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De la Nécessité d'un nouveau coup d'État avant le couronnement de l'édifice. (Signé : Un peureux. [Mai.])

131 pages
Madre (Paris). 1869. France (1852-1870, Second Empire). In-16.
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DE LA NÉCESSITÉ
D'UN NOUVEAU
COUP D'ÉTAT
AVANT
LE COURONNEMENT
DE
L'ÉDIFICE
PRIX : 75 centimes
PARIS
CHEZ MADRE LIBRAIRE
20, Rue du Croissant, 20
1869
DE LA NECESSITE
D'UN NOUVEAU
COUP D'ÉTAT
PARIS. — IMPRIMERIE A.-E. ROCHETTE
72-80, boulevard Montparnasse, 72-80
DE LA NÉCESSITE
HUN NOUVEAU
COUP D'ÉTAT
AVANT
LE COURONNEMENT
DE L'EDIFICE
PARIS
CHEZ MADRE, LIBRAIRE
20, rue du Croissant, 20
1869
AVANT-PROPOS
Lorsque, à une époque où l'on pou-
vait payer de sa personne, on a acquitté
sa dette envers le parti de l'ordre, et
qu' à vingt ans de là, certaines circons-
tances, certains faits et gestes, certains
écrits et discours, enfin, font craindre
un nouveau débordement de la part
d'hommes contre lesquels la société a
toujours à se tenir sur ses gardes; si
l'on doute alors de ses forces pour sou-
tenir la lutte corps à corps, l'on doit
au moins tenter, et l'on a d'ailleurs un
peu le droit de le faire, de contribue r à
1
conjurer le danger par tel autre moyen
dont on peut user, ne fusse que d'une
manière médiocre, imparfaite.
Depuis la promulgation des lois qui
donnent plus de liberté à la presse et
autorisent les réunions publiques, les
discours véhéments, les apostrophes
outrageantes, les écrits incendiaires
sont devenus de mode.
C'est un débordement dont on ne
saurait trop craindre les conséquences,
si la répression ne continuait pas à
être poussée avec la même vigueur
contre les audacieuses menées dont
nous sommes tous témoins.
Quoi! un discoureur, un journaliste
ont le droit, ou du moins, peuvent
prendre le droit de parler à l'Élu d'une
grande nation comme un violent poten-
tat pourrait parler à son valet !
Mais où donc allons-nous, ô mon
Dieu !
— 3 —
Et l'on veut bien appeler notre époque
une époque de progrès ! Progrès maté-
riel, c'est possible; mais, hélas! c'est
tout.
C'est avec une certaine répugnance,
c'est avec un profond dégoût même,
nous devons l'avouer, que nous subis-
sons la nécessité d'entrer en lice contre
de semblables adversaires.
Cependant la lutte n'est pas plus
dans notre tempérament que dans nos
habitudes.
Nous l'évitons au contraire et nous
la fuyons, ainsi que nous en donnerons
la preuve plus loin.
D'un autre côté, tout ce qui est
agression non sérieusement motivée,
tout ce qui est violence gratuite nous
afflige, nous exaspère; tout ce qui est
mauvaise foi et méchanceté nous ré-
volte.
Ce n'est donc que surexité par l'a-
— 4 —
bus que nous voyons faire de ces mau-
vais sentiments que nous nous décidons
à prendre parti contre ceux qui les pra-
tiquent et en abusent, en nous disant :
Aucun bon citoyen, pas plus qu'Her-
cule ne recula devant l'hydre de Lerne,
cette fiction de la fable antique, aucun
bon citoyen ne doit reculer devant
l'hydre moderne, c'est-à-dire l'hydre
révolutionnaire, cette monstrueuse réa-
lité : c'est pourquoi nous venons grossir
le nombre de ceux déjà enrôlés pour la
combattre.
Seulement, comme les rôles sont
changés, que c'est le monstre contem-
porain qui s'est fait coupeur de têtes et
qu'il n'y aurait pas d'Hercule possible
pour résister, non plus aux sept têtes
de la vieille hydre, mais aux milliers,
aux centaines de milliers que possède
celle que nous avons à combattre, il est
de toute nécessité, pour lutter efficace-
— 5 —
ment contre elle, pour paralyser son
action destructive, que tous les hon-
nêtes gens se groupent, qu'ils se crient
mutuellement : Courage ! nous sommes
là, pas d'incertitudes, pas de défail-
lances ; serrons nos rangs, que notre
nombre suffise pour refouler cette af-
freuse engeance clans les bas-fonds d'où
elle tente vainement de sortir depuis
vingt ans, pour donner satisfaction
contre nous à ses sanglants instincts.
Nous entendons déjà beaucoup de
gens s'écrier : Ah ! revoilà le SPECTRE
ROUGE? — Oui, le revoilà, ce bon cro-
quemitaine !
Ce sont surtout les hommes du jour-
nal le Siècle qui ne vont pas manquer
de crier au spectre rouge.
En effet, ces hommes se sont faits les
monopoleurs de cette scie qu'ils ne
manquent jamais de répéter chaque fois
qu'ils traitent de peureux, en les mal-
— 6 —
traitant d'ailleurs, ceux qui évoquent
le souvenir d'épisodes plus ou moins
sanglants.
En vérité, on serait tenté de croire
que les mêmes hommes du Siècle ne ba-
fouent si souvent ce qu'ils appellent le
spectre rouge que pour se venger des
victimes dont ils blasphèment ainsi la
mémoire, et qui leur apparaissent en
rêve encore teintes du sang par elles
perdu dans la lutte.
