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De la Monarchie française au 1er mars 1822, par M. le Cte de Montlosier...

De
310 pages
Gide fils (Paris). 1822. In-8° , XXXIX-271 p..
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DE
LA MONARCHIE
FRANÇAISE
AU Ier MARS 1822.
Ouvrages du même Auteur qui se trouvent
à la Librairie de GIDE, fils.
DE LA MONARCHIE FRANÇAISE depuis la seconde Res-
tauration jusqu'à la Session actuelle (1817); in-8°
de 500 pages. 7 fr. 50 c.
DE LA MONARCHIE FRANÇAISE au 1er janvier 1821 ;
2e édition , augmentée de la Monarchie Française
au 1er juin 1821. 7 fr. 50 c.
Le Supplément pour les personnes qui ont la
première édition. 3 fr.
On a mis en vente, à la même adresse,
DES JACOBINS, depuis 1789 jusqu'à présent, ou
Tableau de l'Europe en janvier 1822, par l'auteur
de l'Histoire des Sociétés Secrètes ; in-8°. 6 fr.
TABLEAU DE L'EUROPE en 1821, par M. Malte-Brun ;
in-8°. 3 fr. 50 c.
DE
LA MONARCHIE
FRANÇAISE
AD Ier MARS l822.
PAR M. LE COMTE DE MONTLOSIER.
Multa dies, variusque labor mutabilis aevi,
Rettulit in melius, multos alterna revisens
Lusit, et in solido rursus fortuna locavit.
(AENEID. )
PARIS,
A LA LIBRAIRIE DE GIDE, FILS,
RUE SAINT-MARC-FEYDEAU, N° 20.
M. DCCC. XXII.
ERRATA.
Pages. Lignes.
3, 1; entre, lisez contre.
5 , 3 ; il n'a qu'a se montrer, lisez il n'a qu'à le montrer.
14, 22; la demeure, lisez la démence.
22, 9; reporta, lisez reporte.
39, 21 ; qui se placent, lisez qui se plaçant.
65, 3; soepè creditur, lisez ripoe creditur.
73, 11; manière , lisez nuance.
80, 3 du titre; LIGUE, lisez LIGUE.
112, 24; il en résultera , lisez il résultera.
114, 13; conservation, lisez consécration,
117, 7; supprimez en tout point.
134, 15; son ancienne, lisez l'ancienne.
135, 8; castes, lisez cases.
142, 7; à l'exemple, lisez à l'ensemble.
(Monarchie au 1er mars 1822.)
DISCOURS PRÉLIMINAIRE.
U N ministère franchement royaliste vient de s'élé-
ver. Il était temps. A l'Est, à l'Ouest, au Midi, au
Nord, dans la capitale, dans les provinces, dans
les clubs, dans les brochures, chaque jour voit se
multiplier les symptômes d'une crise qui sur tous les
points cherche à éclater. La guerre civile n'est pas
en rase campagne : elle est dans les coeurs. De tous
côtés les haines se cherchent, se comptent, se me-
surent. Des partis divers, ayant eu anciennement
des nuances diverses , sont vus manoeuvrant avec
une habileté qui ne leur était pas ordinaire. Extrê-
mes dans leur objet final , mais modérés et avisés
sur lés moyens, ils semblent s'être résignés sur
quelque chose clé leurs anciennes nuances, à l'effet
de se concentrer davantage. Ils se groupent en con-
séquence, se dressent, s'enrégimentent de manière
à ne plus former que deux partis principaux, dont
l'un est appelé diversement royaliste, ultra, aristo-
crate; l'autre, libéral, jacobin , révolutionnaire.
Ce n'est pas le moment d'examiner la volonté
précise de chacun de ces partis. Je m'en occuperai
bientôt. Tout ce que je puis dire, c'est qu'ils sont
enfoncés dans leur volonté , de manière à pouvoir
vj DISCOURS
prédire que l'un ne cédera pas plus que l'autre, et
que le premier combat sera à outrance. Au premier
événement, soit du dedans, soit du dehors, on
verra.
Avec de telles dispositions, on comprend les em-
barras du Gouvernement ; on comprend encore
mieux les perplexités de toutes les parties sages et
modérées de la France. Les institutions qu'elles
réclament comme supplément et conséquences de
la Charte ; institutions si nécessaires à la suite d'une
révolution qui l'a couverte de ruines, semblent être
devenues impossibles, parce que chaque parti qui
ne songe qu'à la guerre, voulant les former dans son
esprit, et seulement comme auxiliaires de ses forces,
le Gouvernement qui ne veut donner de force à
aucun parti, est troublé dans toutes ses tendances.
S'il marche, il a peur de tomber ; s'il ne marche
pas, il s'aperçoit qu'il tombe de même.
Telle est la situation que les ministères précédens
nous ont faite. Avec de bonnes intentions pour la
paix, il est impossible de mieux manoeuvrer pour
le trouble. Après avoir marché pendant six ans,
tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, sans pouvoir
arriver, le Gouvernement s'était déterminé à la fin
à ne pas marcher du tout. On avait trouvé le chaos;
on y restait. Au milieu des plus grandes difficultés,
de pompeux ministères s'étaient réduits à quelques
détails d'administration , quelquefois à de simples
expéditions de bureau.
PRÉLIMINAIRE. vij
Lorsque de mes montagnes je me mets à consi-
dérer l'ensemble de cette situation, ce qui m'effraie
le plus, c'est l'abaissement survenu progressivement
d'année en année dans tout ce qui appartient à la
majesté royale. Veut-on connaître tout de suite le
degré de cet abaissement? En 1814 on parlait d'é-
lever à Quibéron un monument à la fidélité ; en
1821 on élève un monument à la révolte. Juste ciel !
où en sommes-nous , lorsqu'avec la sanction du
Gouvernement, la colonne de Valmy et l'inscrip-
tion qu'on a dit y avoir été apposée ont pu être pré-
sentées aux regards publics. L'inscription aux bra-
ves qui ont sauvé la France, est heureusement
controuvée. C'est une impudence de moins. Cepen-
dant on se demande comment cette fausseté a pu
être insérée dans le journal officiel sous les regards
de la censure, et surtout comment elle n'a pas été
rétractée.
Au surplus ce n'est pas le seul monument dont la
révolution ait à s'honorer. En 1801, à ma rentrée
en France, j'ai pu apercevoir en différentes parties
du château des Tuileries des marques de boulets de
canon, avec une inscription en grosses lettres qui
était sur chacune de ces marques ; cette inscription
un peu plus modeste que celle de Valmy ( car elle
portait seulement la date du 10 août), apprenait à
tout le monde, que ce jour-là, il y avait eu aussi
des braves qui avaient sauvé la France. Bona-
parte, consul, put supporter cette inscription pen-
viij DISCOURS
dant son consulat; le lendemain de la déclaration
d'empire, il la fit effacer.
Le dernier ouvrage de M. Guizot se trouve en
parfaite harmonie avec ce monument. A cet égard,
je ne puis m'empêcher d'admirer comment avec de
telles doctrines, l'auteur et ses pareils ont pu être
aussi long-temps, dans nos conseils d'Etat, à la tête
de notre administration. En vérité cette pauvre
vieille France, cette grande et ancienne monarchie
était bien gardée par de tels hommes ! Nous étions
dans dé belles mains !
Qu'on ne se méprenne point à mes paroles. Je
ne veux pas dire par là qu'il faille exclure du Gou-
vernement les hommes de l'empire, ou ceux de la
révolution ; il s'en faut de beaucoup. Je voudrais au
contraire les appeler de préférence. Seulement dans
mon opinion, la condition absolue pour ces hom-
mes est d'être contre-révolutionnaires. Avoir été révo-
lutionnaire au temps de la révolution, c'est-à-dire
au temps de l'égarement d'une grande partie de la
France, peut n'être qu'une faiblesse. L'être aujour-
d'hui , c'est un crime.
Que mes honorables amis, soit dans le côté droit
de l'Assemblée, soit parmi les royalistes des diver-
ses parties de la France, me pardonnent cette pré-
férence. Si le président d'une Cour d'assises, ou le
procureur-général, avaient perdu leur fils par un
meurtre , ce ne serait ni l'un ni l'autre qu'on com-
mettrait à la punition du criminel. La vengeance
PRELIMINAIRE. ix
particulière , quelque légitime qu'elle soit, ne
doit pas donner sa couleur à la vindicte publi-
que. Il en est de même dé ceux qui, au milieu de la
défection générale, étant demeurés fidèles, ont reçu
pour cette fidélité les injures et les proscriptions
qui en étaient le partage. Il ne faut pas que la France
puisse voir des ressentimens dans des réparations,
et soupçonner des mouvemens personnels dans les
mesures les plus importantes pour l'ordre public.
