent pas parfaitement convaincu que la
doctrine des faits accomplis et l'idolâtrie du succès nous
aient été communiquées par l'Algérie, si l'on ne voit
pas que cette infection est la vengeance d'un malheu-
reux pays où depuis 38 ans nous n'avons cessé de faire
retentir le farouche voe victis, — portons nos regards
vers le Nouveau - Monde. Ces actes de vandalisme
qui nous ont rendu un objet d'exécration au Mexique,
n'est-ce pas en Algérie que nous en avons contracté
la touchante habitude ? Il est bien tard pour pro-
tester contre des pratiques désormais passées dans nos
moeurs.
Nous voulions régénérer les races latines et c'est notre
prestige qui s'est amoindri ; au surplus, cette régénéra-
tion s'est opérée, mais contre nous, car il n'est rien de
tel que la nécessité de repousser l'étranger pour réveiller
le patriotisme d'un peuple et faire taire les dissensions
intestines.
En substituant au rayonnement intellectuel de la
France la fatale lueur du glaive, nous avons déterminé
(1) En Algérie on a l'habitude d'accuser le pouvoir militaire de
faire naître à son gré des insurrections pour avoir des thèmes de
bulletins; il ne faut donc pas s'étonner si le général Gavaigaac
s'est si bien gardé de prévenir, l'insurrection de juin.
— 15 —
une explosion générale du militarisme européen, des
armements formidables ont répondu aux nôtres : Sadowa
venge Puebla et Constantine. Nous voulions porter la
monarchie au Nouveau-Monde et c'est la liberté qui nous
en revient, car si parcimonieusement qu'on nous la
donne, nous l'aurons bientôt complète. Mais souvenons-
nous que le sabre est le plus dangereux adversaire de la
loi et que c'est en Algérie qu'ont été forgés nos fers.
N'oublions pas qu'avec une Algérie sur les bras, il faut
une armée permanente, et avec l'armée permanente peu
de liberté et point de démocratie.
On le voit, nous affirmons la morale politique et nous
trouvons la sanction évidente ; nous ne croyons pas que
ce soit une duperie de faire le bien. Il est vrai, nous
n'admettons pas le salut égoïste, non plus que le châti-
ment individuel ; il nous paraît admissible que le bon
paye pour le mauvais, car, de la sorte, il trouvera le re-
mède au mal commun et comprendra que la rédemption
n'est possible que par la solidarité. C'est ce que nous
voudrions faire entendre aux arabophiles et aux arabo-
phobes qui ne peuvent se sauver les uns sans les autres ;
leur antagonisme est la plaie de l'Algérie et a mis ce pays
à deux doigts de sa perte.
A notre époque de la vapeur et de l'électricité, on n'a
plus le temps de récriminer et nous semblons avoir
adopté le cri de guerre des Arabes : à la nage ! à la nage !
et si nous nous sommes permis cette digression vers le
passé, c'est qu'il est bon de se souvenir et d'acquérir
l'expérience, car tel n'est pas généralement notre défaut,
en France où l'on oublie si vite. Nous aurions perdu la
mémoire en même temps que la parole, a écrit Tacite, s'il
était aussi facile d'oublier que de se taire.
Mais il faudrait nous connaître bien peu pour croire
— 16 —
que nous puissions un seul instant nous arrêter dans le
sentier du regret ; à notre avis, on peut toujours sauver
une situation aussi désespérée qu'elle paraisse. Et si l'on
veut bien se donner la peine d'étudier l'organisation de
la société musulmane, on partagera notre foi dans l'ave-
nir du pays, où les anciens plaçaient le jardin des Hespé-
rides. En effet, sous cet heureux climat, la propriété
est un mythe, et la hiérarchie un rêve. Pénétrez donc
sous cette tente arabe ou habite la fraternité : ne lâchez
plus la proie pour l'ombre et vous aurez trouvé, pour
employer l'excellente expression de M. de Broglie, la
terre promise d'association!
LA. SITUATION
Un honorable général a dit à la tribune du Sénat que
personne en France ne connaît le premier mot de la
question algérienne.
Cet avis est le nôtre. En effet, nous sommes tous juges
et parties. Les militaires défendent les indigènes comme
leur proie; les civils réclament leur part à la curée. Quant
aux Arabes ils n'ont pas la parole. Aussi l'Algérie est un
peu moins connue que la Chine, car nous nous obsti-
nons à ne la regarder que par le gros bout de la lorgnette,
c'est-à-dire que les deux cent mille Européens qui habi-
tent ce pays, nous ayant pris toute la sollicitude que
nous avions au coeur, il n'en reste plus pour deux mil-
lions d'indigènes, lesquels cependant, ont bien quelque
droit à ce que nous nous occupions d'eux.
On ne saurait affirmer que la question ait été systéma-
tiquement obscurcie dans le but d'amener l'opinion
publique à l'indifférence la plus complète, mais on ne
peut nier que cette dernière ne soit très réelle. Et il faut
être sous le coup de l'émotion produite par l'épouvan-
— 18 —
table situation de ce pays que l'on a comparé à un im-
mense radeau de la Méduse, pour essayer d'y jeter un peu
de lumière et d'espoir.
