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De chute en chute : lettres d'un passant / par Arthur de Boissieu

De
303 pages
Dentu (Paris). 1872. France -- 1870-1940 (3e République). 1 vol. (316 p.) ; in-18.
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d'un guerrier. Je n'ai pas essayé de me défendre
des passions dont est pétri tout homme qui vit et
qui croit : vivre, c'est agir ; croire, c'est com-
battre.
Ceux qui liront ce volume sauront ce que je
pense du temps et des hommes! Tous deux sont
tristes! Si nous regardons autour de nous, nous
entendons la tempête des haines qui grandissent
et le hurlement des bêtes humaines démuselées. Si
nous regardons au loin, du côté des provinces per-
dues ou des provinces envahies, nous avons le
spectacle de l'Allemand qui passe, conquérant ou
créancier.
Je n'ajouterai rien de plus. J'adresse ce livre
aux gens de bien. Je souhaite que quelques-uns le
reçoivent.
ARTHUR DE BOISSIEU.
Paris, 20 juin 1872.
DE CHUTE
EN CHUTE
I
En Auvergne. — Le commencement de la guerre.
La fin de Prévost-Paradol.
Mont-Dore, 25 juillet 1870.
C'est du fond de l'Auvergne que je vous envoie au-
jourd'hui mon souvenir accoutumé. J'ai traversé d'un
trait la vaste plaine dans laquelle Riom et Clermont
élèvent à quelques lieues de distance leurs palais qui
se jalousent et leurs clochers qui se répondent. La ri-
valité de ces deux villes date du jour où, selon une lé-
1
2 DE CHUTE EN CHUTE.
gende antique, les Grecs ont fondé l'une et les Troyens
ont bâti l'autre. Au temps passé, à ce qu'il paraît,
Riom fut plus libre et Clermont mieux dotée. Aujour-
d'hui, en fait de liberté, les deux cités sont vraiment
soeurs. On contemple à Clermont un préfet qui gou-
verne; le préfet actuel est, je crois, même un peu ba-
ron. A Riom, hélas ! on ne peut loger qu'un sous-pré-
fet qui espère.
Clermont est une ville épiscopale qui eut des Papes
pour visiteurs et pour évêque Massillon. Urbain II y
prêcha la première croisade. Ce sont là de grands sou-
venirs que chaque siècle a rajeunis. A l'heure qu'il est,
Clermont possède encore un évêque et un général ; seu-
lement tous deux sont partis, l'un au concile, l'autre à
la guerre. Tout au contraire de sa voisine, Riom est
une ville de magistrature. Elle possède une nichée d'a-
vocats, une tribu d'avoués, des présidents, des juges et
une cour impériale qui travaille aux grands jours
d'Auvergne. Aussi sage, que prudente, Riom croit à la
justice et se méfie desjuges. Enfin, et pour tout dire,
les deux villes ont eu chacune des enfantements cé-
lèbres. Riom a vu naître Rouher et Clermont pro-
duisit Pascal. Je préfère Pascal, et je donnerais volon-
tiers le Sénat pour les Provinciales et M. Rouher poul-
ies Pensées. La France n'y perdrait rien ! Elle ne
perdrait que le Sénat.
Je plaisante et je m'en veux en ces moments chargés
de deuils. Qui de nous ne tremble aujourd'hui pour des
DE CHUTE EN CHUTE. 3
têtes chères et menacées ? Ah ! si la guerre se restrei-
gnait au combat singulier des princes qui se la décla-
rent , les rois n'emploieraient jamais ce dernier de leurs
raisonnements qui s'appelle l'artillerie. Mais à quoi bon
ces chimères ? Le sort est jeté , et nous n'avons plus à
implorer du Dieu puissant que la grande paix née des
victoires. Voici, dans la fumée des batailles, la gloire,
fantôme aux mains vides ! Villes prises , drapeaux con-
quis, et quelques noms jetés dans l'air par le clairon
des renommées ! Après, les enivrements du retour, les
applaudissements de la foule et la pompe des Te Deum.
Et puis,- dans un coin du tableau, quelque pauvre
femme en pleurs dont le fils n'est pas revenu !
L'autre jour, à Dijon, je voyais aux abords de la
gare et dans les rues de la ville passer des flots de sol-
dats tour à tour apportés et repris par les trains. C'é-
taient les hommes de la réserve rejoignant leurs régi-
ments. Ils étaient de toutes armes et de tous grades,
peuplant les cabarets et les places, las du soleil et légers
d'allures, les yeux tristes et chantant pourtant ! En les
voyant aller, les uns pleuraient sans rien dire, et les
autres chantaient comme eux. On s'embrassait à pleines
joues : « Tu nous écriras, » disait la mère. Et c'étaient
des adieux et des baisers sans fin. Les jeunes mariées
fondaient en larmes. Elles avaient compté sans la guerre
et sans le plébiscite. Je me souviens d'une jeune femme,
élevant jusqu'aux lèvres d'un soldat un marmot âgé de
six mois. Il y avait tout un poème dans le regard de la
4 DE CHUTE EN CHUTE.
mère et dans le silence de l'homme. Je songeais, malgré
moi, aux adieux d'Andromaque et d'Hector sur les
remparts de Troie. Et pourquoi non? Les femmes qui
souffrent ont des douleurs pareilles, et tout soldat qui
va combattre égale Hector semblable aux dieux ! Les
grands poètes ont seuls disparu, mais l'Iliade est tou-
jours là, c'est-à-dire la guerre immortelle et stérile,
plus vieille qu'Homère et toujours jeune !
Une heure après j'étais en route. Le train qui m'em-
portait était chargé de soldats. Durant le trajet, le vent
m'envoyait le refrain de leurs chansons ou les éclats de
leurs rires. C'est à longs traits qu'au buffet dernier ils
avaient bu l'ivresse guerrière. Les bras nus, la chemise
ouverte, la tête passée aux portières, ils agitaient de
tous côtés le long cou des bouteilles vides. A chaque sta-
tion : « De l'eau ! » demandaient-ils, et les plus pressés
couraient remplir leur gourde aux fontaines. Où som-
mes-nous ? interrogeaient les autres : quel village ? quel
département?— Saône-et-Loire, répondait l'employé.
Derrière les barrières se pressaient les habitants des
villages voisins, accourus pour voir passer les troupes.
Et la conversation s'engageait entre la foule et les sol-
dats.
Plus d'une jeune fille rougissait parfois d'un propos
trop militaire; mais la mère restait sans rougeurs. De
temps en temps les pains et les bouteilles s'en allaient
de la chaussée dans les wagons. Le signal une fois donné
et sitôt la machine en mouvement pour repartir,
DE CHUTE EN CHUTE. 5
le choeur des militaires entonnait d'une voix puissante :
Marchons! qu'un sang impur abreuve nos sillons !
Il n'y a pas à se le dissimuler : musique à part, la
Marseillaise laisse parfois à désirer pour la richesse de
la poésie et pour la grâce de l'idée.
Mais je reprends. Entre Montchanin et Moulins, à
la petite ville de Paray-le-Monial, un train descendant
vint s'arrêter en face du nôtre. Deux locomotives atte-
lées à soixante voitures emportaient vers Lyon un
plein chargement de militaires. En un clin d'oeil, d'un
train à l'autre, les mains se joignirent et les causeries
commencèrent.
— Qu'en penses-tu ? demandait un artilleur à un
fantassin.
Et le fantassin, joli garçon, à la barbe naissante, ré-
pondait en hochant la tête :
— C'est la boucherie.
— Je le crois, reprenait l'artilleur.
Ils avaient raison tous deux, et l'instant d'après ils
criaient plus fort que les autres : A bas les Prussiens !
A Berlin ! Et je pensais à part moi : à Berlin ! à Berlin !
et si nous pouvions en rapporter les juges, ce serait un
joli prix de la victoire. Soudain les trains repartirent,
et le chant de la Marseillaise se mêla de nouveau au
cri strident des machines.
Mais les complices de Bouillé,
Mais ces tigres qui sans pitié
Déchirent le sein de leur mère.
I
6 DE CHUTE EN CHUTE.
Hélas! quelle pauvre littérature, empreinte des
haines et des niaiseries passées ! J'aime Bouillé, je ne
hais pas ses complices ; mais jamais, au grand jamais,
je n'ai déchiré le sein de ma mère : c'est uniquement
le Bengale qui nous fournit pour nos plaisirs les tigres
sans pitié, comme les roses sans épines.
Et cependant je sentais vibrer en moi quelque chose
de sympathique et d'ému. Cette gaîté, cette bravoure,
cette insouciance se communiquaient, quoi qu'on en
eût, et je comprenais ces sentiments d'enivrement et
d'oubli qui, à de certains moments, font de l'armée la
patrie et du soldat un frère. J'ai dit le soldat, et j'ai
bien dit ; c'est à lui et à lui seul qu'allaient ma ten-
dresse et mon respect profond. Les officiers, sans excep-
tion, suivent une longue carrière, qui commence à l'é-
paulette et qui finit au bâton. Ils donnent, je le sais,
l'ordre et l'exemple, et pratiquent les hautes vertus de
courage et de sacrifice ; mais ils visent un but et cou-
rent une espérance : ils ont la noble ambition de cueillir
du bout de l'épée, soit un titre, soit un grade, soit le
ruban de la Légion, cette fleur rouge des batailles.