L'ouvrage de M. Guizot me fait une autre impres-
sion. Je me demande s'il aurait osé le publier sous
l'empire de Bonaparte, ou même dans les deux
premières années de la restauration. Non sans doute;
et alors je laisse à décider, dans le premier cas, si
nous devons supporter, nous, sous la légitimité,
un étalage de maximes jugées subversives par l'illé-
gitimité elle-même; dans le second cas, je demande
ce qu'il faut penser de l'absence de pudeur qui s'est
tout-à-coup montrée dans certaines prétentions,
et à quoi il faut l'attribuer.
En complément de la colonne de Valmy et de
l'ouvrage de M. Guizot, je ne puis oublier le plus
audacieux et en même temps le plus abominable
discours qui ait jamais été prononcé au milieu d'une
nation toute monarchique. Je veux parler du dis-
cours de M. Royer-Collard à la séance du 22 jan-
vier de cette année. Et d'abord je dois dire qu'il me
paraît tout-à-fâit inconvenant en pareil cas, de la
part d'un ministre du Roi, de s'arrêter à discuter
X DISCOURS
un tel discours; il doit montera la tribune pour an-
noncer qu'il va prendre les ordres du Roi, à l'effet
de présenter séance tenante, ou au plus tard le
lendemain, un projet de loi pour prévenir dans
l'Assemblée le retour d'un pareil scandale. J'ai mû-
rement examiné ce discours. Je pourrais le dire seu-
lement insensé; je dois le qualifier de criminel. Je
n'accuse point les intentions de l'orateur ; mais il
m'est impossible sous une constitution monarchique
de donner un autre nom à des paroles qui présen-
tent la démocratie pleine à nos félicitations, et à nos
hommages, des paroles qui érigent en bonheur pu-
blic , qui appellent sur toute la France, comme un
avantage pour elle, un état de choses dont la seule
apparence avait été signalée comme un fléau.
Pour apprécier convenablement un tel discours ,
il faut se placer en Hollande au moment où les flots
de la mer seraient annoncés comme menaçant tout
le pays, ou à Naples, au moment où la lave du Vé-
suve se détournant de son cours ordinaire, serait
prête à engloutir Portici. Supposez alors des ora-
teurs montant à la tribune et se mettant à dire :
celui-ci, heureux flots qui vont bientôt nous en-
vahir ! celui-là : heureuse lave qui coule à pleins
bords dans notre beau pays plus que jamais favo-
risé du ciel ! De tels discours étonneraient proba-
blement l'auditoire et pourraient conduire les deux
orateurs aux Petites-Maisons.
Il s'en faut bien que le discours de M. Royer-Col-
PRÉLIMINAIRE. xj
lard n'ait que ce caractère d'extravagance. Un ap-
plaudissement adressé à des fléaux matériels, s'il dé-
cèle de la folie, ne présente au moins avec ces fléaux
aucun caractère de complicité. Le discours de M.
Royer-Collard offre des nuances plus graves. Il n'est
ignoré de qui que ce soit que la France est en proie
à des mouvemens séditieux. De toutes parts, selon
le signal qui est donné de la capitale, la démocratie
de M. Royer-Collard se permet des éruptions; et
c'est lorsque l'incendie est partout, qu'un homme,
fort de moeurs honorables et d'un talent distingué,
vient s'ajouter aux incendiaires , présenter à un
auditoire monarchique la démocratie toute bril-
lante de perfection et de gloire. Encore une fois,
je mets toujours à part ici les intentions que je ne
connais pas. Mais ce que je connais bien, c'est le
crime d'un tel discours.
Je ne doute pas que tel ou tel de mes lecteurs ne
me trouve ici ardent ou exagéré. Eh bien! Monsieur
le lecteur, je vous suppose à Rome, à Lacédémone,
à Carthage, dans quelque! république que ce soit.
Je suppose à Athènes un orateur montant à la tri-
bune et prononçant le discours suivant :
« Républicains, je vous le dis avec joie. Oui, la
« monarchie est partout. Elle n'a plus de conquê-
« tes à faire. Elle touche les colonnes d'Alcide. Elle
« coule à pleins bords dans ce beau pays plus que
« jamais favorisé du ciel. Que d'autres s'en cour-
« roucent ou s'en affligent : pour moi j'en rends
xij DISCOURS
« grâce à Jupiter. La monarchie est partout : dans
« les lois, dans les souvenirs, dans les hommes;
« voilà le fait qui domine aujourd'hui la société,
« et qui doit présider à notre politique. »
Que ce discours soit prononcé précisément au
moment où le roi de Macédoine est sur la frontière ,
on verra le mouvement de l'Assemblée. J'ai accusé
le ministre du Roi d'avoir discuté pacifiquement
ce discours. Il me reste à accuser l'Assemblée. Elle
devait se lever toute entière avec indignation , et
envoyer l'orateur cuver pendant un bon mois dans
la solitude d'un château-fort, son admirable révo-
lution, son admirable démocratie, son admirable
classe moyenne.
Un journal des Débats, qui m'arrive au moment
où j'écris, m'annonce qu'il n'y a entre lui et M.
Royer-Collard que des mal-entendus : c'est édifiant.
J'en vois d'autres s'extasier sur la beauté des phrases.
Je n'ai jamais vu le poignard de Louvel; peut-être
était-il d'une belle forme*
Si nous étions à Rome, un homme de bien
monterait à la tribune et se mettrait à dire :
Quousque tandem ? en France où on a plus de cu-
riosité que de vertu, on se demande où veulent
arriver ces gens-là.
Ici le théâtre de la discussion s'agrandit; je n'ai
pas seulement a rechercher quelques actes et
quelques hommes , mais la France entière.
J'entends parler souvent du gouvernement re-
PRELIMINAIRE. Xiij
présentatif. Cela veut dire sans doute que l'Assem-
blée doit être une représentation de la France;
c'est au plus vrai. Celui qui connaît l'Assemblée
peut se vanter de connaître la France, celui qui
connaît bien la France la retrouvera dans l'Assem-
blée; et d'abord qu'est-ce en France que le côté
droit et le centre droit ?
Si on s'ait bien observer parmi nous le mouve-
ment des esprits, on remarquera un mouvement
général des passions nobles, qui répousse avec
horreur la révolution avec toutes ses couleurs,
toutes ses livrées quelles qu'elles puissent être. Avec
un peu d'attention on remarquera ensuite dans ce
mouvement deux directions, l'une extrêmement
ardente qui, abandonnée à elle-même , pourrait
s'égarer et conduire à une espèce de contre-révolu-
tion funeste ; l'autre sage, mesurée, qui veut aussi
la contre-révolution, mais d'une certaine manière,
c'est-à-dire, avec toutes les conditions qui ne lais-
seront aucun danger au devant des institutions ac-
tuellement existantes et de l'ordre public établi.
C'est bien là, je crois, le tableau de la grande
majorité de la France. Sur une plus petite échelle
nous trouverons le tableau de l'Assemblée; on y
remarque en effet un côté droit impiger, iracundus,
inexorabilis, acer ; on y voit aussi un centre droit
qui mettant au travers du courage d'Achille la pru-
dence d'Ulysse, semble avoir particulièrement pour
fonction de tempérer tous les grands mouvemens
XIV DISCOURS.
et de leur donner une direction sage. La fonction
du côté droit, proprement dit, est d'appeler la
contre-révolution de toutes, ses forces ; la fonction
du centre droit, qui l'appelle aussi, est d'empêcher
qu'elle soit désordonnée.
Il me reste à considérer le mouvement des pas-
sions basses.
En négligeant quelques points accessoires, tels
qu'une jeunesse fougueuse et indisciplinée, avide
d'aventures et de bouleversemens ; certaine classe de
misérables, avide de naufrages parce: qu'elle est
avide de butin; une autre classe de misérables qui
veulent punir la société du mépris qu'elle leur, in-
flige et qu'ils ont mérité ; le mouvement des pas-
sions basses se fait aujourd'hui principalement d'un
côté dans les vanités révolutionnaires, d'un autre
côté dans les vanités, plébéiennes.
