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De l'avenir dans la révolution en France : accomplie par les princes, par la bourgeoisie et par le peuple depuis Charles V jusqu'à nos jours et des moyens à prendre pour l'anéantir / par Th. Pérard,...

De
145 pages
impr. de T. Martin (Châlons). 1872. 1 vol. (145 p.) ; in-16.
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DE L'AVENIR
DANS LA
RÉVOLUTION
EN FRANCE
ACCOMPLIE PAR LES PRINCES, PAR LA BOURGEOISIE ET PAR LE PEUPLE
DEPUIS CHARLES V JUSQU' A NOS JOURS
ET DES MOYENS A PRENDRE POUR L'ANEANTIR
PAR TH. PERARD
DE SUIPPES.
L'histoire du passé, c'est
le secret de l'avenir.
CHALONS
IMPRIMERIE T MARTIN, PLACE DU MARCHÉ-AU-BLÉ 50.
1872.
PRIX : 1 FR. 50
MONSIEUR,
J'ai l'honneur de vous annoncer que, sous peu, paraîtra
un nouvel ouvrage écrit par moi-même et intitulé :
DE L'AVENIR DANS LA RÉVOLUTION
EN FRANCE,
ACCOMPLIE PAR LES PRINCES, PAR LA BOURGEOISIE
ET PAR LE PEUPLE,
DEPUIS CHARLES V JUSQU'A NOS JOURS.
L'immense succès que j'ai obtenu dans ma brochure, la
Force des Choses, me confirme dans l'espoir que ce livre,
véritable volume de 120 pages, grand in-18, aura le même
succès.
Seulement, comme le nombre d'exemplaire sera très-limité,
afin d'en obtenir assurément, il devient indispensable d'y
souscrire.
Ce n'est point à moi à vous faire l'apologie de cette oeuvre
qui, conçue dans le même esprit que ma brochure, embrasse
une infinité de questions qui n'y sont et n'ont pu y être
qu'énoncées, vu la forme restreinte que j'avais adoptée.
Dans les temps que nous parcourons, l'histoire de France,
étudiée au point de vue moral et philosophique, vous
découvrant la marche lente, progressive de la Révolution et
de l'avenir qui lui est réservé, ne saurait être sans intérêt.
Dans ces récits, non seulement dictés par les convictions
les plus sincères et les plus consciencieuses, mais ayant
surtout pour base la vérité la plus sévère et la plus inflexible,
vous puiserez la preuve du péril qui menace notre société.
C'est vous assurer que ce livre mérite votre accueil d'abord,
en attendant qu'il gagne votre estime.
J'ose croire que vous y souscrirez, et que l'auteur de ce
travail aura la consolation de savoir ce livre entre vos mains.
Veuillez me retourner le bulletin ci-contre, détaché de
sa souche et signé de votre main.
J'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre respectueux
serviteur,
THÉODORE PÉRARD.
Suippes, le 1er octobre 1871.
imp. T. Martin.
DE L'AVENIR
DANS LA
RÉVOLUTION EN FRANCE
DE L'AVENIR
DANS LA
REVOLUTION
EN FRANCE
ACCOMPLIE PAR LES PRINCES, PAR LA BOURGEOISIE ET PAR LE PEUPLE
DEPUIS CHARLES V JUSQU'A NOS JOURS
ET DES MOYENS A PRENDRE POUR L'ANÉANTIR
PAR TH. PÉRARD
DE SUIPPES.
CHALONS
IMPRIMERIE T MARTIN, PLACE DU MARCHÉ-AU-BLÉ 50.
1872.
PREFACE
Voici encore un livre qui, je l'espère,
éclairera bien des doutes, dissipera bien des
erreurs, brisera bien des préjugés qui, trop
souvent, gouvernent ces esprits trop prompts
à juger toute espèce d'histoire sans appro-
fondir les conséquences morales et philoso-
phiques qui en découlent, sans en saisir les
grands points de vue, les horizons immenses
qu'elle dévoile tout-à-coup à ceux qui ne la
consultent que pour le seul amour de la vé-
rité.
Resserrés dans les bornes étroites d'un ma-
térialisme qui mesure tout à la balance du cal-
cul, comment pourraient-ils comprendre, ces
hommes, que d'autres, par les travaux inces-
— 6 —
sants d'une intelligence en action et d'une
réflexion continue, mais surtout sous la puis-
sance d'une conscience droite, puissent me-
surer, préciser les événements lointains d'un
avenir inconnu ?
Faut-il s'étonner qu'ils n'attribuent qu'au
hasard ce qui n'est dû cependant qu'à de
longues recherches historiques, de nom-
breuses compilations, mais surtout à ce sens
juste, discernateur véritable, jugeant souve-
rainement et rarement se trompant sur cette
vérité future des faits, sans que l'on connaisse
les moyens qu'il a employés, la route qu'il a
suivie, les régions qu'il a parcourues.
Mais, disent-ils encore, cette oeuvre, c'est le
récit de faits répétés, véritable plagiat, imita-
tion servile de ce que nous connaissons
depuis longtemps.
A cela je réponds :
Croyez-vous connaître véritablement l'his-
toire, quand, surchargée, fatiguée de dates
chronologiques, votre mémoire indiquera la
date précise des batailles perdues ou gagnées,
des révolutions accomplies, des avènements
glorieux ou des écroulements pénibles ? non
ce n'est rien que tout cela.
Ce sont les causes morales, politiques, ma-
térielles qui les ont amenées, qui les ont fait
perdre, ces batailles ; ce sont les vengeances
toujours illégitimes des peuples qui les ont
suscitées, ces révolutions ; ce sont les regrets
tardifs, reconnaissance obligée, qui les ont
réédifiés, ces trônes, comme les caprices
du peuple, sa mobilité, son ingratitude les
avaient détruits.
L'histoire, c'est l'acte, c'est le fait dégagé
de son enveloppe matérielle et transporté dans
l'ordre moral et intelligent des choses.
C'est le marbre du statuaire, bloc informe
que le ciseau doit modeler en tous sens,
tourmenter dans ses formes, dans ses atti-
tudes, jusqu'à ce que, communiquant la vie à
l'idéal qu'il veut personnifier, il fasse cir-
culer sous la pierre la violence des passions
ou. le calme des pensées qui l'animent.
Avez-vous bien compris ?
Du reste, l'écrivain, quel qu'il soit, se doit
sacrifier et se résigner aux caprices des appré-
— 8 —
dations diverses, fussent-elles injustes. Ne
ressemble-t-il point à ce gladiateur de la
Rome ancienne, qui devait combattre dans
l'arène réservée, bien moins pour se défendre
et protéger sa vie, que pour satisfaire les
plaisirs désordonnés, les caprices, les passions
aveugles de la foule, mais jamais pour en
sortir en triomphateur.
INTRODUCTION
L'histoire du passé,
C'est le secret de l'avenir.
L'histoire telle qu'elle doit être écrite, c'est-à-
dire réunissant au plus haut degré, à l'intelligence
des faits la vérité la plus rigoureuse, toujours cor-
recte de dessin, belle de couleur, peignant les per-
sonnages d'un trait frappant qui les caractérise,
exempte de passions personnelles, de préjugés, est
le livre par excellence où devraient s'instruire les
peuples aussi bien que les princes et les rois eux-
mêmes.
