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De l'état actuel de l'Espagne et de ses colonies , considéré sous le rapport des intérêts politiques et commerciaux de la France et des autres puissances d'Europe

De
122 pages
C.-J. Trouvé (Paris). 1824. 123 p. ; in-8.
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DE L'ÉTAT ACTUEL
De t(CéjJoc^ne et de ded (Doeottte6.
IMPRIMERIE DE C. J. TROUVÉ.
DE L'ETAT ACTUEL
()e f'c^paaue et De Óed (BoCfiûeé r
CONSIDERE
SOUS LE RAPPORT DES INTÉRÊTS POLITIQUES ET COMMERCIAUX
DE LA FRANCE, ET DES AUTRES PUISSANCES DE L'EUROPE.
1
A PARIS,
CHEZ C. J. TROUVÉ, IMPRIMEUR-LIBRAIRE,
RUE DES FILLES SAINT-THOMAS, No 12.
1 MARS 1824.
DE L'ÉTAT ACTUEL
de f'^pa^ue et de dcô Qoùiiieé.
UNE armée fidèle , dévouée, valeureuse ; une
armée vraiment française , commandée par un
petit-fils d'Henri IV, par un Prince digne de cet
auguste aïeul, s'est précipitée dans la Péninsule
pour briser les fers de Ferdinand et arracher à
un joug odieux une nation fidèle et généreuse
qui , depuis long-temps, tendoit en vain ses
q u Z3
bras vers ses libérateurs.
Depuis la Bidassoa jusqu'à Madrid, l'armée
fut reçue avec un enthousiasme dont les élans
durent faire rougir ces hommes qui, par igno-
rance ou par mauvaise foi, s'étoient plu à ré-
pandre en France tant de prédictions sinistres
ou de feintes alarmes sur les dangers d'une in-
tervention à laquelle ils vouloient se dérober.
Depuis la Bidassoa jusqu'à Madrid, nos ba-
taillons n'éprouvèrent qu'un seul sentiment
pénible, celui de n'avoir pas trouvé assez d'oc-
casions de prouver qu'ils n'avoient pas perdu-
6
en vaillance ce qu'ils avoient gagné en discipline :
le mémorable exemple qu'ils en ont donné fera
époque dans les Annales militaires.
Les sages et éloquens meneurs des cortèsr, les
héroïques soutiens de la souveraineté d'un
peuple qui les maudissent , n'avoient pas at-
tendu à Madrid l'approche de l'armée française:
les uns et les autres ne montrèrent de courage
que contre le monarque prisonnier ; sous l'es-
corte de quelques milliers de soldats pervertis
par leurs chefs, ils avoient entraîné Ferdinand
avec son infortunée famille vers Cadix , berceau
de la révolution, qu'ils destinoient à devenir le
tombeau du Roi. Il restoit à ces lâches de donner
un dernier exemple de férocité ; les troupes
constitutionnelles, avant de se retirer, égorgè-
rent trois à quatre cents habitans de Madrid
sans distinction d'âge ni de sexe. Leur crime
étoit d'avoir crié : Vive le Roi, vive l'armée
française ! douze heures avant que cette armée
pût occuper Madrid. Ces troupes n'auroient
pu effectuer leur retraite , sans la protection
d'un corps de cavalerie française qui les déroba
à la juste fureur du peuple.
Le Prince généralissime, après son entrée à
Madrid, s'occupa d'abord de l'établissement
d'une régence qui devoit exercer la souveraineté
7
pendant la captivité du Roi. Son Altesse royale,
après avoir accordé quelque repos à ses troupes,
combiné le mouvement des différens corps de
son armée, se porta avec rapidité sur Cadix. Les
généraux espagnols n'offrirent que peu de
résistance ; les positions les plus fortes furent
successivement évacuées. Les réceptions bril-
lantes que toutes les villes prodiguèrent au
Prince, l'enthousiasme de la population tout
entière , avoient frappé de terreur les géné-
raux rebelles. Les soldats les abandonnoient par
bandes, venoient se ranger autour du dra-
peau des lys, et le Prince généralissime parut
bientôt sous les murs de Cadix. La , Son Altesse
royale déploya cette valeur brillante, inaliénable
apanage des petits-fils de Henri IV. Le Troca-
dero et Chiclana en conserveront le souvenir
qu'en a conservé la Drôme. A cette valeur bril-
lante, le Prince joi^noit licurcusement une
qualité plus rare, plus précieuse, la fermeté
qui lui fit repousser toutes les tentatives qui se
firent pour engager Son Altesse royale à traiter
avec les cortès, et le fit échapper à tous les
piéges qui lui furent tendus ; celte fermeté lui
ouvrit les portes de Cadix.
Le Prince libérateur n'accorda que peu de
jours au bonheur dont il devoit jouir en serrant
8
dans ses bras des princes qui, comme lui-même,
sont d'illustres rejetons de Louis le Grand, et
que S A. R. venoit d'arracher à la captivité et
peut-être à la mort.
Vaillant comme le grand Condé, modeste
comme Turenne , le Prince se déroba aux
pompes triomphales dont la reconnoissance es-
pagnole vouloit marquer chacun de ses pas. Il
se hâta de ramener en France cette armée dont
il avoit conquis tous les cœurs , conquête aussi
utile à la légitimité que funeste à ses ennemis.
En relevant le trône en Espagne, S. A. R.
avoit affermi celui de la France, et de si im-
menses services avoieiu été djppicuica., non-seu-
lement par l'auguste Famille, mais par la
nation entière , qui, le saluant de ses acclama-
tions , lui voua amour et fidélité pour la vie.
Dans le même temps, Ferdinand rendu à ses
peuples reprenoit Ip rhemin de sa capitale; des
populations entières se précipitoient au-devant
de lui, suivoient ses pas en exprimant leur bon-
h,eur par des cris de joie, des bénédictions,
auxquels se mêloient quelquefois des cris de fu-
reur et de vengeance contre les tyrans qui
l'avoient impunément opprimé depuis si long-
temps.
Le premier soin du Roi fut d'apaiser ces
9
mouvemens tumultueux; en promettant defaire
justice, il enchaîna la vengeance. Le peuple,
plein de confiance dans la promesse de son sou-
verain , respecta les jours des hommes qui par
leurs crimes s'étoient rendus les plus odieux.
La destruction de la révolution en Espagne,
objet des vœux de la France, de ceux de toute
l'Europe , paroissoit complète ; l'ordre, croyoit-
on alors, alloit se rétablir, la sécurité renaître,
et l'on espéroit que les plaies de l'Espagne pour-
roient se cicatriser avec le temps.
Cinq mois se sont écoulés depuis, et, loin
que nos espérances soient réalisées, l'Espagne
offre le plus triste, le plus alarmant spectacle.
A l'île de Léon, à Sainte-Marie, à Cadix, à
Barcelone, les révolutionnaires réunis, impu-
nis, loin de craindre, menacent. Dans vingt
autres villes, même à Madrid , leur arrogance
outrage souvent, la fidélité. Sur plusieurs points
des bandes armées lèvent des contributions, se
livrent à des violences contre les fonctionnaires
nommés par le Roi. Ces cris séditieux qu'on en-
tend de tous cotés, seroient-ce les cris du déses-
poir qu'auroit fait naître la cruauté d'un Gou-
vernement qui se seroit plu à répandre le sang?
, Non, car de tous les chefs de la rébellion Riégo
seul a été condamné par ses juges naturels.
