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De la France nouvelle et de ses représentans , par A.-J. Lherbette...

De
112 pages
A. Sautelet (Paris). 1828. 109 p. ; in-8.
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DE LA FRANCE NOUVELLE
ET
DE SES REPRÉSENTANS
IMPRIMERIE DE H. FOUNIER
RUE DE SEINE N° 14
DE LA
FRANCE NOUVELLE
ET
DE SES REPRESENTANS
PAR A. J. LHERBETTE.
Dans les Chambres, dans les journaux,
la lutte est entre des partis : dans la société,
elle est entre des générations.
( Page 85. )
PARIS,
A. SAUTELET ET Cie LIRRAIRES,
PLACE DE LA BOURSE.
1828.
DE LA FRANCE NOUVELLE
ET
DE SES REPRESENTANS .
La plupart des écrits de circonstance ne parais-
sent avoir en vue que de soutenir -, toujours et quand
même, les principes et surtout les actes et les hommes
des divers partis. Cette méthode, qui n'a pas, le mé-
rite de la bonne foi, n'a pas non plus l'excuse du
succès. Si elle offre des avantages, ils sont faibles et
éphémères : ses maux sont graves et durables. Dans
chaque parti, elle accrédite de fausses doctrines, dont
les fruits ne peuvent être que funestes, comme le
sont toujours ceux de l'erreur, et retient en de mau-
vaises voies les hommes qui s'y sont engagés : dans
le public elle inspire la méfiance, et fait naître la dé-
faveur: en définitive -, elle compromet le sort d'une
cause, mal défendue, par cela même qu'elle l'est
trop.
Ce n'est point ainsi que nous voulons servir cette
opposition constitutionnelle, dont le triomphe forme
l'objet de nos voeux.
Faire ressortir ses fautes, ce n'est pas en accuser
les auteurs ; ce n'est pas dire que tous autres, en
1
( 2 )
mêmes circonstances, n'en eussent point commis de
semblables, de plus graves peut-être. Mais raison de
plus pour ne point taire une critique qui frappe
moins sur les personnes que sur les faits.
Tant que les défenseurs d'une cause que l'on a
embrassée sont dans l'oppression ou l'abandon , on
leur doit appui et secours ; mais dès l'instant où la
victoire penche de leur côté, ils n'ont plus à ré-
clamer que franchise et justice. Lorsqu'une nouvelle
Chambre s'ouvre sous des auspices plus favorables
aux amis des libertés publiques ; lorsque de nom-
breuses réélections vont y décider de la majorité, le
moment est donc opportun pour soumettre quelques
observations au public,sur les fautes de ses organes ;
à nos représentans, sur les principes qui doivent di-
riger leur conduite; et aux électeurs ; sur les condi-
tions qui peuvent déterminer leurs choix.
On examinera dans ces pages :
Quelles sont, selon la diversité des temps , la force
des masses et celle dès partis.et des individualités;
Quels sont aujourd'hui l'état de la société en
France; l'opinion dominante dans la nation, et le
caractère de la nouvelle,opposition;
Quelle doit être la nature des actes et des dis-
cours de cette opposition;
Ce qu'elle a été jusqu'à présent ;
Quelles ont été les causes de ses défauts;
Enfin, si la France moderne a pu et peut être
exactement représentée dans des assemblées, et bien
(3;)
gouvernée par des administrations, où prédominent
des hommes de l'ancienne génération.
L'écrit sera terminé par l'indication de plusieurs
mesures dont l'adoption présenterait quelque utilité.
( 4)
CHAPITRE PREMIER.
DES MASSES ET DES PARTIS.
De la force des masses, et de l'influence des partis et
des individualités. — Des révolutions et des cons-
pirations.
DANS l'examen que l'on fait de la situation poli-
tique d'un pays, on est toujours disposé à accorder
trop d'importance aux partis, dont l'activité paraît
force , et pas assez à la masse, dont le calme est pris
pour de l'inertie. Chaque parti, afin de capter la con-
fiance, par suite aussi de ces illusions qui trans-
forment les désirs en réalités, exagère ses ressources
et sa puissance comme, d'un autre côté, par une
contradiction naturelle, pour soulever les passions
contre ses adversaires, il n'exagère pas moins les
craintes qu'ils doivent inspirer. Panégyriques et dia -
tribes tendent également à propager des évaluations
erronées.
Cet effet devient plus remarquable dans les époques
r 5 )
de crises et dans celles de réformes , où la lutte des
partis est plus animée.
Depuis longues années , ils ne s'épargnent en
France ni les attaques, ni les accusations. Rarement
en trêve, jamais en paix , ils ne se reposent que le
temps nécessaire pour recueillir leurs forces et ré-
parer leurs armes.
Comme chacun, dans le triomphe de ses adver-
saires , voit toujours, ou feint de voir la perte de l'État,
les accusations, plus ou moins variées dans les formes
se réduisent au fond à une seule , qu'ils se renvoient
incessamment, celle de préparer une révolution ou
une contre-révolution.
Mais, de bonne foi, ne s'adressent-ils pas récipro-
quement une trop forte injure ou un trop grand com
pliment ? Au fait, ne prisent-ils pas trop haut leur
influence? Et notre situation politique est-elle si
alarmante que notre sort soit dans la main des partis
ou des individualités?
Leur influence ne peut être dans un siècle éclairé ,
et surtout sous un régime qui reconnaît des droits et
donne des garanties, ce qu'elle est dans un âge
d'ignorance et sous un pouvoir absolu,
Les mobiles,qui font agir les masses. sont des pas-
sions ou des intérêts positifs.
Quant aux opinions susceptibles d'imprimer une
impulsion aux masses, elles rentrent dans l'une ou
l'autre;de ces deux classes; le plus souvent dans la
( 6 )
première Le plus souvent âussi, elles sont intérêts
positifs pour les chefs et passions pour la multitude.
Telles furent chez nous les opinions religieuses; dans
les guerres du catholicisme et du protestantisme au-
rore des jours constitutionnels. Les chefs en général
combattaient, d'un coté pour le pouvoir absolu, de
l'autre , sinon pour la liberté, du moins pour la
limitation du pouvoir et le peuple, pour la religion.
Les passions et les intérêts positifs rarement
isolés , se combinent presque toujours entr'eux.
On peut dire à la vérité, que, une fois le mouve-
ment donné, les intérêts revêtent la forme des pas-
sions ; car, telle est l'organisation des esprits, comme
celle des coeurs , les idées , aussi bien que les senti-
mens augmentent d'intensité et de violence par le
contact. Toutefois, l'un ou l'autre de ces deux, élé-
mens, les passions et les intérêts , possède, au
commencement de l'action, ou acquiert pendant sa
durée, plus ou moins de prépondérance, selon la di-
versité des temps.
Les passions prévalent dans ceux d'ignorance où
l'honimé, sans notions du bien-être, sans idées de
perfectionnemens , sans soins du lendemain, sans
biens , et presque sans besoins, peu différent de la
brute , est toujours sous l'impression du moment.