Quand je suis rentré en France en 1801 , je dois
dire que j'ai trouvé dans les hommes de la révolu-
tion , sur leurs faits révolutionnaires, beaucoup plus
de modestie et surtout plus de bonne foi qu'ils
n'en ont aujourd'hui. Dans une conférence que j'ai
eue avec le général Moreau à Clichy; dans diverses
communications que j'ai reçues directement ou:
indirectement de la part de plusieurs généraux,
notamment de Dumourier et de Pichegru ; d'après
tout ce qui m'a été rapporté à diverses reprises des
conversations particulières de Bonaparte, soit avant,
soit après le consulat, j'ai pu juger des dispositions
PRELIMINAIRE. XV
réelles des hommes les plus élevés dans la carrière
militaire. Non-seulement je ne les ai pas trouvés
comme aujourd'hui jactant et s'élevant au-dessus
de tout ; souvent il m'a paru qu'ils se rabaissaient
plus qu'il ne fallait ; cela m'a même fait une im-
pression dont je dois rendre compte.
Nous autres émigrés, nous autres contre-révolu-
tionnaires, qui avons fait triompher nos principes,
non par la force des armes, mais par la force même
de ces principes, nous autres vraiment citoyens,
vraiment Français, victimes en première ligne des
bassesses de la révolution, vrais témoins, aussi en
première ligne, chez les peuples étrangers, des
impressions de mépris qu'elles y taisaient, nous
avons plus particulièrement besoin que d'autres
de ramasser dans cette révolution tout ce qui a pu
lui échapper de gloire pour en' faire un manteau à
notre patrie , et présenter dès compensations.
Le peuple libéral d'aujourd'hui ne nous en
laisse pas la faculté. Pendant tout le temps qu'a duré
la domination d'un homme qui ne dissimulait eh
aucune manière son mépris pour les principes , lés
doctrines, toutes les orgies révolutionnaires, ce
peuple était humilié et abaissé. Est-ce qu'il attendait
la domination des Bourbons pour se relever? Au-
jourd'hui , à les entendre, là lune dans son éclat
montre des parties ténébreuses, le soleil en a lui-
même : d'après des autorités graves, la vertu de
xvj DISCOURS
l'homme juste peut être troublée sept fois par jour,
là gloire seule des libéraux est pure. Là révolution,
suivant eux, n'a enfanté que des agneaux et tous
ces agneaux sont sans tache.
Sur ce point une division remarquable se trouve
parmi eux.
M. Manuel, dans un discours prononcé à l'As-
semblée , le 23 mars, dit, au sujet de la révolution
et du gouvernement révolutionnaire : « nous ne
consentirons jamais nous et la nation entière à
n'avoir été que des factieux. » La révolution est
réjetée ainsi, non sur une simple combinaison de
conjurés opérant à la manière des décemvirs et des
trente tyrans, mais sur la nation toute entière.
Rien n'est plus faux assurément : la nation fran-
çaise a subi la révolution, elle ne l'a pas voulue;
elle n'a pas été factieuse, elle a été asservie. Ce-
pendant cette supposition évidemment fausse est
nécessaire dans un certain sens. Si la révolution, ses
excès et ses oeuvres ont été une chose abominable
et contre la volonté nationale, il s'ensuivra que les
émigrés qui se sont armés contre cette révolution,
qui sont venus armés au secours de leur roi et de
leurs concitoyens, peuvent être proposés à l'admi-
ration. Au contraire, si la révolution et ses oeuvres
ont été une chose admirable , si le gouvernement
qui en est sorti est un gouvernement juste, régulier,
légitime , les émigrés qui sont venus pour renverser
PRÉLIMINAIRE. xvij
ce gouvernement sont des séditieux, des rebelles,
ils méritent les confiscations et les proscriptions
qu'ils ont subies.
Cette supposition a beau être fausse, révoltante ,
certains militaires des plus huppés commencent à
l'adopter. Ce n'est plus à leurs yeux le service sous
Bonaparte qui est glorieux , c'est celui de la révo-
lution. La gloire d'Austerlitz et celle d'Iéna sont en
baisse, le service de la Convention et de la terreur,
voilà le service de la France , de la patrie.
J'ai parlé dans cet ouvrage de citer un libéral
et un royaliste au milieu de la France assemblée.
Leurs débats ne sont établis que dans le sens des
vanités plébéiennes, établissons-les dans le sens des
vanités révolutionnaires.
L'émigré voudra peut-être dire qu'il n'a servi
que sous ses princes ; on lui répliquera qu'en
arrière de ces princes il y avait des étrangers tels
que le due de Brunswick et l'archiduc Charles. Le
libéral voudra peut-être dire aussi qu'il n'a servi
que sous Pichegru, Hoche ou Moreau ; par réci-
procité , on lui fera observer qu'en arrière de ces
généraux il y avait des commissaires de la Conven-
tion; il sera curieux alors de voir comment le débat
sera établi. Le libéral reprochera à l'émigré de s'ê-
tre armé pour renverser le régime légitimé de la
terreur sous les ordres de l'étranger duc de Bruns-
wick; tandis qu'il vantera lui ses campagnes glo-
rieuses pour la défense des mitraillades et des
b
xviij DISCOURS
noyades sous les ordres du français Robespierre et
du capucin Chabot.
Une section considérable du parti libéral a senti
que cette position n'était pas tenable, elle l'a aban-
donnée. Dans la nouvelle version qui s'est faite, la
révolution n'a pas été un gouvernement régulier ,
on lui a opposé même la plus grande résistance ;
auprès des victimes on se vante d'avoir été victime
aussi. M. Labbey de Pompières nous assure qu'il à
été plusieurs mois dans la même prison que Fou-
quer-Tinville ; M. de Girardin nous rapporte qu'il
a même été au bas de l'échafaud. Ces messieurs
ne s'apercevaient pas de l'impression que ces aveux
font, il faut le leur dire.
Il est reconnu que dans tous les temps et dans
tous les pays il est une classe d'hommes incompa-
tible avec toute espèce de société quelle qu'elle soit,
même de brigands : mauvais sujets, sous Louis XVI;
mauvais valets, sous le Directoire; mauvais esclaves,
sous Robespierre ; incapables de fidélité à la vertu ,
incapables de fidélité au crime, gibiers de toute es-
pèce de police. De tels hommes sont réclamés in-
distinctement par les potences et par les guillotines;
les cachots s'ouvrent d'eux-mêmes à leur aspect.
M. Labbey de Pompières et M. de Girardin ne sont
pas dans cette catégorie, mais ce qu'ils disent
fait pouffer de rire en cela même, qu'il réveille
ces impressions. Si j'admets avec ces messieurs
qu'ils sont des anges de perfection, alors que
PRÉLIMINAIRE. xix
dois-je penser d'une révolution qui les a si mal-
traités? Si j'admets avec d'autres que la Convention
a été un gouvernement juste et régulier, alors que
dois-je penser de ces messieurs?
Je passe aux vanités plébéiennes.
J'ai examiné avec toute l'attention dont je suis
capable le discours de M. Royer-Collard; qu'en-
tend - il par sa démocratie qui a tout conquis ?
veut-il parler de la population entière de la France?
ce serait une belle démocratie que celle de trente
millions d'hommes. Est-ce seulement les quatre-
vingt ou cent mille électeurs? cette démocratie com-
mencerait à se réduire, En recherchant davantage
on voit que ce n'est pas même cela : quelques gros
notaires, quelques gros banquiers, quelques gros
manufacturiers, telle est la seule démocratie qu'on
imagine ; le plan est fait pour fixer là toutes les
grandeurs de la France. On va voir que ce plan
n'est étranger ni à l'aristocratie , ni même à la féo-
dalité.
En examinant attentivement un ouvrage nouveau
intitulé des Communes et de l'Aristocratie, il est
facile de reconnaître des vues intérieures qu'il im-
porte de dévoiler. C'est envain qu'un homme Sera
reconnu noble par le Roi et par l'Etat, c'est envain
que sa demeure ou son château annonceront l'exis-
tence d'une ancienne dignité : ce n'est pas là où
la classe moyenne veut placer son aristocratie.
M. Fiévée appelle cela des anciennes faiblesses,
XX DISCOURS
M. Guizot, des supériorités décriées , voici le vrai
plan.