L'histoire, c'est le tableau fidèle, sincère, palpi-
— 10 —
tant d'intérêt des actes les plus héroïques, des réso-
lutions les plus généreuses, mais bien plus souvent
encore des drames les plus lugubres, des complots
les plus perfides, des péripéties les plus affreuses
et les plus inattendues, suggérés par la politique
machiavélique des princes révolutionnaires, par
l'ambitieuse cupidité d'une bourgeoisie naissante,
par un peuple effréné prêt à faire subir ses ven-
geances à tous.
L'histoire, c'est le spectacle frappant, douloureux
de la chute des trônes, de l'agonie des rois, luttant
violemment contre les étreintes pénibles de cette
mort affreuse que lui font subir les peuples.
Enfin, c'est la marche d'une société en voie de
formation, d'accroissement et de décadence ; car
quand les philosophes nous disent que les nations
commencent par la servitude et finissent par la
liberté, n'est-ce point nous confirmer que ces so-
ciétés ne naissent avec des éléments de force et de
vitalité dans le principe, que pour tomber dans la
dépendance et la honteuse servilité que font naître
l'abus et le mauvais usage qu'ils en ont fait.
C'est en vain qu'un peuple inquiet sur son ave-
— 11 —
nir voudrait se rattacher à des institutions régé-
nératrices, quand une fois l'égoïsme, mesure
invariable de toute affection, a pris la place de
cette justice souveraine, quand de la base au faîte,
l'édifice social, mal étayé par un pareil soutien,
commence à crouler de toutes parts, et menace par
sa chute de tout détruire.
L'histoire seule a le secret de toutes ces grandes
choses, seule elle vous instruit de tout ce passé,
de toutes ces ruines laissant encore çà et là quelques
débris épars, unique reste de ces grands souvenirs
du naufrage des peuples, et qui attestent leur gran-
deur flétrie, leur prospérité déchue, tout progrès
éteint, toute trace disparue.
Si parfois, dans ses plus intimes confidences,
l'histoire fait frémir d'indignation l'homme juste,
impartial qui s'en nourrit, combien aussi elle le
console par le récit de ces règnes heureux qui ont
fait le bonheur et la prospérité des peuples.
Combien il admire ce grand édifice monarchique,
lentement, laborieusement construit, dont chaque
partie magnifiquement travaillée vient se joindre
à la place assignée, et qui, en l'embellissant, lui
— 12 —
impriment un caractère sacré dont la durée doit
défier la fureur destructive du temps !
Quelle étude que celle qui, en quelques heures,
vous fait assister à la marche lente, progressive,
mesurée et quelquefois si rapide, si violemment
précipitée des évènements passés, vous déroule une
à une toutes les trames secrètes de ces lâches cons-
pirateurs dont l'avènement, disent-ils, doit ouvrir
une ère de bonheur, de prospérité, en éclai-
rant les peuples, tandis qu'ils les plongent dans les
plus obscurs ténèbres. Tel le Vésuve enflammé
n'éclaire de sa lueur sinistre les campagnes qui
l'environnent que quand sa brûlante lave menace
de tout détruire sous sa couche de feu !
Ce n'est qu'en traversant les sciècles, route im-
mense qu'un peuple est destiné à parcourir, que
les rois peuvent briser les obstacles qui s'opposent
à son développement moral, à ses besoins matériels,
à sa sécurité ; aujourd'hui, supprimer une barrière,
plus tard en abaisser une autre, accorder les amé-
liorations nécessaires, les réformes utiles que
réclame une nation à mesure qu'elle grandit, que
ses intérêts deviennent plus généraux, que les arts,
— 13 —
les sciences prennent un plus large, un plus puis-
sant développement.
C'est alors que nous voyons apparaître un pou-
voir ferme, juste, nécessaire ; c'est alors que tous
les grands corps de l'État et le peuple lui-même
viennent se rattacher à cette autorité reconnue, lé-
gitime, afin qu'elle puisse diriger habilement et au
profit du bien-être général, ces forces nouvelles,
inattendues, qui se croisent, qui s'entrechoquent,
et finiraient certainement par se détruire par leurs
directions opposées, leur divergence d'action, si elles
ne se rattachaient unanimement à ce pouvoir
unique qui seul peut leur imprimer la direction
la plus propre à l'ordre général des choses.
L'histoire atteste aussi que jamais une nation
n'est plus près de traverser des troubles intérieurs,
des orages politiques, que quand de son sein sur-
gissent tout-à-coup des génies extraordinaires qui
créent, qui bouleversent par l'étrangeté et la sou-
daineté de leurs découvertes.
Il se forme alors une tempête dans les idées, tem-
pête dans les esprits, tempête dans les coeurs que
l'amour du plaisir et surtout de l'indépendance
— 14 —
poussent toujours au-devant de tout ce qui doit
améliorer la position sociale qu'ils occupent.
Si nous remontons le cours des âges écoulés,
nous trouvons dans l'histoire moderne trois grandes
périodes de ce soulèvement des esprits, qui, pour
s'affranchir de toute contrainte, tentèrent de briser
ce noeud monarchique qui unit les peuples à la
royauté : la ligue et le protestantisme, la révolu-
tion de 89 et les journées de 1830 ; telles furent
ces trois époques révolutionnaires suscitées par les
princes du sang, par la bourgeoisie et par les
peuples, correspondant à cette marche ascendante
de révolte et de destruction continues.
Si donc les peuples manifestent contre les rois
les plus hostiles méfiances, si la liberté les enflamme
et les entraîne comme malgré eux vers un courant
révolutionnaire, cette révolte n'est due certaine-
ment qu'à des promesses trompeuses ; il n'y sont
poussés, ces peuples, que par ces mains impures
tenant à lui pour les séditions qu'elles font naître,
tenant au trône par des aspirations illégitimes.
Toujours, dans tous les temps, nous avons vu
se développer quelqu'une de ces branches
— 15 —
malsaines sur ce tronc vénéré, puis s'en détacher et
vouloir, par ses rameaux quelquefois puissants,
étouffer l'arbre qui si longtemps l'avait nourri et
protégé.
Je décrirai spécialement ces trois époques ter-
ribles où le pouvoir abandonné fit place à ces
révoltés du trône, qui, s'appuyant sur la faveur
populaire et la volonté nationale, flattent, caressent
les passions de la foule, seul marche-pied sur
lequel il leur faut passer pour s'élever au pouvoir.
Les quelques troubles qui précédèrent ou qui
suivirent ces grandes commotions ressemblent à ces
feux rapides qui, se découvrant à l'horizon,
annoncent un vaste incendie ou bien les dernières
lueurs d'un immense embrasement s'échappant
encore de ruines fumantes que la flamme calcine
et que recouvrent déjà des cendres mortes.
Je retracerai le plus rapidement possible toutes
ces grandes crises sociales, au point de vue de l'ave-
nir des sociétés et des malheurs qui les menacent
et les frappent successivement. Je veux démontrer
évidemment que la monarchie, mais la monarchie
héréditaire, est la seule propre, comme elle le fut
— 16 —
toujours, à donner à la France, comme à tous les
peuples, le bonheur et la stabilité. Je veux que les
princes issus d'une branche royale n'oublient
jamais que le roi est le représentant d'un principe
qui demeure toujours inaltérable au-dessus de la
variation, de la mobilité des partis, qui survit
même à la démence, à la vieillesse, à l'enfance de
nos Rois.
