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De la Monarchie française au 1er janvier 1821, avec un Supplément sur l'état de la France depuis cette époque jusqu'au 1er juin de la même année. Nouvelle édition, revue, corrigée et augmentée... par M. le Cte de Montlosier

De
473 pages
Gide fils (Paris). 1821. In-8° , 469 p..
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DE
LA MONARCHIE
FRANÇAISE
AU Ier JANVIER 1821, etc.
On trouve à la même Librairie :
DE LA MONARCHIE FRANÇAISE, depuis son éta-
blissement jusqu'à nos jours, ou Recherches sur les
anciennes institutions françaises, leurs progrès,
leur décadence, et sur les causes qui ont amené la
Révolution et ses diverses phases, jusqu'à la décla-
ration de l'empire; avec un Supplément sur le gou-
vernement de Buonaparte, depuis ses commence-
mens jusqu'à sa chute, et le retour de Bourbons ;
par M. le comte de Blontlosier, 3 vol. in-8.. .. 15 f.
DE LA MONARCHIE FRANÇAISE, depuis le retour
drs Bourbons jusqu'au 1sr avril 1815; considéra-
tions sur l'état de la France à cette époque ; Examen
de la Charte constitutionnelle, de ses défectuosités,
et du principe sur lequel l'ordre social peut être
recomposé ; par le même, in-8 7 fr.
DE LA MONARCHIE FRANÇAISE, depuis la seconde
restauration jusqu'à la session de 1817 ; par le même,
in-8 .... 7 fr. 50 c.
DE
LA MONARCHIE
FRANÇAISE
AU 1er JANVIER 1821;
AVEC
UN SUPPLÉMENT
SUR L'ÉTAT DE LA FRANCE DEPUIS CETTE ÉPOQUE JUSQU'AU
1er JUIN DE LA MÊME ANNEE.
NOUVELLE ÉDITION
Revue, corrigée et augmentée de cent soixante pages ;
PAR M. LE COMTE DE MONTLOSIER,
Multa dies, variusque labor mutabilis aevi,
Rettulit in melins, multos alterna revisens
Ludit, et in solido rursus fortuna locavit.
PARIS,
A LA LIBRAIRIE DE GIDE FILS,
RUE SAINT-MARC-FEYDEAU , N° 20.
M. DCCC XXI.
AVIS
SUR CETTE NOUVELLE ÉDITION.
LE Libraire a jugé à propos de faire une nouvelle édi-
tion de cet ouvrage. J'ai dû, dès-lors, ajouter à son pre-
mier cadre, qui se limitait au 1er janvier, une esquisse de
nos mouvemens politiques, jusqu'au 1er juin. Cette édi-
tion avec cette addition devait paraître au 1er juillet ; j'ai
espéré un moment que mes feuilles manuscrites envoyées
d'Auvergne pourraient avoir été perdues : je dis positive-
ment espéré, car on ne peut se figurer la peine que j'é-
prouve dans une sorte d'hostilité où je me suis placé envers
des personnes que j'honore à tant de titres. Je parlerai peu
de M. l'avocat général de Marchangy, dont je combats les
doctrines dans la cause de M. Bergasse et des émigrés : il
est tellement l'objet de mon estime, que j'ose espérer,
malgré les mouvemens d'impatience que je n'ai pas su
dissimuler, qu'il voudra bien, meilleur que moi, m'ex-
cuser et me pardonner. Je ne compte pas de même sur
l'indulgence de la majorité de l'Assemblée, dont les petites
dissimulations, la mollesse et la faiblesse m'ont souvent
rappelé celle de 1815. Je compte encore moins sur l'in-
dulgence de quelques hommes qui sont aujourd'hui à la
tête du parti religieux. Ils veulent propager la piété : je le
veux aussi; mais, par la roule qu'ils tiennent, je suis con-
vaincu qu'ils vont, non à la religion , mais à l'impiété. Ils
voient le port là précisément où je vois l'écueil. Il convient
ij AVIS SUR CETTE NOUVELLE ÉDITION.
toujours très-peu de parler de soi. Ici cependant, j'ai
malheureusement une autorité dont je suis forcé de me
prévaloir. L'impiété n'est pas en moi, comme chez mes
nobles adversaires , une chose inconnue. C'est un pays
que, dans les égaremens de ma jeunesse, j'ai long-temps
parcouru, et dont, par la même raison, je sais toutes les
positions. Desistite, quoeso, verbum directum non habe-
mus, disait un roi de la première race à ses leudes. Je
puis dire de même : « De grâce, détournez-nous de cette
« voie ; vous vous perdez , et vous nous perdez. »
La grande plaie de la France n'est pas, comme on croit,
l'impiété; il n'y en aura plus désormais que celle que, par
maladresse, on introduira et on fera. La véritable plaie
est la turbulence effrénée de la jeunesse, et la vanité non
moins effrénée de la classe moyenne. Ce que veulent faire
aujourd'hui des hommes influens en faveur de la religion,
ce qu'ils ne font pas, et ce qu'ils n'osent pas faire en faveur
de la noblesse , me paraît un égal contre-sens. Leur ména-
gement servile envers quelques hommes qui rêvent le sa-
lut de la France par la domination des prêtres, le même
ménagement pour les prétentions vaniteuses de certaines
classes révolutionnaires ou de certaines classes plébéïennes,
voilà ce que je déplore sans cesse comme une calamité. Si
vous voulez que les prêtres aient une grande autorité sur
nous, attendez que nous la leur donnions nous-mêmes.
Plus ils seront placés hors du monde, plus le monde ira
les chercher. Si, au contraire, ils y entrent avec l'autorité
de la loi, celle des souverains et des magistrats , ils seront
repoussés, soyez-en sûrs.
J'ai dû parler de certaines prétentions de la classe ré-
volutionnaire avec horreur, de certaines prétentions de
AVIS SUR CETTE NOUVELLE ÉDITION. iij
la classe moyenne avec mépris. Cependant, sur ce point,
qu'on n'outre pas mes maximes ; qu'on n'oublie pas
que l'âge révolutionnaire a vu se produire, dans l'inté-
rieur de la France, une multitude de traits éclatans. La
classe plébéienne a, de son côté, dans la sphère sociale ,
des fonctions honorables et une importance qui ne doi-
vent jamais être méconnues. L'habileté du Gouvernement
et une partie de ses difficultés consistent à démêler des
nuances qui, par l'effet d'un mouvement désordonné ,
cherchent continuellement à se mêler et à se confondre.
