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De l'Avantage qui résulte pour tous les Français en général, du maintien de la Charte constitutionnelle, par M. Ponce,...

De
126 pages
Delaunay (Paris). 1819. In-8° , II-124 p..
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DE L'AVANTAGE
QUI RÉSULTE
POUR TOUS LES FRANCAIS EN GENERAL,
DU MAINTIEN
DE LA CHARTE
CONSTITUTIONNELLE.
PAR M. PONCE,
CHEVALIER DE L'ORDRE ROYAL DE LA LEGION D'HON-
NEUR , MEMBRE DE PLUSIEURS ACADÉMIES, FRAN-
ÇAISES ET ÉTRANGÈRES.
A PARIS.
Chez DELAUNAY , Libraire, Galerie de Bois , au
Palais Royal.
De l'Imprimerie de Mad. Ve. CUSSAC, rue Montmartre, n°. 30.
1819.
AVERTISSEMENT.
L'IMPORTANCE de cette question exigerait sans
doute un gros volume : mais indépendam-
ment de ce que beaucoup de personnes n'ont
pas le temps de se livrer à une lecture appro-
fondie , c'est qu'il me semble que les idées et
les faits , plus resserrés, produisent plus d'ef-
fet , et se fixent plus profondément dans la
mémoire que ceux qui se trouvent comme
délayés dans de longues dissertations. Cette
considération m'a fait penser aussi, qu'un
simple mémoire remplirait mieux le but que
je me suis proposé, que ne le pourait faire
un discours oratoire qui, annonçant plus de
prétention, présenterait peut-être moins d'in-
térêt aux personnes curieuses de faits et de
résultats. Écartant avec soin tout ce qui
peut avoir l'air de personnalité , si la vérité,
j'ose dire même l'indignation ! m'ont porté
quelquefois à blâmer les corporations, j'ai
pris soin de respecter les individus.
DE L'AVANTAGE
QUI RÉSULTE
POUR TOUS LES FRANÇAIS
DU
MAINTIEN DE LA CHARTE
CONSTITUTIONNELLE.
La Charte est plus forte que nous : quiconque
voudra la détruire sera détruit par elle. Quelle
autorité aurait une poignée d'obscurs conspira-
teurs, pour renverser le produit du temps, et
l'oeuvre de la sagesse du Roi ? Retranchez la
Charte, et demain vous n'aurez pas un écu dans
le trésor.
M. DE CHATEAUBRIANT.
( Remarques sur les Affaires du moment. )
DEPUIS un temps immémorial, une sourde;
fermentation se faisait sentir parmi les peuples
ils éprouvaient une certaine inquiétude , un,
secret mouvement pour un meilleur ordre de
choses. Vers le milieu du dernier siècle, ces
idées vagues se fixèrent à l'aide de la philoso-
phie et du progrès des lumières , répandues par.
les ouvrages des grands écrivains, du 18me. siècle
I
qui ont traité du droit naturel et du droit pu-
blic. Les opinions libérales avaient déjà fait tant
de progrès à cette époque, que les concessions
qu'obtenait Louis XIV de ses parlemens, avec
une seule parole, cent lettres de jussion ou de
cachet ne pouvaient les obtenir sous Louis XV.
Déjà des constitutions étaient demandées à
grands cris par tous les peuples ; les temps
étaient arrivés où le droit de tous devait être
substitué au privilège de quelques-uns , où une
constitution était devenue nécessaire aux peu-
ples, et encore plus nécessaire aux rois ; où l'on
ne devait plus connaître d'autre despotisme que
celui des lois ; où le talent, qui souvent ne me-
nait à rien, devait conduire à tout. L'instant
était venu enfin , où aucune puissance humaine
ne pouvait plus comprimer l'effervescence des
peuples. Aujourd'hui la diriger, la ramener à un
but également utile pour le bonheur de tous,
est le seul parti qu'il y ait à prendre ; l'arrêter,
serait vouloir faire remonter un torrent vers sa
source. Une pareille entreprise deviendrait aussi
insensée qu'elle serait criminelle.
Toute l'Allemagne vient de consacrer, comme
un jour de fête, l'anniversaire de la naissance
du duc de Saxe-Weymar, de ce prince bien-
(13)
faisant, éclairé, qui a donné une constitution
libérale à ses peuples. Le discours de l'empereur
Alexandre aux états de Pologne, celui du prince
de Bade aux peuples de son duché, retentissent
d'un bout de l'Europe à l'autre. Enfin , les lu-
mières , introduites jusque dans le cabinet des
princes, ont fait plus de progrès en tout genre
depuis la fin du dernier siècle, qu'elles n'en
avaient fait les dix siècles précédens.
Les temps sont loin de nous, pendant les-
quels un extrait des nations commandait seul
à la multitude , maîtrisait l'opinion, décidait du
sort des peuples, et tenait en quelque sorte ,
sous une égale dépendance, et ces mêmes peu-
ples, et les princes qui les devaient gouverner.
Les lumières, comprimées si long-temps sous
le boisseau du fanatisme et de l'ignorance , ont
brisé leurs entraves. Répandues comme un tor-
rent, elles ont, il est vrai, causé plus d'un
incendie : mais, en déplorant des malheurs iné-
vitables sans doute , d'après l'ordre naturel des
choses, et d'après les exemples sans nombre
que nous fournit l'histoire, rendons grâces aux
princes justes, éclairés et vraiment philosophes,
qui ont senti que la conservation de leur pou-
voir dépendait moins de son étendue que de sa
I *
(4)
limitation; qu'en sacrifier une portion, c'était
le seul moyen de conserver l'autre ; qu'en per-
dant des esclaves ils agrandissaient leurs fa-
milles. Rendons grâces surtout à un Monarque
éclairé et bienfaisant, qui a signalé sa rentrée
dans ses états par un Code émané de sa sa-
gesse profonde, qui, en améliorant le sort des
peuples, a consolidé la stabilité de son trône.
La Charte française n'est autre chose que l'es-
prit du siècle mis en action, consacré en prin-
cipe. Ainsi, l'esprit du siècle et la Charte ne
sont qu'une seule et même chose.
C'est avec étonnement que nous avons vu
quelques écrivains, même dans les rangs de
ceux qui ont acquis des droits à la renommée ,
nous assurer que de tout temps la France avait
eu une constitution , la réclamer, et prétendre
que lui en donner une aujourd'hui, c'est seule-
ment l'en faire changer. Comme si un gouver-
nement , sous lequel la garantie des droits de
tous n'est assurée par personne, ni la sépara-
tion des pouvoirs déterminée par la loi, pou-
vait avoir une constitution. Cette étrange pré-
tention ne mériterait pas d'être combattue, sans
doute, si la célébrité de quelques-uns de ceux
qui l'ont manifestée, ne lui donnait assez de
(5)
poids pour la rendre vraisemblable aux esprits
superficiels.
Avant d'entamer la grande question qui fait
le sujet de cet ouvrage, nous avons cru néces-
saire d'examiner rapidement la précédente, et
de rapporter sommairement quelques faits pris
dans nos annales , lesquels prouveront victo-
rieusement , nous osons l'espérer, la fausseté
de cette assertion.
Il nous a paru nécessaire aussi d'examiner sé-
parément la question sous ses divers rapports
politiques, et, en conséquence, de la diviser de
la manière suivante :
1°. Les Français ont-ils eu, à quelques épo-
ques de la monarchie, une Constitution ou une
Charte ?