Telle qu'elle est, et malgré les vices de son organisa-
tion : — le tirage au sort et le rachat par l'argent, —
l'armée est l'image de la France, dont elle réunit toutes
les classes et rassemble toutes les forces. Mais si une
figure unique pouvait la personnifier, ce serait à coup sûr
celle d'un soldat tenant un drapeau. Brave et bon sol-
dat de France, type achevé et riant de la gaîté sans con-
DE CHUTE EN CHUTE. 7
trainte et du courage sans ambition ! Rien ne te lasse et
ne te déconcerte, ni les veilles, ni le jeûne, ni les mar-
ches ; rien, ni le chaud, ni le froid, ni la retraite, ni
l'attaque, ni l'escalade des forteresses, ni la bataille un
contre dix. Tu n'as ni intérêt ni passion dans les que-
relles des princes et les conflits des peuples. Tu ne sais
rien de la politique et presque rien de la grammaire.
L'État t'arrache pendant neuf années à la famille, au
pays, à la charrue. Tu cours la France de ville en ville,
de garnison en garnison, sans autre rêve que de revoir,
pour ne plus les quitter, le hameau natal et le foyer dé-
laissé. Tu n'as rien à attendre, ni récompense, ni grade;
rien, si ce n'est un galon de caporal, sur lequel, aux
jours de sortie, viendra se poser avec orgueil la main
rude de ton amie.
Brave et bon soldat de France ! la guerre éclate : te
voilà héros ! Vite aux frontières, les tambours battent
la charge, les clairons chantent dans la mêlée : le succès
de la journée dépend de ta vaillante et forte main. Cours,
résiste, attaque, renverse ! vise juste et frappe rude-
ment ! Honneur à toi, obscur artisan des victoires
françaises ! Jamais la renommée n'illustrera ta tombe
ou ton nom. Tu t'appelles légion, et dans ces terribles
luttes où tu n'emportes que le sentiment du devoir et
le souvenir de la patrie, tu marches sans rien com-
prendre et sans rien espérer.
Ces idées m'ont accompagné jusqu'au Mont-Dore ,
où je les rédige. Connaissez-vous le Mont-Dore? C'est
8 DE CHUTE EN CHUTE.
un joli village dans un cirque de montagnes. Une source
y passe qui guérit de plus de maux qu'un homme seul
n'en peut subir. Ici, l'eau se prête à tout. On s'en dou-
che, on la boit, on s'y baigne et on l'aspire : de toutes
les eaux que j'ai goûtées, c'est incontestablement la plus
chère. On s'y rend en chaise à porteurs et on s'habille
pour la recevoir. Les diverses communications qu'on
lui fait et qu'on en reçoit, emploient une partie du jour.
On dépense à ravir le reste de son temps, c'est-à-dire
son argent, à table, à pied, à cheval ou en voiture. Au
demeurant, on ne s'ennuie pas. Le pays a des surprises
à qui le visite. Il y a ici des lacs en miniature et des
volcans en réduction. Néanmoins, à mon humble avis,
les montagnes du Puy-de-Dôme ressemblent à ses dé-
putés. Elles n'ont pas d'élévation et elles manquent de
caractère.
Je cueille de temps en temps des plaisirs intellectuels.
Hier matin, j'ai lu sur les murs la proclamation de
l'empereur à son peuple. Il est visible que le souverain,
pressé de partir, a écrit avec son épée et négligé sa
plume. Ce matin, j'ai lié conversation avec une dame
revenant d'Ems. Elle a vu le roi de Prusse; il paraît
même qu'elle l'a entendu parler. Le roi Guillaume sem-
blait ne rien comprendre à nos façons d'agir. Il allait
et venait, en répétant à chaque instant : « Mais les
Français veulent donc la guerre ! mais c'est la guerre
qu'ils veulent ! » Notre ambassadeur Benedetti était
presque aussi étonné que le roi Guillaume. Ce diplo-
DE CHUTE EN CHUTE. 9
mate n'a pas l'ombre de rancune ou de susceptibilité.
Comme il avait la conscience d'être ennuyeux, il trou-
vait simple d'être éconduit. Quant aux gens d'Ems, ils.
sont consternés. Plus de bains, partant plus de joie.
Mon interlocutrice, en parlant d'eux, m'a lancé un
mot qui fait froid : « La guerre, m'a-t-elle dit, leur fait
craindre une morte-saison. »
J'achète les journaux de Paris où je rencontre de
pauvres choses. A lire, puis à m'indigner, j'emploie tou-
jours une heure ou deux. Guerre à part, que d'étonne-
ments et de tristesses ! On écrit de Washington que Pré-
vost-Paradol n'est plus. Hélas! quand? comment?
pourquoi? Il fut des nôtres quand il n'était rien. C'est
aux lettres qu'il avait dû sa fortune et sa renommée.
Echappé de l'Université dans le journalisme , il poussa
droit au pouvoir sa pointe vive et folâtre. Les ironies
naissaient de sa plume, et les fleurs de sa rhétorique
montraient gaîment leurs épines. Avec quelle grâce il
feignait de se taire, et comme il connaissait le pouvoir
d'un mot omis de sa place. Dans un temps de silence et
de despotisme, il eut le courage d'écrire et la gloire de
déplaire. Aussi eut-il double récompense. Il n'avait pas
trente-sept ans quand il fut distingué deux fois par la
Justice et par l'Académie. Il passa sans coup férir des
cachots français au temple grec. Le Tribunal en fit un
prisonnier et l'Institut un immortel.
Le jour vint où le journaliste lissa ses plumes.
M. Paradol fut séduit par le ministère du 2 janvier : il
10 DE CHUTE EN CHUTE.
croyait voir la Liberté sous les traits du sieur Ollivier,
et lui, si clairvoyant d'habitude, ne songeait point à
s étonner du déguisement de la déesse. Il changea de
camp, fit amende honorable et demanda une place
commode. Pendant cinq mois, nouveau Tantale, il
étendit les mains vers une ambassade convoitée.
Toujours il la croyait saisir, toujours aussi elle s'envo-
lait. L'ambassade lui vint enfin comme il en désespé-
rait. Nommé ministre à "Washington, il partit pour
donner aux Américains une idée juste de ce que nous
sommes. Et franchement il eût réalisé un joli type de
diplomate, ayant, avec le goût, la science et le talent,
de la légèreté à éblouir et de l'esprit à en revendre.
Hélas! il en avait vendu.
A peine arrivé, voilà qu'il meurt! Comment a fini
cet écrivain de tant de passé ? On raconte que, dès
qu'il eut mis l'Océan entre la France et lui, il fut pris
d'un grand désespoir, fruit de sa solitude et de son re-
pentir. Au souvenir des vérités que jadis il avait ser-
vies, instrument d'une politique qu'il n'avait plus le
droit de juger et l'honneur de critiquer, s'étant donné
et ne pouvant se reprendre, il ressentit les vertiges des
hauts lieux et l'attrait sombre des abîmes. Tout dis-
parut en lui : courage, espoir, raison; et c'est alors,
dit-on, qu'il disposa d'une vie à laquelle l'avenir réser-
vait tant de couronnes et tant de pardons. Ces expia-
tions tragiques ont leur grandeur et leurs leçons. Ma-
ladie, crime ou folie, comment ne pas pleurer sur cette
DE CHUTE EN CHUTE. 1 1
jeunesse éteinte et ce talent disparu ? C'était un des
meilleurs de nous, un de ceux dont le ferme et fin
langage allait le mieux à la raison par tous les détours
de l'esprit. Et le voilà qui s'est enfui, pareil à ces
apparitions que chantait le poète latin. Formes impal-
pables et légères, elles se décolorent dans leur vol et,
loin des yeux comme des souvenirs, elles se perdent au
plus haut du ciel, dans les nuages ou dans l'azur.
II
A propos du 4 septembre.
11 septembre 1870.
Le hasard ou Dieu le veulent : nous ne sortirons pas
en France des violences et des usurpations. L'empire a
cessé de vivre ! Quelle vie et quelle mort, grand Dieu !
Napoléon III à Sedan fait songer à François Ier à Pa-
vie; seulement le premier a perdu tout ce que l'autre
avait sauvé.
Qui de nous n'a pas pleuré aux récits de ces derniers
jours ! Que d'héroïsme sans récompense et que de
gloire dans l'infortune ! Et maintenant rien ne reste de
cette armée vaillante sur laquelle reposaient tant d'es-
pérances et tant d'amitiés. Ceux qui ne sont pas captifs
ne sont plus. Vaincu, Mac-Mahon qu'on avait cru in-
vincible, et autour de ce chef illustre combien reposent
à jamais dans les cimetières des batailles!
2
14 DE CHUTE EN CHUTE.
Nous avons vite ressenti le contre-coup des combats
perdus et du souverain prisonnier. La république fut
proclamée à Paris par le jury de la rue. « Impie, s'é-
criait naguère M. Jules Favre, qui songerait à faire
sortir le gouvernement de son choix des malheurs de la
patrie! » Verba volant : les mots s'envolent.