Sans ménagement pour les doctrines révolutionnaires qui
sont abominables, ainsi que pour l'exaltation de certaines
vanités plébéiennes qu'il faut sans cesse comprimer, si
d'ailleurs ou sait accorder aux situations particulières de
cette classe l'attention , les égards, les encouragemens
qu'elle mérite; si on sait, d'un autre côté, honorer et ac-
cueillir comme il convient les hommes qui, dans la révo-
lution même, ont donné de l'honneur à leur patrie, on
évitera tous les maux, et on fera tout le bien dont nous
sommes encore susceptibles.
Je reviens sur la noblesse. Quelques personnes croient
qu'elle n'existe dans l'Etat que pour l'avantage ce quel-
ques individus. Elle existe pour la nation entière. C'est le
bien et l'espérance de toutes les familles qui servent l'Etat.
Il en est ainsi des académies. Encore que leur institution
en beaucoup de points soit très-défectueuse , elles n'exis-
tent pas seulement pour l'avantage de quelques académi-
ciens; c'est le patrimoine, c'est l'espérance de tout ce
jeune peuple qui cultive les sciences. La noblesse, son
institution , ses honneurs, sa considération, centre de tous
les honneurs et de toutes les considérations, est le pre-
IV AVIS SUR CETTE NOUVELLE EDITION,
mier point politique dont un homme d'Etat ait aujourd'hui
à s'occuper. Il n'y a ni salut, ni repos à espérer en France,
ni salut, ni repos à espérer eu Europe, avant que ce point
ait été définitivement fixé. Des honneurs viagers, des rangs
viagers , tels que le proposent certaines personnes, amè-
neraient , avec l'abolition de tout esprit de famille, un
peuple viager, un souverain viager, une constitution via-
gère , en un mot, une confusion de. chose telle que le
chaos seul peut en donner l'idée.
A ce sujet, on me reprochera peut-être des rapproche-
mens désobligeans, et par là même, irritans entre les
classes certainement éloignées, telles, par exemple, que
les cordonniers et les banquiers. Cette insulte, si c'en est
une, faisait partie de mon raisonnement; elle a servi à
montrer que ceux qui veulent aujourd'hui l'égalité pour en
jouir au-dessus d'eux , la trouveraient bientôt au-dessous.
Si, par le mouvement de choses qu'on sollicite, il arri-
vait qu'un simple banquier fût de pair avec M. de Mont-
morency, il faudrait, par le même mouvement de choses ,
qu'il fût de pair avec un décroteur du Pont-Neuf.
Je n'ai rien à dire sur le mouvement qui s'est élevé dans
l'Assemblée au sujet de la partie de mon ouvrage où je
parle des ventes des biens d'émigrés ; il a été causé par la
méprise du mot vendeurs à celui d'acheteurs. Je remercie
les honorables membres du côté droit d'avoir bien voulu
le faire observer.
DISCOURS PRELIMINAIRE.
UN des plus graves inconvéniens, et en
même temps une des plus grandes singu-
larités de l'état de la France au milieu de
ses vicissitudes, c'est qu'il est extrême-
ment difficile d'assigner à ces vicissitudes
un caractère positif. Les événemens ont
beau se succéder et se multiplier, on ne
sait ce qu'ils signifient. J'avoue que le plus
souvent je ne saurais dire, ni du Roi, ni
de son Gouvernement, ni des nobles, ni
du peuple , ni des Ultras, ni des Libé-
raux , où ils vont et ce qu'ils veulent : je fé-
licite ceux qui, en observant notre pays, y
Voient partout des merveilles. La France,
telle que je l'aperçois, est dans une situa-
tion si mal établie, les attitudes y sont
tellement fausses, les principes si mal po-
Vj DISCOURS PRELIMINAIRE.
ses, les droits si mal définis, les volontés
si mal comprises, les voies si mal tracées,
les buts si peu aperçus, que la seule mer-
veille pour moi est l'apparence d'ordre
qu'on est parvenu à donner à cet en-
semble. Après cela, les paroles qu'on en-
tend paraissent tellement hypocrites, les
déclarations qui se publient semblent re-
celer tant de pensées secrètes; il y a une si
Complète égalité d'espérance, laissée aux
prétentions justes et aux prétentions, in-
justes; la raison et les passions, les droits
et les torts, les vérités et les erreurs, les
vertus et les vices sont tellement mêlés,
qu'on a l'idée du chaos plutôt que d'un
ordre social. Dans ce chaos, quand je vois
un système représentatif, des débats pu-
blics, la liberté de la presse, une arène
continuellement ouverte à deux passés,
l'un de la révolution, l'autre de l'ancien
régime, se précipitant avec fureur l'un
sur l'autre pour envahir le présent, je ne
DISCOURS PRÉLIMINAIRE. Vij
sais plus quelle idée je dois me former
d'un tel ensemble. Je pais m'attendre au
moins que les crises y succéderont aux
crises, les oscillations aux oscillations.
C'est en effet le spectacle que présente
la France depuis long-temps, et dont il
m'importe d'abord de donner un aperçu.
Il est bien important qu'on n'impute plus,
comme on l'a fait jusqu'ici, à des indi-
vidus ou à de petites causes ce qui appar-
tient manifestement à une cause générale.
C'est cette cause que je me propose de
dévoiler.
En me renfermant à cet égard dans les
événemens qui appartiennent à la res-
tauration, trois périodes me paraissent
remarquables : 1° depuis l'époque de
l'avénement du Roi jusqu'au 20 mars;
2° depuis la seconde restauration jusqu'à
l'ordonnance du 5 septembre; 3° depuis
Vllj DISCOURS PRELIMINAIRE.
cette ordonnance jusqu'au moment pré-
sent. Nous allons parcourir ces trois pé-
riodes.
Au premier moment où les émigrés dé-
barquèrent sur les terres étrangères, leur
arrivée eut un effet dont on ne trouverait
aucun exemple dans l'histoire. Partout
ils s'établirent comme chez eux; partout
ils imposèrent leur ton, leurs manières ,
leurs usages. Ils avaient l'air d'accorder
l'hospitalité plutôt que de la recevoir.
Ces bons étrangers, tout étonnés d'être
regardés chez eux comme étrangers, su-
birent quelquefois assez bien cette condi-
tion ; quelquefois ils en eurent de l'hu-
meur.
