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De l'Impossibilité d'établir et de maintenir en France le principe et les formes du gouvernement républicain, par J.-L. Pichot...

De
127 pages
Moutardier (Paris). 1832. In-8° , XXI-108 p..
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DE
D'ÉTABLIR
ET DE MAINTENIR EN FRANCE
LE PRINCIPE ET LES FORMES
DU GOUVERNEMENT RÉPUBLICAIN.
CHATEAUROUX,
IMPRIMERIE DE BAYVET, RUE DE LA VIEILLE PRISON ,
DE
D'ÉTABLIR
ET DE MAINTENIR EN FRANCE
LE PRINCIPE ET LES FORMES
PAR J.-L. PICHOT, AVOCAT.
Rien ne presse un état que l'innovation : le
changement donne seul forme à l'injustice et à
la tyrannie. MONTAIGNE.
ET 2e PARTIE.
Prix : 2 rauic&f).
A PARIS,
CHEZ MOUTARDIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR, RUE GIT-LE-COEUR, N° 4 ;
ET A CHATÉAUROUX, CHEZ TOUS LES LIBRAIRES.
1832.
PREAMBULE.
Quand la tyrannie veut s'établir dans un pays,
son premier soin est de prendre un nom qui la
déguise aux yeux du vulgaire.
En Espagne, elle s'installa , il y a des siècles,
sous le titre d'inquisition ; chez nous , elle ap-
parut, il y a 40 ans, sous celui de république.
Plus tard, pour se distinguer du pouvoir établi,
elle se nomma tour à tour le club des jacobins,
la montagne, le comité de salut public.
Cela se conçoit. Si la tyrannie se montrait
sans déguisement, qui ne se soulèverait contre
elle? Elle le sait, et, adroit Protée, elle prend
aisément tous les masques et revêt toutes les
formes.
Son rôle est de nous surprendre après nous
en avoir imposé ; son art consiste à nous séduire
pour nous corrompre , et à nous corrompre
pour nous opprimer.
Long-tems elle reste cachée dans l'ame de
quelques-uns, avant de s'appesantir sur la tête
de tous.
Lente et faible dans ses commencement; dit
4
VI
Montesquieu, la tyrannie est prompte et vive dans
sa fin. Elle ne montre d'abord qu'une main pour
secourir, et opprime ensuite avec une infinité de
bras.
C'est un ennemi qui met tout à profit', les
fautes des gouvernemens, le courage et les belles
actions des peuples, la popularité ou l'impopu-
larité des hommes d'état, l'hypocrisie et la bonne
foi, les services et les trahisons, tout, jusques
aux caprices du hasard. C'est un ennemi qui
joint la violence à la souplesse, la flatterie à l'in-
jure , les promesses aux menaces ; qui épie
toutes les occasions de compromettre le pou-
voir, et de l'attirer par ruse dans de fausses
démarchés qu'il sait ensuite lui reprocher avec
aigreur. Toujours implacable et d'une effrayante
activité, il n'avance que pour frapper et abattre,
et il n'appelle jamais crime une action atroce
qu'il croit utile à ses desseins; il ne pense
pas que ce soit trop faire pour le triomphe de
certaine théorie, que de répandre des flots de
sang humain.
Ainsi un homme avait commencé par se li-
vrer à ces travaux qui donnent l'inteligence de
la loi et en impriment le respect. Ses conci-
toyens regardent de tels antécédens comme une
garantie, et l'envoient à l'assemblée consti-
tuapte. Il prend place, sur les bancs de l'opposi-
VI)
tion et se proclame l'apôtre de la liberté. Bien-
tôt, on l'entend élever sa voix contre l'abus de.
la peine de mort, et l'humanité trouve en lui
un éloquent défenseur. Plus tard, devenu l'o-
racle d'une révolution accomplie, il aspire à
devenir le tribun d'une révolution nouvelle; il
le devient, Dès-lors tout plie sous son joug,
tout tremble devant lui, tous les pouvoirs se
concentrent dans ses mains ; dès-lors se déve-
loppe son infernal génie, et les échafauds se
dressent sur tous les points du territoire, et le
sang est versé au hasard, au gré d'une fureur
aveugle, et capricieuse.
Comment tout cela s'était-il ,opéré? Par une
gradation presqu'imperceptible, à l'insçu de
presque tout un peuple qui, les yeux fixés sur
le cours des évènemens , ne voyait pas l'homme
s'élever et grandir dans l'ombre, et qui ne
croyait pas d'ailleurs qu'on pût franchir l'espace
qui séparait Robespierre avocat, de Robespierre
despote et dictateur Cet homme était monté,
porté par une multitude enthousiaste et aveu-
glée, et prôné et soutenu par une foule de ceux
dont, plus tard , il confisqua la fortune, sacrifia
l'existence et dispersa la famille.
Ne semble-t-il pas que depuis 40 ans nous
soyons condamnés à subir tous les genres de
despotisme , et qu'il soit dans la destinée de la
viij
France de ne briser les fers du pouvoir absolu
que pour se voir aussitôt aux prises avec une
poignée d'ambitieux et de fanatiques.
La France, en 91, voulait la liberté consti-
tutionnelle, que rencontra-t-elle? Au lieu de
la liberté, la tyrannie des clubs ; au lieu du
règne de la constitution, le règne de la terreur.
Parvenue à se soustraire au joug des monta-
gnards, elle s'attendait à vivre libre sous le di-
rectoire. Mais qu'arriva-t-il? D'abord une ad-
ministration inhabile, puis des coups d'état,
puis la domination suprême de Bonaparte.
Après la chute du glorieux despote, placée
sous le régime de la Charte, la France se re-
connut libre; mais ce fut pour peu de tems, et
bientôt apparurent, comme nouveaux tyrans,
l'hypocrisie sous le froc des jésuites, et le bigo-
tisme sous le manteau royal.
Vengée enfin par les immortelles journées de
juillet du crime des ordonnances , débarrassée
des ambiguïtés du pacte politique, confiée, par
son propre choix, à un prince loyal, éclairé, la
France dut croire que le moment était venu où
elle allait posséder, sans trouble et sans contes-
tation , ce gouvernement représentatif dont
Charles X l'avait jugée indigne, mais qu'elle
voulait conserver à tout prix , qui était le ré-
sumé de toutes les conquêtes libérales de la
révolution , et le but et le prix de tant de mé-
morables victoires. Qui eût pensé, après; le beau-
triomphe de juillet , triomphe de la loi sur la
révolte, que la faction de l'anarchie, que ce
caput mortuum des tems de la terreur était
encore à redouter ! Qui n'eût cru que depuis
long-tems cette faction était morte noyée dans
le sang, comme tout récemment la faction jé-
suitique venait de mourir noyée dans le mépris.
Qui n'était enfin convaincu , comme je le suis
encore, qu'entre la France et la monarchie du
bon plaisir , qu'entre la France et les théories
républicaines, il y avait un abyme que rien ne
saurait combler.
Par quelle fatalité se fait-il donc qu'alors que
nous ne devrions avoir à porter nos regards que
sur le développement des principes du régime
constitutionnel , notre attention soit de nouveau
distraite et absorbée par les tentatives de la
démagogie contre les libertés de la France?
Comment ce parti sanguinaire, tombé le 9 ther-
midor aux applaudissemens de toute l'Europe,
ose-t-il encore relever la tête et exhumer à nos.
yeux effrayés son fantôme de république ? Ils
ne croient donc pas ces hommes à l'expérience
des nations, ou ils se persuadent sans doute que
les eaux du Léthé coulent sous les murs de Paris,
et traversent la France entière.
Pour eux le passé ne prouvé rien , c'est un
tribunal dont ils déclinent la compétence : je
le crois bien , car ce tribunal à porté leur con-
damnation, Ils ne veulent envisager que l'a-
venir, et , en effet , s'ils tournaient la tête , ils
verraient écrits derrière eux , en caractères
ineffaçables , les crimes et les folies de ceux
dont ils veulent se faire les continuateurs ; ils
apercevraient les traces de tous les malheurs
que les doctrines qu'ils prêchent aujourd'hui
ont attirés sur leur patrie , et qui, ont été pour
nous la lecon la plus terrible que jamais un
peuple ait pu recevoir;
Toutefois , à les entendre, il ne s'agit pas de
recommencer ce drame lugubre. Si quelques-
uns , cédant à l'impulsion d'un sentiment irré-
sistible , laissent échapper , comme une lueur
ginistre , quelques unes de ces paroles qui dé-
voilent une arrière-pensée de colère et de ven-
geance , les autres , plus débonnaires , s'effor-
cent de nous répéter qu'il ne s'agit nullement
de renouveler les saturnales de 93 ; que cette
fois l'on ne sera pas débordé par les passions
populaires, parce que les masses sont éclairées,
parce qu'aussi , sans doute, il n'y a plus chez
nous ni égoïstes ni ambitieux , parce que tous
lès partis ont de la résignation, et souscriront
xi
saris murmure à l'accomplissement d'une révo-
lution nouvelle.
