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De l'équilibre en Europe / par M. Dupont-White

De
69 pages
bureaux de la "Revue contemporaine" (Paris). 1867. 1 vol. (70 p.) ; in-8.
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DE
L'ÉQUILIBRE EN EUROPE
PARIS. — IMPRIMERIE DE DUBUISSON ET Ce, RUE COQ-HÉRON, 5.
DE L'ÉQUILIBRE
EN EUROPE
PAR
M DUPONT-WHITE
EXTRAIT DE LA REVUE CONTEMPORAINE
(LIVRAISONS DES 31 JANVIER ET 15 FEVRIER 1867)
PARIS
BUREAUX DE LA REVUE CONTEMPORAINE
Rue du Faubourg-Montmartre, 17
1867
DE L'ÉQUILIBRE
EN EUROPE
I
Rien n'est varié comme nos révolutions : elles touchent à tout,
non-seulement aux pouvoirs et aux lois politiques, ce qui naturel-
lement est leur première visée, mais encore aux lois de toute sorte,
aux habitudes, à l'éducation, aux prix. — Notons en passant cette
révolution des prix, commencée il y a quinze ans sous nos yeux, et
qui ne laisse pas que d'avoir, tout comme une autre, ses étonne-
ments, ses perturbations.
A l'aspect de cette nouveauté, qui semble universelle, on dirait
volontiers que la face du monde a changé de nos jours. Il n'en est
rien cependant. Je vous prie bien de remarquer un trait qui n'a pas
bougé dans cette physionomie bouleversée des choses, et même toute
une région de faits et d'idées, où le passé tient bon, où la révolu-
tion est encore à venir, à se faire sentir. Je veux parler de la poli-
tique étrangère, telle encore aujourd'hui qu'elle procédait et s'inspi-
— 6 —
rait il y a trois cents ans. Ce ne sont pas, bien sûr, les passions, les
préjugés, les intérêts du XVIe siècle qui dirigent de nos jours la
conduite des peuples entre eux, qui déterminent leurs conflits ou
leurs alliances : il n'en est pas plus question que des couleuvrines et
des arquebuses. Mais ce sont toujours des passions, des préjugés, des
intérêts, sans nul mélange du bien et du vrai, ou tout au moins de
la règle et de la discipline que les sociétés ont entrevue, ont même
appliquée plus ou moins dans leur régime intérieur. Taudis qu'un
certain ordre a paru dans les relations civiles et politiques, il faut
avouer que les relations des peuples n'ont rien acquis de moral,
n'ont rien perdu de leur égoïsme essentiel et de leur violence acci-
dentelle. L'esprit nouveau a soufflé partout, excepté là. Par esprit
nouveau, j'entends la Révolution, et je sais bien qu'on la définit de
plus d'une manière.
Pour quelques-uns, ce n'est pas un mal, c'est le Mal, un virus de
la pire espèce, un empoisonnement, où tel peuple, célèbre par sa
douceur, devient tout à coup comme affolé et enragé. Le malheur
de cette théorie, c'est que les peuples atteints de la sorte font mainte
chose éminemment saine et pure, telle, par exemple, que de mettre
le droit commun à la place du privilége, l'égalité dans l'impôt, la
responsabilité dans les pouvoirs. Il n'est même que ces malades
pour offrir de pareils symptômes et pour se traiter ainsi.
Pour d'autres, la Révolution, c'est le bien dans sa plus haute ex-
pression, la morale imposée à la politique, une religion nouvelle
sanctifiant tout ce qui a lieu sous cette invocation, tout ce qui porte
cette étiquette. C'est une ère de justice et de vérité, une date faite
comme un critérium pour démêler en toute chose politique le vrai
et le faux, le bien et le mal. Seulement cette théorie oublie, dans
son emphase et dans sa faconde, que la Révolution a plusieurs dates.
On pourrait dire tout simplement qu'elle est le progrès politique,
où devaient arriver quelque jour les êtres perfectibles que nous
sommes, où ils sont entrés avec l'ardeur du bien, mais sans cesser
d'être hommes, et qui pis est, des hommes mal élevés par d'affreux
gouvernements. Appelez cela si vous voulez une religion : mais
pourquoi l'humanité ne mettrait-elle pas ses taches sur cette reli-
gion, comme elle a fait sur toute autre? Et pourquoi ces taches se-
raient-elles un argument contre ce soleil? Je n'insiste pas; ce que
vaut la Révolution, chacun le sait pour l'avoir appris à cette heure
connue de chacun, où il était faible, vaincu, minorité. Les plus en-
nemis de la Révolution en prennent les maximes et le langage dès
qu'ils ont sur la gorge ou sur la conscience le pied d'un maître.
Vous les voyez alors ouvrir leur plus grande bouche, pour proférer
tels mots, telles maximes que la Révolution seule fut assez grande
pour inventer : liberté de conscience, liberté d'association, liberté-
d'enseignement, et même, Dieu me pardonne ! liberté de la presse
Quoi que l'on pense de la Révolution et de ses bienfaits, on ne
peut pas dire qu'ils soient universels. S'il appartient à la Révolution
de mettre quelque chose comme la raison et le droit à la place du
caprice et de la force, il faut avouer qu'elle a manqué parfois à son
office. Ainsi que nous l'avons reconnu tout à l'heure, elle n'a pas
touché, pas même effleuré, la conduite des nations entre elles ; elle
n'a rien entrepris pour le règlement et l'amélioration des rapports
internationaux. Tout ce domaine de la politique extérieure appar-
tient encore de nos jours aux égarements de la passion, à la bruta-
lité des voies de fait. La Révolution n'y a pénétré d'aucune manière
— ni directement, par quelque application de ses principes, impo-
sant la paix aux peuples, comme elle impose l'ordre aux individus,
sur la base qui lui est propre, d'un droit commun, d'une force pu-
blique, d'une volonté générale et représentée — ni indirectement
par une alliance salutaire des peuples qu'elle a faits libres et sem-
blables par cette liberté. L'unique progrès, c'est l'avénement de la
diplomatie, le personnage nouveau du protocole. Avant de se battre,
on se livre à quelque discussion : tel est le sens et le fruit des léga-
tions (inventées par le Saint-Siége), qui sont des négociations per-
manentes où les procédés intellectuels ont un bout de rôle ; mais la,
dernière raison des peuples et des rois est toujours la même.
Pourquoi donc cette exception, cette limite aux effets d'une puis-
sance dont le propre est de faire tomber les armes et d'abolir la jus-
tice que l'on se fait soi-même? Pourquoi la Révolution n'a-t-elle pas
ici comme ailleurs un idéal ébauché, ou tout au moins une simple
profession de foi? Pourquoi ne parle-t-elie pas de fraternité aux.
peuples comme aux individus ! Cela n'engage à rien pour le moment
et ne laisse pas que de féconder l'avenir. Est-ce parce que les peu-
ples, même depuis la Révolution, ne sont pas plus maîtres qu'autre-
fois de leurs affaires et de leurs destinées ? Est-ce parce qu'ils ont
excepté de leurs prises, même quand la Révolution les a faits libres,
ce point délicat de la politique étrangère, et l'ont implicitement ré-
servé à la pleine science et autorité du pouvoir exécutif? Ou bien se-
rait-ce que les peuples ont, comme les rois, leurs ambitions, leurs
chimères de politique extérieure, et s'y livrent royalement dès-
quels sont souverains ?
Ambitions et chimères, ce n'est pas assez dire : on pourrait
parler ici de fureur et de démence. La morale est tellement étran-
gère aux rapports internationaux, elle est absente si naturellement
en quelque sorte de cet ordre de faits, qu'à certaines heures où ils
— 8 —
sont dominants, ils emportent et abolissent, même entre conci-
toyens, toute morale, toute humanité, toutes lois, sauf la loi des
suspects.
Un pays perd la tête quand il sent les menaces de l'étranger, les
approches de l'invasion. Ces coups du dehors ont leur contre-coup
au dedans. Malheur à l'homme de bien ou simplement à,l'homme
sensé qui se trouve sur le chemin de la foule et de ses passions,
sans crier comme elle crie, sans courir du même pas! C'est l'heure
des massacres. On soupçonne l'ennemi partout, et l'on frappe tout
ce qu'on soupçonne, même les glorieux frères de Witt, même les
détenus, les innocents peut-être, qui attendaient leur jugement
dans nos prisons de 93 ou dans celles de Varsovie en 1831. On dirait,
à voir comme ce crime reparaît à certains moments qui se ressem-
blent, une tradition, une jurisprudence de terreur. Il est clair,,
d'après cela, que les peuples sont capables de passion à propos de
la politique extérieure. D'où il suit, qu'attribuant à leurs passions
le règne persistant de la force en ce sujet, là où ils règnent eux-
mêmes, on a tout l'air d'aller au fond des choses, choses humaines,
et que dès lors on n'explique pas mal, en supposant partout de la
fantaisie et du crime. Toutefois cette solution n'est que spécieuse.