Après douze ans d'absence, rentrant
en France comme dans un pays nouveau,
rien ne fut changé dans l'esprit des émi-
grés. Pendant tout le règne de Napoléon,
DISCOURS PRELIMINAIRE. IX
le faubourg Saint-Germain n'a pas eu un
moment la pensée qu'il y eût en France
un autre peuple que lui. La révolution,
le consul, l'empereur, la cour, les places,
les armées, les batailles, les victoires,
tout cet ensemble de choses de mau-
vais ton ne passait pas pour avoir une
existence réelle. Les hommes d'esprit
se moquaient de cette fantasmagorie ;
les habiles en prédisaient la chute pro-
chaine.
Leur prédiction s'est accomplie. Mais
alors la restauration a eu beau s'effectuer
comme la restauration du Roi, ils l'ont
proclamée comme la leur. Dès le pre-
mier moment, ils se sont emparés non-
seulement du Roi et de la famille royale,
mais encore du château et des apparte-
nions. Il faut convenir qu'ils en faisaient
les honneurs avec grâce. Les ministres,
les généraux, toute la noblesse de la ré-
X DISCOURS PRÉLIMINAIRE.
volution, étonnés d'une supériorité qui
avait tant d'aisance, l'ont crue acquise.
Pendant quelque temps, le plus grand
nombre s'y est soumis. Hume raconte
que, pendant nombre d'années, après la
conquête, ce fut, en Angleterre, à qui
pourrait se faire une origine française : ja-
mais l'art des généalogies ne fut plus tour-
menté. Après la restauration, j'ai vu, de
la part des hommes de la révolution,
l'empressement le plus singulier à mettre
dans leur vie quelque chose de contre-ré-
volutionnaire. Celui-ci avait été enfermé
sous la terreur ; il avait subi telle ou telle
persécution; celui-là avait rendu tel ou
tel service aux prêtres , aux nobles et
aux émigrés ; un autre avait figuré sous
Louis XVI dans la garde constitution-
nelle, peut-être même dans le bataillon
de Saint-Thomas. J'admirais souvent la
manoeuvre de ces hommes qui se déra-
cinaient du sol de Bonaparte, dans lequel
DISCOURS PRÉLIMINAIRE. Xj
ils avaient pris naissance, pour venir se
replanter avec leurs feuilles et toutes
leurs branches dans le sol de la dynastie
légitime. Si ce mouvement avait duré, on
les aurait vu tous abdiquer franchement
leurs avantages , leur gloire , toute leur
vie passée, pour venir prendre dans la
contre-révolution une nouvelle vie, une
nouvelle gloire. Comment la contre-révo-
lution alors n'a-t-elle pas été faite? Je vais
le dire.
On peut se rappeler quelque chose de
semblable au 18 fructidor. Lassée alors
de la révolution et du Directoire, comme
elle le fut ensuite de Bonaparte et de l'em-
pire , on sait comment la France se mit
en mouvement pour les renverser. Rien
ne semblait si facile que la royauté; on
s'y portait de toutes parts avec impétuo-
sité. Bientôt on découvrit que cet évé-
nement allait s'effectuer au profit d'un
Xij DISCOURS PRELIMINAIRE.
parti. La manière dont ce parti disposait
d'avance de cet événement et se l'appro-
priait, réveilla des souvenirs qui n'étaient
qu'assoupis, et alors un reflux violent et
subit vint reporter la France dans l'a-
bîme d'où elle commençait à sortir. En
1814, une sorte de mouvement sembla-
ble se renouvela : on aurait fait volontiers
la contres-révolution pour Louis XVIII,
on ne voulut pas la faire pour les contre-
révolutionnaires.
Avec d'autres mouvemens, la seconde
restauration nous présente le même es-
prit.
Au premier avénement du Roi, l'As-
semblée ne s'était presque pas montrée
dans nos affaires, ou du moins elle y avait
eu peu d'influence; à la seconde restau-
ration elle fut principalement en scène. Sa
composition était toute royaliste. Avec
DISCOURS PRELIMINAIRE. xiij
les meilleures opinions, elle avait les plus
grands pouvoirs; elle avait été chargée de
la révision de la Charte; en partie, du
Code pénal des Cent-Jours; elle avait été
associée ainsi par le Roi lui-même à quel-
que chose de son pouvoir judiciaire, de
son pouvoir exécutif, de son pouvoir
constituant.
M. Guizot a fort bien caractérisé cette
Assemblée : " Malgré tant de conces-
" sions, dit-il, et pendant qu'elles se
« succédaient, la Chambre de 1815 ne
« fut point satisfaite; il lui fallait, je ne
« dirai pas davantage, mais toute autre
" chose. Pour la première fois depuis
« trente ans la contre-révolution se sen-
« tait en position d'oser : elle se préci-
" pita sur sa force avec une ardeur no-
" vice comme sur un bien inouï, ines-
« péré, fugitif. » (p. 14.) Je n'ai rien à
retrancher de ces traits.
XIV DISCOURS PRÉLIMINAIRE.
Quand on connaît individuellement
ou à peu près tous les membres marquans
de cette Assemblée, il est impossible de
la croire aussi implacable qu'elle le pa-
raissait, et en même temps de ne pas sa-
voir que, sur l'ensemble de la Constitu-
tion de la France, elle avait des vues
ou des voeux qu'elle dissimulait. Forte
comme elle l'était, elle n'avait qu'à étaler
franchement ces voeux, leur associer non-
seulement les révolutionnaires, mais les
hommes même des Cent-Jours, faire de
cette concession et de cette constitution
nouvelle le prix d'une amnistie générale,
d'une union générale; la France y eût
souscrit, même l'armée de la Loire, tant
on était triste, tant on était confus, hu-
milié.
Il faut être juste sur cette Assemblée
comme sur tout. Elle ne fît rien de ce
qu'elle devait faire; elle ne comprit pas
DISCOURS PRELIMINAIRE. XV
là France ; elle ne se comprit pas elle-
même; elle crut que pour refaire notre
système social, il lui fallait une force gi-
gantesque ; elle fut violente pour essayer
ses forces.
Je ne puis dire que le ministère ait
fait dans cette situation tout ce qu'il de-
vait faire. Il ne pouvait ignorer qu'au
milieu de tant de violence, montrée avec
apparat, il y avait des pensées raisonna-
bles, mais timides, qu'on tenait en ré-
serve. Phèdre dit à OEnone :
Sers ma fureur et non pas ma raison.
C'est ce que fit le ministère ; non-seule-
ment il servit les fureurs de l'Assemblée;
il voulut même les diriger. La popularité
étant pour les mesures rigoureuses, sa
politique fut de prendre tant qu'il put
l'initiative : en faisant faire par le Roi, il
xvj DISCOURS PRÉLIMINAIRE.
