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De la forme actuelle du gouvernement en France : lettres à un député ; suivies des actes constitutifs de l'Empire. précédées d'une lettre adressée à l'auteur / par M. J. -B. Duvergier,... ; par M. P. -A. Dufau

De
208 pages
Dentu (Paris). 1869. 1 vol. (XX-191 p.) ; in-18.
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DE LA FORME ACTUELLE
DU
GOUVERNEMENT
EN FRANCE
VERSAILLES.—IMPRIMERIE BEAU, RUE DE L'ORANGERlE, 36.
DE LA FORME ACTUELLE
DU
GOUVERNEMENT
EN FRANCE
LETTRES A UN DÉPUTÉ
PAR M. P.-A. DUFAU,
PRÉCÉDÉES
D'UNE LETTRE ADRESSÉE A L'AUTEUR
PAR M. J.-B. DUVERGIER,
PRÉSIDENT DE SECTION AU CONSEIL D'ÉTAT,
SUIVIES
DES ACTES CONSTITUTIFS DE L'EMPIRE
1869
CHEZ DENTU
AU PALAlS-ROYAL, GALERIE D'ORLËANS.
1er mars 1869.
Les lettres politiques que je publie aujour-
d'hui ont été, de mai à octobre 1868, insérées
dans la Patrie. Quelques personnes qui les
ont ainsi lues, à d'assez longs intervalles, ont
émis le voeu qu'elles fussent réunies en un
volume! J'accède à ce voeu et je les livre à
une publicité nouvelle avec de nombreuses
additions dont le lecteur appréciera l'impor-
tance ; je les fais suivre des actes constitu-
— VI —
tifs sur lesquels repose l'existence politique
du gouvernement actuel et que si peu de
Français sont à même d'avoir sous les yeux.
Je crois peu aux conversions en politique.
Les esprits livrés aux opinions extrêmes sont,
pourrait-on dire, dans les temps où nous vi-
vons,, cuirassés, comme nos vaisseaux, d'un
triple airain qui les rend impénétrables à la
raison, à la vérité. L'argument contraire les
importune; la modération même les irrite.
De ce côté, rien donc à espérer.
Mais c'est après tout un groupe peu nom-
breux et qui se perd dans la masse flottante
des indécis, des indifférents, des simples
frondeurs comme il y en a toujours beaucoup
en France, dont il faut affermir ou susciter les
convictions en faveur de la cause de l'ordre.
— VII
C'est à ceux-là qui ne s'agitent guère au mi-
lieu de gens dont l'agitation semble être l'élé-
ment vital, qui trop souvent s'en reposent
exclusivement sur l'action gouvernementale
de la sécurité de leur avenir et la regardent
comme affaire qui leur est en quelque sorte
étrangère; c'est à ceux-là, dis-je, à qui il faut
crier bien haut avec l'orateur romain, vestra
res agitur, o cives, que s'adresse cet écrit.
Il s'adresse également à cette école dont
les rangs ne se grossissent qu'avec lenteur et
pour laquelle la politique est une science,
une véritable science qui se forme comme les
autres, c'est-à-dire dont les principes doivent
être puisés dans les faits existants, non dans
je ne sais quelles données idéales et chiméri-
ques en dehors de la réalité. En effet, on
— VIII —
suppose ainsi la société toute transformée,
selon l'ordre d'idées qu'on a dans l'esprit,
mais elle ne l'est pas. Comment donc ne se-
rait-on pas en pleine erreur ! N'est-ce pas
faire de la politique comme on faisait au
moyen âge de l'astrologie et de l'alchimie ? Je
repousse vivement cette vicieuse méthode et
m'attache surtout à l'observation des faits
dans ce simple exposé que je soumets à mes
concitoyens, avec l'espoir qu'il aura le ré-
sultat utile que j'en attends et qui est mon
seul mobile en le publiant...
Je n'ajoute rien de plus et cède la parole à
mon éminent ami, l'une des lumières d'un
des grands corps de l'Etat et dont le suffrage
emprunte à un savoir, à un caractère univer-
sellement honorés une si imposante autorité.
A MONSIEUR PIERRE-ARMAND DUFAU.
Mon cher ami,
J'avais lu vos lettres successivement dans la
Patrie, je viens de les relire dans leur ensem-
ble ; cette forme nouvelle leur donne, à mon
sens, plus de force et de valeur. Le lien qui unit
les prémisses à la conclusion y est plus sensible ;
les diverses propositions plus rapprochées les
unes des autres saisissent plus vivement l'esprit ;
les détails offrent plus d'intérêt ; la loyale con-
viction qui vous anime devient plus évidente et
plus communicative.
Vous avez entrepris une tâche difficile. Bien
— X' —
comprendre l'état de la société française, en dis-
tinguer, en apprécier les éléments divers, déter-
miner les institutions qui lui conviennent, expo-
ser avec précision le fruit de ces études, le ré-
sultat de ces recherches., c'est, chacun en con-
viendra, une oeuvre de la plus haute importance,
hérissée d'obstacles, entourée d'écueils.
Je ne veux pas dire que vous y avez réussi ;
mon amitié pour vous rendrait mon jugement
suspect, peut-être même à vous-même. Mais il
m'est permis, ce me semble, de vous parler des
impressions que m'a laissées l'examen attentif de
votre ouvrage. Je m'estimerai heureux si vous
trouvez que je l'ai bien compris.