Car enfin il reste à savoir pourquoi la Révolution, ayant défendu
aux peuples comme aux rois la confiscation, ayant imposé à toute
souveraineté les freins judiciaires, ayant maîtrisé là-dessus les pas-
sions de toute origine, démocratiques ou monarchiques, pourquoi,
dis-je, elle ne leur a pas prescrit aussi bien quelque règle de con-
duite ou plutôt de droit international. Le droit, c'est son fait, son
office, dont elle doit s'acquitter partout. Je voudrais parler claire-
ment : je veux dire que, si nous regardons au régime intérieur des
sociétés, nous voyons là certaines mauvaises passions communes
aux peuples et aux rois, et nous voyons de plus qu'elles subissent,
même chez les peuples, la discipline des temps nouveaux, les tem-
péraments du progrès. Eh bien alors, pourquoi la Révolution n'a-
t-elle pas prévalu dans le règlement des choses internationales
contre la violence et la déraison populaires qu'elle a maîtrisées ail-
leurs ? Cette anomalie est frappante et vaut la peine qu'on s'y arrête.
Voyez donc comme on traite les relations des individus entre eux ou
des citoyens avec l'Etat! On entend bien les régler; on ne les livre
nullement à l'empire de la force ; on professe et même on établit la
série de précautions que voici : une morale exprimée par une loi,
des juges pour appliquer la loi, une force pour exécuter les juge-
ments. Mais ce programme, cette procédure est uniquement à
l'usage intime de chaque nation : les nations, dès qu'elles s'abor-
— 9 -
dent, n'en savent plus le premier mot. Le fait est qu'elles n'ont
pas entre elles le premier terme de la série qu'on vient d'énumérer:
elles n'ont pas la morale faite pour devenir loi.
Il y a une morale entre les individus pour leur interdire la mal-
faisance, une morale fondée sur ce qu'ils n'ont pas besoin, pour
vivre, de se détruire : ils ont pour moyens d'existence la nature et
tous ses produits, toutes ses forces livrées à leur exploitation, la-
quelle ne peut se passer du travail de tous, même quand elle est la
propriété de quelques-uns. Et, quand je parle de nature, je n'en-
tends pas seulement celle du dehors, le sol et l'atmosphère ; mais
l'humanité elle-même, tellement faite que nous sommes inégaux,
divers, et peut-être (je demande acte de ma circonspection) peut-
être, dis-je, encore plus dépendants les uns des autres par cette
diversité que victimes prédestinées les uns des autres par cette
inégalité. Dans cet état, pourquoi les hommes se mangeraient-ils ?
Je vais plus loin : pourquoi auraient-ils la dépravation de s'asservir
ou de se spolier les uns les autres ? Je sais qu'ils l'ont eue longtemps
et que ces procédés expéditifs leur ont paru commodes et naturels
par une perversion aussi ancienne que le monde, à peine déracinée
de nos jours. L'esclavage n'est aboli que d'hier. Quant à la spolia-
tion, il faut voir dans Plutarque et dans Aristote comme elle flo-
rissait en Grèce. Rien n'y était plus fréquent que l'abolition des
dettes, et cela avec des détails, avec un fini dont rien n'approche.
Un jour, à Mégare, le créancier fut obligé de restituer au débiteur
les intérêts qu'il en avait touchés. Un autre jour, à Milet, les en-
fants des riches furent brûlés dans de l'étoupe. Il est vrai que, peu
auparavant, les enfants des pauvres avaient été foulés aux pieds des
boeufs Rien de tout cela n'est nécessaire, étant donné que les
hommes ont un impérieux besoin les uns des autres et de leurs ser-
vices réciproques. Ne parlons pas de l'inégale urgence des besoins
ni de la grandeur inégale des services. On n'est pas un Titan, pour
entasser ainsi problèmes sur problèmes. On ne veut rien escalader,
on veut constater seulement que l'humanité ne peut vivre sans tra-
vail, que ce travail n'a pas besoin d'être forcé, qu'il peut être acheté
par les riches et vendu par les pauvres à prix plus ou moins dé-
battu. D'où il suit que les hommes n'ont pas absolument besoin de
se comporter en brigands, en vautours, en négriers, et qu'ils por-
tent en eux le germe d'une cité fondée sur le droit, fondée, si vous
aimez mieux, sur des arrangements où la malfaisance et l'oppres-
sion ne sont nullement les conditions élémentaires de la vie pour les
individus.
Dieu me préserve d'établir toute morale sur cette considération
économique. Outre que les individus n'ont pas besoin de se nuire,
— 10 —
il n'en ont pas le droit : cela leur est interdit de plus haut. Je veux
seulement montrer une base de morale entre les individus, laquelle
ne saurait rien édifier, rien modérer entre nations. C'est que le cas
des nations est tout autre. Ici, la loi suprême est de vivre — c'est
la loi de tous les êtres, dites-vous ? — oui ; mais dès qu'il s'agit des
nations, la vie, c'est l'indépendance, qui est affaire de territoire et
de population, dénombre et d'espace. La force relative des peuples,
leur vitalité absolue est à ces conditions. Or, comme aujourd'hui
nulle terre et nulle population n'est sans seigneur, il s'ensuit que
ces êtres collectifs, quand ils ne sont pas viables dans leur état ac-
tuel, ont pour unique ressource, pour destinée fatale, d'entreprendre
jusqu'à l'attentat les uns sur les autres. Ne leur faut-il pas, tantôt
une frontière pour leur défense, tantôt un littoral pour leurs com-
munications , tantôt un prolongement vers le Midi, leur place au
soleil, tantôt un groupe voisin et analogue pour les compléter, pour
les fortifier contre telle autre nation qui a réalisé pour sa part et à
leur porte la fusion des races, l'unité de gouvernement, toutes les
menaces d'une force agglomérée et supérieure? Ici apparaît dans
toute sa crudité la loi des brutes et des plantes, le besoin de vie in-
hérent à tous les êtres : et l'on se rappelle les théories, les descrip-
tions d'un grand naturaliste, cette lutte pour la vie dans les règnes
inférieurs à l'homme, — avec un procédé qui est la sélection, par où
s'attirent et se multiplient les espèces supérieures,—avec une consé-
quence telle que l'étouffement et l'extermination des espèces subal-
ternes. L'homme n'est peut-être pas un animal de proie ; mais il en
a l'air, et l'on pourrait s'y tromper quand on le voit à l'oeuvre comme
être collectif, acharné sur ce qui l'entoure et prenant de force tout
ce qui lui manque. Cet état de nature observé par Darwin au-
dessous de l'homme reparaît au-dessus de l'homme dans les sociétés
qui lui imposent la paix mais qui ne sauraient l'observer entre
elles.
Il ne faut rien exagérer. Entre nations, ou plutôt dans cette lutte
qu'entretiennent les hommes et les choses, les personnes et les
lieux, les populations et les territoires pour se nouer en nations,
pour conquérir une existence inviolable, il n'y a pas précisément
extermination, quoique l'aventure des Irlandais et celle des Peaux-
Rouges ressemble fort à ce dénoûment ; mais il y a, bien sûr, subor-
dination des races, déplacement et altération des rôles. Ici retentit
le voe victis. Malheur aux races exclusives et dédaigneuses, aux
groupes étroits et fermés qui se sont attardés aux préliminaires de
fiefs et de communes, de souveraineté parcellaire sous une forme
quelconque, qui n'ont pas rayonné au dehors par leurs armes et
leurs idées, qui n'ont pas pris de l'espace et conquis des analogues?
— 11 —
Ils ne seront pas nation, ils iront se fondre dans les Etats plus com-
pactes, dans les orbites autrement étendues et lumineuses dont l'at-
traction est à leurs portes. Pour avoir rêvé l'indépendance sans le
volume, ils n'auront ni l'un ni l'autre.
Après cela, il ne faudrait pas borner les nations et ce qui fait leur
vie à des conditions toutes matérielles de volume, de nombre, d'es-
pace, de taille; ce système serait trop étroit. Les nations vivent
d'autre chose encore ; la preuve en est qu'on a vu de petits Etats, la
Suisse et la Hollande, acquérir cette vie de l'indépendance. Vous
pensez peut-être à la Belgique? moi aussi; mais attendons la fin.