évitait le scandale de paraître faire mal-
gré le Roi. Il tempérait aussi à quelques
égards ses mouvemens et son impétuosité :
de cette manière, cependant le ministère
servait mal l'Assemblée dans sa marche
ouverte ; et il ne la servait pas du tout
dans ses vues secrètes. Elle fut mécon-
tente , et son mécontentement éclata. Sur
cette première division, une division cor-
respondante se forma au dehors. Fort
de cet appui, le ministère en profita
pour reprendre la supériorité qu'il avait
perdue. L'Assemblée ne lui avait d'abord
été qu'incommode, elle devint tout-à-
fait importune. On essaya d'abord à
la congédier ; il fallut ensuite la dis-
soudre.
L'ordonnance du 5 septembre apporta
à la France une nouvelle ère. Ce fut une
sorte de répudiation du parti royaliste.
En 1815, le Gouvernement avait eu sa
DISCOURS PRÉLIMINAIRE. xvij
force dans ce parti; après l'ordonnance
du 5 septembre, il fallut la chercher dans
le parti opposé. Les intérêts nouveaux
furent appelés; le Gouvernement se mit
en alliance avec eux. C'était en réalité un
appel à la révolution. La France fut do-
cile à cet appel; elle envoya, comme on
le lui demandait, des royalistes tempé-
rés de révolution, et des révolutionnaires
tempérés de royalisme.
La marche de cette Assemblée fut fran-
che, elle fut aussi très-habile. Comme l'As-
semblée précédente, c'était la guerre qui
lui était nécessaire; elle la fit avec beau-
coup de talent. Sans négliger les réactions
et les vengeances, mais n'en faisant pas,
comme l'Assemblée précédente, tout l'ob-
jet de ses mouvemens, on la vit porter le
ministère et successivement tous les pou-
voirs sur le sol de la révolution dont elle
tirait son origine, et où elle aspirait à se
fortifier. D'un côté, avec le bélier de
xviij DISCOURS PRÉLIMINAIRE.
l'égalité, elle battit les classes ancienne-
ment supérieures, à l'effet de les abaisser
jusqu'à la classe moyenne; d'un autre
côté, elle arrangea, contre les classes in-
férieures , un système de supériorité
qui devait se concentrer dans un petit
nombre de mains. De cette manière la
France conserva une noblesse : elle la
tira seulement des hauts faits de la ré-
volution. Elle eut un système aristocra-
tique, mais seulement au profit des supé-
riorités révolutionnaires. On fit ainsi
une loi de recrutement, à l'effet de con-
fondre tous les rangs ; et une loi d'élec-
tions, à l'effet de donner à un petit corps
d'élite révolutionnaire toute la puissance
de l'aristocratie.
Ce système savant n'était pas seule-
ment funeste par ses effets, il l'était en-
core plus par tout l'ensemble de doctrine
qu'il donnait lieu de proclamer. De
DISCOURS PRELIMINAIRE. XIX
toutes parts l'esprit d'indépendance, celui
d'individualité, les anciennes théories des
droits de l'homme et de l'égalité absolue,
les intérêts moraux et matériels de la ré-
volution étaient en fête et tressaillaient.
Le Gouvernement ne tressaillait pas
du tout. Il se voyait avec inquiétude
emporté par cette Assemblée, comme il
l'avait été par la précédente. Contraint
de marcher vers un nivellement géné-
ral qui n'avait jamais été dans ses vues,
et vers une démocratie qui lui était en
horreur, il n'avait plus envers cette As-
semblée, comme envers la précédente,
la ressource de la dissoudre ; il en crai-
gnait une pire.
Chaque jour aggravait cette situation.
Ce n'était pas assez des fruits que cette
Assemblée avait produits; elle en promet-
tait de nouveaux. Les nouvelles élections
XX DISCOURS PRELIMINAIRE.
et surtout celles de l'Isère, en attestant
sa tendance, mettaient en lumière les
maux qu'elle couvait. L'assassinat de M. le
duc de Berry, les troubles du mois de
juin, d'autres trames funestes ne lais-
sèrent plus de doute. Jamais la France
n'a été dans une position aussi effrayante.
Il fallait sortir du sol de la révolution
avec une force tirée des résultats de la
révolution; il fallait demander à une
mauvaise Assemblée les moyens d'en for-
mer une meilleure.
Je suis convaincu que le Gouvernement
ne s'en serait jamais tiré si une certaine par-
tie de la France, qui en compose la masse
et qui semble avoir dans l'Assemblée
une représentation particulière à laquelle
on a donné le nom de centre, n'était
venue à son secours. Il ne faut pas s'y
tromper, la masse de la France n'aime
pas l'ancien régime; elle aime encore
DISCOURS PRÉLIMINAIRE. xxj
moins la révolution. Si l'ancien régime
prend une certaine prépondérance, elle
se range avec le Gouvernement vers les
intérêts nouveaux. Si les intérêts nou-
veaux prennent de la violence, elle se
range avec le Gouvernement vers l'aris-
tocratie.
Les membres du Gouvernement d'alors
méritent cette justice : c'est qu'aussitôt
que cette position leur fut connue, ils fi-
rent avec habileté, avec sagesse, avec
force, et surtout avec désintéressement
d'eux-mêmes, tout ce qui était en leur pou-
voir pour la changer; et cependant, mal-
gré tout ce qu'ils déployèrent d'habileté,
et le service que leur rendit le scandale
de l'élection de l'Isère, ils étaient loin
de pouvoir se retirer de l'abîme : il
n'a pas fallu moins que tout le sang
d'un Fils de France pour ramener par
l'horreur générale la conscience publique
xxij DISCOURS PRÉLIMINAIRE.
qui s'était égarée. O prodige ! ce n'est pas
la royauté, c'est la révolution même qui
s'est trouvée frappée du coup qui a abattu
un héritier du trône.
Nous sommes certainement aujour-
d'hui dans une situation meilleure. Sans
compter qu'elle est mieux composée, l'As-
semblée actuelle, éloignée de l'époque
des Cent-Jours, n'aura pas l'irritation que
cette crise a pu causer; elle aura de plus
une expérience que l'Assemblée de 1815
ne pouvait avoir. Dans cette nouvelle po-
sition, les écrivains politiques qui ont ou
qui croient avoir des vues importantes
pour leur pays, peuvent concevoir des
espérances. Ce n'est pas assez d'avoir ré-
tabli la royauté en France, il faut réta-
blir la France elle-même. Je crois ces
deux restaurations nécessaires l'une à
l'autre : c'est ce qui fait que tout en me
reportant aux vues que j'ai proposées à
DISCOURS PRÉLIMINAIRE. xxiij
diverses époques sur le même sujet, mon
intention est d'examiner particulièrement
et la circonstance présente et ce que mes
principes peuvent y trouver d'applica-
tion. Voici à peu près quel est mon plan :
Il est d'abord un bruit général d'opi-
nions dont chaque parti prétend faire,
quand il est dominant, l'opinion générale.