2°. Quel avantage la Charte que Sa Majesté
vient de donner à la nation française, peut-elle
procurer au peuple ?
3°. De quel avantage peut-elle être pour les
ministres ?
4°. Les opposans à ce bienfait, s'il en existe,
n'y trouveront-ils pas eux-mêmes un avantage ?
5°. Les rois y trouveront-ils aussi un avantage ?
6°. Quel en sera le résultat pour la splendeur;
et la prospérité de l'Etat?
(6)
CHAPITRE PREMIER.
Les Français ont-ils eu, à quelque époque
de la monarchie, une Constitution ou une
Charte ?
CE serait une absurdité, sans doute, de pré-
tendre qu'il n'y aurait pas encore eu en France
de Codes de lois sur chaque partie séparée de
l'administration. Nous avons eu la loi salique,
qu'une ancienne chronique attribue à Phara-
mond (loi dont cependant l'existence primitive
est encore dans les ténèbres) (a), les capitu-
laires de Charlemagne, et les établissemens de
Saint-Louis; monument éternel de la sagesse
de ce prince, dont la tyrannie des barons détrui-
sit les heureux effets. Mais, indépendamment de
ce que ces divers corps de lois n'embrassaient
pas l'universalité des objets relatifs à la consti-
tution d'un état, c'est qu'elles n'existaient même,
(a) Rédigée par Clovis. Voy. du Haillan, Du
Gange , Velly , Hénaut.
(17)
depuis plusieurs siècles , que comme preuves
matérielles des abus subsistans aux époques où
elles avaient été créées; c'est quelles n'avaient
pas reçu la sanction nationale. Elles étaient l'ou-
vrage du monarque, qui parfois s'adjoignait quel-
ques hommes puissans dans l'Etat ; lesquels n'a-
vaient pas de mandat pour les accepter au nom
de la nation. Aussi n'étaient-elles pas respec-
tées, même par le successeur de celui qui les
avait promulguées, et presque toujours s'étei-
gnaient-elles avec lui.
Nous entendons par une Charte ou une Cons-
titution , un contrat passé entre les rois et les
peuples, contenant un corps complet de lois
écrites, qui pose et fixe pour toujours les bases
de toutes les parties de l'édifice politique d'un
état, balance et définit la nature et les attribu-
lions de chacun des pouvoirs qui le constitue ,
et qui a reçu la sanction du Roi, et celle du
peuple par la voie de ses délégués.
Examinons rapidement si, à l'époque de la ré-
volution, il existait en France une seule loi cons-
titutionnelle qui eût traversé plusieurs siècles
de la monarchie ; voyons si ce royaume n'a pas
toujours été régi, plutôt par des coutumes ou
par des intérêts particuliers , souvent éphé-
( 8 )
mères, que par des lois. La briéveté de notre
ouvrage ne nous permettant pas de citer toutes
les ordonnances de nos rois, nous nous borne-
rons à indiquer en masse quelques faits, qui prou-
veront la versatilité de la majeure partie de ces
ordonnances (ou si vous voulez de ces lois) les
■plus importantes, leur peu de consistance, ainsi
que leur courte durée. Nous verrons que celles
qui ont été les plus généralement observées,
l'ont été plutôt par l'usage et l'habitude que
par les principes, et que même elles ont été
souvent violées.
L'ordre de succession au trône, par primo-
géniture de mâle en mâle , celte base de la tran-
quillité des monarchies, a-t-elle été constam-
ment suivie sous les trois dynasties ? la première
fournit une multitude d'exemples contraires.
Dans un grand nombre de circonstances , les
rois, lors de leur décès, partageaient leur
royaume entre leurs enfans. Si, à diverses épo-
ques, on vit toutes ces fractions réunies, ce
fut presque toujours par la violence ou par le
crime. Nous n'appuierons pas notre opinion sur
les divers changemens qu'ont éprouvés les dy-
nasties de nos rois. Ces changemens , ou pour
mieux dire ces révolutions politiques, furent
(9)
presque toujours aussi étrangères à la constitu-
tion des empires, que souvent les maladies le
sont à la constitution des malades.
Il semble que, sous la première dynastie,
on ait plutôt suivi l'ordre de succession établi
à Constantinople, que celui qui paraissait alors
devoir être en usage en France. Dans une mul-
titude de circonstances, on a préféré l'aîné de la
famille aux enfans du prince décédé ; souvent
même les bâtards aux enfans légitimes. Il est
utile de remarquer cependant que, comme en
Turquie, depuis Clovis jusqu'à Childéric III,
le sceptre ne sort pas de la même famille (I).
Si, pendant la seconde dynastie , l'ordre de
succession fut un peu mieux suivi, néanmoins
on y dérogea quelquefois. Charles Martel, par
ses talens supérieurs, avait préparé les voies à
sa famille pour parvenir au trône : les circons-
tances, d'accord avec son ambition, l'avaient
servi merveilleusement. La dégénération du
sang des Clovis ; la charge de maire du pa-
lais, instituée plutôt pour l'avilissement de la
royauté que pour sa splendeur, avaient puis-
samment contribué à l'élévation de sa maison.
Ce fut à l'aide de tous ces avantages, que Pépin
son fils, plus entreprenant que lui , s'assit sur
(10)
un trône que son père n'avait fait qu'asservir, et
que Charlemagne porta le nom français à un
degré de gloire et de puissance que nous avons
vu se renouveler de nos jours. Mais cette gloire
et celte puissance, qui avaient fait trembler
l'Europe , furent de courte durée. L'une des
principales causes de cet affaiblissement fut en-
core le partage des étals de Charlemagne , à l'é-
poque de son décès ; circonstance à laquelle on
pourrait ajouter aussi la faiblesse et l'incapacité
de ses successeurs. (2)
Hugues Capet, chef de la troisième dynastie,
le plus riche et le plus puissant seigneur de
France par ses propriétés, à peine affermi sur
le trône par la défaite et la captivité de Charles
de Lorraine, le plus proche parent du roi der-
nier mort, fait couronner son fils Robert. Celte
sage précaution avait déjà été employée : on en
voit divers exemples dans notre histoire. Saint-
Louis , ce modèle des rois, aussi grand dans
les fers que sur le trône (3), comptait si peu
sur l'ordre de succession établi, qu'avant de
partir pour sa seconde croisade, il assembla ses
barons , et leur fit prêter le serment de recon-
naître ses enfans pour successeurs au trône. La
loi salique, qui exclut les femmes du trône,
(11)
fut vigoureusement attaquée sous cette dynastie.
On vit naître de grands débats pour la succes-
sion à la couronne, lors de la mort de Louis
Hutin, décédé sans postérité masculine. Leduc
de Bourgogne, et Charles-le-Bel, oncles de la
fille de ce prince, opinèrent fortement en sa
faveur (4). La même discussion s'éleva encore
à la mort de Philippe-le-Long ; mais ce fut au
décès du malheureux Charles VI que le prin-
cipe fut entièrement méconnu. Les grands vas-
saux , les parlemens eux-mêmes furent les pre-
miers à y porter atteinte. Si Henri V eût vécu,
ou que le duc de Bedford son frère, régent du
royaume pendant la minorité de son neveu,
eût eu plus de capacité, peut-être serions-nous
aujourd'hui une province de l'Angleterre (5).
Si nous avons remarqué l'instabilité du mode
de succession au trône de France , nous obser-
verons également que l'ordre établi pour les as-
semblées de la nation, n'a pas eu de bases plus
fixes. Depuis les Gaulois, où elles étaient com-
posées de nobles et de druides (a), jusqu'à l'éta-
blissement de la monarchie française, l'histoire
fait mention de quatre de ces assemblées tenues
(a) Commentaires de César.