Nous avons bien à coeur de réfuter certains préjugés
qui ont cours sur les indigènes. Les fameux clichés «com-
munisme et féodalité » nous paraissent avoir fait leur
temps ; mais nous sommes impatients d'aborder la dou-
loureuse actualité de la famine et de pousser notre cri
d'honnête homme.
Tout d'abord nous devons déclarer que nous n'atten-
dons aucun résultat de l'enquête officielle. Quel intérêt
ceux qui soupçonnent la vérité auraient-ils à la faire
connaître ? Le bon droit est presque toujours du côté des
indigènes, mais il faudrait être animé à leur égard d'un
dévouement bien platonique pour prendre en mains une
cause qui ne rapporte aucune popularité.
Il nous souvient d'avoir vu arriver à Constantine un
sénateur aujourd'hui ministre et, chargé alors lui aussi,
de procéder à une enquête. Il se fit voiturer auprès des
chantiers des travaux de luxe et ne donna pas un regard
aux milliers d'Arabes qui déjà à cette époque tendaient
leurs mains suppliantes et imploraient en vain des fonc-
tionnaires comparables aux dieux antiques :
Insensibles et sourds, impuissants, mutilés.
Il aurait pu apprendre, cependant, que ces travaux de
stérile hausmannisation absorbaient depuis trente-huit
ans tout le produit de l'impôt dont rien n'a été dépensé
pour le vrai contribuable, l'indigène. Mais il est toujours
pénible d'écouter de dures vérités, et il vaut bien mieux
aller banqueter avec les landlords de la colonie et porter
quelque toast sonore et vide aussitôt couvert d'acclama-
tions. C'est si vrai que la dernière enquête a débuté
— 19 —
exactement de la même façon. N'est-ce pas là une san-
glante ironie à l'adresse des malheureux en proie, à l'a-
gonie de la faim ? A moins que ce ne soit le moyen
d'arracher des aveux ; le vin porte à l'expansion : in vino
veritas. Ah ! dans ce cas, beuvez frais, comme dit Ra-
belais.
Nous pouvons certifier que le fellah, c'est-à-dire celui
qu'il faut sauver de la mort, n'a pas même été consulté.
Quant au colon, il n'a certainement pas négligé de faire
valoir son intérêt personnel; c'est pour cela que nous
souhaitons ardemment, sans trop l'espérer toutefois, la
réconciliation du fellah et du colon, qui ont été divisés
par leurs exploiteurs communs. La cause des travailleurs
est invariablement la même partout, et notre rêve le plus
cher eût été de les voir la main dans la main répondre
fièrement au questionnaire :
Nous n'acceptons pas le change que vous voulez nous
donner à propos de mesquines personnalités ; vous nous
demandez à quelle sauce nous voulons être mangés et
nous vous déclarons que nous ne voulons plus être
mangés, suivant l'énergique expression arabe.
Mais, hélas ! il est trop certain que les choses ne se
sont point passés ainsi, et notre conviction est que la
fameuse enquête n'en apprendra pas plus que les lignes
modestes qui vont suivre, écrites en l'absence de tout
moyen direct d'information et sans autre guide que la
conscience et la fidélité aux principes démocratiques.
Toutefois nous craignons bien que l'on se méprenne
sur le sens de nos critiques ; aussi nous tenons à déclarer
encore une fois que nous sommes sincèrement socialiste,
nous poursuivons l'association et la coopération de tous
les travailleurs algériens, sans distinction d'origine, nous
— 20 —
ne désespérons pas du ralliement des extrêmes, notre
devise est :
Paix aux producteurs de toutes les nations ; mais guerre
acharnée à la spéculation parasite !
Car, nous pensons avec Montesquieu, que les financiers
soutiennent l'Etat comme la corde soutient le pendu.
L'Algérie est bien cette terre de prodigieuses surprises
dont les anciens disaient : Quid novi fert Africa ? Mais
elle n'avait pas encore épouvanté le monde par des
scènes de cannibalisme du genre de celles qui viennent
de se produire à l'ombre de notre drapeau.
Les causes de la famine sont-elles purement acciden-
telles et constituant une exception en dehors du domaine
des prévisions humaines ? Dans quelles limites sont-elles
imputables à la fatalité qui est dans la nature, et quelle
est en même temps la part de responsabilité qui incombe
à l'ignorance et à l'imprévoyance de l'homme ? Comment
ensuite expliquer que la famine sévisse seulement sur
les indigènes à l'exclusion des Européens ?
Telles sont les questions que tout le monde se pose et
auxquelles nous allons répondre loyalement.
Nous n'admettons pas qu'il se soit passé quelque
chose d'extra-naturel, car pour nous le miracle serait la
négation des lois immuables de la nature ; la seule pro-
vidence que nous trouvions en défaut, c'est la raison
humaine. Toutefois nous distinguons deux sortes de faits
ayant abouti à la situation actuelle. Il y a le système
général suivi depuis trente-huit ans et des causes im-
médiates.