Je vais, dans une première partie, rendre
compte une à une de ces opinions; et
pour cela je ne prendrai pas moi-même
la parole; je la donnerai aux partisans de
chacune de ces opinions, en faisant en-
sorte qu'elles soient exprimées, si ce n'est
avec talent, il peut manquer à leur in-
terprète, au moins avec une extrême
fidélité.
Dans une seconde partie, je traiterai
des difficultés qui résultent pour le Gou-
vernement de la nature de ces opinions
XXIV DISCOURS PRÉLIMINAIRE.
ainsi que de la composition actuelle de
notre état social.
Dans une troisième partie, je mon-
trerai comment on peut surmonter ces
difficultés.
DE
LA MONARCHIE
FRANÇAISE
AU 1er JANVIER 1821.
PREMIÈRE PARTIE.
CHAPITRE PREMIER.
Un Jacobin franc.
Qui ne se souvient des beaux temps de la révo-
lution ? Nous régnions alors sur la France ; elle
était remplie de nos clubs et de notre domina-
tion. Aujourd'hui, on dirait qu'il n'y a plus un
seul jacobin sur cette terre qui en était cou-
26 MONARCHIE FRANÇAISE
verte : mais ce n'est que le nom qui a disparu.
On a fait disparaître, de même, la dénomina-
tion de juif, qui était, devenue odieuse. Nous
avons pris le nom de libéral comme les juifs
ont pris celui d'israélites, sans que pour cela
rien soit changé. Aujourd'hui, comme au temps
du grand Robespierre , notre doctrine peut
se résumer dans les points suivans : la sou-
veraineté du peuple, les droits de l'homme,
l'égalité absolue ; avant tout la haine des temps
anciens.
On nous accuse de vouloir partout des ré-
publiques : il nous est indifférent qu'il y ait
des rois, pourvu que ces rois soient nos ser-
viteurs. Qui pourrait contester que les rois
n'aient été créés pour les peuples? Qui voudrait
soutenir que les peuples ont été créés pour les
rois? Ceux qui affirment que le pouvoir royal
émane du droit divin devraient nous expliquer
pourquoi, dans une multitude de contrées reli-
gieuses , il se trouve des républiques établies.
Est-ce du vrai Dieu qu'ont reçu leurs pouvoirs,
ces sultans qui ne reconnaissent pas le vrai Dieu?
Vous ne voulez pas que le pouvoir des rois soit
sujet au contrôle des peuples; comment ferez-
AU 1er JANVIER 1821. 27
vous pour que le pouvoir royal émané de Dieu
ne soit pas sujet au contrôle des prêtres? On ac-
cuse notre doctrine de contenir des germes de
démocratie ; cela est vrai : mais la vôtre ne con-
tient-elle pas des germes de théocratie ? Avec le
dogme de la souveraineté émanée du peuple, il
peut se former des insurrections : eh bien ! quel-
ques rois seront détrônés. Mais avec le dogme
de la souveraineté émanée de Dieu, n'y a-t-il
pas aussi des révoltes et des souverains déposés?
Que les rois exercent le pouvoir comme émané
de Dieu ou comme émané du peuple, qu'im-
porte, puisque, dans l'un et dans l'autre cas, ce
n'est ni Dieu ni le peuple qui règne immédiate-
ment.
La doctrine admirable des droits du peuple
tient à la doctrine non moins admirable des
droits de l'homme. Un philosophe, un moraliste,
un homme religieux peut-il contester, en aucuu
point, la dignité de l'homme et ses hautes desti-
nées? Si son Corps a été formé du limon de la
terre, n'est-ce pas du souffle de Dieu que ce li-
mon a été animé? Les droits de l'homme, dit-
on , sont une rêverie ; mais est-ce une rêverie
aussi que notre intelligence et notre âme immor-
28 MONARCHIE FRANÇAISE
telle ? Il est honteux , dans une société chré-
tienne , d'avoir à défendre une doctrine si expli-
citement énoncée dans les Saintes Ecritures et
si éloquemment proclamée par les orateurs chré-
tiens.
La doctrine de l'égalité parmi les hommes dé-
coule immédiatement de cette doctrine. Com-
ment ne pas voir qu'en fait, cette égalité est éta-
blie partout? Dans un tribunal, qui oserait dire
qu'un procès doit être jugé, non parle droit, mais
par le rang? Dans l'ordre politique, qui oserait
dire qu'un pâtre (lorsqu'il aura d'ailleurs les capa-
cités établies par la loi) doit être exclu du corps
électoral ou même de l'éligibilité? Est-ce l'ordre
moral que vous recherchez? Personne n'osera
dire qu'un prince, un duc, un comte doit, à rai-
son de son rang , avoir plus d'esprit, plus d'ins-
truction, plus de courage, plus de désintéresse-
ment, plus de vertu, qu'un homme né dans les
classes du peuple. Dans l'ordre physique, on ne
dira certainement pas qu'un homme des classes
supérieures doit avoir plus de santé, plus d'a-
dresse, plus de force qu'un portefaix.
C'est cependant avec ces dogmes d'une vérité
évidente, que nous nous sommes attiré la haine
AU 1er JANVIER 1821. 29
publique. On nous reproche de légers excès; ils
étoient inévitables : ils sont dus à l'intempérance
de quelques-uns de nos chefs et encore plus à la
résistance fougueuse des aristocrates. Après tout,
ces souvenirs s'effaceront; nos dogmes resteront:
ils s'étendent peu à peu dans toute l'Europe.
Comme jacobin, notre règne était passé; il com-
mence à revenir, comme libéral. Sous ce titre,
nous avons réformé déjà une partie du monde;
nous soumettrons de même de nouveau et nous
réformerons la France.
30 MONARCHIE FRANÇAISE
CHAPITRE II.
Un Jacobin allemand.