Ils prévalent aussi sous lesgouvernemens despoti-
ques , où le soleil de la civilisation n'éclairé encore
que les sommités sociales, et laisse dans les ténèbres
ou dans un jour douteux les classes inférieures; où
( 7 •)
d'ailleurs le manque de droits ou de garanties ne
permet pas de s'attacher à des intérêts posistifs Dans
les temps dîignorance, point d'intérêts nés; sous un
gouvernement despotique point d'intérêts viables;
dans les deux cas, point d'intérêts qui servent de
contre-poids aux passions,
Mais dans un siècle éclairé, l'homme raisonne son
bien-être? il ne vit pas seulement dans le présent,
mais plus encore; dans l'avenir; il possède des biens,
qui lui font chérir la vie , et craindre de l'aventurer ;
il conçoit des moyens de l'améliorer; il a des lu-
mières, qui dirigent ses opinions, et des intérêts, ob-
jets de ses soins et de ses calculs. Que ces intérêts
soient protégés par une organisation sociale , qui les
rende stables et assurés, alors ils deviennent des
guides de conduite et des freins aux passions; alors
ils sont les mobiles, non pas les plus violens, , parce
qu'ils sont raisonnes , mais les plus forts, parce que
leur action est constante et non interrompue; alors
les passions ne sont plus que des causes perturba-
trices, d'un effet momentané.
De plus, il est de la nature des passions d'être ac-
tives , remuantes, passagères, désireuses de change-
mens, sans calculs, impétueuses, et hardies dans
l'attaque. Il est, au contraire, de la nature des intérêts
positifs d'être calmes et de durée , calculateurs,- crain-
tifs des hasards , timides dans l'attaque, mais fermes
dans la défense,
Voici des conséquences de ces principes :
( 8 )
Les peuples barbares ou esclaves sont sous l'empire
unique des passions, et des lors disposés à l'attaque
et au trouble; les peuples éclairés et libres sont plus
sous l'empire des intérêts, et ainsi plus organisés
pour la défense et le repos :
Les partis qui veulent la ruine des gouvernemens
mettent surtout en jeu les passions, qui ont la force
d'action; ce sont des leviers. Les gouvernemens, et
les partis qui ne tendent qu'à des perfectionnemens,
doivent s'étayer principalement sur les intérêts, qui
sont doués de la force d'inertie plus, que de celle d'ac-
tion; ce sont des points d'appui :
On peut transiger avec les intérêts, qui, calcula-
teurs et positifs, consentent à sacrifier une partie de
leurs prétentions, pour s'assurer du surplus; jamais
avec les passions, qui, par"cela même qu'elles sont,
sont absolues :
Enfin, et cette dernière conséquence est celle qui
a le trait le plus direct à l'influence des partis, dans
les âges d'ignorance ou de : despotisme, où les pas-
sions vivent seules, ou presque seules , quelques
individus opèrent tous les grands événemens. Selon
que leur projet touche ou non.la multitude, ils agis-
sent seuls ou se l'adjoignent; mais toujours est-ce
d'eux que part le mouvement, et à elle qu'il s'im-
prime. Alors les individualités sont tout, et la masse
rien, ou du moins rien qu'un corps inerte ou un in-
strument aveugle. C'est le temps des partis et des
individualités; c'est l'ère des conspirations de palais,
( 9 )
ou des conspirations populaires, des catastrophes
instantanées , dont le résultat est terrible contre quel-
ques hommes, mais nul ou faible quant aux choses,
La politique n'est que l'art d'intriguer pour ou
contre quelques individus; l'histoire, la biographie
de quelques hommes; et, quand on critique l'habi-
tude des anciens écrivains de ne tenir aucun compte
des nations, l'on a raison si l'on parle des droits,
mais souvent tort si l'on parle des faits,
Mais lorsque les lumières sont répandues, et que
la civilisation a développé des intérêts dans une
grande partie de la société, c'est à cette masse éclai-
rée et propriétaire que passe toute l'influence, et ses
intérêts prédominent sur ses passions et sur les pas-
sions brutes de la dernière classe. C'est de son sein
que surgit le mouvement, à la tête duquel viennent
se placer des chefs, qui l'arrêtent ou l'accélèrent,
mais qui ne l'ont point fait naître. C'est le temps des
masses; c'est l'ère des révolutions progressives et
d'un effet durable, des révolutions que des partis,
des meneurs, plutôt que des conspirateurs, peuvent
exciter, mais non produire ni empêcher, et dont le
dénoûment est calme ou violent, selon la nature et
la force des résistances.
Cette ère est la nôtre.
La nation n'est plus une masse inerte, sur laquelle
quelques hommes agissent pour leur propre compte;
elle agit elle-même et pour elle-même. Les indivi-
dualités s'effacent, et les masses se montrent, qui oc-
( 10 )
cupent seules la politique et L'histoire; Dans un siècle
comme le nôtre, il n'est point d'homme dont le gé-
nie ou le caractère puisse donner ou arrêter une im-
pulsion sociale ; entraver les événemèns et forcer les
destinées; point d'homme qui tienne la multitude
dans sa main , et au fort duquel se lie celui d'un
peuple; point d'homme même dont l'existence ait
une valeur réelle, dont la perte doive devenir une
calamité publique, dont la chute menace de retentir
dans l'univers, et qui ne puisse passer du séjour des
vivans dans celui des ombres sans que son départ
importe beaucoup plus àl'un que son arrivée n'im-
porte à l'autre. Voilà pourquoi la plupart des anciennes
histoires; qui ne roulent que sur des individualités ,
n'ont guère pour nous plus de charme et d'utilité que
des récits fabuleux et des contes de fées; Voilà pour-
quoi presque tous les anciens ouvrages de politique,
qui ne traitent aussi que d'individualités, n'ont pas
seulement perdu tout intérêt, mais sont, en outre,
devenus des guides dangereux. L'auteur du Prince
lui-même ne se fait plus lire qu'à force de génie. Ad-
mirable encore dans' quelques détails; ilserait au-
jourd'hui faux dans le point de; départ, et ne fût-il
pas , comme moraliste, révoltant de perversité, il
serait mauvais comme politique. Un machiavéliste ne
serait pas seulement à présent le plus méprisable des
hommes d'état; il en serait aussi le plus maladroit.
Cette importance des masses, et, par suite, cette
annulation des individualités, sont d'une telle vérité
( 11 )
que l'on défierait de nommer des personnages auxquels
on puisse attribuer aucun des grands changemens de
notre époque. Dans l'Amérique, l'indépendance des
Etats du Nord et l'affranchissement de ceux du Sud ;
en Europe, la révolution française, la chute de la
royauté, celle de la république, celle de l'empire,
les divers mouvemens du Portugal et de l'Espagne,
le soulèvement de la Grèce,; tous ces événemens qui
bouleversent la face des Etats, à quelles individuali-
tés les rattacher ? Vous y voyez bien quelques hommes
se faire distinguer dans la masse ; mais c'est elle que
vous voyez toujours source première de la révolution;
et la révolution s'accomplit.