Voilà sur quel frivole échafaudage le parti
jacobin à placé l'espoir de sa réhabilitation,
voilà par quelles considérations il se flatte d'a-
buser la génération nouvelle, ennemie des
proscriptions et des meurtres. Quand un peuple
barbare vient traiter avec une nation civilisée ,
il est d'usage qu'il livre pour otage tout ce qu'il
y a parmi lui de plus notable et de plus élevé ;
mais ceux qui veulent ressusciter une faction
plus redoutable pour nous que toutes les hordes
de l'Afrique sauvage, demandent qu'on les croie
sur parole, qu'on dépouille toute méfiance, et
qu'on leur livré le pays pour renouveler l'essai
malheureux de la mise en action de leurs théo-
ries.
Eh bien , je ne crains pas de le. proclamer:
honte et malheur sur nous , si nous nous lais-
sons prendre à un piége si grossier, si nous
consentons à être deux fois , dans l'espace de
40 ans , le jouet et la victime des mêmes décep-
tions. Malheur et opprobre, sur le pays, si,
après s'être montré aux yeux de l'univers
voué aux principes d'une sage liberté , il se
laisse encore ravir toutes ses conquêtes, et
traîner dans le gouffre de l'anarchie; s'il se
résout à donner de nouveau au monde le spec-
xij
tacle hideux d'un grand état mis à là merci
d'une minorité factieuse , et exposé comme un
cadavre dans une salle de dissection , à toutes
les recherches , à toutes les tentatives , à tous
les essais de l'inexpérience.
Mais quoi, cela est-il à craindre? La Charte
n'a-t-elle pas été aussi vaillamment défendue
dans les journées de juin , qu'elle ne l'avait été
dans les journées de juillet ; les républicains
de 1832 n'ont-ils pas été vaincus comme les
jésuites de 1880 ? Le bonnet rouge arboré dans
quelques-unes de nos cités a-t-il excité moins
d'indignation que le drapeau blanc déployé dans
la Vendée ? Conserve-t-on moins d'exécration
pour la mémoire de Marat, que de haine pour
celle de Charles X, et ne verrait-on pas avec
autant d'effroi la restauration de la république,
que celle du prétendant d'Holy-Rood ?
Voilà ce que d'excellens patriotes se répètent
chaque jour pour éloigner une pensée que de
tristes souvenirs rendent pénible , et pour pou-
voir contempler enfin notre horizon politique
pur et dégagé de tout nuage. Mais je l'avoue ,
il m'est impossible de partager leur sécurité.
J'ai toujours cru que les ennemis de la Charte
échoueraient dans leur projet de parodier les
glorieuses journées de juillet , et leurs nom-
breuses insurrections m'ont inspiré plus de
xiij
dégoût que de terreur. La lutte du mois de
juin n'a point été douteuse , et, dans mon opi-
nion , elle ne pouvait l'être. Le parti jacobin ,
quand il agit par l'émeute , est réduit à ses
seules forces , et il est faible ; il résiste par le
fanatisme et le courage désespéré d'une jeunesse
aveuglée, mais que peut cela contre une armée
entière et contre une garde nationale dévouée?
Ce n'est donc pas dans les attroupemens , dans
les séditions, que je vois le péril; le jacobinisme
n'a plus ses faubourgs , il est veuf de ses Mar-
seillais , et ce n'est jamais par les armes seules
qu'il parviendra à recommencer son 10 août.
Quand donc ses soulèvemens sont-ils à crain-
dre ? Quand déjà la révolution est accomplie
dans l'exercice des pouvoirs ; quand la monar-
chie lui est livrée pieds et poings liés.
Qu'on ne s'y trompe pas , la société est tou-
jours maîtresse d'elle-même, et elle ne périt
que lorsqu'elle a elle-même conspiré contre son
propre salut.
Dans l'état où nous nous trouvons , le jaco-
binisme qui fait fi du corps électoral , qui le
fait descendre au rang d'un privilégié , qui lui
reproche éternellement de ne pas représenter
l'opinion du pays , le jacobinisne n'a pourtant-
de chance de succès que par le corps électoral.
Si une nouvelle révolution doit s'accomplir,
xiv
c'est que le corps électoral, nanti de tous les
pouvoirs de la société, aura trahi son mandat ;
c'est qu'il aura envoyé à la chambre une majo-
rité factieuse qui ouvrira aux républicains les
portes de la France: là est le danger, et il
n'est que la.
Ne comprend-on pas maintenant pourquoi
les habiles du parti se donnent tant de mal
pour prêcher la modération , pour recom-
mander la prudence, pour engager la presse
furieuse à se contenir au moins jusqu'à ce que
l'arrêt ait été rendu , jusqu'à ce que la majorité
qui doit consommer l'oeuvre ait été obtenue.
C'est qu'en effet le corps des électeurs est un
juge souverain qui tôt ou tard prononcera en
dernier ressort entré la république et la monar-
chie , et qu'en général il n'est jamais conve-
nable et jamais avantageux de montrer de l'em-
portement devant son juge.
D'ailleurs , cette opposition qu'on espère voir
devenir majorité , et dont on veut faire un ins-
trument de destruction , cette opposition n'est
pas tellement homogène, qu'il y ait profit à lui
laisser Voir de trop près la route où On veut
l'engager ; c'est ce que les habiles reconnaissent
chaque jour de plus en plus. Il y a encore dans
l'opposition une foule d'hommes sincèrement
patriotes et bien intentionnés; ceux-là prennent
XV
au sérieux toutes lès contradictions qui s'agitent
à là tribune , et se persuadent que leurs coups
n'ont d'autre portée que celle qu'ils veulent
leur donner ; c'est-à-dire, le renversement d'un
ministère. Faire comprendre à ces hommes
qu'ils travaillent à leur insçu pour une faction
ennemie de la révolution de juillet., certes ,
c'est une tactique bien maladroite de la part de
certaines feuilles républicaines , et il ne faut
pas s'étonner que les habiles en témoignent tant
de mécontentement et de dépit , et ne mettent
tout en oeuvre pour discipliner leurs indociles
partisans.
Mais tandis que l'on redouble d'efforts pour
tromper la France , et qu'on se distribue les
rôles d'une nouvelle comédie semblable à celle
que l'on se vante d'avoir jouée pendant quinze
ails , les hommes attachés de Coeur et de prin-
cipes aux institutions de juillet doivent faire
tout ce qui dépend d'eux pour déjouer ces ma-
noeuvres , pour s'opposer à toute surprise, pour
appeler l'attention de leurs Concitoyens sur la
seule question qu'il y ait maintenant à débattre ,
celle de savoir s'il est dans l'intérêt de la France
d'échanger le régime de la monarchie constitu-
tionnelle contre lès formes du gouvernement
républicain.
Oui, c'est là actuellement le procès le plus
grave , et l'opposition qui veut se créer une
cause à part , qui ne veut vivre que par elle-
même et que pour ses principes , entreprend
une chose impossible. L'opposition ne peut
plus avoir aux yeux des vrais amis du pays et
des patriotes éclairés, l'importance qu'elle eût
sous les années de la restauration , et même aux
premières époques de la révolution de juillet ,
car il faut avant tout que le duel à mort engagé
entre la république et la constitution de 1830
ait eu son dénouement. Jusques-là l'oppo-
sition parlementaire ne peut prétendre à attirer
à elle toute l'attention. L'examen de ses griefs
doit être suspendu , et un intérêt beaucoup
plus grave , celui du sort de la monarchie, doit
préoccuper tous les esprits. La question la plus
pressante n'est pas celle de savoir si nous corri-
gerons quelques abus , si nous obtiendrons
telles ou telles améliorations , si nous impri-
merons telle ou telle direction aux affaires exté-
rieures ; mais de savoir si nous continuerons à
être , ou si nous tomberons aux mains de nos
ennemis politiques. Les querelles d'opposition
peuvent toujours être ajournées sans péril, car
une nation a le tems devant elle , et il est im-
possible que , tôt ou tard , ce qu'il y a de rai-
sonnable et de juste dans ses réclamations , ne
soit pas conquis par l'opinion, se manifestant
xvij
par les voies légales et régulières; mais les
querelles qui ont la constitution pour objet
doivent être vidées sans retard. Un peuple ne
peut vivre sous la tente ; il ne peut s'endormir
sur des volcans.
Dès l'instant où un parti se présente pour
changer l'état, il faut que toutes les forces de
l'opinion publique se tournent pour ou contre
ce parti ; il faut que chacun se recueille , exa-
mine , médite ce qui est propose, éclaire autant
que possible sa conviction , et se prononce en
connaissance de cause. Il serait honteux que le
dénouement fût , comme dans la plupart des
affaires ordinaires, l'effet du hasard et des cir-
constances. Que penserait-on d'un peuple qui,
par irréflexion ou par méprise, se laisserait
envelopper dans les filets d'une faction , et se
laisserait ravir par accident un régime qui lui
convient , pour subir le joug d'un régime qui
lui serait contraire et funeste ?
Qu'on se garde donc bien de perdre de vue
cette haute et importante vérité ; que quand
l'ordre social est en péril , que quand la cons-
titution est menacée, tous les hommes qui
tiennent à l'un et à l'autre doivent faire abné-
gation de leurs ressentimens politiques , et se
ranger sur la même ligne. Ainsi à Rome , au
milieu des discussions les plus envenimées,
xviij
alors que les débats étaient soutenus avec le
plus d'acharnement et d'opiniâtreté , si l'on
venait à apprendre que l'ennemi était aux portes
de la ville, toute animosité s'évanouissait, toute
contestation était interrompue ; il n'y avait plus
qu'un intérêt présent à tous les esprits , celui
de mettre l'état hors de tout danger, celui de
sauver du naufrage le vaisseau de la patrie.