Toute sphère particulière d'activité, tout centre
de mouvement, quel qu'il soit, sont en ce genre
notre premier point d'appui. La boutique du for-
geron , rendez-vous habituel de tous les habitans
d'une commune pour la confection ou la réparation
des instrumens de labourage ; le cabaret, autre
lieu de rassemblement pour les dimanches et les
jours de fête (on connaît l'importance des auberges
et des aubergistes dans certains cantons suisses;)
l'étude du notaire, la maison du chirurgien, celle
du maître d'école, c'est par ces premiers élémens
qu'on entend rattacher et subordonner à la classe
moyenne les classes inférieures. Nous avons dans
les campagnes de petits chirurgiens, ils ne feront
aucune difficulté de ressortir aux médecins des villes;
les notaires, les huissiers, les praticiens, aux avo-
cats et aux avoués des cours royales. Nous avons
des regrattiers, des porte-balles , des marchands
de boeufs et de cochons, il sera facile de mettre
de telles gens en rapport avec les gros marchands
des villes, les manufacturiers et les banquiers ; et
puis les paysans des campagnes viennent-ils à la
ville porter leurs denrées, nous les ferons endoc-
triner par des libéraux apostés; ceux qui viennent
pour plaider, le seront par les clercs et par les
avoués ; ceux qui viennent pour des maladies, par-
les chirurgiens et par les apothicaires; ceux qui
PRÉLIMINAIRE. xxj
viennent' pour leur instruction , par les apôtres
de l'enseignement mutuel. Toute cette organisa-
tion des provinces ressortissant à une organisation
centrale de Paris, comme le gouvernement sera
composé dans le même sens, nous aurons un sys-
tème complet; telle est la démocratie bourgeoise
de M; Royer-Collard, perfectionnée en aristocratie
bourgeoise par M. de Barante , illustrée par le gou-
vernement bourgeois de M. Guizot.
Il me semble que me voilà tout-à-coup reporté
en 92 et 95. O mon dieu! ne pourrez-vous faire
grâce dans votre colère à des hommes aussi bons
et aussi distingués que MM. Bailly et Thouret!
Une voix terrible me répond : non ; la fidélité a ses
martyrs, l'infidélité aura ses supplices ; il faut que
ces hommes de la classe moyenne, infatuée de leur
élévation éphémère, aillent expier sur l'échafaud
les mouvemens de leur vanité ; il faut que ces niais
gonflés d'orgueil tombent comme ces hypocrites
gonflés de crimes... Je demande pardon au lecteur
de ce songe, il n'a pas été sans quelque réalité.
A mon réveil j'ai trouvé M. Royer-Collard à la place
de Bailly, M. Guizot à la place de Thouret. O mon
dieu ! dirai-je encore, préservez-nous, et préservez
ces braves gens eux-mêmes de leur folie. Qui peut
l'ignorer aujourd'hui ! les tombereaux de la révo-
lution ne s'avancent pas seulement contre ceux qui
lui ont déclaré la guerre, mais encore, vers ces
hommes pleins de talent et de probité que les fumées
xxij DISCOURS
de la vanité ont rendu les apôtres des mauvaises
doctrines, et par là même les empoisonneurs de
leur pays.
Cette armée libérale ne se compose pas seulement
de niais comme Bailly ; ou y trouve en seconde
ligne de parfaits scélérats. Les premiers préparent
les voies; les seconds sont pour lés dénouemens
et les catastrophes. Marchant toujours ensemble et
s'accordant toujours sans se concerter, il ne fau-
drait pas un an aujourd'hui à ces classes combinées
pour mettre en fait de bouleversement la France
au complet. A la suite de la dissolution de la
Chambre de 1815, on a vu comment elles allaient
et ce qu'elles étaient capables de faire. Nous arri-
vions alors au bouleversement par la voie de la re-
présentation nationale. Le Gouvernement s'étant
ravisé, des modifications apportées à l'ancienne loi
électorale ont troublé de ce côté les manoeuvres.
Elles se dirigent aujourd'hui d'un autre côté. Il faut
dire de quelle manière.
Les rapports entre les villes et les campagnes
étant établis, ainsi qu'il a été dit précédemment, la
première manoeuvre est de faire circuler de Paris
dans les villes dé province, de celles-ci dans les
campagnes y avec une rapidité incroyable, tous les
bruits qu'on croit le plus capables de soulever la
niasse de la population : tantôt, c'est lé retour des
dîmes, des censives, des droits seigneuriaux ; tantôt
c'est l'apparition d'une armée de Bonaparte ou quel-
PRÉLIMINAIRE. xxiij
que loi sur les biens nationaux. Des inspecteurs
partant de Paris ont soin de se répandre où il faut,
à l'effet de surveiller ces mouvemens et de les sol-
der. Cependant à l'exception des étudians, la po-.
pulation n'a cédé encore presque nulle part à ces
mouvemens. Les habiles trouvent que ça ne va pas.
Les corps d'armée ont fait espérer plus de succès.
En effet, comme il existe dans notre état de so-
ciété une classe moyenne tellement dans les nuées,
qu'elle voit actuellement la terre entière sous ses
pieds, l'armée étant composée sur le modèle de la
société, elle a aussi dans ses officiers inférieurs et-
ses sous-officiers une classe moyenne qui corres-
pond à la classe moyenne civile. Ce rapprochement
aperçu , le mot a été donné, pour persuader à cette
classe moyenne de s'élever aussi au-dessus de la
classe supérieure de ses officiers. En ce point, si
l'habileté ne manque pas, comme l'argent ne man-
que non plus, on pourra d'abord éprouver des re-
vers ; à la fin, on peut prévoir quelques succès.
Ces mouvemens supposent manifestement quel-
que part un point central d'où ils partent et où ils
se coordonnent. Ce ne peut être que dans l'Assem-
blée , ou dans la capitale. Là aussi on reconnaît,
comme dans l'intérieur de la France, en contre-
partie du côté droit et du centre droit, un côté
gauche et un centre gauche. Sur une ligne sont les
niais , sur l'autre les scélérats. Quand on demande
aux enfans bien élevés qui ils aiment mieux de leur
XXIV DISCOURS
père ou de leur mère, ils répondent qu'ils les aiment
bien, tous deux. Quand on interroge les niais sur le
Roi et la révolution, ils font la même réponse. Oh !
que le Roi est bon! Oh ! que la révolution est belle!
Citoyens, sachez qu'il faut honorer et adopter le
Roi. Sire, sachez qu'il faut honorer et adopter la
révolution. Oh! le beau jour pour la France que
celui où on pourra voir les noces de la révolution
et du Roi ! Qu'on ne nous parle plus de diadème et
de couronne. Ces hochets de la féodalité ne sont pas
faits pour les beaux temps de la civilisation. On
nous reproche la mort de Louis XVI. Nous l'aimions
de tout notre coeur. Mais pourquoi a-t-il méprisé un
certain jour du mois de juin la couronne d'une es-
pèce nouvelle que le peuple libéral lui apportait ?
Qui ne voit que c'est l'indignation des royalistes au
20 juin qui a provoqué le 10 août ?
Les scélérats qui entendent ces discours sourient.
Les bonnes gens ! disent-ils , laissons-les faire. Quand
ils auront déraciné l'arbre, nous l'abattrons. Ils
nous reprochent de penser à la république ou à des
dynasties étrangères. Que veulent-ils faire, eux,
avec leur maison de Bourbon? Comment peuvent-
ils croire qu'ils persuaderont à ces princes si nobles ,
si élevés, de s'allier à la révolution et de quitter
la couronne pour le bonnet rouge ? Ils aimeraient
mieux cent lois périr les uns après les autres.
Scélérats, vous avez raison.
En touchant comme je le fais sans cesse dans cet
PRÉLIMINAIRE. XXV
ouvrage les deux grandes plaies de vanité révolu-
tionnaire et de vanité plébéienne dominant en
France, je m'attends à faire crier beaucoup de ma-
lades. On se tromperait beaucoup si on me suppo-
sait à cet égard des animosités, ou même des inten-
tions personnelles. On ne se tromperait pas moins
si, faisant attention à quelque chose dés situations
de ma vie, on croyait que je peux être ému par de
petits intérêts. En traitant la question de la no-
blesse, si mon noble et vieux ami, M. Bergasse, a
pu dire comme Achille :
Et que m'a fait à moi cette Troie ou je cours,
j'envie l'avantage de sa position, je ne me laisserai
pas intimider par la mienne.