(12)
à Paris une par César, une par Auguste, et
les autres par l'empereur Julien. Les Francs
eurent aussi des assemblées générales , nom-
mées d'abord Champ-de-Mars et ensuite Champ-
de-Mai, lorsqu'elles furent transportées à cette
époque. Clovis en convoqua une (a) composée
des notables du royaume, afin d'aviser au moyen
de chasser Alaric des Gaules. Ces assemblées
ont souvent varié, autant par leur forme que
par leur composition. Tantôt la noblesse seule
y était appelée , d'autrefois on y appelait aussi
le clergé, quelquefois on y adjoignait le tiers.
Enfin, quelquefois aussi on y ajoutait la magis-
trature comme quatrième ordre : celles qui se
tinrent sous la première race, et qui furent fort
rares, n'étaient composées que de nobles.
Sous Pépin-le-Bref, chef de la seconde dy-
nastie , et ses successeurs, les assemblées géné-
rales devinrent d'un usage plus habituel. Ce
prince, déjà très-puissant, y introduisit le tiers-
ordre en 752 (b) , lors de son élection ; mais
ensuite il cessa d'y paraître. Charlemagne, su-
(a) Cette assemblée fut suivie de la défaite d'A-
laric, à la bataille de Vougié, près Poitiers, en 507.
(b) Annales de Metz.
( 13)
périeur à son siècle par les lumières, à ses pré-
décesseurs par le génie, et aux princes ses con-
temporains par le courage et la puissance, con-
voqua vingt de ses assemblées pendant son règne.
Il paraît certain que dans celle de 802, il y
réunit le tiers-état. Ce ne fut cependant qu'en
1301 , sous le règne de Philippe-le-Bel, qu'il y
fut appelé d'une manière non équivoque. Ce
prince ne crut pas pouvoir s'en passer, à l'époque
de sa grande dispute avec le pape Boniface (6).
Ce fut la crainte de l'influence que le clergé
exerçait alors sur l'esprit des peuples, influence
dangereuse dans cette circonstance, qui opéra
cet heureux changement dans la situation poli-
tique de la nation.(7).
Les parlemens qui avaient pris naissance sous
Clotaire II (a), furent souvent confondus avec
les états-généraux par les historiens. D'abord
ambulans, ensuite sédentaires, un peu avant le
règne de Philippe-le-Bel, ils furent souvent in-
terrompus dans leurs fonctions jusqu'à la mino-
rité de Charles VI, époque après laquelle ils
furent continués ; mais semblables aux états-
(a) Vers 620, sous le nom de Placita.
( 4 )
généraux, ils varièrent autant par leur forme
que par leurs attributions (8).
Les rois, pour éviter d'assembler les états-
généraux, qu'ils redoutaient, avaient revêtu les
parlemens d'une certaine autorité qu'ils aug-
mentaient ou diminuaient suivant les circons-
tances (9). Lorsque le gouvernement tombait
dans le discrédit, le parlement reprenait son
importance, augmentait ses prétentions, et re-
fusait d'enregistrer les édits; alors la cour négo-
ciait et faisait des concessions; mais quand l'au-
torité royale était respectée, sous Louis XIV,
par exemple, le parlement pliait et enregistrait.
On vit à diverses époques le parlement dé
Paris usurper les attributions des états-généraux.
A la mort d'Henri IV et à celle de Louis XIII,
ce fut lui qui donna la régence à Catherine de
Médicis, et à Marie-Anne d'Autriche (a). Ce
fut encore lui qui, peut-être pour se venger de
la visite messéante (b) que lui fit Louis XIV,
cassa le testament de ce prince (c).
Lorsque nous examinons les divers change-
(a) En 1610 et en 1643.
(b) Le fouet à la main.
(c) En 1715.
( 15 )
mens opérés sous la monarchie, relativement
aux fiefs, à la servitude, à l'érection des com-
munes, nous n'y trouvons rien de plus fixe. Au-
cun changement, aucune amélioration, même
arrivée presque toujours après une révolution ,
une guerre civile, ou une circonstance particu-
lière , ne furent amenés par la suite d'un plan
ou d'une constitution. Un événement nécessi-
tait-il la création d'une loi? la loi était créée. Un
autre événement la détruisait! Les fiefs nommés
originairement bénéfices, donnés d'abord à terme
par le prince, ensuite à vie, révocables même à
sa volonté (a), commencèrent à devenir héré-
ditaires sous Louis-le-Débonnaire (b). Mais ce
ne fut que sous le règne de Hugues Capet, que
les seigneurs profitant du besoin que ce prince
avait de leurs suffrages, exigèrent tous l'héré-
dité (10).
Les redevances des fiefs envers les rois, ainsi
que ceux des arrière-fiefs envers leurs suzerains,
généralement payables en services militaires ,
varièrent également, suivant les circonstances
(a) Grégoire de Tours , lib. IVcap, XXXXII,
Du Cange, Glos. Voc. ben,
(b) Mably, Obs. sur l'Hist. de France.
( 16)
difficiles dans lesquelles se trouvèrent les rois.
Il n'y eut jamais de bases permanentes à ce sujet;
ce fut une véritable anarchie (11).
La servitude des peuples varia également
suivant la faiblesse ou l'énergie des rois, ou
suivant l'audace ou la justice des barons. Les
rois cherchèrent long-temps , mais souvent inu-
tilement, à adoucir le sort des peuples, sur-
tout à diminuer l'étendue de la juridiction des
justices seigneuriales, afin d'augmenter la leur;
et cette conduite fut toujours dans l'intérêt des
peuples. L'établissement des communes et des
bourgeoisies dans certaines villes, qui commen-
ça sous Louis-le-Gros, porta un coup funeste à
la puissance des barons, en amenant l'affran-
chissement d'un grand nombre de serfs (12).
L'on vit souvent, dans ces temps désastreux,
les possesseurs de fiefs guerroyer avec leurs sou-
verains. Ils furent, pendant des siècles, la ter-
reur des rois, et les fléaux des peuples. Enfin,
après un laps de temps considérable, la servitude
fut anéantie ; mais ce ne fut pas sans peine. On
vit encore sous le règne de Louis XIV , des
hommes incorrigibles , regardant les anciens
abus comme les plus beaux de leurs priviléges,
se porter à des excès si révoltans, que ce prince
se vit contraint d'envoyer des commissaires dans
les contrées méridionales de la France, pour y
mettre un frein par la punition des coupables.
Plusieurs payèrent de leur tête la répression de
leurs forfaits, et leurs châteaux furent démo-
lis (13). En 1789, les moines de Saint-Claude
exerçaient encore dans le Jura, sur 42,000 serfs,
un pouvoir féodal extrêmement tyrannique, et
l'extinction totale de cette lèpre politique en
France ne date que de la dernière assemblée
des états-généraux (14).
2
(18)
CHAPITRE II.
Quel avantage la Charte peut-elle procurer
aux peuples?
LES institutions , beaucoup plus encore que
les climats, établissent la différence des moeurs
et du caractère des peuples. Qui reconnaîtrait
dans les Romains du 19me. siècle , les Romains
du temps de Caton, et dans les Grecs, courbés
sous le joug de fer des Musulmans, les Lycurgue
et les Léonidas ? C'est donc par des constitutions
sages, adaptées surtout aux usages des nations
et aux lumières du siècle, qu'on doit chercher
à améliorer le sort des peuples : si leur repos et
leurs destinées en dépendent, la gloire et la
perpétuité du pouvoir de ceux qui les gouver-
nent y sont également attachées.