Vous commencez par constater que la France
est aujourd'hui une vaste et puissante démo-
cratie, une pure démocratie, d'environ quarante
millions d'individus, et vous ajoutez qu'elle pré-
sente un état qui jusqu'ici n'a pas eu d'analogue
dans le monde. Vous la caractérisez en disant que
comme elle est une force qui procède de bas en
— XI —
haut, elle est nécessairement subversive, Vous
en concluez que pour la préserver dans son propre
intérêt des emportements auxquels elle serait
naturellement entraînée, il faut lui opposer une
digue puissante qui la contienne dans les limites,
au delà desquelles son action et son influence
cessent d'être utiles et légitimes.
Avant d'aller plus loin dans l'analyse que j'es-
saie, je dois vous communiquer un doute qui a
traversé mon esprit. Je me suis demandé si, au mo-
ment où vous déterminiez les caractères et les ten-
dances de la démocratie française, vous n' étiez pas,
à votre insu, sous F empire de quelques préventions
défavorables. Nous sommes des bourgeois, mon
cher ami, de vieux bourgeois. Est-ce que par ha-
sard nous ne serions pas disposés à mal penser
de la démocratie, du moins à la juger trop sévè-
rement. Voilà, je vous l'avoue, la secrète inquié-
tude que j'ai éprouvée en lisant ce que vous dites
des écarts, des excès qu'on aurait à craindre de
la démocratie, si elle ne rencontrait pas dans nos
— XII —
institutions une force capable de lui résister;
mais j'ai été rassuré par ce passage de votre pre-
mière lettre : « Elle (la démocratie) a ses vertus
propres auxquelles je rends pleinement témoi-
gnage ; elle a fait des miracles dans l'univers, elle
a éminemment le sentiment des grandes choses
et des dévouements sublimes, qui parfois font dé-
faut dans les rangs de la société où se concen-
trent les richesses et les lumières. C'est grâce à
elle que l'esprit de civilisation a vaincu par de-
grés la barbarie antique ; je salue en elle l'ins-
trument que la Providence a choisi pour effectuer
cette grande conquête qui se poursuit sous nos
yeux et à laquelle chaque an nouveau apporte son
tribut. »
C'est incontestablement le langage de la plus
haute impartialité. Si ce magnifique éloge ne sa-
tisfaisait pas la démocratie, il faut convenir qu'elle
serait bien exigeante. La plus grossière, la plus
ridicule flatterie oserait seule aller au delà.
Un coup d'oeil jeté sur les formes de gouver-
— XIII —
nement, sur les institutions qui ont été employées
ou essayées chez les différentes nations soit dans
l'antiquité, soit de notre temps, vous conduit à
penser que ni la république fédérative, ni la ré-
publique unitaire n'est possible en France.
« Dans un grand pays d'unité démocratique,
dites-vous, il faut que la démocratie en prenne
son parti, elle n'a en définitive que le choix entre
l'anarchie et la monarchie. »
Sans doute, l'organisation d'une monarchie qui
doit s'adapter à une grande unité démocratique
est une oeuvre difficile. Vous le reconnaissez, ayant
soin d'ajouter « qu'elle n'est pas impossible, qu'il
faudra bien tôt bu tard qu'elle s'accomplisse à la
fois par le perfectionnement des institutions et le
progrès de la raison publique. »
Est-ce le régime parlementaire, plus ou moins
mêlé d'un semblant d'aristocratie, qui peut don-
ner la solution du problème? Vous répondez
négativement; l'histoire contemporaine répond
comme vous et sa voix sera plus puissante que
— XIV —
ces voix éloquentes qui, par reconnaissance, par
opiniâtreté, par engouement ou par esprit d'op-
position s'efforcent de restaurer un régime qu'elles
n'ont pu soutenir, et même, disons-le sans vou-
loir blesser personne, qu'elles ont contribué à
renverser.
Le gouvernement impérial vous paraît réunir
les conditions moyennant lesquelles la grande
unité démocratique qui existe en France pourra
recevoir les développements que vous avez si
bien décrits, sans que la société soit troublée par
les abus de sa puissance, les excès de sa force.
C'est dans cette proposition que consistent le
principal mérite et le véritable intérêt de votre
étude. La finesse des aperçus, l'abondance et
l'opportunité des citations, la variété des ques-
tions qui se présentent à votre examen, l'étendue
de vos connaissances historiques, l'excellente
qualité de votre style, naturel, clair, animé, atti-
rent et attachent le lecteur ; mais ce qui frappe et
soutient l'attention, c'est qu'on se sent en pré-
— XV —
sence d'idées neuves, de thèses qui, si elles ont
été entrevues, n'ont jamais été nettement posées
et démontrées.
Partisans et adversaires du gouvernement par-
lementaire se sont déjà et souvent appliqués à re-
chercher les différences qui distinguent ce régime
de l'organisation politique actuelle, les uns don-
nant, bien entendu, la préférence au premier,
les autres soutenant la supériorité de la seconde.
Des hommes d'une grande expérience, d'habiles
polémistes se sont engagés dans cette contro-
verse : vous venez à votre tour vous mêler à
la lutte. Je ne saurais dire combien me paraît
ferme et claire la ligne de démarcation que vous
tracez entre les deux systèmes que vous com-
parez.
Dans l'un comme dans l'autre, le pouvoir lé-
gislatif et le pouvoir exécutif sont en présence,
et si l'on n'y regarde de près, on est tenté de
croire que les rapports sont les mêmes, les in-
fluences réciproques à peu près semblables, et
— XVI —
qu'il y a plus de différence en apparence qu'en
réalité,
C'est certainement une erreur ; mais il fallait
la saisir et la présenter sous une forme qui la fît
comprendre et la fit retenir. Il me semble que
vous y êtes parvenu en disant : Dans l'un et l'au-
tre régime, le corps législatif exerce une action
réelle et puissante; mais cette action, qui est di-
recte dans le gouvernement parlementaire, n'est
qu'indirecte sous le gouvernement impérial. Ces
formules : action directe, action indirecte, n'ont
pas besoin de commentaires ; les mots qui les
composent étant très-intelligibles par eux-mêmes;
elles exigent seulement des développements qui
indiquent toutes les idées auxquelles elles corres-
pondent, toutes les conséquence qui en dérivent.