TOUTES ces suppositions de droits de l'homme
et d'égalité absolue sont des chimères. La nature
n'a pas créé les hommes égaux ; elle les a créés,
au contraire, inégaux. La société est venue en-
suite; elle a ajouté de nouvelles inégalités à celles
de la nature. Il n'y a pas, non plus, de souve-
raineté du peuple : le peuple est un imbécille
qui ne sait ni ce qu'il fait ni ce qu'il veut. Démos-
thènes et Cicéron l'appeloient bellua ; Aristo-
phane ne cesse, dans ses comédies, de se mo-
quer du peuple d'Athènes ; Horace dit du peuple
romain :
Qui famae servit ineptus,
Et stupet in titulis et imaginibus.
Transformer un tel peuple en souverain, c'est se
AU 1er JANVIER 1821. 51
moquer : il n'y a et il ne peut y avoir sur la terre
d'autre souveraineté que celle de l'esprit. Etes-
vous un sot, vous devez obéir; avez-vous de l'es-
prit, vous devez commander. On nous parle sou-
vent de Louis XlV et de son despotisme: qu'était-
ce que ce despote quand il était malade, auprès
d'un médecin qui le faisait tourner, retourner, as-
seoir ou lever, qui le saignait, le purgeait ? Il fallait
voir comment cette majesté royale devant laquelle
tant de monde s'abaissait, s'abaissait en présence
de son médecin ! L'Etat est attaqué; il est en dan-
ger : quel est celui de vos généraux que vous choi-
sirezpour le défendre ? Est-ce celui qui aura le plus
de naissance, plus de piété, plus de force? C'est
celui qui aura plus de talent, c'est-à-dire, en der-
nière analyse, celui qui dans les choses de la
guerre se trouvera avoir le plus d'esprit. Nous-
mêmes que faisons - nous dans ces universi-
tés répandues avec profusion dans notre pays?
Nous cultivons les diverses parties de la science,
c'est-à-dire, nous exerçons, pour les agrandir,
les facultés de notre esprit. On a ainsi des ingé-
nieurs, des architectes, des médecins, des juris-
consultes, des théologiens, des hommes d'Etat;
en un mot, des hommes dont la profession,
32 MONARCHIE FRANÇAISE
sous telle ou telle dénomination, est de com-
mander à leurs semblables.
A raison d'une certaine marche de la civilisa-
tion, il est possible que la souveraineté échappe
quelquefois à l'esprit ; mais, lorsque les sociétés
sont livrées ainsi à la sottise, c'est un signe de
leur renouvellement prochain. En effet, les so-
ciétés sont sujettes à un renouvellement plus ou
moins régulier, plus ou moins périodique, au-
quel de mauvais esprits donnent les noms de
bouleversement ou de révolution, mais que nous
croyons beaucoup plus convenable d'appeler
JUBILÉ.
Les Français font une distinction entre le
droit et le privilége : c'est la même chose. Tout
ce qui a été droit dans le principe tombe néces-
sairement peu à peu dans la nuance de privilége,
et finit ainsi par s'anéantir. Qu'est-ce, en effet,
que le droit, que le privilége, que la propriété?
Tout cela est fondé également sur le titre , le
titre sur la loi. Cependant, comme, à la suite des
temps , les rapports des citoyens changent, les
lois fondées sur ces rapports changeront aussi ;
les droits et les priviléges fondés sur les lois
changeront à leur tour; ils tomberont en désué-
AU 1er JANVIER 1821. 53
tude comme les lois. L'égalité , réclamée par la
révolution, est absurde; elle est impossible : éta-
blie aujourd'hui, elle s'effacerait demain. Ce
qu'il y a d'exécutable en société, ce n'est donc
pas l'égalité, mais seulement, de temps à autre,
une égalisation avec un mode convenable pour
l'effectuer. Plusieurs nations ont consacré des
époques pour l'abolition des dettes ; d'autres,
pour le partage des terres ; en ce moment, l'Eu-
rope marche à l'abolition des rangs. Il y a par-
tout comme une revue générale de l'état social.
Ce sera pour le monde, comme un grand jubilé.
On s'efforce en vain à y mettre obstacle ; on ar-
rêterait plutôt les flots de la mer.
54 MONARCHIE FRANÇAISE
CHAPITRE III.
M. Guizot et les Doctrinaires.
CE sont des révolutionnaires attachés à la
légitimité ; ils ne veulent, à la manière des
jacobins, ni les droits de l'homme, ni la sou-
veraineté du peuple , ni même tout-à-fait l'é-
galité, Ils ne voient en France d'état social éta-
bli que par la révolution, et depuis la révo-
lution. L'amour de la révolution est pour eux
un sentiment fidèle ; la haine de la révolution
a quelque chose de séditieux. Au surplus, nous
allons entendre M. Guizot lui-même.
" Les théoriciens de la révolution se trom-
paient ou mentaient, quand ils alléguaient la
souveraineté du peuple. Au fond, ce n'était
pas de la souveraineté du peuple qu'il s'agis-
sait , quoique tout le monde en parlât et même
y crût. C'était de la victoire d'une portion du
peuple sur une autre portion, d'un peuple sur
AU 1er JANVIER 1821. 55
un autre peuple. La révolution a été une revan-
che : le triomphe et la vengeance d'une majo-
rité long-temps opprimée , sur une minorité
long-temps maîtresse
« Il est constant que depuis treize siècles,
par le résultat de la conquête et de la féodalité,
la France a toujours renfermé deux situations
sociales, profondément diverses et inégales, qui
ne se sont point amalgamées ni placées l'une
envers l'autre dans un état d'union, qui n'ont
cessé enfin de lutter; celle-ci pour conquérir le
droit, celle-là pour retenir le privilége....
" En donnant la Charte à la France , le Roi
adopta la révolution. Adopter la révolution,
c'était se porter l'allié de ses amis, l'adversaire
de ses ennemis. Je me sers de ces mots , parce
qu'ils sont clairs et vrais. La révolution a été
une guerre, la vraie guerre, telle que le monde
la connaît entre peuples étrangers. Depuis
treize siècles, la France en contenoit deux : un
peuple vainqueur et un peuple vaincu. Depuis
treize siècles , le peuple vaincu luttait pour
secouer le joug du peuple vainqueur. Notre his-
toire est l'histoire de cette lutte Par la révo-
lution, l'ancien peuple vaincu était devenu le
56 MONARCHIE FRANÇAISE
peuple vainqueur ; à son tour, il avait conquis
la France. En 1814 , il la possédait sans débat»
La Charte a reconnu sa possession. Par ce seul
acte, le Roi s'est fait le chef des conquérans
nouveaux ; il s'est placé à leur rang et à leur
tête, s'engageant à défendre avec eux et pour
eux les conquêtes de la révolution , qui étaient
les leurs....