Toutes les grandes autorités l'ont affirmé. Voici
ce que disait Guizot entre les deux Restaurations :
« Non, les Français ne sont pas dignes d'avoir un
» si bon prince pour les gouverner. »
« Il faut, dit-il ailleurs, que l'hérédité et la légiti-
» mité soient partout pour que la société soit stable et
» les pouvoirs réguliers. »
« La liberté en France n'a pas de garantie plus
» certaine, plus sacrée que le trône des Bourbons, a
» dit M. Pasquier, le 25 mars 1820. La légitimité,
» c'est l'ordre naturel, aussi elle n'admet de formes
» que celles qui sont vieilles, elle les respecte
» quand elle les a admises. »
Je pourrais multiplier les citations, car il n'est
aucun homme de talent, aucun grand caractère
— 17 —
qui ne soit venu déposer ce tribut d'éloges à cette
monarchie légitime, à cette race vénérée représen-
tant si dignement la grandeur d'une cause juste, et
qui, malgré les obstacles qu'opposent les passions
aveugles, reprendra ses droits acquis pour ne
plus être contestés.
2
DE L'AVENIR
DANS LA
RÉVOLUTION
EN FRANCE
ACCOMPLIE PAR LES PRINCES, PAR LA BOURGEOISIE ET PAR LE PEUPLE
DEPUIS CHARLES V JUSQU'A NOS JOURS
ET DES MOYENS A PRENDRE POUR L'ANÉANTIR
CHAPITRE Ier.
Coup-d'oeil historique et philosophique depuis Hugues-
Capet jusqu'à François Ier. — Des causes et de l'origine
du protestantisme. — Histoire des Valois, des princes
de la Ligue, et de l'avènement de Henri IV au trône.
I.
La monarchie héréditaire est la seule qui ren-
ferme dans son principe et possède par sa durée
les éléments d'ordre et de stabilité que réclame si
énergiquement un peuple.
— 20 —
Elle est la seule qui s'oppose avec succès à toutes
les vaines et folles fictions de formes politiques
que préconisent d'habiles utopistes, parce qu'elle
est la seule qui puisse modérer les impatiences
coupables, les ambitions illégitimes des grands,
réprimer la violence des peuples par la majesté
qui l'entoure et qui relève de sa longue origine.
Benjamin Constant lui-même, ce tribun puissant
dont la voix majestueuse retentit tant de fois dans
les assemblées plébéiennes et les scènes orageuses du
Forum, affirme que l'on n'est monarque hérédi-
taire qu'à la seconde génération. Jusqu'alors, dit-
il, l'usurpation peut bien s'instituer monarchie,
mais elle conserve toujours l'agitation des révolu-
tions qui l'ont fondée.
A l'appui d'une autorité dont les idées démocra-
tiques et républicaines sont connues, c'est peut-
être le lieu de démontrer que ce n'est pas deux
générations, mais quinze siècles d'une durée
non interrompue qui viennent s'opposer, comme le
dit encore Benjamin Constant, à ces prétendues
dynasties nouvelles, aussi dangereuses que les fac-
tions, aussi oppressives que la tyrannie : c'est
l'anarchie de la Pologne avec le despotisme
de Constantinople, souvent tous les deux à la
fois.
Hugues Capet, comme l'histoire l'indique, était,
non-seulement duc et marquis de France, de Bour-
— 21 —
gogne et de Neustrie, comte de Paris, d'Orléans,
d'Auxerre et d'Anjou, il était avant tout le fils de
Hugues de France, surnommé le Grand, marié à la
fille d'Othon, empereur d'Allemagne ; petit-fils de
Robert de France, couronné le 10 juin 922,
arrière petit-fils de Robert-le-Fort à qui le fils de
Charlemagne ne dédaigna point de donner sa fille
en mariage.
Hugues Capet avait donc dans ses veines, non-
seulement du sang de Charlemagne, mais il se
rattachait aussi à la race mérovingienne dont les
aïeux de Robert-le-Fort étaient descendants du
troisième fils de Clodion-le-Chevelu, dont le père
était duc des Francs-Saliens et Sicambres, appelé
Pharamond.
La maison d'Habsbourg, l'une des plus anciennes
après celle de France, ne prit naissance que sous
Rodolphe Ier, en 1240, quand saint Louis déjà avait
établi la monarchie sur les bases de la plus sévère
équité.
Excepté les empereurs de l'Inde ou de la Chine
dont l'origine se perd dans la nuit des temps, et
qui se disent les fils du Soleil, jamais, pour la du-
rée, aucun grand n'eut des droits plus incontes-
tables que Hugues-Capet à la couronne de France ;
jamais une plus longue suite de héros ne fut l'apa-
nage d'un prince qui devait donner son nom à cette
dynastie dont les rameaux s'étendirent partout
— 22 —
l'univers et fournirent des princes et des rois à
tous les trônes du monde.
Depuis son avènement à la couronne, deux
siècles s'étaient écoulés paisiblement, et Philippe-
Auguste avait prouvé qu'il ne le cédait en rien à
ses aïeux pour le courage et la valeur.
Louis VIII, également huitième de cette race, ve-
nait à peine de mourir que les grands du royaume
se disputaient l'autorité sous le titre spécieux de
gouverneneur et régent du dauphin.
Il faut remonter bien loin dans l'histoire de
France pour découvrir les premiers principes de ré-
volte qui soulevèrent le peuple contre la monarchie
et qui cinq siècles plus tard, après l'avoir conduit
insensiblement à sa ruine, devaient lui porter le
coup le plus terrible.
D'abord les grands seigneurs avaient été effrayés
du règne de Philippe-Auguste qui réunit des do-
maines immenses à la couronne et qui fut le pre-
mier de nos rois qui tendît à l'unité monar-
chique.
Ils eussent préféré que la couronne passât suc-
cessivement à un des grands seigneurs, afin que,
sous le joug d'une reconnaissance obligée, ou de la
crainte d'une dépossession immédiate, il laissât con-
tinuer ces abus qu'un pouvoir fortement constitué
et ayant pour lui la sanction du temps, était inté-
ressé à détruire.
— 23 —
Seulement, ils connaissaient la vertu, la fermeté,
la valeur même de la reine Blanche, dont le but
était, non-seulement, de conserver la couronne à
son fils, de la défendre contre leurs lâches agres-
sions, leurs convoitises coupables, mais de continuer
surtout l'unification et l'affranchissement de la
monarchie : oeuvre immense à laquelle Louis IX
épuisa sa vie, et à laquelle Louis XIV ne mit point
la dernière main sans danger.
Le peuple était trop éloigné du trône pour com-
prendre cette politique de nos rois, dont le but
n'était autre que de protéger les biens et les
personnes, adoucir peu à peu cette inégalité, ces
servitudes pénibles qui découlaient cependant
d'un ordre de choses justement et primitivement
établi.
Les pastoureaux, troupe fanatique, furent la pre-
mière émeute populaire qui se manifesta contre la
monarchie et qui faisait pressentir ce que ce peuple
oserait faire un jour, quand, à cette fureur aveugle
que les passions dirigent, viendraient se joindre
l'instigation des grands, le désir de s'enrichir des
dépouilles, des ruines sanglantes même que laissent
après elle les révolutions.
Cette troupe fanatique se dispersa comme se dis-
sipe la fumée se perdant dans l'espace ; ils ne firent
que passer, et Louis IX put régner paisiblement,
donnant à la France le règne le plus juste, le plus
— 24 —
prospère, et qui fit accorder à ses descendants le
titre de fils de saint Louis, comme pour attester
que la valeur et la justice sont les plus beaux fleu-
rons de la couronne.
Il n'en fut point ainsi sous le règne de Jean-le-
Bon dont Charles-le-Mauvais fut un des plus ardents,
des plus criminels compétiteurs.