Les institutions y peuvent beaucoup. Dans une population libre, il
y a plus d'hommes, il y a moins de brutes, moins de machines que
dans une population serve. On l'a bien vu dans telle guerre récente,
celle de Crimée, où la victoire demeura aux plus civilisés, c'est-à-
dire à ceux qui avaient non-seulement plus de marine et d'artillerie,
mais de meilleures lois, une société plus saine et plus équitable. Ce
que valent les hommes dans la cité, ils le portent, ils le retrouvent
sur le champ de bataille ; d'une patrie où ils sont comptés, ils tirent,
au jour du combat, plus d'intelligence, de dévouement, de virilité
héroïque. Et dans les guerres du moyen âge, savez-vous ce qui fai-
sait la supériorité de l'infanterie anglaise et suisse? c'est que ces
fantassins avaient chez eux quelque chose du citoyen, un assez fier
sentiment d'eux-mêmes et de la grande charte où ils figuraient, par
où ils avaient le droit, autant que s'ils avaient été à cheval, de
mépriser les fantassins des autres nations, ces sales piétons, comme
dit M. Michelet en parlant des Armagnacs. Parce qu'ils s'esti-
maient plus, ils valaient plus. N'est-il pas juste que le droit serve
à quelque chose, ne fût-ce qu'à l'orgueil, et que, sur le champ de
bataille, cet orgueil soit une force?
Ainsi les peuples, quand le territoire manque sous leurs pas et
devant eux, ont la ressource de s'élever pour vivre, de s'élever par
la force et dans l'espace du droit : tout comme les arbres, dans une
forêt drument plantée, tirent à l'air pour chercher, par leurs feuilles
et dans l'infini de l'atmosphère, la nourriture qui manque à. leurs
racines sur un sol étroit et encombré.
Toutefois, il faut avouer que l'existence des petits Etats, même
des plus glorieux, est devenue problématique, à côté des grands
Etats qui se sont formés de toutes parts, et qui ne sont pas toujours
eux-mêmes sans gloire ni sans liberté. Ces petits Etats subsistent et
sont uniquement gardés par la jalousie des grands, par la force d'un
équilibre qui est une force extérieure et précaire. Songez seulement
à la Suisse : comme elle fut conquise par le Directoire, en 97, elle
— 12 —
qui avait tenu tête, pendant le moyen âge, à la maison d'Autriche et
à la maison de Bourgogne !
Ainsi la vie des petits peuples est désormais difficile et troublée ;
troublante quelquefois, car tous les peuples, petits ou grands, ont
un terrible appétit de s'achever, de s'étendre, de se constituer en
pleine et forte indépendance. Ce qui nous ramène à considérer le
rôle de la force et les divers emplois de la force entre nations.
Vous voyez tout d'abord que le besoin de vivre chez les uns doit
être mortel aux autres et coûter l'autonomie à certains groupes de
population, à certains fragments de territoire. Or il n'est que la
guerre pour en finir, pour prononcer ces arrêts de vie ou de mort
nationale.—En second lieu, cet instinct des nations qui demandent à
naître, qui cherchent à tout prix leurs organes de vie, qui travail-
lent sur elles-mêmes et sur les autres à se fonder, c'est-à-dire à
s'étendre, tout cela, dis-je, n'est pas sans ébranler les équilibres
anciens, les proportions et les existences anciennes, sans créer des in-
quiétudes poussées jusqu'à la prise d'armes.—Enfin, et en troisième
lieu, les nations ont le sentiment de l'honneur; ces êtres collectifs
sont, à cet égard, tout comme les individus. Or, si l'on considère la
place réservée aux droits de l'individu dans la société la plus régle-
mentée, et que le duel fait partie de ces droits, on comprend com-
bien il est chimérique de songer à une loi internationale prohibitive
de la guerre, ce duel des nations.
Voilà donc trois sources de guerre toujours persistantes et béantes,
pour tenir lieu de celles qui ont tari. Le temps est passé des guerres
de religion et des guerres de colonies, depuis que l'on a découvert
la liberté des cultes et le libre échange. Il s'en présentera d'autres,
gardez-vous d'en douter. Le contentieux, sous toutes ses formes,
fait partie des sociétés humaines. Les juges vous diront, en ce qui
les regarde, qu'il se renouvelle seulement et ne s'épuise jamais.
Entre nations il peut s'atténuer, se réduire à d'insignifiants débats,
en matière par exemple d'extradition ou de neutralité maritime, et
les diplomates peuvent rêver à ce sujet un arbitrage accepté par des
nations. Mais il faut d'abord que les nations existent : un travail où
il n'y a d'autre instrument et d'autre raison que la force.
Question de vie à conquérir pour certains peuples ; pour les au-
tres, question d'équilibre, c'est-à-dire de légitime défense ; ques-
tion d'honneur à l'occasion, voilà toute la politique étrangère, où il
est tout naturel que la force ait gardé ses droits, et que la dose de
raison mêlée depuis peu au régime intérieur des sociétés, n'ait pas
encore acquis les siens.
Nous portons en nous une conscience qui parle distinctement aux
individus, qui a même son empire entre peuples et rois, mais qui n'a
— 13 —
pas de règle, pas de commandement pour les relations des peuples
entre eux. Il n'y a pas de droit contre la vie et contre les instincts
gardiens ou conquérants de la vie. Celle des nations qui n'est pas
un fait organique et naturel au même degré que celle des individus,
n'est pourtant pas un caprice, un accident, et il ne faut pas traiter
de pure dépravation les voies de fait qui sont demeurées à l'usage
des nations, tandis qu'elles sont inutiles et interdites aux individus.
II
Si par hasard le lecteur entrait dans ces idées, il ne tiendrait qu'à
lui d'en faire application au spectacle que nous avons sous les yeux,
à cet effort des races italiennes et germaniques qui veulent se faire
nations, qui, longtemps conquises et envahies, veulent enfin acqué-
rir l'unité, cet organe d'une vie inviolable et impérissable.
Il me semble que nulle fantaisie n'est plus naturelle; mettez-vous
donc à la place de ces peuples.... Comment ! ils voient à côté d'eux,
en France, quelle figure on fait avec l'unité, ce que vaut une nation
homogène et bien fondue sur un territoire compacte et bien lié ;
comme elle est rayonnante au dehors, invincible chez elle, ou tout
au moins impartageable quand elle est vaincue..... et ils ne seraient
pas touchés de cet exemple, tentés de cette fortune ! Et notre bon
plaisir serait de garder pour nous ce privilége, de leur interdire ce
bien naturel, ce droit commun des sociétés....
L'Italie a des souvenirs de grandeur, de domination, d'universa-
lité glorieuse qui lui faisaient une loi d'être elle-même, un devoir
surtout d'échapper à l'Autriche. L'unité était le seul prestige, la
seule force qui manquât en ce pays, où l'on avait vu les triomphes
d'une république, la splendeur des Antonins, la sainteté des papes,
la renaissance des Arts. L'esprit humain y avait fleuri jusqu'à trois
fois. Tandis que les autres peuples, je dis les plus grands, ne peu-
vent montrer qu'un siècle, l'Italie a dans son histoire trois dates :
l'art étrusque, le siècle d'Auguste, les Médicis! Après cela, que
l'Italie ait voulu être l'Italie pure, sans petits princes pour la di-
minuer, sans étrangers pour la dénaturer, cette ambition lui
était permise apparemment. Lui reprocherez-vous d'avoir dormi
longtemps dans l'oubli d'elle-même, dans la frivolité de ses arts
et de ses passe-temps? Corinne vous a répondu sur le cap Mi-
sène : Les étrangers ont de tout temps conquis et déchiré ce beau
pays, et les étrangers reprochent avec amertune à cette nation les
torts des nations vaincues et déchirées. On dirait que Michel-Ange a
— 14 —
figuré son pays dans cette admirable statue de la nuit, que vous
pouvez voir à San-Lorenzo : la Nuit qui dort, qui rêve, qui ou-
blie. Je ne me rappelle pas l'épitaphe, en très-beaux vers, qu'il
a mise sur ce sommeil : il me semble que Corinne (on ne peut
la quitter en ce sujet) ne l'a pas mal traduite : « Tout dort ici ;
mais dans un pays où les grands intérêts sont assoupis, le re-
pos et l'insouciance sont plus nobles qu'une vaine agitation pour
de petites choses. » Des phrases! direz-vous Oui, comme
celles qui ont affranchi la Grèce, il y a quarante ans. Que voulez-
vous? Il y a une puissance dans les souvenirs, un droit de re-
naître dans ce qui a vécu avec splendeur et retentissement. Sunt
lacrymoe rerum. Vous n'ôterez pas du coeur humain cette gratitude
envers la gloire et le génie. Leur trace est ineffaçable. Où ils ont
brillé, ils laissent après eux je ne sais quoi de phosphorescent, et tout
se rallume un jour. Les phrases qu'ils inspirent sont légitimes et
valent des raisons, si vous entendez par phrases ce qui parle au
coeur, à l'imagination , aux fibres de notre sensibilité morale.