Comment n'ont-ils pas compris que, presque autant
que l'empire, la république est en ce moment un obs-
tacle. Tous les gouvernements nous divisent, la patrie
seule nous rapproche. Une seule chose était à faire vis-
à-vis du pays : le sauver d'abord; le consulter après.
Les hésitations de la Chambre ont, je le sais, rendu
difficile cette installation d'un provisoire où tous les
hommes de bonne volonté eussent apporté leur obole
de courage et de dévouement. Vous pensez que la répu-
blique de 70 vous rendra les grands élans de 92. Ce ne
sont pas les phrases qui font les hommes; ce sont les
moeurs et c'est le temps.
Quoi qu'on fasse, la transition est brusque. Qui l'eût
cru? M. Rochefort jouit d'un douzième de puissance.
Aux incapacités bonapartistes succèdent les nullités
démocratiques : Crémieux, Glais-Bizoin.
Le reste ne vaut pas la peine d'être nommé.
La curée des places a commencé sans retard. Sous
l'impulsion de quelques gouvernants nouveaux, le clan
des purs démagogues s'élance sans coup férir des bras-
series au pouvoir. Les nourrissons de la basoche et les
fruits secs du barreau, tous ceux qui ont fredonné jadis
DE CHUTE EN CHUTE. 15
des billevesées républicaines et sociales, postulent
éperdûment un rogaton de la puissance. Quiconque a
eu l'honneur de tutoyer Gambetta sur une banquette
d'estaminet, veut être maire à Paris ou préfet quelque
part. Ferry, Simon, Magnin, dit le Superbe, et Dorian,
dit le Sage, tous aux affaires ! Et il me semble que,
passant dans ce groupe mélangé, l'aimable Picard,
fidèle à ses habitudes, doit rire souvent des autres et
même un peu de lui.
Tous les familiers de l'empire renient déjà le maître
tombé. La dynastie déchue a reçu le coup de pied de
ses courtisans et entendu le sifflement de la cou-
leuvre Veuillot. Et cependant, heureux encore dans sa
disgrâce, l'empereur, dont on a fait justice, voit venir
à lui un Blondel : — Persigny.
Je viens de lire la circulaire que M. Jules Favre a
rédigée pour l'Europe. Depuis longtemps on n'avait
parlé au nom de la France un plus ferme et plus fier
langage. L'académicien inspiré se transforme en
homme d'Etat. Il a compris que le temps n'est pas de
fléchir ou de menacer. Il offre la paix telle que la France
peut l'accepter, ou la guerre telle que la France doit
l'entreprendre. En somme, nos ressources sont grandes
et telles qu'il nous en reste plus après la défaite qu'à l'en-
nemi après la victoire. La défense de la patrie est con-
fiée sans réserve à de fortes et vaillantes mains. Voici
Trochu, dont le nom est un symbole d'honneur et de
talent militaire. A côté de lui, je salue le général Le
16 DE CHUTE EN CHUTE.
Flô, jadis une des jeunes gloires de l'armée et questeur
avant 52 de l'Assemblée législative. Son jour est venu,
et c'est justice : du fond de sa retraite respectée, il a vu
grandir des chefs qui ne le valaient pas et s'écrouler
l'empire dont il n'a rien voulu.
Si nous devons subir encore l'horrible fléau de la
guerre, c'est à Paris qu'interviendra le dénoûment.
C'est à la grande ville de justifier, par la victoire, sa
prépondérance sur les cités et son titre de capitale. En
1814, une poignée de soldats ramenés à grand'peine par
des maréchaux vaincus, a lutté pendant trois jours
' dans son enceinte ouverte. L'ennemi était plus nom-
breux alors qu'il ne le sera demain. Que ne ferons-nous
pas, à présent que nous avons des remparts fortifiés et
des citadelles vivantes, trois mille canons et trois cent
mille hommes ?
Qu'il me soit permis, en terminant, de rappeler
l'exemple qu'a donné le plus libéral et le plus décrié des
gouvernements de ce siècle : la Restauration. Elle n'a
rien cédé du territoire et de l'honneur français. Elle a
signé la paix, payé nos dettes, assuré l'ordre, donné la
liberté. Tout gouvernement, même issu d'une origine
moins pure, aura bien mérité de nous, qui saura faire
autant qu'elle.
III
Histoire d'une invasion, scènes de la vie de campagne.
Beire, 6 décembre 1870.
Quoeque ipse miserrima vidi.
Je commence ce long récit sans passion, sans colère
et sans haine : puissé-je le finir de même. La patience
a ses limites, et il ne déplaît pas de sentir dans un his-
torien les rancunes patriotiques et les partialités vigou-
reuses. Nous sommes depuis deux mois sous la main
rude de l'étranger, victimes des déprédations qu'il
exerce et des incendies qu'il allume. Heureux ceux qui
n'ont jamais vu la fumée des camps ennemis. Dieu
nous préserve et nous délivre!
Au temps lointain que je veux dire, — c'était en
octobre dernier, — le département de la Côte-d'Or s'é-
tait accordé le luxe d'un comité de défense. Le comité
2.
18 DE CHUTE EN CHUTE.
siégeait à Dijon et rayonnait autour. Sa mission était
complexe, son activité médiocre et sa caisse redondante.
A sa tête figurait un certain docteur rompu à tous les
métiers et mauvais à tout faire : hâbleur et brouillon,
plein de projets et vide d'idées, industriel, politique et
médecin, il avait trouvé moyen de mettre de l'éther
en pilules et le socialisme en plein vent. Tel était
l'homme; au poste qu'il occupait, il eût fallu un géné-
ral, on y mit un apothicaire.
Le département jouissait encore d'un administrateur
provisoire visant au définitif. Dazincourt était le
malheureux nom du citoyen qui nous administrait.
C'était, ce doit être encore un bon avocat de province,
pensant faux et parlant fort. Jeune et partant crédule,
honnête, mais sans fermeté, et républicain de la vieille
roche, — celle qui se casse le mieux. Comme tant
d'autres, il eut d'heureux débuts démentis par une
triste fin : nous sommes vaincus, il est prisonnier. Je
me méfiais, quant à moi, de ce nom de sinistre au-
gure : quand on s'appelle Dazincourt, on ne doit pas
s'attendre à vaincre.
Ainsi s'en allaient les choses, quand le bruit vint à se
répandre qu'une armée allemande n'était séparée de
nous que par le mince intervalle de la Saône presque
tarie. Aussitôt on requit des ouvriers à l'effet de coupel-
les arbres et de barrer les routes. On convoqua de tous
côtés les gardes nationales dans la plaine et les francs-
tireurs dans les bois. On chargea d'un vieux fusil le
DE CHUTE EN CHUTE. 19
dos de tout homme valide qui avait fui jusqu'à trente-
cinq ans la tentation de se marier et la joie de se repro-
duire. Les journalistes de la province tournèrent contre
les Prussiens le bec affilé de leurs plumes ; le peuple
altéré des patriotes fit irruption dans les cafés, et les
stratégistes d'estaminet, escomptant les victoires fu-
tures, immolaient sans pitié autant d'Allemands qu'ils
vidaient de verres : ce fut vraiment un grand carnage.
Un jour — depuis ce jour-là six semaines se sont
écoulées,—un bataillon de mobiles fut signalé dans mon
village. Il allait à Fontaine-Française voir l'ennemi, le
battre et rajeunir les victoires d'antan. Sur le passage
des troupes accouraient les enfants, les hommes et les
jeunes filles du hameau. C'était un touchant échange
de rires et de causeries, de poignées de mains, chemin
faisant, et de baisers au coin des rues. Les moblots s'a-
vançaient sans ordre, mal armés pour la guerre et trop
chargés pour la marche. S échelonnant par groupes,
courant les cabarets et les maisons, demandant à toutes
les portes un paquet de tabac ou un verre de vin, ils se
répandaient sur la route comme les grains d'un cha-
pelet rompu. Ils défilèrent du soir au matin, et entre le
premier et le dernier d'entre eux on comptait un inter-
valle de dix heures et une distance de dix lieues. Je les
ai vus au lendemain, l'un cherchant sa couverture et
l'autre son fusil perdus dans les fossés de la route et
dans l'ivresse guerrière.
Chaque jour amenait ses mobiles : nous fêtions de
20 DE CHUTE EN CHUTE.
notre mieux ces défenseurs de la patrie en danger; les
uns, chaudement vêtus, brandissaient fièrement le
chassepot rouillé de pluie; les autres, couverts d'une
blouse usée, pliaient l'épaule sous des fusils d'un autre
âge. Les: chefs qu'ils avaient nommés leur obéissaient
sans réplique. Marchant au hasard, sans discipline,
sans commandement et sans vivres, ils allaient à la
guerre sans moyens de combattre.et à l'ennemi sans
chance de vaincre. Ceux-ci, remplis d'ardeur, rêvaient
de nobles triomphes; ceux-là, pleins de bonne volonté,
souhaitaient la paix sur la terre. Ils étaient venus de
loin et partis pour longtemps; aussi, tous, à de certains
moments, ressentaient le souvenir amer de la famille
abandonnée et des sommets disparus.