Voilà dans quelle pensée j'ai songé à publier
mes opinions , à user de la noble faculté que
la Charte confère à tout citoyen. Quoique
bien convaincu de mon insuffisance et de l'inef-
ficacité de mes faibles efforts , j'ambitionne
cependant l'honneur de descendre dans l'arène
politique , et de m'unir à ceux qui défendent
si noblement cette Charte qu'ils ont jurée,
et ce glorieux drapeau national qu'on veut
abattre.
Je vais donc m'attacher à dissiper l'erreur qui
égare les républicains de bonne foi. Je vais en-
treprendre d'établir qu'en général, dans tous
les tems , sous tous les rapports , et indépen-
damment de toutes circonstances particulières,
le régime de la république ne convient point à
la France, et que la restauration de ce régime
lui serait funeste. Je m'appliquerai à prouver
ensuite que les amis de la liberté, dans notre
pays, ne peuvent sans apostasie, et ne peuvent
xix
par conséquent avec honneur, déserter la causé
de cette Charte pour laquelle ils ont combattu,
et qu'ils ont arrachée des serres du jésuitisme.
Enfin, je chercherai, dans une troisième partie,
à réfuter les argumens que les deux factions
ennemies de la constitution reproduisent sans
cesse pour contester la. légitimité de ce qui a
été accompli par la révolution de juillet.
Assurément je n'ai pas la prétention de traiter
un sujet aussi important comme il mérite de
l'être, c'est en quelque sorte en courant que ,
je vais être obligé d'exposer des considérations
dont le développement demanderait des années
de méditation et de nombreux volumes. Mais
les amis de l'ordre social et des principes cons-
titutionnels ne doivent pas être plus timides que
ceux qui attaquent chaque jour la société et la
Charte avec tant de légèreté, et si superficielle-
ment. D'ailleurs il s'agit bien moins de présenter
ici un ensemble complet de réflexions que de
provoquer celles des hommes de bonne foi. Il
importe qu'on sache bien que la république ne
peut jamais être un camp de réserve pour l'op-
position , et une porte ouverte à ceux qui,
après avoir usé de tous les moyens de résistance
légale, ne verraient plus de ressource que dans
une révolte contre la loi elle-même; il importe
que chacun acquière par lui-même la convic-
xx
lion que hors les voies de la Charte , il n'y a que
confusion , précipice, cahos. Que les hommes
surtout qui sont investis du mandat électoral
veuillent bien dès ce moment se pénétrer de
l'impossibilité absolue qu'il y a de placer jamais
la France sous le régime des théories républi-
caines; que fixés sur ce point capital , ils ne
souffrent pas, quand le moment décisif pour
nos destinées sera arrivé , qu'on les induise en
erreur, qu'on donne le change à leur opinion ,
et qu'on leur arrache pour la république le vote
qu'ils n'auraient voulu donner qu'à l'opposition;
qu'enfin ces hommes sentent profondément
que le salut ou la ruine du pays est entre leurs
mains , et que tout serait perdu le jour où ils
cesseraient d'envoyer à l'a chambre élective des
hommes dévoués à nos institutions constitu-
tionnelles , et le but que je me propose dans
cet opuscule sera complètement atteint.
Quand le vaisseau de l'état paraît menacé
d'aller heurter un écueil, le devoir de tout
citoyen qui croit apercevoir le péril est de le
signaler, et pour cela il doit penser plutôt à
son pays qu'à lui-même ; il doit consulter
plutôt son patriotisme' que ses forces. C'est ce
que je fais aujourd'hui, sous l'inspiration d'un
sentiment qui est certainement pur et hono-
rable. Naguères un journal qui s'est fait le
xxi
principal champion des doctrines que je com-
bats , s'attachait à flétrir la neutralité , et
déclarait qu'il répudiait avant tout les hommes
du lendemain. Qu'on nous attaque, disait-il,
en ennemis, à la tribune , par la presse , par
tous les moyens possibles, ceux qui agiront
ainsi nour pourrons les haïr, mais nous n'au-
rons pas le droit de les mépriser. J'accepte
cette déclaration, et je me range du côté des
hommes qui ont le courage d'acquérir des
droits à la haine du parti républicain , et qui
ont la conscience qu'ils ne seront jamais exposés
à ses mépris.
2
PREMIÈRE PARTIE.
LE GOUVERNEMENT RÉPUBLICAIN NE CONVIENT
POINT A LA FRANCE.
§ I.er
Il n'est point de forme de gouvernement qui soit, en elle-même
et dans un sens absolu, préférable à toute autre.
Aux yeux de la jeunesse qui s'est enrôlée sous la ban-
nière républicaine, le gouvernement républicain est le
véritable paradis de la politique; c'est pour les nations le
type du bien-être et de la félicité. Si nous nous plaignons
de nos impôts, prenez la république, nous dit-on, et
vous verrez. Si nous accusons la division des opinions et
la multiplicité des partis, la république, nous crie-t-on
aussitôt, vous délivrerait de tout cela. Si la langueur du
commerce excite notre tristesse, on nous vante l'activité
commerciale des peuples républicains. Il semble que ce
système soit le baume universel, qu'il puisse remédier à
tout, qu'il doive être le point de toute ambition nationale,
et que dès qu'un peuple est arrivé là, il n'ait plus rien à
souhaiter et doive nécessairement entier en béatitude.
C'est là la pente habituelle de ceux qui se passionnent
pour une théorie ; ils travestissent en vérité absolue ce qui
n'est que vérité corrélative; ils placent dans la théorie
( 2 )
même ce qui n'existe que dans le rapport de la théorie
avec un ordre de choses ou d'individus.
C'est là, à vrai dire, un préjugé bien mesquin et bien
pitoyable, et qui tient à la nature de l'un de ceux dont
sont imbus les habitans incivilisés de nos campagnes.
Cherchez à leur persuader qu'une substance bonne,
excellente en elle-même, puisse être nuisible si ou la
donne à un individu mal disposé pour la recevoir, ils n'en
croiront rien, et vous répéteront continuellement que ce
qui n'est pas mauvais en soi ne peut nuire. Leur regard
restera fixé sur la chose, leur jugement ne s'appliquera
qu'à elle et n'appréciera jamais la prédisposition ou la
capacité sanitaire de l'individu.
De même nos modernes théoriciens n'admettent point
que leur système républicain puisse jamais être contraire
à aucune nation. Ils présupposent chez toutes une capa-
cité complète, et s'il dépendait d'eux, ils feraient de
l'univers une vaste république; ils mettraient un président
à Constantinople et des consuls en Portugal.
De celle manière , on tyrannise au nom de la liberté, on
dit aux peuples: nous savons mieux que vous ce qu'il
vous faut, vous ne pouvez être heureux que par la répu-
blique , de bon gré ou de force , il faudra bien que vous
la subissiez.
N'est-ce pas une grande folie que de croire qu'il y a ici
bas quelque chose de souverainement bon ou d'exclusive-
ment mauvais, que de croire que toute la somme de
prospérité se rencontre dans l'application de telle théorie,
et toute la somme du mal dans l'application de telle autre.
Cette erreur est celle que bien des gens commettent
en philosophie , quand ils s'imaginent que le bonheur
dépend de notre manière d'être plutôt que de notre être
même, quand ils placent le bonheur dans les choses
extérieures plutôt que dans les qualités de l'ame, plutôt
dans les apparences que dans la réalité.
On a donné à ces rêveurs, il y a quelques années, une
leçon bien fine et bien spirituelle. On a mis au théâtre, un
personnage qui projette l'anéantissement de tous les abus,
le redressement de tous les torts, la suppression de tous
les impôts, qui ne veut voir eu place que le vrai mérite,
qui veut donner à tout le monde pleine et entière satisfac-
tion , qui promet en un mot la perfection administrative.
Ce personnage est dans la pièce un très honnête homme ,
un homme profondément sensible, généreux, bien inten-
tionné, mais en même teins c'est un fou, et un fou qui ne
ressemble pas à tous ceux du jour, car il est fort amusant.
Il est hors de doute que la perfection, en matière de
gouvernement, n'existe pas plus dans un principe que
dans un autre : elle n'est nulle part. C'est une utopie,
c'est une chimère. Les républiques ont leur mauvais côté
tout comme les monarchies, et il faudrait mal augurer du
bon sens de ceux qui croiraient encore à la perfection
gouvernementale, et qui se flatteraient de pouvoir l'intro-
duire dans les sociétés humaines.
Aussi Montesquieu ne s'est-il pas mis en peine de nous
faire connaître quel était le gouvernement le plus parfait
il a développé la nature de chaque principe , mais peut-
être parce qu'il dit au chap. VI du livre IX de l'Esprit
des lois, pourrait-on croire que c'est dans la théorie du
gouvernement représentatif qu'il a cru apercevoir les
garanties les plus solides de la liberté politique.