Regardez , d'un autre côté , les entreprises de
quelques hommes, isolés, les conspirations ; toutes
échouent. Et ne rejetez point le défaut de succès sur
l'inhabileté de leurs auteurs. Jamais peut-être con-
spirations n'ont été ourdies; avec plus de talent; ja-
mais plus de difficultés ne se sont opposées à leur
découverte: Au temps jadis , une conspiration ne
formait ordinairement qu'un seul tout, sans subdi-
visions. Chacun des conspirateurs en savait presque
autant que le chef. On les assemblait ; on leur sou-
mettait' un projet; on les excitait ; on leur faisait
prêter serment ; et ils se séparaient ensuite, pour se
réunir au signal d'action. Non découverts, ils agis-
saient brusquement; au calme succédait tout à coup
la tempête, et la foudre ne réveillait le pouvoir qu'au
bord de l'abîme. Mais un seul, traître ou imprudent,
( 12 )
dévoilait tout et causait la ruine de tous. De nos
jours , l'art des conspirations s'est perfectionné ,
comme tout autre. Elles sont vraiment savantes, dif-
ficiles à découvrir, et difficiles à déjouer après la dé-
couverte. Qu'on examine les, divisions et subdivisions
des cercles, qui forment autant d'anneaux d'une même
chaîne; les rapports établis entre tous par le chef de
chacun d'eux, simple membre du cercle supérieur, qui
est connu de lui seul; les facilités de faire ainsi com-
muniquer entreeux les divers cercles par un seul in-
dividu; les facilités, non moins grandes, de couper la
trame par la disparition d'un seul cercle, ou même
de son seul chef; les moyens adoptés pour faire con-
courir tous ces cercles au même but, en les y en-
traînant par des projets différens , selon le . degré
où chaque cercle est placé dans l'échelle; la pos-
sibilité que l'on a d'enlacer dans ce vaste réseau
la société entière ; d'y opérer des mouvemens
d'une force dégradative, comme celle de la pierre
jetée dans l'eau , où elle forme une suite de cercles
décroissons jusqu'à l'imperceptible; qu'on réfléchisse
sur ces combinaisons, et l'on admirera le génie
des inventeurs. Eh bien ! quoique cette organi-
sation universelle de conspirateurs, se rattachant à
un moteur principal par un grand nombre d'inter-
médiaires diversement instruits, se soit retrouvée par-
tout, chez les partisans des nouvelles idées et chez
ceux des anciennes; en Espagne, chez, les Carbonari
et les Absolutistes; en Italie,.chez les premiers; en
(13)
Allemagne, dans les sociétés des Jeunes Gens et au-
tres affiliations; en Russie, chez les membres de
l'Union; en France aussi, dit- on , dans plusieurs
aggrégations opposées; en Pologne, chez les Tem-
pliers et les Patriotes ; en Chine, chez les affiliés de
la Triade et du Nénuphar; et dans presque tout l'uni-
vers, chez les Jésuites, que l'on peut en regarder
comme les créateurs, et chez leurs frères les congré-
ganistes; au fait, qu'a-t-elle produit ? Rien , ou seu-
lement du trouble et du malaise. Parmi nous, dans
ces derniers temps, les uns ont joué le pouvoir. Il a cru
tenir tout quand il ne tenait rien; il s'est vanté d'être
au courant de tout, quand il était peut-être arriéré
de trois ou quatre projets : il a chanté victoire, quand
il n'avait pas même vu l'ennemi : ses orateurs ont
embouché la trompette, pour annoncer des conspi-
rations dont les ramifications s'étendaient d'un bout
de l'univers à l'autre, dont la trame était découverte,
dont on tenait les fils ; et dans ces fils, se sont trouvés
pris, une fois cinq ou six artisans, une autre, quatre
pauvres sous-officiers. La montagne en travail ! D'au-
tres embarrassent encore la société par leurs petites
intrigues, et l'impatientent par de ridicules mpmeries.
Mais, d'aucun côté, ce ne sont là des résultats du-
rables: et l'on n'en peut obtenir d'autres par de tels
moyens. Pourquoi ? Encore une fois, parce que, si
des individus ou des partis peuvent communiquer
une volonté et un mouvement à une société igno-
rante, qu'ils entraînent à leur suite , une société
( 14 )
éclairée prend en elle-même sa volonté , et s'imprime
son mouvement, auquel rien ne résisté ; en un mot,
parce qu'on agit sur la première tandis que la se-
conde agit elle-même;
Nous ne prétendons; pas nier l'influence que des
hommes de génie, ou même de talent, peuvent exercer
sur là multitude ; mais il est bon de préciser la nature
et les limites de cette influence. Les idées naissent
dans quelques têtes pensantes, se développent dans
les livres , deviennent propres à la classe des hommes
instruits, qui, par leurs rapports , les déversent dans
les salons, d'où elles descendent dans le peuple
comme axiomes, et s'y incrustent comme sentimens.
Ce n'est souvent que long-temps aprés la mort de
l'auteur, que les fruits de ses ouvrages sont recueil-
lis, que les semences de sa sagesse ont germé dans
les âmes, qu'un principe par lui émis est adopté, ou
même connu ! Et plus tard; quand le temps a dissipé
les ténèbres, quand ce principe est devenu vulgaire
on s'étonne qu'il ait pu former l'objet d'un doute :
quand on jouit de la clarté du jour, on est tenté d'ou
blier la nuit qui l'a précédée. Il est des natures d'i-
dées qui seront toujours inabordables à la masse, et
pour lesquelles les hommes supérieurs resteront à ja-
mais chefs et oracles; ce sont celles des science éle-
vées. Mais les idées d'une application directe, les
masses finissent par les acquérir en propre. Telles sont
les idées politiques. Pour les points secondaires, les
moyens d'exécution, comme formes de gouverne-
( 15 )
mens, divisions d'administration, spécialités légis-
latives, les hommes de talent conservent encore, et
conserveront toujours, la haute main; et c'est en ce
sens qu'ils forment, dans tout état éclairé, une véri-
table aristocratie. Mais pour les opinions fondamen-
tales , celles de liberté individuelle, de liberté politique,
qui en est la garantie, d'égalité de droits devant la
loi, de libre exercice des facultés non nuisibles, et
autres opinions du même genre (et ce sont celles-là qui,
combattues, font les révolutions ), elles sont dans le
peuple; et il n'est pas d'influence humaine ni de
pouvoir au monde qui puisse les en faire sortir- Que
des coteries de cour ou d'église s'agglomèrent devant
la lumière, comme ces nuées d'animaux malfaisans
qui, dans quelques pays, obscurcissent l'éclat du so-
leil; qu'on prohibe ou décourage l'enseignement ;
qu'on essaie de mettre en pratique ce conseil d'un
évêque, lors de l'invention de l'imprimerie : «Tuons-
la, ou elle nous tuera; » qu'on se ligue contre tous
les moyens de communication de la pensée; qu'on
enchaîne la presse; qu'on entrave la tribune; qu'on
établisse des commissions de surveillance aux cham-
bres , la censure et d'énormes impôts de timbre aux
journaux; qu'on arrête les envois par la poste ; qu'on
ait des bureaux d'ouverture de lettres, et autres insti-
tutions également ignobles et odieuses, quel en sera
l'effet ? Au moral, comme au physique , rien de plus
subtil, rien aussi de plus rapide que la lumière; un
point lui suffit pour s'échapper, un instant pour se
( 16 )
répandre. Et, pût-on étouffer l'essor de nouvelles
idées, fera-t-on que les anciennes n'aient déjà brillé ?
Pût-on empêcher d'apprendre , fera-t-on oublier?
Et ce qu'on sait ne suffit-il pas ?
En conclusion, aujourd'hui l'influence des indi-
vidualités est presque nulle, celle des partis est fai-
ble, et la toute-puissance est à la masse éclairée et
propriétaire.
Dès lors, c'est d'elle seule que peuvent partir les ré-
volutions, en quelque sens qu'elles se dirigent, et
sous quelque forme qu'elles se présentent. Quant à
l'action des individualités ou des partis, elle ne peut
avoir de succès, ou au moins de résultats durables,
qu'autant qu'elle serait d'accord avec la volonté de
la masse. Elle donne alors naissance à des coalitions
ou a des menées, comme on voudra les appeler, plu-
tôt qu'à des conspirations proprement dites, et elle
se borne à accélérer un événement inévitable. Dire
que, de nos jours, une révolution ou une contre ré-
volution a été ou sera faite par des individualités, ou,
en d'autres termes , par un parti, c'est donc tomber
dans une grave erreur Et, s'il existe encore des cons-
pirateurs, c'est dans les maisons de fous qu'il faut les
chercher ou les envoyer;
( 17 )
CHAPITRE II.