10
San-Miguel, chef d'état-major de l'armée de
Quiroga à l'île de Léon , puis député aux cortès,
puis ministre des affaires étrangères, jusqu'au
moment ou le Roi fut entraîné vers Cadix, Sari-
Miguel est en France; Ballesteros, qui a opéré
laséditiondestroupes à Madrid, le 7 mars 1820,
est en France; L'Abisbal, qui, dans un écrit
qu'il a fait imprimer, s'est vanté d'avoir trompé
pendant six ans Wii Roi et son bienfaiteur,
d'avoir pris part aux conspirations de Lally, de
Porlier, de Mina, est en France : il faut donc
chercher ailleurs la cause qui a amené ce dé-
plorable état de choses , qui a paralysé jusqu'à
présent le Gouvernement espagnol.
Cette cause, je ne puis la trouver que dans la
conduite du ministère français envers l'Es-
pagne, dans le système politique qu'il a adopté
dès le mois de juillet 1822 , qu'il a suivi avec
une fatale persévérance, llu'ilouitoncoro, et qu'il
suivra sans doute, jusqu'au moment où quelque
funeste catastrophe en Espagne, dont la responsa-
bilité envers la France et l'Europe pèsera tout
entière sur la tête du ministre, le fasse renoncer
à un pouvoir devenu inutile ou dangereux entre
ses mains.
Mais l'opinion des Chambres, l'opinion pu-
blique, ne suffiroit-clle pas pour écarter du
11
pouvoir l'homme qu'elle y a placé? Elle suf"
fira, je l'espère, lorsqu'elle sera éclairée, et
c'est le but que je me propose.
Lorsqu'on se rappelle quel étoit l'état inté-
rieur de la France en janvier 1820 , on ne peut
s'étonner qu'alors l'insurrection de l'île de Léon
n'ait excité qu'un assez foible intérêt ; mais,
lorsque la trahison de Dallesteros eut forcé Fer-
dinand à signer, le 7 mars, la constitution dé-
crétée par les corlès de Cadix en 1812, il fut
facile de prévoir tout ce que ce déplorable évé-
nement produirait de dangers pour la famille
royalp, de calamités pour la nation espagnole,
d'inquiétude pour la France et d'encourage-
ment pour les factieux de l'Europe.
Les politiques d'alors se flattoient pourtant
que la constitution pourroit être améliorée par
ses auteurs, ou qu'au moins l'incendie qui ve-
noit d'eulciici ne a'éicndroit pas au-delà des Py-
rénées, comme si, au moment de l'éruption
d'un volcan , on pou voit juger jusqu'où il pous-
sera sa lave. Mais l'espoir le plus frivole pré-
sente toujours une ressource assurée à l'impré-
voyance et à la foiblesse.
Cet espoir ne brilla qu'un moment. Bientôt
l'insurrection de Naples et celle du Piémont ne
permirent plus d'illusion sur les projets des
12
hommes qui exercoient le pouvoir en Espagne;
et les mouvemens combinés dans plusieurs de
nos départemens ne permirent pas de douter
que la France n'avoit pas été oubliée dans les
plans qu'on avoit tracés à Madrid.
Notre ministère de cette époque-là, réduit
à une impuissance complète , par l'hostilité
d'une grande partie des Chambres, n'eut et ne
pouvoit avoir à Laybach qu'un maintien équi-
voque , une conduite foible, et cette foiblesse
devint peu après l'un des principaux griefs qui
servirent à le renverser. -
Les souverains, en se séparant à Laybach,
s'ajournèrent à Vérone pour l'année suivante
afin de s'y concerter sur les intérêts généraux
de l'Europe, et les intérêts particuliers de quel-
ques-uns de ses Etats. -
Dans cet intervalle, le système des révolution-
naires de Madrid se développa avfimnp rapidité
effrayante. Le roi Ferdinand , dépouillé de tout
pouvoir, même de celui de se défendre, ou-
tragé dans sa dignité , souvent dans sa personne
et celles de sa famille, ne pouvoit que retarder,
sans jamais arrêter , l'action impétueuse des
cortès , moins encore celle dés clubs qu'elles
avoient appelés à leur secours; et déjà, avant
le 7 juillet. l'Espagne réduite à la misère, en
15
proie à la guerre civile sur vingt points diffé-
rens , et à l'anarchie dans toute l'étendue du
royaume , présentait le tableau le plus affli-
geant pour la France.
Après le 7 juillet, le Roi, dont on avoit éloi-
gné tous les anciens serviteurs, gardé à vue dans
son palais, ainsi que toute sa famille, parles géo-
liers que lui avoit donnés le nouveau ministère,
étoit insulté, menacé tous les jours par des éner-
gumènes salariés, rassemblés sous ses fenêtres.
Ferdinand devoit s'attendre à tout moment aux
scènes déplorables d'un 20 juin ou d'un loaout.
Bientôt la violence du nouveau ministère,
l'opinion que l'on conçut de ses projets, de ses
fureurs et de son incapacité, créèrent en Es-
pagne une opposition plus formidable que ces
guérillas épars, commandés par des chefs in-
dépendans, agissant sans accord , sans commu-
nication fintrfip.iiic, sur des points très-éloignés
les uns des autres, et qui, jusques en août,
embarrassoient le ministère espagnol plus qu'ils
ne lui nuisoient réellement.
A cette époque, des hommes distingués
par leur naissance, leur fortune, leurs dignités ,
leurs talens, formèrent une junte centrale ,
se déclarèrent régens du royaume, pendant
la captivité de Ferdinand, et organisèrent une
14
armée , en tant que leurs moyens personnels
le leur permirent. Le baron d'Eroles en prit
le commandement et eut d'abord des succès qui
paroissoient fabuleux. Castel Follit , la Seo-
d'Urgel, Méquinenza, furent emportés de vive
force ; Saragosse et Tortose furent au moment
d'être enlevés, etles royalistes maîtres des hautes
contrées, parcouroient les plaines de la Cata-
logne et de l'Arragon.
Dans un rapport que le ministre de la guerre
fit aux cortès , il déclara que les troupes roya-
listes en Catalogne, depuis Vich jusqu'à Urgel,
s'élevoinntà plus de quinze mille hommes; que
les guérillas répandus dans les autres provinces
de l'Espagne se montoient à environ vingt mille
hommes ; et demanda une levée nouvelle et
des fonds.
Il est indubitable que, si alors le Gouverne-
ment Français eût accordé au baron d'Eroles
les armes et les munitions qu'il demandoit, et la
dixième partie des sommes qu'ont coûtées depuis
lesseuls préparatifsde notre entrée en campagne,
ce général auroit pu lever dans la seule Cata-
logne vingt mille hommes de plus , former des
magasins , se porter avec une armée pleine d'en-
thousiasme sur les bords de l'Ebre, long-temps
avant que le ministère espagnol eût pu emprun-
i5
ter deux cent millions et lever quarante mille
hommes de milice.
La résolution de secourir le baron d'Eroles étoit
conseillée par la sagesse et pouvoit convenir à la
foi blesse même ; car il est évident que, tandis que
les ministres des cortès auroient eu à lutter pé-
niblement contre le baron d'Eroles, ils se se-
roient bien gardés d'ajouter de nouveaux griefs ,
de nouveaux outrages à ceux sur lesquels la
France avoit bien voulu jusqu'alors jeter un
voile , mais que sa propre dignité devoit l'obli-
ger tôt ou tard à redresser ou à punir.