S'il a assigné la vertu comme principe du gouvernement
républicain, il n'a pas voulu induire de-là que ce fût, dans
tous les cas et pour toutes les nations, le plus avantageux de
( 4 )
tous. Il a été au contraire le premier à reconnaître et à pro-
clamer les antipathies et l'incapacité qui pouvaient, sous
ce rapport, dériver, soit de l'influence du climat, soit
de celle des moeurs.
Sa doctrine, à cet égard, est résumée avec énergie
dans ces mots: qui le croirait? ta liberté même a
paru insupportable à des peuples qui n'étaient point
accoutumés à en jouir.
C'est dans le même esprit que Solon répondait à ceux
qui lui demandaient si les lois qu'il avait données étaient
les meilleures: je leur ai donné les meilleures de celles
qu'ils pouvaient souffrir.
Voltaire n'a-t-il pas dit dans son commentaire sur l'Es-
prit des lois : avouons qu'un roi véritablement bon est le
plus beau présent que le ciel puisse faire à la terre. Il
reconnaissait donc que, dans certains cas, la république
n'est pas le meilleur genre de gouvernement qu'un peuple
puisse posséder.
Cela est de toute évidence, car par cela seul que ce
genre de gouvernement est fondé sur la vertu, par cela
seul tous les peuples n'ont pas la capacité suffisante' pour
le supporter.
Que dirait-on d'un prince qui, prétendant que le sacer-
doce est la seule profession noble, est la seule qui ait la
vertu pour base, voudrait contraindre chacun de ses sujets
à entrer dans les ordres. Qui ne s'empresserait de dire en
pareil cas: examinez donc avant tout si j'ai la vocation,
examinez donc si je suis assez savant ou assez vertueux
pour exercer ces augustes fonctions.
De même avant de jeter à la face d'un peuple une
organisation républicaine, il faut comparer ce principe de
gouvernement avec l'organisation morale de ce peuple, il
( 5 )
faut voir s'il y a convenance, s'il y a rapport, s'il y a
sympathie ou capacité.
§ 2.
Chaque peuple a-t-il une capacité spéciale pour une des trois
formes principales de gouvernement ?
Loin d'admettre qu'une nation puisse indifféremment
passer par tous les genres d'état, comme certaines gens
passent par tous les métiers , je crois au contraire que
chaque nation est circonscrite dans les limites d'une capa-
cité spéciale qu'il lui est interdit de franchir, sous peine
des plus gravés perturbations.
Cette capacité spéciale, cette sorte de prédestination
morale pour telle ou telle forme de gouvernement, je
l'appelle constitution naturelle.
Ce n'est, selon moi, ni dans les oeuvres de Platon,
ni dans les ouvrages de tous ceux qui ont tracé des plans
et des modèles de société, qu'il faut chercher le genre de
gouvernement qu'il convient d'appliquer à un peuple;
c'est dans le peuple lui-même , c'est, si je puis parler
ainsi, dans son tempérament, dans sa complexion poli-
tique. Il ne s'agit pas de savoir ce que vous voulez qu'un
peuple soit, mais ce qu'il peut être. Il faut le prendre tel'
qu'il est, et le traiter selon ce qu'il est. Libre à vous de
composer, d'écrire une constitution merveilleusement
ingénieuse, mais il faudra prouver ensuite qu'elle est
applicable , il faudra que vous n'ayez pas imité celui qui,
chargé de confectionner un vêtement, n'a rien oublié
autre chose que de prendre sa mesure sur la taille de celui
qui doit s'en revêtir.
Une nation est un composé d'êtres intelligens et raison-
( 6 )
nables, et non de machines qu'on fait mouvoir à son gré
et dont on peut sans inconvénient changer la disposition
première.
Sans doute, dans l'établissement des institutions, la
politique peut disposer de beaucoup. Tout ce qui est ac-
cessoire , tout ce qui est détail lui appartient ; mais ce
serait une folie de croire qu'elle peut disposer de tout. Il
y a une chose qui est naturellement hors de sa portée ,
hors de son atteinte , hors de toutes ses entreprises : je
veux dire les moeurs , le caractère national.
C'est un fait reconnu par tous les philosophes , pro-
clamé par tous les publicistes, que chaque peuple a une
manière d'être , une disposition de caractère qui lui est
propre, et à laquelle il lient opiniâtrement.
Montesquieu , entr'autres , observe qu'un peuple con-
naît, aime, et, défend toujours mieux ses moeurs que
ses lois. Il dit ailleurs : que plus d'étals ont péri pour
avoir violé les moeurs que pour avoir violé les lois.
Cela est tout simple : souvent les lois sont en-dehors
de la nation qu'elles régissent, soit parce qu'elles ont été
mal conçues, soit parce que la nation n'est point assez
éclairée pour les étudier et les comprendre ; mais ses
moeurs ne lui sont jamais étrangères , parce qu'elles sont
inhérentes à son être, parce qu'elles font partie d'elle-
même. (1)
Et remarquez bien qu'il ne s'agit pas de savoir si un peu-
(1) Un des membres les plus distingués de l'opposition, M.
Odillon-Barrot, rend hommage à cette vérité. Il dit à Strasbourg :
Il n'est pas aussi facile de changer les moeurs d'un peuple que ses.
lois. Il dit à Lyon : Malbeur au peuple dont les lois sont en dés-
accord avec ses moeurs !
( 7 )
ple maîtrisé par la force et par la violence peut subsister,
pendant un espace de tems plus ou moins prolongé, sous
un joug qui froisse ses moeurs. Cela n'est pas douteux :
l'histoire et les tems modernes en offrent plus d'un
exemple. Mais comme tout gouvernement qui a contre
lui l'antipathie, la haine de ceux qu'il administre, manque
de l'une des conditions premières de vitalité, il est vrai
aussi que tout gouvernement qui s'établit en sens inverse
des moeurs , ne peut avoir une longue durée.
Ainsi, les moeurs nationales commandent le principe.
Il n'y a de principe vital que celui qui leur est incorporé
par un lien intime et indissoluble. Les hommes choisis-
sent le roi, ou l'empereur , ou le consul, suivant leurs,
idées et leurs affections; mais ce sont, les moeurs qui
décrètent la forme du gouvernement selon leur nature.
En Turquie , les moeurs sont empreintes de servitude,
et appellent l'état despotique à l'exclusion de tout autre.
En Portugal, les moeurs sont empreintes de bigotisme
et de superstition, et réclament le pouvoir absolu d'un
roi tempéré par le pouvoir des moines. Aussi, malgré
d'immenses efforts et de nombreuses tentatives, la liberté
n'y poussera jamais de profondes racines.
En France, le fonds naturel de notre caractère, c'est
la tendance et le penchant à nous glorifier par tous les
moyens qui sont en notre pouvoir. De telles moeurs,
ainsi que j'aurai plus tard l'occasion de l'établir , excluent
le principe du régime républicain , et nous placent néces-
sairement sous celui d'une monarchie tempérée ou consti-
tionnelle.
Dira-t-on que celte pente naturelle du caractère peut
être corrigée par le développement de la civilisation,,
de même que quelquefois l'éducation corrige le naturel
de l'adolescent?
( 8 )
Mais cette comparaison est vicieuse en ce que la civilisa-
tion n'a pas la même prise sur les moeurs d'un peuple, que
l'éducation en a sur les moeurs d'un enfant. Si la civili-
sation apporte des lumières, elle apporte aussi des vices;
elle peut adoucir quelquefois ce que les moeurs ont de trop
sauvage ; elle peut inspirer plus de philantropie, et donner
plus d'empire à la raison ; mais pour cette vertu qui a sa
source dans le caractère, dans le naturel, loin de l'inspirer
aux peuples qui n'en sont point doués, elle l'amollit, elle
l'énerve souvent chez ceux qui la possédaient à un haut
degré.
En second lieu , il ne serait point exact de prétendre
que l'éducation modifie essentiellement les penchans , les
qualités de l'ame. L'éducation travaille l'extérieur et en-
seigne, par la morale, la science de savoir en certains cas se
rendre maître de soi-même, et commander à ses défauts ;
mais l'éducation ne régénère pas ; elle ne change ni la Ca-
pacité, ni les facultés, ni les passions. L'homme au fonds'
reste le même. Que renseignement l'ait façonné, que l'âge
l'ait fait grandir, que l'expérience ait fortifié son jugement,
c'est toujours après tout le même naturel d'individu,
comme, avant et après la civilisation, c'est toujours le
même naturel de peuple.
Ce que j'appelle constitution naturelle n'est donc autre
chose que le résumé , que le produit, que la conséquence
forcée des moeurs. Il suit de là que cette constitution doit
être prise pour base et fondement de l'édifice politique ;
que pour savoir que! est le principe de gouvernement qui
convient le plus à une nation, il s'agit de rechercher celui'
qui est le plus évidemment corrélatif avec ses moeurs et
son caractère ; que donner à cette nation des institutions
contraires à sa constitution naturelle, ce ne serait pas la
( 9 )
constituer , mais l'asservir; ce serait faire un acte d'usur-
pation , ce serait commettre un attentat aux droits im-
prescriptibles de l'homme , ce serait la faire sortir du seul
élément où il lui soit possible de vivre heureuse et de
prospérer , ce serait la blesser dans ce qu'elle a de plus
cher et de plus précieux , et entreprendre en quelque
façon, et si je puis m'exprimer ainsi, de changer son
sexe politique.