DE L'ÉTAT ACTUEL DE LA SOCIÉTÉ.
De la nation et des diverses classes, — De la Cour. —
De l'Eglise et d'une religion de l'État. — Des al-
liances des gouvernemens et des alliances des peuples.
— Du caractère de la nouvelle opposition. — De
l'improbabilité d'une nouvelle révolution.
Nous venons de voir qu'une révolution de peut
être aujourd'hui l'oeuvre des individualités ni des
partis: doit-on la craindre de la part de la masse ?
Depuis les découvertes de l'imprimerie, de la pou-
dre et de la boussole, qui , faisant poindre et pro-
pageant les lumières, créant de nouvelles armes, ou-
vrant des sources au commerce et à la richesse,
changeant les idées, les moeurs, les situations, dé-
placèrent les forces sociales et les transportèrent de
l'oisiveté ignorante, inquiète et dévastatrice de la
Noblesse et de la Cour, au travail éclairé et produc-
tif de la classe qu'on appela le Tiers-État ; depuis cette
époque de régénération -, c'est vraiment, d'une part,
2
( 18 )
entre la cour et la noblesse, divisées ou unies , selon
les temps, et surtout la noblesse, décroissante jusqu'à
n'être plus qu'un vain nom, et, d'autre part, le tiers-
état , qui d'abord n'était rien et qui maintenant est
presque tout, c'est là que s'est maintenue, sous
diverses dénominations , et sous diverses formes , la
véritable lutte sociale, dont l'issue ne peut plus être
ni douteuse ni éloignée.
Elle a donné lieu à plusieurs crises : la plus re-
marquable fut celle de 89, qu'on a nommée notre ré-
volution. Le nom importe peu; mais ce qui importe
beaucoup, pour comprendre les causes et les résul-
tats de cette crise, et pour ne pas s'exposer à une
nouvelle, c'est de reconnaître qu'elle ne fut pas l'oeu-
vre d'un instant, mais celle des temps.
Il semblerait, à lire nos historiographes de cour,
que, depuis ce qu'ils appellent la fondation de la
monarchie jusqu'à 89, notre France ait toujours été
la même. Après avoir eu, pendant une série de siè-
cles, la sagesse d'exister pour des chefs, que, malgré
les différences de puissance, dans des temps divers,
ils intitulent du nom commun de roi, tout à coup,
il y a une quarantaine d'années, à la voix de quelques
hommes et à cause de tels événemens où même
on ne sait trop pourquoi, elle a eu la folie momen-
tanée, le délire, de vouloir vivre pour elle-même:
alors elle a brusquement changé de face, comme
une décoration d'opéra au signal du machiniste; et
voilà la révolution. Cette méthode, si elle n'a pas le
( 19 )
premier avantage de toute bonne méthode, celui de
la justesse, a du moins le second , celui d'une grande
simplicité. C'est un procédé admirable pour faire
de beaux tableaux synoptiques, de jolies cartes his-
toriques à l'usage des pensionnats : mais il ne faudrait
pas transporter ailleurs ces niaiseries d'école. Rap-
pelons-nous que nul objet nul être dans la nature
ne reste et ne peut rester deux instans le même; que
tout Etat porte en soi des germes de développemens
plus ou moins rapides, selon les progrès des choses,
et plus ou moins violens, selon les résistances; que
les principes des changemens, dans tout corps social,
comme dans tout corps organisé, remontent à sa
naissance; que, si l'éclat de la foudre est instantané,
sa formation est lente et progressive; que le chan-
gement d'état qu'on désigne comme une révolution
n'est que le complément d'une action préparée dès
long-temps; qu'il a lieu par la force dès choses; que
les hommes qui y figurent y sont moins auteurs
qu'acteurs, et les événemens immédiats moins sou-
vent des causes que des occasions.
Les idées, les besoins, en un mot, la force des
choses, qui existaient en 89, existent encore aujour-
d'hui avec non moins d'énergie, et les moyens de
les combattre sont encore plus faibles : ceci est hors
de doute. La question est donc seulement de savoir
si l'état que nécessite cette force des choses se con-
solidera tranquillement, ou produira de nouvelles
catastrophes.
( 20 )
Dès qu'on traite de l'état de la société , on com-
mence toujours par établir trois classes: la haute,
la moyenne et l'inférieure. Comme aucun de ceux
qui se servent de ces expressions n'a pris le soin de
les définir, on peut avouer ne pas les comprendre,
ne pas voir les limites qui séparent ces diverses
classes; ne pas savoir pourquoi on en compte trois
plutôt que deux, plutôt que quatre, plutôt que toute
autre quantité.
Ce nombre trois, cher aux dieux, ne l'est pas
moins à nos publicistes. Est-ce en raison de sa com-
modité , en ce qu'il permet de jeter pêle-mêle dans
le milieu ce qu'on n'a pas placé aux extrémités?
Ou bien, est-ce parce qu'autrefois la nation était di-
visée en trois ordres, et que l'habitude a continué
d'exercer son empire ?
Cette division, qui avait une base quand trois
ordres possédaient des droits différens, n'en a plus
sous notre pacte constitutionnel. Nous avons en-
core des prêtres et des nobles, mais plus de clergé
ni de noblesse, considérés comme classes ; nous avons
encore des simples citoyens, mais plus de tiers-état.
Les prêtres sont des employés qui ont, il est vrai,
un esprit de corps, mais qui n'ont pas de droits
distincts de ceux des autres fonctionnaires; car,
lorsque notre loi fondamentale s'en occupe, ce n'est
que pour statuer sur leurs traitemens. Les nobles ne
sont, suivant la Charte, que des titulaires de vaines
dénominations. Sans privilèges réels attachés à leurs
(21 )
titres, ils ne peuvent prétendre qu'à des honneurs.
Et quels sont même ces honneurs, dont parle la Charte,
mais que ne précisent ni la Charte ni aucune loi?
Probablement d'être présenté à la cour, de monter
dans des carrosses de la cour, d'assister à un gala
de la cour, de figurer dans un quadrille à la cour,
toutes choses majeures à la cour, mais d'un poids
bien léger dans la halance politique.
Les seuls personnages qui aient des droits spéciaux
dans notre nouvelle organisation, ce sont les Pairs
de France. Alors, si l'on veut à toute force une di-
vision en classes, on peut classer les Français en
pairs et non pairs. On aura, d'un côté, quelques
centaines d'hommes, et de l'autre trente millions.
