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DE LA FORCE
DES
GOUVERNEMENS.
DE L'IMPRIMERIE DE FAIN , PLACE DE L'ODÉON.
DE LA FORCE
DES
GOUVERNEMENS,
OU
DU RAPPORT QUE LA FORCE DES GOUVERNEMENS DOIT
AVOIR AVEC LEUR NATURE ET LEUR CONSTITUTION ;
PAR J.-J. TARAYRE,
LIEUTENANT GÉNÉRAL.
PARIS,
AIMÉ COMTE , LIBRAIRE, AU BUREAU DU CENSEUR
RUE GIT-LE -COEUR, N° 10.
DELAUNAY , au Palais-Royal.
PELICIER , au Palais-Royal.
MONGIE , aîné , Boulevard Poissonnière , n° 18.
1819
AVANT-PROPOS.
LIES idées que je livre aujourd'hui au public ont été
consignées sur le papier il y a près de trois ans ; des
motifs de prudence m'ont engagé à en retarder la pu-
blication jusqu'à ce jour (1). Nos places frontières
étaient occupées par des armées étrangères , le gouver-
nement français pouvait être influencé par les ambas-
sadeurs des puissances alliées ; on n'osait, ni rien dire,
ni rien écrire qui tendît à ranimer le patriotisme et à
relever l'énergie nationale. Prenez garde, les étrangers
sont là , disait-on ! Enfin les voilà partis ! qu'il nous
soit donc permis désormais de dire et d'écrire tout ce
qui peut être utile à notre patrie. Sortons de notre
trop longue léthargie 5 renonçons à la funeste gloire de
faire la loi chez les autres , mais sachons être maîtres
chez nous. Si quelques factieux voulaient encore ap-
peler l'influence étrangère , qu'ils soient déclarés traî-
tres à la patrie , qu'ils soient voués à l'exécration pu-
blique ! Si quelqu'un se croyait offensé de ce que
j'écris , je déclare que c'est contre mon intention , je
n'ai pas tiré mes principes de mes passions, mais de la
nature des choses.
Chaque gouvernement a une force qui lui est propre,
et qui tient de sa nature. Si la force change, le gou-
vernement doit changer aussi 5 sans quoi il n'y aurait
plus d'harmonie. Mais, si l'on s'obstine à vouloir faire
(1) Quelques fragmens ont été publiés en 1818, à l'époque de la
discussion de la loi du recrutement.
ij
marcher un gouvernement avec des forces contraires à
sa nature, on constitue par cela même un état perma-
nent de désunion et de guerre.
Je cherche à connaître quelle est l'espèce de force qui
convient à chaque espèce de gouvernement ; je traite
succinctement des forces naturelles au gouvernement
despotique et à la mornarchie pure ou absolue : je n'en
dis que ce qu'il faut pour établir mon système. Mais
je traite plus au long des forces naturelles au gouver-
nement représentatif, qui est celui de la France.
On sent généralement en France que la charte, dont
l'exécution a été en partie confiée, jusqu'à ce jour , à
des mains ennemies ou au moins suspectes , a besoin
de force et de garanties. Les hommes les plus éclairés
réclament avec instance un véritable jury , la liberté
de la presse , la sûreté individuelle , la liberté de con-
science , et une organisation des administrations com-
munales et départementales en rapport avec le gou-
vernement représentatif. Mais il me paraît qu'on n'a
pas assez senti que la meilleure de toutes les garanties
était une bonne organisation de la force armée , le
renvoi des troupes étrangères, le licencement des corps
spéciaux , et l'interdiction de l'emploi de l'armée per-
manente pour agir contre les citoyens dans l'intérieur.
En vain nous aurions toutes les autres garanties , si les
ennemis de la charte ont assez de Suisses , assez do
gendarmes , assez de soldats mercenaires pour les
rendre nulles. Que deviendront toutes ces garanties
inertes , tant que nous n'aurons pas une force suffi-
sante pour les défendre, et qu'il en existera une pour
iij
les attaquer et les détruire (1 ). Nous aurions beau in-
voquer la charte , on rirait de notre bonhomie. Avons-
nous oublié les discours et la conduite dé la chambre
introuvable ? Ignorons-nous ce qui s'est passé, depuis
I8I5 jusqu'à ce jour dans les départemens où les par-
tisans des privilèges avaient la force pour eux? La loi
du recrutement, rendue pendant la dernière session ,
est bien loin, à mon avis , de pouvoir nous rassurer
contre les tentatives qu'on pourrait faire contre nous.
La discussion à laquelle elle a donné lieu nous a dé-
voilé les projets et les intentions des classes privilégiées.
Ils voulaient une armée à eux, et pour défendre leurs
intérêts en détruisant les nôtres.
Plusieurs députés indépendans ont eu occasion , à
cette époque, de faire entendre leurs voix patriotiques.
Cependant, qu'il me soit permis de le dire, ce sujet
n'a été qu'effleuré ; aucun d'eux n'a embrassé la ques-
tion dans toute son étendue (2). L'armée permanente
qui convient à un gouvernement représentatif, doit
sortir naturellement de la masse des forces nationales :
c'était donc par l'organisation de cette masse qu'il fallait
commencer.
La loi du recrutement, comme toutes celles qu'on a
faites jusqu'à ce jour, se ressent de notre fausse posi-
tion 5 c'est un palliatif, une loi bâtarde , proposée par
un gouvernement qui ne peut pas entrer dans le champ
(1) Si le combat s'engageait, si nous étions vaincus.
(2) M. de Brigode est celui qui me paraît avoir le mieux saisi
la question.
du pouvoir absolu, parce qu'il rencontre trop d'obsta-
cles, et ne veut pas se résigner à adopter toutes les con-
séquences du gouvernement représentatif.
Ceux qui voulaient une armée formée par enrôle-
ment volontaire, ont dit avec raison que le projet de
loi rétablissait la conscription abolie par la charte.