Comme si l'homme était fait seulement de facultés réfléchies et rai-
sonneuses, pour se mouvoir sous l'unique impulsion des calculs et
des syllogismes, pour marcher au commandement et à la queue
d'un théorème ! Ne dédaignez pas l'étincelle qui brûle les calculs et
allume les sacrifices. Demandez-vous plutôt ce que deviendraient
ici-bas le vrai et le juste s'ils n'avaient parfois, outre la notion pure
qui est une notion froide, ces ailes frémissantes qui nous abordent,
nous enveloppent et nous ravissent de pied en cap. Il ne faut peut-
être pas glorifier don Quichotte : mais aussi bien ne souffrez pas
qu'on traite de rhétorique telles manières de sentir et de parler qui
ont affranchi les noirs, les Grecs, les serfs. Il n'y a là ni infirmité ni
ébriété. C'est le sel de la terre, ou plutôt c'est le rayon divin,
c'est la langue de feu qui descend sur les foules. Il m'est insuppor-
table, dit Goethe, d'entendre dire d'un homme qui fait une action
honnête, noble ou inattendue : cet homme est ivre ou fou. O hom-
mes, qui n'êtes ni ivres ni fous, rougissez ! Tant pis pour vous,
dirai-je aux doctrines et aux raisonnements purs, si vous êtes sans
phrases, sur le sujet où vous dissertez. Quelque chose vous manque,
quelque chose de sympathique et de puissant. Taisez-vous, rentrez
sous terre. Vous ne prendrez pas les hommes, et même vous n'avez
pas le droit de les prendre, si vous ne pouvez aboutir à la source
vive des instincts généreux, des irréflexions qui dégainent et jettent
le fourreau.
Serait-ce là tout simplement une théorie, une apologie de la dé-
clamation? Je ne crois pas : la déclamation, c'est la phrase vul-
gaire ; c'est un déguisement, une réduction de notre sensibilité
— 15 —
ainsi que de notre raison à l'usage de la moyenne des hommes, tout
comme l'esprit destiné à la scène n'est pas le plus fin et le plus dé-
lié. À la rigueur, on peut défendre une grande cause par tout ce
qu'elle a de persuasif et de capiteux, sans déclamer pour cela, sans
cesser un instant de s'adresser à l'élite des esprits.
Quand on a délivré la Grèce, avec ou sans phrases, était-il permis
d'oublier l'Italie, qui a conservé des artistes, des penseurs et jusqu'à
des rois, de la plus royale prouesse, tels que le monde n'en avait pas
vu depuis Henri IV, tandis que la Grèce avait tout perdu? Je ne
vais pas comparer pour cela le régime allemand au régime ottoman,
qui était celui d'une ville prise d'assaut, et qui dura six cents ans :
il était temps d'en finir. Si la Grèce avait eu de la littérature et des
ambassadeurs, elle aurait pu les envoyer dire à la chrétienté,
comme cette province romaine magistralement pillée par je ne sais
quel proconsul : Quotidie capitur urbs nostra, quotidie diripitur :
aies noctesque, omnia passim mulierum puerorumque qui rapiun-
tur atque asportantur ploratibus sortant, ce qui est le sujet du
Massacre de Scio, par Delacroix. Les Autrichiens ne sont pas des
Turcs. C'était beaucoup cependant que ces canons braqués sur les
places, à Milan, à Venise, à Bologne, que la sentinelle postée au
coin de chaque rue, à une distance où elle pouvait voir et entendre
l'autre sentinelle ; cela donne l'idée d'une domination peu agréable
au pays, réduite qu'elle était à l'observer ainsi. Pourquoi ternir un
pareil climat ? Pourquoi faire violence à la nature des êtres en jux-
taposant deux races antipathiques, et surtout en superposant le Tu-
desque à l'Italien ?
III
Ce n'est pas que les Tudesques n'aient chez eux leur mérite et
leur droit. L'Allemagne est poussée, entraînée dans la même voie
que l'Italie par une certaine disproportion amèrement sentie entre
ce qu'elle vaut et ce qu'elle est, entre ses qualités et son person-
nage.
Pourquoi donc la victoire, la pensée, la richesse, ont-elles tout
leur éclat ailleurs, en France et en Angleterre par exemple? Mêlée
à tous les événements de l'Europe, l'Allemagne sent bien qu'elle fut
toujours à la suite ou aux gages de telle autre nation. Comment
a-t-elle opéré quelques réformes politiques? à l'exemple de la
France. Comment a-t-elle fait la guerre? Avec les subsides et, qui
plus est, avec les armées de la Grande-Bretagne. On ne s'habitue
— 16 —
pas à cette médiocrité quand on est la race qui a pris l'Europe à
l'empire romain, qui osa la réforme au XVIe siècle, et qui abonde
sur certaines routes de l'esprit humain, en éclaireurs, en inventeurs
même.
Vous me direz que les désastres de la guerre de Trente ans, que
la persistance du régime féodal sont pour beaucoup dans cette infé-
riorité. C'est en effet l'opinion du grand Frédéric, que l'Allemagne
a été retardée d'un siècle par l'épuisement de ses guerres de reli-
gion. Mais la France, après des désastres et sous un régime tout
aussi déplorable, a marché d'une tout autre allure. C'est qu'elle
avait pour elle l'unité de toute sorte: unité de gouvernement, où
réside la force des armes et des conseils : et avec cela unité de
l'opinion dans une capitale rayonnante et sonore, où les idées, sous
le travail des intelligences et des classes les plus variées, prennent
une forme lumineuse, s'adaptant à tous les peuples, s'adressant au
monde entier, urbi et orbi.
L'Allemagne peut se demander à quoi lui sert tout son labeur d'es-
prit, tant de philosophie, tant d'histoire, tant de critique, presque
inconnues hors du monde savant, tandis que tel écrivain français
du siècle dernier, le simple auteur de Bélisaire, avait partout un au-
ditoire, des lecteurs, des croyants. Pourquoi un des siens, Lessing,
a-t-il pu la traiter de poule aveugle, fouillant, grattant, déterrant
pour d'autres le grain fécond et nourricier? Les idées abondent en
Allemagne, mais n'y servent à rien de politique, de civique, pas
même à faire des lois comme en France : ce qui est quelque chose
après tout, car des lois ainsi faites, qui ne viennent pas des moeurs,
ne laissent pas à la longue que d'agir sur les moeurs, le temps ai-
dant et revêtant de son autorité, érigeant en faits et en traditions ce
qui n'avait d'abord qu'une simple valeur de raison. C'est l'histoire
bien connue de nos lois sur le système décimal et sur le partage égal
des successions. Le fait est que les idées allemandes n'ont pas cet
effet, parce qu'elles ne sont pas des idées politiques : et ce caractère
leur manque, parce que l'intérêt politique ou plutôt patriotique fait
défaut à l'Allemagne, parce que la grandeur et l'unité en sont
absentes.
Est-ce une patrie vraiment que Goettingue, Cassel, Heidelberg ?
Les Allemands ont creusé mille choses, mais non la chose capitale
selon moi. Ils ont fouillé la métaphysique, les langues et l'histoire ;
sous dès souverains tolérants et discrets, tels qu'il s'en est ren-
contré çà et là parmi les nombreux Etats de la défunte Allemagne,
ils ont pu le faire avec une entière liberté, à ce point de créer une
science nouvelle, pas moins que la Christologie. — Remarquez en
passant comme les gouvernements, au premier éveil, à la première
— 17 —
menace des esprits, livrent volontiers la religion ! arrêtant la société
sur cette proie pour rester maîtres de la leur, c'est-à-dire de la so-
ciété. — Mais, je le répète, toute cette grandeur, toute cette puis-
sance de l'esprit germanique a été perdue pour la plus grande des
questions modernes, la question de liberté politique, laquelle de-
mande une étude, non pas de l'homme en général dans ses rapports
avec l'infini (où se complaisent les Allemands), mais de l'homme
dans la cité, aux prises avec une destinée collective, ayant charge
des autres avec pouvoir et responsabilité.