Le président du Conseil prit un parti tout op-
posé : non-seulement fi refusa de donner le plus
léger secours au baron d'Eroles, mais encore il
le priva de ceux que ses propres ressources lui
avoient procurés ; quinze cents fusils furent arrê-
tés à Saint- Jean-Pied-de-Port; les douanes redou-
blèrent d'activité sur toute la ligne, pour inter-
eepter les armes et les munitions qu'on tenteroit
de faire passer en Espagne , et lorsqu'une troupe
royaliste, accablée par le nombre, se réfugioitsur
notre territoire, on l'arrêtoit, on lui arrachoit ses
armes, on les brisoit sous ses yeux. C'est ainsi que
l'on signaloitle prix que le Gouvernement fran-
çais attachoit à la fidélité et à la vaillance mal-
heureuses, et onappeloit cela de l'impartialité !
i6
Je ne sais ce que s'étoit promis M. de Villèle
par cette prétendue impartialité : ce qui en est
résulté pour lui, c'est que les royalistes espa-
, gnols l'ont accusé de leur destruction, et que
l'Angleterre et les libéraux de ce côté-ci, lui
reprochent (l'avoir donné des secours aux roya-
listes ; ce reproche honorable , certes, M. de
Villèle ne l'a point mérité.
Si ce reproche eut été le résultat de la poli-
tique de M. de Villèlé, on pourroit s'en consoler,
mais la destruction de l'armée du baron d'Eroles
devoit aussi en être et en a été en effet un résul-
tat bien funeste qu'on déplorera long-temps.
Ce général n'avoit jamais pu se procurer les
moyens nécessaires pour établir des magasins de
vivres, de munitions et d'habillement, de ma-
nière qu'il lui avoit été impossible de-rassembler
sur un même point plus de trois où quatre mille
hommes ; ses soldats étoient presque sans vête- -
mens, sans chaussure; très-peu avoient des
baïonnettes, et presqu'aucun de gibernes; enfin
il manquoit de tout, et il avoit à lutter contre
des hommes qui , bien qu'abhorrés par l'im-
- mense majorité de la nation, possédoient encore
la puissance d'un gouvernement organisé, le
nom du Roi, le trésor public, alimenté par tous
17
2
les libéraux de l'Europe , les places fortes , les
troupes réglées et tout le matériel de la guerre.
Cette lutte étoit trop inégale. Le baron d'E-
roles, après s'être illustré par des actions dignes
des Larochejaquelein , des Lescure et des Bon-
champ, fut obligé de ramener en France les
débris de son armée dont la fidélité, la vail-
lance, la constance au milieu des privations les
plus dures, ne peuvent être comparées qu'aux
vertus semblables dont les Vendéens ont fourni
le premier exemple.
Pendant que ces tristes événemens affligeoicnt
les habitans de nos frontières et la France roya-
liste, le congrès avoit commencé ses séances à
Vérone.
Je n'ai sous les yeux aucun des documens
qui pourroient m'éclairer sur les instructions
que doivent avoir reçues les plénipotentiaires
de la France, sur la marche qu'on leur a tra-
cée et qu'ils ont suivie : ce n'est que d'après les
débats qui ont eu lieu dans le parlement d'An-
gleterre , et les pièces qui y furent déposées sur
le bureau que je puis m'en former une idée.
C'est d'après ces pièces surtout que je vais tracer
avec toute l'indépendance et la franchise de mon
caractère , les réflexions qui m'ont été inspirées
par mon amour pour le Roi, mon dévoûment à
i8
la légitimité, mon zèle pour la gloire et les in-
térêts de mon pays.
L'objet principal du congrès de Vérone étoit
d'examiner la situation de l'Espagne, de juger
si ce qui se passoit dans la Péninsule étoit dan-
gereux pour la France et, par elle, pour l'Eu-
rope tout entière. Si ce danger existoit , le
congrès devoit naturellement s'occuper des
moyens d'y porter remède; l'union, la sagesse
et la force des puissances alliées étoient de sûrs
garans que leur intervention auroit tout le suc-
cès qu'on devoit s'en promettre.
La manière dont l'Angleterre s'étoit conduite
au congrès de Laybach pouvoit faire présumer
quel seroit le rôle qu'elle adopteroit à Vé-
rone , et à cela. il n'y avoit pas un grand in-
convénient ; mais à Vérone, la conduite du plé-
nipotentiaire anglais présenta une différence
extrême dans les principes et le langage de
l'ambassadeur d'Angleterre à Laybach : cette
différence doit avoir une cause et je vais tâcher
de l'expliquer.
Aucun cabinet européen n'a jamais mieux
connu ses intérêts. et ne les a poursuivis avec
plus de persévérance que le cabinet britanni-
que , qui, avec raison, regardoit la destruction
du pacte de famille comme un des intérêts les
plus importans de l'Angleterre. L'union de la
19
2..
marine espagnole avec celle de la France, pou-
voit seule opposer un obstacle à la domination
maritime que l'Angleterre a enfin réalisée. Pen-
dant la guerre de 1756, les sacrifices immenses
qu'avoit faits l'Espagne épargnèrent à la France
des conditions plus dures encore que celles
qu'elle a subies par le traité de 1763, et pen-
dant la guerre de 1778, l'union des deux ma-
rines avoit mis M. le comte d'Orvilliers en état
de forcer la flotte anglaise à se réfugier dans le
canal de Saint-Georges , et il eût pu s'emparer
de Plymouth si l'indécision de son caractère ne
l'en eût empêché. Dans la même guerre, M. le
comte de Grasse auroit pu incontestablement
s'emparer de la Jamaïque s'il eût voulu d'abord
faire sa jonction avec la flotte espagnole, au lieu
de livrer le fameux combat qui fit autant d'hon-
neur à sa vaillance qu'il en fit peu à sa sagesse.
D'après cela, il étoit assez simple que l'Angle-
terre attachât du prix à détruire le pacte de fa-
mille : elle le tenta sans succès en 1790 ; mais
à peine Ferdinand fut-il remonté sur le trône
ébranlé de ses ancêtres, que, par un article
secret d'un traité, l'Angleterre, à laquelle il
étoit alors difficile de rien refuser, prescrivit la
destruction de ce pacte de famille. On ne pou-
voit assurément porter la prévoyance plus lçin
20
dans l'avenir, car l'Espagne n'avoit pas alors
six vaisseaux de ligne en état de servir. La ma-
rine de France étoit réduite au quart de ce
qu'elle étoit en 1778, et il falloit un demi-
siècle avant que l'Espsgne et la France pus-
sent se relever de leurs perles. Mais le pacte
de famille assuroit aussi quelques avantages de
commerce ; nous en dépouiller étoit alors le but
auquel l'Angleterre vouloit atteindre.
J'ai tracé ailleurs la marche qu'a suivie l'An-
gleterre dans ses rapports avec les colonies espa-
gnoles; certes, elle n'a pas déguisé avec combien
d'anxiété elle en atlendoit l'émancipation com-
plète. Cependant, malgré ses soins, l'Etat des
colonies insurgées n'avoit pas encore assez de
fixité, surtout au Mexique et au Pérou, pour
ne pas lui faire craindre que l'anarchie, une
fois détruite en Espagne, ilncfûtpossiblc à cette
dernière puissant rie rattacher par quelques con-
cessions le Mexique et le Pérou à la mère-patrie.
Pour lui enlever cette dernière chance, Je
meilleur moyen étoit de prolonger l'anarchie
en Espagne ; pour cela il falloit paralyser le
congrès de Vérone, mais le moyen d'y réussir
devoit paroître, au ministre anglais, hors de
sa portée. Comment en effet le congrès de Vé-
rone , en fixant son attention sur les affaires
21
d'Espagne, pouvoit-il accueillir d'autres prin-
cipes que ceux qu'il avoit proclamés à Laybach,
et d'après lesquels l'Autriche avoit agi en Italie?
Comment M. Canning pouvoit-il se flatter de
faire illusion à l'empereur Alexandre qui, dans
toutes les occasions a manifesté son horreur
pour les révolutions, surtout pour celles qui sont
le résultat d'une sédition militaire? En envoyant
le duc de Wellington à Vérone, il plut à M. Can-
ning de ne pas savoir que le congrès devoit s'oc-
cuper des affaires d'Espagne. Le duc de Wel-
lington eut, à son passage à Paris, le 20 sep-
tembre , une longue conférence avec M. de
Villèle.