0 mânes du général de Bréa, ayez
pitié de ces blasphémateurs !
S'il ne s'agissait là que d'un spectre,
nous trouverions certainement que les
gens du journal le Siècle auraient rai-
son de traiter de peureux ceux qui l'é-
voqueraient.
Mais non, malheureusement, ce n'est
pas un spectre que nous nous prépa-
rons à . combattre dans les quelques
pages qui vont suivre; c'est bel et bien
— 7 —
la grande infernale bête rouge dont
nous venons de parler, horrible bête
en effet, bien vivante et très-vivante,
comme dirait Béranger, sur lequel nous
pourrions enchérir, en disant trop vi-
vante ; bête affreuse que nous avons
déjà vue en face, comme nous l'expli-
querons plus loin, et dont, cependant,
quelque hideuse qu'elle soit, nous n'a-
vons nullement eu peur, quoi qu'en
puissent penser et dire les gouailleurs
du journal le Siècle.
Non, nous n'avons pas plus peur de
cet bête féroce, dont vous nous vantez
les mérites, que de ses dompteurs, pour
la plupart d'un physique aussi repous-
sant qu'elle, qui la vantent, qui l'exhi-
bent au public et qui la destinent à
nous dévorer, en essayant de nous faire
comprendre par des boniments dignes
d'une meilleure cause, que c'est pour
notre agrément, pour notre bonheur,
— 8 —
qu'ils insistent tant pour l'introduire
dans nos rangs.
Merci de ce bonheur ! nous ne vou-
lons pas en essayer.
Nous nous rappelons les ravages san-
guinaires de la Pieuvre, qui, en 1848,
n'avait cependant réussi à lancer sur
nous qu'une seule de ses tentacules,
dont elle nous enlaçait déjà.
Nous savons ce que coûte le contact
de pareils monstres.
C'est pourquoi nous voulons au con-
traire essayer, par les narrations, les
révélations et les conseils qui vont
suivre, de prémunir la génération ac-
tuelle contre ce contact et la lutte
odieuse qui pourrait en résulter.
I
JOURNÉES DE MAI ET JUIN 1848
15 MAI
Pour mieux faire comprendre de quels
faits la nécessité du coup d'Etat du 2 dé-
cembre 1851 a été la conséquence, il nous a
paru indispensable de jeter un coup d'oeil ré-
trospectif et rapide sur quelques-uns de ces
faits.
Comme après février 48 nous dûmes faire
partie de la garde nationale, ces faits aux-
quels nous avons assisté, soit comme specta-
teur, soit surtout comme auteur, sont aussi
présents à notre mémoire que s'ils s'étaient
passés hier.
Quelques semaines s'étaient à peine écou-
lées, après février, qu'on nous fit pressentir
la possibilité de prochaines prises d'armes
pour réprimer les tendances de partis qui
— 10 —
n'acceptaient pas le fait accompli, dirigé et
administré comme le faisaient les membres
du gouvernement provisoire.
On nous recommanda donc de nous tenir
toujours prêts à prendre les armes au pre-
mier coup de tambour.'
Déjà, en avril, Je bataillon auquel nous
appartenions fut appelé à dissoudre certains
rassemblements dont les allures provoca-
trices ne laissaient que trop deviner comment
cela finirait.
En effet, bientôt arriva le 15 mai, la jour-
née des traîtres et des blasphémateurs.
Dès le matin, une rumeur, partie on ne sait
de quel coin de Paris, en a bientôt fait le
tour, et tout le monde, sans exception, ap-
prouve la démarche annoncée par cette ru-
meur.
Il s'agit d'une députation devant aller pré-
senter à la Constituante une pétition en faveur
des Polonais.
Le noyau du rassemblement qui devait
simuler cette députation se forma dans le
faubourg Saint-Antoine ; il descendit, en
se grossissant, jusqu'à la place de la Bas-
— 11 —
tille, et de là gagna les quais, où nous le re-
joignîmes à la hauteur du Pont-au-Change.
La foule était alors immense.
On invitait, en cheminant, tous les ci-
toyens qui pouvaient le faire à se joindre à
la soi-disant députation.
Plus l'escorte sera nombreuse, imposante,
disait-on, plus il y aura, de chance que la.
pétition soit favorablement accueillie.
— Venez donc tous ! criaient les meneurs à
la foule qui encombrait les quais ; venez, ce
sera magnifique, ce sera l'un des beaux jours
de la France !
Et l'escorte, grossissant toujours, n'avan-
çait que lentement, en faisant retentir l'air
des cris de : Vive la Pologne! vive les Polonais!
Enfin, on était sur le point d'arriver à des-
tination ; la tête de la colonne ou plutôt de la
masse touchait l'entrée, rive droite, du pont
de la Concorde.
Là, une halte a lieu; c'est, dit-on, le com-
mandement de la garde nationale préposée
à la garde de la Chambre qui refuse le pas-
sage.
Alors on s'agite, on s'anime ; les rangs se
— 12 —
serrent; la foule devient de plus en plus com-
pacte; on étouffe ; quelques' instants s'écou-
lent pleins d'anxiété ; on entend un brouhaha
confus, puis des clameurs, des vociférations.
Le silence se rétablit un instant ; des hourras
lui succèdent, puis des cris bien distincts de :
Vive la république ! Vive la Pologne ! Vive
l'Assemblée constituante.