Lorsqu'un ton d'insulte s'est emparé de cer-
tains esprits, et qu'il se prononce avec une audace
dont le cynisme ne peut se comparer qu'à celui de
1795 ; lorsqu'un des principaux banquiers de la
capitale écrit dans le Moniteur: Je n'ai pas besoin
d'un marquis pour m'enseigner à payer ce que je
dois, ( un marquis ! ) ; lorsque sa maison et celle de
ses pareils sont faites à ce ton d'insulte, de manière
qu'on dit journellement dans la conversation, cette
canaille de nobles ; lorsque des écrivains qui ne
sont pas sans talent croient capter la faveur pu-
blique, en disant de la noblesse : l'un: Elle a été
le résultat de la corruption et de la prostitution ;
l'autre: Cette horde infâme dont l'émigration
xxvj DISCOURS
avait purifié la France; lorsqu'un des députés les
plus marquans du côté gauche ne sait trouver dans
l'état actuel de la ville: de Paris de plus grande per-
fection, qu'en ce qu'elle est ville de l'égalité ; lors-
qu'un autre, proximus illi, conseille tout franche-
ment à la tribune d'abolir l'article 7 de la Charte,
comme une clause insignifiante, un contre-sens
politique ; lorsqu'un troisième de la même caté-
gorie dénoncé à la tribune, comme une doctrine
abominable, impie, qu'un homme né dans les
classes nobles pourra éprouver quelque répugnance
à descendre dans les classes mercenaires ; lors-
qu'enfin toute une classe d'écrivains cherche à éta-
blir que l'honneur ancien qui veut se conserver est
un outrage envers je ne sais quel honneur nouveau
qui veut s'élever ; lorsqu'elle cherche de toutes les
manières à reproduire , au temps présent, je ne
dirai pas les anciennes contentions de la noblesse et
du tiers-état ( elles n'ont jamais roulé sur ce point ),
mais au moins les irritations et les animosités qui
en provinrent; que je sois noble alors ou que je
ne le sois pas, constitué depuis trente ans avocat de
la monarchie française, je n'irai point pour de fri-
voles délicatesses me détourner devant les attaques
qui lui sont faites : peu m'importe après cela qu'il
s'élève des scandales. Le plus grand serait d'aban-
donner, plein de vieux jours, la cause à laquelle
s'est attachée toute ma vie.
Je le répète, ni sous Bonaparte, ni aux premiers
PRÉLIMINAIRE. xxvij
temps de la restauration, rien de semblable n'aurait
osé se prononcer; aujourd'hui, grâce à tous ces sa-
vans ministères qui se sont succédés, il semblerait que
nous sommes au temps de BABOEUF. Je dirai comme
ce grand homme, à tous ces preneurs d'égalité,
Mon cher égal, ne vous serait-il pas désagréable de
subir, sans vous eu offenser, votre chère doctrine
dans toute son étendue? Vous m'avez reproché avec
beaucoup d'amertume d'avoir accolé dans mon der-
nier ouvrage le boucher et le fabricant, le cordon-
nier et le banquier : je continuerai, si vous le vou-
lez bien, non pas que j'ignore l'intervalle qui sé-
pare ces professions ; mais c'est dans ma doctrine,
et non pas dans la vôtre. Il me convient que vous
sentiez par le ridicule de ces rapprochemens ce que
c'est qu'un dévergondage d'égalité que vous ne ré-
clamez, je lé sais, que de vous aux classes supé-
rieures, mais qui vous poursuivra, je le sais aussi,
de vous aux classes les plus abaissées. Une offense
personnelle n'est point dans mon intention ; mal-
heureusement je ne puis vous l'épargner, puis-
qu'elle est le triomphe de ma cause.
En me jetant à travers tant de personnalités et
tant de difficultés, je ne me dissimule pas ce qui
pourra m'en arriver. Mon dernier écrit a été l'ob-
jet de beaucoup de reproches. Le ministère l'a par-
ticulièrement accusé de violence. La censure, qui
sur tout autre point tenait ses vents enchaînés , a
permis contre moi des tempêtes. Je m'attends cette
xxiij DISCOURS
fois à des ouragans. Qu'il en soit ce qui pourra. Je
ne dirai à aucun calice de s'éloigner de moi ; j'ai bu
à tous.
Parmi les attaques que je me suis attirées , j'ai
dû remarquer plus particulièrement un homme que
j'honore et sur les bontés et l'indulgence duquel
j'ai quelque droit de compter. Il a mis en rappro-
chement dé mon dernier ouvrage des passages de
celui que j'ai publié pendant les Cent-Jours. Je ne
sais si je me fais illusion sur l'ensemble de mes écrits,
ainsi que sur l'ensemble de mes actes ; mais il me
semble que ma vie est à cet égard d'un seul tissu. Il
faut prendre garde sur ce point à quelques appa-
rences.
On sent qu'un Etat comme la France , composé
à l'instar des corps animés d'organes , soumis à des
principes différens, ne se gouverne pas par un
mouvement simple. Ici ce sont des intérêts de li-
berté , lesquels se rapprochent un peu par leur na-
ture des principes démocratiques, et qui malheu-
reusement ne sont pas toujours assez ménagés par
les organes du pouvoir ; là ce sont des intérêts d'or-
dre qui réclament un certain développement de la
puissance, exigent par cela même un abandon de
soumission, peu agréable aux âmes fières ; ailleurs
ce sont des principes d'égalité devant Dieu et devant
la loi qui font que le grand courbe sa tête comme le
pauvre devant le ministre du ciel, ainsi que devant,
le ministre de la loi. Au milieu de ces principes
PRELIMINAIRE. XXIX
divers, on doit s'attendre que celui-ci cherchera à
faire prévaloir de préférence les idées de liberté,
celui-là les idées d'ordre. On doit s'attendre que les
vanités plébéiennes chercheront à agrandir le prin-
cipe d'égalité, de manière à en couvrir, si elles peu-
vent , tout l'ordre social ; on doit s'attendre aussi
que l'ordre social repoussera ces efforts, et appel-
lera à son aide les principes d'inégalité, dans les
points qui concernent l'honneur particulier des fa-
milles dérivant de L'inégalité des rangs.
Cette variété qui se trouve dans les situations
commandera des variétés dans les règles de conduite.
En effet, si les événemens avec leurs vicissitudes
amènent des changement dans la position d'un
Etat, ce n'est pas une raison de changer de prin-
cipes ; mais c'est quelquefois une raison de chan-
ger le mode d'application. La conduite d'une ar-
mée après la défaite n'est pas la même que pen-
dant le combat, encore moins après la victoire.
Il eu sera ainsi pour la conduite du Gouvernement,
dans telle ou telle position, politique. Pour le dire
tout de suite ici, la seconde restauration, où la ré-
volution a été positivement domtée, tous ses cadres
civils et militaires brisés, ne devra pas être conduite
comme la première, où ces cadres étaient entiers
et dans toute leur force. De cette manière, on pré-
voit les diverses attitudes qui seront commandées à
un Gouvernement. Ce sera tantôt celle de l'énergie
que les frondeurs prendront pour de la violence;
XXX DISCOURS
tantôt celle de là modération que d'autres prendront
pour de la faiblesse ; tantôt il faudra une activité et
une célérité que ceux-ci prendront pour de la fou-
gue; tantôt une sage temporisation que ceux-là
prendront pour de la timidité.
Avec cette variété d'élémèns, ou si l'on veut de
principes dont l'amalgame forme l'ensemble du
corps social, et qui, selon les circonstances, peu-
vent se trouver en trop, ou en moins ; avec cette
variété d'événémens, bu si l'on veut de positions
qui se trouvent dans le cours de la vie d'un Etat, et
qui, selon leur nature, commandent tel ou tel
mode de directions, on sent comment un écrivain
politique qui, dans le cours des choses, aura à trai-
ter avec ces variétés, obligé de se modifier comme
elles, pourra donner prise à de fausses interpréta-
tions. En s'adressant au pouvoir et plaidant auprès
de lui les intérêts raisonnables de la liberté , en s'a-
dressant à l'obéissance et plaidant auprès d'elle ce
que la société a d'intérêt dans le pouvoir; plaidant
devant les jalousies plébéiennes l'avantage social des
distinctions et des honneurs, plaidant devant la
noblesse l'importance des grandes carrières du tra-
vail et de l'industrie; se portant au-devant des
prêtres pour les défendre des persécutions de l'im-
piété , au-devant du Gouvernement pour le prier de
modérer l'activité des prêtres; prônant aux temps
énervés de la faiblesse qui veut s'appeler modération
les avantages de l'énergie ; au temps de la violence,
PRÉLIMINAIRE. xxxj
qui s'efforce de prendre les couleurs de l'énergie, les
avantages de la modération, un écrivain qui se jette
ainsi pendant toute sa vie au milieu de toutes les
erreurs, de toutes les passions, de tous les partis,
peut en être foulé et brisé.