Rien n.est assurément plus conforme à l'opi-
nion que M. de Villèle avoit émise le 20 sep-
tembre dans sa conférence avec le duc de Wel-
lington (1) que la note que MM. les plénipo-
tentiaires français remirent à ceux des puis-
sances alliées (2); cette note fut'accueillie comme
elle devoit l'être. M. le duc de Wellington ex-
prima une opinion tout-à-fait contraire. (3) Les
êvénemens ont trop bien montré tout ce qu'il y
(1) Voyez l'Appendice, n. I.
(2) Idem, n. 2.
(3) Idem, n. 3.
22
avoit d'erreurs dans la note du duc de Welling-
ton pour y ajouter aucune réflexion.
Malgré tout ce qui venoit de se passer à Vé-
rone et les engagemens qu'y avoient contractés
MM. les plénipotentiaires de France , le minis-
tère anglais eut assez mauvaise opinion du nôtre
pour espérer qu'une tentative près de lui pou-
voit encore avoir du succès. Le duc de Wel-
lington eut ordre de s'arrêter à Paris, et dans
sa première dépêche il annonça à M. Canning
qu'il avoit obtenu de M. de Villèle qu'un cour-
rier seroit expédié pour inviter les alliés à retar-
der l'envoi à Madrid des instructions qui avoient
été concertées à Vérone, et, peu de jours après,
M. le duc de Wellington proposa par une note
officielle la médiation de l'Angleterre sur les
différens existant entre la France et l'Espagne.
Accepter cette médiation c'eût été violer tous
les engagemens pris à Vérone; elle fut refusée.
La note remise au duc de Vellington le 26 dé-
cembre 1822 par M. le duc de Montmorency,
ne laisse rien à desirer sur la sagesse des motifs
qui ont dicté ce refus; c'est par cette note que
se termine le ministère de M. le duc de Mont-
morency (1). Sa conduite à Vérone avoit été
digne de son nom ; l'élévation de son âme, la
(4) Voyez l'Appendice, n. 4.
23
pureté de ses principes, sa modération, sa sa-
gesse, sa loyauté et sa candeur avoient été appré-
ciées. Une extrême bienveillance de la part des
souverains , l'estime et une confiance sans bor-
nes de la part des ministres y en avoient été la
récompense; celle que, à son arrivée à Paris, il
reçutde son propre souverain , étoit la preuve la
plus complète de- l'approbation que donnoit
le Roi à la négociation de M. de Montmorency,
et de la satisfaction de S. M.
La retraite de M. de Montmorency alarma
la France et dut inquiéter les cabinets alliés ;
on la regarda comme le signal d'un change-
ment dans le système adopté à Vérone et dans là
marche qu'on étoit convenu de suivre à l'égard
de l'Espagne. Les faits qui vont se présenter ne
justifieront que trop bien l'opinion générale qui
s'étoit manifestée à ce sujet.
Cette retraite de M. de Montmorency accrut
beaucoup l'espérance qu'avoit encore le minis-
tère anglais d'amener M. de Villèle à suivre une
marche différente de celle qu'avoit adoptée le
congrès de Vérone. Dans les premiers jours de
janvier , M. Canning envoya à Madrid lord Fitz-
roi-Sommerset, aidede camp du ducde Welling-
ton, chargé d'un Mémoire de cet illustre gé-
néral, auquel ses travaux et ses succès dans la
24
Péninsule, donnoientle droit de se faire écouter
par les cortès.
Lord Fitz roi - Sommerset; à son passage
à Paris, communiqua sa mission à M. de Vil-
lèle, qui, de son côté, consentit à suspendre le
rappel da ministre de France, qui auroit dû
partir de Madrid à la même époque que les
ministres des autres Cours alliées.
Le Memoire du duc de Wellington (1) fait
également honneur à ses principes, à ses con-
noissances politiques, à sa modération, à son
jugement; mais M. de ViJlèle n'auroit jamais dû
s'en promettrele plus léger succès; il ne pouvoit
pas ignorer ce que tous les agens diplomatiques
résidant à Madrid, ne cessoient de mander à
leurs Cours ; ce que confirmoient toutes les per-
sonnes arrivant de Madrid, c'est qu'il n'y exis-
toit pas un homme qui osât faire des propositions
de modification aux cortès qui, dominés par les
clubs, n'oseroient écouter de pareilles proposi-
tions, et que, dans toute l'Espagne, il ne se
trouvoit pas un seul homme qui eût assez de
considération et d'influence pour imposer aux
cortès et les forcer d'écouter le langage de la
raison.
Quelle que pût être l'illusion que s'étoit faite
(1) Voyez l'Appendice, ri. 5.
25
M. de Villèle, il fut forcé de rassembler les
Chambres avant de savoir le résultat de la dé-
marche de milord Fitz roi-Sommerset, et le
Roi prononça un discours qui répondit aux vœux
hautement exprimés par tous les royalistes fran-
çais, au vœu de la Sainte-Alliance.
Un Français qui, après ce discours, auroit
élevé un doute sur la cessation de toute négocia-
tion avec les cortès, auroit passé pour insensé ou
déloyal : M. de Villèle ne fut pas de cet avis.
Le 5 février, M. Canning, après avoir reçu
le discours du Roi, adressa au chevalier Stuart
une lettre remarquable par les sophismes et
les subtilités dont elle est remplie (i).
Il est difficile de croire que M. Canning, en
chargeant le chevalier Stuart de donner à cette
lettre du 3 février, tous les développemens dont
elle pouvoit être susceptible, se soit flatté qu'à
cette époque encore, la médiation de l'Angle-
terre avec l'Espagne pouvoit avoir quelque suc-
cès. M. Canning avoit un autre but, en parois-
sant ne céder qu'aux anxiétés sans cesse renais-
santes de M. de Villèle, il vouloit l'entraîner
jusqu'au fond du labyrinthe dans lequel sa va-
cillante politique l'a voit engagé; et en constatant
d'une manière irréfragable la timidité de M. de
(i) Voyez l'Appendice , n. 6.
26
Villéle , la terreur que lui inspiroit la jactance
de M. Canning, celui-ci aclievoit de déconsidé-
rer au dedans et au dehors le président du Con-
seil; il le rendoit suspect aux alliés et odieux
aux royalistes d'Espagne ; les alliés et les roya-
listes ne pouvoient plus lui accorder la moindre
confiance s'il adoptoitles propositions de M.[Can-
ning. Voilà ce que vouloit ce ministre; voilà ce
qu'il a obtenu.
Le 10 février, M. le chevalier Stuart rendit
compte à M. Canning d'une entrevue qu'il ve-
noit d'avoir avec M. de Chateaubriand (1). A près
quelques explications préliminaires, M. le che-
valier Stuart dit - « Il (M. de Chateaubriand)
» n'hésite pas à admettre que, pour donner de
» la stabilité à une modification quelconque du
» système actuel en Espagne, et offrir assez de
» sécurité à la France pour justifier la suspension
» de ses préparatifs militaires; ilfalloitque le Roi
» d'Espagne prît part et consentît à une telle
» modification : d'après ce principe, un chan-
» gement qui résulteroit d'une parfaite intelli-
» gence entre Sa Majesté catholique et les cortès,
» sera considéré comme laissant espérer les mo-
» difications qui sont indispensables à la sécurité
» des Etats voisins. Le Gouvernement français
(1) Voyez l'Appendice, n. 7.