Le commandant de garde rassuré par les
explications des chefs, sinon du complot, du
moins de la fausse députation, avait laissé
passer toute la tète de la manifestation, c'est-
à-dire quelques milliers d'individus. C'était
plus qu'il n'en fallait ; car tous les conspira-
teurs étaient du nombre, étaient des pre-
miers.
Aussi, quelques minutes après, la Chambre
était-elle envahie aux cris de : A bas la Cons-
tituante ! Vive la république démocratique et
sociale! par ces mêmes hommes qui, l'instant
d'avant, avaient réussi, en criant : Vive la
Pologne! à se faire escorter par une foule as-
sez imposante pour lever tout doute dans
l'esprit du commandant du poste, puisqu'elle
acclamait aussi la Pologne, sur les inten-
— 13 —
tions pacifiques de la manifestation, dont il
avait cru devoir entraver la marche.
Déjà les masques étaient tombés , déjà la
foule indignée savait comment elle avait été
jouée par ces envahisseurs qui n'avaient pas
eu honte de trahir la sainte cause de la Po-
logne, de blasphémer une exclamation de-
venue si patriotique dans notre pays.
Mais il était trop tard, et ceux qui avaient
réussi à dissimuler, à l'aide de cette excla-
mation, non-seulement leurs sinistres pro-
jets, mais encore les armes qu'ils tenaient
cachées, menaçaient déjà de poignarder ou
de brûler la cervelle à ceux des constituants
qui refusaient de se soumettre à leur vo-
lonté.
Ainsi fut surprise et expulsée la Consti-
tuante, et alors l'on vit, dégoûtant et moins
qu'éphémère triumvirat, l'on vit apparaître
sur le péristyle du Palais Bourbon trois
formes humaines qui, par leurs gambades et
leurs gestes, semblaient danser le cancan,
et qui, après s'être réunies et tenues un ins-
tant enlacées dans une étreinte plus diabo-
lique que fraternelle, disparurent sous les
— 14 —
huées de la foule déjà informée de ce qui se
passait.
De ces trois formes humaines, l'une était
la personne de Barbes, l'autre celle de
Louis Blanc, et la troisième celle d'Albert.
Ces messieurs venaient se féliciter et se faire
féliciter de la réussite de l'entreprise conçue
et, croyaient-ils, menée à bien par eux. Ils
venaient remercier le public, qu'on avait
trahi aussi, en le faisant concourir à une
manifestation qu'il eût empêchée s'il en avait
connu le véritable objet.
JOURNEES DE JUIN
A partir de cette époque (du 15 mai), Paris
n'eut plus un seul moment de tranquillité : tous
les jours, et souvent la nuit, les tambours par-
couraient les rues en battant tantôt le rappel,
tantôt la générale.
Les membres du Gouvernement provisoire
ne savaient plus de quel côté donner de la
tête, la Constituante était aux abois.
Les rassemblements sur les boulevards
augmentaient tous les jours et ne cédaient
plus aux sommations qu'on leur faisait. S'ils
reculaient encore devant les baïonnettes
croisées, ce n'était qu'en chantant : Vive
Barbes ! sur l'air des lampions.
Une collision s'annonçait de plus en plus,
comme étant inévitable.
— 16 —
Le Gouvernement provisoire prévoyant,
ou étant informé par des hommes compétents,
que la garde nationale et la garde mobile
réunies n'étaient pas de force à soutenir le
choc dont on était menacé, n'osait pas prendre
sur lui de rappeler à Paris l'armée qui en
avait été expulsée, on peut même dire, chas-
sée par lui.
Alors il organisa une revue ou plutôt un
défilé de la garde nationale qui eut lieu à
la barrière de l'Etoile, devant ses membres
réunis à cet effet.
Des instructions avaient été données à
l'avance aux chefs de corps pour que les
hommes de chaque bataillon, en passant de-
vant le Gouvernement, criassent : L'armée à
Paris !
On ne se le fît pas dire deux fois, et, le
moment arrivé, chaque bataillon en défilant,
et quand le salut d'honneur était rendu à son
drapeau, acclamait, à la presque unanimité :
L'armée à Paris !
Les conséquences de cette manifestation,
conséquences prévues et préparées à l'a-
vance, ne se firent pas longtemps attendre, et
— 17 —
l'on vit bientôt les casernes de Paris se rem-
plir de leurs pensionnaires habituels.
Il était temps, car nous touchions à la crise
fatale.
Pourtant, jusqu'au 23 juin, l'armée demeura
étrangère à toute tentative de répression, et
ce fut la garde nationale qui continua à être
exclusivement chargée, nous ne dirons pas
de refouler, mais de tenter de refouler les
rassemblements.
Puis, un beau jour, toute tentative de ré-
pression fut abandonnée.
Le parti était sans doute pris par les auto-
rités civiles et militaires de laisser l'ennemi
s'organiser, de l'attendre et de le foudroyer.
Ce n'a-t-il pas été là une grande erreur,
une grande faute ?...
N'eût-il pas mieux valu faire d'abord ce
qui fut fait plus tard, au 2 décembre 51, c'est-
à-dire paralyser les moyens d'action des ré-
voltés qui allaient être armés, qui l'étaient
déjà, en arrêtant tous leurs chefs? On eût
ainsi jeté la confusion et le désarroi dans
leurs rangs.
Sans doute la résistance eût encore été
2
— 18 —
énergique ; mais que de sang n'eût-on pas
épargné et de combien le nombre des vic-
times n'eût-il pas été diminué dans les deux
camps?...