Les défenseurs du projet ont prétendu le contraire ; ils
ont donné des entorses au texte, et employé des distinc-
tions jésuitiques; mais, en changeant le nom, on ne
change pas la nature de la chose. Un député indépen-
dant aurait dû dire avec franchise : « La charte n'a pas
pu abolir la conscription 5 cette prétention de sa part
serait ridicule. La conscription n'est autre chose qu'un
moyen de tirer, de la masse de la force nationale, celle
qui est nécessaire, selon les circonstances, pour la sû-
reté et la défense du pays. Abolir la conscription , ce
serait annuler le droit de se défendre, que la nature a
donné aux nations comme aux individus 5 lui prescrire
des limites par la législation, serait absurde. Si la force
accordée n'est pas suffisante pour repousser l'ennemi,
faudra-t-il se laisser envahir, piller, tuer ? Pourquoi
avoir libéré définitivement les classes qui ont une fois
tiré au sort?»
Il paraît qu'on a eu en vue de limiter, par cette
restriction , l'usage abusif que le gouvernement pour-
rait faire de la conscription 5 mais n'était- il pas plus
naturel d'accorder le vote annuel? Le gouvernement,
en le rejetant, a craint sans doute de rester trop fai-
ble et trop isolé ; mais un gouvernement représentatif
ne doit pas être soutenu par une armée spéciale.
y
Fondé sur l'intérêt du plus grand nombre, sur l'opi-
nion publique, n'est-il pas naturellement défendu par
les intérêts qu'il protège, et l'opinion qui doit lui ser-
vir de base ? N'est-il pas toujours sûr d'avoir la force,
lorsqu'il reste dans ses limites ? et, s'il en veut sortir,
faut-il que la nation lui donne des moyens pour ap-
puyer ses projets ? L'armée que nous donne la loi du
recrutement est trop nombreuse par rapport à la si-
tuation , et trop faible s'il fallait se défendre contre
l'attaque de nos voisins ; elle paraît être organisée
uniquement pour protéger les aberrations du gouverr
nement.
Les ministres , pendant la discussion , ont brûlé
quelques grains d'encens devant les militaires de l'an-
cienne armée ; mais ce n'a été qu'une fumée trompeuse
et dérisoire, Les ordonnances exécutoires ont si bien
pourvu à tout, que les anciens officiers" expérimentés
languissent dispersés sur la surface de la France. Im-
propres la plupart à embrasser un état nouveau, ils
sont inoccupés et indigens, tandis que des jeunes gens
sans expérience, et propres à se livrer à d'autres occu-
pations, commencent une carrière, qui est déjà en-
combrée par la superfluité des anciens militaires.
L'organisation des vétérans n'a été qu'un jeu, un
épouvantail, dont on a eu tort de s'effrayer : si elle
avait lieu, elle consacrerait une injustice révoltante,
L'obligation de défendre l'état est une charge, une con-
tribution qu'il faut répartir avec le plus d'égalité pos-
sible, en restreignant autant qu'on le peut la durée
du service , et en la faisant supporter par un grand
VI
sombre d'individus admis successivement à remplir
cette tâche honorable et en même temps onéreuse;
mais fallait-il aggraver la rigueur du sort, en accu-
mulant le fardeau sur quelques individus qui en sont
frappés. Pourquoi des hommes qui sont destinés par
la natureà travailler, à produire et à acquérir, se-
raient-ils assujettis à continuer un état qui exclut le
travail productif, et leur ôte la faculté de devenir
propriétaires? Pourquoi imposer à la nation une classe
d'hommes qui ne pourra être que militaire , et dont la
vieillesse, si elle n'est pas une charge pour l'état , sera
un impôt mis sur la bienfaisance des particuliers.
Les partisans du bon vieux temps voulaient que
l'armée fût formée par enrôlement volontaire. Ce
moyen en effet était le plus propre à servir leurs des-
seins; cette armée leur aurait appartenu , ils vou-
laient s'en réserver le commandement exclusif : vous
voyez qu'ils connaissent le prix de la force. Mais,
leur disait-on , comment nous défendre , si nous som-
mes attaqués ? Ne craignez rien , répondent-ils , les
guerres ne se feront plus avec de grosses armées ; on
n'y emploîra que l'excédant de la population ; elles
n'auront d'autre but , entre des princes unis par la
sainte alliance, que d'absorber cette lie de l'espèce
humaine qui excède les moyens de subsistance , et de
relever l'éclat des noms historiques. La nature, en
effet, pour remplir ce but, nous envoie la peste et la
famine ; ils viendraient à son secours en y joignant la
guerre, qui n'aurait pour objet ni le renversement des
dynasties, ni la conquête, mais qui serait pour les
vij
classes élevées un noble exercice, un moyen d'illustra-
tion. Cette idée est vraiment lumineuse , elle nous
montre l'aristocratie comme un fléau du ciel, et un
moyen de maintenir l'équilibre entre la population et
les subsistances. Mais, si la philosophie a établi des
lazarets contre la peste , propagé la vaccine, encouragé
les actes de bienfaisance pour le soulagement des indi-
gens, ne doit-elle pas aussi saper le pouvoir aristo-
cratique , associé naturel des fléaux de la nature qui
pèsent sur l'espèce humaine ?
Depuis long-temps nous vivons en France sous un
régime spécial. Tribunaux spéciaux , jury spécial,
électeurs spéciaux jusqu'en 1817, par conséquent
chambre des députés spéciale jusqu'en 1821 ; armée
permanente spéciale , soldats étrangers, garde natio-
nale spéciale : comment avons-nous pu jusqu'ici nous
soutenir contre tous ces moyens de ruine si savamment
organisés ? Nos ennemis ont contre nous des prisons ,
des exils , des proscriptions , des fausses conspira-
tions , la force de l'administration, les gendarmes , les
sosdats, les espions, une garde nationale à leurs or-
dres , et presque partout de leur choix, des armées
étrangères, qu'ils disent être leurs alliées, de l'argent
pour corrompre ; et nous, désarmés, dispersés, sans
organisation, sans liberté de la presse , sans commu-
nication , nous ne pouvons opposer qu'une force d'i-
nertie , une force d'opinion ; notre cause n'est appuyée
que par la raison et la justice : devrons-nous long-
temps rester dans cet état de péril et d'anxiété ; nos
députés n'élèveront-ils pas la voix pendant le cours de
viij
cette session, pour demander les garanties qui nous
manquent? La plus essentielle et la plus puissante de
toutes me paraît être l'organisation de la force pu-
blique.