Un gouvernement constitutionnel trouve sa
force dans la stricte observation des lois : les
peuples y vivent sous l'empire de la justice et
non sous celui des passions ; sous l'empire des
lois, et non sous l'empire des hommes; c'est
dans l'équilibre parfait des élémens qui le com-
( 19 )
posent que se rencontre sa stabilité. Rappelons-
nous cette leçon de l'empereur Taït-Song à ses
enfans , avec lesquels il se promenait dans une
nacelle : C'est l'équilibre, dit-il, qui la soutient
sur l'eau; si nous penchions d'un côté, l'eau
ne tarderait pas à nous submerger tous :
l'eau, mes enfans , c'est le peuple; et l'équi-
libre , ce doit être le gouvernement.
La liberté sans l'autorité des lois, et sans
leur stricte observation, amène le despotisme
ou l'anarchie. Où la liberté est perdue, le gou-
vernement touche à sa ruine. Il en est des gou-
vernemens comme des cultes, leur but com-
mun est de faire le bonheur des peuples et de
les rendre meilleurs ; celui qui l'atteint le mieux
est sans contredit le plus parfait. Si la liberté
triomphe de l'infortune, elle est aussi le plus
ferme appui de la prospérité, qui, sans elle ne
peut être durable. Sans elle, dans ce siècle, la
stabilité des empires n'est qu'éphémère.
La constitution française est la pierre fonda-
mentale de l'existence de la monarchie : elle ré-
tablit la nation dans ses droits naturels et assure
la stabilité du trône. Contre elle viendront se
briser les efforts de la malveillance et les stériles
souvenirs. Ce pacte d'union et de paix, présente
2 *
( 20 )
à la nation française par le monarque lui-même,
que ses successeurs ont ou doivent jurer tous
d'observer à leur avènement au trône, est un
engagement sacré que nul ne peut enfreindre
sans des conséquences qu'il est aisé de sentir.
Un gouvernement despotique abuse en usant de
son pouvoir, un gouvernement constitutionnel
en use sans en abuser. Une monarchie tempérée
existe pour le bonheur de tous ; une monarchie
absolue pour le bonheur de quelques individus.
Un peuple qui ne sentirait pas l'avantage de la
première, ne serait pas digne de la liberté.
Les Français d'aujourd'hui ne sont pas les
Français d'autrefois ; ils ne sont plus empreints
dès leur naissance d'une tache originelle et in-
délébile , qui éteignait l'émulation, étouffait le
génie, l'industrie, et arrêtait la prospérité des
états.Tout le monde est convaincu de cette grande
vérité, que le célèbre Bossuet a retracée ainsi :
Quelque inégalité qui paraisse entrer dans les
conditions, il ne peut y avoir de grande diffé-
rence, entre de la boue et de la boue, entre pour-
riture et pourriture, mortalité et mortalité.
Les hommes combattent autant qu'ils peuvent
cette égalité ; ils regardent leurs semblables
comme s'ils étaient d'un ordre inférieur au
( 21 )
leur; mais la nature, pour conserver ses
droits , et pour dompter l'arrogance hu-
maine , a voulu imprimer deux marques par
lesquelles tous fussent confraints de recon-
naître leur égalité; l'une est la naissance ,
et l'autre est la mort.
Pour former des citoyens, que le doux nom,
de patrie retentisse à leurs oreilles dès le ber-
ceau. Ce sera ainsi que leurs jeunes coeurs s'habi-
tueront à l'honorer et à la chérir. Les âmes vul-
gaires confondent les mots de patrie et de li-
berté, avec ceux de sédition et d'anarchie ; les
âmes élevées sont aussi soumises à l'observation
des lois , qu'elles sont disposées à mettre obs-
tacle à leur infraction, les bons citoyens , aussi
fidèles au prince qui les gouverne constitution-,
nellement, qu'opposés à celui qui ne connaîtrait
d'autres lois que celles de ses caprices ou de
ses passions.
Une bonne constitution rend immuable le
règne des lois, et cette immutabilité assure le,
bonheur des peuples, trop souvent troublé par
l'ambition des princes ; ambition qui amène des
guerres et des révolutions, dans lesquelles les
peuples, qui en sont toujours victimes, n'ont
(22)
d'autre partage à espérer que la misère ou la
mort.
L'agriculteur, l'artiste, le négociant, natu-
rellement paisibles, ennemis des révolutions,
trouvent dans la Charte, repos , sécurité et
prospérité. Le premier, lorsqu'ils payé à l'Etat
le tribut que tout citoyen lui doit également,
suivant sa fortune et ses propriétés, dispose à
son gré de toute sa récolte. Le second exerce
son industrie sans entraves, jouit de la; pléni-
tude de ses talens, et en recueille, le fruit sans
partage; Le dernier fait circuler partout et li-
briment le produit des travaux et du génie des
deux autres, en se conformant aux lois , à la
rédaction desquelles il a contribué,
Tout Français peut se féliciter aujourd'hui
d'avoir une patrie; naguère il n'avait qu'un
pays. Tout Français peut, jusqu'au tombeau ,
conserver l'espoir d'être compté pour quelque
chose dans l'ordre politique. Celui à qui la mé-
diocrité de sa fortune ne permet pas encore d'é-
lire ses représentans, ou d'être élu lui-même?
redoublera de courage et d'efforts pour arriver
à ce but vraiment patriotique : il peut espérer
que ses travaux et ses veilles l'amèneront un
(23)
jour à cette heureuse époque. La fortune exigée
par la loi pour y parvenir, n'est pas assez co-
lossale pour le jeter dans le découragement-. Le
désir de se rendre utile à sa patrie , l'espérance
d'occuper une place dans l'estime de ses conci-
toyens , est un stimulant bien fait, sans doute,
pour exciter son émulation , et le. rendre capa-
ble d'arriver même aux premières dignités de
l'État.
Avant que nous eussions une constitution ,
il était plus commode, il est vrai, aux classes
privilégiées d'obtenir une grande place que de
la mériter; mais aujaurd'hui, tout homme qui
joint à des talens une éducation soignée, a le
droit et par conséquent l'espoir d'y parvenir.
La noblesse reste ce qu'elle doit être, un orne
ment, et non pas un pouvoir ; une récompensée
ou une faveur, mais non un droit. Tout citoyen
peut devenir la souche d'une famille qui hono-
rera la patrie, et dont les faits glorieux enri-
chiront les pages de l'histoire.
La taille, cette imposition féodale, aussi
avilissante par sa dénomination que par sa forme,
s'opposa long-temps aux progrès de l'agricul-
ture. Aujourd'hui, l'égalité établie dans la ré-
partition des tributs, sans distinction de castes,
(24)
de rangs, ni de priviléges, joint au droit des
Chambres d'en voter la quotité et d'en surveil-
ler l'emploi , assurent aux peuples la tran-
quille jouissance de leurs propriétés. Assurance
que complète l'abolition des confiscations ; usage
digne des peuples les plus barbares , puisque le
fruit du crime y devient le patrimoine dû prince,
qu'il frappe de misère la postérité entière d'une
famille innocente, et que la cupidité qu'il excite
augmente les malheurs publics, comme on l'a
vu chez les Vaudois (15) , dans les Cévennes,
et à l'époque de la révolution. On peut mettre
cet usage détestable en parallèle avec celui de la
question, dont nous avons dû l'abolition au
meilleur et au plus infortuné des monarques.