Nous touchons à la date funeste : nous
sommes au 23 juin.
Dans la matinée, la générale se fait en-
tendre de nouveau. Toute la population est
en émoi ; tout le monde court aux armes.
Au bout de quelques minutes, nous nous
trouvons réunis, une trentaine d'hommes
environ, à notre poste, celui du boulevard
Bonne-Nouvelle, à une centaine de pas de
la porte Saint-Denis.
Notre capitaine arrive ; il nous exhorte à
la prudence, à l'abnégation, au courage ; et,
après nous avoir fait ranger en bataille de-
vant le poste, il fait charger les armes, puis
nous met au repos, l'arme au pied.
Quelques minutes se sont à peine écoulées,
qu'un bataillon de gardes nationaux apparaît
sur le boulevard, à la hauteur de la rue du
Sentier, s'avançant lentement, c'est-à-dire
prudemment, vers la barricade de la porte
Saint-Denis.
— 19 —
Arrivé à une centaine de pas de nous, ce
bataillon s'arrête ; son commandant tient
conseil un instant avec quelques autres offi-
ciers, puis se détache pour se diriger vers la
porte Saint-Denis , avec l'intention , sans
cloute, de haranguer les hommes de la bar-
ricade, de les exhorter à mettre bas les
armes.
La démarche était hardie, elle était dan-
gereuse ; aussi suivîmes-nous des yeux et
avec anxiété la marche de ce courageux
chef de bataillon, auquel notre capitaine dit
en passant : Vous allez vous exposer inutile-
ment, commandant, ces hommes-là n'enten-
dront rien.
L'officier supérieur remercia en saluant de
l'épée, continua d'avancer et se trouva bien-
tôt à quelques pas de la formidable barri-
cade.
A ce moment, un mouvement violent s'o-
père clans la foule qui entoure cette barri-
cade; la portion de cette foule occupant
l'entrée de la rue de la Lune se détache et se
dirige en courant vers nous.
Notre capitaine nous fait alors porter les
— 20 —
armes, et quand le groupe, composé de quel-
ques centaines d'hommes, arrive sur nous
nous lui croisons la baïonnette dans la figure.
Le moment était critique, et il était à
craindre que quelqu'un de nous ne fît feu ;
le capitaine le prévit et nous recommanda
de ne pas tirer, de ne faire couler le sang
qu'à la dernière extrémité , et dans le cas
de légitime défense, enfin de ne faire feu qu'à
son commandement.
Cet incident avait détourné un instant
notre attention du chef de bataillon, qui arri-
vait à la barricade en même temps que nous
étions menacés d'être désarmés ; mais nos
regards se reportèrent bientôt vers lui, sans
que nous cessions cependant d'épier les
moindres mouvements de ceux que nous
tenions en respect avec nos baïonnettes.
Tout à coup nous voyons le chef de ba-
taillon entouré d'hommes qui s'efforcent
de le désarçonner ; notre capitaine l'aperçoit
comme nous ; en même temps les tambours
du bataillon dont le chef est en danger bat-
tent la charge, et ce bataillon s'avance au
pas de course.
— 21 —
Cela détourne l'attention des insurgés qui
nous entouraient ; notre capitaine saisit ce
moment pour nous commander en avant ;
nous nous mettons en mouvement, et nous
avions à peine fait le premier pas que les
insurgés, qui nous cernaient et qui épiaient
le moment propice pour nous désarmer,
reculèrent ^levant nous comme par enchan-
tement et nous livrèrent passage.
Alors, d'un bond, et à la débandade, cha-
cun de nous, comprenant le danger que
court le commandant, se précipite à son
secours. Mais ceux qui l'entouraient et le
malmenaient déjà fuient au moment où nous
allons fondre sur eux pour se réfugier der-
rière leur barricade.
Le commandant se retournait pour nous
remercier, quand un premier coup de feu
parti de la barricade, provoqua un feu de
peloton exécuté par une compagnie qui
arrivait aussi à cette barricade par la rue
Beauregard.
Bientôt nous sommes maîtres de ce point ;
mais il n'est pas plus tôt déblayé que les
insurgés, de certains refuges qu'ils s'étaient
— 22 —
ménagés dans les maisons voisines, et no-
tamment des croisées du café dit de l'OEil-
de-Boeuf, dont les persiennes étaient fermées,
nous envoyèrent une décharge presque à
bout portant qui joncha le sol de morts et
de blessés.
Nous envahîmes immédiatement la maison
de l'OEil-de-Boeuf, mais apprenant bientôt que
nos massacreurs s'étaient enfuis par une
issue de la même maison, donnant sur la
rue Mazagran, nous revînmes à la porte
Saint-Denis où, en arrivant, nous reçûmes
une nouvelle décharge, moins malheureuse
pour nous, celle-là, et qui nous venait d'une
barricade établie à la hauteur du n° 13 du
faubourg Saint-Denis.
Pour ne pas laisser le temps a ce nouvel
ennemi de recharger ses fusils, nous nous
élançons au pas de charge sur cette nouvelle
barricade, mais tous ceux qui l'occupaient
avaient fui à notre approche et s'étaient
précipités dans les maisons.
Le concierge du n° 13 nous indiqua un
escalier que plusieurs avaient pris au hasard
en se sauvant.
— 23 —
Certains, après informations prises, que
cet escalier n'avait pas d'autre issue, nous
nous mîmes en devoir de l'explorer.