Ce règne fut un des plus désastreux que puisse
enregistrer l'histoire, puisqu'il livra la France aux
Anglais, et par là même, fortifia les prétentions
d'Edouard III à la couronne, s'appuyant sur les
droits qu'il tenait de sa mère Isabelle, fille de Phi-
lippe IV dit le Bel. La bataille de Poitiers avait
laissé le roi prisonnier entre ses mains, et son
fils, Charles, dauphin de France, à la merci de ses
ennemis.
La monarchie eut à combattre ces deux ennemis
cruels, impitoyables, hydre aux cent têtes devant,
pour son malheur, toujours renaître, et qui déjà, à
cette époque, découvrait si assurément ce que
pouvaient tenter les princes, et jusqu'à quel point
cette bourgeoisie insolente et orgueilleuse devait
porter plus tard ses prétentions.
Charles, surnommé à justre titre le Mauvais, ne
songeait à rien moins qu'à usurper la couronne par
tous les moyens possibles.
Il était le fils d'une fille de Louis X et par consé-
quent premier prince du sang, disputant le trône
— 25 —
au dauphin, comme Edouard III, roi d'Angleterre,
l'avait disputé à Philippe de Valois.
Aussi, comme tous ceux dont la vie n'est animée
que d'une pensée, celle de régner, et qui, ce pri-
vilége leur étant refusé, cherchent à y substituer
le plus dangereux de tous, la séduction, Charles-le-
Mauvais possédait au plus haut degré ces qualités
extérieures de l'esprit et des manières qui en dé-
coulent ; séduisant tous ceux qui l'approchaient ou
qu'il voulait gagner à sa cause : seulement, remar-
quez-le bien, par un de ces retours qui sont com-
muns à ceux qui convoitent si ardemment les hon-
neurs et caressent la foule qui peut les leur accor-
der, la cruauté la plus déterminée succède tout-à-
coup à leur fausse tendresse. Aussi Charles-le-
Mauvais prit-il les résolutions les plus criminelles,
sans pitié, sans remords, toujours dans l'ombre,
jamais connu. Tout se fit par son instigation ; am-
bitieux, sans politique bien arrêtée, versant l'or
autour de lui autant par haine des grands et des
rois que par ambition.
Qui ne reconnaîtrait ce duc d'Orléans que son
nom Philippe-Egalité stigmatise si visiblement dans
l'histoire, conspirant contre Louis XVI tout en lui
faisant la cour, autorisant dans son palais même
le peuple à la révolte ?
Ce fut au sein de ce Palais-Royal que se tinrent
les premiers clubs qui devaient enfanter les motions
— 26 -
les plus incendiaires, les plus destructives contre
la monarchie. L'or fut répandu à pleine main par
qui ? L'histoire se tait, mais en laissant deviner que le
prince seul put suffire à tant de prodigalités. Du reste,
sa conduite incertaine, équivoque même, ses pro-
jets mal combinés, indice d'une âme aussi faible que
coupable est la volonté qui l'anime, ce qui fit dire
à Mirabeau : « Il ne vaut pas la peine qu'on prend
pour lui. » Telle fut la voie qu'il parcourut pen-
dant que le peuple, dans sa fureur, comme la mer
dans son mugissement, creusait lentement ce
gouffre affreux où devaient s'engloutir tant de nobles
victimes, tant de coeurs généreux.
Etienne Marcel, prévôt des marchands, délégué
aux Etats généraux, possédait des attributions
immenses qui lui donnaient des pouvoirs à peu
près égaux à ceux d'un roi, surtout pendant la
captivité du roi Jean en Angleterre.
Profitant des troubles et de la révolte du peuple
contre la bourgeoisie qui, à cette époque, formait
déjà un ordre reconnu et devenu puissant par les
richesses que l'industrie et le commerce lui avaient
procurées, Marcel forma, avec ce peuple dit les
Jacques, cette milice, modèle de celle dont
Lafayette n'a pas toujours pu comprimer la fougue
menaçante contre la monarchie.
De toutes les révolutions qui se sont accomplies,
c'est la seule qui offre cette frappante analogie avec
— 27 —
celle de 89. Il n'est aucun évènement violent,
menaçant, criminel, aucune mesure réclamée,
adoptée, qui n'ait eu sa reproduction la plus fidèle,
pendant les quatre premières années du régime
révolutionnaire, dit la grande Révolution.
Quelques comparaisons frappantes de ces temps
avec ceux de Charles V encore dauphin, résumeront
brièvement ce qui caractérise ce règne, et formeront
ce trait-d'union nécessaire pour arriver à cette
première période que je dois spécialement traiter.
Ce fut dans ces cruelles alternatives de cette
lutte du peuple et de la bourgeoisie contre les
grands et la monarchie que le dauphin convoqua
les Etats généraux.
On voit que les rois de l'ancien régime
n'étaient point aussi despotes qu'on voudrait
le faire croire, puisqu'ils assemblaient souvent
les Etats généraux pour consulter le pays sur les
affaires publiques ; seulement ils commettaient une
grande faute de ne les convoquer que dans les
moments extrêmes, car le peuple voyait en cela
bien moins cette généreuse déférence qui gagne les
coeurs et mérite la confiance, qu'une condescen-
dance obligée, nécessaire, afin de sortir d'une
position penible sur laquelle il n'avait point été
consulté.
Ce fut au sein de ces assemblées que Marcel,
engageant les députés du tiers à refuser les subsides
— 28 —
demandés, à réclamer des réformes exagérées, fit
nommer une commission de cinquante membres
pour contrôler et refuser tous les projets proposés
par les grands du royaume et le roi lui-même,
pour l'intérêt du peuple, et en établir d'autres bien
moins propres à le protéger, mais qui au moins
avaient pour but de gagner et mériter son estime.
Les grands mots de réforme et de liberté furent
prononcés avec l'éloquence impétueuse, que quatre
siècles plus tard, Mirabeau devait reproduire.
Il releva les cahiers de remontrances qu'il avait
résolu de soumettre au dauphin, et les répandit
dans toutes les provinces, afin de les soulever
contre l'autorité. N'est-ce point ces mêmes cahiers
dont les voeux furent exposés au sein de l'Assemblée
par Clermont-Tonnerre en 1789, et qui réclamaient
des réformes en termes si peu respecteux vis-à-vis
de la royauté, qu'il était de sa dignité, sinon de les
contester, du moins d'en prendre une connaissance
approfondie avant d'y donner satisfaction ?
Pareil au peuple de Paris qui, les 5 et 6 octobre,
se porta en foule à Versailles pour arracher des
mesures que des meneurs lui faisaient regarder
comme indispensables à la garantie de ses droits,
mais dont le but n'était autre que d'entretenir les
troubles et d'ébranler lentement la monarchie,
Marcel, à la tête des factieux, se présente au duc
d'Anjou, frère du dauphin, le somme de donner
— 29 —
satisfaction aux demandes qu'il avait faites, et,
malgré l'assurance du prince, exige de lui des
lettres royales, en gage de la foi donnée.
Il était sûr qu'il réclamerait une constitution.
C'était bien moins pour agrandir sa popularité, que
parce qu'il savait que la Grande-Charte en Angle-
terre avait produit, un siècle auparavant, le ban-
nissement du roi qui l'avait donnée; car, depuis
cette même Charte n'a-t-elle point fait assassiner
Charles Ier par Cromwell, laisser dépouiller les
Stuarts par un Hollandais. En France, Louis XVI
a signé sa mort en acceptant la constitution de 91,
et Louis XVIII a banni son frère en octroyant la
Charte de 1814. En Espagne, n'est-ce point aussi la
constitution jurée par Ferdinand VII qui fut la cause
des troubles et de tous les malheurs qui désolent
actuellement ce pays ?