J'ai écrit sur ce sujet, que je crois être de la plus
haute importance, je livre mes idées à tous mes com-
patriotes ; je les dédie aux députés de la nation : puis-
sent-ils , par leur énergie, nous faire jouir enfin d'une
sécurité trop long-temps attendue, et consolider le
repos et la prospérité de la France ! Si nous n'obtenons
pas ces avantages par les travaux paisibles de la légis-
lation , n'est-il pas à craindre que la nation, poussée
au désespoir, ne rentre de nouveau dans la carrière
des révolutions ?
DE LA FORCE
DES
GOUVERNE MENS.
CHAPITRE PREMIER.
Do l'empire de la force.
TOUT, dans la nature, est soumis a l'empire
irrésistible de la force; et la justice la plus évi-
dente n'est qu'une abstraction, jusqu'à ce qu'elle
soit parvenue à avoir la force pour compagne.
La loi de la force exerce son pouvoir parmi
les animaux d'une espèce star l'autre ; le plus
faible est partout dévoré par le plus fort, et
l'homme supérieur par des organes et une intel-
ligence qui lui donnent le moyen d'augmenter
ses forces physiques, en s'appropriant celles de la
nature , domine sur tous les êtres vivans qu'il
peut atteindre ; il les fait servir à son usage et à
ses plaisirs.
Mais il y a quelque chose de particulier à l'es-
pèce humaine ; dans les autres, il n'y a point de
2
subordination établie entre les individus de la
même espèce ; il ne peut pas y en avoir (1).
Les hommes au contraire par leur organisa-
tion, leur perfectibilité et des circonstances for-
tuites sont susceptibles de faire des progrès iné-
gaux dans le domaine de l'intelligence , qui
donne la force, ou les moyens de se l'approprier;
ils ont pu établir une subordination entre les
individus de leur espèce ; ils ont ajouté des for-
ces artificielles à leurs forces naturelles, telles
que le bâton , la fronde , la flèche , le javelot :
plus tard, le sabre, le fusil, le canon, etc. Ceux
qui les premiers ont possédé ces forces , ont eu
une supériorité sur ceux de leur espèce qui en
étaient privés , et ils les ont fait travailler pour
satisfaire leurs besoins et contenter leurs plaisirs :
l'inégalité des forces a fait les maîtres et les es-
(1) Dans toutes les espèces (l'homme excepté) chaque
individu a reçu les organes suffisans pour sa seule existence,
il doit y pourvoir par lui-même ; il ne peut pas y em-
ployer son semblable. Un cheval aurait beau se faire roi
de son espèce, il n'en serait pas moins obligé d'aller paître
dans les champs ; ses sujets, pour si fidèles qu'ils fussent,
ne pourraient pas lui épargner ce soin ; ils n'ont pas les
organes propres à travailler pour un autre individu , et
leur roi n'aurait pas d'organe pour les y forcer ; ainsi
chacun vit par ses propres soins, et cesse de vivre lors-
qu'il ne peut plus se suffire à lui-même.
3
claves, les rois et les sujets, les nobles et les
roturiers. Tant que cette inégalité existe, il faut
que le plus faible travaille au gré du plus fort,
pour satisfaire, ses besoins ou contenter ses plai-
sirs. L'inégalité de la force une fois établie se
maintient par sa propre action ; avec la force ,
on a des impôts : avec des impôts, on recrute la
force, on a des soldats, des administrateurs,
des juges, des prêtres. Il s'agit seulement de
leur assigner une part sur le butin ; soit qu'ils
assomment , qu'ils administrent, qu'ils jugent,
qu'ils catéchisent, ils tendent tous au même but,
qui est le maintien d'un pouvoir dont ils parta-
gent les avantages. Si cette inégalité de force et
d'intelligence était constante et invariable , les
hommes seraient pour toujours divisés en deux
classes, les dominateurs et les dominés , les
maîtres et les esclaves. Mais l'espèce humaine
n'est pas stationnaire ; tous les individus, ayant
les mêmes organes, sont susceptibles d'un per-
fectionnement plus ou moins progressif. Ils ac-
quièrent la force et l'intelligence; il peut arriver
enfin que les dominés plus nombreux , plus
forts, et aussi intelligens que les dominateurs,
secouent enfin le joug , et cherchent à poser les
bases d'une justice sociale qui établisse un ordre
constant et harmonieux , qui soit la justice de
l'espèce , la base du repos et de la sécurité.
4,
CHAPITRE II.
La distribution des forces établit là justice sociale.
LA domination naît de la supériorité de la
force, de l'intelligence et de l'association des do-
minateurs ; l'affranchissement ne peut s'opérer
que par l'accroissement de force, d'intelligence ,
et l'association des dominés. L'augmentation de
la force et de l'intelligence naît des progrès de
l'industrie , des arts et du commerce qui don-
nent la propriété de laquelle découle le désir de
l'indépendance et la volonté d'employer la force
pour conserver et jouir.
Les maîtres avides de jouissances favorisent
eux-mêmes , sans le vouloir, l'accroissement et
la distribution des forces ; il faut qu'ils permet-
tent de produire, afin d'avoir la possibilité de
prendre pour satisfaire leurs besoins et con-
tenter leurs plaisirs ; il faut qu'ils laissent quel-
que chose au producteur pour le dédommager
de ses peines , et l'encourager à produire en-
core. C'est ainsi que se forment les propriétés,
et que les forces sociales se distribuent peu à peu
entre tous les hommes. Le sentiment de la force
décide enfin les opprimés à se réunir contre les
oppresseurs. De cette réunion doit résulter né-
5
cessairement un combat : la victoire reste au plus
fort ; si elle est du côté des dominateurs , l'op-
pression continue; si les dominés sont victo-
rieux , ils secouent le joug, mais ils ne l'imposent
pas aux vaincus. Ceux-ci ordinairement ne sa-
vent rien produire ; d' ailleurs, leur nombre est
trop petit, et celui des victorieux trop grand ;
ils ne pourraient pas vivre à leurs dépens, ils
n'exigent donc que les garanties nécessaires pour
ne plus retomber dans leur ancienne condition;
ils veulent liberté pour produire, sûreté pour
jouir ; ils demandent qu'il n'y ait d'autre supé-
riorité que la loi qui doit être faite avec leur
consentement ; ils veulent enfin la justice de
l'espèce, le gouvernement représentatif.
Ainsi, l'on voit que le gouvernement se rap-
proche de la justice , lorsque ceux qui ne veulent
pas être pillés sont plus forts que ceux qui veulent
vivre de pillage.