Des fusils abandonnés dans tous les coins
attestaient assez la présence de l'ennemi, et
prouvaient suffisamment qu'il cherchait son
salut ailleurs que dans la défense.
Au fur et à mesure que nous montions,
quelques-uns de nous se détachaient pour
entrer dans chaque appartement ouvert, et
ils l'étaient presque tous, attendu que tous
ceux où il se trouvait du monde avaient été
envahis par les fuyards avant que leurs
habitants, réunis sur les carrés pour cau-
ser sur le grand événement du jour et se
communiquer leurs impressions sur ce qui
se passait et allait se passer sous leurs fe-
nêtres, eussent eu le temps de se recon-
naître.
Nous fûmes de ceux qui montèrent jus-
qu'en haut, jusqu'aux mansardes, et c'était
là qu'il nous était réservé personnellement
d'éprouver une suite d'émotions aussi dis-
parates que vives, et telles qu'il n'est pas
donné à un homme de rencontrer deux
— 24 —
fois dans sa vie l'occasion d'en éprouver au-
tant et de si diverses, dans un si court
espace de temps.
Comme je montais le premier, je trouvai en
haut de l'escalier et à gauche un corridor
que j'enfilai, et dans lequel je trouvai tout de
suite, et à droite, une première porte sur la-
quelle était la clef.
Je frappe à cette porte, j'attends une se-
conde, puis, comme on ne venait pas, je
tourne la clef ; la porte s'ouvre, et j'entre
dans la pièce.
Là, je me trouve face à face avec deux
fusils de munition ; je scrute de l'oeil les
coins et recoins : pas de cachettes appa-
rentes, me dis-je.
Pourtant, pensai-je, les maîtres de ces
fusils ne peuvent être bien loin ; et comme
je me disposais à inspecter ces armes pour
me rendre compte si elles avaient servi,
j'entends un bruit insolite ; j'écoute, et le
bruit se fait entendre de nouveau : c'est
une espèce de crépitation qui s'opère au-
dessus de ma tête. Ma première pensée fut
qu'on pourrait bien avoir tenté de mettre le
— 25 —
feu pour faire diversion à nos recherches ;
mais alors, me dis-je, cela se passerait dans
un grenier.
Voyons d'abord s'il y a un grenier ; mais,
à l'inspection que, de la fenêtre, je pus faire
du toit, je reconnus qu'il ne pouvait en
exister, et que la chambre n'était séparée de
la couverture que par une simple couche
de plâtre sur lattes.
Je me reportai au milieu de la chambre,
car le bruit continuait, mais plus intense
cette fois et avec des mouvements saccadés,
des secousses qui me permirent bientôt de
reconnaître que cela ne pouvait être que des
pas d'homme mal assurés.
Ne pouvant voir de la fenêtre sur le
toit où elle prenait jour, et remarquant, en
face, d'autres fenêtres d'où je pourrais me
rendre compte de ce qui se passait au-
dessus de ma tête, je saute dans le cor-
ridor, où je m'oriente pour trouver les man-
sardes faisant face à celle que j'abandonnais,
pour y revenir bientôt, comme on va le
voir.
Je trouvai en effet d'autres mansardes
— 26 —
dans la partie du corridor faisant retour d'é-
querre, et, de l'une d'elles, j'aperçois d'a-
bord un homme qui rentrait par la fenêtre
de celle que je venais de quitter ; puis un
autre homme debout sur le milieu du même
toit et qui, surpris par ma présence, ne savait
trop s'il devait reculer ou avancer.
Dominé par la crainte que ce dernier ne
trouvât moyen de se sauver par le chemin
qu'il avait pris, je le couchai en joue, lui dé-
clarant que, s'il faisait un pas de plus, je le
tuais.
Je ne dirai pas si cet homme changea une
ou plusieurs fois de couleur, car je n'eus pas
le temps d'examiner son visage. Je ne vis
que ses jambes ; je les vis fléchir immédia-
tement sous lui. Il me faisait face alors, et il
se retourna intinctivement pour poser ses
mains sur la partie supérieure du toit. Ce-
pendant, ses mains, pas plus que ses pieds,
n'ayant aucune prise sur la tuile, et l'équi-
libre que, jusque-là, le sang-froid lui avait
permis de garder, étant détruit par mon
attitude menaçante, je vis cet homme glisser
sur le toit, malgré les efforts qu'il faisait
- 27 -
des pieds et des mains pour se maintenir.
Le toit n'était pas large, et, comme il glis-
sait, toujours, je le vis perdu.
Encore deux fois sa longueur, me dis-je,
et c'en est fait de lui!
Oh ! combien je regrettais alors le simu-
lacre par lequel, avec mon fusil, j'avais fait
succéder chez cet homme la frayeur au
sang-froid !
Cependant il glissait encore, et ses pieds
avaient perdu leur point d'appui, pendant que
ses mains se crispaient sur les tuiles, à la re-
cherche de quelque aspérité où elles pussent
se cramponner.
Vains efforts! vain espoir!
La moitié du corps est déjà dans le vide et
le reste suit.
Je me penche alors à la fenêtre , espérant
que mes yeux allaient rencontrer un balcon,
une saillie quelconque, qui pourrait au moins
faire obstacle à la chute, ou bien en amortir
l'effet; mais absolument rien, et le seul point
où ma vue puisse s'arrêter, c'est le pavé de
la cour.
Ah! c'est horrible ! pensai-je. Cependant le
— 28 —
malheureux aurait dû arriver en bas avant
mon regard.