Si la Charte assure au peuple français la sé-
curité dans la jouissance de ses biens, elle lui
assure également sa liberté, sa vie, et son hon-
neur ; jouissance la plus précieuse de toutes ,
et cela au moyen de la bienfaisante institution
du jury. Cette sauve-garde de l'innocence, ce
rempart d'airain, contre lequel viennent se
briser les passions et les préjugés , recevra
bientôt, nous l'espérons, une loi organique, qui
réparera les brèches qu'on lui a faites depuis
longues années. ( 19 ), et lui donnera toute
(25)
l'extension et la perfection dont elle est suscep-
tible. Tout citoyen sur lequel de malheureuses
circonstances auront fait peser une accusation,
qu'il soit innocent ou coupable, trouvera une
égale protection dans les lois, ainsi que parmi
ceux chargés de les appliquer; et jusqu'à la
conviction du crime, on aura pour lui les égards
dus à l'homme malheureux.
Parfaitement libre dans ses opinions comme
dans sa croyance, chacun suivra l'impulsion de
sa conscience et la loi de ses pères. Alors il y
aura moins d'hypocrites, moins de masques, on
ne cherchera plus autant à en imposer aux
autres , et le coeur de l'homme ne sera plus un
problème. Les ministres des différens cultes"
sentiront davantage que leur pouvoir, et sur-
tout leur influence, tient moins aux dignités
dont ils sont revêtus, qu'à la pureté de leurs
moeurs (17).
La liberté de penser et d'écrire, basée sur
des principes sagement déterminés, complette
cette heureuse amélioration. Les hommes gé-
néralement moins dissimulés; ceux qui sont
élevés en dignités, moins orgueilleux , il en ré-
sultera plus de raprochement entr'eux. Aujour-
d'hui, l'ordre de la légion - d'honneur, celle
( 26 )
institution libérale unissant tous les; Français
par. une même récompense, quelle que. soit
la nature des services rendus à l'état, accélérera,
cet; instant désiré. Celui qui., armé du glaive
des lois, protège l'innocent et l'orphelin, mar-
chera l'égal de celui qui défend la patrie avec
l'épée. Le vrai philosophe qui éclaire et dirige
les hommes vers la vertu à l'aide de la mo-
rale, partage les mêmes honneurs, que le mi-
nistre des autels qui les guide par. la religion,
Le savant qui., par ses veilles adoucit les maux
de l'humanité souffrante, ou augmente par ses
ingénieuses découvertes les jouissances de la
vie : l'artiste qui , en reproduisant les traits des
uns et des autres, ainsi; que les belles actions,
ou les beaux ouvrages qui les immortalisent.
ajoutent encore à la gloire de la nation, par-
tageront avec les premiers cette même immor-
talité.
Les différentes castes ayant renoncé aux
prétentions exclusives qui les divisaient entre
elles, il naîtra entre tous les hommes une es-
pèce de confraternité , utile au bonheur de.
tous. Nobles ou plébéiens,, militaires ou ecclé-
siastiques, magistrats ou négocians; chrétiens,
ou israélites, même jansénistes ou molinistes,
(27)
on verra les hommes de tous les états, de toutes
les sectes, prêts à s'entraider , à se servir mu-
tuellement, et du bonheur particulier de chacun
naître le bien-être général.
On n'apportera plus dès le, berceau cette
morgue, cet égoïsme, ce mépris même pour;
ce qui n'a pas de rapport avec soi, sous celui de,
la naissance, de la profession ou des opinions.
Le. mérite, les talens, distinguant seuls les
hommes entr'eux, chacun cherchant à mériter
et à obtenir cette distinction , la vertu alors de-
viendra nécessaire pour faire pencher la balance,
en sa faveur. L'homme vicieux, le citoyen sans
moeurs, sans délicatesse, seront seuls rejetés de
la société, quelque favorisés qu'ils soient par
leurs rangs, ou leurs fortunes. Si ces heureux
changemens ne s'opèrent pas sur-le-champ, ils
pourront être accélérés par l'attention du gou-
vernement à baser ses choix sur la moralité et
les talens , seul moyen de, faire chérir et res-
pecter l'autorité;
Les enfans d'un même père ne présenteront
plus le contraste affligeant de l'opulence et, de
la misère (18). Tous, les Français aujourd'hui
sont également chers à la patrie. Elle les couvre,
de son égide : son sein est ouvert à tous , ils y
(28)
trouveront une égale protection et une égale
tendresse. S'il était possible que la faveur, cette
ennemie née de la justice et des lois, osât encore
montrer son front déhonté; le droit de pétition,
la faculté établie par la Charte, de manifester
ses pensées par la voie de l'impression, sont là
pour comprimer ses efforts, et la faire rentrer
dans les bornes les plus étroites. Non-seule-
ment l'époque est arrivée où la publicité d'une
injustice en amènera la répression; mais celle
où la flétrissure retombera sur le front de celui
qui l'aura commise n'est pas éloignée : et cette
flétrissure, plus humiliante même que la peine
qu'il aura encourue, empêchera, nous l'espé-
rons, qu'elle ne se reproduise.
Malheur à celui qui est indifférent à la gloire
et au bonheur de son pays ! Insensible à tout ce
qui né le touche pas individuellement, liberté,
patrie, indépendance nationale, sont des mots
vides de sens pour l'égoïste : pourvu qu'on ne
contrarie pas ses goûts, ses habitudes, les abus
ne le touchent que lorsqu'ils l'atteignent. L'in-
justice, la violence, le crime même ne l'émeu-
vent pas. Quiconque s'affecte des malheurs pu-
blics , ou de l'humiliation de son pays, n'est à
ses yeux qu'un insensé. Cet homme est très-aisé
( 29)
à vivre; on ne l'accusera pas d'être un homme
de parti, c'est le meilleur homme du monde,
qu'un égoïste est à plaindre ! Se tenir chance-
lant et métis, dit Montaigne, de tenir son af-
fection immobile, et sans inclination aux
troubles de son païs et en une division publi-
que , je ne le trouve ny beau ny honnête. Si
la constitution impose des obligations au chef
de l'état, gardez-vous de croire qu'elle n'en im-
pose pas au peuple ! S'il doit obéissance aux
lois, il doit aussi respect et reconnaissance en-
vers ceux entre les mains desquels est déposé le
pouvoir de les faire exécuter, à plus forte raison
lorsqu'ils travaillent à son bonheur. Respecter
le chef de l'état et ceux qui administrent en son
nom, c'est se respecter soi-même. Leur obéir,
lorsqu'ils parlent au nom et conformément à la
loi, est non-seulement s'obéir à soi-même, mais
est un devoir rigoureux. Une conduite opposée
amène l'anarchie, et l'anarchie est le pire de
tous les maux, puisqu'elle est la cause de la dis-
solution des gouvernemens.
(30)
CHAPITRE III.
De quel avantage la Charte peut-elle être
pour un ministre ?
UN corps complet de lois écrites, qui pose et
fixe les bases de toutes les parties de l'édifice
politique d'un état; qui définit la nature et les at-
tributions de chacun des pouvoirs qui le cons-
titue , est toujours favorable à un ministre pro-
be, jaloux de remplir ses devoirs, de rendre à
chacun la justice qui lui est due. Si le chef de
l'état, obsédé par les demandes des courtisans
qui l'entourent, venait à ordonner quelque chose
d'injuste, et par conséquent d'inconstitutionnel,
qui pût compromettre le ministre ou entacher
sa réputation, la loi est là. Si elle existe pour
l'accuser s'il est coupable ; elle existe aussi pour
le défendre s'il est innocent. Son exécution est
sa sauve - garde et le met à l'abri de tout. Elle
l'autorise à éclairer le prince, à l'instruire de
toutes les infractions qu'on y pourrait faire.