27
» ne sera pas seulement satisfait de l'ouverture
» qu'un acte quelconque, tel que l'établissement
» d'une seconde Chambre , peut offrir pour
» compléter, par l'intervention de la Grande-
» Bretagne, le système qui est nécessaire pour le
» Gouvernement constitutionnel de l'Espagne;
» mais, sans attendre d'autres preuves de la sin-
» cérité du Gouvernement espagnol, la France
» considère un tel acte comme un motif suffisant
» pour cesser ses préparatifs militaires, et pour
» établir les relations entre les deux pays sur le
» même pied qu'en temps de paix.
» M. de Chateaubriand n'est entré dans aucun
» détail sur la nature des actes auxquels il faisoit
» allusion; mais j'a i compris qu'il se référoit au
» projet d'accorder au Roi la nomination des
» conseillers d'Etat, et de leur donner un pou-
» voir délibératif sur le même principe que le
» sénat américain : à cela on pourroit ajouter un
» réglement qui fixeroit le montant de lasomme
» requise, pour rendre éligible un candidat à la
» seconde Chambre ou Chambre représentative.
» Dans la vue d'éviter toute possibilité d'un
» mal entendu, j'ai lu à M. de Chateaubriand
» cette partie de cette dépêche, qui exprime ce
» à quoi le Gouvernement français s'attend, et
» je me suis assuré que sa pensée est rapportée
» correctement. La communication du même
2&
» Extrait, donné à M , gentilhomme cspa-
» gnol , m'autorise à dire que cet Extrait ren-
» ferme des notions qui, d'après l'opinion de
» M., seront considérées comme admissibles
» en Espagne.
Pour que le gentilhomme espagnol put
émettre une pareille opinion, il faut que M. le
chevalier. Stuart lui ait laissé ignorer le con-
tenu de la dépêche de lord Fitzroi-Sommerset
datée de Madrid le 25 janvier. Tout le monde
sait que toutes les dépêches de Madrid étoient
adressées à M. le chevalier Stuart pour qu'il
pût en prendre connoissance avant de les trans-
mettre à Londres, et, certes, le 10 février,
M. le chevalier Stuart avoit reçu la dépêche de
lord Fitzroi-Sommerset qui lui annonçoit qu'il
n'existoit aucune chance de réussite pour la né-
gociation (i), et il est remarquable que, dans
sa conférence avec M. le chevalier Stuart,
M. de Chateaubriand n'ait pas songé à lui de-
mander la communication du compte rendu de
lord Fitzroi-Sommerset, pour juger par-là de
ce que pourroient produire de nouvelles ou-
vertures.
En adoptant une pareille marche, après que
le refus de la médiation de l'Angleterre avoit été
(i) Voyez l'Appendice, n. 8.
29
notifié à toutes les puissances , c'étoit renoncer
à leur confiance, c'étoit donner au discours
prononcé par le Roi à l'ouverture des Chambres,
une interprétation dont il n'étoit pas susceptible.
Interpréter le discours du Roi et l'interpréter
de cette manière, est un acte que je m'abstien-
drai de qualifier ; en Angleterre le ministre
qui se le permettroit seroit infailliblement mis
en accusation. Mais M. de Viilèle a-t-il prévu
les funestes conséquences des interprétations
qu'il a cru pouvoir donner du discours du Roi?
Je ne le pense pas; il auroit reculé d'effroi s'il les
eût seulement entrevues.
Interpréter le discours du Roi dans un sens
tout opposé à celui qu'y avoient attaché les deux
Chambres, la nation entière, c'étoit diminuer
pour l'avenir la confiance que les Chambres et
la nation doivent avoir dans les discours pro-
noncés du haut du trône par notre auguste sou-
verain;
Interpréter le discours du Roi dans un sens
si opposé aux principes consacrés à Aix-la-Cha-
pelle, à Laybacli et à Vérone, c'étoit se séparer
de la Sainte-Alliance et avertir les cabinets alliés
qu'ils ne pouvoient plus, qu'ils ne devoient plus
prendre aucune confiance dans le Gouverne-
ment français ; c'étoit les inviter à prendre des
mesures de précaution dont la France pouvoit
50
être humiliée; c'étoit enfin les provoquer à rem-
placer par l'exigeance, la confiance pleine de
latitude qu'ils avoient accordée à la France.
Interpréter le discours du Roi d'une manière
si opposée à celle dont l'avoient entendu les
royalistes espagnols qui forment l'immense ma-
jorité de la nation,c'étoit leur inspirer la plus juste
méfiance sur leur avenir, celui de leur Roi et de
leur patrie. Cette méfiance se fera sentir long-
temps encore et peut avoir des suites bien funestes.
Interpréter le discours du Roi , comme on l'a
fait sur l'insistance de l'Angleterre, c'étoit mettre
à decouvert une extrême foiblesse, une crainte
puérile ; aussi n'en a-t-on recueilli que les sar-
casmes de M. Canning ; milord Liverpool lui-
même , dont le langage est en général moins
acerbe, s'est servi des termes les plus humilians
pour le Gouvernement français, dans la séance
de la Chambre des Pairs , du 17 avril 1822, en
repoussant quelques assertions de ses adversaires;
il a dit : « Je n'ai jamais exprimé une grande
» confiance dans la conservation de la paix, mais
« je suis encore persuadé , et je le dis sans vou-
» loir blâmer les Espagnols, que, si on eût fourni
M au Gouvernement français , un prétexte quel-
» conque, moyennant lequel il eût pu manger
« ( cette expression est traduite littéralement )
» ses paroles, la paix auroit été conservée. )
Si
Si le projet d'un sénat avoit été adopté en
Espagne, quelle seroit aujourd'hui sa situation ;
quelle seroit la nôtre dans l'intérieur et dans nos
relations avec la Sainte-Alliance? Quel contraste
se présente à l'imagination !
Heureusement notre auguste monarque, fou-
lant aux pieds la tortueuse et humiliante poli-
tique de son ministre, a , d'un mot, assuré à
sa couronne la dignité et l'éclat qui lui appar-
tiennent et a maintenu la France à la hauteur
d'où on alloit la faire descendre.
En donnant à Mgr le duc d'Angoulême l'or-
dre d'entrer en Espagne , le Roi a montré que
son intention étoit de ne pas s'écarter des prin-
cipes consacrés à Laybach et à Vérone; il a
prouvé que son âme généreuse n'avoit jamais
partagé la timidité , les craintes et la foiblesse
de son ministre , il a désavoué l'interprétation
qu'on a osé donner àson discours etil en a rétabli
le vrai sens, celui que les Chambres et la France
avoient compris avec une acclamation générale.
Dès les premiers pas de l'armée française en
Espagne, M. de Villèle dut se convaincre qu'il
s'étoit laissé tromper par quelques libéraux es-
pagnols auxquels il avoit accordé confiance sur
l'état de la Péninsule, les vœux de l'immense
majorité de la nation et les ressources que cette
majorité nous offroit.
52
M. de Villèle devoit être en même temps guéri
de la peur qu'on lui avoit inspirée sur les véri-
tables dispositions du ministère anglais ; les dé-
bats qui eurent lieu à cette époque, dans les
deux Chambres du Parlement britannique, as-
suroient M. de Villèle que l'Angleterre ne trou-
bleroit pas nos opérations militaires en Espagne,
et cette assurance, M. de Villèle l'auroit eue dès
le congrès de Vérone, s'il avoit su apprécier la
véritable situation de l'Angleterre.
