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Dame aux yeux verts

De
34 pages
impr. de Jouaust (Paris). 1869. In-12, 35 p..
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ALEXANDRE BOSQUILLON
LA DAME
AUX YEUX VERTS
PARIS
IMPRIMERIE JOUAUST
Rue Saint-Honoré, 338
LA
DAME AUX YEUX VERTS
ALEXANDRE BOSQUILLON
LA DAME
AUXrXEUX VERTS
PARIS
IMPRIMERIE JOUAUST
Rue Saint-Honoré, 33S
I
UNE VOIX.
Nous avons devant nous deux routes ici-bas,
Au gré de ses désirs chacun choisit la sienne
L'une large et fleurie, et l'autre à chaque pas
Demandant un effort, une nouvelle peine.
GEMMA.
Le jour naît et succède aux jours,
La nuit fuit d'une autre suivie,
La Dame aux yeux verts.
Et mon rouet tourne toujours...
Est-ce donc là toute la vie?
LA voix.
Ce miroir, qui reflète un rayon de soleil,
Ne serait-il donc pas un conseiller fidèle ?
Ne t'aurait-il encor rien dit à ton réveil ?
0 Gemma, penche-toi, dis si l'image est belle.
Le marbre serait-il plus pur que ce sein nu,
Où tes longs cheveux noirs s'écoulent comme une onde ?
Ton oeil vert n'est-il pas plein d'un charme inconnu,
Qui donne à ton visage une saveur profonde ?
Enfant, n'as-tu jamais senti comme un frisson
Parcourir ton beau corps étendu sur la couche,
Et n'as-tu pas encore entendu le doux son
Que fait en frappant l'air un baiser sur la bouche ?
T'es-tu pas endormie en rêvant quelquefois
Qu'une secrète voix parlait à ton oreille,
Et ne t'es-tu pas dit : ces-frissons, cette voix,
C'est la nature enfin qui parle et qui s'éveille?
La Dame aux yeux verts.
GEMMA.
O mon Dieu,*qui me parle ici?
Mon front se trouble et se colore.
Je rougis d'être nue ainsi,
Je ne m'étais pas vue encore.
LA voix.
Vois mon palais là-bas. Entends glisser Te bruit
Que font en tournoyant les valseuses légères.
Les fenêtres de loin, en découpant la nuit,
Comme autant de soleils ruissellent de lumières.
Contemple ces flots d'or que l'on voit au travers,
Et ces femmes de moire et de velours vêtues,
Qui passent en riant auprès des tapis verts,
Enivrant les joueurs de leurs épaules nues.
C'est le palais des chants, des plaisirs, des amours,
Et je viens te chercher. Debout, 6 jeune fille !
Tes quinze ans sont sonnés, rapides sont les jours,
Laisse là ton travail, et brise ton aiguille!
La Dame aux yeux verts.
GEMMA.
Je sens là comme un vague effroi.
Je rêve, et mon rêve m'accable.
Que se passe-t-il donc en moi?
Je tremble comme une coupable.
LA voix.
Nous avons devant nous deux routes ici-bas,
Au gré de ses désirs chacun choisit la sienne r
L'une large et fleurie, et l'autre à chaque pas
Demandant un effort, une nouvelle peine.
Ici, c'est le travail, c'est la lutte, la faim,
La vierge qui se fane, humble fleur ignorée ;
Et là-bas, c'est le luxe et les plaisirs sans fin,
La beauté qui séduit et la femme admirée. •
0 Méphistophélès, insiste, insiste encor !
Le poison lentement s'infiltre dans son âme,
La Dame aux yeux verts.
Et l'imprudente boit à ta parole d'or:
Elle savait à peine hier qu'elle était femme,
C'est une occasion que tu ne manques pas.
Regarde : pauvre enfant sur son rouet baissée,
Elle écoute en pleurant parler ta voix tout bas,
Et par moments rougit même de sa pensée.
Était-elle, dis-moi, trop belle pour nos yeux,
Que tu viens la souiller de tes baisers funèbres ?
Et seras-tu toujours l'ange chassé des cieux
Que le bien éblouit, sombre roi des ténèbres?
Tu n'as pas oublié ton rôle de serpent,
Et c'est bien toi que vit notre première mère
Se glisser dans l'Éden auprès d'elle en rampant :
« Prends, Eve, et tu seras semblable à Dieu le père. »
Ce sont encor, Démon, ces mêmes mots d'enfer
Qui donnent le vertige à tes pâles victimes ;
Que l'on entend passer avec un rire amer,
Quand tu veux nous jeter au fond de tes abîmes.