Un brusque mouvement de tête me ra-
mène alors au toit et, qu'y vois-je, je n'en
puis croire mes yeux ! j'y vois mon homme
qui, par une présence d'esprit se compre-
nant difficilement dans une situation aussi
critique que celle où il se trouvait, avait
calculé la distance qui le séparait de la fenê-
tre et, par un effort surhumain, avait saisi
le chambranle de la main gauche ; s'aidant
ensuite des deux mains, il avait pu se
hisser sur la fenêtre. Tout cela fut fait en
bien moins de temps qu'il n'en faut pour le
dire, puisque c'était déjà à moitié exécuté
lorsque je relevai la tête, ne pouvant, je
le répète, en croire mes yeux.
J'avais hâte alors d'aller rejoindre cet
homme et, oubliant tout ressentiment, de le
féliciter.
Ce fut donc avec cette intention que je
repris le chemin de la mansarde dans
laquelle il venait de se réintégrer d'une
manière si miraculeuse.
J'arrive à la porte que je trouve fermée
— 29 —
comme la première fois, bien que, cepen-
dant, je l'eusse laissée ouverte.
Tout naturellement, et oubliant que j'avais
affaire à des gens envers lesquels je devais
m'abstenir de toute politesse, à des ennemis,
et des ennemis dangereux peut-être, tout
naturellement, dis-je, je frappe; même
silence que la première fois ; alors je tourne
le clef, j'entrouve la porte, et que vois-je
encore !
D'abord l'homme qui était entré le pre-
mier, assis clans un coin et la tête dans ses
mains.
Puis celui qui venait d'échapper à la chute
qu'on sait, occupé très-attentivement à
balayer la chambre.
Mais est-ce bien lui? me demandai-je.
Oui. Si je ne pouvais le reconnaître à
sa figure que je n'avais pas vue, je ne pou-
vais me tromper à son accoutrement.
Oh! oh! pensai-je, voilà un gaillard avec
lequel il ne faudrait peut-être pas trop faire
de sentiment. Alors, prudemment, je tirai
la porte à moi, dans le but de me préparer à
une défensive en rapport avec la circons-
— 30 —
tance et les lieux, parce qu'il eût été diffi-
cile d'utiliser un fusil dans un endroit si
étroit et si bas. C'est pourquoi, prévoyant
cette difficulté, je déposai mon fusil au bas
de la porte et, comme j'étais muni de deux
pistolets, j'en mis un dans ma ceinture, puis,
armé de l'autre, je fis irruption dans la
chambre.
Attention ! dis-je, et si l'un de vous fait un
mouvement hostile je lui brûle la cervelle.
Que faites-vous donc là? demandai-je en-
suite au balayeur qui balayait toujours.
— Moi, monsieur, mais vous le voyez, je
fais mon ménage en l'absence de ma femme.
— Ah ! si l'audace pouvait vous sauver,
lui répondis-je, assurément vous seriez sûr
de l'être.
Alors puisque vous êtes chez vous, vous
savez à qui sont ces fusils? repris-je en lui
désignant les deux fusils que j'avais remar-
qués à ma première- entrée dans la man-
sarde.
— Oh ! pour ça, non, monsieur, je n'en sais
rien. Ils ont sans doute été oubliés là par vos
camarades qui viennent de descendre.
— 31 —
— Allons, allons, trêve de mauvaises plai-
santeries; ces fusils sont, l'un à vous, l'autre
à votre compagnon ; je vais les visiter, et
s'ils ont récemment servi, vous savez ce qui
vous attend.
Alors le second insurgé, qui jusque-là n'a-
vait pas bougé et n'avait rien dit, quitta son
siége d'un bond, se précipita à genoux au
milieu de la chambre et me supplia de ne pas
les perdre lui et le jeune homme avec lequel
il se trouvait.
—[Nous avons été entraînés, ajouta-t-il, et
nous ne nous étions pas bien rendu compte de
ce qu'on voulait nous faire faire.
Epargnez-nous, monsieur, car nous
sommes assez punis de nous être mis dans
le cas d'être ainsi poursuivis comme des
bêtes malfaisantes.
— Eassurez-vous, leur dis-je ; un ennemi
sans défense n'a rien à craindre de moi.
Votre vie ne court donc aucun danger, et si,
comme vous le dites, vous êtes susceptibles
de reconnaissance, prouvez-le en descendant
devant moi et en vous abstenant de toute
tentative de résistance et de fuite.
— 32 —
Mes prisonniers jurèrent tout ce que je
voulus. — En route donc ! leur dis-je. Je pris
alors leurs deux fusils; je les fis sortir les
premiers ; je chargeai ces fusils et le mien
sur mon épaule gauche, et, mon pistolet
armé dans la main droite, je les suivis clans
l'escalier, dans la cour et dans la rue, jusqu'à
la porte Saint-Denis, où nous arrivâmes sans
qu'ils eussent bronché d'une semelle.
Je dois ajouter, cependant, qu'eussent-ils
voulu s'évader une fois dans la rue, cela leur
eût été impossible, des gardes nationaux se
trouvant là en assez grand nombre, et
j'avais bien un peu compté là-dessus en ne
prenant pas plus de précautions.
Un piquet de gardes nationaux qui venait
d'être installé pour garderies prisonniers, in-
carcérés provisoirement sur le monument
même de la porte Saint-Denis, s'empara des
deux miens pour les faire monter avec les
autres.