Nous examinerons consciencieusement l'un et les
autres, mais on doit s'attendre à assister à un douloureux
— 21 —
conflit d'intérêts, qui ressortit beaucoup plus à l'écono-
mie sociale qu'à la politique.
Il existe des hommes assez peu généreux pour jeter,
en ce moment la pierre aux indigènes ; nous ferons
observer que cet empressement à prendre le ton accusa-
teur ferait croire qu'ils ont hâte de se soustraire au rôle
d'accusé qui est le nôtre, il faut bien en convenir, puis-
que depuis trente-huit ans les indigènes n'ont aucune
part dans la direction de leurs affaires .; notre devoir, à
nous qui nous sommes proclamés leurs tuteurs, est d'en-
visager loyalement la situation que nous nous sommes
créée. Ceux qui s'obstinent à prendre l'Arabe pour leur
bouc émissaire, nous rappellent ce faux témoin qui, à
propos d'un délit de chasse s'offrait à prouver que c'était
le lapin qui avait commencé. Non, le grand coupable c'est
Brennus, lorsqu'il a lancé son féroce voe victis ! Nous
allons le démontrer tout à l'heure ; toutefois, nous modi-
fierons le thème des déclamations habituelles contre le
despotisme du sabre et ce que nous reprocherons princi-
palement à ce dernier, c'est d'avoir toléré les prouesses
de la féodalité financière. De tout temps, hélas ! les armées
en campagne ont attiré à leur suite des nuées de vautours
impatients de se ruer sur les cadavres.
En vérité, lorsque nous entendons accuser les Arabes
d'imprévoyance, nous ne sommes pas moins surpris que
si nous entendions reprocher aux juifs leur prodigalité.
En effet, de toute antiquité les peuples sémitiques ont
compris la nécessité de s'approvisionner contre les éven-
tualités de sécheresse et contre les invasions de saute-
relles, auxquelles sont exposés les pays confinant au
désert. Bien plus la légende de Joseph, traditionnelle-
ment transmise, apprend à considérer comme pério-
diques les alternatives d'abondance et de disette. Aussi,
-22-
pendant des siècles, les Arabes sont-ils restés fidèles à la
pratique de l'emmagasinage dans les silos, qu'un respect
religieux protégeait contre les déprédations, jusqu'au
jour où les colonnes françaises les vidèrent pour s'en
nourrir pendant les interminables manoeuvres auxquelles
donna lieu la permanence de ce vaste camp français,
pompeusement décoré du titre de colonie.
Voyez la puissante vitalité de ce peuple indigène tant
qu'il n'eut pas été désorganisé par notre administration.
Jusqu'en 1847, date de la pacification, la dévastation
fut érigée en système. On brisait les charrues, on razziait
les troupeaux (des soldats poussèrent l'insanité jusqu'à
tuer des moutons uniquement pour prendre les rognons),
on brûlait les moissons, les oliviers, les villages, en un
mot on contractait cette touchante habitude de mettre
tout à feu et à sang, que nous avons reportée au Mexique;
cependant, chose étrange, la famine fut inconnue. C'est
qu'il y a quelque chose de plus terrible que le glaive, et
cette chose s'appelle la spoliation, le fisc, l'agiotage et
l'usure, cette autre variété de guillotine sèche.
Le plus dangereux des despotismes, a dit Montesquieu,
c'est celui qui s'abrite sous le manteau de la légalité ;
aussi les Arabes préfèrent-ils l'autorité stupide mais
franchement tyrannique des Turcs à notre système hypo-
crite de civilisation militaire. Les Turcs considéraient
le pays comme une ferme dont ils tiraient le plus pos-
sible à l'époque de la rentrée de l'impôt ; mais pendant
le reste de l'année ils laissaient reposer l'indigène, ne
s'immisçaient que très peu dans le gouvernement inté-
rieur, laissaient aux tribus une indépendence relative et
une certaine initiative que nous avons tuée.
Au temps des Turcs l'impôt se payait en nature, et
nous n'avons rien eu de plus pressé que de décréter l'im-
— 23 —
pôt en numéraire, sans transition, et sans voir dans ce
fait, insignifiant en apparence, le germe de toute une
révolution économique. En introduisant en Algérie le
culte du veau d'or, nous avons tendu aux indigènes un
piège où ils devaient succomber, victimes de l'usure qui
les ronge comme une lèpre hideuse. Habitués aux trans-
actions par échange et ne soupçonnant aucunement la
valeur toute conventionnelle de l'argent, ils ne vendirent
d'abord de leur grain que ce qu'il en fallait pour acquitter
l'impôt. Mais ensuite, remarquant les séduisants avan-
tages du numéraire, dont le transport est facile lorsqu'on
fuit les envahisseurs ; éclairés par le pillage de leurs si-
los, prévoyant la nécessité où ils pouvaient se trouver,
d'un instant à l'autre, d'acheter de la poudre, ils se mi-
rent à enterrer des douros au lieu d'enterrer des grains,
et d'après un calcul approximatif, ces sommes enfouies
étaient évalués en 1 857 à plusieurs centaines de mil-
lions (1).