L'armée anglaise avoit été fixée à soixante-
neuf mille hommes, non compris les troupes
qui sont aux grandes Indes. C'est sur ce nombre
qu'il falloit prendre les garnisons de l'Ile-de-
France et du Cap de Bonne-Espérance, celles
du Canada et de la Nouvelle-Ecosse, de la Ja-
maïque et des Antilles, de Gibraltar, de Malte
et des Iles Ioniennes. L'Etat de l'Irlande exi-
geoit un corps de vingt mille hommes, et il
n'en restoit pas dix mille pour l'Angleterre et
l'Ecosse, en déduisant la garde royale. Il étoit
donc évident que le ministère anglais n'avoit
pas un seul régiment à envoyer en Espagne ; et
il étoit tout aussi éviden* que l'Angleterre, ne
faisant aucun préparatif, étoit décidée à ne pas
faire la guerre.
D'ailleurs les intérêts les plus positifs de ] A
33
5
gleterre , loin de la déterminer à la guerre exi-
geoient qu'elle conservât la paix. Cette puis-
sance possède une marine marchande de vingt-
huit mille bâtimens, dont le tonnage s'élève à
deux millions huit cent mille tonneaux , qui
sont employés dans le mouvement d'un com-
merce de deux milliards et demi. En se bornant
à une guerre maritime, l'Angleterre devoit-elle
compromettre une partie de ces immenses
moyens de prospérité , pour la seule chance de
détruire une partie de la marine marchande
de la France dont l'ensemble ne s'élève pas au
dixième de celle de l'Angleterre?
La France ne possède plus que deux petites
colonies dans les Antilles ; l'Angleterre devoit-
elle s'exposer à répandre de l'inquiétude dans
chacune de ses nombreuses colonies sur des
chances d'invasion , quelque peu probables
qu'elles fussent ?
Pour s'opposer avec quelque espoir de succès
à nos opérations militaires en Espagne , il au-
roit fallu transporter dans la Péninsule une
armée de cinquante mille hommes.
Pour lever cette armée , l'équiper, lui four-
nir des armes, des chevaux , assurer sa solde et
ses vivres pour six mois, fréter les bâtimens
nécessaires pour les transporter en Espagne, il
34
en auroit coulé, de prime abord, plus de dix
millions sterling ( 250 millions de francs. )
Aucune des campagnes du duc de Welling-
ton en Espagne n'a coûté à l'Angleterre moins
de sept millions sterling, et les ressources du
pays lui étoient prodiguées alors ; elles nous
auroient été assurées dans cette nouvelle lutte,
si elle se fût engagée. Et de quel front le mi-
nistère anglais auroit-il osé proposer au par-
lement de commencer une telle guerre. dont le
seul but devoit être de défendre la constitution
des cortès !
Cette constitution étant fondée sur deux prin-
cipes , la souveraineté du peuple et le suffrage
universel , ces principes avoient, depuis quel-
ques années, donné lieu à des mouvemens tu-
multueux et à des séditions en Angleterre. Ce
n'est qu'en la chargeant avec de la cavalerie et
la foulant sous les pieds des chevaux, qu'on a
pu disperser, à Spafields et à Manchester, une
stupide populace attroupée autour d'un Hunt,
et couvrant d'applaudissemens les discours de*
ce démagogue insensé ; et c'eût été pour sou-
tenir dans la Péninsule , et pour y faire triom-
pher de pareils principes que la chambre des
communes auroit pu consentir à faire une telle
guerre !
35
3..
Que lefcliamnies qui craignoient qu'on étouf-
fàt en Espagne le dernier germe des révolutions,
se soient plu à exagérer les dangers de la guerre,
celui surtout de s'attirer l'Angleterre sur les bras,
cela se conçoit; que des hommes légers aient,
avec un maintien de sagesse, et dans un langage
moitié politique, moitié burlesque, prêché dans
tous les salons de Paris, que la prudence seule
de nos ministres pouvoit nous faire échapper
au danger imminent du mécontentement de
M. Canning, cela se conçoit encore, leur igno-
rance leur sert d'excuse ; mais peut-elle en servir
à des ministres qui, effrayés par un danger ima-
ginaire , par un fantôme de leur propre créa-
tion, se sont, dans leur terreur panique, abaissés
au point de donner au discours du Roi une in-
terprétation qui blessoit à la fois la majesté du
trône, la dignité de la nation, et répandoit sur
le président du conseil le vernis ineffaçable
d'une excessive pusillanimité.
Si, après ce qu'on vient d'exposer, quelqu'un
se plaisoit encore à douter que le ministère an-
glais ait jamais songé sérieusement à nous dé-
clarer la guerre, milord Liverpool va le dé-
sabuser.
Dans une séance de la chambre des pairs, ce
ministre a dit : « Non, je ne veux pas la guerre.
36
» parce que je suis certain que quatre-vingt-dix
» neuf Anglais sur cent la désapprouveroient. »
Rassuré sur les véritables dispositions de la
nation espagnole et sur celle de l'Angleterre,
M. de Villèle n'avcit plus qu'à marcher fran-
chement et loyalement vers le but que lui in-
diquoient les vœux de l'Espagne, ceux de la
France et de la Sainte-Alliance. Pour y par-
venir, son premier soin devoit être de détruire
la défiance avec laquelle tout ce qui viendroit
de lui seroit reçu en Espagne.
Nous avons vu M. de Villèle persécuter la
junte d'Urgel, abandonner le baron d'Eroles,
lui refuser tout secours, le priver même de
ceux qu'il auroit pu tirer des royalistes fran-
çais ; nous avons vu par la dépêche de M. le
chevalier §tuart, citée plus haut, que le 9 fé-
vrier M. de Villèle avoit consenti à faire retirer
nos troupes de la frontière , pourvu que le Roi
d'Espagne fût censé consentir librement à la
nomination d'un conseil d'Etat qui, avec les at-
tributions du sénîit des Etats-Unis d'Amérique,
devoit servir de contre-poids aux coriès et aux
clubs; ce qui, au fait, auroit laissé le Roi entre
l*ss mains des factieux, et la nation livrée à
l'anarchie et au désespoir : nous avons entendu
M. de Villèle dire dans la chambre des députés,
37
qu'il avoit fait entrer l'armée dans le Midi parce
qu'autrement il auroit fallu la faire combattre
dans le Nord. Ces paroles de M. de Villèle
avoient retenti en Espagne comme dans toute
l'Europe, et il étoit naturel que ces paroles et
sa conduite antérieure fissent penser aux Es-
pagnols que le ministre qui avoit montré tant
de malveillance aux royalistes , tant de répu-
gnance à commencer la guerre, la termineroit
dès qu'il en auroit une occasion quelconque ,
dût-il (comme l'avoit dit milord Liverpool)
manger ses propres paroles ; aussi ni un arche-
vêque , ni un évêque , ni un grand d'Espagne
ne parut au quartier général avant qu'il fut à
Madrid.
Cette défiance contre le ministre ne s'étoitpas
bornée à l'Espagne ; elle avoit pénétré dans les
cabinets alliés, et, à la demande de leurs mi-
nistres à Paris, M. de Chateaubriand a dû
signer avec eux un protocole en six articles.
dont le résumé étoit que la France ne traiteroit
jamais avec les cortès; que la régence ne pour-
roit pas convoquer d'autres cortès , ni rien faire
qui pût lier les mains du Roi au moment où il
sortiroit de sa captivité.
Le but de ce protocole étoit de lier les mains
de M. de Villèle, afin qu'il n'en revînt pas à
38
une négociation comme celle du 10 février; mais
ce ministre, qui avoit osé interpréter le discours
du Roi son maître, semble s'être permis d'in-
terpréter aussi le protocole du 6 juin.
On ne traita plus avec les cortès, mais avec
les indiv dus, quoique ce fût bien aussi lier les
mains d Il Roi d'Espagne que de promettre à
ces individus, non-seulement l'impunité, mais
encore la conservation de leurs grades et de
leurs appointemens. M. de Villèle a seul tracé
le plan , dirigé l'exécution de la partie politique
de notre intervention en Espagne, lui seul peut
rendre compte des motifs et du but de ces tran-
sactions particulières, qui depuis ont compliqué
de la manière la plus fâcheuse la situation du
Roi d'Espagne et nos relations à Madrid.