Voici ce que Thiers lui-même en pense dans
l'histoire de l'empire :
« Il est certain qu'à voir le sort des nombreuses
» constitutions qu'on a mises par écrit depuis
» soixante-dix ans, on ne peut s'empêcher d'éprouver
» à leur égard le sentiment que manifestaient alors
» les royalistes. »
M. de Bonald, esprit paradoxal à cette époque,
finit par avoir raison quand il dit : « Que les cons-
» titutions ne s'écrivent pas, que, filles du temps
» et non des hommes, elles se forment peu à peu
— 30 —
» comme les grandes oeuvres de la nature, et se
» composent quelquefois de lois écrites, d'usages,
» de traditions, d'habitudes, tout cet ensemble
» constituant d'une nation, la seule chose qui ne
» passe point comme un rêve. »
Les constitutions de la Grèce avaient été, presque
toutes, l'improvisation d'un homme. Celles de Rome
furent l'oeuvre du temps. Cette pondération savante
des pouvoirs qu'admirait tant Polybe, n'avait pas
été imaginée par une volonté prévoyante. Après une
lutte de près de deux siècles, quand ces forces
opposées s'aperçurent qu'elles pouvaient à peu
près s'unir, elles s'y résignèrent, et des efforts
qu'elles firent pour s'accommoder ensemble sortit
un gouvernement un peu moins imparfait en
apparence, mais laissant ouverte une voie facile
pour les séditions ou le despotisme le plus absolu.
Enfin, il n'est pas jusqu'au fatal voyage que fit
Louis XVI pour se soustraire à la fureur du peuple,
à la honte de régner, autant que pour reconquérir
cette dignité royale, celte indépendance d'action
dont il était privé, voyage qui fut si malheureuse-
ment interrompu à Varennes ! qui ne rappelle celui
que fit le dauphin en Allemagne afin d'en appeler
à son oncle Charles IV qui, par une singulière
coïncidence publiait cette fameuse bulle d'or dont
les trente chapitres devaient consolider son empire
jusqu'en 1806.
- 31 -
La destinée de Charles-le-Mauvais ne fut pas
plus heureuse que celle de Philippe-Egalité ; il fut
brûlé dans son lit. Marcel fut assassiné par les siens,
comme Robespierre le fut par ceux qui, pendant
deux années, approuvèrent ses décrets sangui-
naires.
Sans avoir rien conquis, Charles V répara les
désastres des deux dernières années de Philippe de
Valois, et de tout le règne de son père Jean-le-
Bon.
Je ne m'arrêterai que peu au règne de Charles VI,
dont le trône ne fut point véritablement menacé,
quoiqu'entouré des princes du sang.
Le duc d'Orléans seul aurait pu convoiter cet
héritage, surtout pendant la démence de son frère.
Il satisfit ses passions à la cour ; sollicita et obtint
les premiers emplois. Sa bonne intelligence avec
Isabeau de Bavière l'occupait davantage que l'admi-
nistration du royaume.
Il mourut assassiné, ne laissant et ne méritant
aucun regret, dit l'Histoire.
Ce meurtre donna le signal de cette affreuse
lutte des Armagnacs et des Bourguignons.
Jean-sans-Peur, duc de Bourgogne, et le jeune duc
d'Orléans, fils de Valentine de Milan, dont le mari
avait été assassiné, en formèrent deux factions puis-
santes ne songeant qu'à se détruire, et qui, favo-
risées par une reine désordonnée, n'ayant que la
— 32 —
passion pour guide, furent la cause des troubles
qui couvrirent le royaume du deuil de la guerre
civile.
Le peuple, comme toujours invoqué au secours
de ces deux partis puissants, n'empêcha point que
la classe honnête et éclairée ne se rattachât à la
monarchie légitime, comme la seule, quoiqu'ayant
à sa tête une reine dissolue, capable de nous donner
le repos et la prospérité qui en résulte.
Comment pourrait-on oublier que Charles VII
aussi n'était ni grand politique, ni grand conqué-
rant, qu'après seize années d'un règne usurpé par
un prince anglais, une jeune fille modeste, simple,
timide même, vint chasser l'étranger ; comment
dis-je, pourrait-on ne point reconnaître que le
doigt de Dieu dirigeât cette oeuvre matériellement
impossible ?
Si elle ne fût revenue à cette époque aux idées
d'ordre et de légitimité, il y a plus de quatre siècles
que la France serait une province anglaise. C'est pour
les avoir détruites en son coeur, banni du sol sacré
de la patrie comme un vaisseau battu par la tempête
et ne sachant comment aborder au port, que la
France est ballottée par les révolutions et ne recou-
vrera ce calme tant désiré, cette espérance dans
l'avenir, qu'en se rattachant à cette justice établie,
véritablement souveraine, et que représente si
dignement la monarchie légitime.
— 33 —
Enfin, nous voilà arrivés à cette grande époque
de l'histoire où vont se dérouler les desseins les
mieux concertés, les plus habiles combinaisons, où
la politique la plus fourbe des princes du sang
luttera inutilement contre une bien plus cruelle
encore, dirigée par la main italienne d'une femme
qui, pour sauver la monarchie chancelante, ébranlée
môme par les horreurs de la guerre civile, n'hési-
tera point d'employer l'arme la plus sûre quoique
la plus criminelle, la ruse.
Catherine de Médicis joua un si grand rôle au
seizième siècle, époque qui prépara l'avènement
de Henri IV au trône, qu'il est indispensable de
décrire la vie, le caractère, les moeurs de cette
femme extraordinaire, et la politique sombre et
ténébreuse qui la dirigea.
Il est peu d'historiens qui aient donné de cette
femme une description véritable. L'un, exagérant
ses défauts ne vit dans sa conduite que des crimes,
quand les évènements quelquefois se rendaient
maîtres de ses volontés royales ; d'autres, au con-
traire, l'absolvent de cette politique habilement et
cruellement dissimulée, contradictoire même, ne
voulant vaincre les partis qu'en les trompant suc-
cessivement; les opposant les uns aux autres pour
neutraliser leurs efforts communs contre la monar-
chie, et par cela même diviser pour vaincre assu-
rément.
— 34 —
Entre ces deux extrêmes, il y a ces appréciations
que donne ce sens juste, au milieu de ce conflit
d'opinions contraires, sachant discerner le vrai de
ce qui n'est que la fausse apparence, faisant la part
des circonstances qui l'environnaient, du milieu
plus ou moins corrupteur dans lequel elle vécut,
et favorisant certains caractères enveloppés par
l'influence pernicieuse d'une politique habituée à
justifier le succès par l'adresse des moyens employés.
Il faut remonter bien loin dans l'histoire d'une
race pour trouver dans ses descendants la raison
des vices qui les font agir.
Après avoir traversé trois siècles, Catherine de
Médicis est encore inconnue dans la vérité de son
caractère, dans les moyens employés par elle pour
obtenir ces succès éphémères qui parfois l'éloi-
gnaient d'une situation périlleuse, mais qui aussitôt
lui créaient une nouvelle route semée d'obstacles
aussi invincibles, plus insurmontables môme que
ceux qu'elle avait cru vaincre pour s'en affranchir.