Il n'y a que deux espèces d'hommes dans les
sociétés : ceux qui vivent de leur travail ou de
leur propriété , et ceux qui vivent sur le travail
ou la propriété d'autrui. Les uns forment la classe
des propriétaires et des industrieux ; les autres
sont, ou mendians , ou voleurs , ou gouver-
nans.
Cependant toute association juste doit avoir
pour base le travail, la propriété qui en est le
6
résultat, et l'échange qui alimente le travail. La
plus grande liberté doit être accordée au travail
et à la production : l'échange, pour qu'il soit
juste, doit être débattu et consenti par les deux
parties; et, si l'on considère le gouvernement
comme un produit échangeable, il ne peut être
juste qu'autant qu'il est librement consenti. Tel
est le véritable gouvernement représentatif, qui
admet les débats entre les gouvernans et les gou-
vernés. Cette forme de gouvernement bien éta-
blie, est toujours accompagnée par la justice et
l'économie. Tout autre gouvernement est un
monopole qui n'est fondé que sur la force ; il
fixe le prix de, sa marchandise , oblige, à la rece-
voir aux conditions qu'il lui plaît, sans qu'il soit
permis d'en examiner la qualité, ni d'en débattre
le prix ; et l'on sait que cette denrée est souvent
avariée, malfaisante, et surtout fort chère ; maïs
il faut avouer cependant qu'on ne peut pas se,
plaindre pour la quantité et la mesure qui est
toujours fort ample, et excède de beaucoup les
besoins des consommateurs.
CHAPITRE III.
Les gouvernemens, quels qu'ils soient, sont le résultat néces-
saire de la distribution des forces.
QUE l'on ne croie pas que la forme des gou-
vernemens dépende du caprice ou de la volonté
des chefs : elle dépend de la répartition des for-
ces. Le gouvernement s'approche nécessaire-
ment de la justice , ou s'en éloigné, selon que
les forces sont plus ou moins réparties. Un roi,
un prince, un chef peut bien favoriser adroite-
ment la distribution et l'accroissement des for-
ces ; il peut organiser celles qui existeraient déjà
pour faire plus tôt triompher la justice ; mais il ne
dépend pas de lui de les créer subitement ; c'est
une tâche que le temps doit remplir avec lenteur
par le développement des intelligences, les pro-
grès des arts et de l'industrie.
Celui qui voudrait établir à Constantinople
une république pareille aux Etats-Unis d'Amé-
rique, ne trouverait nulle part aucun appui, au-
cune volonté ; il ne serait compris de personne.
Joseph II, empereur d'Allemagne , voulut de-
vancer son siècle ; il échoua dans ses projets. Sa
faute est d'autant-plus excusable , qu'elle est rare
parmi ses pareils. On peut en nommer beaucoup
8
au contraire qui ont fait des efforts pour faire re-
culer la civilisation ; mais la nature ne recule
pas : elle engloutit tout ce qui s'oppose à sa mar-
che , conquérans, rois ou pontifes. Le passé
nous en fournit plusieurs exemples : probable-
ment l'avenir nous en fournira encore.
Que les peuples qui aspirent à la liberté et à
leur affranchissement cultivent donc leur intelli-
gence ; qu'ils deviennent industrieux , qu'ils ac-
quièrent des propriétés : ce n'est que par ce moyen
qu'ils peuvent arriver à leur but ! Pour être libre,
il faut être fort et indépendant; il faut savoir
vivre de son travail sans avoir besoin de s'associer
au gouvernement.
Il est pitoyable de trouver partout des gens qui
se disent grands amis de la liberté, et qui cepen-
dant ne savent vivre que par le gouvernement ;
ils se plaignent de celui qui existe , parce qu'ils
n'y ont aucune part ; mais qu'on les emploie , et
l'on éprouvera bientôt, qu'en changeant le per-
sonnel , le système n'en restera pas moins le
même, jusqu'à ce que la classe industrieuse soit
assez forte et assez éclairée pour y mettre bon
ordre. t
Le développement de mon sujet demanderait
un long travail que je n'ose entreprendre. Pour
faire sentir en peu de mots à mes lecteurs ce que
je devrais exposer plus au long, je les prie de
9
me permettre de leur présenter l'apologue sui-
vant , qui abrégera mon temps et le leur, et
qui cependant suffira' pour leur dévoiler toute
ma pensée.
APOLOGUE.
Conseil d'Êsope aux esclaves.
Esope , parmi les esclaves , prenait son mal
patiemment ; il était aimé de ses compagnons
d'infortune ; son esprit, soja bon sens lui gagna
leur confiance; dans tous les cas, avant d'agir,
ils prenaient son conseil. Un jour ils vinrent lui
faire part d'un complot ; nous avons résolu,
dirent-ils , de tuer notre maître , nous sommes
cent contre un ; après s'être comptés , n'est-il
pas honteux de rester plus long-temps dans l'es-
clavage ! donnez-nous votre avis, nous sommes
convenus de le suivre. En tuant votre maître,
leur dit Esope, vous ne changez pas votre sort ;
il sera remplacé par son frère , son neveu , ou
bien quelqu'un de ses voisins ; et que vous im-
porte de changer de maître , si vous ne changez
encore autre chose ! L'esclavage est dans vous ,
ceux qui vous contiennent dans la servitude sont
des esclaves choisis parmi vous ; moyennant
quelque faveur , ils prêtent leur force à celui qui
vous opprime. Vos piqueurs , vos geôliers, vos
bourreaux ne sont-ils pas des esclaves sortis de
10
vos rangs ? vous-mêmes ne rivez - vous pas
vos fers ?
Des prêtres de Bélus,viennent, au nom du
ciel, vous commander la soumission , et vous
croyez à toutes leurs: sornettes ! Voulez-vous
être libres ? connaissez bien votre intérêt ; ne
vous séparez pas, sachez vivre de votre travail,
dédaignez des faveurs perfides ; devenez forts,
intelligens , industrieux , déniaisez-vous, enfin ;
et, croyez-en Esope, vous ne serez libres que
par ces moyens !
11
CHAPITRE IV.
De la force du Gouvernement despotique.
QUELLE que soit la forme d'un gouverne-
ment , il ne peut se soutenir que par la force ,
et dès que la force lui manque , ou qu'il s'élève
hors de lui une force contraire et supérieure , il
doit nécessairement s'écrouler.