Combien de fois n'a-t-on pas vu toute la puissance d'un
conquérant échouer devant les moeurs d'un petit peuple.
Charlemagne a bien pu dépeupler la Saxe , maïs il n'a pu ,
y faire aimer et respecter ses lois , comme clans tout le
reste de son empire. Les moeurs de l'Espagne ont vaincu
Napoléon. Les nôtres ont déjà une fois renversé la répu-
blique.
Ainsi, telles moeurs, tel principe de gouvernement;
d'où dérive cet axiome , que tous les peuples n'ayant pas
les mêmes moeurs, ne sont pas tous aptes au même gou-
vernement , et ne peuvent être utilement placés que sous
le régime qui est en concordance avec leur génie naturel
et leur caractère.
§ 3.
Réponse aux objections tirées des changemens survenus dans les
empires, et surtout dans l'empire romain.
Les annales antiques et modernes offrent cependant de
nombreux exemples de changemens essentiels survenus
dans l'état des nations.
Nous voyons l'empire romain surtout subir diverses
phases de régimes politiques qui semblent impliquer con-
tradiction , et prouver que ce peuple était apte aux trois
formes principales de gouvernement, puisque tour à tour
il a passé par la monarchie, par la république et par le
despotisme militaire.
On peut donc m'objecter que ce peuple n'avait point de
constitution naturelle, puisqu'il s'est accoutumé succes-
sivement et chaque fois, pendant le cours de plusieurs
siècles , aux principes politiques les plus opposés.
A cela je réponds qu'en pareille matière il est peu de
vérités absolues, et qu'il n'en est point qui ne doivent
être appréciées avec discernement.
Certainement, au premier coup d'oeil, celte mobilité
des formes gouvernementales dans l'empire romain paraît
détruire l'axiome que je viens d'établir ; cependant, en
examinant ce point avec attention , on reconnaît que bien
loin d'être contraires à la doctrine que j'ai soutenue , ces
changemens d'état en confirment l'exactitude et la vérité.
En effet, je ne prétends pas qu'aussitôt qu'il y a agré-
gation d'individus, et qu'une société est formée, elle
doive soudainement, sans délai, manifester par ses moeurs
quel est le genre d'état qui lui est le plus convenable , le
seul dont, suivant son génie naturel , elle puisse s'ac-
commoder. Loin de là , j'admets que deux circonstances
peuvent se rencontrer ( et de fait, elles se sont souvent
rencontrées) qui s'opposeront à ce qu'une nation soit mise
de suite en possession du genre de gouvernement qui est
le seul conforme à sa constitution naturelle.
La première de ces circonstances , c'est l'imprévoyance
et la volonté tyrannique d'un législateur qui ne com-
prendra, pas le véritable génie des hommes qui se sou-
mettent à lui, ou entendra n'en tenir nul compte , et,
maître de leur sort, leur donnera des lois plutôt suivant
( 11 )
le caprice de ses idées personnelles et de ses préjugés,
que suivant leurs goûts et leurs besoins.
La deuxième circonstance, c'est que ce peuple naissant
se trouvera d'abord et pendant long-tems trop faible et
trop peu éclairé pour secouer le joug qu'on lui aura
imposé , et épurer sa constitution politique de tout ce qui
n'y est pas en rapport avec ses moeurs et son génie.
Ainsi arriva-t-il du peuple romain qui ne fut d'abord ,
comme on le sait, qu'un ramas confus et indiscipliné
d'hommes nés sous différens climats , qui ne commença
à jeter les fondemens de sa puissance que par le rapt et
le vol, et dont le véritable caractère national se dessina
assez tardivement, parce que pendant fort long-tems il y
eut une peuplade , et il n'y eut point de nation.
Il faut observer encore que le genre de monarchie qui
fut donné à cette peuplade, participait, sous beaucoup
de rapports, du gouvernement démocratique; que par
là, il n'est pas extraordinaire que les romains se soient
résignés, pendant plus de deux cents ans, à souffrir
ce régime ; mais que ce fut précisément à l'époque où l'on
entreprit d'étendre l'autorité des rois et de restreindre
lés institutions qui fesaient contre-poids à cette autorité,
qu'une révolution depuis long-tems préparée dans les
esprits, trouvant un prétexté plausible dans le crime de
Tarquin, éclata tout à coup , et fut consommée sans
opposition et sans résistance.
Cette première transition de l'état monarchique à l'état
républicain, prouve donc manifestement que jamais les
moeurs nationales, ne sont impunément méconnues , et
que tôt ou tard elles se font jour à travers les lois, à
travers même la tyrannie.
Mais voilà qu'après sept siècles de durée et de prospé-
( 12 )
rité cette république s'écroule, et qu'on voit s'élever
sur ses ruines un despotisme absolu qui n'a fini qu'avec
l'empire lui-même. Que faut-il induire de là ? Que le
peuple romain avait changé ses moeurs ? Non, il faut dire
qu'il les avait perdues , et, avec elles , la liberté et tout
ce qui avait fait sa gloire et son bien-être.
Ce peuple , qui a fait cause à part dans l'univers , a
eu trois âges marqués , dont le premier fut une heureuse
enfance, et le dernier une triste vieillesse. La liberté,
c'était pour lui l'âge mûr , âge de vigueur et de forcé,
pendant le cours duquel il soumit le monde.
Aussi long-tems qu'il fut dans cette belle période de son
existence, son caractère fût uniforme; ce fut toujours
l'attachement aux formes républicaines; mais cet atta-
chement qu'il n'avait pas d'abord dépendu de lui de faire
prévaloir lors de la fondation de l'état, il ne put pas non
plus le faire prédominer sur l'ambition du vainqueur de
Pompée et sur celle de ses successeurs. Démoralisé par
la corruptipn , rongé par les guerres civiles , divisé par
les factions, il lui fut impossible de conserver les lois
qu'il s'était faites en harmonie avec ses moeurs.
Toutefois, sous le sceptre même des Césars, les formes
de la république furent conservées, et le principe de sou-
veraineté nationale fut reconnu. Ces apparences de liberté
servirent comme de manteau à la tyrannie; la nation sous-
crivit à ce que ses sénateurs , ses consuls , ses édiles , ne
fussent plus que les serviteurs et les satellites du despote ;
mais c'était pour elle une consolation d'avoir encore l'ins-
titution du sénat, du consulat, de l'édilité.
Cette belle organisation républicaine, monument au-
guste dans ses derniers débris , se survivait ainsi à elle-
même comme tradition coutumière. Ces ruines majes-
( 13 )
tueuses, antique dépôt des libertés romaines, étaient
chères à ce peuple esclave , parce qu'elles portaient l'em-
preinte de ses moeurs et de son génie, et qu'elles semblaient
colorées du reflet de sa grandeur passée.
Cette décadence du peuple romain n'est donc pas l'in-
dice d'une nouvelle capacité développée en lui, mais de
l'extinction de toute capacité. Cette chute de la liberté à
là servitude ne doit pas faire présumer que ce peuple
était devenu autre, mais bien qu'il était devenu pire ,
qu'il était tombé dans cet état de langueur et d'infirmité
qui prédomine les qualités naturelles chez les nations
comme chez les individus , qui les prive de toute leur
force morale et corporelle , et annonce cette décrépitude
voisine et précurseur de l'anéantissement. Ne dites pas,
en voyant un peuple se pervertir , qu'il se modifie , qu'il
change; dites qu'il décline , qu'il meurt.
C'est là une distinction d'une haute importance. Ou oublie
trop aujourd'hui que chez un peuple qui est comme nous
en possession et en jouissance de ses droits , le symptôme
le plus alarmant de faiblesse et de dépérissement, c'est
cette pente à toujours innover, c'est ce crédit donné aux
sophistes qui prêchent le renversement de l'ordre établi.
La nation romaine, usée par le luxe et par un débordement
de civilisation, vit la majorité des citoyens se montrer
d'autant plus ennemie des lois de la république , que ces
lois avaient plus de vertu pour arrêter et déjouer toutes
les combinaisons de l'esprit de parti. Or , quand une fois
on en est venu là , il n'y a plus qu'un avenir de honte et
d'esclavage. La même imbécillité qui fait qu'on se laisse
entraîner hors du principe qui est enraciné dans les
moeurs , fait qu'on est hors d'état de s'attacher fermement
à aucun autre, et qu'on est dès-lors destiné à devenir le
( 14 )
jouet, la victime des coteries et la proie d'une foule de
despotes.
On voit d'après cela que de la seconde transition du
peuple romain de l'état républicain à l'état despotique,
il n'y a non plus aucune conséquence à tirer contre le
système que j'expose;
Je dois remarquer, en dernier lieu , qu'il est, dans le
cours dé la vie des peuples, une troisième espèce de
modification d'état, qui ne proteste également en aucune
façon contre le principe de la constitution naturelle.
Je veux parler du cas où des institutions d'abord en
harmonie avec les moeurs et le génie de la nation , sont
devenues , par la marche des âges et le progrès des lu-
mières , tout à fait incompatibles avec l'état actuel et les
besoins nouveaux de cette même nation , et appellent une
révision sérieuse, une importante réforme : telle est la
position où se trouvait tout récemment le royaume de la
Grande Bretagne.