Pour eux, du reste, ni repos ni trêve : à peine arri-
vés, ils recevaient l'ordre du départ. Ils allaient, ils
allaient toujours, emportant à leurs semelles la fange
de tous nos chemins. Un certain nombre d'entre eux
finit pourtant par se concentrer dans la petite ville de
Pontailler-sur-Saône. Là, sont des forêts, des collines
et des prairies que traverse à perte de vue le ruban
d'argent de la Saône.
Notre comité de défense s'était rendu à Pontailler;
le général Lavalle avait promené sur les hommes et les
choses son regard clair de médecin sans malades ; il
dicta même à ses aides de camp une consultation mi-
litaire. « C'est ici, leur dit-il, que nous gagnerons une
grande bataille. Je placerai mes canons sur la hauteur,
DE CHUTE EN CHUTE. 21
mes francs-tireurs dans les bois, ma cavalerie dans la
plaine et mes ambulances dans la ville. Je remplirai,
envers l'ennemi, le double rôle de la lance d'Achille :
comme général, je l'extermine; comme médecin, je le
guéris. »
Ni la cavalerie, ni le canon ne paraissaient. En les
attendant, nos mobiles industrieux se procuraient de
doux loisirs : ils buvaient de façon martiale et chapar-
daient selon le mode des zouaves. Un soir, on entendit
des lamentations sans nombre, et le lendemain les ha-
bitants de Pontailler purent contempler sur la route les
hures de leurs porcs et les têtes de leurs poulets. Dans
leurs appétits désordonnés, nos soldats ne respectaient
ni la jeunesse des agneaux, ni le sexe des génisses. Au
surplus, les intendances ne leur donnant rien, ils
avaient pour loi la nécessité et pour excuse le besoin. Le
jour, ils erraient dans la campagne, arrachant les pais-
seaux des vignes et les gerbes des meules ; les uns pil-
laient les champs, les autres la forêt ; les lièvres s'en-
fuyaient devant eux, et sur tous les points de l'horizon
les chansons et les cris, les marches et les feux mar-
quaient l'agitation stérile de dix mille hommes désoeu-
vrés.
Sur ces entrefaites, l'ennemi passant la Saône au
pont de Gray et s'avançant sur deux colonnes, rencon-
trait nos mobiles à Fontaine-Française et nos mobilisés
à Talmay. Il avait pour lui le triple avantage du nom-
bre, de la discipline et des canons. Il triompha , mais
22 DE CHUTE EN CHUTE.
non sans peine ; de notre côté, on se battait bien, mais
chacun pour soi, comme si Dieu eût été pour tous. A
Talmay, grâce à l'abri du bois, les francs-tireurs purent
s'esquiver ; les gardes nationaux, non pas : on leur fit
trois cents prisonniers, parmi lesquels deux notaires.
Pendant ce temps, le général Lavalle, armé d'une lu-
nette d'approche, interrogeait l'horizon. Il ne vit rien
venir à lui, à l'exception de trois charrues. A l'exemple
de Don Quichotte qui prenait les moulins pour des
géants, il prit les trois charrues pour trois uhlans.
Ayant acquis cette conviction, il réunit ses dix mille
hommes et, nouveau Xénophon, il commanda d'a-
bord la retraite , se réservant de l'écrire plus tard.
Avant de partir, il fit sauter le pont de pierre de Pon-
tailler : les trois cent mille francs qu'il avait coûté
tombèrent dans la rivière avec un bruit épouvantable,
et depuis lors, les pauvres gens de Pontailler ne voient
plus d'eau passer sous le pont.
Le lendemain, — c'était, je crois, le 27 octobre, —
le chef-lieu de mon canton, Mirebeau-sur-Bèze, fut
occupé par soixante-dix Allemands qui en"précédaient
beaucoup d'autres. Ces Allemands étaient des Badois.
Derrière eux venait le prince de Bade, suzerain de la
roulette et seigneur du trente-et-quarante. A peine ar-
rivés, leur premier soin fut de visiter les différentes au-
torités et surtout les caisses diverses dont Mirebeau s'en-
orgueillit. Dans la caisse du receveur des postes, ils
découvrirent 5 fr. 50 c; ce qu'ayant vu, ils s'écrièrent :
DE CHUTE EN CHUTE. 23
« Rusés Français ! » — Après quoi ils firent la grimace
et s'annexèrent les 5 fr. 50.
Les délégués de Mirebeau vinrent trouver le prince
de Bade : « Altesse, lui demandèrent-ils, vos soldats
sont trop nombreux pour que nous puissions les loger
et les nourrir tous. »— « Messieurs, répondit l'Altesse,
que voulez-vous? c'est la guerre : j'ai un beau château
que les Français ont brûlé trois fois ; il y a de cela un
siècle ou deux, mais cela ne fait rien à l'affaire et vous
voyez que je ne me plains pas. » Les habitants de Mire-
beau ne purent obtenir du grand-duc que cette exquise
répartie, et, le soir même, les réquisitions commencè-
rent. Sous les menaces du pillage ou de l'incendie,
car les Badois donnent le choix, mon village dut four-
nir sur l'heure mille livres de pain et autant de lard. Il
en fut de même dans tout le canton. Les loups ne se
mangent pas entre eux, dit un proverbe accrédité. Eh
bien ! le proverbe a tort, car les Allemands adorent le
lard.
Je reviendrai un peu plus tard sur la voracité des
Teutons, mais pour le moment je dois suivre notre ar-
mée de Pontailler dans sa retraite fantastique. Se re-
pliant à cinq lieues en arrière, elle occupa les deux vil-
lages d'Arc-sur-Tille et d'Arcelot. Le malheur voulut
24 DE CHUTE EN CHUTE.
que, dans ce dernier hameau, le capitaine de la garde
nationale eut un cheval et osa le monter. Comme, au
soir tombé, il s'en revenait d'une reconnaissance inu-
tile : « Halte ! » cria la sentinelle. Le malheureux n'en-
tendit et ne répondit rien. Immédiatement deux cents
fusils s'abaissèrent : « Ne tirez pas, dit le maire, il est
Français et capitaine. » « Feu sur le uhlan ! » répon-
daient les mobiles. Et, en effet, ils firent feu. Deux cents
balles partirent, deux arrivèrent : c'en fut assez ; l'une
tua l'homme, l'autre le cheval.
Une heure après, nos troupes partaient pour Dijon.
Pauvre capitaine ! ce départ effectué un peu plus tôt eût
sauvé la vie d'un homme. Dans la bonne ville de Dijon,
les conseillers municipaux tinrent une séance.à la suite
de laquelle, considérant qu'ils manquaient de canons,
de remparts et de troupes, ils déclarèrent unanimement
que Dijon étant ville ouverte, ils ne pouvaient pas la
fermer.
En conséquence, armes et soldats disponibles furent
réunis à la gare et dirigés du côté de Lyon. Quant aux
célibataires mobilisés, ils retournèrent dans leurs logis,
se demandant par les chemins lequel est le plus dur de
faire la guerre ou de prendre femme. Plusieurs restè-
rent cependant, soit par humeur martiale, soit par désir
d'aventures. Parmi les vieux garçons, ceux-là étaient
les plus jeunes.
Tous ces débris d'armée sans emploi se replièrent sur
Beaune dans un effrayant désordre. Le général docteur
DE CHUTE EN CHUTE. 25
Lavalle n'arriva pas un des derniers au rendez-vous des
inutiles. Il venait se reposer de ses dernières campagnes
et en préparer de nouvelles. Il combinait, combinait,
combinait, lorsqu'il sentit se poser sur son collet la main
tenace d'un mobile. On le mit d'abord en prison , en-
suite à la porte, et depuis lors on ne l'a plus vu. Il re-
viendra un jour ou l'autre, étant de ceux qui s'effacent
dans le danger pour reparaître dans le désordre. Qu'ils
sont nombreux, ces démagogues de sang mêlé que la
récente République a fait éclore à son soleil ! La patrie
crédule leur a tout remis entre les mains, et voilà qu'ils
ne sont pas à la hauteur d'un événement, si petit qu'il
soit. S'imaginant que l'on délivre le Capitole par des -
discours ou par des écrits, ils pensent que, pour tout
sauver, ils n'ont que deux choses à faire : ouvrir le bec
et se prendre une plume.
Au même moment, il se préparait à Dijon des événe-
ments de conséquence. Les opinions s'étaient retournées
comme le vent dans un jour d'orage. Le citoyen Da-
zincourt, d'avocat devenu préfet, venait de pondre une
harangue. Or, que ne peut une harangue sur l'esprit
des simples mortels ! « Citoyens, avait dit le préfet, des
personnages trop craintifs ont décidé qu'on rendrait la
ville ! Jamais ! Avant de nous rendre, nous combat-
trons : perdons nos biens, mais sauvons l'honneur. » Il
est bon de faire remarquer que si le citoyen Dazincourt
avait son honneur à Dijon, il n'y avait pas sa fortune.
Puis il s'écria : « Où sont les Prussiens? Qui les a vus?
3
26 DE CHUTE EN CHUTE.
Au dire du tueur de panthères, Bonbonnel, ils ne sont
que deux cent cinquante. Les Prussiens n'existent pas,
ou s'ils existent nous les tuerons. » Ainsi parlait le pré-
fet, et la foule battait des mains. Le bon Dazincourt, à
vrai dire, n'aspirait qu'aux branches du laurier qui croît
dans les serres chaudes de Gambetta. Il se souvenait
de Châteaudun et voulait faire brûler une ville.