Il n'y a pas grand mal à cela : c'est un inconvé-
nient purement individuel. Cependant, tout en
portant à cet égard la résignation à son dernier
terme , puisqu'en haine de ma doctrine on cherche
à battre mes paroles présentes par mes paroles
passées , il convient de faire apprécier de préten-
dues contradictions.
J'avais dit dans mon quatrième volume sur la
monarchie française, au sujet des difficultés qu'a-
vait eu à éprouver la première restauration : « Nous
« avons une fois émigré en grand nombre pour dé-
« fendre la cause de Louis XVI. On' a jugé diverse-
« ment en Europe la sagesse de ce parti. Le monde
« entier l'a trouvé au moins hardi, brillant, che-
« valeresque. A l'avènement de nos princes, s'il
« avait été possible, non-seulement qu'aucun de
« leurs serviteurs ne revînt avec eux, mais encore
« que tous les hommes d'une certaine classe se mis-
« sent à émigrer de nouveau, oh! quel service plus réel
« et plus grand n'eussent - ils pas rendu à Louis
« XVIII ! que dis-je ! quel service ne se seraient-ils
« pas rendu à eux-mêmes ! On ne peut s'imaginer
« combien leur présence empêche pour eux de
xxxij DISCOURS
« projets favorables, que leur éloiguement eût fa-
« cilités! »
Le noble pair que j'ai nommé donne à ces paro-
les l'interprétation suivante :
« N'est-ce pas dire formellement : nous ne som-
« mes pas les plus forts, cédons et allons-nous en? »
Il faut que je sois bien malheureux dans la ma-
nière d'énoncer mes pensées : car j'ai voulu dire
tout le contraire. Nous avons triomphé ; mais il ne
nous convient pas d'abuser de la victoire. Ces hom-
mes, naguère si élevés, sont aujourd'hui à terre.
Au temps de leur élévation , ils ont été nos amis ,
nos protecteurs, souvent nos bienfaiteurs. Prenons
garde que notre présence, notre attitude, notre air
d'exaltation, les forfanteries et les ricanneries de
quelques-uns d'entre nous ne les exaspèrent, et
que l'irritation du désespoir ne rengage un combat
fâcheux. Prenons garde que ce qu'ils veulent faire
pour le Roi, en soumission au Roi, ne soit détourné
par l'apparence de le faire seulement en soumission
à, un parti. »
Comme moyen de critique personnelle, la cita-
tion du noble pair n'a pas été bien choisie. Il a
voulu probablement me ménager. Il me convient de
lui donner plus beau jeu, en rapportant ce que j'ai
dit dans le même ouvrage sur le drapeau blanc et le
drapeau tricolore.
Eh quoi ! j'aurais approuvé (ceci est particulier
PRÉLIMINAIRE. xxxiij
à la première restauration ) de sacrifice de l'ancien
drapeau de la France ! Cela ne peut s'expliquer que
de deux manières : ou par mon goût extrême pour
la révolution et pour les enseignes qui lui appar-
tiennent ; ou par ma crainte excessive de tout dan-
ger pour le Roi et pour sa famille. Souvent dans les
combats on voit le bras se placer au-devant de la
tête pour la préserver du sabre de l'ennemi. Cela
veut-il dire qu'on est très-content de se voir empor-
ter le bras, ou seulement que la tête est encore plus
précieuse?
Hommes frivoles, qui prétendez posséder la science
des Etats, quelqu'un d'entre vous a-t-il su appré—
cier la démarche d'un Roi qui seul, sans armée ,
sans cortége, vient se jeter au milieu d'un peuple
tout encadré de révolution ? révolution abattue, je
le sais, mais encore entière, et d'un moment à l'au-
tre prête à se relever; peuple voulant tout ce que
son roi voudra, même la contre-révolution, je le
sais, mais voulant la faire lui-même ; ne se refusant
pas à la faire pour nous; mais ne voulant pas abso-
lument.la laisser faire par nous. Oh ! sans doute ,
il en eût coûté beaucoup au coeur du Roi de se sé-
parer pendant quelque temps de ses meilleurs et
plus anciens serviteurs; il lui en eût coûté beaucoup
d'avoir à abdiquer la belle couleur du drapeau
d'Henri IV et de Saint-Louis ; cependant si la con-
tre-révolution, et par là si le salut de la France est
à ce prix ; si à ce prix la révolution vient abjurer
c
XXXIV DISCOURS
ses principes, fouler aux pieds tous ses dogmes ;
avec ce gage accordé à ce qu'ils ont acquis de gloire,
si les hommes de la France nouvelle viennent se
mettre franchement dans les rangs de la France
ancienne, et fondre leurs cadres dans les siens ; en-
fin, si a ce prix vous évitez un 20 mars et ses sui-
tes épouvantables, messieurs les hommes habiles ,
qu'en dites-vous ?
Connaissant aujourd'hui les hommes et les prin-
cipes qui ont dominé aux deux restaurations, je
ne fais nulle difficulté de déclarer que ce parti qui,
avec d'autres hommes et d'autres principes, pou-
vait être de salut, aurait consommé notre perte. Je
me réunis donc à toutes vos joies sur la conserva-
tion de cet ancien drapeau de la France. Il me plaît
probablement autant qu'à vous. Mais puisque vous
lui êtes si attaché, tâchez au moins qu'il soit en
harmonie avec tous vos actes. En effet, il ne suffit
pas de le montrer à la tête de nos régimens, ou par-
dessus le toit des Tuileries; il faut l'avoir aussi'
dans son coeur, dans ses paroles, dans ses sentimens,
dans toute sa conduite. Que serait-ce que votre
drapeau blanc, si votre politique, par sa franchise,
ne répondait pas à sa couleur ? Que serait-ce que
votre drapeau blanc, si plusieurs de vos actes étaient
manifestement tricolores ? De bonne foi, est-ce
bien avec une cocarde blanche et un drapeau blanc
que M. le sous-préfet de Sainte-Menehould, M. le
maire et la garde nationale ont été ériger une co-
PRÉLIMINAIRE. XXXV
lonne à Valmy ? Immédiatement après cet événe-
ment, préconisé dans le Moniteur comme ayant
reçu l'approbation du Gouvernement, que la France
ne se soit pas levée pour prendre le drapeau révo-
lutionnaire, il faut admirer la surabondance de
fidélité qui la distingue. Vous vous étonnez des se-
mences de révolte qui sont partout : hélas ! ce ne
sont pas les vents ; c'est vous-même qui les trans-
portez. C'est en vain qu'on recherche a Saumur et
à Béfort l'origine des éruptions tricolores : cette
origine n'est pas là. Elle n'est pas même autant qu'on
pourrait le croire dans certains conventicules de la
capitale : elle est, il faut le dire, beaucoup plus
haut.
Lâche et indigne métier d'écrivain, s'il ne sait se
porter au milieu des erreurs publiques que pour
les ménager et les flatter ! Pénible, dangereux au-
de-là de toute expression, s'il veut les attaquer
avec franchise ! N'ai-je pas été déjà trop hardi en
osant prendre et ramasser devant moi, dans cet
ouvrage, les excès des révolutionnaires, les impru-
dences des royalistes , les fautes même du Gouver-
nement. Pour compléter ce qui sera appelé par les
uns , courage, par les autres, témérité, il me reste
à parler de la conduite de l'Assemblée. Je crains de
l'avoir laissée à côté de moi sur ma route. Cepen-
dant, quoique, à beaucoup d'égards, sa conduite
soit meilleure que celle de l'Assemblée de 1815, il
s'en faut de beaucoup , je ne crains pas de le dire,
xxxvj DISCOURS
qu'elle sache avoir la contenance de dignité et d'au-
torité qui lui est nécessaire. Pendant trois ans j'ai
siégé dans une assemblée fameuse. Mes amis et moi ,
de là minorité, nous y avons parlé quelquefois avec
cette sorte de hardiesse que les hommes timides
appellent violence; jamais aucun de nous ne s'est
permis les intempérances qui se remarquent dans la
minorité d'aujourd'hui. On peut faire à cet égard
des comparaisons.