Ces développements, vous les donnez en termes
tels qu'ils ne peuvent laisser dans l'esprit rien
d'obscur, rien d'équivoque.
Personne ne contestera, je pense, ce que vous
dites de l'état de la démocratie en France. L'ob-
— XVII —
servation la plus superficielle la fait voir telle
qu'elle vous apparaît. Il y a longtemps qu'on a
dit qu'elle coule à pleins bords; un écrivain dis-
tingué la représente même débordante, et, ajoute-
t-il, triomphante, quelles que soient ses formes
de couronnement et de triomphe (Sainte-Beuve).
Principes, institutions, lois spéciales sont en har-
monie avec cette situation; mais les moeurs ne sont
pas, si je ne me trompe, en accord parfait avec cet
ensemble de choses. Ce n'est pas seulement chez
ceux qui par leur origine, la tournure de leur es-
prit ou la tendance de leur caractère ont quelque
répugnance pour l'élément démocratique qu'on
peut constater cette contradiction. On la rencontre
aussi chez des gens qui se déclarent pleins de sym-
pathie pour la démocratie; chez ceux-là même
qui aspirent à en devenir les chefs. N'avez-
vous pas souvent observé des airs dédaigneux,
un ton tranchant, un langage hautain envers
leurs subordonnés, chez des hommes qui se
disent et qui se croient de purs démocrates ?
— XVIII —
J'en connais qui ont château, livrées, armoiries.
Si cette opposition entre les moeurs et l'état
social et politique du pays existe réellement,
qu'en faut-il conclure? Quelque chose contre
votre théorie en elle-même? Non, ce n'est
pas mon sentiment, mais peut-être doit-il en ré-
sulter des difficultés pour sa réalisation, Par sa
nature, la démocratie est susceptible, irritable ;
elle pourrait fort bien ne pas tenir compte, comme
elle le devrait, des larges concessions qui lui sont
faites, si elle se sentait taquinée par de petites
résistances, contrariée par des prétentions même
inoffensives.
Je vous livre ces observations, avec la consé-
quence que j'en déduis, sans me dissimuler com-
bien il y a de témérité de ma part à supposer que
j'ai vu quelque chose de nouveau dans un sujet
que vous avez si profondément creusé.
En me reportant au commencement de cette
lettre, je m'aperçois que je n'ai pas fidèlement suivi
le programme que je m'étais tracé. Je ne voulais
— XIX —
d'abord qu'analyser votre travail, m'en rendre
compte, sans me permettre ni apologie, ni cri-
tique; car en admettant que sur d'autres ma-
tières j'aie quelque compétence, sur celles que
vous avez traitées, je n'aurai jamais la pensée
d'attribuer à mon opinion la moindre autorité.
Eh bien, il est évident que je n'ai pas persisté
clans ma première intention; sans y songer, sans
en avoir conscience, j'ai exprimé ou du moins j'ai
clairement laissé percer mon sentiment, j'ai dit
expressément ou j'ai fait entendre que vos idées
me paraissent justes et neuves, vos déductions
rigoureuses, votre conclusion solidement établie.
Ce jugement, je ne saurais trop le répéter, per-
sonne mieux que moi ne l'apprécie à sa juste va-
leur. Il n'a qu'un mérite, c'est d'être sincère ; je
dirai plus, d'être involontaire. Puisque je suis
entré dans cette voie, je veux ajouter encore un
mot. Votre publication, mon cher ami, pourra être
diversement jugée; mais soyez sûr que tout le
monde reconnaîtra l'esprit d'indépendance et
— XX —
d'impartialité qui Ta dictée; il est impossible
qu'on ne sente pas qu'elle a été inspirée par l'a-
mour du pays et de la vérité.
J.-B. DUVERGIER.
LETTRE I.
MONSIEUR,
L'assemblée au sein de laquelle votre caractère
et vos talents vous assignent un rang distingué,
a été à diverses reprises, clans les précédentes
sessions, le théâtre de débats relatifs à l'organi-
sation politique actuelle du pays, dont nul ne
saurait méconnaître la gravité. J'essaie, dans ces
libres communications que vous voulez bien
agréer, d'en préciser la juste portée. Je veux,
1
consultant les données de la science politique et
les leçons de l'expérience, fixer le point où nous
sommes, le but auquel nous devons tendre par
les institutions qui nous régissent. Je veux les
montrer dans toute leur sincérité, faire bien voir
ce qu'elles sont et doivent être pour assurer l'a-
venir de la patrie.
Vous savez, au reste, combien ma pensée est
franche et désintéressée. J'ai longtemps cherché
la vérité et n'écris que sous la dictée d'une con-
viction profonde. Je me place au-dessus de la po-
lémique courante et c'est, en quelque sorte, une
calme étude de droit constitutionnel que j'ai, sans
parti pris d'avance, entendu faire. De ceux qui
nous gouvernent, je peux dire aussi, empruntant
le langage du grand historien romain : Nec be-
neficio nec injurià cogniti, et mon indépendance
est entière. C'est assez pour avoir le droit de ré-
clamer votre attention. Je tâcherai de n'en pas
abuser par un plus long préambule. Allons droit
au fait.