Appuyé par la populace en blouse, le citoyen préfet
joua des fils télégraphiques. Il rappela de tous côtés nos
soldats épuisés de marches. On fit revenir en toute hâte
deux compagnies de chasseurs à pied, un détachement
du 90e de ligne et quelques centaines de mobiles. Le colo-
nel de gendarmerie Fauconnet, récemment nommé gé-
néral, prit le commandement de cette poignée d'hommes.
On avait demandé des canons, mais on devine sans
peine qu'aucun canon ne répondit. La seule mitrail-
leuse que possédât la ville lui venait du comité de dé-
fense. Seulement, quand on l'essaya, elle refusa de par-
tir et réussit à éclater. Point d'artillerie et peu de sol-
dats. Mais le citoyen Dazincourt ne se troublait point
la tête de ces superfluités militaires. La République,
selon lui, devait enfanter la victoire. Il attendait qu'elle
accouchât.
Le lendemain, — c'était le dernier dimanche d'oc-
tobre, — vingt-cinq cavaliers ennemis apparurent dans
mon village, à l'heure où sonnait la messe. L'émoi fut
grand en les voyant. L'un voulait prendre son fusil,
l'autre la fuite. En fin de compte, on ne prit rien. Les
DE CHUTE EN CHUTE. 27
Badois ne demandaient qu'à se laisser voir ; on les re-
garda de travers, mais surtout on les regarda. Leur -
chef, avisant un groupe de femmes qui se hâtaient vers
l'église : « Bonnes gens, dit-il, allez prier Dieu. » Puis,
attroupant ses hommes, il se dirigea vers un château
voisin, où il s'invita à déjeuner. Il but comme un son-
neur et mangea comme un Allemand.
Au même instant, comme un poignant contraste en-
tre les réalités et les voeux, le canon tonnait à coups
pressés. Il était dix heures du matin. Les fidèles, réunis ■
dans l'église, entendaient sa grande voix interrompre
lugubrement les versets des saintes prières. Au sortir de
l'église, les habitants se réunirent par groupes, anxieux,
effarés, prêtant l'oreille et se parlant bas. Le vent nous
apportait sans relâche les grondements de la mitraille,
et dans le lointain de l'horizon, on voyait d'épaisses fu-
mées s'élever au ciel comme l'encens -du Dieu des ba-
tailles.
Tout ce fracas d'artillerie était dirigé contre les habi-
tants et les maisons d'une cité sans remparts : — Dijon.
— Ignorant des résolutions tardives que le préfet avait
prises, nous nous étonnions d'une lutte pour laquelle
nous n'avions reçu ni invitation ni armes. Du haut des
collines voisines, on distinguait merveilleusement toute
l'ordonnance du combat. On apercevait des points som-
bres se mouvant dans le bruit et dans la fumée, et, de
loin, tout ce tumulte humain semblait une agitation de
fourmis. Sept heures passèrent ainsi, et plus le jour dé-
28 DE CHUTE EN CHUTE.
clinait, plus la mêlée devenait ardente. On eût dit que
les deux armées utilisaient les derniers rayons de lu-
mière pour augmenter le nombre de ceux qui ne ver-
raient pas le lendemain. Enfin l'obscurité vint et toute
rumeur s'apaisa. Les fumées, blanches le jour, s'em-
pourprèrent la nuit des rougeurs de l'incendie, et les
feux des bivouacs scintillèrent de place en place, comme
si le ciel sans clartés eût abaissé ses étoiles.
Voici ce qui s'était passé dans cette triste journée ,
qui restera à ceux dé Dijon comme un souvenir de dou-
leur et comme un titre de gloire. Le corps d'armée ba-
dois, parti de Mirebeau au petit jour, promenait sur
nos routes l'interminable file de ses canons, de ses voi-
tures et de ses chevaux. Il pensait entrer dans la ville
baguette blanche et sans coup férir. A moitié chemin,
son erreur cessa. Vers le village de Varois, nos chas-
seurs à pied, — deux cents hommes, — ouvrirent le
feu contre une armée. Ecrasés par le nombre et com-
battant toujours, ils reculèrent, mais pas à pas. Et
dans leur longue et fière retraite, ces héros sans renom-
mée accomplirent tout ce qu'on peut attendre du cou-
rage qui ne craint pas la mort et de l'audace que trahit
la fortune.
C'est aux portes même de Dijon que furent tentés les
plus grands efforts d'une résistance sans espoir. Chas-
seurs, mobiles et soldats de ligne postés derrière des
murs ou couchés dans les vignes, combattirent jusqu'au
soir, non pour le succès de la journée, mais pour l'hon-
DE CHUTE EN CHUTE. 29
neur du drapeau. Opposant des fusils aux canons, ils
recevaient et donnaient la mort. Là, tomba le général
Fauconnet, victime, comme tant d'autres, de l'ambition
ou de l'ineptie d'un préfet de la République. C'était un
soldat intègre, appartenant à la rare élite des hommes
de coeur sachant mourir ; il était digne de vivre et de
vaincre, et la patrie, épuisée de ses fécondités passées,
demande en vain ses pareils pour illustrer ou pour ven-
ger ses défaites.
Cependant les gardes nationaux de Dijon se dé-
ployaient comme un rempart vivant entre leur ville et
l'ennemi. Ils vinrent, non pas tous, mais en grand
nombre, riches et pauvres, grands et petits, gens de
toutes les classes et de tous les partis, portant haut les
coeurs et les âmes, et fortement mêlés dans l'héroïque
fraternité des batailles. Que d'actions sublimes naqui-
rent en ce jour de péril. Ils avaient fait leur sacrifice et
se dévouaient tout entiers. Quand le Romain se je-
tait dans un gouffre béant, il savait, par ses dieux
consultés, que le salut de la République dépendait de
la mort d'un héros. Eux savaient qu'ils ne sauveraient
pas même leur ville, et ils mouraient pourtant. Des pans
de murs croulaient déjà sous l'effort des canons enne-
mis, et les flammes, courant comme des chevaux em-
portés, baignaient de clartés sinistres les toitures des
édifices et le sommet des arbres.
Il fallait se rendre pourtant. Il y avait à Dijon quel-
ques révolutionnaires trop parfaits qui comptaient bien,
3.
30 DE CHUTE EN CHUTE.
à un moment donné, se servir pour le pillage de la lu-
mière de l'incendie. Ceux-là tirèrent quatre fois sur
l'homme courageux qui arborait le drapeau blanc sur
le faîte de la tour de Bar. Ce sont là jeux de socia-
listes. Le préfet courait la ville, affolé, éperdu, incapa-
ble de décider ou de prévoir, et se déchargeant sur le
maire du souci de capituler. En fin de compte, il s'es-
quiva. Le conseil municipal, immédiatement convo-
qué, prit les mesures que la nécessité commandait. Il
fit retirer les troupes, rédigea une proclamation, traita
avec l'ennemi, et le lendemain, vers midi, l'armée ba-
doise s'introduisait dans Dijon, avec bagages, canons et
musique. Honteux comme un préfet que les Prussiens
allaient prendre, le citoyen Dazincourt revenait de son
côté. Embarrassé de sa personne et inquiet de sa des-
tinée, il demandait à expier, par la captivité, des fanfa-
faronnades sans effet, un désastre sans réparation et une
nullité sans bornes.
Deux jours après, je visitais les hameaux, les champs
et les routes où la bataille avait laissé ses empreintes
encore saignantes. Sur le passage des boulets, les mai-
sons s'étaient ouvertes et les arbres inclinés. Les roues
des canons avaient creusé la terre, jonchée pendant
deux lieues de débris d'uniformes et de tessons de
bouteilles. Çà et là, des chevaux morts autour desquels
DE CHUTE EN CHUTE. 31
tournoyaient les corbeaux. On distinguait, aux bour-
souflures du sol, la sépulture des soldats, et la pluie
tombant à flots n'avait pas encore lavé les rougeurs
du sang répandu. Ces témoins inanimés avaient leur
tristesse et leur langage. Ils racontaient le néant de la
gloire et de la vie humaine. Ils attestaient aussi ce dé-
lire des despotes dont les peuples sont victimes. Com-
bien de braves gens, frappés loin de leur famille ou de
leur patrie, s'étaient endormis à jamais dans une renom-
mée sans écho et dans un tombeau sans nom !
Nos pertes s'élevaient à quatre cents hommes envi-
ron : les Badois en avaient perdu plus de mille ; leurs
généraux étaient ravis et leur prince plus heureux
qu'un roi. A peine installé dans Dijon, il complimenta
les autorités sur la vigueur de la résistance. « Quel est,
demanda-t-il, le général qui commandait votre armée?»
« Hélas ! lui répondit-on, notre général est mort, et nous
n'avions pas d'armée.» « Quant à moi, répondit l'Altesse,
j'ai vingt mille hommes et soixante canons, et il nous
coûta moins de monde pour prendre Strasbourg, qui a
des remparts, que pour entrer dans Dijon, qui n'en a
pas. Sur ma principauté, les Français sont prodigieux et
la bataille fut superbe. » Ainsi se réjouissait cette Altesse
Sérénissime. Aux yeux de ce gracieux prince , c'est le
nombre des victimes qui fait la beauté des combats.