La minorité de l'Assemblée Constituante, com-
posée de clergé, de noblesse et de magistrature,
était, sous là main de la majorité d'alors, dans la
position d'hommes qu'on dissèque tout vivans: ou-
trage, injustice, dégradation personnelle , rien ne
nous a manqué. Ce n'est pas, tout. Par la marche
ostensible de cette Assemblée. il était évident que
le Roi, la religion, la propriété, toute éspèce d'or-
dre public aillait être bouleversée ; les effets ont fait
foi. Eh bien, dans une position aussi violente , si
un de nous a pu s'écrier une fois: «Mes amis, tom-
« bons le sabre à la main sur ces gaillards-là ; » il n'y
a jamais eu du moins, dans cette Assemblée, une
insulté particulière , telle que celle-ci : vous êtes un
être vil, adressée à un orateur à la tribune. Quelle
différence en tout point ! Si la majorité de l'Assem-
blée Constituante réussit, la France est perdue ; on
l'a vu. Si la majorité actuelle de l'Assemblée con-
serve sa prépondérance, la Francéne sera pas per-
due , certainement; tout au plus, il pourra arriver,
PRÉLIMINAIRE. xxxvij
par l'entraînement des convenances, que: celui qui
est appelé aujourd'hui M. Chauvelin, redeviendra
le marquis de Chauvelin, que MM. Méchin et Bi-
gnon reprendront leur titre de baron. Quelque mal
que cela puisse faire à M. Lafitte qui n'aime pas les
marquis , et à M. Labbey de Pompierre qui n'aime
pas les barons, on conviendra qu'il n'y a pas de
quoi troubler l'Etat.
D'où peut donc provenir dans la minorité d'au-
jourd'hui une irritation telle qu'au seul mot de clé-
mence, qui a été prononcé, et qui n'était adressé
nommément à qui que ce soit, il y a eu une explo-
sion que je ne puis caractériser que comme um accès
de folie? Je sais que ces sortes de maladies se traitent
fort bien à Charenton ; mais en attendant qu'on
fasse subir aux malades les remèdes admis; en pareil
cas, lé devoir de l'Assemblée est d'en réprimer
dans son sein les éruptions.
M. le président me paraît sur cela' en arriéré de
ses devoirs, comme l'Assemblée;
Je ne sais , (et peu m'importe), si le règlement
contient en faveur du président, dans tel ou tel cas,
la faculté de rappeler à l'ordre, il n'en a pas besoin :
par sa place même de président il est autorisé à
maintenir la dignité de l'Assemblée. Quoiqu'il n'y
ait point dans les lois d'exclusions à l'égard des
régicides pour les écarter de certaines places, quoi
qu'il n'y ait dans aucun règlement des dispositions
sur telle ou telle mise décente dans l'Assemblée, tout
xxxviij DISCOURS
cela existe de soi, et appartient à ce que les anciens
appelaient fiducia morum. Dans le cas que je viens
de citer, si, par des considérations particulières, le
président a espéré couvrir par son silence des pa-
roles qui n'auraient jamais dû être prononcées, il
est d'autres cas où, selon moi, son silence a été
sans excuse.
Dans une nation républicaine, si un orateur s'a-
visait de parler de la monarchie, comme M. Royer
Collard a parlé de la démocratie ; je dirai plus, sous
la monarchie illégitime de Bonaparte si quelqu'un
s'était avisé au barreau, à l'Assemblée, au Tribunat,
au Conseil d'État, de prononcer sur la démocratie
le discours de M. Royer-Collard, le président, quel
qu'il fût, ne l'aurait pas enduré. Sous l'empereur,
ou dans un autre temps de la cocarde tricolore ,
quelqu'un aurait-il osé dire dans un lieu public ,
la glorieuse, à jamais glorieuse cocarde blanche ;
quelqu'un aurait-il osé dire devant Bonaparte,
comme on a fait dernièrement, notre excellente
révolution ?
On ne peut se le dissimuler : il y a un projet cy-
nique de bouleverser sur un certain point les con-
venances , parce qu'en France, plus qu'ailleurs,
les convenances sont des lois ; c'est un danger grave
dont il faut savoir se préserver. Qu'est-ce en pareil
cas que des clameurs déplacées si elles sont im-
puissantes, ridicules si elles sont sans effet? ce n'est
là, pour une assemblée ni de la dignité ni de l'au-
PRÉLIMINAIRE. XXXIX
torité, c'est de la faiblesse, car c'est de la violence.
J'ai cru devoir intituler cet ouvrage de la Mo-
narchie Française, comme faisant suite à mes
précédens ouvrages ; j'aurais pu lui donner pour
titre des fautes, des obstacles, des moyens, car
ce sont les trois pensées principales qui l'ont dé-
terminé. Les fautes du Gouvernement, les obstacles
qui existaient avant ces fautes et qui se sont mul-
tipliés par elles ; les moyens qui sont encore sura-
bondans si on les sait employer : voilà ce que j'ai
voulu traiter.
Avant de finir je dois réparer une inexactitude
qui m'est échappée dans mon écrit précédent : j'ai
paru accuser en. quelque manière les paroles de
M. de Bourienne dans une séance de l'Assem-
blée où il a été question des émigrés. En véri-
fiant de nouveau les faits, j'ai reconnu que je m'é-
tais trompé, et je m'empresse de l'annoncer.
DE
DE
LA MONARCHIE
FRANÇAISE
AU Ier MARS 1822.
SECTION PREMIERE.
DES VICISSITUDES DE LA FRANCE
DEPUIS LES ETATS-GÉNÉRAUX JUSQU'AU
MOMENT PRÉSENT.
CHAPITRE PREMIER.
Plan et objet de cet Ouvrage.
APRÈS bien des essais fâcheux, un ministère
beaucoup plus analogue aux besoins de la France
vient de nous être donné. C'est pour nous une
2 MONARCHIE FRANÇAISE
grande espérance. C'est la dernière. A la chute
de ce ministère, de quelque manière qu'elle ait
lieu, ce n'est plus le drapeau blanc qu'il faut
élèves sur les dômes de nos cités , c'est le dra-
peau noir.
Ce ministère nous préservera-t-il ? C'est ce
que je ne puis savoir. Encore et encore, aucune
force ne lui manque. Il peut ce qu'il voudra.
Mais d'abord il faut qu'il veuille. Sa volonté
sera juste ; elle sera droite; elle sera éclairée : je
n'en ai aucun doute. Ce n'est pas assez. Il faut
en outre qu'il marche, que sa route et son but
soient montrés à toute la France.
Si on veut en croire les habiles d'aujourd'hui,
la grande difficulté du Gouvernement serait dans
je ne sais quelle résistance des esprits. On nous
représente comme obstacle insurmontable une
masse nationale, s'opposant toute entière à des
vues de restauration. La France offrirait alors
le dilemme singulier d'un pays destiné à se dé-
chirer de ses propres mains, s'il demeure dans
le chaos ; ou à déchirer son propre gouverne-
ment, dès que celui-ci voudrait le remettre dans
l'état de société.
Cette hypothèse est, selon moi, sans fonde-
AU 1er MARS 1822. 3
ment. Il n'y a aujourd'hui, entre la recompo-
sition d'un ordre social, de difficulté que de la
part d'un certain aveuglement qui ne veut pas
croire à la nécessité de cette recomposition. On
tourmente l'esprit religieux de toutes les maniè-
res. On lui confie tout, on en espère tout; mais
l'esprit moral qui ressort des habitudes d'un
peuple, de la stabilité de ses institutions, du
spectacle journalier de leur action; cet ensem-
ble de souvenirs, de mouvemens et d'espéran-
ces qui compose la vie d'un peuple, en ce qu'il
compose son harmonie, on ne s'en occupe pas
du tout.
S'apercevant de cet aveuglement qu'elle a
intérêt à maintenir, la révolution s'agite de tou-
tes ses forces ; elle arrive sur le Gouvernement
avec toutes les passions basses qu'elle a à sa solde;
elle jette partout ses fausses lumières pour em-
pêcher les véritables de pénétrer; elle ajoute de
nouvelles craintes de résistance, dans l'esprit de
ceux que l'obscurité et la nouveauté des voies
peuvent déjà intimider.
S'il ne s'agissait que d'analyser la prétendue
force de ces passions basses, leur part serait bien-
tôt faite. Je conviens que, grâce à la timidité du
4 MONARCHIE FRANÇAISE
Gouvernement, elles sont parvenues à un grand
degré d'audace; et cependant, à quelque degré
que ce soit, tel est le caractère constant de ces
passions , que ce n'est jamais que masquées
qu'elles osent se montrer. On peut produire au
milieu de la France assemblée, un gentilhomme
de l'armée de Condé. « On m'a confisqué , dira-
t-il, tous mes biens. Je les abandonne. Il me
reste l'honneur de mes pères, je veux le conser-
ver. » Qu'on fasse venir après lui tel ou tel ban-
quier de Paris, osera-t-il dire : « J'ai des millions,
« mais je suis né dans une condition obscure.