Catherine de Médicis descendait de la branche
Laurent. Son père, Laurent II, avait épousé en
secondes noces Madeleine de la Tour d'Auvergne,
épouse de ce duc d'Albany, frère de Jacques III,
roi d'Ecosse, et qui fut chargé par le pape Clé-
ment VII de faire changer les résolutions de
François Ier, au sujet du mariage de Catherine avec
le duc d'Orléans, désirant obtenir le dauphin,
— 35 —
ignorant sans doute qu'il était destiné à une grande
alliance, et que, si même le roi lui avait accordé
son fils second, c'était dans l'espoir de recouvrer,
comme il l'appelait, son héritage d'Italie.
Catherine se trouvait, par sa mère, alliée à toutes
les plus grandes familles de France ; il n'est pas
jusqu'à Diane de Poitiers, duchesse de Valentinois,
qui ne fût sa parente.
Aussi, comme tous les êtres destinés à traverser
les plus cruelles épreuves, et à subir les vicissitudes
de la vie, elle ne connut point les douceurs de la
maternité : sa mère perdit la vie dans les douleurs
de l'enfantement, et à peine avait-elle vu le jour que
la mort lui enleva son père.
Elle fut recueillie et protégée par le pape Léon X
qui, à cette époque, était dans la splendeur d'un
règne unique dans l'histoire des papes.
Alexandre de Médicis, fils naturel de Laurent II
et d'une mauresque, luttait contre les Florentins,
afin de reprendre le gouvernement de la république.
De là, ces déchirements, ces luttes cruelles dont
l'enfance de Catherine vit les orages.
Du palais des Médicis, où se tenaient ces concilia-
bules secrets, ces conspirations cachées contre les
Visconti, les Strozzi, elle passait dans ce palais du
Vatican que son oncle Clément VII habitait alors,
ayant succédé à Adrien VI, héritier lui-même de
Léon X.
— 36 —
Voyez-vous cet enfant de princes et de rois, orphe-
line dès sa naissance, élevée au milieu de ces
splendeurs italiennes, sous ce ciel poétique, resplen-
dissant de l'Italie, qui élève l'âme et la rend si fière
et si indépendante d'elle-même, visitant, admirant
ces palais splendides, chefs-d'oeuvre d'architecture
et ornés des trésors de peinture des plus grands
maîtres, vivant au sein de cette république floren-
tine, dont les troubles et les orages continus mena-
çaient à chaque instant sa vie et celle de sa famille ;
et bien, dis-je, voyez-vous cette jeune princesse,
cette femme enfin, transplantée tout-à-coup à cette
cour de France dont les questions de la plus
sérieuse politique se traitaient du même poids que
celles qui n'intéressaient que leurs plaisirs.
Avant d'approfondir sous quelle influence
pernicieuse se forma la jeunesse de cette célèbre
héroïne, quels furent les ressorts cachés, les jeux
secrets qui plus tard devaient, en face des partis
qu'elle eut à combattre, se démasquer comme
autant de batteries meurtrières, il devient indis-
pensable de jeter un coup-d'oeil sur ce qu'était
l'Italie à cette époque, et quelles furent les causes
qui firent naître et favorisèrent les doctrines de
Luther et de Calvin, sous le nom de protestantisme.
— 37 —
II.
Les guerres cruelles, intestines, les persécu-
tions affreuses, les luttes déchirantes que firent
naître pendant deux siècles l'établissement de la
douteuse clarté du libre arbitre, après lesquelles,
deux siècles plus tard, la liberté de conscience
devait surgir, et dont le nôtre essaie inutile-
ment d'établir le second corollaire, la liberté
politique ; eh bien, dis-je, ces temps malheureux
furent précédés d'un règne de grandeur et d'opu-
lence s'il en fut jamais.
L'Italie, aux 13e et 14e siècles, renaissait au
souffle de la papauté ; elle inaugurait l'époque que
l'on appelle la Renaissance, qui plus tard s'opéra en
France sous François Ier, puis, de ces deux pays,
dans toute l'Europe civilisée.
Une ère nouvelle s'ouvre tout-à-coup pour les
arts, pour les sciences et pour la philosophie.
Léon X, qui donna son nom à ce siècle, fit revivre
les beaux jours de Platon, d'Homère et de Démos-
thènes dans tout leur prestige antique; tandis
que Raphaël orna de ses fresques immortelles
les voûtes du Vatican, Michel-Ange, celles de
Saint-Pierre et la Chapelle sixtine, que les Cor-
— 38 —
rège, les Titien, les Carrage, succédant à leur
gloire, embellissent des palais, Philippe de Com-
mines devient historien, Machiavel, enfant d'une
république, donne ces funestes leçons dont devaient
si bien profiter les princes, et qui furent, pour la
plupart, la règle de leur conduite à venir.
Tous les princes d'italie, les Visconti, les Sforce, les
Gonzague, la famille d'Este, mais surtout les Médi-
cis, famille de marchands d'où sortaient Léon X et
Clément VII, et qui, par les beaux-arts, immorta-
lisèrent leur couronne ducale : tous concouraient à
encourager ce grand mouvement littéraire, scien-
tifique, artistique.
Au milieu des splendeurs et des magnificences
qui se manifestaient jusque dans les moindres
choses, il était difficile de concilier ce culte vérita-
blement religieux pour tout ce qui tenait à l'anti-
quité païenne avec cette rigidité dogmatique que
doit toujours professer la cour de Rome.
L'abus fit réfléchir ces esprits étroits qui ne
peuvent comprendre qu'au-dessus de ces faiblesses
coupables des hommes, qu'ils vêtent la pourpre
ou qu'ils portent la tiare, il y a la vérité éternelle,
immuable, toujours la même, quoiqu'en traversant
les siècles, elle semble prendre l'empreinte de nos
moeurs, de nos passions et même de nos crimes.
De la réflexion au doute, il n'y a qu'un pas, de
là l'hérésie. Ce pas fut franchi ; il ne fallait plus
— 39 —
qu'un homme ardent, fanatique, sortant du sein de
l'église pour la mieux combattre, sacrifiant à ses
vengeances cette vérité si peu connue, qu'on peut
avec succès lui opposer l'erreur la plus grossière,
pour que la lutte s'établît, lutte funeste qui devait
accroître, en le combattant, l'esprit de prosélytisme.
Luther et Calvin furent les premiers qui levèrent
l'étendard de la révolte contre la cour de Rome.
L'esprit d'orgueil et d'indépendance qui germe
dans tous les coeurs, mais qui résulte surtout de
cet amour exclusif du beau qui nous emporte
comme malgré nous dans le vague, l'indéfini nous
donnant le désir de secouer le joug de toute auto-
rité, quelle que soit la source d'où elle découle, ne
contribuèrent pas peu à faire accepter ces maximes
funestes ; d'autant plus qu'à cet esprit d'examen qui
captivait l'intelligence du plus petit nombre,
d'autres joignaient l'espoir de saisir une proie
immense qu'ils convoitaient depuis longtemps : la
spoliation des biens du clergé devant nécessairement
s'ensuivre.
La foi religieuse et la foi politique peuvent seules
créer ces hommes ardents prêts à défendre leur
croyance jusqu'au martyre. Seulement, quelle que
soit leur puissance de conviction, ils ne peuvent
entraîner les peuples et les grands sans danger dans
leur cause, si, à ces doctrines funestes destinées à
tromper les consciences, ils ne disposent d'un plus
— 40 —
puissant mobile, la fortune, la gloire, la domi-
nation.
Aussi Charles-Quint et François 1er ne virent-ils
qu'un moyen de plus dans cette nouvelle croyance
pour vaincre et balancer les partis, tantôt les favo-
risant ou les combattant selon les intérêts divers
qui devaient momentanément servir à leurs des-
seins et à leur ambition.