Il y a pourtant là de quoi intriguer les esprits. Voyez donc! Sa-
voir ce que vaut l'individu pour exercer le pouvoir, c'est-à-dire ce
que vaut un égoïste pour la chose publique; comment le soin de
lui-même, que nul ne prendra pour lui et qui demeure sa principale
affaire, peut se concilier avec le soin du gouvernement; quelles
sont les moeurs et l'éducation nécessaires pour que le pouvoir confié
à l'individu demeure un pouvoir public et ne soit pas exploité par
une classe ou vendu au gouvernement, aux riches, à l'étranger
cela mérite quelque attention. Bref, au lieu de métaphysique pure, où
les sociétés et l'animal politique qui les compose n'apprennent rien,
les Allemands auraient pu faire de la psychologie politique, qui est
chose absolument nécessaire et totalement inédite. Il vous semble,
peut-être que la métaphysique est supérieure à tout, ayant un objet
comme l'individu, qui est éternel. Mais où prenez-vous que la société
ne soit pas éternelle de son côté ? Dans cette hypothèse, qui en vaut
bien une autre, il serait curieux de savoir ce que la nature a mis en
nous, égoïstes que nous sommes, pour faire vivre et durer la société,
laquelle implique une certaine restriction des égoïsmes. Nous faut-il
subir pour cela un pouvoir extérieur en quelque sorte, celui d'une
caste, d'une dynastie? Ou bien allons-nous trouver cette répression
de nous-mêmes en nous-mêmes? Si oui, en vertu de quelles facultés,
dans quelle fonction, par quels mécanismes de la loi? C'est à quoi
les Allemands n'ont pas songé, eux qui songeaient à tant de choses,
et cela faute d'une patrie allemande ! Les hommes n'ont pas besoin
de faire tant de façons intellectuelles pour être libres, quand ils ont
à cet effet, comme les Anglo-Saxons, la vocation du caractère et le
bénéfice d'événements qu'il serait un peu long de rappeler. Mais la
liberté peu naître de là, chez ceux qui sont faits pour un grand em-
ploi de la raison théorique et qui en font largesse ailleurs. Toute-
fois, pour décider à cette étude même des races ainsi douées, deux
conditions sont requises : d'abord une chose publique ; ensuite que
Cette. chose soit grande, et non pas étroite, bornée, municipale. Ici
la dimension des Etats n'est pas indifférente ; pourquoi Goethe au-
rait-il rêvé la réforme de si peu de chose que Weimar? et comment
2
— 18 —
aurait-il rêvé celle de l'Allemagne quand elle n'existait pas encore
comme cité, comme patrie?
Il y a dans cette race allemande une grande force, pour être libre,
celle de l'individualisme; mais cette force primitive s'est prodigieu-
sement égarée. L'individualisme, qui est chez les hommes le senti-
ment et l'affirmation de soi-même, est un ressort incomparable, pas
moins que la vie, et de plus absolument nouveau, ni antique ni
chrétien. Or, on peut bien dire qu'il est de création, d'importation
germanique. C'est chose que les envahisseurs du Nord ont inventée
comme Gioia a inventé la boussole ; qu'ils ont apportée et implantée
avec eux aussi positivement, aussi visiblement que Parmentier a
apporté la pomme de terre. Voulez-vous la preuve que l'individua-
lisme n'est ni antique ni chrétien? C'est qu'il s'appelle volontiers
l'honneur ; c'est qu'il a son expression la plus triomphante dans le
duel, inconnu des anciens et réprouvé par l'Evangile. L'individua-
lisme, avons-nous dit, c'est la vie ; rien n'est plus vrai. Le monde
s'en allait, s'éteignait sous les lois romaine et chrétienne, si parfaites
qu'elles fussent ; il se réveilla au contact des barbares, avec le sens
nouveau, le sixième sens de l'individualisme. Seulement, admirez
ici la contorsion des événements et l'ironie des choses. Tandis que
ce don germanique couvrait et ranimait l'Europe, il lui arriva de
subir une déviation étrange et disgracieuse parmi ses inventeurs.
Au lieu d'hommes, de caractères, de virilités dont il est la source
naturelle, savez-vous ce qu'il a multiplié en Allemagne? Les souve-
rains livrant ainsi ce beau pays à la lèpre des cours et des cham-
bellanies, comme dit un vieux libéral, M. Bignon. Cet historien juge
ainsi l'état ancien de l'Allemagne, dans sa curieuse exposition du
traité de Lunéville, un traité où nous avons commencé l'unité alle-
mande, daignez vous le rappeler. Pourquoi nous déplairait-il de la
voir achevée aujourd'hui, quand nous y avons mis la main autre-
fois, et quand nous venons de faire l'unité italienne? à moins que,
pareils à l' élève du sorcier dans la ballade allemande, nous ne soyons
maîtrisés par nos créatures, submergés par nos oeuvres, et sans
force ni science pour modérer ce que nous avons déchaîné?
IV
L'Allemagne et l'Italie ont de bonnes raisons, comme on voit, des
raisons personnelles en quelque sorte pour vouloir être nations. En
outre, elles ont le mérite de se conformer par là aux décrets de la
Providence, laquelle, je l'avoue, ne m'en a rien confié. Mais j'ai le
— 19 —
mérite à mon tour de me conformer ici aux interprétations d'un do-
cument officiel, d'une circulaire fameuse, qui lit couramment à ces
hauteurs : « Une puissance irrésistible, faut-il le regretter ? pousse
les peuples à se réunir en grandes agglomérations, en faisant dispa-
raître les Etats secondaires. » Ne regrettez rien si vous n'êtes pas
une puissance secondaire, une Belgique, par exemple, contente de
l'état obscur où les dieux vous ont cachée. Permettez-moi de vous
faire observer que les grands peuples sont des instruments de pro-
grès, les agents préposés d'en haut à l'avancement de l'espèce
humaine.
Rien n'est plus clair, il suffit d'ouvrir les yeux. Demandez-vous
seulement en quoi consiste la civilisation, et comment les hommes
tels que vous les connaissez peuvent y parvenir. Question élémen-
taire, qui peut se réduire aux termes que voici : «Etant donnés,des
êtres qui sont corps et esprit—dont l'esprit lui-même est à plusieurs
facultés — partagés en races inégales et dissemblables, soumis à des
climats différents comment ces êtres s'élèveront-ils au juste, au
vrai, au beau, à l'utile, toutes choses pour lesquelles ils sont faits,
et dont l'ensemble constitue la civilisation? Comment ce qui est si
divers atteindra-t-il ce qui est si complexe? Comment l'unité se fera-
t-elle dans cette variété?
Votre réponse est aisée à prévoir : vous allez incontinent me par-
ler du mélange comme du procédé naturel de la chose, comme du
seul moyen qui s'adapte à cette fin. Vous allez me dire que la civili-
sation est produite par la conjonction des races les mieux douées,
soit entre elles, soit avec les climats les plus favorisés : qu'elle a
pour condition essentielle le croisement de ces races et de ces cli-
mats, ce qui opère la concentration des forces naturelles et hu-
maines ; que pas une race ne s'est civilisée sur place et dans l'isole-
ment; que l'homme est fait pour se civiliser comme le sol pour
végéter, mais que la façon voulue pour la culture humaine, c'est la
fusion, l'amalgame; que la civilisation se développe comme les
hommes se fondent et se pénètrent; qu'ayant la complexité des
choses pour caractère, elle a pour moyen nécessaire le mélange des
climats et des races humaines. De là autrefois les colonies, de là au-
jourd'hui les annexions; toutes choses voulues d'en haut, plus ou
moins préméditées ou acquiescées humainement, mais auxquelles il
suffit d'être des décrets divins.
Cela posé et résolu, vous êtes bien obligé de conclure aux grandes
nations, et de reconnaître en elles des agents de progrès appelés par
la Providence. Car une grande nation ne peut manquer, par cela
qu'elle est grande, d'embrasser des races et des climats très dissem-
blables; et, par cela qu'elle est nation, de les fondre, de les amal-
— 20 —
gamer, déterminant ainsi sous une loi commune et pour un but
commun, soit le groupement de telles forces humaines qui étaient
auparavant incohérentes ou juxtaposées, soit la collaboration de ces
mêmes forces avec celles de la nature : transportant par exemple
l'Ecossais en Irlande, où il s'unit mieux au sol que l'Irlandais; l'An-
glo-Saxon dans l'Inde, où il s'entend mieux que l'Indou à faire venir
le thé et l'opium. Vous admettez peut-être, pour prendre les choses
de plus loin, que l'empire d'Alexandre et que l'empire romain ne
furent pas sans quelque bienfait de ce genre. Si des Etats tels que la
Chine et la Russie, malgré leurs dimensions, ne vous paraissent pas
au même degré les bienfaiteurs du genre humain, n'oubliez pas que
c'est le genre tartare, cosaque, mongol, qu'ils ont autour d'eux, et
que ces grands empires enseignent quelque chose à ces hordes ca-
muses dont ils ont charge, ne fût-ce que l'obéissance, par où il faut
bien commencer.