Je ne parlerai pas des dégoûts dont la régence
fut abreuvée pendant sa courte existence. Plus
d'une fois la iierté castillai-ie en fut offensée; la
délivrance du Roi fit tout oublier. Elle ouvrit
une ère nouvelle, qui fournissoit les moyens de
réparer de graves erreurs, des torts plus graves
encore.
Le Roi rendu à la liberté commença son nou-
veau règne en déclarant nul et comme non
avenu tout ce que les cortès l'avoient forcé de
revêtir de sa sanction.
59
En usant ainsi d'un droit inhérent à sa cou-
ronne , il remplissoit le vœu de l'immense majo-
rité de ses peuples, et n'en conservoit pas moins
la faculté de rétablir de son plein gré tout ce
qu'il lui paroîtroit convenable de conserver.
En conservant les ministres nommés par la
régence, le Roi plaça à leur tête don Victor
Saès, qui avoit été son confesseur avant la révo-
lution , et avoit pendant la régence rempli les
fonctions de ministre des affaires étrangères.
Je n'ai point conn1\. don Victor Saès; mais
vingt lettres de Madrid, écrites par des étran-
gers à leurs amis à Paris, peignoient ce ministre
comme une tête forte, pleine de connoissances,
ayant peut-être trop peu celles des formes em-
ployées ordinairement dans la conduite des af-
faires.
En Espagne , où l'autel a toujours été et est
encore le plus ferme appui du trône; en Es-
pagne , où le clergé avoit armé tous les bras pen-
dant six ans, pour défendre l'indépendance de
la nation et conserver son souverain légitime
contre des armées qu'on croyoit invincibles; en
Espagne, enfin , où le clergé venoit encore de
réunir les bataillons de la foi, la nomination de
don Victor Saes, grand dignitaire du chapitre
de Tolède, n'étonnoit personne. Du reste, il
4o
paroît que c'étoit un homme fort conciliant,
car ce fut lui qui envoya d'abord le grand cor-
don de Saint-Cliarles, puis la Toison d'or , à
l'homme de France qui avoit mis le plus d'obs-
tacles à la délivrance de Ferdinand.
Il est vrai que M. de Villèle a montré qu'il
attachoit peu de prix à ce que les penseurs pro-
fonds appellent des hochets; mais des considé-
rations plus importantes auroient du engager ce
ministre à profiter de ce premier pas vers la
bonne intelligence entre les deux ministères, et,
prenant la force là où elle se trouvoit réelle-
ment, s'en servir avec sagesse pour arriver à son
but. M. de Villèle n'en fit rien, et le ministre
espagnol fut changé sans que rien indiquât os-
tensiblement quels étoieni les vœux du cabinet
de Madrid, et quelles étoient les vues du minis-
tère français. Le premier soin de celui-ci devoit
être, et je pourrois dire que son premier devoir
ctoit de consolider, par toutes les mesures en
son pouvoir, par toute son influence, par toutes
ses ressources, le rétablissement de la monar-
chie espagnole.
Grâce à notre vaillante armée , à son auguste
Chef, le Roi d'Espagne étoit remonté sur son
trône : la révolution étoit désarmée, mais non
détruite. Le Roi d'Espagne étoit sans troupes
41
organisées, sans finances : les impôts ne pou-
voient être levés dans ces momens de confusion,
et sans argent et sans troupes , le rétablissement
de l'ordre devenoit à peu près impossible. Le
Roi d'Espagne devoit donc s'attendre que la
France ajouterait à ce qu'elle avoit déjà fait
pour lui, et en partie pour elle-même, l'avance
de dix ou douze millions, dont l'extrême besoin
étoit évident. Les Chambres, qui avoient si
hautement approuvé notre entrée en Espagne,
tous les Français, qui avoient reçu avec tant
d'acclamations les troupes revenues de la Pénin-
sule, auroienl applaudi à ce noble et utile em-
ploi d'une somme que l'état prospère de nos
finances auroit rendu si peu sensible au Trésor;
mais, loin de remplir l'attente du Roi d'Espagne,
celle, j'ose ledire, de tous les royalistes, M. de
"V illèle fit signifier brusquement que l'avance
des deux millions que la régence avoit reçus par
mois alloit cesser immédiatement, et M. de
Villèle fut exact à sa parole : l'avance cessa.
La situation de l'Espagne réclamoit avec ur-
gence une seconde mesure indispensable au ré-
tablissement de i'oidie et à la conservation de
la tranquillité intérieure, c'étoit la signature du
traité d'occupation. En stipulant, par ce traité ,
le nombre des troupes destinées à rester en Es-
42
pagne, il convenoitsans doute, pour imposer aux
factieux, d'élever ce nombre fort haut, d'autant
qu'on restoit maître de le diminuer selon les oc-
currences. Il convenoit également de fixer un ter-
me fort éloigné pour l'évacuation, afin d'ôter toute
espérance aux factieux, sauf à compléter l'éva-
cuation dès qu'elle ne présenteroit plus d'in-
convéniens. Ce traité, vivement sollicité par
l'Espagne, futconstamment refusé par la France,
ctn'a enfin été signé que dans les premiers jours
de février. On assure même que l'époque de
l'évacuation est fixée au mois de juillet pro-
chain.
On se demandera sans doute le motif de ce
refus si impolitique, si nuisible à la tranquillité
de l'Espagne ; c'est avec douleur , c'est avec
honte que je vais développer ce motif si peu
dignc de la France.
M. de Vilèlle demandoit deux choses au ca-
binet de Madrid : la première, que l'Espagne
cédât à la France , sans aucune liquidation
préalable, sans aucun jugement sur la légalité
des prises, tous les bâtimens espagnols tombés
entre nos mains pendant les hostilités, pour
servir à dédommager les armateurs français dont
les bâtimens étoient tombés dans les mains des
corsaires espagnols.
45
En principe, cette demande n'étoit pas fon-
dée : l'Espagne devoit répugner à l'accorder, -
parce que c'étoit abandonner les intérêts de ses
sujets , sans justilication préalable de la légalité
de la prise, sans liquidation régulière des droits
respectifs des parties.
J'ignore qui M. de Villèle vouloit dédom-
mager : laplupartdes bâtimens français capturés
étoient assurés ; c'est donc une question que
M. de Villèle se croira vraisemblablement obligé
d'éclaircir devant les Chambres.
La seconde chose que demandoit M. de Vil-
lele, c'étoit que l'Espagne souscrivit une re-
connoissance de 34 millions pour dépenses
extraordinaires, dont j'ignore la nature. L'Espa-
gne sedéclaroit prête" à souscrire cette reconnois-
sance, mais elle demandoit avec raison qu'on lui
fïtconnoître la nature de ces dépenses, et qu'on
en fournîtles pièces justificatives. Sur ces 34 mil-
lions , il y en avoit 7 ou 8 dont la France, loin
de vouloir fournir les pièces justificatives,
ne vouloit pas même énoncer l'objet. M. de
Villèle crut trancher la difficulté en faisant dé-
clarer que le traité d'occupation ne seroit signé
qu'après que l'Espagne auroit consenti aux de-
mandes qu'on lui avoit présentées, et que ces
deux concessions, de la part de l'Espagne, étoient
44
indispensables au Gouvernement français, par
l'effet qu'elles devoient produire dans les Cham-
bres dont la réunion étoit prochaine. Mais ces
considérations ne tirent point encore cesser
les difficultés que le ministère espagnol opposoit
à la volonté de M. de Villèle, qui alors lit dé-
clarer que, si l'Espagne persistoit dans son refus,
les troupes françaises seroient rappelées sur
1 Ebre ; que les prisonniers de guerre espa-
gnols seroient renvoyés immédiatement en Es-
pagne; et, pour donner plus de poids à ce
langage, Fordre fut donné aux gardes du corps
de revenir, et nos journaux publièrent en même
temps la marche-route d'une colonne de six
mille prisonniers qui devoient les premiers
rentrer en Espagne.