Désirant savoir alors ce[qu'étaient devenus
les gardes nationaux entrés en même temps
que moi au numéro 13, j'y retournai et j'ap-
pris du concierge qu'ils étaient tous sortis
— 33 —
un instant avant moi, emmenant également
des prisonniers qu'ils avaient trouvés dans
la maison.
— C'est ainsi, ajouta ce concierge, que
vous avez eu tout le mal, que vous avez couru
tout le danger ; cependant, s'il y a des ré-
compenses, c'est d'autres qui les auront : car
il en est venu après vous, et lorsqu'il n'y avait
plus rien à craindre, enlever les drapeaux de
la barricade, ce qui pourra leur servir à prou-
ver qu'ils s'en sont rendus maîtres les pre-
miers.
Sur le moment, je ne fis pas trop attention
à cette observation du concierge, et ce ne
fut que plus tard, lorsqu'il fut question de
récompenses et de décorations, que je me la
rappelai. Je pensai alors que le concierge
avait eu raison, et qu'il suffisait à plusieurs
de prouver qu'ils avaient enlevé un drapeau
sur une barricade pour être portés sur les
tableaux des récompenses.
Ayant rejoint ma compagnie au poste
Bonne-Nouvelle, j'y déposai mes deux fusils,
et, en entretenant mes compagnons d'armes
de tout ce qui venait de se passer au nu-
— 34 —
méro 13 du faubourg Saint-Denis, j'acquis
par leur surprise d'abord, et ensuite par leurs
réponses à mes interrogations, la conviction
que pas un d'eux ne se trouvait dans le groupe
dont je faisais partie en m'introduisant dans
cette maison.
Dans la mêlée, nous nous étions trouvés
dispersés et confondus sur la barricade avec
les gardes nationales y arrivant en même
temps que nous de divers côtés, comme nous
l'avons dit plus haut ; et chacun, sans s'oc-
cuper de son voisin, avait couru, un peu à
l'aventure, à la poursuite des fuyards.
Le poste que nous occupions boulevard
Bonne-Nouvelle ayant une pièce au pre-
mier étage, on y entassait provisoirement les
prisonniers, au fur et à mesure qu'ils arri-
vaient.
Bientôt ceux qu'on avait déposés sur la
plate-forme du monument de la porte Saint-
Denis furent aussi amenés au poste, et je pus
reconnaître mes deux hommes du n° 13.
Comme on ne pouvait reprocher à ces
hommes que leur présence sur une barricade,
que rien ne prouvait qu'ils eussent tiré, et,
— 35 —
l'eussent-ils fait, qu'on était certain que per-
sonne n'avait été ni tué ni blessé par eux,
puisque la décharge qui nous avait été en-
voyée par la barricade où ils se trouvaient
n'avait touché personne, je ne jugeai pas à
propos de dresser procès-verbal contre eux
et de leur demander, dans ce but, leurs
noms, prénoms, qualités et demeure. Ils ne
pouvaient plus rien contre l'ordre, et allaient
être emprisonnés préventivement pendant
quelque temps, ce qui me parut être une
punition suffisante.
Je leur donnai au contraire mon adresse,
afin que, s'ils avaient besoin de mon témoi-
gnage pour prouver qu'ils n'étaient pas cou-
pables de tout ce dont il se pourrait qu'on les
soupçonnât ou les accusât, ils pussent me le
demander.
N'ayant jamais entendu parler d'eux, j'en
conclus qu'ils avaient dû être relaxés à la
suite d'un premier interrogatoire, aucune
accusation, aucun fait n'ayant été formulé à
leur charge.
Malheureusement, la fin de l'épisode que
nous venons de raconter ne devait être que-
— 36 —
la fin du commencement, et la fusillade que
nous entendions sur divers points nous disait
trop que vers ces points les défenseurs de
l'ordre trouvaient une résistance, sinon plus
meurtrière, du moins plus prolongée que celle
qu'on nous avait opposée à la porte Saint-
Denis.
En somme, cette résistance dura trois,
jours; beaucoup se le rappellent, et l'histoire
d'ailleurs, le dit.
Trois jours de lutte à main armée pour
vaincre les hommes de désordre, c'est ef-
frayant ! quand on pense que ces hommes-là
auraient pu vaincre, si nous n'avions pas eu
l'armée.
Trois jours de service actif sans quitter le
poste, si ce n'est pendant quelques heures,
le troisième jour pour aller comme volontaire,
avec un piquet de la compagnie, forcer la
dernière barricade de la rue de Paris, à Bel-
leville.
Ce qui est non moins effrayant que ce que
nous disions tout à l'heure, c'est que beau-
coup de ces mêmes hommes de Juin, s'ap-
puyant sur tous les vauriens et les écervelés
— 31 —
de la nouvelle génération, menacent la so-
ciété de renouveler cette lutte et y poussent
tous les jours.
Aussi est-ce dans le but de combattre leurs
théories et leurs moyens que nous entrons
en lice avec cette brochure, essayant de
vaincre cette fois par la force morale comme
nous avons vaincu il y a vingt ans par la
force physique.
Oui, puisse ce faible concours de notre
part, détourner seulement deux hommes de
la mauvaise voie et nous nous estime-
rons heureux. Car en n'accordant à chaque
homme d'ordre qu'une victoire pareille, dans
la lutte électorale qui va s'ouvrir, le résultat
de cette lutte nous sauvera d'un nouveau
23 Juin.
II
PAR OUI OU PAR NON
QU'ON DISE SI LES OUVRIERS ET LES BOURGEOIS
DE PARIS SONT DES LACHES
Le lecteur pensera peut-être que ce que
nous avons à dire relativement au coup d'Etat
du 2 décembre semblait naturellement des-
tiné à faire suite au chapitre que nous ve-
nons de terminer.