Car cette tolérance coupable, dictée par la plus
lâche et la plus imprévoyante politique de rois
guerroyant contre les protestants, au lieu de les
abandonner à leurs erreurs et à leur aveugle-
ment, favorisa et enracina cette doctrine fu-
neste qui, pendant si longtemps, bouleversa les
royaumes et inquiéta la conscience alarmée des
peuples.
Le plus assuré des moyens pour étouffer une
erreur naissante dans son berceau, dans son germe
môme, c'est de l'abandonner à son développement
naturel afin que l'insuffisance du principe qui
l'anime ressorte même des efforts qu'elle fait pour
le propager.
Il faut librement, sans contrainte, la laisser
découvrir les avantages qu'elle porte dans son
sein, les causes qui la firent naître, le but qu'elle
veut atteindre dans son développement, et, tout
en la suivant pas à pas dans cette roule nou-
velle qu'il lui faut parcourir pour grandir, pour
— 41 —
s'implanter dans les coeurs, se rendre intelligible
aux esprits, ne point entraver sa marche vagabonde,
lui opposer seulement la pureté, la sublimité des
principes humanitaires et régénérateurs de la véri-
table doctrine à laquelle elle veut se substituer.
Avec cette libre expansion que manifeste et que
répand toute doctrine nouvelle pour se produire,
quand elle aura battu tous les sentiers, frappé à
toutes les consciences, réveillé tous les intérêts, il
ne faudra point de grands efforts de persuasion et
d'éloquence avec ses propres armes pour la boule-
verser et la détruire.
C'est pour suivre une route toute opposée et ne
point lui laisser ce libre cour qui doit la signaler en la
flétrissant aux yeux de tous et la mener si assurément
à sa ruine, que cette doctrine nouvelle, combattue si
violemment dès sa naissance, gagne des défen-
seurs obstinés, et fait croire aux esprits aveugles
que la résistance que les partis contraires emploient
pour la détruire, n'a d'autre but que d'empêcher
les immenses bienfaits qu'elle était destinée à
répandre.
Calvin était tellement convaincu que sa doctrine
périrait infailliblement si la persécution ne venait lui
imprimer ce sceau divin, nécessaire à toute institu-
tion destinée à survivre au temps, que quand Th.
de Bèze et Chaudieu vinrent lui déclarer que tout
était à la paix, que telle était l'intention de la reine-
- 42 —
mère, il se leva furieux, les écrasant de son regard
terrible et dominateur : « Etes-vous fous, leur dit-
il, toute justification serait un mal, si chaque fois
ce ne devait être un piége ; la persécution est notre
force ; ne voyez-vous point la vigueur communiquée
à ma réforme depuis la catastrophe d'Amboise ? »
Et comme Théodore de Bèze lui disait encore
qu'il préfèrerait une victoire paisible amenée par
le temps et par la raison, il répliqua en jettant sa
chaise par terre : « Par le temps, par la raison ;
vous ne savez donc rien des hommes, vous qui
les pratiquez? Imbécile, ce qui nuit à ma doctrine,
triple niais, c'est qu'elle est raisonnable. »
Aussi ne firent-ils que développer les progrès du
protestantisme, quand Charles-Quint cita Luther
devant la diète, à Worms, tout en lui délivrant un
sauf-conduit, plutôt que de l'abandonner à ses illu-
minations frénétiques, le laisser évangéliser ces
misérables habitants des bords de l'Elbe; quand,
après les persécutions que trois règnes successifs
firent subir à ses néophytes, Catherine de Médicis,
les Guise, l'Hôpital lui-même, invitèrent Théodore
de Bèze, cet habile ministre de Calvin, à venir
prendre part à ce fameux synode de Poissy où
l'Espagnol Lainez, célèbre théologien, à cette
époque général des Jésuites, s'abaissa lusqu'à dis-
cuter avec lui pour obtenir une transaction.
Ne vîmes-nous point, de nos jours, apparaître une
— 43 -
de ces productions impies que réprouvait, sur son
seul titre, toute conscience honnête et dont le
succès ne dépendit que de l'acharnement qu'on mit
à la réfuter ? comme si l'erreur et le mensonge
devaient prévaloir sur l'existence d'une vérité,
d'un dogme qui a déjà traversé dix-huit siècles.
Aussi, Renan comptait bien sur cette imprudente
opposition, quand, à cette judicieuse observation
que lui fit le libraire chargé par lui de publier une
pareille oeuvre, et lui disant : « C'est bien cher,
Monsieur, pour un si faible ouvrage, » ce Calvin
du dix-neuvième siècle répondit avec assurance :
« Que craignez-vous, puisque les hommes fuient
la vérité ? Vous comptez pour rien ce besoin d'erreur
qu'ils ont pour la remplacer? et puis, soyez-en
certain, l'opposition ardente qu'elle va subir, en
déterminera le succès. »
Il n'en saurait être ainsi contre ces hommes dont
les maximes anti-sociales ne tendent qu'à renverser
les trônes ou à révolutionner les peuples contre les
rois qui les occupent, comme s'ils ne pouvaient
obtenir du pouvoir constitué et légitime ce que
ces meneurs leur promettent pour les gagner à
leur cause ! Car, après tout, si ces concessions déli-
vrées doivent nécessairement menacer la sécurité
de l'ordre établi, un pouvoir nouveau, fondé en
vertu de ce même principe, serait bientôt forcé de
le réprouver lui-même, s'il ne voulait subir les
— 44 —
fluctuations diverses des esprits que de pareilles
générosités font naître. A plus forte raison, celui
qui régne par le droit autant que par l'amour de
son peuple, doit-il sévir violemment, poursuivre à
outrance, combattre partout où il peut les saisir,
ces hommes de désordre, ennemis de toute
société.
Le pouvoir attaqué doit se défendre, quand la
religion véritable ne doit que signaler le mal en
lui opposant l'exemple le plus rigide du bien : la
force est l'arme nécessaire de l'un, tandis que la
patience, la mansuétude, la véritable religion doit
être la seule puissance de l'autre.
Les cruelles répressions de la conjuration d'Am-
boise; ces synodes simulés plutôt pour embarrasser
ces nouveaux docteurs que pour s'entendre avec
eux, ces méfiances légitimes, ces luttes nouvelles
qui devaient s'ensuivre, tout s'unissait pour forti-
fier cette doctrine, et, après tant de sang versé, il
fallait qu'elle existât : toute résistance devenait
impossible.
Ainsi, ce fut au milieu de cette agitation fébrile
des disciples de Luther et de Calvin, prêts à com-
battre pour faire dominer la croyance à laquelle
ils étaient attachés, que Catherine de Médicis arriva
à la cour de François Ier.
— 45 —
III.
A peine abandonnée à elle-même à cette cour de
France, et débarrassée de ce cortége importun
pour ceux qui n'ont rien des pensées frivoles du
vulgaire, et qui se nourrissent à une source sinon
plus pure, du moins plus élevée, Catherine de
Médicis sentit le vide immense qui l'environnait.
Elle s'attacha intimement au roi, dont le coeur était
affectueux, sans doute, mais qui alors paraissait
s'épuiser lui-même de cette tendresse qu'il avait
indistinctement prodiguée toute sa vie.
Ne vit-elle point François Ier protéger les Luthé-
riens d'Allemagne afin d'embarrasser Charles-Quint,
puis, après avoir toléré le séjour de Calvin à la
cour de Navarre, sévir contre lui avec une rigueur
démesurée.