Désirs, envie, orgueil, folles ambitions,
Vide de l'âme, ennui, curiosité vaine.
io La Dame aux yeux verts.
Oh ! tu les connais bien ces éternels poisons,
Que tu caches au fond de la coupe malsaine !
Le mensonge est ton arme et tu frappes au coeur.
Ta lèvre est toujours prête aux,promesses lascives,
Et lorsqu'est terminé ton oeuvre de malheur,
Dans un coin tu jouis de nos larmes tardives.
II
Omon père, ô mon temps, je ne suis point bâtard,
Et cette chair, ce sang qui coule dans mes veines,
C'est ta chair, ton sang. J'ai grandi sous ton regard,
Et mes lèvres ont bu tes amours et tes haines.
Je suis donc fier d'avoir ma place à ton foyer.
Mais abaisse les yeux sur ces splendides villes,
Où l'or avec le marbre accourt se marier,
Où les doigts enchantés des modernes édiles
Construisent des palais, percent des boulevards
Qui ne se courbent pas plus qu'un boulet qui passe :
Regarde ce jeune homme aux yeux morts et blafards,
Ayant dès ses vingt ans des rides sur la face.
Il veut, il veut jouir. Le plaisir est son Dieu,
Et la seule grandeur qu'il reconnaisse encore,
I 2 La Dame aux yeux verts.
C'est de perdre en riant son patrimoine au jeu.
Eh ! que lui parlez-vous, fous à langue sonore,
D'amour, de liberté, d'art, de religion,
De patrie et d'honneur! De tout cela, litière!
II croit à la richesse, à la corruption,
Aux plaisirs effrénés des sens, à la matière,
Au luxe qui s'étale, au baiser acheté
Chez la fille à la mode, aux cotes de la Bourse,
Au fumet d'un vin vieux, à la rapidité
De tel ou tel coursier célèbre au champ de course.
Ah! du moins, jeunes fous, vous est-il arrivé,
Vous souvient-il parfois, auprès de vos maîtresses,
Quand la lampe tremblait le soir, d'avoir rêvé,
Et d'avoir soupçonné qu'il est d'autres caresses,
D'autres baisers que ceux des filles d'Opéra,?
Vous est-il arrivé de rentrer en vous-mêmes,
D'entendre votre coeur pleurer, de sentir là
Comme une lassitude et des dégoûts extrêmes ?
Lorsque assise à vos pieds votre femme attendait,
La Dame aux yeux verts.
Et que, sans rien comprendre à votre rêverie,
Avec des yeux éteints elle vous regardait,
Vous êtes-vous pas dit : « Non, ce n'est pas la vie,
Non, ce n'est pas l'amour! Et la coupe où je bois
Est pleine d'un poison plus puissant que l'absinthe,
Plus amer que le fiel de Jésus sur la croix.
Allons, relève-toi, fille à la lèvre peinte,
Je suis à jeun ce soir, et ta place est ailleurs!
Baisse cet oeil d'acier : il fait froid et me glace.
Je ne suis pas de ceux qui croient à tes ardeurs.
Sous la poudre et le fard, qui te couvrent la face
Comme un linceul un mort, tu n'as rien de vivant
Rien ne peut réchauffer, fille de Galatée,
Le marbre de ton coeur, ni le souffle brûlant
De Pygmalion, ni le feu de Prométhée.
Je suis las de payer tes baisers toujours froids,
Pars, laisse-moi pleurer... Oh! je voudrais des ailes,
Je voudrais aller loin, au milieu des grands bois,
Dans un pays désert, où vont les hirondelles,
Quelque part d'où le soir on entendrait la mer,
14 La Dame aux yeux verts.
Ou bien encore sur une haute montagne.
Je voudrais vivre enfin, respirer un autre air,
Quitter cette ville où la gangrène se gagne,
Où tout se vend, où tout est faux et convenu,
Où le fard règne au coeur comme au front de la femme.
Oh! je voudrais aimer! Oh! j'ai soif d'inconnu,
D'infini, je voudrais me fondre dans une âme ! »
GEMMA.
Oh ! reste, reste encor, Mario, mon bien aimé!
Plus suave est ta voix que toute voix humaine.
Il semble auprès de toi que l'air soit embaumé,
Et d'un trouble nouveau tout mon être charmé
S'enivre, en t'écoutant, d'une ivresse sereine.
Je m'abandonne toute, ô mon amant, mon roi.
Tu m'as appris la vie, et tes amours sont belles.