Mais l'argent n'a qu'une valeur relative, et ni le gou-
vernement, ni les malheureux indigènes, ne se rendirent
compte de l'aggravation de charges occasionnée par la
nécessité de convertir la récolte en argent, dans un pays
dépourvu de moyens de transports, et où les routes sont
un mythe. Lorsqu'on pense que le prix de transport
d'une tonne d'Àumale à Alger, c'est-à-dire dans la zone
la plus civilisée, est de 60 fr., (%) on se demande ce que
devait coûter un sac de grain amené à dos de chameau
ou de mulet depuis l'intérieur, après plusieurs jours de
marche ; car les indigènes n'ont d'autre ressource que
(1) Souvenirs d'un chef de bureau arabe, par F. Hugonnet.
(2) Lettre sur la politique de la France en Algérie adressée au duc
de Magenta par S. M. l'Empereur.
— 24 —
le blé et l'orge ; ils ne peuvent les vendre qu'à des Euro-
péens, et ils doivent les. amener sur le littoral près des
points d'embarquement. De plus, obligés pour acquitter
l'impôt de vendre coûte que coûte, ils font des marchés
de dupes, car ce qu'ils ont vendu étant destiné à l'expor-
tation, ils ne pourront, en cas de disette, racheter qu'à
des prix fabuleux : ils payeront au commerce parasite
50 et 60 fr. ce qu'eux, producteurs, avaient cédé à 10 fr.
C'est ici ou jamais qu'il faudrait faire appel à la
science sociale, et réclamer le rapport direct entre le pro-
ducteur et le consommateur. Cet argent, que les Arabes se
sont procuré par la vente de leur grain, ne suffit plus à
leurs besoins, car ils se retrouvent en présence des négo-
ciants européens qui, pour diverses raisons, vendent le
double plus cher qu'en Europe, et on a recours à l'u-
sure, en se promettant d'être plus circonspect une autre
année ; on se croit instruit par le malheur ; mais une fois
qu'on a mis le doigt dans l'engrenage de la féodalité
financière, on est perdu. Le taux moyen est de 50 c. pour
5 fr. par mois, soit 96 0/0, et on a même vu des trans-
actions à 600 0/0.
Et les indigènes sont obligés de passer sous ces fourches
caudines du chrétien et du juif parce qu'il n'y a plus de
bourgeoisie musulmane. Par des vexations de toutes
sertes, telles que la transformation des mosquées en
églises, on a chassé les commerçants maures qui se sont
réfugiés au Maroc ou à Tunis. Sauf à Constantine, il n'y
a plus dans les villes d'Algérie que des fonctionnaires,
des domestiques et un nombre restreint de petits dé (ail-
lants.
Si l'on additionne le chiffre de la population euro-
péenne des différentes villes, on voit qu'une, très faible
minorité habite les champs, et encore dans les villages
— 25 —
combien ne vivent pas exclusivement de l'agriculture,
mais exercent une profession ou un commerce. Beau-
coup de propriétaires ruraux ont pu faire prospérer leurs
cultures grâce à un capital plus ou moins considérable
amassé dans les villes ; mais en admettant qu'il y eût
25,000 Européens vivant uniquement de leur charrue et
cela dans les meilleures terres du Tell près des routes et
du littoral, et dans les fertiles vallées des fleuves d'où l'on
a chassé les indigènes, il n'y aurait rien d'étonnant à ce
qu'ils n'aient pas eu à souffrir de la famine. D'ailleurs, ils
font de la culture industrielle dans des terrains irrigables,
de même que les Kabyles qui du reste exercent diverses
industries, tandis que l'Arabe n'est que laboureur et pas-
teur.
Nous dirons donc, pour rendre notre pensée plus claire,
en l'exagérant très peu: l'Arabe est paysan; l'Européen est
bourgeois; comment s'étonner que leurs intérêts soient si
insolidaires? Ce qui surprendrait plutôt, ce serait que les
Européens n'aient bénéficié en aucune façon de la crise
actuelle.
Du reste, cette anarchie des intérêts déjà si évidente,
éclate dans tout son lustre depuis que la première pensée
des barons de la colonisation, a été une marque tou-
chante de sollicitude pour leur crédit personnel, car ils
ont eu bien soin de déclarer, avec une sécheresse de
coeur navrante, qu'il n'y avait rien de commun entre eux
et les indigènes (1). Aujourd'hui, ils profitent de ce que
l'attention de la métropole est éveillée pour détourner à
leur profit la sensibilité nationale. Ils abusent de cette
douloureuse circonstance pour geindre sur leurs propres
(1) Lettre adressée à divers journaux par la Sociélé impériale
d'Agriculture d'Alger.
— 26 —
infortunes; comme si la première de toutes les libertés
n'était pas de conserver la tête sur les épaules. Sauvons
nos frères musulmans d'abord, nous écouterons vos do-
léances ensuite. Le malheur de l'Algérie, c'est cet anta-
gonisme entre les deux races divisées par les intérêts
plus peut-être que par les préjugés, tous les efforts des
amis sincères de ce pays doivent tendre à les réconcilier
et à les faire coopérer à la prospérité commune.