La première occupation de Dijon dura huit jours à
peu près. La ville paya cinq cent mille francs, dont s'en-
richirent les Allemands rapaces. Elle promit de subve-
32 DE CHUTE EN CHUTE.
nir tous les jours à l'appétit de vingt mille hommes. Elle
habilla, de la tête aux pieds, une kyrielle de Badois qui,
depuis l'entrée en campagne, avaient vieilli dans les
mêmes chemises. Ces petits cadeaux n'étaient pas de
ceux qui entretiennent l'amitié. Le prince de Bade
demeura chez le marquis de Saint-Seine, un Badois
blessé logea chez moi. Une fois guéri, le soldat opéra,
dans ma garde-robe, la conquête d'un pantalon. En
s'en allant, le prince de Bade changea son hôte en pri-
sonnier. Du petit au grand, les procédés restaient les
mêmes.
Après quinze jours de captivité, M. de Saint-Seine est
rentré chez lui : mon pantalon n'est pas revenu, mais
ma philosophie s'en console. Et cependant les Badois
évacuaient Dijon : quand le dernier eut disparu, la ville
entière respira. On s'entretenait du passé, et chacun de
convenir que, pour sauver la cité, il eût suffi de trois
mille soldats appuyés par six canons. On se promettait,
pour un siège futur, des administrateurs plus capables
et des dévouements plus utiles. En attendant, tout sura-
bondait de joie et de vie, et dans la ville ranimée, on ca-
ressait la chimère d'une victoire et d'une armée fran-
çaise. Cette espérance ne dura qu'un jour, comme les
roses, et une nuit, comme les rêves. L'ennemi réappa-
raissait plus nombreux et, en un clin d'oeil, les rues
regorgèrent de Badois revenus de Gray et de Prussiens,
retour de Metz. Tout ce ramassis d'Allemands obéissait
au général de Werder, un de ceux qui déploient le
DE CHUTE EN CHUTE. 33
mieux, pour cette guerre à trois fins dont nous subis-
sons l'affront, l'habileté du commandant, les convoitises
du financier et la rouerie du politique.
Dès qu'il parut en scène, on devina un grand acteur.
Sans perdre un instant, il étendit ses bras avares pour
frapper d'une contribution splendide tous les villages à
sa portée. Il nous demandait des boeufs par troupeaux,
des cigares par milliers, et, en outre, plus de froment
et de vin que n'en fournissent, année commune, la
vendange et la moisson. Il réclamait, pour ses troupes
affamées, le pain, le sel et la paille, et il exigeait, sans
pudeur, du foin pour sa cavalerie et des haricots pour
ses soldats.
De tous les points où les Badois s'étaient logés, les ré-
quisitions pleuvaient sur nous. Désireux d'obtenir un
allégement à nos misères, et résolu à ne donner ni
cigares ni haricots, je fus trouver le général. Peine
perdue, le général était invisible. Je m'adressai à un
major qui me renvoya à un aide de camp qui m'indiqua
un intendant. Et en fait de réquisition, l'intendant,
je le sus depuis, exerçait un despotique empire. Cet in-
tendant était un Prussien de qualité, mais toujours en-
tre deux vins : le rouge, qu'il avait morose, et le blanc
qu'il avait aimable. Je le surpris un jour de vin blanc,
au moment où il décoiffait sa troisième bouteille de
Meursault. Sa tête chauve oscillait périodiquement
comme le balancier d'une horloge. Il aurait pu se tenir
debout, mais il préférait s'asseoir.
34 DE CHUTE EN CHUTE.
Cet intendant, sobre et poli, nous fit de larges con-
cessions. Il consentit à prendre, en trois fois, ce qu'il
pouvait saisir en une, et, néanmoins, je partis content.
Une semaine ou deux s'écoulèrent sans accident ; nous
voyions poindre de temps en temps le casque pointu
d'un éclaireur, mais personne ne s'importunait des ba-
gatelles de la patrouille. Comme le village n'était pas
sur la ligne des troupes en.marche, nous comptions
n'avoir en visite que des uhlans, race nomade : cette
erreur nous coûta cher et nous la payons encore. Un
jour, au sortir de table, j'aperçois un grand Badois ca-
racolant devant ma porte. Il me demande en bon fran-
çais, casque en tête et sabre en main, si je puis loger et
nourrir onze hommes et autant de chevaux, en y ajou-
tant, bien entendu, son cheval et sa personne. Je ne dis
rien, il suppose que je consens et disparaît comme
un éclair en me criant qu'il reviendra : c'était un co-
lonel, il était de Carlsruhe, s'appelait Sax et n'aimait
pas la musique.
Cinq minutes après, il revenait escorté d'une jolie
suite. Je l'accueillis de mon plus mal.
— Vous êtes bien sérieux, monsieur, me dit-il.
— Pensez-vous, lui répondis-je, que votre présence
puisse m'égayer ?
— Vous avez déclaré la guerre à l'Allemagne.
— Non, à la Prusse. .
— Si, à l'Allemagne, et je suis Allemand.
DE CHUTE EN CHUTE. 35
— Non, à la Prusse et vous êtes Badois et, pour
le dire en passant, vous manquez de reconnaissance.
N'est-ce pas nous autres Français qui avons fait de vo-
tre petit pays un champ de courses, une maison de filles,
et une caverne de voleurs ?
— Monsieur, je vais vous arrêter.
— Eh mon Dieu, ne vous gênez pas.
— Non, reprit-il après réflexion, je vais,mettre chez
vous une garnison de cent hommes sans officiers.
Cet homme s'entendait en vengeance ! Ce ne fut pas
sans émotion que je lui fis observer qu'il n'avait qu'une
confiance médiocre en la probité de ses soldats; il ne
répliqua rien et partit exaspéré. Sa fureur était si grande
qu'il ne voulut ni manger ni boire. Ah ! je dois l'a-
vouer, mon colonel n'était pas content.
A vrai dire, ni moi non plus. Au sortir de ce dialo-
gue mouvementé, je m'acheminai vers l'unique rue de
mon village : aussi loin que portait la vue, un nuage
de poussière s'élevait sous les pas d'une armée en mar-
che, des pointes de sabres, des baïonnettes et des cas-
ques ondulaient comme au souffle du vent les épis de
la moisson. Sur la place de notre église, les canons,
rangés en bataille,allongeaient leurs cous d'airain, et les
chevaux disparaissaient jusqu'au poitrail dans l'épais-
seur des gerbes d'avoine : des officiers armés de craie
blanche inscrivaient sur" chaque porte le nombre
d'hommes que pouvait loger la maison , d'autres par-
laient de faire immoler à leurs troupes une hécatombe
36 DE CHUTE EN CHUTE.
de vaches grasses, et à chaque instant on voyait gran-
dir les flots humains dont nous étions couverts : c'était
la guerre, mais toute nue et dépouillée de son auréole
de gloire et de feu ; nous contemplions le fléau face à
face et comme il est : l'invasion d'abord et la misère
après. Je partis le coeur brisé et retenant une colère
aussi stérile que les larmes. Je rencontrai sur ma route
un aide de camp vêtu de bleu. « Monsieur, fit-il en
s'inclinant, le général voudrait loger chez vous, mais il
demande votre consentement que j'ai mission de rap-
porter. » « Monsieur, lui répondis-je, ne pouvant empê-
cher le général, je suis forcé de le souffrir; » et j'ajoutai
à part moi : « J'accueille un général et cela ne me con-
vient guère, mais j'ai renvoyé un colonel et cela me
console un peu. »
Le général ne se fit point attendre : il arrivait à la
nuit tombante et comptait partir au jour naissant. Pen-
dant ce court espace de la vie mortelle — une nuit —
le général fit ses trois repas. Ainsi firent les officiers,
de même les soldats et semblablement les chevaux.
Mais ces détails importent peu. De taille moyenne, les
yeux vifs sous des cheveux gris, modestement vêtu,
prenant peu de galons, sans apparence militaire et sans
vantardise allemande, l'air honnête et bon. — Voilà
l'homme, — c'est-à-dire le général.
Grâce au général Keller, tout s'arrangea dans un
excellent désordre : nous n'eûmes ni réquisitions à
payer, ni vexations à subir. Cinq mille hommes et deux
DE CHUTE EN CHUTE. 37
mille chevaux se logèrent dans deux cents maisons sans
qu'on eût trop à souffrir de leurs violences ou de leurs
rapines. Plusieurs caves et quelques greniers furent dé-
valisés sans pitié, mais ce fut par des soldats ivres. Plu-
sieurs paniers de vins fins et quelques couverts d'ar-
gent furent méthodiquement emballés, mais ce fut par
des officiers à jeun. Deux capitaines, installés dans une
maison abandonnée, vidèrent à eux seuls vingt-deux
bouteilles pendant la nuit et emportèrent les autres au
matin.