Mais cette chambre des pairs, qui a de l'autorité
tant que l'ordre subsiste, n'en aurait plus dès qu'il
serait troublé. Aujourd'hui surtout, quelqu'élevé
que l'on soit, on n'est rien quand on est seul. Que les
partis adressent tour à tour à ce Corps de flatteurs
complimens, toujours, au fond, reste-t-il cette vé-
rité , qu'il n'a pas assez de puissance, de richesses,
d'influence pour être quelque chose par lui-même ;
que sa base ne repose pas assez profondément dans
la nation pour résister à une tourmente; que, dans
un état de choses où un ministère aux abois peut
faire à l'infini des commandes de nouveaux pairs,
et les envoyer aux combats législatifs, comme il en-
voie aux combats des rues des piquets de gendar-
merie , la dignité de la pairie est bien compromise ;
(22 )
qu'on peut même souvent se regarder comme flétri
d'une nomination à la chambre haute, aussi bien que
de tout autre honneur ministériel. Arriver à la pairie
entre deux censeurs , ne vaudrait-il pas autant être
promené dans Paris entre deux gendarmes ! Notre
chambre haute, dont la force matérielle est nulle et
la force morale très-faible, qui n'a qu'une force lé-
gale , est puissante sous le régime des lois, mais ne
le serait plus dans une révolution. Elle est beaucoup
par la loi, et très peu par elle-même.
Mais, s'il n'existe point en loi de classification so-
ciale de quelque importance, il en existe en fait.
Lors du retour de l'ancienne dynastie, la nation
parut partagée en deux classes, les hommes qui avaient
suivi la famille régnante et ceux qui n'avaient point
quitté le pays, les hommes des princes et ceux de la
patrie, l'émigration et la France. Mais, en peu de
temps, la fusion s'opéra , les individus réintégrés en
France s'y incorporèrent; et bientôt cette distinction
momentanée ne subsista plus que de nom, pour ne
point tarder à tomber dans un complet oubli,
Aujourd'hui, la véritable classification est tout
autre.
La Cour et l'Eglise sont les foyers des anciennes
idées : la cour qui regrette le pouvoir absolu, l'église
qui gémit sur la perte de sa domination.
Mais la puissance de la Cour est la seule réelle,
ou du moins la seule directe. C'est la cour qui dis-
tribue les places et les faveurs : à elle se rallie donc
(23)
tout ce qui aime faveurs et places. La naissance fait
le titre des rois ; la naissance est donc le premier
litre à la cour; et les hommes de naissance , les no-
bles, qui ne peuvent plus lutter contre elle, s'unissent
à elle. Ainsi s'est formée depuis la chute du régime
féodal, et se maintient encore, l'alliance de la cour et
de la noblesse. Rien là que de naturel, d'inévitable.
Quant à l'Église , dont on parle tant aujour-
d'hui , l'église, réduite à ses forces propres, serait
peu redoutable. Certes, si elle renferme dans son
sein de dignes pasteurs, qui, pénétrés des maximes
de l'Evangile, sachant que leur royaume n'est pas
de ce monde, ne consacrent leur vie qu'à de pieux
exercices et leurs pensées qu'à des soins spirituels,
il en est aussi qui, moins dégagés des idées terres-
tres, soupirent après la position sociale dont ils
jouissaient. Tourmentés du désir de la conquérir,
ils ne sont divisés que sur les moyens. Les plus vieux
invoquent le temps et la ruse , les plus jeunes la ra-
pidité et la violence; les uns se traînent dans l'an-
tique ornière, les autres volent à tire d'aile : mais ,
tardigrades ou étourneaux, leur but est le même, et
leurs intrigues sont égales. Ils effraient des consciences
timorées, séduisent des consciences basses, s'insi-
nuent partout, s'immiscent à tout, et, dans tout et
partout, occasionnent gêne et malaise. On ne peut
dès lors méconnaître leur influence ; mais ce n'est
qu'une influence d'emprunt. Le jour où ils seront
abandonnés à eux-mêmes, ils resteront ce qu'ils
( 24 )
doivent être, sans aucun pouvoir temporel. Jésuites
même, congréganistes, et tous intrigans de ce genre,
sans qu'il soit besoin de combats ni de proscriptions,
ni d'autre action que celle des lois générales, dispa-
raîtront; car ce n'est pas dans la nation que jamais
plus ils trouveront qui les soutienne. Les églises se
remplissent, les cérémonies se multiplient, la France
se couvre de croix, s'obère de couvens, s'infeste de
congrégations, et cependant, au fait, jamais siècle
ne se trouva qui fût plus ennemi de la bigoterie, plus
partisan de la tolérance, plus disposé à respecter
toutes lès opinions, mais à n'en subir, aucune. Que
la Charte soit à intervenir; que, pour affranchir le
pays de la domination ultramontaine, elle déclare
la religion protestante religion de l'Etat; ou même
que, pour éviter toute immixtion du spirituel et du
temporel et anéantir tout parti-prêtre, elle ne re-
connaisse pas de religion de l'État, quel serait,
croit-on, l'effet d'une telle mesure? Une sainte li-
gué, une guerre civile, des flots de sang? Non; ce
n'est plus le temps une guerre de plume, un dé-
luge d'articles et de brochures, rien de plus. Les uns
diraient que la morale sans religion n'a point d'ap-
pui; qu'un peuple sans culte reconnu est bientôt
sans morale; que le frein des lois est insuffisant; que
l'autel est l'appui des États, et que ses ministres sont
des ministres de paix et de repos. Les autres, que la
morale existe indépendante de la religion; qu'elle
peut être professée seule; que la morale, l'intérêt
( 25 )
bien entendu et la législation suffisent dans des siè-
cles éclairés, sans religion proclamée? que des mi-
nistres de religion deviennent souvent des agens de
troubles, quand ils ont un intérêt distinct, et surtout
un chef étranger; que, d'ailleurs, l'État est la nation;
que, dès lors, religion de l'État est religion de la
nation; que proclamer à la fois la liberté de toute
religion dans l'État et une religion spéciale de l'État,
c'est tomber dans un non-sens; que, sous un régime
d'égalité de droits, faire solder sur le trésor de la
nation, ou, en d'autres termes, sur les impôts payés
par tous les. citoyens, les ministres d'une religion
qui n'est pas celle de tous, c'est une contradiction,
un privilège, une injustice; qu'ainsi il ne doit pas y
avoir de prêtres à la charge de l'État, mais que chacun
aura sa religion et paiera des prêtres, s'il en veut. Et
ees raisonnémens, déjà ressassés, le seraient encore
jusqu'à ce qu'une autre question fît oublier celle-là :
mais on ne s'armerait point pour les soutenir; ce ne
serait point pour une telle cause que la France re-
luirait des feux de la guerre civile. L'église n'a donc
aujourd'hui qu'une force factice et indirecte,
Dans l'autre camp, pour partisans des idées nou-
velles, on compte :
Les capitalistes, les industriels, les hommes à pro-
fessions libérales, toute la partie agissante et réelle-
ment vivante de la société; cette classe pour laquelle
la liberté, l'égalité des droits, l'absence des privilèges
sont toujours conditions de prospérité, comme elles
( 26 )
sont, de plus, à présent, besoins de l'ame et convic-
tions de l'esprit :
Les gens de lettres, les savans , tous les hommes
qui se livrent à l'étude, la partie pensante de la so-
ciété, cette classe forte par le nombre, aujourd'hui
que tant d'esprits sont cultivés, plus forte encore par
son influence, aujourd'hui que les lumières sont
généralement appréciées; les hommes instruits , dont
quelques-uns peuvent soutenir, d'une plume ou d'une
voix vénale, des principes opposés, mais dont la
totalité chérit un régime qui , garantissant toute
supériorité, et surtout celle de l'intelligence, les place
au premier rang dans l'ordre social :
L'armée, où le raisonner s'accrédite, comme dans
le reste de la nation, dont les idées la pénètrent, la
débordent, l'enveloppent ; l'armée, dont les mem-
bres , par son mode de composition, sortis des rangs
de la société pour y rentrer bientôt, en conserveront
l'esprit, seront citoyens non moins que soldats, et
bientôt ne se considéreront plus comme les agens
aveugles du pouvoir.