Telle fut l'éducation de cette reine, qui subit dans
les cabinets des rois de France la politique tradi-
tionnelle de la maison de Médicis.
L'histoire de sa vie est tellement liée aux évène-
ments politiques de cette époque, qu'en étudiant
cette femme extraordinaire, remarquable sous
toutes ses faces, nous aurons décrit les trames
secrètes des princes de Guise, de Condé, de la mai-
— 46 —
son de Bourbon contre les Valois, et atteint le but
historique proposé.
Sous le règne de Henri II, à peine si son nom
est prononcé dans l'histoire. Nommée régente
pendant la guerre d'Allemagne, elle remplit digne-
ment la mission qui lui fut confiée par le roi ; ce
qui lui donna assurément cet avant-goût de la
domination et le désir de règner.
Après l'invasion des bandes armées de Charles-
Quint, ravageant la Picardie et la Champagne en
dépit des traités, elle vint elle-même au Parlement
demander des subsides afin de repousser ces lâches
envahisseurs.
La mort prématurée du roi, son époux, lui donna
de fait le gouvernement du royaume, quoique de
droit il appartînt à François II, son fils, et n'empê-
cha point cependant l'influence croissante des
Guise, enlaçant, épiant tous ses mouvements afin
de déjouer tous ses projets et usurper l'autorité
royale.
Issus, par les femmes, de l'ancienne branche
d'Anjou, les Guise étaient plus près parents de la
branche régnante, c'est-à-dire des Valois, que les
Bourbons. Si cette parenté ne leur conféra aucun
droit, elle contribua puissamment à leur donner
crédit.
Claude de Guise fut le chef de cette fameuse
maison de Lorraine dont les descendants jouèrent
- 47 —
un si grand rôle dans ces guerres funestes, et qui,
en paraissant protéger la couronne, ne songèrent
qu'à se l'approprier.
Il fut marié en 1513 à Antoinette de Bourbon,
tante d'Antoine de Bourbon, roi de Navarre, père
de Henri IV, de laquelle il eut toute une famille
de princes, dont les plus connus furent François de
Guise et Charles, cardinal de Lorraine.
François de Guise, qui ne prit ce nom qu'après la
mort de son père, avait épousé Anne d'Est, fille de
Louis XII par sa mère, et, par cette alliance, voyait
plus d'un moyen de reconquérir une principauté
en Italie.
Il était secondé par le cardinal, son frère, qui
brûlait de faire concourir le pape et le roi de France
à ses projets ambitieux.
François était un grand capitaine, d'une force
d'âme à toute épreuve, et cependant doué d'un
coeur sensible, incapable de se laisser fléchir quand
il s'agissait de vaincre. Cette conviction ardente
qui l'animait, que pour l'anéantir il fallait mutiler
cette secte du protestantisme, peut seule excuser
les faits dont il se rendit coupable vis-à-vis
d'elle.
Le cardinal de Lorraine, au contraire, était lâche
dans le péril, tremblant, irrésolu dans le danger,
mais reprenant bientôt son assurance accoutumée
quand la fortune avait donné raison à ses combi-
— 48 —
naisons savamment ourdies; éloquent, subtile, pos-
sédant au plus haut degré ce don si rare de la séduc-
tion quand il la faut allier aux cent mille circuits
d'une politique indécise, toujours embarrassé sur
le choix des moyens qu'il faut prendre, quels qu'ils
soient, pour arriver à ses fins.
L'un était l'âme, l'esprit, l'intelligence ; l'autre,
l'action énergique, la volonté impétueuse.
François de Guise, nommé gouverneur général
du royaume, sous Henri II, ayant par sa femme de
légitimes prétentions à la couronne de Naples,
conçut le projet de fiancer au dauphin cette belle
Marie Stuart, sa nièce. Marie de Guise, sa mère,
veuve de Jacques V et soeur de François de Guise,
gouvernait l'Ecosse à cette époque, sous le titre de
régente.
Le roi ordonna qu'une escadre française irait
mouiller dans le golfe de Yorth et prendrait abri à
l'un des ports les plus rapprochés d'Edimbourg,
afin que, rendant les honneurs dus à son rang,
cette jeune reine fût aussitôt amenée à la cour de
France.
Marie Stuart quitta cette royale et splendide
demeure d'Edimbourg dans des sentiments bien
différents, quoiqu'au même âge, que ceux qui ani-
maient Catherine de Médicis sortant d'Italie. Entou-
rée des tendresses d'une mère, bercée au sein de
cette nature abrupte dont la sauvage harmonie for-
— 49 —
tifiait si puissamment les sentiments sublimes et
généreux dont la nature l'avait si richement douée ;
lisant ces sublimes, ces nuageuses poésies d'Ossian
sur les lieux mêmes qui les avaient inspirées, jugez,
animée de pareilles pensées, ce qu'elle dut éprouver
d'amour, de bonheur, de joie et d'espérance pen-
dant le trajet qui l'amena à la cour de Henri II.
Après que Marie de Guise, sa mère, l'eût entre-
tenue des dangers toujours croissants qu'elle ren-
contrerait à cette cour divisée par tant d'intérêts
opposés, tant de partis contraires, lui rappelant
cette lutte qu'elle eut à soutenir avec Hamilton,
sujet désordonné qui, après avoir puisé en Alle-
magne cette réforme nouvelle, revint pour la pro-
pager dans son royaume, mais fut victime de son
audacieuse témérité ; lui conseillant d'être inflexible
contre de pareils rebelles, elle la quitta remplie des
plus funestes pressentiments ; car cette reine tenait
de son frère François de Guise par la grandeur, la
fermeté, et surtout par cette intuition instinc-
tive des choses dont les grandes âmes sont vérita-
blement douées.
Aussi Marie Stuart conserva-t-elle toujours cette
horreur invincible, cette prévention funeste pour
toute discussion théologique, et fut inflexible, au
château d'Amboise, contre les auteurs de la conju-
ration de ce nom.
Hélas ! elle reprit bientôt le chemin de sa patrie,
4
— 50 —
et du vaisseau qui devait l'emporter de cette plage
hospitalière, jetant à la France, comme le cygne
avant de mourir, ce grand cri de douleur, elle aussi
vit le sceptre sanglant, ombre vaporeuse dont son
jeune âge fut toujours poursuivi.
La mort de Henri II avait donné raison aux
Guise du mariage du dauphin avec Marie Stuart,
leur mère, car cette jeune reine se reposait sur
eux de l'administration du royaume, et il est cer-
tain que, sans la mort prématurée de François II,
ils fussent arrivés à saisir le pouvoir et à fonder la
quatrième dynastie.
Mais c'est souvent quand ils touchent à ces
succès poursuivis depuis longtemps, prix de tant
d'efforts persévérants et d'une habileté consommée
dans l'art de gouverner les esprits et de diriger les
évènements, que ces grands politiques se trouvent
tout-à-coup arrêtés dans leurs projets ambitieux et
enveloppés dans ces trames sans fin qu'eux-mêmes
ils avaient ourdies.
La mort inattendue de ce roi valétudinaire déjoua
les projets ambitieux des Guise en donnant la
régence à la reine-mère, et leur ôta toute influence
à la cour et sur le coeur du nouveau roi.
Des quatre fils de Catherine de Médicis, dont trois
devaient régner, aucun ne devait laisser de succes-
seurs. Depuis la mort de Henri II, trente années
avaient suffi pour précipiter ces princes au tombeau.

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