— 3 —
Qu'est-ce que la France à la suite de cette im-
mense révolution de 1789 et de tant d'autres cri-
ses qu'elle a subies depuis ? A cette question, il
n'y a qu'une réponse à faire : La France est po-
litiquement une vaste et puissante démocratie,
une pure démocratie d'environ quarante millions
d'individus, c'est-à-dire un État dont l'analogue
ne s'est jamais jusqu'ici produit à la surface du
globe. On ne peut, en effet, ni dans le présent ni
dans le passé, lui rien comparer. Ainsi, la grande
Union américaine, qui s'en rapproche à quelques
égards, est pourtant bien loin de pouvoir nous
être assimilée ; car dans son sein vivent des races
hostiles l'une à l'autre. Le préjugé de couleur
est là dans toute sa force, et nous en avons sous
les yeux les déplorables conséquences. Qu'im-
porte qu'il n'y ait plus d'esclaves s'il y a toujours
des affranchis, des fils d'affranchis, que la nuance
de leur peau place dans une condition d'inégalité
et d'oppression !
En France seulement, il n'est ni races ni cou-
- 4 —
leurs. Vous ne trouvez que des individus parfai-
tement égaux. De l'ancienne organisation féo-
dale, il ne reste plus que des titres sans valeur
politique. Rien, absolument rien, ne porte at-
teinte à cette égalité dont le suffrage universel,
en accordant les droits politiques à tous les ma-
jeurs de vingt-et-un ans, est l'expression natu-
relle et la consécration légale. Sans doute, cette
égalité comporte une classification qu'amène né-
cessairement la marche de la société. Les lumiè-
res, le capital, la profession constituent deux
portions distinctes du corps social, la bourgeoisie
et le peuple ; mais ces deux portions se mêlent et
se confondent sans cesse au gré des caprices de
la fortune. Entre elles, point de barrière infran-
chissable, on va sans entrave de l'une à l'autre ;
et la grande unité démocratique n'en subsiste pas
moins pleine et entière.
Telle est bien, en effet, monsieur, la situation
de notre pays, situation dans laquelle se combi-
nent parfaitement l'inégalité sociale et l'égalité
— 5 —
politique; elle nous est commune, à certains
égards avec quelques États qui nous entourent et
nous suivent, semblables aux satellites qu'entraîne
chaque planète clans son orbite. Hors de là, je le
répète, rien de pareil dans le monde. Si l'on
se pénètre bien de cette vérité, on pressent de
prime-abord que donner à cette situation une
organisation politique est une opération neuve
et délicate, et qu'il n'y a pas, comme semblent
le croire quelques publicistes, de moule tout
fait d'avance où il s'agisse simplement de la
couler.
Oui certes, trouver un gouvernement qui, dans
de telles conditions, procure au corps social la
stabilité, la sécurité suffisantes, qui ne devienne
pas le jouet des partis, qui ne soit pas emporté
au souffle des tempêtes civiles, ce n'est pas oeuvre
de facile accomplissement. Dans cette organisa-
tion politique, l'autorité, principe fondamental
de toute société politique et la liberté qui en est
un élément non moins essentiel puisqu'elle tem-
père les écarts inévitables de l'autorité, doivent
être sagement conciliées (le gouvernement est-il
au fond autre chose que cela ?). Cette concilia-
tion doit partout sans doute rencontrer des obs-
tacles ; mais ils redoublent dans cette situation
que je viens de préciser et qui est celle de la
France. En réalité, cinq gouvernements, trois
monarchiques et deux républicains, ont échoué à
l'oeuvre dans l'espace de moins d'un siècle ; on a
toujours cru à chaque tentative nouvelle être
arrivé à la solution du problème ; mais bientôt les
événements sont venus montrer qu'on n'avait fait
que l'entrevoir, qu'on ne l'avait pas en définitive
obtenue.
Je sais bien, monsieur, qu'à ceci on oppose
d'ordinaire les torts des gouvernements tour à
tour renversés. S'ils sont tombés, dit-on, c'est
par leur faute; ils se sont trompés; ils ont subi
les conséquences de leurs erreurs, J'avoue que
c'est là, à mes yeux, une explication qui ne con-
clut guère. Faire des fautes, se tromper, c'est le
propre des gouvernements aussi bien qne des
hommes. Mais si l'on écoute ce qui se dit à ce
sujet de part et d'autre, on n'arrive la plupart
du temps qu'à des appréciations vagues et con-
tradictoires. Les partis se jettent à la tête les
reproches et les accusations, et il se trouve que
les torts attribués à tel gouvernement déchu par
ses adversaires sont justement des mérites dont le
loueront ses apologistes. Essayez, je vous prie, de
mettre d'accord MM. Berryer (1), Thiers et Guizot
sur les torts des pouvoirs qu'ils ont servis ou glori-
fiés ! Laissons un vain débat, et arrêtons-nous à
cette vue plus féconde et moins contestable que
les institutions existent précisément pour prévoir
et atténuer les fautes qui résultent de la conduite
des hommes. Si elles ne remplissent pas cet objet,
si elles ne sont de solides barrières ni contre les
(1) Berryer est descendu dans la tombe depuis que ces lettres
ont été écrites ; toutefois son nom a été maintenu comme pré-
sentant la plus haute personnification du régime et de l'opi-
nion légitimistes.
_ 8 —
méprises des gouvernements ni contre les vio-
lences des partis, c'est qu'elles sont insuffisantes;
c'est qu'elles ne sont pas ce qu'elles devraient
Être pour préserver, en de graves circonstances,
le corps politique, et dès lors, si elles tombent, je
ne m'en étonne pas.