Quant au bas peuple, il se regarde comme tout-à-
fait hors de la question. Sans doute, les prolétaires ,
qui ne.vivent que de travail, sentent qu'il vaut mieux
travailler pour soi que pour autrui, gagner un sa-
laire que faire des corvées; sans doute, ceux qui, par
les lois sur l'émigration, sont devenus propriétaires
de quelques quartiers de terre, frémiraient à la seule
idée d'un ordre de choses qui menacerait leur pro-
( 27 )
priété. Mais ils savent bien aussi que jamais gouver-
nement ne sera assez dénué de sens pour ramener
les corvées ou dépouiller les acquéreurs des biens
nationaux, que ce ne sera jamais contre la classe
inférieure que, dans aucune lutte, l'attaque sera
dirigée. Et les bienfaits éloignés, l'influence indi-
recte d'une civilisation plus perfectionnée, ils ne
sauraient l'apprécier. Remarquons toutefois que, par
l'effet de l'industrie, de plus en plus productive, et
de l'instruction, qui répand l'esprit d'ordre, la classe
des prolétaires , du bas peuple, se fond chaque jour
dans la classe industrielle et propriétaire; qu'alors
diminue le nombre des hommes à qui le mal est
enseigné par l'organe du besoin, qui sont toujours
disposés au trouble et à l'agression, et s'augmente
celui des hommes à intérêts positifs, toujours amis
du repos, mais prêts pour la défense; qu'ainsi se
renforce l'organisation que nous avons montrée la
plus favorable à la prépondérance de la masse éclairée
et propriétaire de la société , à l'établissement du ré-
gime constitutionnel et des idées nouvelles.
Après un tel dénombrement, on pourrait s'éton-
ner que la lutte ait duré si long-temps.
Deux raisons principales rendent compte de ce
phénomène : l'état général de la politique actuelle ,
et le caractère particulier de l'opposition nouvelle
en France.
L'histoire montre les relations entre individus
remplacées par celles de cantons , de provinces , et
( 28 )
enfin par celles de grands États, qui s'élèvent sur les
débris des plus faibles. Là s'étaient arrêtés les rap-
ports et les affections des hommes. Le cosmopolisime
n'était que dans quelques têtes de philosophes ; et le
vulgaire ne pouvait dépasser un patriotisme étroit,
qui lui faisait regarder comme barbares ou ennemis
tous les hommes des autres pays. Mais aujourd'hui,
par la facilité et la multiplicité des communications
qui se sont établies entre les divers pays, la poli-
tique , comme la littérature, tend à sortir des limites de
chaque Etat, à se généraliser. Les idées de libertés
religieuse, politique et individuelle, et d'égalité devant
la loi, ont envahi les masses. Ces cris partis de la
France ont retenti dans tout le monde connu, et
ébranlé tous les trônes. Les rois effrayés se sont
alliés ; et cette alliance , que formait la volonté de
quelques individus, s'est faite avec rapidité. Les peu-
ples tendent à s'unir aussi; mais cette, union , fruit
d'intelligences entre des millions d'hommes étrangers
les uns aux autres, ne peut s'opérer aussi vite; et
c'est là le grand avantage que le pouvoir conserve
encore sur les partisans des idées nouvelles. La cen-
tralisation , qui fait la force de chaque gouvernement
sur les citoyens d'un Etat, fait aussi celle de l'en-
semble des gouvernemens despotiques contre lés peu-
ples. De là leur soin commun à arrêter les moyens
de communication, et à entraver les relations entre
les hommes des différons pays; comme leur soin parti-
culier à chacun d'eux pour établir les mêmes obstacles
( 29 )
flans son intérieur. Avec le temps, tous ces obstacles
doivent être aplanis bu surmontés. Déjà cette al-
liance des souverains , qu'ils avaient nommée sainte,
ne subsiste plus que de nom; et bientôt les rapports
vont devenir libres et faciles entre les hommes de
toutes les nations , comme entre les citoyens de cha-
que nation entre eux. Alors réellement les hommes
seront moins classés selon les territoires que selon
les opinions, qui feront les véritables concitoyens;
alors on verra dans le monde moins des Français,
des Russes , des Anglais » des Allemands ou des Es-
pagnols , que des partisans des nouvelles ou des an-
ciennes idées ; alors des associations se formeront
entre ces hommes de divers pays pour faire triom-
pher la cause commune , alors, partout et pour tou-
jours, c'en sera bientôt fait des vieilles institutions.
La seconde Cause de la tranquillité qui, dans ces
derniers temps , a régné en France , malgré les me-
sures de son gouvernement, se trouve dans le carac-
tère de l'opposition nationale.
Cette opposition ne ressemble nullement à celle
de 89.
En 89 , il fallait d'abord faire reconnaître des droits
et détruire les institutions qui leur étaient contraires :
aujourd'hui , que ces droits sont reconnus et ces
institutions détruites , il ne faut plus qu'organi-
ser de nouvelles institutions, garanties de ces droits.
En 89, avant de reconstruire sur de nouvelles basés,
on eut à renverser et à déblayer les monumens des
( 30 )
temps passés : aujourd'hui qu'on a presque fait table
rase, il ne s'agit plus que d'élever et de consolider
l'édifice. L'opposition d'alors devait détruire et con-
quérir, et par conséquent attaquer : celle d'aujour-
d'hui doit créer et conserver, et par conséquent seu-
lement se défendre. Le caractère de la première fut
et dut être celui de la passion et de là violence : le
caractère de la seconde est, au contraire, de toute
nécessité, celui du calme et de la réflexion.
Par ces motifs, en 89, dans la première efferves-
cence, on identifiait les hommes avec les institu-
tions, ou plutôt, on semblait personnifier en eux les
institutions odieuses. Aujourd'hui, plus de sang-
froid , on trouve naturel que le vulgaire des hommes
prenne les idées et les sentimens de leur position ,
et que leur ame , long-temps engourdie dans une
situation, ne se monte pas au niveau des circon-
stances nouvelles : on ne leur prodigue plus une
haine injuste; on ne leur accorde plus une attention
qu'ils ne méritent pas : c'est aux choses qu'on la
réserve tout entière.
Ce caractère de l'opinion dominante , cette dis-
position des esprits, doit tranquilliser sur les craintes
chimériques d'une nouvelle révolution. Certes on ne
doit pas , enivré d'un premier succès, voir dans la
chute du précédent ministère le gage certain d'un
avenir sans nuage. L'arène des combats politiques
n'est pas close ; et le pendule doit osciller long-temps
encore, avant d'arriver au point de repos. L'on peut
( 31 )
s'attendre à de nombreuses réactions, mais plus à
de violentes secousses. Le gouvernement ne fera pas
de bonne grace les concessions que réclame l'esprit
du siècle, et les demandes seront souvent accueillies
par des refus, des subterfuges ou des délais ; mais
elles finiront par être accordées à la nécessité évi-
dente, sans qu'il soit besoin que la force les arrache.