J'ai logé, cette même fois, un certain von Théobald,
colonel de profession, grisonnant, chauve et replet. Il
ne parlait guère, ne riait jamais, fumait sans cesse, bu-
vait le reste du temps et commandait à six canons. Cet
homme d'âge avait pris femme avant la guerre et s'en-
nuyait d'être dépareillé. Il avait un fils, âgé de dix
mois, auquel il songeait souvent avec la tendresse du
père et la fierté du créateur. Pendant le siége de Stras-
bourg, il s'était esquivé trois jours pour embrasser en
courant ce continuateur de sa race. « Le croiriez-vous,
me disait-il, l'enfant ne m'a pas reconnu, il a eu peur
de mon casque neuf et de ma vieille barbe. » Et là-des-
sus il soupirait. Puis il tirait de sa poche et embrassait
avec amour la photographie de son produit au berceau.
L'enfant était un prodige de laideur et un monstre
d'embonpoint. « C'est un ange de beauté,«disait le père
attendri, et les larmes et les baisers tombaient ensemble
sur le portrait du moutard badois. Nous sommes tous
4
38 DE CHUTE EN CHUTE.
les mêmes, en quelque pays que ce soit. Comme l'ours
de la fable, nous léchons nos nouveau-nés, tant et si
bien, qu'ils embellissent. Nous sommes ours, d'abord
en cela, et puis en bien d'autres choses.
IV
Garibaldi. — Nos illusions. — Nos maîtres. — Crémieux,
Gambetta. — Les Prussiens reviennent.
Beire, 15 janvier 1871.
Recevrez-vous cette lettre, en ces temps singuliers où
l'aile des pigeons remplace le pied des facteurs ? J'en
doute et pourtant je l'envoie. Je vous ai beaucoup
écrit, mais vous avez peu reçu. M. Vandal nous
manque un peu. Les Badois nous ont rançonnés, et
enfin ils sont partis. Ils ont pris à Dijon vingt otages et
cinq cent mille francs. Ils n'ont rendu que l'argent. La
guerre leur pèse, leur prince est blessé. Ils souhaitent
un dénoûment et ont en égale horreur Guillaume,
Bismark et Napoléon. Chacun pense de même et tout
le monde se bat : on nous parle de conférences,
d'intervention et de paix. Qui vivra verra ; mais vivra-
t-on ?
L'invasion nous a ruinés et il se peut que la déli-
40 DE CHUTE EN CHUTE.
vrance nous achève. Après les réquisitions, les impôts ;
après la guerre étrangère, peut-être la guerre civile ! En
ce qui nous concerne, nous avons changé de maîtres,
de misère et de préfet. Notre nouvel administrateur
est un commerçant retiré qui a vu de près le naufrage.
Il a rédigé d'abord des factures et ensuite des circulaires.
Il y a un mois, c'était un simple bonnetier, et encore
était-il simple ? Mais en passant du comptoir à la poli-
tique, il a jeté tous ses bonnets par. dessus tous les
moulins.
Dijon est maintenant le rendez-vous de troupes con-
sidérables qui viennent, passent et s'en vont. C'est
l'armée de l'Est, à ce qu'on dit. Elle est un de nos
derniers espoirs et elle emporte avec elle la fortune du
pays en ruines. On prétend que Bourbaki la com-
mande, et il est certain que Garibaldi l'accompagne.
Ce n'est certes pas la moindre, entre tant de douleurs,
que d'avoir recours à un pareil auxiliaire. On nous le
répète, et nous le comprenons : sa présence à la tête
des armées nous enlève quelque chose, vainqueurs, de
la gloire, et vaincus, du respect.
J'ai vu passer ce fameux client du sénateur Nélaton.
Assis au fond d'une voiture, il étendait sur des coussins
son pied blessé par la balle d'Aspromonte. Les enthou-
siastes assermentés poussaient de maigres clameurs, et
le héros se soulevait à demi pour esquisser des saluts
et grimacer des sourires. Vieux, cassé, décrépit, ruine
venue du pays des ruines, il savourait les applaudisse-
DE CHUTE EN CHUTE. 41
ments des gagistes et le ridicule de sa renommée. On le
hissa sur le balcon de la mairie, et de là il parla au
peuple. De son discours, je n'ai entendu que le mot de
la fin : « Vive la République universelle ! » Pauvre
République ! avant qu'elle soit universelle, nous
verrons bien des monarchies.
Pendant ce temps, Bourbaki battait l'ennemi aux
environs de Villersexel. Est-ce lui qui doit nous rendre
l'habitude oubliée de vaincre ?. Malgré tant d'espoirs
déçus, nous espérons encore. Nos défaites nous ont
laissé un tel désir de représailles, que nous demandons
des vengeurs rapides à la patrie qui fut féconde. Dans
nos superstitions malsaines, nous nous forgeons des
idoles et dans la disette des grands hommes nous
exaltons des pygmées. A peine désabusés, nous relevons
d'autres statues et courons à d'autres chimères. La
jeune République est aussi stérile que le vieil empire :
quelques anciens dont on s'honore et quelques nou-
veaux dont on rit; ni administrateurs, ni financiers, ni
généraux, ni politiques. Rien , ni personne , et il
semble que ce siècle forain ne produise que des bate-
leurs. Ici, des dictateurs fourbus ; là, des tribuns im-
puissants; nous voyons s'agiter en vain les convul-
sionnaires de la République, et aucun homme, vrai-
ment homme, qui, pour notre gloire et notre salut,
ait surgi du tumulte des ambitions et du chaos des
inepties.
C' est vraiment par où nous avons péché que nous
4.
42
DE CHUTE ET CHUTE.
sommes le plus punis. Nous avions foi dans l'armée et
l'armée croyait en elle. Elle représentait à nos yeux la
discipline austère, l'honneur jaloux et la force en
bel uniforme. C'était le dernier asile du dévouement et
du sacrifice ! Elle avait fondé l'Empire, mais on l'avait
oublié. Elle avait de grands souvenirs et de nobles
désastres, des traditions magnifiques et un patrimoine
de gloire pure que chaque guerre augmentait encore.
Elle était notre image et notre histoire vivante, et
on sentait, aux heures du péril, l'âme même de.la
patrie chanter dans ses clairons et flotter dans ses dra-
peaux.
Eh bien ! cette armée si justement fière de sa puis-
sance et de ses triomphes a disparu dans une des plus'
complètes infortunes qu'aient jamais enregistrées les
légendes ou les annales. Tout a sombré dans l'épreuve,
les canons et les hommes, l'aigle et l'empereur. Rien
n'a manqué à nos revers, ni la chute des forteresses, ni
l'incapacité des généraux, ni le cynisme des capitu-
lations. Et, aujourd'hui, trois cent mille hommes et
plus, saisis vivants par la captivité, sont arrachés à la
patrie, ayant abdiqué pour longtemps le droit de la
défendre et le pouvoir de la venger.
Frappés dans notre orgueil, nous sommes atteints
dans nos sympathies. Nous aimions les avocats — pas
moi — mais enfin nous les aimions. Épris de ces
sophistes dont la bouche plaidait le pour et le contre,
nous leur avons tout donné et les avons mis partout!
DE CHUTE EN CHUTE. 43
Nous les prenions pour des docteurs en politique et des
apôtres de liberté. Si l'expérience est une école, nous
savons ce qu'ils contiennent : des mots, des phrases, et
puis, plus rien. Il est trop tard : le mal est fait. Ils sont
montés aux sources enviées de la puissance et de
l'argent, et nous voyons s'épanouir sur les plus hauts
sommets ces outres largement gonflées d'un vent qui
s'épanche en paroles.
Nous sommes gouvernés aujourd'hui par les deux
secrétaires et le patron d'un cabinet achalandé. Cré-
mieux, Laurier, Gambetta; trois avocats sous le même
bonnet. Que ce dernier a grandi vite ! Il a suffi d'un
procès célèbre pour faire sa popularité : il passe député
et surgit ministre. Je l'ai connu moins puissant et pro-
bablement meilleur. Il m'est advenu plus d'une fois
d'applaudir à ses idées, de partager ses espérances et de
vibrer à sa parole. Inculte, débraillé, gilet ouvert,
cheveux au vent, hôte de tous les lieux et familier de
tout le monde, mais en revanche nourri d'études, la
main ouverte et le coeur sincère, voix tonnante et geste
emporté, il promettait à la liberté un défenseur, et à la
tribune un maître. C'était un grand talent en herbe !
Malheureusement l'herbe est mangée.
Depuis qu'une légion d'avocats a pris la conduite des
affaires, tous les principes sont viciés, si j'ose dire, à
leurs racines. La révolution du 4 septembre était le
triomphe passager de la violence sur le droit, et depuis
lors qu'avons-nous vu? La suppression des journaux
44 DE CHUTE EN CHUTE.
par arrêté préfectoral porte à la fois atteinte à la liberté
de la presse, au respect des lois et aux droits' de pro-
priété. Et encore ceci n'est rien ! Le suffrage uni-
versel est devenu muet et ne rend plus d'oracles. Nos
chefs s'élisent eux-mêmes et nomment les autres, la
représentation nationale est supprimée à tous les degrés,
depuis le conseil du village jusqu'à la Chambre des
députés. Les commissions mixtes remplacent les
conseils généraux, comme l'arbitraire la justice. On
obéit sans savoir qui fait les lois, on paie sans savoir
qui vote l'impôt. Les rhéteurs choisissent les généraux
et jettent les places en curée à l'avidité des démagogues.