LA QUESTION SOCIALE
Nous nous souvenons d'un curieux colloque tenu à
Alger il y a une dizaine d'années et qui peint parfaite-
ment la légèreté et l'ignorance avec lesquelles sont traitées
les questions algériennes. L'un des interlocuteurs diri-
geait à cette époque une modeste feuille locale. Impatient
de mettre plus en relief sa personnalité tapageuse il vou-
lait, comme il l'a fait depuis, se rendre à Paris et aban-
donner son journal à un courageux défenseur de la foi
démocratique lequel objectait consciencieusement le
mystère dont le problème algérien était entouré à ses
yeux.
Oh ! reprenait naïvement le publiciste dans trois mois
vous en saurez autant que moi.
L'autre ne trouva pas suffisant le bagage de science
algérienne qu'on lui proposait, mais bien peu d'écrivains
eussent été aussi scrupuleux. En effet, les esprits vul-
gaires étant généralement voués aux extrêmes et inca-
pables de choisir un moyen terme entre l'engouement et
la haine, il leur faut des élus et des réprouvés, des fé-
— 28 —
tiches et des boucs émissaires. Or, rien n'est plus com-
mode que de flatter leur goût.
Pas n'est besoin de rechercher la nuance, il suffit d'a-
voir sous la main quelques clichés, de savoir les placer
en regard l'un de l'autre. D'un côté se trouvent le com-
munisme et la féodalité ; de l'autre la liberté et le droit
commun : il y a encore le fatalisme et le despotisme du sabre,
pour les grandes occasions ; autant de lieux communs et
de préjugés.
Pour nous, si nous voulions entrer dans ce système
grossier d'antithèses, nous pourrions désigner les immi-
grants et les indigènes, en employant le pittoresque lan-
gage des Arabes et dire qu'il y a en Algérie deux races :
les mangeurs et les mangés, ou simplement des producteurs
et des parasites. Mais ces oppositions de mots sont peu de
notre goût parce qu'elles exagèrent la pensée.
D'ailleurs rien n'est plus faux que ce dualisme, il fau-
drait admettre au moins un troisième groupe. Il existe
en effet un abime entre le Kabyle de race européenne,
individualiste et républicain, et l'Arabe d'origine sémi-
tique, socialiste et patriarcal.
La féodalité est généralement le résultat de la conquête.
La race victorieuse opprime le vaincu, c'est le Franc
écrasant le Gallo-Romain ou le Normand exploitant
l'Anglo-Saxon. Mais en Algérie les races diverses sont
parfaitement délimitées et n'ont pas d'action l'une sur
l'autre; les Kabyles occupent la montagne, les Arabes la
plaine, les Européens le littoral plus quelques avant-
postes. Et ceux qui ont lancé cette idée de féodalité se
sont laissé tromper par les apparences ; il existe en effet
quelques coutumes empruntées au moyen-âge, la corvée
par exemple, mais la base de la société est très égalitaire:
— 29 —
on n'y voit aucune caste en exploitant un autre ; les chefs
indigènes ne sont que des fonctionnaires nommés par
vous, révocables et pris indistinctement dans toutes les
classes.
La seule aristocratie que nous redoutions est l'oeuvre
de la conquête et règne par la spoliation et l'usure, c'est
la féodalité financière.
Mais ce qui paraîtra étrange un jour, c'est que nous
soyons restés plus de trente ans avant de soupçonner la
nature de la propriété indigène. Notre incroyable pa-
resse d'esprit qui s'accommode si bien de phrases toutes
faites, avait accepté avec empressement le mot de com-
munisme, qui pourtant paraît difficile à concilier avec
celui de féodalité.
Nous nous souvenons encore de la surprise des com-
missions dont nous avons fait partie et qui furent char-
gées d'exécuter le sénatus-consulte de 1863. Elles
se trouvèrent en présence de difficultés inouïes aux-
quelles n'eut pas donné lieu la brutale simplicité du
communisme. Ce qu'il y a de plus curieux, c'est que ces
commissions demandèrent en vain des lumières au chef-
lieu ; les générations de bureaucrates qui s'y étaient suc-
cédé n'avaient envisagé la société indigène qu'à travers
leurs paperasses et ils n'en soupçonnaient pas le premier
élément.
Il existe dans l'histoire une tactique familière aux
conquérants, c'est de diffamer le peuple vaincu pour
justifier les excès commis à son égard : nous n'y avons
pas failli. Mais nous ne saurions croire que l'on ait jeté
ce mot de communisme à la face du peuple indigène, si-
non comme un opprobre, du moins pour lâcher contre
lui les fanatiques défenseurs de l'ordre qui avaient pris pour
signe de ralliement aux mauvais jours de la terreur clé-
— 30 -
ricale, ce cri stupide et lugubre de : Mort aux communistes !