Sans doute, une réforme de cette nature est une révo-
lution , puisqu'elle change les bases de la représentation
nationale, puisqu'elle déplace le vote. Mais cette révo-
lution arrive-t-elle parce que le peuple s'est fait une
vocation politique différente de celle qu'il avait dans l'ori-
gine , parce qu'il a abjuré ses moeurs , parce qu'il est
devenu capable d'un principe contraire à celui sous lequel
il a vécu jusques-là ? Nullement.
Cette révolution a pour unique cause la vétusté , l'in-
firmité de quelques dispositions importantes de la consti-
tution. Il s'agit non de détruire cette constitution , mais
de la réparer, mais de la rajeunir. Les moeurs sont restées
les mêmes , la constitution n'a point varié , mais il est
des faits qui se sont interposés entre les moeurs et la cons-
( 15 )
titution. Le mode de représentation calculé, il y a plu-
sieurs siècles , sur une population peu nombreuse, se
trouve naturellement vicieux aujourd'hui que cette popu-
lation est devenue dix ou vingt fois plus forte.
Vouloir demeurer dans cet état de choses, ce serait
vouloir enfreindre le principe en feignant de le respecter.
La réforme a donc été entreprise , non pour changer l'état,
mais pour l'affermir , non pour répudier le gouvernement
représentatif, mais pour le consolider. Le peuple l'a
réclamée comme un droit, et non comme une innovation.
Le pouvoir l'a subie comme une nécessité, mais non
comme une usurpation. En un mot, tandis qu'une révolu-
tion radicale n'eût eu pour but que de faire plier les moeurs
sous le joug de ses théories, la réforme n'a travaillé que
pour faire remonter la loi politique au niveau des moeurs
perfectionnées par la civilisation.
En résumé, j'ai signalé trois espèces principales dé
changemens graves dont l'histoire des peuples offre fré-
quemment l'exemple , et l'on doit reconnaître que sur ces
trois espèces de révolutions , les deux premières ont pour
objet de faire prévaloir la constitution naturelle sur les lois
positives qui l'altèrent, soit que ces révolutions tendent à
détruire un gouvernement originairement vicieux, soit
qu'elles tendent à améliorer , à perfectionner un gouver-
nement altéré par la faux du tems. On doit reconnaître
aussi que la troisième espèce de révolution a lieu, non
pas parce que le peuple est porté à changer son gouver-
nement, mais parce qu'il n'a plus, ni assez de forcé , ni
assez de vertu pour le défendre, et qu'il ne peut plus
échapper au régime du sabre.
Montesquieu, que je cite chaque fois que j'en trouve
l'occasion; a exprimé avec beaucoup de précision, la
( 16 )
même doctrine en disant : Un état peut changer de
deux manières, ou parce que la constitution se cor-
rige , ou parce qu'elle se corrompt.
J'ai donc eu raison de dire qu'un peuple doit toujours
rester fidèle à sa constitution primitive, car il ne doit la
changer que pour l'améliorer, et l'améliorer, ce n'est
pas en prendre une autre qui lui soit toute contraire. Pour
les constitutions comme pour les malades , tuer ce n'est
pas guérir, et cependant la monarchie française ne manque
pas de médecins qui entendent ainsi l'art d'Esculape.
§ 4.
L'état monarchique est la constitution naturelle du peuple
français.
Puisqu'il est vrai que chaque peuple a une vocation
spéciale pour l'une des trois formes principales de gouver-
nement, est-il besoin de chercher quelle a été jusqu'ici et
quelle est encore la nôtre?
Qui osera dire que ce n'est que par accident et
contre son penchant naturel que la France a été pendant
1400 ans constituée en monarchie? Qui prétendra que
l'inclination républicaine du peuple français a été pendant
ce laps de tems refoulée et contenue? Qui donnera à
toute notre histoire, à l'évidence elle-même, un si brutal
démenti ?
Il ne s'agit pas ici de s'enfoncer dans l'examen des
monumens historiques de notre nation, et de toutes ces
traditions confuses qui nous ont été transmises par la
plumé des moines. Je l'avoue, je reculerais effrayé devant
cette tâche, je dirais avec Montesquieu que dans ces
( 17 )
annales il semble que tout est mer, et que les rivages
mêmes manquent à la mer. (1)
Il ne faut prendre que la sommité des faits et réduire le
débat à ces termes : combien de fois depuis la naissance
de cet empire le peuple a-t-il fait des efforts pour substi-
tuer le principe de la démocratie pure au principe de la
monarchie ?
L'histoire répond: pas une seule fois; car, comme je
le prouverai bientôt, l'établissement de la république en
France n'a pas été le but de notre première révolution.
On imaginerait difficilement comment un peuple em-
preint dès sa naissance du génie républicain aurait porté
pendant de si longues années la chaîne du système féodal.
Les romains, tant qu'ils conservèrent leurs rois, n'eurent
ni leurs serfs, ni leurs gens de main-morte, ni leurs
tailles, ni leurs droits seigneuriaux. (2)
Leurs rois gouvernaient sous l'autorité et la surveillance
d'un sénat.
En France, si quelquefois les états généraux furent
convoqués, on sait que ce ne fût que pour présenter à
genoux d'humbles doléances, de sorte qu'alors l'inter-
vention du principe populaire était un hommage de plus
au principe du pouvoir absolu fondé sur le droit divin.
Il y eut dans nos moeurs une tendance tellement démo-
cratique, que jusqu'à Louis XIV nos rois ne furent occupés
qu'à combattre là puissance de l'aristocratie, et que les
communes, loin de profiter de cette lutté pour affaiblir l'un
par l'autre ces deux pouvoirs rivaux et élever le système
(1) Deerant quoque littora ponto.
(2) Les esclaves ne fesaient point partie de la cité.
( 18 )
républicain sur leurs ruines, prêtèrent un constant appui
au pouvoir royal.
Ce peuple qui, par les immenses désastres du grand
roi, vit la monarchie expirante et comme étendue à ses
pieds, loin de lui porter le coup de grâce, lui tendit une
main secourable et la releva.
Si, quand le royaume de France fut établi, quelqu'un eut
prétendu que le caractère et les moeurs des habitans du sol
étaient soustraits à leur inclination naturelle, et qu'on les
enchaînait dans les liens d'un régime qu'ils repoussaient,
il eut sans doute voulu dire que l'avenir de ce peuple
serait fréquemment troublé par des orages intérieurs,
que son gouvernement ne serait qu'une suite de convul-
sions intestines, qu'une lutte perpétuelle entre une nation
indocile sous un joug qui ne lui convenait point, et un
pouvoir forcé par sa nature de fonder sa domination sur la
force et la violence, il eut voulu dire qu'un tel état res-
semblerait à un corps maladif qui, au lieu de croître et de
se fortifier, irait chaque jour en dépérissant, à moins que
par une crise favorable il ne vînt à se délivrer de son vice
originel.
Mais voilà qu'au lieu de dépérir, cet état prospère; au
lieu d'avoir dans son sein un principe de dissolution, il
renferme au contraire un principe tellement vital qu'il
résiste à un vice aussi grave que celui du partage du ter-
ritoire entre les fils d'un même prince, et de la division de
l'empire en quatre ou cinq petits royaumes, qu'il se
relève des plaies profondes que lui font successivement l'in-
vasion des peuplades du nord, les guerres civiles causées
par l'hérésie, et les luttes de la couronné contre la
puissance féodale, qu'enfin, au milieu dé tout cela, il voit
luire des époques de grandeur et de prospérité, et
( 19 )
qu'à deux reprises différentes il menace la liberté du
monde.
Certes, une monarchie qui a eu de telles destinées peut
se vanter d'avoir répondu à tout ce qu'on dit pour lui
dénier les conditions premières d'existence politique,
aussi victorieusement qu'il fut un jour répondu au philo-
sophe qui déniait le mouvement : on marcha devant lui.
§ 5.
En quoi consiste l'aptitude d'une nation à recevoir le gouvernement
de la république.
Pour se convaincre qu'il n'y a point chez nous capa-
cité à recevoir les formes républicaines, on peut se dis-
penser d'invoquer le passé et d'appeler l'histoire en té-
moignage.
Ceux qui veulent nous républicaniser ne nous croient
pas sans doute pires aujourd'hui que nous n'avons été jadis,
et, s'il apparaît que nous n'avons pas actuellement l'apti-
tude à entrer en république, il en faudra conclure que
nous ne l'avons jamais eue, et que notre constitution na-
turelle est bien telle que je l'énonce.
Voyons donc d'abord en quoi consiste cette aptitude
d'un peuple à être gouverné par la démocratie pure, nous
examinerons ensuite si cette aptitude existe parmi nous.
Trois qualités principales me semblent devoir se ren-
contrer dans une nation qui est apte à recevoir les ins-
titutions républicaines :
L'intelligence universellement répandue des choses po-
litiques ;
Le désintéressement dans les masses ;
Le discernement des hommes capables.
( 20 )
Toute nation offre plus ou moins la réunion de certaines
qualités distinctives qui lui sont propres; mais chez un
très petit nombre les qualités ci-dessus énoncées se
rencontrent simultanément. Les unes ont un esprit d'é-
quité qui les porte à bien choisir leurs magistrats , mais
elles manquent de désintéressement et de lumières ; les
autres sont éclairées , mais n'ont point ce patriotisme
désintéressé qui est essentiel dans les républiques. Celles-
ci sont capables de tous les sacrifices, mais elles manquent
de discernement pour les affaires et pour apprécier ceux
qui doivent les diriger. Aucune de ces nations n'est propre
au gouvernement démocratique.