La force de tout gouvernement est analogue
à sa nature. Elle se compose de l'union et dé la
prépondérance des intérêts qu'il a pour objet de
défendre , de la division et de la dépendance
des intérêts contraires à ceux qu'il défend.
Dans un gouvernement despotique, il n'y a pro-
prement qu'un intérêt dominant, celui du despote.
La force de ce gouvernement ne peut donc pas se
composer de la coalition d'intérêts semblables ,
puisqu'il ne tend à faire prévaloir qu'un intérêt
unique ; mais elle se compose de la subordina-
tion de tous les intérêts à celui-là. Il faut que
toutes les volontés s'anéantissent devant celle
du despote ; il faut que le peuple, sur lequel il
règne , ne soit qu'un troupeau de bêtes qu'il
puisse tondre et égorger à volonté. Et cet asser-
vissement ne doit pas se manifester seulement
dans le gros du troupeau ; il faut qu'il existe au
12
même point parmi les bergers préposés à sa
garde: il faut que le sultan puisse disposer de la
vie de ses visirs et de ses pachas , comme de
celle du dernier de ses esclaves, et que les agens
de la force publique ne soient, dans toute l'ac-
ception du mot , que les instrumens de sa
propre force. Il en doit être ainsi surtout de la
force armée , et c'est avec beaucoup de raison
que le sultan compose sa garde d'hommes sans
famille, et n'ayant de patrie que le palais.
Le gouvernement despotique se dénature par
les progrès de l'instruction , de l'industrie , du
commerce ; par toute cause qui tend à créer hors
de lui une force contraire à la sienne.
CHAPITRE V.
De la force de la monarchie absolue.
LA monarchie absolue a une basé plus large que
le gouvernement purement despotique. On peut
la définir, une association de corps privilégiés
dans laquelle chacun a fait ses conditions. Sa
force se compose de l'union de ces corps et de
l'assujettissement du peuple qui supporte le far-
deau de leurs priviléges , et qui sert de matière
à leurs exactions. Dans un tel gouvernement, il
serait peu prudent de composer la forcé armée
d'hommes plis dans la classe moyenne, qui est
celle sur laquelle pèse spécialement le poids du
pouvoir, et qui doit être naturellement ennemie
de ceux qui l'exercent. Régulièrement elle doit
être formée de vagabonds et de gentilshommes,
c'est-à-dire de soldats recrutés parmi les prolé-
taires , et de chefs pris dans les classes privilé-
giées. Il serait même mieux qu'elle fût compo-
sée d'étrangers que de regnicoles : il importe
qu'elle parle une langue différente de celle de la
nation qu'elle est destinée à tenir sous le joug.
Enfin, le comble de la sagesse serait de la for-
mer d'hommes pris parmi des hordes sauvages,
de la recruter sur les côtes d'Afrique, par exem-
14
ple, afin qu'elle fût plus étrangère à toute civi-
lisation , plus difficile à séduire, plus ardente à
obéir. Il est surprenant qu'aucun gouvernement
absolu de l'Europe ne se soit encore avisé de
cette idée.
Comme le despotisme, la monarchie absolue
se dénature par les progrès de la civilisation,
par tout ce qui tend à accroître les forces des
classes qui se trouvent placées en dehors. Pour
qu'un tel gouvernement pût se soutenir con-
stamment , il faudrait qu'on pût faire entrer
dans les corps privilégiés tous les hommes de la
classe moyenne qui acquièrent de la force, et
qui pourraient opposer de la résistance. Mais
les cadres de ces corps n'étant susceptibles que
d'une certaine extension, il vient nécessaire-
ment un temps où cela n'est plus possible, et où
l'on est forcé de laisser beaucoup de monde en
dehors ; ce temps est celui où il commence à y
avoir plus d'aspirans au pouvoir que le gros du
peuple ne pourrait en nourrir. Alors, en pré-
sence des classes qui ont le privilège d'exploiter
les autres, se lève naturellement une classe ri-
vale qui, ne pouvant prendre part au pillage,
forme du moins la prétention de s'y soustraire,
et de ne plus être considérée comme une proie.
C'est ce qu'on a désigné en France par les noms
de tiers état, de bourgeoisie, de classe moyenne,
15
de classe industrieuse. Et comme cette classe
fait toujours des progrès; comme ses lumières,
sa fortune et ses forces vont toujours croissant,
il doit inévitablement arriver un moment où
elle est assez puissante pour obliger les hommes
des conditions privilégiées à renoncer à leurs
privilèges, et à chercher comme elle, dans des
travaux utiles, les moyens de se soutenir et de
s'élever. Alors il s'établit généralement deux
maximes : la première, que le pouvoir, au lieu
d'être l'apanage exclusif de certaines castes, doit
être indifféremment délégué aux hommes de
tout état, qui réunissent le plus des conditions
nécessaires pour l'exercer convenablement. La
seconde, qu'au lieu d'être exercé au profit de
ceux qui le possèdent, il doit l'être au profit de
ceux qui le supportent ; qu'au lieu d'être un bé-
néfice , il doit être une charge ; qu'au lieu d'être
une agence d'oppression et de rapine, il doit
devenir une institution de paix et de sûreté. De
là l'origine du gouvernement représentatif.
CHAPITRE VI.
De la force du gouvernement représentatif.