Néanmoins il n'est pas permis d'ignorer que le com-
munisme est asiatiqne, comme l'individualisme est euro-
péen. Ce qui règne en Afrique c'est un terme moyen,
l'association à l'état rudimentaire (\).
Nulle part nous ne voyons le sentiment de solidarité
poussé aussi loih que dans la tribu arabe. La propriété
repose sur des bases très ingénieuses, savantes même,
que les esprits superficiels n'ont pas aperçues et nous
qui croyons à la science sociale, nous pensons qu'il y
aurait du vandalisme à détruire légèrement ce que nous
nous efforçons de fonder chez nous.
Il faudrait cependant être logique, la vérité d'en deçà
la Méditerranée ne saurait être erreur au delà.
Or tout le monde s'accorde à reconnaître que l'élan de
production qui a suivi le morcellement des terres en 89
s'est ralenti. La division parcellaire empêche l'appro-
priation des natures de culture à celle du sol, interdit
l'emploi des machines, en un mot est la négation de l'é-
conomie. Se figure-t-on dans un village européen cin-
quante bergers conduisant paître chacun une ou deux
vaches tandis que tout le troupeau d'un douar est ra-
mené par un seul adolescent. La question de l'aména-
gement des eaux, si importante dans ce pays, devient
par le morcellement une source perpétuelle de conflits.
Nous ne voulons pas insister sur une cause gagnée ; d'ail-
leurs ce n'est pas ici le lieu : nous citerons seulement
l'exemple de l'Egypte, le pays où l'emploi des machines
(1) On peut dire du sociali me des peuples sémitiques ce qu'on dit
des sentiments républicains des Espagnols; ils en ont les moeurs.
mais n'en soupçonnent pas la théorie, contrairement à ce qui se passe
chez nous qui sommes foncièrement hiérarchiques, tout en ayant
sans cesse aux lèvres le mot d'égalité.
— 31 —
est le plus répandu et où l'agriculture jouit d'une pros-
périté exceptionnelle (1 ).
Supposant donc le principe de l'association agricole
bien démontré nous nous récrions lorsque, pour donner
satisfaction aux impatiences de quelques spéculateurs,
on le renie aussi outrageusement. Car, à notre avis, il y
aurait peu de choses à faire pour transformer la tribu en
société coopérative ; il suffirait de mettre en actions le
fond indivis et de les répartir entre tous les intéressés
sans oublier les Khramès.
Ces derniers, en effet, sont complètement négligés par
le sénatus-consulte dont le résultat le plus certain est la
constitution du prolétariat. Dans l'Islam, dont les sen-
timents de justice sociale sont si éclairés, la terre appar-
tient à Dieu, c'est-à-dire à la collectivité de la famille
musulmane. La société n'est point une marâtre et ne
compte point de parias dans son sein; tous les croyants
se regardent comme des frères. Le mendiant qui vous
demande l'aumône la réclame comme un droit et super-
bement avec ces seuls mots : mtâa rebbi, de ce qui appar-
tient à Dieu (sous entendu donne-moi).
Cet axiome que la terre appartient à Dieu a servi de
prétexte aux spéculateurs éhontés, pour soutenir leurs
prétentions spoliatrices, par un sophisme quin'est qu'une
cynique plaisanterie. La terre est a Dieu, donc elle est
à nous! Est-à-dire. Louis XiV aux petits pieds, qu'il
faille entendre : Dieu, c'est vous? Ou bien faut-il regar-
(1) Félicitons en passant le maréchal de Mac-Mahon d'avoir osé
affirmer les avantages de la grande propriété et de la propriété asso-
ciée. Certes on trouvera difficilement un gouverneur plus honnête
et plus intelligent et s'il n'a pas empêché la situation actuelle cela
démontre l'impuissance de la métropole.
— 32 —
der que Dieu n'étant qu'une hypothèse, vous dites com-
me Bilboquet : Cette terre n'est à personne, donc elle est
à nous. Non, Bilboquet lui-même est trop scrupuleux et
vous n'avez que faire de ses circonlocutions. On se sou-
viendra toujours de cette phrase typique de la Seybouse
alors qu'on discutait la nature de la propriété du sol :
Qu'importe si nous en avons besoin ?
Enfin, nous dira-t-on, ces prétentions ont été évincées.
Oui, mais les partisans de la liquidation indigène, qui
rêvaient d'édifier leur fortune sur la spoliation, ne se
tiennent pas pour battus, ils espèrent une revanche
et ils essayent à la faveur de l'épouvantable famine de
battre en brèche le Sénatus-Consulte de 1863, auquel
ils attribuent tout le mal. Nous aussi, nous croyons qu'il
n'a pas réalisé ce qu'en attendait la pensée généreuse qui
l'a dicté. A notre avis, il n'a pas peu contribué à la situa-
tion actuelle, mais pour des motifs que l'on n'a pas en-
core fait valoir jusqu'ici.