Que si la Grèce, avec ses petits. Etats, vous apparaît néanmoins
comme une institutrice du monde moderne, ne perdez pas de vue
que la Grèce, dans son incohérence, avait un esprit commun cimenté
par le mépris des barbares et des rois, par la haine des Perses, par
des fêtes de religion et d'esprit où l'Hellénisme n'avait qu'une âme,
qu'une prière, qu'une acclamation. Les jeux olympiens et autres, le
théâtre d'Eschyle et de Sophocle étaient, pour la Grèce entière, un
lien et une convocation : autant de choses solennelles, nationales,
religieuses et ce dernier mot, par parenthèse, nous apprend pour-
quoi le comique n'apparaît pas dans la tragédie grecque comme
dans les tragédies de Shakespeare. Quoi qu'il en soit, la Grèce était
une patrie par tant de choses qui faisaient battre les coeurs à l'unis-
son, ce qui lui a valu la force et la destinée d'un grand Etat. L'unité,
il faut le reconnaître à cette occasion, ne consiste pas toujours dans
les mécanismes administratifs et politiques ; quelquefois elle est
seulement dans les âmes, d'où elle se répand dans les conduites de
la manière la plus directe et la plus triomphante, sans que les con-
traintes ou les combinaisons légales y aient la moindre part, en vertu
seulement d'une pensée et d'une ardeur communes.
La colonie était un égarement de l'instinct qui fait aujourd'hui
les annexions. Car, si la colonie a l'avantage de.mettre en rapport
telle race éminemment douée avec tel climat éminemment favorisé,
et de transporter l'Anglo-Saxon sous des cieux où croissent l'indigo,
le sucre, la cannelle, le thé, mais où languissent l'activité, l'énergie,
la persévérance; d'un autre côté, la colonie a l'inconvénient de
mettre en présence des races tellement dissemblables qu'elles ne
peuvent travailler, au moins d'un travail volontaire, pour quelque
fin commune ; il n'est pas en elles de collaborer spontanément. Ex-
— 21 —
terminer ou asservir, voilà le fait des Européens en contact avec les
noirs, les jaunes, les rouges. Ces races, ne peuvent nous emprunter
que nos vices, ne peuvent nous prêter que leurs muscles, dans
l'état moral et mental où nous les trouvons. Quant à changer cet
état, les sociétés bibliques y font une dépense de gravité et de-
bonnes intentions qui, jusqu'à présent, est en pure perte..Proposez
donc à ces instincts brûlants et capricieux du Caraïbe, du Cafre, du
Malais la morale chrétienne, la discipline chrétienne! Ils en mour-
raient, tout comme ils meurent del'eau-de-vie. D'abord, il n'y a
plus de Caraïbes ; quant aux Indiens du Paraguay, façonnés de main
de maître par les jésuites, ils s'éteignaient à vue d'oeil quand,Bou-
gainville, qui raconte la chose, passa par là.
C'est toute autre chose d'annexer, comme on fait aujourd'hui,
c'est-à-dire d'unir des hommes qui ont un fond commun de moeurs
et de croyances, où la diversité des aptitudes est une richesse de
plus, une force de plus pour tout ce qu'il leur plaira d'entreprendre.
Les colonies ont fait leur temps. Nécessaires autrefois dans l'isole-
ment économique des peuples, pour assurer à chacun l'universalité
des productions, ce qui faisait la sécurité des jouissances; utiles
sous un autre rapport pour former, des marins et entretenir une
force navale, elles ne servent à rien, elles sont inutiles et purement
dispendieuses — aujourd'hui que le libre échange a prévalu, avec,
cette conséquence qu'on n'a plus besoin de produire ce qu'on a
besoin de consommer, aujourd'hui que la vapeur a paru sur les
mers, remplaçant le matelot par le mécanicien.
Ces annexions, ces grandes agglomérations sont présentées et
presque invoquées dans le document auquel on faisait allusion tout
à l'heure comme l'oeuvre d'un instinct. Grande serait l'oeuvre si tel
en était le principe. Car l'instinct est la force préposée à toutes les
grandes fins d'ici-bas, où nous ne sommes guère que des acteurs
inconscients. Sociabilité, conservation de l'individu, reproduction
de l'espèce, autant de choses qui nous intéressent, qui nous consti-
tuent même, les plus grandes qu'on puisse imaginer......et toutefois
que la Providence n'a pas confiées à notre entendement, mais à des
instincts qui agissent en nous, sans nous, malgré nous très souvent.
Franchement on nous traite en brutes pour tout cela, et je me de-
mande à quoi servent les dons qui nous élèvent visiblement au-
dessus des brutes ? Peut-être à combiner de petits moyens pour les
fins secondaires de l'existence; peut-être à comprendre, adorer et
servir les grandes causes qui nous gouvernent, ce qui est à peu près
la réponse du catéchisme.
Mais cela dépasse mon sujet, revenons aux instincts. Nul doute
qu'ils n'aient un premier rôle dans l'accomplissement des lois supé-
— 22 —
rieures qui évoquent les nations, qui les appellent à vivre et à se
déployer. Comment n'y aurait-il pas une force à côté d'une loi ? Cela
est élémentaire. Et comment cette force ne serait-elle pas l'instinct,
quand cette loi est de vivre? Maintenant il y a de bons et de mau-
vais instincts : mais ici nous sommes en face des meilleurs. Nous
avons devant nous non plus, comme en 1815, l'instinct des dynas-
ties, un simple appétit de sujets et d'impôts, si naturel qu'il en est
brutal, mais l'instinct des peuples eux-mêmes, des petits peuples
surtout, qui veulent monter dans l'échelle des êtres, et prendre rang
parmi les nations illustres, prendre part à tous les exercices, à
toutes les chances d'une vie supérieure. Ceci change tout : on
dirait un besoin moral et de l'ordre le plus élevé, un besoin de
grandeur.
Que si les peuples et les dynasties sont d'accord pour ces fusions,
pour ces annexions, — comme d'ailleurs le souverain et le citoyen
vont prendre un plus grand sentiment d'eux-mêmes dans une pa-
trie plus grande, — il n'est presque rien qu'on ne puisse se pro-
mettre d'un tel concours et d'une telle exaltation de l'humanité à
tous ces échelons. Le progrès est là, comme une carrière sans
borne, et l'on a besoin de se rappeler la borne qu'il ne peut fran-
chir, c'est-à-dire notre nature, faite qu'elle est d'égoïsme nécessaire
et d'organes périssables. Mais il est donné à certains philosophes, à
certains savants, de ne pas s'embarrasser pour si peu. Que n'a-t-on
pas rêvé au sujet du progrès ! " Vous serez immortels, ou plutôt
vous vous ferez immortels, » s'écrie Condorcet dans son Tableau des
progrès de l' esprit humain. Descartes ne va pas si loin, quoi qu'en
dise mon ami M. Pierre Leroux : il s'arrête à cette conjecture, que
l' homme se pourrait exempter d'une infinité de maladies, tant du
corps que de l'esprit, et même aussi peut-être de l'affaiblissement
de la vieillesse, si l'on avait assez de connaissance de leurs causes
et de tous les remèdes dont la nature nous a pourvus. Vieillir sans
infirmités, mourir sans vieillesse, c'est-à-dire en pleine lucidité, en
pleine vie.....que vous semble de cette agonie selon le progrès?
Laissons le gland au chêne, comme dans la fable de la Fontaine.
Mais; en fait d'hypothèses et de paradoxes, je ne sache rien de
comparable à certaine idée d'un philosophe anglais et anonyme.