Mais d'où naît donc, monsieur, cette difficulté
si grande que présente l'organisation politique
d'une démocratie telle que la France, et qui em-
pêche de la doter enfin d'un gouvernement à la
fois stable et libre ? On en aura une juste idée si
l'on se rend bien compte de ce qu'est, conformé-
ment à la nature des choses, la démocratie. II est
manifeste que, comme elle comprend dans sa
grande masse les classes de la population où il y
a une moindre part des avantages sociaux, il doit
s'établir en elle un courant irrésistible et perma-
nent pour les conquérir. De là une tendance au
changement à laquelle obéit nécessairement la
démocratie et qui lui est aussi naturelle que la
tendance à la conservation chez ceux qui possè-
— 9 —
dent ces avantages. J'ai dit ailleurs de la démo-
cratie (pardonnez-moi de me citer moi-même)
que comme elle est une force qui procède de bas
en haut, il ne se peut qu'elle ne soit pas subver-
sive [1).. Dans son essort elle ne s'arrête pas, il
faut qu'on l'arrête et elle ira infailliblement, si
son action reste libre, jusqu'à l'anarchie, mortelle
à la société. Je ne la calomnie pas. Elle a ses
vertus propres auxquelles je rends pleinement
témoignage ; elle a fait des miracles dans l'uni-
vers ; elle a éminemment le sentiment des grandes
choses et des dévouements sublimes qui fait par-
fois défaut clans ces rangs de la société où se con-
centrent les richesses et les lumières, C'est grâce
à elle que l'esprit de civilisation a vaincu par
degrés la barbarie antique. Je la salue comme
l'instrument que la Providence a choisi pour
effectuer cette grande conquête qui se poursuit
(1) De la Méthode d'observation dans son application aux
sciences morales et politiques; 1 vol. in-8°, 1865.
1.
— 10 —
sous nos yeux et à laquelle chaque an nouveau
apporte son tribut !
Mais si elle est admirable dans son action exté-
rieure, il en est tout autrement de son rôle actif
dans le jeu des institutions politiques. Ne l'ad-
mettez là que comme élément subordonné,, si
vous voulez obtenir ce maintien de l'ordre sans
lequel la société ne saurait subsister. La liberté
est son mobile, oui ; mais laissez-la faire, et elle
la rendra toujours impossible, parce qu'elle tend à
la pousser jusqu'à ces limites où elle n'est plus
pour le corps social qu'une insupportable oppres-
sion.
Nous avons eu dans ces derniers temps, à Ge-
nève et ailleurs, un témoignage de cette sorte de
délire où elle se laisse emporter quand rien ne la
contient plus en ses écarts. Supposez un instant,
si vous le pouvez, sans frémir, l'avénement au
pouvoir d'individus plongés dans un tel égare-
ment !
« La démocratie dans le gouvernement, » s'é-
—11 —
criait de sa voix grave et solennelle qui retentit
encore à mon oreille, en 1831, à la tribune de la
Chambre des députés, un des plus éloquents ora-
teurs et des plus sages hommes politiques des
règnes précédents, Royer-Collard, « la démo-
cratie est incapable de prudence ; elle est de sa
nature violente, guerrière, banqueroutière. Avant
de faire un pas décisif vers elle, dites un long
adieu à l'ordre, à la paix, au crédit, à la liberté!»
Le peuple, au surplus, livré à lui-même, re-
connaît parfaitement que s'il est apte à émettre
un vote judicieux en faveur des hommes appelés
au maniement des affaires, il est tout à fait im-
propre à l'exercer. Qu'une révolution lui livre
par hasard l'autorité, vous le voyez sur-le-champ
s'en dessaisir et la rendre à ses meneurs bour-
geois, qui l'exerceront pour lui. Il sait que pour
conduire la société il faut des administrateurs,
des magistrats, des savants, des artistes et qu'il
ne peut être rien de tout cela. Partout où la dé-
mocratie est bien entendue, l'artisan n'est rien,
— 12 —
mais peut aspirer à tout par l'éducation. Il en est
ainsi aux États-Unis. Ce n'est pas parce que
M. Johnson a été ouvrier qu'il est aujourd'hui
président de l'Union américaine, mais parce qu'il
ne l'est plus, parce que d'ouvrier il s'est fait lé-
giste. On ne peut raisonnablement demander rien
de plus.
Je n'exagère donc rien quand je soutiens que
la démocratie, pour exercer une influence utile,
doit être contenue. L'histoire offre cent témoi-
gnages, chez les anciens comme chez les mo-
dernes, des déplorables résultats amenés par son
action prédominante dans la direction politique.
Et voilà pourquoi la société a, de tout temps,
cherché un contre-poids à cette force qui la presse
et l'entraîne. Où l'a-t-elle trouvé jusqu'ici? Dans
l'existence de certains corps dotés de priviléges
particuliers, qui vivent avec des intérêts spéciaux
qu'ils ont à maintenir, à préserver, et qui devien-
nent à la longue un rempart pour la communauté
toute entière. Telle est la raison d'être de l'aris-
— 13 —
tocratie, qui joue un si grand rôle clans l'histoire
et a fait parfois, dans les temps passés, la gran-
deur de certains États.