Le malheureux Ferdinand étoit alors privé de
toute ressource pécuniaire, n'avoit pas un seul
corps militaire organisé. Les troupes révolution-
naires, auxquelles des transactions particulières
avoient garanti leurs grades et leurs appointe-
mens, occupoient encore les vastes cantonne-
mens qui leur avoient été assignés : et c'est après
avoir laissé tomber Ferdinand dans cet état dé-
plorable, qu'on a osé lui tenir un langage qui
unissoit l'insulte à la menace; et ce langage, on
osoit l'employer au nomd.ii chef del'augusteMai-
4G
son de Bourbon , à un Hoi issu du sang de
Louis XIV ! au souverain d'une nation qui avoit
fait de si grands sacrifices pour la France pen-
dant la guerre de Sept Ans, et pendant la guerre
d'Amérique ! Expliquons franchement le vrai
sens que renfermoit cette menace générale.
N'étoit-ce pas dire à Ferdinand : Si vous ne
consentez à ce que nous exigeons de vous, nous
allons abandonner toutes les provinces si tuées au-
delà de l'Ebre , à la guerre civile; vos ennemis,
encouragés par notre retraite, se reporteront sur
vous avec un redoublement de fureur : ils vous
arracheront de votre capitale; vous subirez une
seconde fois le sort auquel l'armée française
vous a arraché; vous et votre Famille, vous su-
birez. ? Je m'arrête , l'indignation dont je
suis pénétré m'entraîneroit trop loin.
Mais aussi est-il un cœur français qui ne se
sente révolté par la froide cruauté d'un pareil
langage ? est-il un Français qui ne sente com-
bien il blesse la dignité de la couronne , l'hon-
neur national, la dignité de toutes les couron-
nes? Quelle excuse trouver pour l'homme qui
a pu concevoir un pareil plan, et en tracer
l'exécution ?
Et pourquoi tant de violence , tant de me-
naces ? pour arracher deux concessions que
46
AI. de Villèle prétendoit devoir être agréables
aux Chambres ! Je craindrois d'insuller à la gé-
nérosité des Chambres, à l'élévation de leurs
sentimens , si je supposois un moment que de
si misérables avantages, obtenus par de si odieux
moyens, pussent avoir quelques prix àleurs yeux.
Les nobles pairs de France , les élus de la nation
seront bien plus frappés , humiliés du contraste
que présente dans ce moment même, la conduite
de M. de Villèle envers l'Espagne, et la con-
duite de l'Angleterre envers l'Autriche.
Cette dernière puissance, malgré les subsides
qu'elle recevoit de l'Angleterre pendant la
guerre de la révolution , eut besoin d'un em-
prunt de 84 millions ; mais elle étoit sans crédit,
l'Angleterre lui prêta le sien ; le gouvernement
anglais réponditdu capital etdu paiement annuel
des intérêts : l'emprunt futrempli sur-le-champ.
Pendant vingt-six ou vingt-sept ans l'Angleterre
a payé régulièrement les intérêts des 84 millions
à leur échéance, et tout à l'heure M. Canning
vient de déposer sur le bureau de la Chambre ,
un traité conclu avec l'Autriche, par lequel
l'Angleterre, se contentant de recevoir 60 mil-
lions sur le capital, renonce aux 24 millions
rcstans, aux intérêts qu'elle a payés pendant
vingt-six ou vingt-sept ans, et tient l'Autriche
4 7
quitte de toute autre réclamation à ce sujet.
Deux ou trois membres de l'opposition ont seuls
blâmé cette générosité, qui d'ailleurs a élé ap-
prouvée universellement.
Mais les souverains de l'Autriche et de l'An-
gleterre sont-ils unis parles liens du sang? Non.
— L'Autriche éprouve-t-elle les mêmes embar-
ras pécuniaires que l'Espagne? Non. —Jamais
les finances de l'Autriche n'ont été plus pros-
pères. Mais l'Autriche est-elle dans un état de
crise qui menace son existence et influeroit
d'une manière dangereuse sur l'Angleterre ?
Non, heureusement non; jamais l'Autriche n'a
éprouvé de pareille crise.
Je ne veux pas pousser plus loin ce parallèle ,
je m'en sens trop humilié.
Si le ministère espagnol eût mieux connu
la France , il auroit bravé toutes les fureurs de
M. de Villèle , car il auroit su que ce ministre
n'auroit osé réaliser ses menaces, la France en-
tière en auroit été indignée, révoltée. M. de Vil-
lèle lui-même pouvoit-il se dissimuler que le
sang qu'il auroit fait répandre en Espagne, après
la retraite de nos troupes , seroit retombé sur
lui seul ?
Le ministère espagnol préféra céder. Les
deux conventions furent signées , et le traité
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d'occupation alloit l'être également. Le cabinet
de Mad.id se crovoit délivré de toute exigeance
lorsque parut à Madrid M. de NI l,
H étoit porteur d'un projet de décret sur les
colonies espagnoles, et l'on exigeoit que ce dé-
cret fût signé et publié dans trois jouis ; il le
fut dans six , et parut le 9 février Je doute que
le ministère espagnol se soit permis d'examiner
ce projet, qui, sans rien offrir à l'Espagne dans
le présent, la déshérite complètement de son
avenir.
Il est difficile en effet te deviner le vérita-
ble motif qui a déterminé le ministère français
à arracher au Roi Ferdinand son décret du 9 fé-
vrier sur les colonies. En jetant ses regards sur
le passé, on seroit tenté de croire que ce n'est
qu'un acte de soumission de plus que le minis-
tère a voulu offrir à l'Angleterre, qui en a tant
reçu de lui depuis la fin du congrès de Vérone.
Par le prèmier article du décret, le Roi dé-
clare que le commerce direct sera maintenu
dans ses Etats d'Amérique avec les étrangers,
sujets de puissances alliées et amies de l'Espagne,
et que les vaisseaux marchands desdites puis-
sances, pourront être admis à trafiquer dans
ses ports comme ils le sont dans ses états d'Eu-
rope
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4
Les trois autres articles sont réglementaires
et ne pourront avoir leur application que lorsque
le Roi d'Espagne aura repris son autorité ou ac-
quis une portion de cette autorité suffisante pour
en assurer l'exécution.
Toute l'importance du décret est dans l'ar-
ticle premier; il convertit à jamais en droit ce
qui n'étoit qu'en fait. Cette différence est im-
mense, ainsi que M. Canning l'a reconnu lui-
même. Voyons maintenant quels seroient pour
l'Espagne les résultats de ce premier article , si
jamais elle rentroit en possession de ses colo-
nies.
Avant la révolution des colonies espagnoles,
toutes les importations légales d'Europe en
Amérique, ne pouvoient se faire que par un
certain nombre de ports de la Péninsule , et de
même les importations de l'Amérique en Eu-
rope , ne pouvaient avoir lieu que par les mêmes
ports et par des bâtimens nationaux.
Le sixième environ de toutes les importations
d'Europe dans l'Amérique espagnole , se com-
posoit des produits du sol ou des manufactures
de la Péninsule ; les cinq autres sixièmes se
composoient des productions du sol ou des ma-
nufactures du reste de l'Europe. Cadix, seul,
pxportoit pour il ou 12 millions de pias-

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