Cette idée, qu'on ne signe pas, consiste à prévoir de nouvelles es-
pèces d'hommes. Le progrès, dit notre rêveur, dont l'action créa-
trice est permanente, dont les séries sont inépuisables, aura pour
effet, quelque jour, de multiplier les variétés dans cette partie du
règne animal où l'homme est apparu. L'homme n'a pas plus de
quatre ou cinq variétés (qui sont quatre ou cinq couleurs, rien que
des couleurs différentes), tandis que le singe, qui est l'espèce immé-
— 23 —
diatement inférieure à l'homme, se diversifie, se ramifie en variétés
surabondantes et distinguées chacune par les caractères les plus
différents, depuis le ouistiti, gros comme un rat, jusqu'au gorille,
qui a six pieds. Et il en est ainsi de tous les êtres au-dessous de
l'homme. Pourquoi donc le développement numérique des espèces,
leur épanouissement détaillé, leur dilatation, en quelque sorte, ces-
serait-elle où l'homme commence? Pourquoi la loi, qui perfectionne
les espèces et qui a pour procédé entre autres la variété, n'aurait-
elle pas son application à l'espèce humaine? Il est évident que celle-
ci n'est pas à point, et que l'homme, malgré les avantages qu'il a
sur le singe, est encore perfectible. On peut croire qu'il sera per-
fectionné par l'éclosion de variétés nouvelles et supérieures, ainsi
que cela est arrivé dans tout le reste du monde connu et observé.
Car le progrès est une création continue, ou tout au moins un ac-
croissement de vie qui, dans l'espèce humaine, ne semble pas épuisé
par la perfection.
Le naturaliste, le philosophe, auquel on doit cette imagination,
l'a exposée dans un livre fameux, en Angleterre du moins : Ves-
tiges of natural history of creation, un livre qui a eu treize éditions :
la fortune de tel roman français et réaliste que je pourrais bien
nommer! Ce bel esprit estimerait peut-être, à l'aspect des grands
Etats qui désormais se partagent l'Europe, que ces forces ont leur
mission, et qu'elles vont perfectionner en nous l'animal politique,
qui est la création la plus récente du progrès et la plus distante de
son idéal.
Roman à part, on peut reconnaître que l'Europe, où les classes
supérieures sont plus nombreuses et plus oisives qu'aux Etats-Unis ;
où la science et l'honneur ont parmi elles un culte libre et nulle-
ment théocratique, nullement oriental ; que l'Europe, dis-je, invente
la civilisation et ne cesse d'améliorer l'état social ; que les grands
Etats, nés d'annexions bien faites, ont leur place marquée, leur
influence très visible dans ce mouvement; qu'ils portent en eux
peut-être de quoi balancer par la force de sociétés plus saines et
plus compactes, par la qualité supérieure des êtres à venir, cette
pullulation qui semble refusée.à l'Europe, ou du moins qui dis-
tingue exceptionnellement les races prolifiques des Etats-Unis et de
la Haute-Asie.
Je ne crois pas commettre d'exagération. Les grandes nations
sont l'école où l'humanité oublie le mieux tout ce qui la borne et la
divise, où elle apprend le mieux certaines choses fort intéressantes :
la paix, le droit, la liberté. D'abord, plus de guerre entre ces pro-
vinces naguère indépendantes : la loi au lieu de la guerre, une loi
fondée sur la répression des violents, sur le maintien de la paix,
— 24 —
qui s'appelle désormais l'ordre public. Comme cette loi d'un grand
pays gouverne des intérêts nombreux et variés, un pays acquiert
à cette oeuvre des idées générales, ce qui est le commencement de
toute sagesse politique, le fond même du citoyen, le dépouillement
de l'homme privé et de ses égoïsmes. Alors apparaissent les doctri-
naires : il en faut, n'en doutez pas, avec le goût de raison théorique
qui les distingue, pour faire une chose générale et réglementaire
comme la loi, qui ainsi faite est la pure expression du droit.
On peut le prévoir, la formation des grands Etats aura pour effet
peut-être, par le grand rôle qu'elle fait partout au pouvoir exécutif,
d'ajourner la démocratie. Mais, en même temps que les grands Etats
ajournent la démocratie, ils la forment par la culture et l'exaltation
du sentiment patriotique, qui est peut-être le seul sentiment général
dont les masses soient capables, celui où elles prennent le mieux
l'idée de la chose publique, où elles rencontrent leurs meilleures
chances d'élévation morale, par où enfin (et c'est là ce qui me
touche le plus) elles se sentent trop grandes pour tenir dans la main
d'un homme et pour subir un chef qui soit un maître.
Les grandes nations, outre qu'il leur appartient de concevoir des
idées plus étendues et par cela même plus justes, outre qu'elles sont
appelées à mettre cette justice dans leurs lois, ont un mérite ex-
pansif et rayonnant dont il faut leur tenir compte; elles n'excellent
pas moins à propager qu'à créer la civilisation. Je n'entends pas
mesurer ce que valent les peuples en les comptant ou en les arpen-
tant. Il y a cependant une puissance pour le progrès dans la popu-
lation et dans le territoire. Vous m'avouerez que c'est toute autre
chose, soit pour une institution, soit pour une idée, de naître à
Genève, à Weimar, ou de naître à Paris, à Londres, à Berlin. Si
l'ensemble d'institutions et d'idées qui éclata chez nous en 89 eût
fait son explosion à Amsterdam, tout eût péri sous quelque com-
pression monarchique : nous en avons pour preuve la tentative man-
quée des républicains hollandais, en 1787; une armée prussienne
parut à la frontière hollandaise, où ne se trouva ni Dumouriez, ni
Jemmapes, ni Valmy, et tout rentra dans le silence. La force des
grandes nations est une défense et une diffusion de leurs idées; elle
est en outre, sans coup férir, un crédit acquis à ces mêmes idées.
L'importance politique et militaire d'un peuple prête une faveur,
une influence à ses oeuvres d'art et d'esprit. C'est ainsi que la
France s'engoua du théâtre espagnol, et que l'Angleterre copia
notre XVIIe siècle : Charles-Quint et Louis XIV avaient passé
par là.
— 25 —
■ V
« Va pour les grandes nations, me dira quelque lecteur; mais
allez-vous m'expliquer au moins ce qui fait les nations, à quel signe
on les reconnaît, à quel titre elles sont légitimes, et si leur impa-
tience de naître marque leur droit de vivre ? Cette étude serait au-
trement lumineuse que celle des aspirations ou plutôt des préten-
tions allemandes et italiennes. Car les prétentions ne manquent pas ;
c'est le droit qu'il faut voir et montrer. De grâce, apprenez-moi, si
par hasard vous le savez, ce qui donne le droit à certains groupes,
à certains territoires de s'intituler nations et d'incommoder le monde
si étrangement pour arriver à cette forme, à ce degré de vie? Est-il
permis à toute population d'aspirer si haut et de procéder à son
achèvement national par des entreprises qui ne laissent pas que
d'être meurtrières sur tel point, oppressives sur tel autre, alar-
mantes pour tous? Est-ce le premier venu parmi les groupes hu-
mains qui peut se lever, se déclarer nation, et, s'il n'en a tous les
organes, les chercher partout, les conquérir à tout prix, prenant
tantôt une place forte, tantôt l'embouchure d'un fleuve, tantôt une
tête de pont, tantôt un prolongement méridional, tantôt un accrois-
sement de littoral, prenant même volontiers tout cela à la fois? Les
nations s'improvisent-elles comme des coups de théâtre sous la
main d'un grand personnage, comme les champignons sous une
pluie nocturne? ou bien leur faut-il un fonds, une séve, des racines,
pour les porter et les autoriser dans leur épanouissement ?
» Vous avez commencé par dire que la vie des nations était affaire
d'espace et de nombre : puis vous avez découvert que le droit en
était un aliment, et cela à propos de petits Etats fort réels où, ces
conditions matérielles faisaient défaut : tout à l'heure enfin, quand
il était question de l'Allemagne et de l'Italie, vous avez parlé d'unité
comme de la chose dont elles avaient le germe, et qui seule pouvait
les achever. Voilà une série d'idées abondante, mais flottante ; où
est la nationalité parmi tout cela? Quelle est, en définitive, celle de
ces conditions qui la constitue à vos yeux? Tâchez de vous.entendre
et de vous reconnaître dans la sinuosité de vos analyses.»