Comme aussi l'opposition nationale , d'après le ca-
ractère qui la distingue, ne sera point disposée
à se précipiter dans les excès. Par la seule marche
du temps son triomphe est certain , inévitable. A
ceux qui douteraient de l'avenir, conseillons de jeter
les yeux en arrière, et de calculer l'immensité du
terrain que nous avons parcouru, que nous parcou-
rons chaque jour. Oui, chaque jour, même avec les
Chambres et les ministères sous lesquels nous,avons
gémi ou langui, esprit du siècle avance, tantôt, à
grands pas,, tantôt lentement; il s'insinue ou envahit,
mine ou renverse, mais finit par se montrer partout
et dans tout. C'est une vérité, que la passion mé-
connaît souvent , mais que démontre la réflexion.
Dans la chaleur de la, lutte, dans les succès
variés des combats partiels, croyant n'avoir rien
fait tant qu'il nous reste à faire, nous perdons
de vue l'ensemble de la bataille : mais que notre coup
d'oeil s'étende, et il nous découvrira la grandeur de nos
conquêtes. Parcourez les cahiers des États-Généraux
de 89; comme ce qui paraissait alors des principes
d'une audace désordonnée est devenu d'une vérité
( 32 )
banale ! Comme ces objets de voeux presque immo-
dérés alors sont aujourd'hui d'un usage habituel,
si habituel qu'on est presque tenté de croire qu'ils
ont dû toujours exister! Tels qualifiés à cette époque
de novateurs et de démagogues, s'ils étaient rejetés
à la vie , avec les mêmes idées , au milieu d'une so-
ciété dont la marche a été si rapide, seraient honnis
des noms d'absolutistes et de serviles.
Pour se contenter d'un fait nouveau qui a frappé
tous les esprits t qu'on réfléchisse sur le résultat des
dernières élections. Sans doute, il n'a pas été tel
que doit le désirer l'opposition constitutionnelle ;
mais il a été du moins tel que ne le voulaient pas les
partisans des anciennes idées , qui se croyaient assu-
rés de la victoire. Et, lorsque les électeurs, pris cette
fois à l'improviste, se seront mieux entendus; lorsque
leurs sociétés se seront bien organisées; lorsqu'une
foule d'entre eux ; qui ont refusé de se faire inscrire,
par négligence et surtout par le désir de se soustraire
aux fonctions du jury, auront rempli ce devoir de
citoyen ; lorsque enfin le temps en aura encore
enlevé quelques-uns et les aura remplacés par de plus
jeunes , on sera certain d'avoir à la Chambre; élec-
tive une majorité réellement représentante de l'opi-
nion nationale. Ce moment est proche, très-proche; et;
par les données que fournit la statistique, on peut
calculer le cours de la politique avec autant de facilité
qu'on calcule le cours des astres. Ce que nous pourrions
souhaiter de plus propice pour hâter cette heureuse
( 33 )
époque, ce. serait que de nouvelles dissolutions de la
Chambre missent plus souvent les électeurs en pré-
sence : le produit électoral irait toujours s'améliorant.
Les progrès que nous avons faits, les calculs qu'il
nous est facile de faire doivent donc nous inspirer
confiance dans l'avenir, gros de germes qui ne peu-
vent manquer d'éclore et de se développer.
( 34 )
CHAPITRE III.
QUELLE DOIT ETRE AJOURD HUI LA NATURE DES ACTES
ET DES DISCOURS DE L'OPPOSITION.
Système de modération. — Appui dans les classes
élevées. — Résistance légale. — Langage du, raison-
nement , et non des passions. —Positif des intérêts
et non-vague des sentimens. — Spécialités. — Fran-
chise et loyauté. —Profession de doctrines, et non-
variabilité de principes. — Rappel aux devoirs mé-
connus.
Les réflexions qui précèdent indiquent quelle doit
être la nature des actes et des discours de l'oppo-
sition.
Son système ne peut être celui de la violence. Ce
n'est point dès lors dans le bas peuple qu'elle doit
chercher aide et, secours : elle n'y trouverait qu'ob-
stacles et désastres.
Quand on veut seulement détruire, qu'on prenne
la populace, qu'on la mette en mouvement, qu'on
l'abandonne à elle-même, et qu'on s'éloigne aussitôt;
( 35 )
car, dans son aveugle furie, elle frappe bientôt sur
ses alliés comme sur ses adversaires. Mais quand on
ne veut renverser que pour réédifier ensuite; quand
surtout, comme aujourd'hui, on ne veut point ren
verser, mais réformer et modifier, l'assistance doit
être demandée à des classes plus élevées. C'est heu-
reusement , ainsi que nous l'avons démontré, entre
de telles classes , entre celle qui a la supériorité en
titres , et celle qui l'a en lumières, en richesses, en
nombre et en force, que la lutte est établie. Ce
sont les seules qu'y portent leurs intérêts positifs, les
seules aussi qu'y poussent leurs passions. L'appel à
la force ne serait pas moins funeste à l'opposition
constitutionnelle qu'à ses adversaires. Si les feux de
la guerre civile s'allumaient de nouveau en France,
les hommes des anciennes idées , faibles et peu
nombreux, succomberaient infailliblement : le jour
des hostilités serait celui de leur perte. Mais, lors-
que le regard s'étend au-delà de la victoire, on
voit que ce n'est point par la voix de la guerre que
doit être plaidée la cause des libertés civiles. Lais-
sant de côté les considérations morales, qui défendent
de souiller la pureté d'une aussi belle cause, et n'é-
coutant que la doctrine de l'intérêt, elle nous dit
que, dans toute la nature, à l'action répond tou-
jours la réaction, et que, dans les querellés de parti,
le sang versé ne sèche jamais sans vengeance : elle
nous recommande de ne point allumer pour notre
ennemi une fournaise qui nous dévorerait nous-
( 36 )
mêmes. La guerre civile entraînerait au combat et
mêlerait dans nos rangs le peuple, que l'on aurait
armé de la torche des passions. Sait-on alors jusqu'où
s'étendrait l'incendie? Le torrent une fois débordé
sait-on quels seraient ses ravages? Les vents orageux
une fois déchaînés, sait-on le point où s'arrêterait le
navire? Trop de vitesse peut entraîner au-delà dû
but et précipiter dans l'abîme Malheurau pays où
les hommes du peuple deviennent acteurs sur la scène
politique ! Ils le furent en 93, et elles ne sont point
effacées de la mémoire les horreurs.de cette époque
désastreuse, où pas une minute,ne s'écoulait sans
que la cloche funèbre ne sonnât la mort d'une vic-
time. Puisse le génie de l'humanité remettre souvent
ce sanglant tableau sous les yeux des imprudens qui
invoquent de tels auxiliaires! Puisse celuide la sa-
gesse leur rappeler aussi que là ne se bornent pas les
maux de la guerre civile! que, si son action est le
carnage, sa fin est la servitude. La guerre civile né-
cessité une concentration de forcés, l'organisation
d'un pouvoir énergique; et les hommes qui en ont
été investis pour conquérir la liberté, s'en servent
ensuite pour l'opprimer. Aux agitations de notre ré-
publique a succédé le despotisme de Napoléon; aux
orages de l'anarchie, le calme plat de l'esclavage.
Dans les combats politiques, ce n'est donc jamais
à la violence, mais à la prudence et au temps, qu'est
réservée une victoire durable, et la seule qu'éclaire
un jour pur et sans larmes. Ne dédaignons pas leur
( 37 )
secours, pour en appeler aux hasards des combats.