Gardez-vous de croire toutefois, monsieur, que
mon intention soit ici de m'ériger en apologiste
de l'aristocratie. Elle a été dans le fait bien sou-
vent odieuse et oppressive. Elle n'a pas eu par-
tout, tant s'en faut, la sagesse de cette illustre
noblesse d'Angleterre qui, de ses mains mêmes,
a aboli les conséquences abusives de son an-
cienne existence féodale et s'est faite un sim-
ple corps politique dont l'existence a tant
avancé, dans ce pays, le triomphe d'une sage li-
berté,
Loin de là, elle a voulu généralement, en
France surtout, garder jusqu'au dernier moment
tout ce qu'il y avait, dans ses attributions, de con-
traire aux justes droits de tous et au bien gé-
néral. Elle a dû succomber dans sa lutte avec la
démocratie; mais, en succombant, elle a laissé
un vide immense-, un élément d'organisation po-
— 14 -
litique qui avait une grande valeur s'est trouvé
détruit. Il s'agit de le remplacer par un autre
qui puisse faire obstacle aux entraînements dé-
mocratiques. Où le prendre? Je pose aujour-
d'hui simplement le redoutable problème. Je
l'aborderai directement clans une prochaine com-
munication.
LETTRE 11.
J'ai constaté, dans une première lettre, ce
grand niveau démocratique sous lequel la France
a passé en 1789, fait immense qui domine tout
clans ce pays et qu'il faut constamment prendre
en considération lorsqu'il s'agit de son organisa-
lion politique.
Certes, les choses auraient pu se passer autre-
ment au berceau de la Révolution. Ainsi, on voit,
— 16 —
en étudiant avec soin cette époque, que la France
n'entendait pas, au fond, que le mouvement prît
cette direction emportée et violente qui a tout
renversé. Dans ces célèbres cahiers des états-
généraux, expression pure et complète des voeux
du pays, vous trouvez bien la pensée d'une ré-
forme entière des innombrables abus que présen-
tait l'établissement alors existant : mais les fon-
dements en sont respectés; c'est une monarchie
solidement assise sur le maintien des trois ordres
qui en ressort, une monarchie qui eût pu avoir
quelques-uns des caractères du gouvernement
anglais et durer peut-être aussi comme lui.
Mais ceci ne pouvait faire le compte de l'abbé
Sieyès et de ses amis ; le Contrat social en mains,
le grand métaphysicien politique s'écria : Qu'est-
ce que le tiers état! — Bien. — Que doit-il être?
— Tout. Et ces simples mots contenaient implici-
tement le plus radical bouleversement, le plus
complet abattis d'institutions, de lois, de règles
pratiques et de traditions qui ait jamais été con-
sommé. Tout fut réduit en poussière; mais quand
il fut question de reconstruire, nos architectes
en ruines, comme les appelle Burke dans son
célèbre écrit sur notre Révolution, reconnurent
bientôt combien sont impuissantes les mains qui
tentent de bâtir sans pierres ni ciment, sur un sol
ras et nu.
De là tant d'essais malheureux que signale
l'histoire de notre temps. Les moins admissibles
sont ceux qui ont eu pour but de revenir au passé.
Folle tentative, en effet, que celle de vouloir re-
faire un état de choses que les révolutions ont
broyé ! Les résultats tels quels de cette laborieuse
transformation, ces résultats adoptés par les
masses, il faut savoir les accepter franchement.
Le seul parti à prendre, c'est de regarder devant
soi, non derrière, c'est de chercher avec persévé-
rance à faire sortir un ordre nouveau de cette
situation nouvelle devenue définitive.
L'école de Sieyès, au surplus, a de nos jours
ses représentants pour lesquels légère est la diffi-
— 18 —
culté que j'ai signalée. Volontiers ils applique-
raient à la démocratie le laisser-faire, laisser-
passer des économistes ; mais la livrer ainsi sans
contrainte à elle-même, c'est méconnaître, il faut
le répéter, sa nature. Vous croiriez la 'contenter
en lui faisant successivement toutes les conces-
sions, mais la contenter est impossible ; à une
exigence satisfaite, elle répondra toujours par une
exigence à satisfaire, et de la sorte tend à une
complète dissolution politique et sociale. Vous
rappelez-vous, monsieur, ce sultan de je ne sais
quel conte oriental qui avait conçu le projet
d'amener par ses dons successifs un de ses sujets
d'humble condition à se tenir pour heureux? Ri-
chesses, honneurs s'accumulaient sur ce mortel,
mais en vain; il lui fallait toujours quelque
chose encore. A la fin, le sultan dut renoncer à
son entreprise, s'apercevant que pour rendre cet
homme content, il eût fallu qu'il prît sa place et
lui donnât la sienne... Ce conte, c'est l'histoire
de la démocratie.
_ 19 —
La nécessité de la contenir est au reste avouée
par les publicistes les plus distingués. M. Guizot
exposait dans son écrit sur la Démocratie en
France (1849), la nécessité pour toutes les forces
conservatrices de la société de s'unir pour la dé-
fendre contre l'invasion démocratique, « Si, di-
sait-il, les éléments conservateurs demeurent
désunis et désorganisés, la démocratie perdra la
France et se perdra elle-même en la perdant. »
Dans un plus récent écrit (1), Stuart Mill, dont
le témoignage est d'autant plus précieux à re-
cueillir que cet éminent écrivain siégeait et
siégera sans doute, encore au Parlement d'Angle-
terre dans les rangs de l'opposition avancée, re-
connaît qu'en toute organitation politique il doit
y avoir un contre-poids à l'influence dominante,
et par conséquent, dans une Constitution démo-
cratique, un moyen de résistance contre la dé-
(1) le Gouvernement représentatif, traduit par M. Dupont-
White. In-12, 1862.
— 20 —
mocratie. Voilà qui est formel et concluant.