Je réponds d'abord qu'on peut, et même qu'on doit divaguer en
pareil sujet, si on veut le suivre dans tous ses replis, dans toutes
ses nuances historiques. Le moyen d'être précis et rapide, c'est
d'être faux, c'est de faire un système; maïs y pensez-vous? un sys-
tème, c'est une idée, rien qu'une idée pour expliquer cette ondula-
— 26 —
tion de pensées, de mobiles, d'événements qui passent par la tête
des hommes, dans l'histoire et sur les mappemondes. Laissons là
ces façons d'école et de parti. La question que vous me posez n'est
nullement simple; on ne peut y répondre d'un mot. Quand on a
quelque souci de l'histoire, on y répond comme on peut, et d'une
manière qui ne sera jamais scientifique, parce que l'homme, avec
son libre arbitre, qui fait sa variété, quelquefois même sa monstruo-
sité, échappe à la science. L'art et la science ont beau jeu avec un
objet tel que la nature extérieure ; ils la font poser devant eux, la
fouillent, la sondent, la pincent, et, non contents de l'observer, la
soumettent à toutes les expérimentations, toutes les vivisections.
Mais l'homme, on ne peut que l'observer et le constater, soit dans
l'histoire, soit dans le présent, et encore avec quelle impuissance de
conclure ! Songez donc que l'homme est variable, non-seulement par
son propre fond, par son libre arbitre, mais encore sous des influences
extérieures et changeantes, celles de la société, celles de la tra-
dition. Croyez-vous par hasard qu'il y aurait une histoire naturelle,
si les plantes et les animaux avaient changé, depuis deux mille ans,
comme a changé l'homme ? La science ou plutôt l'observation histo-
rique énonce et reconnaît une loi sociale seulement, qui est cette va-
riation humaine. Et cette loi, elle l'appelle progrès, mais sans être
en état de rien prédire sur le mode, les proportions et les échéances
du progrès à venir, parce que tout change, et les êtres et les mi-
lieux ; parce que les données du problème se déplacent sans fin.
Après tout, dans l'étude qu'on se propose, les faits ne manquent
pas, mais ils sont peu nombreux; en outre, il leur arrive parfois de
choquer la vraisemblance théorique, parfois même de se contredire
entre eux. De quel droit, dans ce dernier cas, irait-on donner les
uns pour des principes et les autres pour des exceptions? Est-ce en
les comptant, comme un matérialiste, comme un béotien, qu'on ne
voudrait pas être? Voici, par exemple, l'unité de race qui paraît
chose éminemment propre à faire des nations ! Eh bien ! on ne voit
que cette unité dans les déserts de l'Afrique, de l'Arabie et de la
Haute-Asie, mais on n'y voit pas de nation. Tandis que la similitude
des moeurs est partout, l'unité des lois n'est nulle part parmi ces
nomades, auxquels il ne plaît pas d'avoir un seul chef et d'agir pour
une même fin, sous une impulsion commune. Il appartient à ce sujet
de remarquer que ces races, identiques dans leur incohérence, sont
des races monotones et inertes. Pour avancer, il faut s'entendre et
s'agréger.
Ici, la vraisemblance est démentie par la vérité, par les faits ; ail-
leurs, les faits se démentent eux-mêmes, se contredisent formelle-
ment les uns les autres. Ainsi vous allez peut-être ériger en prin-
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cipe, songeant à la Prusse et au Piémont, que les dynasties sont
nécessaires pour constituer les nations ; mais, d'un autre côté, n'ou-
bliez pas que la Hollande fut nation avant d'avoir adopté la dynastie
des Nassau ; que la Suisse n'eut jamais de dynastie, et que la France,
en 1799, après les victoires de Brune et de Masséna, n'avait que
faire d'appeler une dynastie. Son devoir et sa grandeur à ce mo-
ment étaient de rester république : elle avait la vie sauve, le terri-
toire intact, le drapeau haut et loin. Pour ce qui est du Code civil,
de la Banque de France, du Concordat et de la Cour des comptes,
ces réformes pouvaient attendre : on n'en avait pas besoin pour
vivre. Un grand peuple n'est pas à cela près; il pratique et recueille
ces choses, chemin faisant, sans que l'oeuvre du génie et du despo-
tisme (qui coûte cher : deux invasions, par exemple, et un certain
abaissement des âmes) soit nécessaire à cette végétation qui mûrira
tôt ou tard.
C'est ainsi que les faits ne concordent pas toujours soit entre eux,
soit avec ce que la raison découvre à priori. Il n'en faut pas moins
chercher, nous bornant au plus près, ce qui fonde, ce qui légitime
les nations dans le temps et dans le monde où nous vivons.
Ce n'est pas la nature, encore qu'elle fasse des êtres supérieurs,
et même des races supérieures qui semblent destinées à cette forme,
à ce degré de vie supérieur. L'origine des nations est plus compli-
quée : par cela même elles ont, comme le Nil, plusieurs sources, telles
que l'accident des grands hommes, la figure des territoires, la
nature des voisinages, le tour des événements. Bref, on ne peut pas
dire : où sont les individus les mieux doués, là se forment les na-
tions les plus fortes, les plus durables. Est-ce que les Grecs n'étaient
pas supérieurs aux Macédoniens, et les Polonais aux Russes? Les
Polonais avaient Copernic et Sobiesky avant que la Russie eût Pierre
le Grand. On peut même soupçonner que la valeur des individus,
que la force et l'âpreté des caractères est un obstacle à la cohésion
nationale, laquelle coûte certainement quelque chose à l'indépen-
dance individuelle et locale. Il y a donc quelque chose du dehors,
une sorte d'éducation qui s'ajoute au naturel des hommes pour faire
les nations. Maintenant, cette force extérieure, faut-il l'appeler
hasard, fatalité, providence? C'est une question qui n'est nullement
indifférente, mais qui excède ce sujet. C'est bien assez de rechercher
les procédés ordinaires de cette force et l'empreinte où elle apparaît
le plus souvent, pour y reconnaître les signes de vie ou de mort
nationale, pour démêler sous les cas particuliers, je ne dirai plus un
droit (car nous sommes ici en pleine histoire naturelle), mais un
fait général, mais une loi, entendant par là une force et une habi-
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tude des choses dont il convient de seconder, de. respecter au moins
les oeuvres. Le plus sûr, à cette fin, serait peut-être de regarder
comment se sont faites certaines nations, incontestables, indestruc-
tibles entre toutes, et comment telle autre nation s'est défaite, s'est
évanouie et désagrégée. On verrait ainsi qui doit vivre, qui doit
mourir en fait de peuples, et l'on arriverait peut-être à comprendre
les arrêts de la Providence. Là-dessus, il me souvient de quelques
lignes très fortes et très suggestives dans Robert Emmett, un petit
livre élevé à la mémoire d'un patriote irlandais. À propos de l'Irlande
et de ses destinées qui touchent à celles de la Pologne, de l'Italie, de
la Hongrie, on s'arrête et l'on se récrie sur ce problème, sur cette
fatalité des causes vaincues... D'où vient qu'avec de tels noms et de
telles prouesses, on disparaît d'entre les peuples? Quel est le secret
de ces évanouissements? L'auteur n'est pas de l'avis des dieux, et
je l'en félicite. Mais encore faut-il entendre leurs raisons ; ils en ont
peut-être. Or, de la méditation où m'avait jeté Robert Emmett, je
suis sorti avec la belle idée que tous ces vaincus manquaient d'un
gouvernement concentré, qu'ils avaient péri par là, que l'ennemi
était entré par les angles de leur caractère qui les faisait indépen-
dants, incohérents, indisciplinés, épars sous mille chefs. Galgacus
l'avait bien dit aux Calédoniens; Dum singuli pugnant universi
vincuntur. Une idée, une conclusion où je persiste jusqu'à un cer-
tain point; mais, quand on se trouve un beau jour en face d'un
grand sujet, il ne faut pas le considérer par un bout seulement et
se décider par un simple aperçu. Il faut, autant qu'on le peut, tout
voir et tout peser. Or, quand je vois sur la carte une nation authen-
tique et robuste, qui est là, non comme une capricieuse arabesque
tracée par le compas diplomatique, mais comme une réalité vivante
et enracinée par les siècles, comme une des forces du monde, au
même titre que les montagnes et les volcans la France par
exemple —je citerais aussi bien l'Angleterre, si ce n'était le tirail-
lement irlandais. —voilà ce que j'aperçois à la surface et dans les
entrailles de cette nation :
D'abord l'espace et le nombre, dans des proportions relatives, qui
la font équivalente à ses voisins. Ces conditions matérielles sont re-
quises; des conditions, des qualités purement morales ne suffiraient
pas, parce que ces dernières peuvent se rencontrer aussi bien chez
tel peuple voisin et numériquement supérieur, qui, toutes choses
égales d'ailleurs, prévaudrait par cette supériorité. Une hypothèse
qui n'a rien de forcé serait l'absorption de la Hollande par la Prusse
ou de la Suisse par la France. Ce n'est pas que ces petits peuples
n'aient une histoire et des institutions très recommandables, très

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