« Les avantages d'une naissance illustre m'im-
« portunent. Je veux les effacer » Faites appa-
raître M. Royer-Collard et M. Labbey Pom-
pière , se disant tellement élevés depuis la ré-
volution, qu'ils sont obligés de se courber pour
apercevoir les Rohan et les Montmorency; et
dites-moi si tout le monde n'éclatera pas de
rire !
Je le répète : grâce à la mauvaise conduite
passée du gouvernement, le parti libéral a ac-
quis une grande audace. Mais je puis, moi,
devant mes concitoyens, comme devant Dieu,
produire nettement et franchement ce qui est
AU 1er MARS 1822. 5
dans ma conscience. Je défie qui que ce soit du
parti libéral d'en faire autant. Le Gouvernement
veut-il abattre tout ce parti ? il n'a qu'à se mon-
trer. Veut-il faire quelque chose ? il n'a qu'à
l'annoncer.
La véritable difficulté n'est pas là. Elle est
dans un ordre de mesures réparatrices néces-
saires, mais tout-à-fait nouvelles parmi les na-
tions, attendu qu'elles s'appliquent à un ordre
de destruction : phénomène unique dans les
annales humaines.
Prenons garde. Il importe ici extrêmement
au lecteur de savoir que cette destruction totale,
qui forme un des principaux caractères de notre
situation, et qui par là même sera souvent men-
tionnée dans cet ouvrage , n'est pas une alléga-
tion de parti. C'est un fait notoire, admis par-
tout.
Il n'avait point échappé à Bonaparte. Lors de
son avénement au 18 brumaire, sa première
pensée fut que la France avait besoin d'institu-
tions. Après avoir ébauché le rétablissement de
la religion et d'un corps de noblesse, il se fit
dicter par ses légistes je ne sais quel recueil de
petits réglemens pratiques qu'on lui donna pour
6 MONARCHIE FRANÇAISE
des institutions civiles, et pour lequel on eut
soin de commander de tontes parts l'admiration.
La France reçut en silence cette rapsodie qui
lui était imposée; comme un chef-d'oeuvre. Elle
parut même s'en contenter, étourdie qu'elle
était par tout le bruit qui se faisait au dehors.
En ce point, si Bonaparte n'a pas fait ce qu'il
fallait, au moins il l'avait compris. Nos hommes
d'état royalistes paraissent ne pas le comprendre.
Transportés d'enthousiasme pour des choses
difficiles, mal vues, dangereuses, ils déploient
pour ces choses toutes leurs forces. Ils s'épuisent
en projets hors de temps qui ne les aident en
rien, qui ne les sauvent de rien, qui multiplient
sans fruit tous leurs obstacles. Les choses faciles
qui sont à leur portée, qui répareraient le passé,
qui maîtriseraient le présent, qui donneraient à
toute la France un grand avenir, ils les repous-
sent et s'en méfient.
C'est pourtant là, et non pas dans un combat
continuel et mal avisé, de jeunes gens, de gen-
darmes et de prêtres, que se trouvent les besoins
de la France et l'espoir de son salut. On sait
assez comment depuis la révolution nos ar-
mées ont couru toute l'Europe , sans appro-
AU 1er MARS 1822. 7
visionnemens, sans ambulances et sans tentes:
ce qu'on ne sait pas de même, c'est comment
depuis cette époque la France entière a bivoua-
qué. Hélas! elle bivouaque encore. Sous Bo-
naparte, du moins, il y avait pour issue à son
activité les mouvemens du dehors. Aujourd'hui,
rien. On ne peut se figurer l'état d'une nation
active qu'on force à demeurer ainsi en plein air.
Lorsque cette activité fait effort pour se barra-
quer de quelque manière, c'est-à-dire pour se
créer, sous quelque forme que ce soit y un ordre
et une organisation, si toute la force du Gou-
vernement ne sait se développer que pour em-
pêcher, ces développemens, il est possible que
ce système se conserve pendant quelque temps;
à la fin cependant, harassé de tous côtés, il est
à croire que le pouvoir s'affaiblira, et finale-
ment qu'il ne pourra tenir.
C'est sous ce principal point de vue qu'a été
entrepris cet ouvrage. Ma conviction est 1°. que
depuis la restauration jusqu'au moment présent
l'autorité royale n'a cessé de décliner; 2°. que
le déclin de cette autorité est dît à l'absence
de toute organisation sociale intérieure; 3°. que
tant que cette situation durera, il est impossible
8 MONARCHIE FRANÇAISE
au Gouvernement royal, je dirai plus, à toute
espèce de Gouvernement de subsister.
Je viens de parler de l'abaissement de la puis-
sance royale. Je puis marquer d'un seul mot le
degré de cet abaissement. Le Roi n'aurait plus
le pouvoir aujourd'hui de composer la Charte.
Et je pense bien qu'aucun de mes lecteurs n'aura
la niaiserie de supposer que le parti libéral
adore cette Charte : il l'a en horreur. Son zèle
pour la Charte est un argot par lequel il est
convenu d'avoir une autre enseigne que celle du
Roi: à tort ou à raison, à vrai ou à faux, on est
charmé d'avoir un titre populaire à opposer aux
droits de la royauté. Avec cette Charte qui pro-
clame la royauté, le Roi serait détrôné, n'en
doutez pas ; avec cette Charte qui consacre l'in-
violabilité du monarque, le monarque serait
mis en jugement, n'en doutez pas davantage.
Oh ! la belle chose que notre constitution de
1791! Relisez-la, et dites-moi s'il n'y a pas
aussi, comme dans la Charte de ce temps-ci, la
consécration des prérogatives du trône et son
inviolabilité.
Voulez-vous douter que le Roi n'aurait pas
la puissance de donner la Charte! Entendez les
AU 1er MARS 1822. 9
rugissemens de ce parti au seul mot de classe ,
et comprenez, si vous le pouvez, ses vociféra-
tions au moment où il entendrait rappeler la
noblesse ancienne et la noblesse nouvelle, le
droit de créer des nobles à volonté, de leur ac-
corder des distinctions et des honneurs. Com-
ment se ferait-on illusion ! N'est-ce, pas une chose
tout-à-fait remarquable, que depuis la promul-
gation de la Charte, le mot noblesse n'ait pas
été prononcé une fois par les ministres, ni même
par les membres du côté droit! Quel aveu se-
cret de sa faiblesse ! en même temps quelle accu-
sation pour la corruption révolutionnaire ! Eh
quoi ! c'est au moment présent que le mot no-
blesse est un scandale en France ! Il y a sur ce
point des rapprochemens à faire. On se rappelle
les temps où le mot clémence fut un crime de
mort, où celui de justice fit frémir là Conven-
tion. On se rappelle les temps où les noms des
Brutus et des Cassius étaient d'autant plus dans
tous les coeurs, qu'ils avaient été effacés des mo-
numens publics. Je n'ai pas besoin d'insister. Il
est évident pour tout le monde que le Gouver-
nement, dans l'état actuel de la France, n'oserait,
ni arborer le drapeau blanc, ni revendiquer la
10 MONARCHIE FRANÇAISE
date du règne, ni mettre au monde l'article 7.
Il est donc vrai, malgré des apparences trom-
peuses , que, depuis la restauration, l'autorité
royale s'est sans cesse affaiblie. Actuellement,
par quel ordre d'événemens et de mesures po-
litiques cet affaiblissement a-t-il été amené?
Par quel ordre nouveau d'événemens et de me-
sures politiques cet affaiblissement et finalement
la ruine totale pourraient-ils se consommer ?
Pour prévenir une semblable catastrophe, quel
ordre de mesures et de précautions est-il né-
cessaire d'adopter ? Tel est l'objet général de
cet ou vrage.
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CHAPITRE II.
Des vicissitudes de la France depuis les Etats-
Généraux jusqu'à la restauration. Caractère de
ces vicissitudes.
LORSQU'À la suite d'un règne extrêmement
glorieux, mais qui semblable en quelque chose
à une domination dont nous avons été témoins ,
ébranla tout au dehors et ne fonda rien au de-
dans , le règne faible de Louis XV eut em-
ployé ce qu'il avait de force, pour conserver
le vague qui lui avait été laissé, agité dans ce
vague par le mouvement général des esprits,
Louis XVI, chercha de toutes parts une base qui
lui manquait. Dans les difficultés de la France,
l'usage était de convoquer les Etats-Généraux.
De cette mesure juste, honorable, nécessaire,
se produisit une révolution.
On appelle généralement de ce nom un dé-
placement de pouvoir. Ici le pouvoir ne fut pas