Et nos maîtres, brouillons et violents, ne craignent
pas de placer, dans leurs égoïstes blasphèmes, au-dessus
de la liberté, leur pouvoir ; au-dessus de la France, la
République.
L'empire avait moins osé contre les lois et les per-
sonnes : il gardait les apparences. Ceux d'aujourd'hui
n'en ont souci. Le suffrage universel n'était que faussé
jadis, il est supprimé maintenant. Le pays, sans man-
dataires et sans Assemblée, n'a plus le moyen de faire
entendre sa voix et prévaloir sa volonté. Que savez-
vous de ses desseins, vous qui, sans l'interroger, le
conduisez dans les voies périlleuses? Peut-être veut-il
la guerre, mais autrement dirigée. Peut-être veut-il la
paix, dans le besoin de fermer ses plaies et dans l'espoir
de s'en venger. Sans vous inquiéter de ces désirs super-
flus, vous usez nos dernières ressources, sans rendre
DE CHUTE EN CHUTE. 45
compte et vouloir de mandat ; mais, joueurs prudents,
quoique téméraires, vous n'exposez que l'argent des
autres. En fait de biens, vous n'avez que les nôtres ;
c'est pourquoi vous perdez sans crainte. Etourdis des
chimères républicaines, vous ne voyez les misères du
pays qu'à travers la fumée des rêves. Ah, tenez! je vous
ai entendu railler par le soldat qui court sur les routes,
sans vêtements, sans vivres et sans armes ! Je vous ai
entendu maudire par le paysan, sortant les mains vides
de sa maison dévastée ! Quant à vous, que vous im-
porte? Votre gouvernement dure toujours, et la Répu-
blique vit encore. Et si, comme il est à craindre, les
choses s'en vont de mal en pire, vous en serez quittes
pour fabriquer des phrases sonores et prendre les poses
désolées de Marius assis sur des ruines.
Cette guerre effroyable se prolonge, accumulant les
infortunes, les haines et les victimes. La France pro-
digue ses plus nobles vies, et les hontes de Sedan ont
depuis longtemps disparu dans l'héroïsme de Paris.
Trochu efface Gambetta, et le dévouement intelligent
nous console de la nullité superbe : Trochu (1), Ducrot,
Cathelineau, Charette et Sonis ! Ces noms glorieux
sont à jamais inscrits sur le Panthéon de nos revers
immortels ! Si la patrie doit être sauvée, elle le sera par
eux seuls et non par d'autres. Depuis quatre mois, la
(1) Trochu! J'allais à lui de confiance; j'en suis un peu re-
venu.
46 DE CHUTE EN CHUTE.
capitale assiégée brave la faim et le froid, le fer et le feu,
les éléments et les ennemis. Le bombardement foudroie
la métropole de la France et du monde. Toute con-
science s'émeut et tressaille. Chacun s'est associé du
fond de l'âme aux protestations des généraux indignés,
et une voix (1) vient de s'élever qui montait de l'exil
à Dieu.
Dans une épreuve pareille à la nôtre, et cependant
moins grave, le président des Etats-Unis, Lincoln,
ordonnait des jours de jeûne, de prière et de deuil. Il
était républicain, patriote et croyant ; nos gouvernants
ont bien autre chose à faire qu'à s'inquiéter du Sabaoth
des armées. Persuadés que nos malheurs sont l'oeuvre
du hasard aveugle, ils nient les clartés qui brillent et
blasphèment le Dieu qui nous frappe. Qu'adviendra-
t-il de nous, race indifférente et légère qui, dans ses
revers, ne voit pas des châtiments et qui laisse tomber
la foudre, sans même regarder le ciel? Quel sombre
avenir naîtra de ce présent lamentable ? En des temps
comme ceux-ci, la vie accable et la mort délivre : soit
qu'on songe à ces champs de bataille si largement jon-
chés de la jeunesse de deux nations, soit qu'on se
souvienne des vieilles tombes qu'a verdies l'herbe du
printemps dernier, on se prend à répéter à voix basse
le mot de Luther au déclin : Invideo quia quiescunt.
« Je les envie, car ils reposent. »
(1) La protestation de monseigneur le comte de Chambord.
DE CHUTE EN CHUTE. 47
P. S. Beire, 19 janvier. — Au moment ou je finis
ces lignes, les Prussiens reparaissent dans nos villages.
Un mouvement considérable de troupes s'effectue
derrière un rideau de volontaires : les ennemis filant,
dit-on, sur trois colonnes, ont traversé les vallons du
Châtillonnais et rejoignent par Champlitte, Lure et
Vesoul, l'armée menacée de Werder. Ceux qui se
trouvent en nos villages qu'ils réquisitionnent et pillent,
paraissent au nombre de quinze mille hommes ; avant-
hier, cinq mille hommes et six canons ont traversé Beire
se rendant à Fontaine-Française; hier, huit mille et
quatorze canons ; les derniers emmenaient onze mo-
biles prisonniers. Ils chassent devant eux nos troupeaux
et opèrent sans qu'on les inquiète. Il y a à Dijon
trente mille hommes de troupe dont les chefs ne
paraissent rien voir et rien comprendre ; le chef
suprême est, je crois, celui que Mazzini qualifiait
d'héroïque ganache ! Héroïque est bien fort.
V
Bataille de Dijon. — Le roi de Prusse. — L'armistice.
La prise de Paris.
Beire, 23 janvier 1871.
En ce moment le canon gronde ; la bataille engagée
sous Dijon a commencé son troisième jour. L'artillerie
tire sur les hauteurs, et nos coteaux, couronnés de
nuages, ressemblent à des volcans qui fument. Les feux
se croisent et se répondent; on distingue le crépitement
des fusils, le grondement sourd des canons et le bruit
rauque des mitrailleuses. De temps en temps passe dans
l' air la lueur sinistre des obus. Quelles journées longues
à vivre ! Ce matin la neige tombait à flocons pressés. En
une heure, la plaine a blanchi et la nature indulgente à
tissé le linceul des morts.
Chaque voyageur qui s'en revient nous apporte son
récit. Voici ce qui ressort des exagérations, des hypo-
thèses et des contradictions des pèlerins. Les Prussiens
5
50 DE CHUTE EN CHUTE.
ont voulu faire deux choses à la fois, renforcer Werder
et prendre Dijon. Le tiers (1) de leur armée a essayé
cette dernière tâche, et à l'heure qu'il est l'essaie encore.
Le premier jour, et pour la première fois peut-être, c'est
la supériorité de notre artillerie qui nous a donné l'avan-
tage. Le second jour, nous avons enlevé à la pointe de
la baïonnette les positions de l'ennemi. Le troisième jour,
qui est celui-ci, nous combattons pour couronner l'oeu-
vre et étendre la victoire. Voilà l'histoire vraie où cha-
cun mêle sa fiction et introduit sa légende. Demain nous
saurons davantage. Le jour baisse, la fumée grandit, la
bataille redouble. Puis, peu à peu tout décroît et s'éteint,
et plus rien, que le silence, l'épouvante et la nuit.
24 janvier.
Les détails abondent; l'avantage nous est resté. Ils
ont, paraît-il, manqué d'entrer à Dijon. Leurs troupes
s'étaient introduites dans le clos de Pouilly dont nous
avions crénelé les murs. Il a fallu reprendre le clos, ce
qui eut lieu dans une lutte corps à corps et des fusilla-
des à bout portant. En se retirant, ils ont laissé leurs
blessés et leurs morts. On a relevé les blessés, mais rien
qu'en ce seul endroit, six cents (2) des leurs sont cou-
(1) Non pas le tiers : une division.
(2) Six cents? on le disait
DE CHUTE EN CHUTE. 51
chés, qui jamais plus ne se lèveront pour les batailles
de demain et le retour dans la patrie.
Nos soldats ont.opéré plus de merveilles que les chas-
sepots : la victoire est bien à eux, car ils l' ont chèrement
payée. Mobiles et mobilisés ont rivalisé d'ardeur et les
jeunes mariés ont égalé les vieux garçons. L'enthou-
siasme de la bataille a gagné jusqu'au sexe faible, qui a
fourni des héroïnes. Plusieurs femmes ont combattu
sous la tunique des francs-tireurs, et la fille de Gari-
baldi a renouvelé Penthesilée. Garibaldi possède une
fille, mais on prétend qu'elle est rousse.
De l'aveu de tous, les garibaldiens ont racheté leurs
peccadilles d'autrefois; on doit leur pardonner beau-
coup, car ils ont grandement souffert. Ils ont subi le
baptême du feu qui constitue le droit de cité. On vit
briller au premier rang toute la famille qui procède de
l'aventurier de Caprera. Ricciotti s'est comporté comme
Ajax, Menotti comme Achille et Garibaldi comme Nes-
tor : il a donné de sages conseils.
Nos pertes sont considérables, mais quinze mille (1)
Prussiens sont, dit-on, hors de combat, les uns pour
longtemps, les autres pour toujours. C'est horrible, je le
sais bien, et cependant je m'en réjouis. Un de mes pa-
rents, prisonnier de Metz et interné à Francfort-sur-
Oder, m'écrivait il y a deux mois : « Cette ville n'a que
trente mille habitants et compte déjà cinq cents femmes
(1) Quinze mille? on le croyait.

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