« La guerre a recommencé aujourd'hui entre
la révolution et la contre-révolution. Voici
comment : Le privilège avait entraîné le trône
dans sa chute; il devait croire qu'en se rele-
vant, le trône le releverait. Comment n'en
eût-il pas eu l'espoir ? La France de la révo-
lution en avait la crainte. Mais quand les évé-
nemens de 1814 n'auraient pas amené la res-
tauration , quand même la Charte nous fût
venue d'une autre source et par une autre dy-
nastie, le seul établissement du système repré-
sentatif, le seul retour de la liberté, auraient
remis en lumière et rappelé au combat l'ancien
peuple, le peuple du privilége
« On ne comprend pas ce que je veux dire
par les mots privilége, droit, Charte.... Il ne
AU 1er JANVIER 1821. 57
tombe, je crois, dans l'esprit d'aucun homme
sensé, de nier les inégalités de capacité intel-
lectuelle, comme de force physique, qui exis-
tent naturellement entre les individus.... Cette
inégalité est la première et la véritable source
de l'inégalité sociale. Le pouvoir acquis sur les
hommes et tous les moyens de l'acquérir ,
comme les richesses, l'habileté, la science, dé-
coulent originairement d'une supériorité natu-
relle , qui s'est déployée et a porté ses fruits.
« Mais cette inégalité légitime dans son prin-
cipe, a deux tendances qui ne le sont point; et
d'abord elle ne tarde pas à vouloir s'étendre
au-delà de sa portée, c'est-à-dire s'appliquer là
où elle a cessé d'exister....
« Ce n'est pas tout; non contentes de s'éten-
dre au-delà de leur portée légitime, les inéga-
lités formées de la sorte ont voulu se perpé-
tuer L'inégalité qui provenait de la supé-
riorité a prétendu se léguer à travers les siècles,
avec toutes ses conquêtes, et pour soutenir
cette prétention, il a fallu encore, par la vio-
lence des actes, ou l'iniquité des lois, réprimer
l'énergie de toutes les supériorités naturelles qui
pouvaient germer ailleurs et réclamer leur place.
58 MONARCHIE FRANÇAISE
« Ainsi est né le privilège. C'est l'extension
mensongère et illégitime, soit dans l'espace,
soit dans le temps de la supériorité réelle qui lui
a donné naissance. Le privilége dès le premier
pas renie son origine et combat son principe ;
il se déclare l'ennemi de l'inégalité naturelle,
qui fut son berceau et le protecteur d'une iné-
galité factice, dont il s'efforce d'atténuer la faus-
seté, en s'opposant au libre développement de
l'inégalité véritable, qui la ferait éclater Il a
le vice singulier d'offenser, d'attaquer à la fois
et les droits inégaux qui dérivent des inégalités
naturelles, et les droits égaux que confère à tous
une nature semblable....»
AU 1er JANVIER 1821. 39
CHAPITRE IV.
Les révolutionnaires voulant attacher la révolution à
une dynastie étrangère. Bonapartistes.
NOUS n'entendons rien à toutes ces distinctions
de peuple vainqueur et de peuple vaincu, de
Francs et de Gaulois, de droits et de privilége,
d'égalités au milieu de tant d'espèces d'inégalités.
Notre tendance à nous, notre instinct, notre
voeu continuel et inaltérable, c'est d'établir,
autant qu'il sera en nous, un certain passé, à
l'effet de ne reconnaître et de ne consacrer,
qu'un certain présent. Le privilège ne nous est
odieux que par l'espèce d'hommes qui le re-
vendiquent. En droit commun à tous ne nous
convient pas du tout; ce qui nous convient,
c'est qu'il n'y ait en France d'autre éclat, d'au-
tre gloire, d'autre existence sociale que la nôtre.
Ce qui nous convient, c'est qu'il n'y ait, s'il est
possible, d'autre monde, d'autre peuple, d'autre
40 MONARCHIE FRANÇAISE
âge que celui que nous avons fait. En cela ma
partie de l'ouvrage de M. Guizot, qui concentre
toute la France dans la révolution, nous paraît
un chef-d'oeuvre ; le jubilé des Allemands , qui
établit des époques pour le renouvellement des
sociétés, est également une belle conception.
Sieyes disait, dans la révolution, nous ne vou-
lons pas changer les propriétés, mais seulement
les propriétaires ; de même nous ne voulons pas
changer l'ancien régime ; nous voulons seule-
ment nous en emparer. En effet, de quoi se
targuent ces hommes qui nous contestent nos
avantages? De leurs ancêtres ! Eh bien ! nous,
nous sommes les ancêtres. Les Francs, dit-
on , dans l'origine se sont emparés de tout. Eh
bien! nous sommes les Francs. S'il ne s'agis-
sait que d'admettre auprès de nous un petit
nombre de ces hommes anciens, nous y consen-
tirions : mais ils viennent en troupe ; ils deman-
dent toute la place. En public, ils mettent sans.
cesse en lumière une autre gloire, un autre
éclat, un autre temps que le nôtre. Auprès du
Monarque, leur fidélité ancienne semble accuser
notre fidélité nouvelle. Quelques-uns d'entre
eux sont d'assez bonnes gens ; ils vaudraient
AU 1er JANVIER 1821, 41
nous faire grâce : ça ne nous convient pas du
tout. Depuis leur apparition, le sol de la France
est comme changé; c'est partout des vertus,
des talens, des principes, même des souvenirs
d'un autre ordre. Nos plus beaux actes d'ad-
ministration sont à peine comptés; nos plus
beaux faits d'armes ont perdu une partie de leur
valeur. Il est établi en France que les généraux
combattent, mais que c'est toujours le Roi qui
remporte la victoire. Principes pro victoria
pugnant, comites pro principe. Nous ne savons,
d'après cela, comment rappeler nos victoires
passées. Eh! oui certainement, celles-ci ont été
remportées sous le règne de Robespierre et de
Couthon; celles-là sous Rewwbell et la Reveillère-
Lépaux : autrefois nous n'étions pas importunés
de ces souvenirs. Bonaparte lui-même, avec
tout son éclat, ne nous préserve pas. Quoi que
nous fassions, la haine s'attache aujourd'hui à
son règne ; cette haine se reflète sur le régime
qu'il a fait, sur l'éclat qu'il a composé, sur les
rangs et tous les avantages que nous tenons de
lui. Il n'est pas jusqu'au régicide que nous avons
en horreur; nous ne l'avons certainement pas
commis; mais il s'est commis dans une sphère à
42 MONARCHIE FRANÇAISE
laquelle nous avons appartenu. Il en est de
même d'une multitude de crimes, de meurtres,
de spoliations. Ces souvenirs qui reviennent
sans cesse nous importunent; ils détruisent no-
tre éclat, décolorent nos plus beaux faits, abais-
sent tous nos avantages. De cette manière nos
titres en apparence sont les mêmes que sous
Bonaparte; notre rang, notre richesse, sont les
mêmes. Dans le fait, notre position a changé.