On répète souvent qu'il ne s'agit pas désormais de cons-
tituer des républiques semblables à celles d'Athènes ou de
Rome , que c'est mal raisonner que de prendre ces anciens
états pour modèle et pour point de départ.
Cette objection me paraît peu sérieuse, car le principe
démocratique est un. Vous avez beau le modifier dans
sa forme, tant qu'il existe comme principe, vous êtes
soumis aux conditions qui dérivent de sa nature.
Ainsi, ou vous le modifiez au point de l'empêcher
d'être l'élément dominant de la combinaison politique, et
alors, donnez à l'état quel nom vous voudrez , ce ne sera
point un état républicain. Ou vous ne modifiez point assez
ce principe pour qu'il disparaisse et s'efface en quelque
sorte sous des institutions hétérogènes, et alors vous devez
rentrer dans la condition générale des peuples gouvernés
par la démocratie pure.
Il faut donc, pour qu'une véritable république puisse
marcher , puisse avoir vitalité, que les moeurs de là
nation soient empreintes des trois qualités dont je viens
de parler , il faut que les massés comprennent les affaires
( 21 )
publiques, de manière à ne se point écarter de la voie des
intérêts généraux pour suivre les mouvemens de l'am-
bition et de l'intrigue, de manière à ne laisser jamais
périr le vaisseau de l'état par insouciance ou par erreur;
il faut que les masses aient ce désintéressement, cette
raison qui font qu'elles n'ambitionnent rien plus que de
vivre paisibles sous la protection des lois , et que chaque
citoyen existe plus pour la société que pour sa famille , et
pour le bien de tous plutôt que pour son bien propre;
il faut enfin que la multitude , dispensatrice des pouvoirs
et des dignités , se distingue encore par cette sagacité qui
pressent le mérite et le génie des hommes qu'elle doit
mettre à la tête des affaires publiques, et qui, lorsqu'il est
donné à un seul homme obscur encore et perdu dans la
foule de sauver l'état, sait deviner cet homme et se
confie à lui.
§ 6.
Pourquoi les peuples des anciennes républiques avaient tant
d'aptitude au gouvernement.
Ces qualités se sont rencontrées au plus haut degré chez
les peuples des républiques de l'antiquité; mais en se
rendant compte des causes dont elles étaient le produit,
on reconnaît tout d'abord que ce serait folie de notre part
que de prétendre arriver au même point.
A Rome et dans les républiques de la Grèce, la machine
gouvernementale n'avait presqu'aucune complication. Le
territoire: qui formait spécialement le siége de la répu-
blique était borné; la population était, dès-lors, dans
la même proportion. L'administration était donc à la
portée de toutes les intelligences. Elle n'était point en-
( 22 )
lacée dans les réseaux d'une législation confuse. Les lois
n'étaient point au-dessus de l'esprit du peuple , puisque
le peuple les fesait lui-même.
A cette époque on parlait peu de patriotisme, on le
pratiquait sincèrement.
Chaque citoyen avait le sentiment de sa dignité, et
s'occupait des affaires publiques avec un désintéressement
complet. Chacun était satisfait de sa position, et ne tenait
à en sortir que par de belles actions et de grandes vertus.
Cette modération dans les esprits était due à une cir-
constance qu'il importe de remarquer :
Les sociétés antiques dont je parle se divisaient en deux
classes d'hommes principales, les hommes libres et les
esclaves. L'esclavage était sans doute une honte pour
l'humanité , mais il servait singulièrement la constitution
de ces peuples, en ce qu'il rehaussait le caractère et le
titre de citoyen.
Il n'y avait alors de distance infinie que de la servitude
au droit de cité. Dans ces républiques, les prolétaires
étaient eux-mêmes une espèce d'aristocratie. Les divisions
hiérarchiques n'étaient rien auprès de celle que formaient
l'état d'esclave et l'état d'homme libre.
Ce qui heurte la fierté républicaine, ce n'est pas de
voir quelques distinctions , quelques grades au-dessus de
soi, c'est de ne rien voir au-dessous.
Sous ce rapport, chaque membre des anciennes répu-
bliques avait son importance , car il dominait non seule-
ment la caste ilote ou esclave, mais celle des affranchis ,
et tous ceux aussi qui étaient devenus, par droit de con-
quête , sujets de la république. A Rome, les lois donnaient
en même tems au citoyen une domination sans bornes sur
sa famille : elles le fesaient roi absolu dans ses foyers.
(25)
Cette conscience du droit de cité était telle parmi ces
peuples, qu'un des législateurs de Sparte, pour rendre
l'ivresse odieuse aux citoyens, imagina de faire enivrer
un ilote et de l'exposer sur la place publique.
Plus donc la condition des esclaves était basse et malheu-
reuse , plus alors la liberté avait de prix, plus aussi
Chaque citoyen était attaché à la conservation de l'état.
D'un autre côté , l'éducation et la fortune n'établissaient
pas non plus une séparation bien marquée entre les
diverses classes investies du droit de cité , et cela tenait
à la nature des choses.
On s'instruisait plus alors par tradition que par la
lecture des manuscrits. La connaissance des sciences po-
sitives était le privilège d'un si petit nombre , qu'elle
pouvait rendre extraordinaires ceux qui la possédaient,
mais qu'il n'était pas honteux de ne pas la posséder.
Tout citoyen était suffisamment instruit quand il excel-
lait dans les exercices de la gymnastique , quand il savait
porter une lance et un bouclier, et quand, prêtant l'oreille
aux récits et aux préceptes des sages, il avait gravé dans
sa mémoire les principaux évènemens de l'histoire du
pays , et les maximes d'une saine philosophie.
L'éducation était toute pratique , elle ne consistait point
à accumuler dans son esprit, pendant de longues années,
les sciences les plus vastes et les plus diverses, elle n'im-
posait point d'énormes sacrifices , elle n'avait pour objet
que de développer dans chaque homme le germe de l'ins-
tinct intellectuel et des belles inclinations de l'ame, et
elle était extrêmement facile à acquérir, car il y avait
autant d'instituteurs que de vieillards. Chaque enfant
trouvait un maître d'enseignement dans son père ou dans
les philosophes, toujours prêts à communiquer leur science
(24)
à ceux qui s'attachaient à leurs pas. Je n'ignore pas que
dans les derniers tems de la république .,. l'usage s'était
établi à Rome d'envoyer les fils des riches familles patri-
ciennes étudier à Athènes sous les maîtres les plus célè-
bres , et s'y former aux sciences les plus utiles , à la tête
desquelles on plaçait l'éloquence. Mais ce fait est une
exception qui ne contredit point ce que j'avance ici, puis-
que je parle non de ceux qui, par leur naissance , leur
fortune et leurs talens , pouvaient aspirer aux premiers
emplois, mais de cette multitude de citoyens qui con-
courait au gouvernement, et qui, par ses votes , décidait,
dans les assemblées populaires , du sort de l'état.
La constitution et l'éducation appelaient de cette ma-
nière tous les citoyens à la vie politique , et le soin de la
subsistance ne les détournait pas de cette route , parce
que la plupart des citoyens se bornaient à la subsistance.
Il n'y a pas de pauvres là où il n'est pas glorieux d'être
immensément riche. La vie des républiques est trop
orageuse, les existences y sont trop à la merci des passions
populaires, pour que la science de thésauriser y soit en
honneur.
On peut même dire que quand une république est à
l'apogée de ses vertus , que quand les moeurs y sont dans
toute leur pureté , la pauvreté y est une sorte de richesse,
qu'elle y est même un luxe, car c'est par elle surtout
que l'on peut briller.
L'industrie et le commerce n'ont là qu'une carrière
restreinte et gênée, parce qu'alors l'état est un maître
jaloux dans la main duquel la personne et les biens de
chaque citoyen ne sont point une propriété inerte. Il ne
reste d'ailleurs que peu d'instans libres pour la vie privée
et pour les intérêts personnels. Dans les républiques
(25)
anciennes , les instans qui n'étaient point absorbés par la
défense du territoire, l'étaient par les assemblées poli-
tiques, et, dans l'intervalle de ces réunions, les céré-
monies du culte occupaient encore un tems considérable.
Cette religion païenne, toute matérielle, toute sensuelle,
était fort convenable à ces moeurs , elle absorbait , en
quelque façon , la partie maligne des passions politiques
qui étaient un des ressorts du gouvernement.
Au lieu de reporter la pensée de l'homme sur lui-même,
et de le mettre continuellement en présence de son néant,
de lui inspirer ainsi le mépris des choses humaines, elle
contribuait à lui procurer de fréquentes dissipations , elle
formait une puissante diversion pour ces existences toutes
pleines de tumulte, d'agitation et d'évènemens extraor-
dinaires. Dans ces tems où sur la scène politique se
jouaient presque sans discontinuation des drames sanglans,
cette religion fabuleuse qui avait pour chaque jour un
sacrifice, et dont chaque sacrifice était une fête, semblait
remplir l'office d'un orchestre qui exécute pendant les
entr'actes de doux et de touchans intermèdes.