Or, dans un pays où il ne reste plus aucun de
ces éléments aristocratiques ou oligarchiques qui
opposent une digue à la démocratie, il n'y a pour
la contenir qu'un moyen, un seul, c'est d'instituer
au sommet de l'édifice gouvernemental une ma-
gistrature dotée d'assez de force pour pouvoir se
mesurer avec elle et l'arrêter, quand besoin sera,
en ses écarts. Cherchez bien, monsieur, et dites-
moi si la conclusion n'est pas forcée, si elle ne
ressort pas invinciblement de la discussion. Vous
allez voir combien est féconde cette donnée et de
quel jour elle éclaire des faits considérables dont
nous sommes chaque jour témoins.
Ainsi voilà pourquoi l'institution républicaine
rencontre tant d'obstacles et.n'a pu, par deux
fois, prendre une solide assiette dans notre pays.
Les théoriciens de cette école se refusent à com-
prendre ceci. Il leur semble, ce qui est plausible,
en effet, au premier abord, que l'extension de la dé-
mocratie doit naturellement amener la république
— 21 —
démocratique- Aussi est-ce à leurs yeux le gou-
vernement de l'avenir, ils y ont foi ; c'est pour
eux une sorte de croyance mystique qui leur est
chère et qu'ils gardent au fond de l'âme, alors
même que, subissant la puissance des faits, ils
sont obligés d'accepter une autre forme de gou-
vernement, qui n'est à leurs yeux qu'une tran-
sition.
Eh bien, monsieur, c'est là en réalité une
thèse à laquelle l'histoire donne un démenti for-
mel. Dans les vastes États, c'est la république
aristocratique et non la république démocratique
qui s'établit avec solidité et se perpétue pendant
des siècles, par cette raison que la société trouve,
dans l'aristocratie, ces garanties dont elle sent la
nécessité pour les grands intérêts qui. la consti-
tuent, tandis qu'elles lui font défaut lorsque la dé-
mocratie domine seule." Ce gouvernement ne sera,
il est vrai, la plupart du temps, redisons-le,
qu'une odieuse tyrannie; mais c'est un autre
côté de la question, que je laisse à l'écart; il
• — 22 —
s'agit de bien établir qu'avec ce corps d'élite en
qui se concentrent les lumières, les richesses,
toutes les forces vives de la société, l'État pourra
avoir de la durée et de la grandeur ; il vivra puis-
sant et respecté. Son chef s'appellera doge ou
roi, il sera temporaire ou viager, peu importe ;
en ce corps lui-même, reste au fond la pléni-
tude du pouvoir dirigeant. Partout donc où
règne sans partage l'aristocratie ou l'olygarchie
qui en tient lieu, la forme républicaine est pos-
sible.
On se souvient que certain jour, à la tribune
de la Chambre., un des plus grands orateurs de
la Restauration, de Serre, s'écria à propos de
l'Angleterre, dans la chaleur de l'improvisation :
Est-ce que l' Angleterre est une monarchie ? Ce
ministre, monsieur, était, pour ceux qui s'atta-
chent à mettre les choses sous les mots, bien plus
dans le vrai qu'il n'apparaît tout d'abord. En
réalité, dans la constitution aristocratique du
pays, dans son organisation municipale, il y à,
— 23 —
si je peux m'exprimer ainsi, plus de république
que nous n'avons jamais pu en mettre dans notre
grande unité démocratique; et remarquez, je
vous prie, qu'il y eut un temps où l'aristocratie
anglaise, refoulée, vaincue par le puritanisme
égalitaire, fut obligée de s'effacer de la scène po-
litique. Alors le pays prit le nom de République.
On disait la République d' Angleterre ; mais dans
le fait, le protecteur qui la régissait était un roi,
même absolu ; il n'osa pas en prendre le titre,
mais il eut toutes les attributions de la royauté,
et c'était un autre Louis XIV qni régnait vérita-
blement de ce côté de la Manche.
Lorsqu'à Rome, à la suite d'une sanglante
anarchie dont nos temps les plus affreux présen-
tent à peine l'image, l'aristocratie, base essen-
tielle de ce grand gouvernement, eut été définiti-
vement vaincue dans sa lutte avec la démocratie,
ce ne fut pas la république démocratique qui
s'établit, mais le pouvoir d'un seul, le système
monarchique !
— 24 —
Cette issue de toutes les calamités qu'avait su-
bies la société romaine était infaillible ; elle cher-
chait le repos et l'ordre et ne pouvait les retrou-
ver que là. Cicéron reconnaît lui-même, dans ses
lettres à Atticus que la nation était lasse de l'état
anarchique au sein duquel elle vivait, qu'il lui
fallait un gouvernement fort et protecteur des
intérêts sociaux. «Les yeux, dit M. Gaston Bois-
sier dans une fort belle étude sur cette époque
mémorable de l'histoire romaine, se tournaient
naturellement vers le vainqueur des Gaules ; sa
gloire le désignait à ce rôle; les espérances des
uns et les craintes des autres l'appelaient d'a-
vance à le remplir ; les esprits s'accoutumaient
tous les jours à l'idée qu'il serait l'héritier de
la République, et la révolution qui lui livra Rome
était plus qu'à moitié faite quand il passa le Ru-
bicon (1). »
Ne dirait-on pas qu'on lit une page de notre
(l) Revue des Veux-Mondes du 1864.
— 25 —
histoire contemporaine? Voyez comme cette ten-
dance à un pouvoir fort par son unité s'affirme
constamment au travers de nos troubles. Après
avoir détrôné et frappé du glaive des assassins
le roi-soliveau de 1791, la Convention reste
seule dans la plénitude de sa souveraineté ; elle
en défère l'exercice à des comités ; plus tard le
gouvernement est confié à cinq directeurs; aux
cinq directeurs succèdent trois consuls, lesquels
se résument en fait en un premier consul décen-
nal. Un peu de courage et nous voici en pleine
monarchie, même héréditaire ; il ne fallut alors
que sept ans pour arriver au travers de ces trans-
formations de la république à l'empire ; un demi-
siècle après, moins de quatre années auront suffi
pour amener un résultat tout semblable !