Dire la vérité aux princes, c'est conquérir leur
estime, c'est mériter la reconnaissance des peu-
( 31 )
ples. Ce qui, sous une monarchie absolue ad-
viendrait au moins une importunité, un man-
qué de respect, devient ici, non-seulement une
obligation, mais un devoir.
Sous un gouvernement indépendant, un mi-
nistre voit peser sur lui une effrayante respon-
sabilité , et cette responsabilité est plus danger
reuse encore, lorsqu'il a des lumières médiocres,
ce qui doit souvent arriver, puisque, dans cette
sorte de gouvernement, tout se donne à la faveur.
Sous une monarchie constitutionnelle , au con-
traire le ministre, obligé de défendre lui-même
ses projets à la tribune, ne peut se passer de talent
et d'énergie. Autant il peut impunément être
faible et privé de lumières dans le premier cas,
autant le génie et le caractère lui sont indispen-
sable dans celui-ci. Sous un gouvernement ab-
solu, un ministre probe et instruit peut se
laisser corrompre par la flatterie, et s'endormir
bercé par la puissance et les succès. Mais sous
un régime constitutionnel, son sommeil sera de
courte durée ; les orateurs des chambres sont
là : la presse y est aussi. Sous le despotisme,
tout se fait dans le mystère ; les abus, les actes
tyranniques même se consomment dans le si-
lence et l'obscurité, les réclamations sont étouf-
(32)
fées par la terreur. Cet état de choses convient
au ministre inique , il redoute la lumière , la
publicité. On ne peut guère le calomnier , il se
rit de la médisance ; d'ailleurs, il a des moyens
sûrs pour lui imposer silence. Mais qu'il n'ou-
blie jamais que sa place est temporaire , que
l'instant de la disgrâce arrivé, il devient l'objet
du mépris et de l'animadversion publique. Alors
il n'est plus pour lui de repos, les remords l'as-
siègent , la terreur le poursuit, il traîne lan-
guissamment le peu de jours que lui laisse le
chagrin de sa nullité : c'est ainsi que la nation
est vengée.
Le ministre vertueux , au contraire, trouve
dans un gouvernement constitutionnel sûreté et
protection ; il opère au grand jour, tous ses actes
ont la plus grande publicité. Si sa juste sévérité,
si l'envie, cette rouille des cours , lui suscitent
quelques ennemis, quelques détracteurs, la tri-
bune est là ; la presse y est encore. La calomnie
vient se briser contre la vertu et l'innocence. S'il
perd la confiance du monarque, car, comme a dit
le vertueux Sully: Quelle vertu peut être à l'a-
bri d'une intrigue travaillée de main de cour-
tisan ? la vénération, le respect, la reconnais-
sance publique le suivent dans sa retraite : là ,
(33)
accompagné de sa conscience, de quelques amis
éprouvés par sa disgrâce , il voit sans crainte
et sans regret arriver le terme de son existence;
Alors le peuple se charge de son oraison fu-
nèbre.
Si Semblançai eût vécu sous un gouverne-
ment constitutionnel, toutes les astuces de Mar-
guerite de Savoie n'auraient pu le perdre; cette
princesse n'aurait pas même osé l'entreprendre.
Les lois sont les seuls remparts qui puissent
résister aux passions et aux vices des hommes
puissans : et ces lois, pour avoir de la force, doi-
vent être immuables. Lorsqu'elles dépendent de
la volonté du souverain, de l'intérêt bien ou
mal entendu d'un prince, du caprice d'une maî-
tresse, de l'avidité d'un favori, elles sont aussi
faibles qu'elles sont éphémères. Quel est le mi-
nistre qui eût pu résister aux sollicitations de
madame de Montespan, aux ordres de madame
de Pompadour, et aux caprices de madame du
Barry ? Les lois constitutionnelles seules met-
tent un ministre à l'abri de faire le mal. Non-
seulement elles font naître la confiance, mais en-
core elles sont l'objet du respect public ; chacun
en quelque sorte ayant le droit de les regarder
comme son propre ouvrage, puisqu'elles ont reçu
3
(34)
la sanction générale, sur-tout encore lorsque le
temps les a consacrées (19). Quelque sévères
qu'elles soient, on les observé sans murmurer :
peu-à-peu on s'y accoutume ; mais, quand elles
sont versatiles, l'idée qu'on se forme d'avance
de leur peu de durée dispose à les enfreindre.
La réputation d'un ministre est bien plus à
couvert contre la calomnie sous un gouverne-
ment représentatif, que sous un gouvernement
absolu. Dans le premier, il ne peut ignorer, ni
même supposer ignorer ce que le public pense
sur son compte ; tandis que dans le second, on
peut ruiner sourdement sa réputation, sans qu'il
se doute de ce qui se trame contre lui (20).
( 35 )
CHAPITRE IV.
Les opposans au bienfait de la Charte, s'il
en existe , n'y trouveront-ils pas eux-
mêmes un avantage?
Si l'intérêt personnel, ce premier mobile de
toutes nos actions, a retardé si long - temps le
progrès des lumières, celui de la civilisation, de
la perfectibilité des gouvernemens, et par con-
séquent le bonheur des peuples, convenons
aussi que l'habitude, les vieux préjugés ont beau-
coup contribué a ce retard. Plaignons aujour-
d'hui, mais n'accusons pas des hommes (s'il en
existe encore) qu'une malheureuse mémoire re-
porte sans cesse vers le passé. Plaignons - nous
nous-mêmes de n'être pas doués, pour traiter
un pareil sujet , de cette éloquence entraînante
qui séduit , porte la conviction dans toutes les
ames, et à laquelle l'opiniâtreté la plus ro-
buste ne peut résister. Osons cependant com-
battre des opinions dont la ténacité peut de-
venir dangereuse et pour la patrie, et pour ceux
qui les ont conservées.
(36)
On répète, et avec raison, qu'il ne faut pas
rappeler les anciennes erreurs en politique, et
cependant on ne cesse , non-seulement de re-
tracer celles de la révolution, mais encore de
jeter la défaveur sur ceux qui ont participé à
cette révolution, même en bien. On ne réfléchit
pas que, semblables à ces fièvres chaudes, à ces
maux aigus, les maladies politiques une fois
passées ne laissent plus aucunes traces ; tandis
que les vieux préjugés, les antiques abus, im-
preignés de la rouille des siècles, ressemblent
à ces infirmités chroniques, toujours prêtes à
se reproduire sous diverses formes, et qui ont
long-temps, besoin d'habiles médecins , pour
rappeler, à ceux qui ont le malheur d'en être
atteints le régime qui leur est nécessaire.
Persuadé que la Charte a rétabli l'équilibre
dans l'économie politique , que la circulation
des humeurs a repris son cours, néanmoins, si
par hasard il existait encore quelques esprits
cacochimes , regardés comme incurables, es-
sayons de les ramener aux vrais principes de la
raison, de la justice et de l'humanité.