COMME tous les autres, le gouvernement re-
présentatif ne peut se soutenir que par la force ;
et sa force, comme celle de tous les autres, ne
peut naître que de l'appui des intérêts qu'il a
pour objet de défendre, et de la subordination
des intérêts contraires. Mais les intérêts que
protége le gouvernement représentatif diffèrent
essentiellement de ceux qui tendent à faire pré-
valoir les autres sortes de gouvernement. L'objet
du gouvernement despotique est de mettre util
peuple à là discrétion d'un homme ; celui de la
monarchie féodale est de le soumettre à la do-
mination de certaines classes d'hommes ; le gou-
vernement représentatif tend à le soustraire à
toute espèce de domination : son objet est de
mettre les individus à l'abri des exactions et des
violences; de leur assurer à tous et à peu de
de frais la plus grande liberté possible dans le
travail, et la plus grande sûreté possible dans la
jouissance des fruits de leurs travaux. Un pareil
gouvernement, là où il existe, a nécessairement
pour amis tous ceux qui, pour vivre , n'ont be-
soin que de liberté et de sûreté; tous ceux à qui,
17
pour prospérer, il suffit de l'exercice de leurs
facultés ou de l'emploi de leurs capitaux. Il a
pour ennemis tous ceux qui, n'ayant ni industrie
ni capitaux à faire valoir, ne peuvent vivre
qu'aux dépens des autres; tous ceux à qui il ne
suffit pas qu'on les protège, et qui veulent en-
core qu'on les emploie; tous ceux qui, ne sachant
que faire de la liberté., ont besoin qu'on leur ac-
corde du pouvoir, des brevets et des grâces. Il
a pour amis, en un mot, ceux qui possèdent
quelque fortune et qui cherchent à l'accroître
par le travail ; et pour ennemis ceux qui , ne
possédant rien, sont incapables de rien acquérir,
ou qui ne savent augmenter leur fortune qu'en
attentant directement ou indirectement à celle
d'autrui : c'est-à-dire, qu'il a pour amis les hom-
mes utiles et laborieux , et pour ennemis les
ambitieux et les vagabonds, les privilégiés et les
prolétaires.
On voit ainsi bien clairement où est le prin-
cipe de sa force, et quels sont les hommes dont
il lui convient de s'entourer pour se maintenir :
ce sont ceux que nous venons de désigner
comme ses amis naturels; tous ceux qui, par
leurs lumières, leur industrie, leurs capitaux,
concourent de quelque manière à l'activité, à la
vie . à la prospérité sociales.
Le gouvernement représentatif peut se déna-
18
turer et dégénérer en aristocratie : on s'aperce-
vra de cette tendance à des symptômes certains ;
des hommes puissans et audacieux, liés par la
conformité d'intérêts , feront des efforts pour
s'emparer des institutions, et les diriger de ma-
nière à les faire servir à leurs fins. L'hypocrisie
couvrira leur marche , leurs discours seront
mystiques et ténébreux ; ils parleront sans cesse
de religion et de morale, s'associeront le fana-
tisme, et présenteront la philosophie comme
un monstre désorganisateur et pervers qu'il faut
étouffer pour laisser croître à sa place la stupi-
dité et l'ignorance; on les verra caresser les plus
basses classes de la société pour en faire un in-
strument à leur usage ; ils affecteront beaucoup
de désintéressement, et ils se glisseront dans
toutes les places lucratives et influentes : mais ils
emploîront particulièrement tous leurs soins à
se créer une force qui leur soit propre et parti-
culière.
Le gouvernement représentatif s'établit à la
suite d'une révolution ou d'une lutte entre la masse
de la nation et les classes privilégiées. Le parti
vaincu est obligé de céder à la force ; mais il
conserve le souvenir de ses espérances. Ce parti
peut avoir une grande influence auprès du chef
du gouvernement, par l'habitude qu'il a d'en-
tourer le trône; s'il vient à bout d'avoir à sa
19
disposition une armée mercenaire ou étrangère,
il n'y a pas de doute qu'il ne l'emploie à dénatu-
rer le gouvernement, et à recouvrer ses privi-
léges. Il importe donc que les députés qui sont
préposés à veiller au maintien du gouvernement
représentatif, prennent garde de ne laisser établir
aucune force de cette nature dont ce parti pour-
rait abuser pour dénaturer le gouvernement , et
qu'ils sachent en organiser une propre à le
conserver.
CHAPITRE VII.
La distribution des forces en France permet-elle l'établissement,
'du gouvernement représentatif.
LA révolution a triomphé en France de tous
les obstacles qu'on lui a opposés ; les classes pri-
vilégiées ont été vaincues par la masse de la
nation. Le combat a été terrible , il a causé de
grands ravages dans les rangs des deux partis; la
défense a été opiniâtre comme l'attaque, chacun
a employé tous ses moyens ; et, vainqueurs ou
vaincus, on devrait cesser aujourd'hui toute ré-
crimination.
On a vu alors, sur le même champ de bataille,
un peuple nombreux, poussé au désespoir, lut-
tant avec courage contre l'aristocratie de l'Eu-
rope liguée ensemble." La victoire s'est décidée en
faveur de la nation, et le résultat de ce grand mou-
vement a été l'établissement du gouvernement
représentatif. La liberté se fût assise, sans doute,
sur ses véritables bases , si un homme, rayon-
nant de la gloire de ses victoires, n'avait abusé
de son influence, et ne l'avait étouffée sous un
amas de trophées militaires , pour mettre à sa
place son pouvoir absolu. Que n'a-t-il été un
Washington ! il serait le plus grand des mortels
21
et la France la première et la plus heureuse
des nations.
Des projets gigantesques, une ambition sans
bornes , lui ont préparé des revers inouïs ; il a
perdu ses soldats, c'était sa seule force; la France
désabusée lui a refusé les moyens de se relever
elle désirait la liberté et ne pouvait l'attendre de
celui qui la lui avait ravie. Enfin le colosse de
puissance disparait comme une ombre ; des evé-
nemens inattendus arrivent ; je ne les décrirai
pas ; d'abord on s'y livre avec confiance, mais
on est bientôt déchu. De nouveaux malheurs
étaient réservés à la France. Le premier jour de
mars éclaire le fatal débarquement de Napoléon.
La masse de la nation reste indifférente à cet
événement. Elle soupirait après la liberté, et ne
l'apercevait d'aucun côté. Le combat ne pouvait
d'abord s'engager qu'entre les anciens privilé-
giés et les partisans du gouvernement impérial.
La masse de la France, par courtoisie, aurait
salué le vainqueur quel qu'il fût, mais il n'y eût
pas de combat. Les uns, peu nombreux, étaient
sans influence ; étrangers depuis vingt-cinq ans,
ils n'avaient aucun point de contact avec le peu-
ple. Les autres, couverts encore des prestiges de
leur ancienne gloire, tenaient à toutes les classes
de la nation et paraissaient propres à défendre
les intérêts nouveaux des Français ; ils avaient
22
les avantages du nombre et de la popularité.
L'ancienne aristocratie se disperse, et cède la
victoire sans combattre. On ne peut, sans in-
justice , refuser l'éloge que mérite la modération
des plus forts ; ils ne firent pas couler une goutte
de sang.