La vie publique s'offrait par là sous un jour bien
attrayant. Sur la place de la cité, on luttait par l'éloquence
et les suffrages ; sur les champs de bataille , le courage
et la force individuels trouvaient une carrière brillante et
une moisson facile de lauriers et de dépouilles. Dans
les temples, tout ce qui peut flatter la sensualité et porter
l'ame à la joie et au bien-être , était prodigué.
Tout parlait donc à l'imagination, tout tendait, chez ces
peuples, à rendre l'homme extérieur , à le constituer ca-
pable d'exercer les droits politiques les plus importans,
à le mobiliser au profit de la chose publique, à lui faire
considérer le forum et la tente comme son habitation
principale, et ses foyers domestiques seulement comme
un lieu de vacances ou comme un abri passager pour le
repos; tout contribuait en un mot à le créer citoyen
aussitôt qu'il était devenu homme, et à lui donner cet
horizon dont l'aspect captivait toute son ame, toutes
ses facultés , et ne laissait point de place à l'inquiétude
sourde, au vide, au dégoût, aux ennuis, à l'im-
patience et à l'amour déréglé des changemens et des
révolutions.
§ 7.
Pourquoi l'aptitude au gouvernement républicain ne peut pat
exister en France.
1re CONSIDEBATION.
Chez nous l'édifice social est construit sur un plan tout
contraire.
L'étendue de notre territoire est immense. La popu-
lation s'élève à 32 millions d'ames. L'organisation gou-
vernementale embrasse une infinité de détails et se meut
par les ressorts les plus compliqués.
La politique est un composé d'une foule de notions
diverses , c'est un vaste corps dont chacun peut apercevoir
quelque portion, mais que peu embrassent dans son
ensemble.
L'éducation, telle qu'il faut la recevoir pour être réel-
lement capable de s'immiscer aux affaires de l'état, est
un avantage refusé à ceux que la fortune ne favorise point,
c'est-à-dire au plus grand nombre,
La classe prolétaire est excessivement nombreuse, et
sans doute elle n'est dépourvue ni de bon sens, ni de
( 27 )
sagacité, mais elle est, d'après nos moeurs, dans l'ha-
bitude de tourner exclusivement vers les choses de la vie
privée, l'application et l'usage de ces qualités.
L'instruction qu'on s'applique à répandre dans les classes
laborieuses semble né devoir de long-tems servir à autre
chose qu'à former des artisans , des colons capables de
diriger leurs affaires avec plus d'ordre et d'entendement,
et c'est là, en effet, le but que doit se proposer, avant
tout, un gouvernement sage.
Comment, d'ailleurs , entreprendrait-on de faire plus ?
Comment concevrait-on l'idée d'accaparer toute la jeunesse
des campagnes , et de l'enfermer dans des écoles pour y
faire son éducation politique ? Nul n'ignore combien chez
nous les jeunes enfans sont employés utilement et de
bonne heure dans les exploitations rurales , au point qu'on
lés considère comme la première richesse de l'homme qui
s'adonne à la culture de la terre. Et puis , quand vous
aurez façonné, ouvert l'intelligence de ces adolescens ,
quand vous leur aurez donné l'aptitude à l'exercice des
droits politiques, et que vous les renverrez ensuite au
hameau où ils sont nés, pensez-vous qu'ils rapporteront
des habitudes et des goûts bien conformes au genre de vie
qu'ils auront à suivre? Seront-ils bien dispos pour tous
ces travaux si pénibles, qu'on exécute en bravant toutes
les rigueurs de la température, et qui semblent n'être
supportables que par cela seul qu'on s'y est accoutumé dès
le plus bas âge ?
Il y a déjà, dans la population française, trop de
pente à quitter les champs pour la cité, et à déserter
l'agriculture pour l'industrie. La haute éducation, dé-
versée sans mesure sur les classes laborieuses, équivaudrait
à la suppression de ces classes qui sont une des parties
( 28 )
essentielles de l'édifice social. Jamais un pays aussi vaste
que la France ne pourra songer à subsister en négligeant
l'agriculture, et jamais-, tant que nous voudrons que l'agri-
culture ne dépérisse point parmi nous, on ne pourra
penser à infuser la science politique dans l'ame des bergers,
des laboureurs, et même des ouvriers de nos villes.
Qu'on les éclaire assez pour les mettre en état d'appré-
cier sainement les notions les plus indispensables de la
morale, la distinction du juste et de l'injuste , pour leur
faire comprendre l'importance et l'avantage du travail,
pour les rendre en un mot plus probres et meilleurs. Voilà
ce qu'on peut obtenir de mieux; le surplus est une utopie
que l'inexpérience et les passions seules peuvent pour-
suivre, mais avant qu'elles aient atteint leur but, la
France, je ne crains pas de l'affirmer, aura passé comme
l'empire romain.
2° CONSIDERATION.
Comme on le voit, la portion la plus considérable de la
population échappe à la république parce que la république
ne pourrait s'en servir qu'en lui donnant une éducation
complète, et qu'elle ne peut lui donner une éducation
complète sans ruiner et affamer le pays. C'est d'ailleurs
une vérité que je mettrai plus tard dans tout son jour.
Mais cette même portion de population est frappée d'un
autre genre d'incapacité républicaine qu'il faut signaler ici.
La religion chrétienne, on ne peut le contester, à
opéré dans l'esprit des peuples qui l'ont embrassée, une
immense révolution qui a ajouté encore à l'éloignement
naturel que ces peuples pouvaient avoir pour le régime de
la démocratie pure.
L'homme placé sous l'influence des croyances chré-
tiennes ne ressemble en rien à l'homme du culte païen.
( 29 )
C'est un être tout nouveau qui ne doit être apprécié suivant
lés mêmes principes, ni gouverné par les mêmes moyens.
L'esprit du christianisme est d'élever l'homme au-dessus
de ses passions et de le rendre supérieur à toutes les choses
d'ici bas. Sans doute loin d'être incompatible avec les
vertus civiques, la foi chrétienne bien entendue, peut les
ennoblir et les accroître. Elle garantit l'intégrité du ma-
gistrat, la subordination du guerrier, la fidélité du
citoyen à accomplir ses devoirs , elle favorise le dévelop-
pement de la sociabilité en ce qu'elle met l'ordre partout
et qu'elle inspire la résignation et la patience là où ces
qualités sont nécessaires , mais en même tems elle tue
cette turbulence, cette exaltation politique qui est un des
principaux rouages du gouvernement dés démocrates.
Son culte n'est point un culte de prestiges et d'enivrement,
il a au contraire un caractère de grandeur et de solennité
qui maîtrise et adoucit au lieu d'exciter. Là, point de ces
festins où l'on prodigue à la multitude des vins recher-
chés et des chairs délicates , où tout parle aux sens, où
l'on matérialise toutes les pensées, et qui se terminent par
faire dévorer sous ses yeux quelques créatures humaines
pour l'habituer à l'effusion du sang. Tout, dans le christia-
nisme, respire la modération , l'amour de la paix , toutes
ses maximes tendent à spiritualiser l'homme, à l'assouplir,
à le rendre docile.
Comment un peuple imbu de ces idées et dominé par
la perspective d'un intérêt majeur devant lequel pâlissent
tous les intérêts , courra-t-il sur la place publique pour y
disputer presque toujours avec emportement et fureur,
et souvent avec voies de fait, l'élection d'un candidat,
la condamnation ou l'acquittement d'un coupable, le
maintien de la paix ou une déclaration de guerre?
( 50 )
Comment vivra-t-it dans cette atmosphère d'intrigues
et de mouvemens désordonnés? Comment ouvrira-t-il
son ame à cette sombre jalousie , à ces défiances ombra-
geuses qu'inspire l'exercice direct de la souveraineté
nationale, et qui deviennent chez les peuples républicains,
la source de tant d'actions injustes et barbares ?
Il faut le reconnaître, la religion chrétienne est une
auxiliaire pour un gouvernement fondé sur le principe
monarchique , mais elle est un obstacle pour le gouver-
nement de la multitude.
Cela vient de ce que quand le pouvoir est dirigé par les
masses, il faut que les masses soient passionnées, remuan-
tes, que leur action soit spontanée et non purement passive.
Les devoirs du citoyen ne consistent plus dans ce cas à
s'abstenir, mais à agir; à se soumettre à des ordonnances,
mais à exercer des droits. Il ne suffit plus de respecter le
pouvoir, il faut lui donner l'impulsion , car, dans ce cas,
la volonté de chaque citoyen est une partie du pouvoir ,
de même que, suivant le mot de Montesquieu, la liberté
de chaque citoyen est une partie de la liberté publique.
C'est une différence énorme que l'obligation d'obéir
aux lois ou celle de les faire.
La vie des républiques exige, ainsi que je l'ai observé
précédemment, une vie tout extérieure ; mais l'homme
voué au christianisme est porté à une vie toute concentrée;
toute réfléchie, à l'isolement, à la retraite. Loin d'être
pour lui un état d'exception, la vie privée est son état
naturel, elle est le genre de vie le plus conforme à son
penchant. C'est là son camp retranché qu'il abandonne
quand le devoir l'exige , mais où il retourne dès que cela
lui est loisible, comme dans un abri sûr contre les pièges
et les séductions du monde.