Autrefois nous protégions, aujourd'hui nous
sommes protégés. Que faire avec nos grands
noms révolutionnaires, auprès de ces grands
noms historiques? Il ne faut pas se le dissimu-
ler : tant qu'il restera de ces hommes anciens ,
nous n'aurons que l'attitude d'hommes parve-
nus; nous n'obtiendrons jamais, je ne dis pas la
supériorité, mais même l'égalité, que par leur
humiliation. Gardons-nous de le dire , car cela
serait prématuré, peut-être dangereux; mais ne
perdons jamais de vue la nécessité d'un autre
ordre de choses. Tandis que nous sommes dans la
rage, laissons croire aux malavisés que nous
sommes contens. Comment ne voient-ils pas
qu'un penchant continu et invincible nous en-
traîne hors du régime actuel ? Réunissons-nous
AU 1er JANVIER 1821. 45
pour appeler, à voix basse sans doute, mais sans
cesse, un régime, un règne, une dynastie en
harmonie avec nous et avec toute notre situation.
Pour parvenir à ce but, nous marcherons
pour le moment avec ces bons doctrinaires, qui
prétendent soutenir les avantages nouveaux
avec une dynastie ancienne ; nous marcherons
de même avec ces professeurs de l'égalité, qui
ne nous convient pas du tout, et les professeurs
de la souveraineté du peuple, qui nous convient
encore moins ; nous marcherons avec les pro-
fesseurs de liberté et d'indépendance : en un
mot, nous marcherons avec tout ce qui appor-
tant du trouble, ébranlera l'ordre présent, nous
aidera ainsi à défaire la chose d'aujourd'hui que
nous referons après cela, non à leur manière,
mais à la nôtre.
44 MONARCHIE FRANÇAISE
CHAPITRE V.
Uu homme de la classe moyenne.
QUAND la révolution est survenue en 1789,
elle ne trouva au-devant d'elle qu'une classe de
nobles. Aujourd'hui nous en avons deux : les
illustres d'autrefois, que nous avions abattus et
qui se sont relevés, et les illustres nouveaux,
qui d'abord avaient pris toute la place, et qui
depuis ont été contraints de la partager : par
cela même, ils nous serviront à merveille. Avec
eux, nous abattrons de nouveau la noblesse
ancienne; nous les renverserons ensuite eux-
mêmes. Il ne faut pas s'y tromper ; s'ils combat-
tent les anciens nobles, ce n'est pas pour main-
tenir l'égalité commune, mais seulement leur
supériorité. Chamarés de cordons et de rubans,
ils prêchaient autrefois parmi nous l'égalité :
voyez comme ils y ont été fidèles ! Ils parlent
sans cesse contre l'ancienne noblesse; jamais
AU 1er JANVIER 1821. 45
d'abdiquer la leur : nous n'en voulons d'aucune.
Ils chérissent la révolution dont ils ont cueilli les
fruits; mais aussitôt qu'ils ont le pouvoir, ils
voudraient la clore. Nous, au contraire, nous
voulons la conserver; car la révolution est quel-
que chose qui efface les rangs supérieurs, qui
abolit les droits anciens, qui abat toutes les bar-
rières , qui ouvre toutes les issues. Dans la
grande loterie sociale, où il y a en général si
peu de chances et si peu de lots, quand la révo-
lution survient, elle les multiplie. On dit : La
révolution a été faite pour la France. La France,
c'est nous : nous sommes en effet la nation agis-
sante. Sur les quatre-vingts mille électeurs, les
onze douzièmes sont pris dans notre sein. Ce
qui est au-dessus de nous est peu de chose; ce
qui est au - dessous de nous n'est rien. Je me
trompe : c'est une matière à notre disposition.
Comme notaires, comme médecins, comme
avocats; en un mot, comme exerçant les pro-
fessions usuelles lucratives, nous sommes en
rapport continuel avec cette tourbe, et nous la
remuons comme il nous plaît. César dit du
peuple gaulois : Nam plebs penè servorum ha-
betur loco. Quoe per se nil audet, nulli adhi-
46 MONARCHIE FRANÇAISE
betur consilio. A quelques égards, c'est bien le
peuple français d'aujourd'hui ; toutefois on ne
peut pas dire qu'il soit en esclavage. Il a toute
liberté civile et individuelle. Entre nous et lui,
il n'y a pas même de séparation précise. Aujour-
d'hui dans la nullité, demain il acquiert la capa-
cité électorale. Il y a sans cesse flux et reflux de
lui à nous, de nous à lui. Nous lui appartenons
par tous les liens de la parenté, ainsi que par
toutes les habitudes et par toutes les affinités.
Il y avait autrefois, sur cette classe, un patro-
nage qui était exercé par la classe supérieure :
nous avons conquis ce patronage. Nous compo-
sons actuellement, avec les formes de la démo-
cratie, l'aristocratie la plus vigoureuse qui ait
existé. Au-dessous de nous, un peuple qui nous
est attaché sans nous être asservi ; au-dessus, de
prétendues classes supérieures qui ne tiennent
plus à rien : victimes qui existent tant qu'il nous
plaît de les épargner. Cependant ne voilà-t-il
pas que ces hautes classes viennent de se révolter !
On dirait qu'elles ont eu l'instinct de leur dan-
ger. Il faut bien qu'elles aient encore quelque
force, car elles ont fait changer, malgré les
efforts de nos défenseurs, une loi d'élection
AU 1er JANVIER 1821. 47
toute faite pour nous. Il ne s'agit que d'atten-
dre, de mettre soigneusement en réserve quel-
ques points qui nous divisent d'avec les autres
révolutionnaires, de nous concerter ensuite, et
de nous réunir tous ensemble, à l'effet de faire
crouler la nouvelle loi, sauf à reprendre après
cela à notre profit, contre les uns et contre les
autres, le système d'attaque qui nous a si bien
réussi dans d'autres temps.

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