Insensés ! croyez-vous pouvoir reconquérir
aujourd'hui, que vous êtes isolés et faibles, ce
que vous n'avez pu conserver, à une époque où
(37)
TOUS étiez nombreux et forts, dans un temps où le
prestige des anciens noms et le joug des privi-
lèges militaient en votre faveur? Rappelez-vous
que c'est en voulant entraver le bien, que vous
avez attiré sur vous et sur votre patrie, un dé-
luge de maux. Vous né voulez, dites -vous,
qu'une seule religion dans l'état ? mais vous la
voulez riche et puissante, parce que, selon vous,
le peuple ne respecte que ce qui se présente à
ses yeux d'une manière imposante. Avez-vous
oublie que les apôtres n'étaient pas riches ; qu'un
ministre des autels, porté par sa seule vocation
à remplir ce saint ministère, est plus occupé de
la morale des peuples et de leurs besoins, que
celui que l'ambition ou la cupidité y appelle ;
que le premier jouit dans toute sa plénitude du
respect et du crédit que donne la vertu, seules
récompenses qu'ambitionnent des hommes qui
se consacrent de bonne foi aux travaux évan-
géliques.
Vous regardiez ces riches abbayes , ces gras
prieurés comme des patrimoines de familles ,
et les monastères comme un refuge pour celles
de vos filles que votre dureté immolait à l'élé-
vation des autres. Pères dénaturés! vous ne rou-
gissiez pas de sacrifier à un vil intérêt, à une pué-
(38)
rile vanité, le bonheur de vos enfans ? Pouvez-
vous regretter cet usage inique., fruit amer de
la féodalité, qui condamnait vos puinés au sa-
crifice d'une existence douce, ou à celui du re-
pos de leurs consciences,, pour contribuer à l'il-
lustration., ou satisfaire aux passions déréglées
et aux prodigalités de vos premiers nés? Ne fré-
missiez-vous pas, en forçant en dépit des lois de
la nature, un sexe intéressant et faible à re-
noncer pour jamais aux doux noms d'épouse et
de mère, et en le vouant, sans pitié pour ses
larmes et sa sensibilité, au désespoir d'une ré-
clusion perpétuelle ? Est-il un moyen plus sûr
pour détruire l'harmonie des familles, faire mau-
dire le frère par le frère, faire naître entre eux
ces sentimens d'envie et de haine qui divisent la
société en général, que cet injuste partage dans
les successions de ses pères? réfléchissez-y bien !
et vous bénirez le nouvel ordre de choses.
Et vous, qui voudriez condamner le peuple
à une ignorance, éternelle, qui tremblez à l'idée
de lui voir acquérir la plus légère instruction,
et croyez, en l'avilissant ainsi, le conduire comme
un troupeau ! Hommes injustes et bornés ! con-
sultez donc les pages de l'histoire, elles vous ap-
prendront que les guerres, les révolutions les
( 39 )
plus sanglantes, à toutes les époques, et dans
toutes les contrées, ont toujours été le partage
des nations plongées dans les ténèbres de l'igno-
rance , et celles animées par les fureurs du fana-
tisme et de la superstition. Vous vous plaignez:
du peuple, et c'est vous qui l'avilissez ; fiers, vous
le laissez périr de misère ; rampant, vous lui
prodiguez vos faveurs. Faites marcher de front
l'instruction avec la morale : vivez avec vos
inférieurs comme avec des frères, et vous ra-
mènerez ainsi la confiance et la concorde parmi
les nations.
Ecoulons à ce sujet un prélat aussi recom-
mandable par ses talens que par ses vertus, que
la mort a enlevé trop tôt à la vénération pu-
blique (a). A mesure, dit-il, que les connais-
sances se perfectionnent, elles adoucissent les
moeurs, elles assurent le règne de l'humanité.
L'éducation plus commune et mieux dirigée,
détruit les préjugés et les vices qui font le mal-
heur des états. Les peuples et les rois connais-
sent mieux leurs obligations ; l'ambition des
grands est réprimée et n'enfante plus les révol-
(a) Oraison funèbre du roi Stanislas par M. le
cardinal de Boisjelin, 1766.
( 40 )
tes. L'autorité devient douce et bienfaisante,
le trône s'élève comme un arbre sacré, qui
protège l'industrie et la liberté. La religion ,
mieux connue, développe les leçons de sa
morale saine et pure. Ne nous laissons pas
décourager par les erreurs, dont les talens
sont quelquefois accompagnés ; les erreurs
se détruisent et les vérités restent. Répétons
encore ce qu'a dit un autre écrivain célèbre (a) :
Si nous attribuons nos maux aux lumières,
on nous dira que les dévastations du nouveau
monde, les massacres de l'Irlande et ceux
de la Saint-Barthélemy ont été causés par
la religion. Cette manière de raisonner de
part et d'autre ne vaut donc rien. Ce qui est
bon reste bon, indépendamment du mauvais
usage que les hommes en peuvent faire.
Pourriez-vous regretter le temps où tous
les avantages de la société étaient, non pas
même pour une seule caste, mais pour un
petit nombre d'hommes privilégiés pris dans
cette caste, et trop souvent incapables ? Rappe-
lez-vous que l'aigle de meaux (b), né d'une fa-
(a) M. de Chateaubriant,
(b) Le grand Bossuet.
( 41 )
mille distinguée dans la robe, fut repoussé de
l'évêché de Beauvais, comme indigne de s'as-
seoir sur un siége qui donnait la pairie. Rap-
pelez-vous encore, qu'à l'époque de 1789, le
rang subalterne des deux premiers ordres, fa-
tigué de l'arnogance des chefs de ces mêmes
ordres, passa en entier du côté des plébéiens.
N'oubliez pas que, lorsqu'un d'entre vous, en-
fant gâté de la nature, s'était fait un nom jus-
tement célèbre, bientôt ce nom illustre retom-
bait dans l'oubli. Ses enfans , énorgueillis d'un
tel père, certains que ce beau' nom seul leur
suffirait pour les faire arriver à la puissance
ainsi qu'à la fortune, ne faisaient aucuns efforts
pour se rendre dignes de le porter. Sans études,
ils étaient sans talens; sans concurrens, ils
étaient sans émulation ; sans émulation, ils
étaient sans énergie. Traînant de siècle en siècle
un nom trop pesant à porter, ce nom révéré
retombait dans l'oubli, et restait enseveli dans
les anciennes chroniques. Ne voyez-vous pas
aujourd'hui les fils des hommes qui se sont illus-
trés, obligés de se tenir perpétuellement en ha-
leine , afin de n'être pas déshérités dans l'opi-
nion? Ne les voyez-vous pas faire d'utiles efforts
pour surpasser, ou au moins égaler leurs glo-
rieux pères, et conserver le rang distingué,
qu'ils leur ont acquis par leurs talens et leurs
vertus.
Oui, c'est à l'abri de la Charte que l'Etat
verra souvent éclore des hommes dignes de le
servir. C'est alors que vos enfans, ne se conten-
tant plus d'être élevés, voudront être réelle-
ment grands, et ne devoir qu'à eux seuls l'es-
time et la considération publiques. Qui pourrait
prétendre aujourd'hui qu'il faille être d'une caste
privilégiée pour diriger une poignée d'hom-
mes (a) sur la route de la gloire:, lorsque nous.
avons vu tant de plébéiens en conduire cent
mille à la victoire ? Oui, tous les. Français, ,
comme les enfans d'un même père, participe-
ront aux mêmes avantages; les talens et les
vertus n'auront plus besoin d'aïeux. En exiger
pour parvenir à un emploi quelconque , serait
leur faire injure. Si Wasington, simple citoyen,
fût né sous la pourpre, peut-être n'eût-il été
qu'un homme vulgaire. Oui, nous le répétons,
ceux dont les aïeux ont bien servi l'Etat, pour-
ront être les aînés de la grande famille, s'ils se
(a) Être sous - lieutenant ; voyez l'Ordonnance
de 178
(43)
sont rendus dignes de leurs ancêtres; mais ils;
n'auront pas seuls part à l'héritage.