Ce qui, pour l'Arabe, constitue la richesse, c'est le
moyen de faire labourer. Or, chaque année, la réparti-
tion des terres se t'ait par les soins de la djemâa, sorte de
conseil municipal, et proportionnellement aux ressour-
ces de chacun. Ainsi le droit individuel est limité à
l'usage et ne comporte pas le mésusage, c'est-à-dire
que toute terre laissée inculte est attribuée à quelqu'un
d'autre qui soit capable de la faire valoir. Ceci nous pa-
raît d'une sage prévoyance, mais ce que nous admirons
surtout, c'est la faculté de rédemption par le travail, qui
n'est pas un leurre comme chez nous.
Le pauvre, dépourvu des ressources nécessaires pour
ensemencer, travaille au compte d'autrui, moyennant un
cinquième de la récolte (de là le nom de Khramès). Il est
donc associé et échappe au salariat, cette dernière form
— 33 —
du servage. Au bout d'un an ou deux, par son travail
et son économie, il achètera une paire de boeufs et une
charrue, puis il demandera sa part du fonds commun,
que personne n'a le droit de lui refuser.
Or, c'est ce droit éventuel du fellah que nous avons
sacrifié, en ne rendant la propriété accessible qu'à
ceux qui ont actuellement les ressources nécessaires
pour faire labourer. Du reste, notre politique con-
stante a été la désagrégation de la tribu. Nous avons
rompu le lien de solidarité qui unissait tous les membres
de l'areh, sans distinction de fortune. Le riche, instruis
par notre exemple, s'est persuadé qu'il ne devait rien
au pauvre. Nous avons introduit ce sentiment d'égoïsme
féroce que développe la propriété individuelle, et les ca-
davres des fellahs jonchent le sol ingrat qui repousse
leurs bras.
Autrefois, lorsqu'on pratiquait le cantonnement, les
indigènes retournaient à l'association en dépit du bor-
nage et de notre laborieux parcellaire, maintenant ils
voient que le sort en est jeté. Et, en présence de la di-
sette, se sentant peu assurés de leur propre lendemain,
les élus d'aujourd'hui, prévoyant qu'avant dix ans tous
leurs biens seront aux mains du fisc et de l'usure, repous-
sent leurs frères d'hier, de même que le bourgeois de 1789
a tiré l'échelle après lui pour empêcher l'avènement du
peuple.
Ce qui avait fait jusqu'à ce jour la prodigieuse vitalité
des indigènes algériens n'était autre que le principe
d'association fortement ancré dans la tribu. Nous avons
changé tout cela, et on voit affluer dans les villes des
hordes de meurt-de-faim. Réjouissez-vous, vous qui
vous plaigniez du manque de bras et qui étiez impatients
— 34 —
de constituer la sacro-sainte institution du prolétariat.
Mais, ô surprise, ces stupides musulmans ont des pré-
jugés socialistes tellement puissants, qu'au lieu d'aller
offrir leur labeur en dépréciant mutuellement leurs sa-
laires, par la concurrence anarchique, ils préfèrent dispa-
raître, avec leur résignation proverbiale, plutôt que d'en-
richir de leurs sueurs le parasite et l'ennemi, et ils orga-
nisent, en invoquant le Très-Haut, leur héroïque grève
de la mort...
Qu'on ne vienne pas dire que nous exagérons, nous
pourrions citer des exemples d'indigènes refusant du tra-
vail des mains de leurs vainqueurs et préférant le sui-
cide et l'agonie de la faim (1).
Nous devons ajouter aux causes de la famine actuelle
l'absence d'autonomie. Rivée à notre pied, comme un
boulet, l'Algérie n'a pas d'existence propre, et cependant
elle ne se trouve pas dans les mêmes conditions éco-
nomiques et politiques que la France ; les causes de
prospérité de l'une peuvent bien, produire les désastres
de l'autre. Ce qui a, en grande partie, amené la ruine
de l'Irlande, c'est que les Anglais allaient s'y enrichir
pour consommer ailleurs. Telle est aussi notre conduite
à l'égard de l'Algérie ; nous y faisons des fortunes scan-
daleuses et du zèle intempestif pour gagner des grades,
mais nous n'avons qu'un but : rentrer le plus vite possi-
ble dans la mère-patrie. A notre avis, si l'horizon des
(1) Proudhon a écrit qu'après les persécuteurs il ne savait rien de
plus haïssable que les martyrs. C'est notre avis à nous qui sommes
peu sympathiques à l'aristocratie polonaise, non plus qu'à ses insur-
rections à genoux ; il n'en est pas de méme de? Algériens et de leur
sublime résignation.
— 33 —
spéculateurs et des ambitieux se trouvait limité par
l'autre rive de la Méditerranée, leur dévouement à l'Al-
gérie serait de meilleur aloi.
Mais nous reprendrons cette question en indiquant
les remèdes que nous voudrions voir appliquer à la si-
tuation actuelle.
Pour résumer les causes générales qui, en trente-huit
ans, ont amené à l'antropophagie les tribus algériennes,
lesquelles, de mémoire de peuple, n'y furent jamais ré-
duites, nous mettrons en première ligne la conquête, car
elle est un anachronisme à notre époque, où nous n'avons
plus les moeurs assez implacables pour les mener à bien.