Le parti aristocratique fuit chez l'étranger, et
appelle encore à son secours les anciens alliés de
Pilnitz. Ils accourent, on livre la bataille de
Waterloo. La France sera-t-elle livrée à l'an-
cienne aristocratie ? le régime impérial sera-t-il
rétabli ? Chacune des parties belligérantes vou-
lait décider en sa faveur l'une de ces questions :
les peuples que les rois associaient à leur cause
craignaient encore l'ancien conquérant, et prê-
taient leurs bras peur obtenir un résultat qui de-
vait leur être funeste ; l'armée française crai-
gnait les malheurs d'une invasion et le retour
de l'aristocratie triomphante. Elle s'associa à
Napoléon pour éviter ce qu'elle redoutait le plus.
Les événemens ont prouvé trop bien que ses
craintes étaient fondées, pour qu'on doive excu-
ser et même Jouer le parti qu'elle choisit. Les
Français qui combattirent à Waterloo, vain-
queurs ou vaincus , étaient également dignes d'é-
loge , comme soldats et comme citoyens : ils
combattirent contre des troupes étrangères, qui
voulaient leur imposer l'ancien régime. Mais
23
cette bataille n'a pas décidé ce qui était en ques-
tion : c'est un beau feu d'artifice qui n'a laissé
après lui qu'une fumée épaisse et la confusion
des ténèbres.
Les aristocrates rentrent en France à la suite de
leurs alliés et sous leur protection. Ils organisent
partout la terreur ; ils prennent des formes lé-
gales , font des lois d'exception , des catégories,
instituent des cours prévôtales, organisent des
compagnies secrètes , s'emparent du gouverne-
ment , de la justice , de l'administration, de la
force armée, de l'influence de la religion; ils
ont pour auxiliaires les armées étrangères, et
cependant ils ne font aucun progrès , tout reste
immobile , l'opinion leur résiste ; les proscrip-
tions , les emprisonnemens, les assassinats , lès
exécutions ne font qu'inspirer à la nation un
amour plus ardent pour la liberté. Enfin , appa-
raît un symptôme effrayant, on se lasse, on
s'indigne , le courage du désespoir fermente ,
une catastrophe se prépare. L'ordonnance du 5
septembre rétablit le calme , et inspire quelque
sécurité : la nation française paisible , mais con-
stante dans ses désirs , poursuit toujours l'objet
de ses voeux , la liberté ; qui pourra l'empêcher
de l'atteindre ? Elle a vaincu , pendant la révo-
lution , les aristocrates de France réunis à tous
ceux de l'Europe; une seconde réunion des mê-
24
mes forces, l'occupation de la France, ont été
des moyens insuffisans pour la remettre sous le
joug des privilèges ; les auxiliaires sont partis ,
et l'aristocratie française , livrée à elle-même,
reste avec ses seules forces ; perdue pour ainsi
dire au milieu de la nation, voudra-t-elle encore
prolonger la lutte, et s'opposer à la marche
paisible du gouvernement représentatif ?
Pour leur ôter tout espoir et les détourner de
toute entreprise qui leur deviendrait fatale , il
faut organiser les forces naturelles du gouverne-
ment représentatif, afin que leur seule évidence
leur ôte l'envie et la possibilité de tenter ce,
qu'ils appellent des coups d'état, tentatives dan-
gereuses d'où sortirait sans doute une révolution
qui les engloutirait. L'organisation de cette
force est le seul moyen de leur ôter tout espoir
et de rétablir le calme dans l'état. Fiers de leur
position autour du trône, ils insultent sans cesse
la nation, et la menacent de nouveaux malheurs :
écoutez leurs prétentions , et jugez de leurs
projets. Nous descendons, disent-ils, de ces
barbares du Nord qui vainquirent autrefois vos
pères ; nous devons jouir des droits acquis par
la victoire. Nous leur répondons : Vos prétendus
droits avoient été établis par la force, ils se sont
maintenus par la force, et ils doivent cesser
avec elle ; nous vous avons vaincus par la révo-
25
lution, le champ de bataille nous est resté. Mais,
disent-ils, vaincus une fois , nous nous sommes
ralliés, nous avons recommencé le combat avec
des auxiliaires anglais , russes et allemands ;
nous avons remis notre chef sur le trône , il a
repris ses avantages, nous devons reprendre les
nôtres ; nos droits sont les mêmes ; comme lui
nous avons aussi notre légitimité , elle coule de
la même source. Nous leur répondons : Nous
n'avons pas été vaincus, le combat a cessé parce
que votre chef est devenu le nôtre ; il nous a
donné la charte, qui nous garantit ce que nous
réclamions. Cette concession est un traité qui
nous a mis de niveau avec vous ; vous devez
supporter les mêmes charges, jouir des mêmes
avantages ; vous êtes nos égaux, et rien de plus :
vos privilèges sont abolis pour toujours. Mais,
ajoutent-ils, cette charte, qui vous sert si bien
de bouclier, n'était qu'un moyen pour nous re-
mettre en possession du pouvoir, et on devait
la démolir lorsque nous serions bien assis , et
que nous aurions recouvré la force. Nous l'avons
acceptée avec franchise , répliquons-nous ; nous
voulons la conserver en entier ; nous saurons la
défendre. Nous, disent les anciens privilégiés ,
nous ne l'avons reçue que comme un moyen
pour arriver à notre but ; nous voulons la ren-
verser, parce qu'elle nous ruine, et que notre
26
chef l'a donnée sans notre consentement, pour
recouvrer ses privilèges en sacrifiant les nôtres.