Nous ne pensons pas que, de bonne foi,
personne puisse regretter le pouvoir arbitraire ;
depuis l'héritier du sang royal jusqu'au dernier
des plébéiens, tous en ont été froissés. Lequel
d'entre les familles illustres ne se rappelle pas
les laissez passer d'Isabeau de Bavière, et ceux
du compère Tristan ; le sort d'Olivier de Clis-
son, sous Philippe de Valois; celui de Raoul,
comte d'Eu, sous le règne du roi Jean, (21) ?
Sous celui de François Ier, les persécutions; qu'é-
prouva le connétable de Bourbon; sous le gou-
vernement de Richelieu, la reine mère , de
Thou, Marillac, Bassompierre, et tant d'autres,
illustres victimes du despotisme de cet ambi-
tieux et vindicatif prélat? Sous Mazarin, le
Grand-Condé lui-même, encore surchargé des
lauriers de Rocroi ? Une foule d'autres exem-
ples , tant anciens que modernes, prouvent que
nul n'est à l'abri du pouvoir arbitraire, dans un
pays où il n'existe aucune constitution, et dans
lequel un ministre peut tout oser et tout entre-
prendre.
O vous ! hommes en places, qui comptez sur
la perpétuité de votre puissance , et regrettez
( 44 )
le pouvoir absolu ; qui souvent commandez
avec orgueil et obéissez avec bassesse, détrom-
pez-vous : ce jury, ces formes bienfaisantes,
Ces sauve- gardés de l'innocence, établies par
la constitution pour la sécurité de l'homme de
bien, que vous voudriez suspendre ou affaiblir
pour satisfaire vos passions haineuses ; si, par
malheur, vos voeux criminels étaient accom-
plis, vous les reclameriez un jour peut-être !
Calomnié, poursuivi par des hommes jaloux
d'un pouvoir qu'ils envient, on vous dérobe-
rait à vos juges : naturels , une commission,
composée de vos ennemis, serait formée pour
vous perdre. Vous succomberiez en reconnais-
sant, mais trop tard, que vous-même étiez
l'artisan de votre infortune !
( 45 )
CHAPITRE V.
De quel avantage la Charte peut-elle être
pour un Roi ?
Sous les deux premières races de nos rois,
il existait une telle confusion dans les principes
du gouvernement, que souvent un roi était vas-
sal d'un de ses sujets. Les barons, après avoir
usurpé la propriété de leurs fiefs, devinrent
d'une telle insolence envers leurs souverains,
que Hugues-Capet, fondateur, de la troisième
dynastie, eut beaucoup à souffrir de leur des-
potisme, et que , pour se faire un appui contre
leurs prétentions tyranniques, ses successeurs
se virent contraints de tirer le peuple, c'est-à-
dire la nationpresque entière, de l'état d'éxhé-
dération et d'avilissement dans lequel l'orgueil
et la cupidité, de ces mêmes barons l'avaient
plongé.
Les rois et les seigneurs étaient dans un état
de défiance et d'inquiétude continuelle les uns
envers les autres, souvent même en état de
guerre. Les rois n'assemblaient les états-géné-
(46)
raux que dans les instans de crises, et ces mêmes
instans amenaient souvent des révolutions. Un
des grands vices de ces assemblées, était que les
rois n'y avaient aucun pouvoir quand les barons
étaient puissans, et qu'ils l'avaient tout entier
lorsqu'ils jouissaient à leur tour de la plénitude
de leur puissance. Dans le premier cas, souvent
l'ordre de la noblesse se réunissait à celui du
clergé pour abattre encore l'autorité royale, ne
rien payer, et faire porter en entier sur le peu-
ple, qu'ils méprisaient, la charge des impôts.
On se rappelle cet adage de Charles-Quint,
qui prouve qu'encore de son temps les barons
avaient conservé une grande autorié. Les no-
bles me dépouillent, disait ce prince, les sa-
vans m'instruisent, et les marchands m'en-
richissent;
Plusieurs siècles se passèrent ainsi dans de
perpétuelles guerres entre les rois et les barons,
cherchant alternativement, et suivant les cir-
constances, à s'appuyer du clergé et du peuple.
Mais les uns et les autres, accumulant fautes
sur fautes, abus sur abus, creusèrent , sans s'en
apercevoir, un précipice sous leurs pas. Enfin,
la machine politique, chancelante depuis plu-
sieurs siècles', parce qu'elle n'était point assise
( 47)
sur des bases solides, s'est tout-à-coup écroulée.
C'est alors qu'un monarque prudent et éclaire
a senti la nécessité de faire cesser un pareil or-
dre de choses. Il a senti que les obligations que
lui imposait la royauté , étaient au-dessus des
facultés d'un seul homme ; que la gloire des rois
était dans le bonheur des peuples ; que les lois
seules devaient diriger leur autorité et lui don-
ner la force et l'appui dont elle avait besoin :
c'est alors que sa sagesse a fixé et régularisé ce
qui avait d'abord été posé en principe. C'est
alors enfin , que substituant par une constitu-
tion sage la loi aux passions, la justice à la force
et à la faveur, le droit à l'arbitraire, l'amour
du peuple à la crainte de la tyrannie , il s'est
affranchi, par ce bienfait, d'une responsabi-
lité (22) effrayante pour un monarque ami de
l'humanité.
Marc-Aurèle, le modèle des princes, apprenant
qu'Antonin l'avait adopté, parut plongé tout-à-
coup dans une tristesse profonde. Surpris de sa
douleur , ses amis lui en demandèrent la cause :
Je vais régner, répondit-il. Les fonctions de
la royauté sont pénibles, sans doute ; mais elles
ne sont pas gratuites ! Quelle plus douce ré-
compense, pour un prince vertueuxet sensible,
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que l'amour et la bénédiction dés peuples ? Dans
un gouvernement absolu, le monarque trompé
par tous ceux qui l'entourent, adulé par tous
ceux qui l'approchent, encensé par tous sans
être obéi d'aucun , souvent nul aux yeux de ses
voisins, est étranger au milieu de son peuple.
Ignorant ses besoins, par conséquent sourd à
ses plaintes , il croit en être adoré, lors même
qu'il est l'objet de l'animadversion publique ,
et que les louanges mensongères, qui accom-
pagnent ses pas et charment, ses oreilles, sont
payés par ceux qui ont intérêt à le tromper (23).
Souvent encore le peuple est dans la misère, et
il le croit dans l'abondance. Les finances sont
épuisées , et il les croit dans un état prospère.
On lui dit qu'il est puissant, qu'il est invinci-
ble , qu'il règne avec gloire , et il croit régner;
lorsqu'une révolution , amenée par le désespoir
des peuples poussés à bout par le despotisme,
les concussions des ministres, et les dépréda-
tions des courtisans, est prête à le précipiter du
trône à l'instant où il est encore dans la sécurité
la plus parfaite. Ce n'est pas trop nous écarter
de notre sujet, sans doute, que de citer ici cette
belle réponse de M. le duc de Saint-Agnan au
grand Dauphin, qui semblait sourire à un cour-