Puis nous citerons la spoliation à laquelle le sénatus-con-
sulte de 63 ne remédie que très imparfaitement, puis le
fisc et l'usure, l'agiotage et la spéculation parasite, les
tentatives de désagrégation des tribus, l'absence d'auto-
nomie et de contrôle effectif établi parles intéressés,
c'est-à-dire par les indigènes, et non pas seulement les
colons, qui sont juges et parties.
yuant aux causes immédiates et pour ainsi dire ac-
cidentelles, bien que résultant du système général suivi
depuis trente-huit ans, il faut citer : l'insurrection de 61,
les réquisitions qui l'ont suivie, les incendies, la séche-
resse, la disette, les sauterelles et le choléra. Nous
allons en dire quelques mots avant d'aborder la ligne de
conduite que nous croyons devoir conseiller.
L'insurrection de 64 se rattache au système de spo-
liation pratiqué pour enrichir le favoritisme. Les in-
sultes prodiguées aux chefs indigènes, les coups de
bâton appliqués au khrodja de Si-scman ne furent que
l'étincelle; niais il est notoire que le soulèvement
Tell de la province d'Orau fut une véritable Jacques.
— 36 —
contre les envahisseurs du sol. La haine contre le mi-
litaire, qui n'est que campé, est bien moins vivace que
celle portée au concessionnaire; que l'exemple de Reli-
zane et de Ben Youb soit l'objet de nos méditations !
Ce qu'il y a d'odieux en Algérie, ce sont les corvées
qu'en cas de guerre on impose aux tribus restées fidèles,
à l'exclusion des Européens et même des israélites indi-
gènes. Les malheureuses populations requises sont vite
épuisées et souffrent beaucoup plus que les révoltés, et
rien n'est plus étrange que de voir les parties du terri-
toire soi-disant civil dans l'impossibilité de s'y sous-
traire.
On a attribué la sécheresse aux incendies, nous ne
savons pourquoi, mais ceci nous donne occasion d'en
dire un mot. Il n'a jamais été prouvé que les incendies
soient le fait de la malveillance ; mais quand cela serait,
nous y verrions encore cette éternelle préoccupation de
l'indigène menacé de dépossession. Ah ! la colonisation
a eu des apôtres bien maladroits qui ont réussi à la ren-
dre odieuse en la faisant reposer sur la spoliation au lieu
des transactions libres. L'incendie est le seul moyen de
défrichement que connaisse l'indigène et il est possible
que ce dernier ait mis le feu aux forêts sans la moindre
pensée de haine, mais uniquement pour procurer au
domaine, toujours avide, de nouvelles terres labourables,
dans l'espoir d'être moins inquiété pendant quelque
temps.
La question des sauterelles mérite une étude appro-
fondie et nous paraît être du ressort de la physiologie. A
cet égard, la théorie des générations spontanées serait
d'un grand secours, en même temps qu'il serait utile de
fouiller la tradition sémitique et principalement hébraï-
— 37 —
que, comme le fait en ce moment le savant administra-
teur qui a su rester poète, M. Ausone de Chancel.
Quant au choléra, il n'est pas étranger à la science
sociologique: tous deux ont fait en même temps leur
apparition dans le monde et nous ne savons pas lequel
démontre le plus éloquemment la solidarité qui unit tous
les groupes, si étrangers en apparence, de la famille
humaine. Ce sujet demanderait à être traité d'une façon
spéciale, et sûrement on découvrirait la preuve, si cela
n'était pas surabondamment prouvé déjà, que nous avons
singulièrement méconnu les lois éternelles de l'huma-
nité.
Il nous reste à rechercher par quels moyens nous pour-
rions arriver promptement à ce que la statue de la justice
cessât d'être voilée en Algérie et quel rôle vis-à-vis de
la France et du monde ce pays serait appelé à jouer s'il
était administré d'une façon normale et livré lui-même.
SOLUTION
Ce n'est pas un préjugé de dire que le Français ne sait
pas coloniser, les colons algériens sont les premiers à
reconnaître que les Anglais auraient su tirer plus de
profit que nous de l'Algérie. Mais, dans notre pensée, ce
n'est pas un reproche à faire à nos compatriotes que de
leur contester la dose d'âpreté au gain et d'égoïsme impla-
cable nécessaires pour opérer le refoulement ou l'asser-
vissement d'un peuple.
En revanche, le Français est le plus sympathique des
conquérants, c'est le plus sociable des civilisateurs, il a
su se faire aimer aux Indes, en Egypte, en Amérique, et,
suivant Michelet, « il a laissé des enfants partout. » Et
en résumé, quand on regarde les difficultés inouïes qu'il
a fallu surmonter pour faire accepter notre domination
en Algérie, on peut affirmer hautement qu'aucun peuple
n'eût été capable d'une telle entreprise. Car on ne colo-
nise que les pays inhabités ou sauvages, mais en présence
d'une population nombreuse et d'une civilisation relative,
les Anglo-Saxons, avec leur sens pratique tout parti cu-