Devant ces faits puissants quelques théoriciens
opiniâtres accuseront toujours les ambitions indi-
viduelles ; l'observateur calme et attentif y voit
une force des choses qui s'accomplit irrésisti-
blement.
— 26 —
Poursuivons le développement de cette thèse,
dont vous ne méconnaîtrez pas assurément le
haut intérêt.
Il y a longtemps que Montesquieu a écrit que
la république démocratique ne saurait générale-
ment, et sauf l'importante distinction qui va être
faite ci-après, convenir qu'à de très-petits États,
et c'est ce que l'expérience a constamment con-
firmé. On comprend, en effets que lorsqu'il s'agit
d'une ville avec sa banlieue, comme dans la Grèce
antique, l'esprit de turbulence, qui est la vie
même de la démocratie, ne doive être suivi que
d'effets circonscrits et passagers. Une révolution
se terminera entre deux soleils ; elle aura pour
théâtre la place du marché ou une salle de con-
seil, et pour résultat le remplacement d'une
magistrature par une autre. Le calme succédera
promptement à l'émeute. Mais dans un vaste État
démocratique, la commotion se fait sentir au loin
et ne s'apaise pas de sitôt; elle a de plus puis-
santes conséquences : les passions, les convoi-
— 27 —
tises ont plus de force et font naître dès partis
considérables entre lesquels s'établit une lutte
violente et acharnée. De là des perturbations
sans terme.
C'est peu ; il y a à organiser le pouvoir exé-
cutif, point d'une importance décisive pour toute
personne qui a fait des théories du gouvernement
l'objet de ses méditations. Il faut lire dans l'his-
toire des assemblées les discussions relatives à
cette organisation pour bien comprendre toutes
les difficultés que rencontrent ici les constituants.
Il s'agit d'asseoir solidement le chef temporaire
de l'État sur ce sol mouvant ; de lui donner, dans
un grand et puissant territoire, des attributions
qui le mettent en mesure de pouvoir assurer
l'exécution des lois, sans le rendre assez fort pour
qu'il puisse se placer au-dessus d'elles. Telle est,
en'effet, l'alternative inévitable qui fait incliner
alors le corps politique à l'anarchie ou à la tyran-
nie. La société sait cela parfaitement, elle com-
prend d'instinct qu'il n'y a pour elle, dans ce
_ 28 —
chancelant équilibre, aucune chance d'amener
l'ordre stable et paisible qu'elle poursuit avant
tout. Alors vous la voyez qui se détourne du pou-
voir législatif et se porte vers l'autre. Si peu que
le personnage qui en est investi ait de génie, elle
le seconde ; elle fomente même ces désirs d'ex-
tension naturels à l'exercice de la puissance pu-
blique; finalement, elle lui livrera l'État sans
conditions. N'est-ce pas ainsi que les choses se
sont toujours passées, et que l'idéal démocra-
tique s'est trouvé sacrifié ?
Ces vues que je viens d'exposer relativement
à la forme républicaine, elles ont été pleinement
mises en lumière dans un Mémoire de l'un des
plus judicieux écrivains de ce temps, M. Hippo-
lyte Passy, lu, il y a trente ans, à l'Académie
des sciences morales et politiques. On ne saurait
mieux montrer que ne l'a fait l'auteur comment,
dans les États démocratiques considérables par
le territoire et la population, cette forme devient
bientôt insuffisante pour garantir la société contre
— 29 —
les périls de la situation, et est inévitablement
remplacée par la forme monarchique. Et autant
de fois, ajoute M. Passy prophétiquement, l'é-
preuve sera renouvelée, autant de fois, elle aura
le même résultat (p. 31).
Ce sont là, ce me semble, des considérations
propres à ébranler quelque peu la foi républi-
caine dans notre pays. Les développements qui
vont suivre mettront mieux encore dans son
vrai jour cette importante thèse.
2.
LETTRE III.
On pourrait conclure des considérations que
j'ai présentées dans ma dernière lettre qu'une
grande république démocratique est irrationnelle
et impossible. Il faut modifier cette conclusion
absolue. Une conception ingénieuse qui constitue
une des plus intéressantes découvertes des temps
modernes, dans la science politique, rend au con-
traire une telle, république praticable et peut
— 32 —
même lui assurer un grand et durable avenir. Je
veux parler du systèmefédératif, dont les anciens
n'eurent jamais qu'une vague et confuse idée.
En effet, au moyen du fractionnement du ter-
ritoire en Etats souverains dont chacun reste
maître chez lui à beaucoup d'égards et s'unit sim-
plement à tous dans un intérêt général commun,
nous nous trouvons placés sur un nouveau ter-
rain. La société a retrouvé la garantie qu'elle ré-
clame, car d'une part les États se contiennent l'un
par l'autre, et les dissensions civiles, en leur élan
démocratique, ne sauraient y avoir de funestes
conséquences, clans l'état habituel des choses ; du
moins, ces écarts, qui sont de l'essence de la dé-
mocratie, rencontrent une barrière, et vous voyez
bien d'autre part qu'il est dès lors facile d'insti-
tuer, clans la personne du chef temporaire de la
Confédération, un pouvoir qui aura une grande
force pour le maintien du lien fédéral, qui sera
une imposante autorité vis-à-vis de l'étranger et
ne mettra pourtant nullement en péril la liberté à

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