Ne nous écartant pas des voies, légales, qui doivent
nous conduire infailliblement au terme de nos voeux ,
contentons nous de nous préparer pour y soute-
nir , au besoin , toute guerre défensive. Et alors
même que cette guerre deviendrait inévitable, ne
faisons pas entendre le cri des Barbares : «Malheur
aux vaincus ! » mais ; bien plutôt : «Bonheur aux
vaincus ! bonheur à ceux qui auront succombé dans
une cause injuste, et que, en ennemis généreux,
nous associerons aux bienfaits de la victoire, et do-
terons des fruits de ces principes, dont nous aurons
assuré le triomphe ! »
Le langage de la passion, d'un effet si puissant
en 89 , où l'on organisait tout pour l'attaque , où
l'on s'adressait au peuple, n'est donc plus de mise à
présent qu'il s'agit surtout de conservation, et où
l'on doit parler à la classe éclairée.
Qu'on jette les yeux sur les discours les plus re-
nommés de notre révolution : on a besoin d'efforts, et
de grands efforts, pour s'identifier avec les hommes
et les choses de ce temps. On se sent fatigué de ces
appels réitérés aux passions; on s'impatiente de voir
continuellement toucher une corde qui , chez nous,
vibre peu. On demande plus de logique, et moins de
sentiment. Ces chefs-d'oeuvre de la parole, on ne les
apprécie point ce qu'ils valent, parce qu'on lit avec
l'esprit ce qui a été écrit par l'âme et pour l'âme.
( 38 )
Que le dieu de l'éloquence révolutionnaire, que Mi-
rabeau renaissant vienne encore tonner à la tribune
et rallier ses hommes aux cris de patrie et de liberté;
ses accens ne feront plus palpiter les coeurs, n'élec-
triseront plus les âmes, n'ébranleront plus la société,
comme aux jours d'orages.
Prenons un exemple plus récent. Ce général ora-
teur, Foy, dont le talent s'était élancé tout d'un
coup à une si grande hauteur, se distinguait surtout
par un grandiose de sentimens et une chaleur de ton ,
dont l'effet ne serait déjà plus le même. Son bras re-
levait de la poussière , qui les profanait, ces drapeaux
sur lesquels avait si souvent reposé la victoire. Sa
voix, habituée à se mêler aux accens du clairon,
entonnait avec énergie l'ancien hymne d'indépen-
dance au sein d'un pays souillé par l'invasion étran-
gère et par le despotisme intérieur. Elle évoquait de
leurs tombeaux les mânes des héros républicains , qui
dormaient dans la gloire : elle faisait parler les nobles
douleurs de ceux qui leur avaient survécu , retentir
les cris de l'honneur outragé et du besoin pour des
hommes dont les hauts faits étaient devenus des
crimes , et dont l'existence, épuisée de privations,
abreuvée d'injures, ne pouvait émouvoir la pitié, qui,
toute alors à des maux passés, aurait cru se prosti-
tuer en contemplant d'autres infortunes que celles
de l'émigration , et ne versait pas même le baume
d'une larme stérile sur les plaies des défenseurs de
la patrie. Elle demandait un abri et du pain pour
(39)
des frères d'armes, qui, favoris de la valeur plus que
de la fortune, riches seulement en larges cicatrices,
après avoir vaincu le monde, ne trouvaient où re-
poser leurs corps , sillonnés de blessures. Il s'était
fait le représentant, et l'organe de cette vieille armée,
dont les exploits s'étaient étendus comme les flots
dé la mer ; et, à ce double titre, sa tête, surmontée
du panache des combats et ceinte de la couronne de
l'éloquence , brillait environnée d'une auréolo de la
gloire nationale. Mais aujourd'hui que les haines des
nations sont apaisées; que les soldats de la vieille
armée sont éteints, disséminés ou familiarisés avec
de nouvelles situations; que les peuples , comme les
individus, désenivrés des concerts guerriers et des
fanfares de la victoire , songent plutôt à s'enrichir et
à s'éclairer qu'à s'entre-détruire, honorent la paix,
la plus belle et la plus féconde des déesses, et con-
çoivent d'autres gloires que la gloire militaire; au-
jourd'hui le général Foy devrait faire entendre d'au-
tres accens , s'il voulait trouver eucore de l'écho en
France.
Ce n'est plus le temps, félicitons-nous-en , de
parler de passions violentes; ce n'est non plus le
temps, avouons-le franchement, de parler de pas-
sions généreuses, de sentimens et de dévouemens.
L'histoire d'un peuple, comme l'histoire du genre
humain , est celle de l'homme en particulier; et il
ne faut jamais demander à un âge les qualités d'un
(.40)
autre âge. Dans la jeunesse, les qualités du coeur,
abnégation de soi-même ,générosité, exaltation, qui,
selon quelles sont bien ou mal appliquées, font les
grandes vertus ou les grands crimes; dans l'âge
mûr, développement d'esprit, mais sécheresse de
coeur, exactitude et dès lors justice, mais rien au-
delà, point de grandiose : voilà ce qui caractérisé les
individus et les nations.
Aux premiers âges ; il y a de la poésie dans l'amour
pour la patrie et pour les chefs ; aux âges qui suivent,
il n'y a plus que du positif. Dans ces premiers temps,
quel'on s'adresse aux passions : que la patrie soit une
mère commune, dont le sein nous a nourris, et au salut
de laquelle tous ses enfans doivent leurs biens et leur
vie : que les rois soient sur la terre les représentans
de la Divinité : assimilez le principe de l'hérédité poli-
tique à celui de l'hérédité civile : dites, si bon vous
semble , qu'on hérite d'une nation comme d'une
chose : dites même que la légitimité est en faveur de
celui qui succède, et non en faveur de ceux qui com-
posent la succession : que patrie et roi absorbent toutes
les idées, concentrent tous les voeux : que l'intérêt
général prédomine dans les coeurs sur l'intérêt privé, et
que chacun s'accoutume à ne considérer son bien-être
que comme une fraction du bien-être social, auquel il
doit se consacrer. On parle à de jeunes imaginations;
les sentimens ont de l'exaltation et la parole du pres-
tige ; les chants du poète attirent les hommes, et les
murailles s'élèvent au son de la lyre. Mais plus tard,
(41)
quand l'aiguillon du sentiment vient s'émousser
contre le positif de l'esprit de calcul; quand le mot
de patrie ne réveille plus d'autre idée que celle d'une
association, où chacun ; doit trouver son avantage;
quand la royauté n'est plus qu'une institution établie
en faveur de la nation, et non en faveur des rois ;
quand les citoyens ne sont plus des choses, mais des
hommes; qu'on n'en hérite plus comme d'un trou-
peau ; et que la légitimité politique n'est plus qu'un
moyen de tranquillité , le tombeau des ambitions
particulières ; alors changez de langage, si vous ne
voulez pas prêter à rire ; alors ne présentez plus
dans vos discours les intérêts privés comme fractions
du bien-être: général, mais celui-ci comme total des
intérêts privés , offerts en première ligne; ne de-
mandez plus de les lui sacrifier; tâchez seulement
que les intérêts privés concourent dans le sens de
l'intérêt général. :
Il ne s'agit donc plus dans ce siècle de s'adresser au
coeur, mais à l'esprit. Et comme l'esprit n'a pas seule-
ment l'envie de s'éclairer, mais possède déjà des lu-,
mières ; comme il sait positivement ce qu'il veut, la
langue qu'il écoute n'est plus celle des généralités va-
gues, mais celle des spécialités. Avec quelque teinture
de philosophie et quelque habitude de manier la plume
ou la parole, rien de plus facile que de développer à
tout propos des généralités sur les droits et les devoirs
des nations ou des gouvernemens. Dans le commen-