C'est ainsi que les uns et les autres font des
efforts continuels , ceux-ci pour détruire la
charte, ceux-là pour la défendre, et pour en
réclamer l'exécution franche et entière. Chacun
de son côté emploie les moyens qui lui parais-
sent proprés à atteindre son but. Les uns veu-
lent des lois d'exception ; les autres les repous-
sent. Les premiers voudraient s'emparer de la
liberté de la presse pour en jouir exclusivement;
les seconds la réclament pour tous indistincte-
ment. Ceux-ci veulent une armée de mercenai-
res ou d'étrangers sous leur commandement ;
ceux-là veulent une armée de Français attachée
aux intérêts nationaux. Les aristocrates veulent
envahir toutes les places judiciaires civiles et
militaires, en exagérer le nombre et les appoin-
temens ; les patriotes demandent qu'elles soient
données au mérite , réduites au plus strict né-
cessaire , et que les avantages qu'elles procurent
soient restreints de manière que l'on ne quitte
pas les travaux productifs pour courir après des
emplois. Les uns veulent introduire l'aristo-
cratie dans toutes les institutions; les autres
cherchent à faire prévaloir le système de l'élec-
tion par les propriétaires intéressés, sans avoir
égard à aucune distinction de rang et de nais-
27
sance. Ceux-ci veulent avoir sous leur comman-
dement exclusif une garde dite nationale, com-
posée de prolétaires ou d'hommes partageant
leurs opinions ; ceux-là demandent que la force
publique soit confiée indistinctement à tous ceux
qui ont intérêt a la conservation de la propriété
et au maintien du bon ordre. Les aristocrates
veulent enrégimenter toutes les industries en
rétablissant les jurandes et les maîtrises ; les pa-
triotes réclament la liberté la plus étendue pour
l'exercice des facultés de l'homme. Ceux-là veu-
lent mettre des entraves au commerce, établir
des monopoles pour arrêter la prospérité publi-
que qu'ils redoutent ; ils veulent pour eux des
majorais , des substitutions , des fidéicommis :
ceux-ci demandent la liberté du commerce, la
facilité des échanges , la mobilisation de toutes
les propriétés , afin d'encourager le travail qui
est la grande vertu de l'homme. Les uns veulent
que le peuple croupisse dans l'ignorance , pour
qu'il soit leur instrument aveugle ; ils organisent
des missions , et relèvent le fanatisme : les autres
font des efforts pour propager l'instruction qui
relève la dignité de l'homme , et dirige ses fa-
cultés ; ils propagent la méthode de l'enseigne-
ment mutuel. Les aristocrates veulent rétablir
les couvens , organiser un clergé nombreux et
largement doté ( bien, entendu que toutes les
2B
places lucratives seraient l'apanage de leurs en-
fans) ; ils combattent la philosophie, réveillent
l'intolérance religieuse : les patriotes demandent
la liberté des consciences ; il prêchent les doc-
trines philosophiques qui soumettent tout à l'exa-
men de la raison , et au creuset de l'analyse. Les
uns proposent un concordat pour se faire un auxi-
liaire du pape et du clergé qui tiendraient nos
yeux fixés vers le ciel, tandis que de concert ils
s'empareraient des biens de la terre : les autres
le repoussent comme une semence de discorde ,
et un moyen de persécution religieuse. Les aris-
tocrates , pour atteindre leur but avec plus de sû-
reté , désiraient que l'occupation de la France
par leurs alliés se prolongeât ; ils les supplient
instamment de ne pas les laisser livrés à leurs
propres forces au milieu d'une nation nombreuse
sur laquelle ils ont attiré tant de maux : les
patriotes désiraient ardemment le départ des
armées étrangères, ils étaient humiliés d'une oc-
cupation qui flétrissait l'honneur de la patrie et
lui ôtait son indépendance.
Les patriotes sont trop forts pour vouloir se
venger; ils ne veulent infliger à ces ennemis-
d'autre supplice que la stricte exécution de la
charte, et les garanties nécessaires pour sa con-
servation. Vos pères vainquirent les nôtres , et
leur imposèrent le joug de la féodalité ; plus
29
forts que vous aujourd'hui , nous consentons k
vous admettre à des droits égaux ; mais nous ne
voulons être ni plus , ni moins que vous. Les
aristocrates se soumettront-ils à des conditions
aussi modérées ? accepteront-ils la charte qui est
un traité de paix entre les deux partis ? S'ils
s'obstinent à vouloir prolonger le combat,, on
connaît les armes qu'ils emploieront; ce sont
celles qu'ils ont toujours employées , les armes
des étrangers ; ils se sont déjà démasqués en
sollicitant le prolongement de l'occupation de la
France.
Il existe aussi un parti d'aristocrates dans les
autres contrées de l'Europe ; ceux de la France
se croiseront peut-être de nouveau avec eux, et,
de concert, ils pourront entreprendre une ja-
querie dirigée contre la masse des nations civi-
lisées , marchant tantôt contre l'une, tantôt
contre l'autre ; mais les peuples ne peuvent-ils
pas se concerter aussi pour défendre des intérêts
qui leur sont communs ? se laisseront-ils fouler
les uns après les autres ? fourniront-ils à leurs
prétendus maîtres leurs propres bras pour servir
à les opprimer? Privée de ce secours, cette race
privilégiée ne peut rien ; son noble sang fournit
des commandans , et non pas des soldats. Mais
verrons-nous plus long-temps l'acharnement de
ces ennemis avec une tranquillité stupide ? Té-
36
moins de leur persévérance opiniâtre, atten-
drons-nous paisiblement qu'ils élèvent toutes
leurs batteries sans nous mettre en mesure pour
leur opposer une force défensive insurmontable ?
N'organiserons-nous pas enfin notre force pai-
sible , mais imposante , la garde nationale ? la
force de tous ceux qui sont intéressés au main-
tien du gouvernement représentatif.
31
CHAPITRE VIII.
De l'organisatiou d'une force armée , propre à conserver le
gouvernement représentatif.
Si l'on met la force d'un côté, les droits et la
justice de l'autre , les droits et la justice ne sont
autre chose qu'une vaine spéculation ; celui qui
a la force renverse le droit et la justice, lorsqu'il
y trouve son intérêt particulier. Ce penchant est
dans la nature de l'homme ; nous ne pouvons pas
la changer : mais il nous importe, si nous le
pouvons, deranger la force du côté du droit et de
la justice. Je vais essayer d'en indiquer le moyen.
Les peuples modernes qui établissent et qui
veulent consolider le gouvernement représenta-
tif , ne doivent pas chercher le modèle de l'or-
ganisation de leurs forces chez les premiers
peuples. Depuis le temps où ils ont vécu , la
situation de la société a totalement changé de
face. Les peuples des premiers âges combattirent
d'abord pour s'établir , ensuite pour conqué-
rir et piller. Leur agriculture était bornée ,
ils y employaient des esclaves ; chez nous, l'a-
griculture est plus étendue , elle est exercée par
des hommes libres , et l'esclavage est aboli. Ils
étaient peu industrieux, sans fabriques et sans

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