Nous avions pensé comme lui qu'il en de-
vait être ainsi, et notre travail était déjà pré-
paré pour être terminé dans ce sens ; mais
plus tard, ne voyant aucun inconvénient à ce
que la narration des faits ayant trait à chaque
époque fût scindée, et voulant faire résoudre
avant tout la question formant le titre du
présent chapitre, nous n'avons pas hésité à
donner la priorité à ce dernier.
Ainsi, la question est donc de savoir si les
— 39 —
ouvriers et les bourgeois de Paris sont ou
non des lâches.
Voilà un gros mot dont nous n'aimons
guère nous servir, et qui cependant nous
menace de passer dans le langage usuel, par
l'usage fréquent qu'en font les hommes du
journal le Siècle.
C'est précisément parce que ces hommes
affectent d'employer un mot douteux qu'il
nous répugne de nous en servir, tant nous
nous défions de leur langage en la forme
comme au fond.
Lorsque ces mêmes hommes ne maltrai-
tent pas ceux dont ils croient avoir à se
plaindre ou qui leur déplaisent instinctive-
ment, en leur lançant directement, soit l'épi-
thète que nous venons de rappeler ou telle
autre, plus ou moins injurieuse, ils les em-
ploient par des tournures dont le sens diffère
si peu de l'épithète elle-même, qu'il est im-
possible de donner à leur pensée une autre
signification.
C'est ainsi que M. Eugène Ténot, l'auteur
du livre sur le coup d'État du 2 décembre, à
Paris, ne laisse pas clouter, clans un passage de-
— 40 —
ce livre, passage que nous reproduirons dans
un autre chapitre, de quelle manière la ques-
tion qui nous occupe est résolue par lui.
Pour mieux dire, cet écrivain n'a ni posé
ni résolu de question ; il a émis une opinion.
Or, comme nous sommes d'une opinion dia-
métralement opposée à la sienne, c'est nous
qui posons la question, afin de faire résoudre
par qui de droit laquelle des deux opinions
doit prévaloir.
Eh bien ! oui, contrairement à l'opinion de
M. Eugène Ténot, la nôtre est que les ouvriers
et les bourgeois de Paris ne sont pas, et n'ont
jamais été des lâches.
Entendez-le bien, M. Eugène Ténot, nous
avons dit et nous répétons : Jamais !
Nous allons même plus loin, et dans les
adversaires que nous avons combattus, ainsi
que nous le disons dans le chapitre précédent
dans ces adversaires, disons-nous, nous ad-
mettons tous les plus mauvais sentiments,
tous les plus mauvais instincts, en commen-
çant par la mauvaise foi et finissant par le
vandalisme et par l'assassinat; mais nous
n'admettons pas la lâcheté, excepté à l'égard
— 41 —
d'un nombre si restreint d'individus, que cela
ne mérite pas qu'on s'en occupe.
On le voit, entre M. Eugène Ténot et nous
la distance est grande : il applique la lâcheté
à la presque généralité des citoyens, en s'en
exceptant tout naturellement, tandis que
nous, nous la restreignons à sa plus simple
expression.
Ainsi donc, nous répéterons et nous ne le
répéterons jamais assez, nous affirmerons,
sans restriction autre que celle que nous ve-
nons de faire, sans distinction de parti et d'o-
pinion, que les ouvriers et les bourgeois de
Paris ne sont pas des lâches.
Maintenant, il n'est pas hors de propos de
remarquer ici que, par ce qu'a dit M. Eugène
Ténot dans son livre que nous venons de ci-
ter, par ce que disent tous les jours ses colla-
borateurs clans le journal le Siècle, ce jour-
nal semble avoir pris à tâche de rompre avec
son passé.
Où veulent donc en venir ces hommes, en
malmenant ainsi la classe ouvrière et la bour-
geoisie? Quelle peut être leur intention en
reniant Lamartine, et que veulent-ils prouver
quand ils renient également Cavaignac, dont'
naguère encore ils poussaient le fils à la ré-
volte et le félicitaient ensuite d'avoir suivi
leurs conseils ?
N'est-ce pas, en effet, de la part d'un jour-
nal, renier un homme ayant appartenu à l'ar-
mée et y ayant occupé le premier rang, que
d'insérer dans ses colonnes des insultes sem-
blables à celles que le Siècle a publiées contre
cette même armée? Que conclure de tout
cela, sinon que si le Siècle n'est plus avec les
vainqueurs de juin, il ne peut qu'être avec
les vaincus, avec les Daix et autres assassins
du général de Bréa, avec les lâches qui se
cachaient pour tirer sur les hommes de paix,
comme monseigneur Affre, avec les égor-
geurs qui, profitant de ce que tous les
hommes valides de la caserne du faubourg
du Temple se battaient pour l'ordre, éven-
traient le mur de derrière de cette caserne,
et y pénétraient pour poignarder ou étran-
gler les soldats de l'ambulance et ceux qu'une
indisposition momentanée avait retenus dans
leur lit?
Comme tout le monde ne sait pas que les
— 43 —
scènes de carnage qui ont eu lieu à la bar-
rière Fontainebleau (Maison-Blanche), et à
la caserne que nous venons de désigner, de-
vaient être exécutés sur toute la ligne, si les
vaincus eussent eu le dessus, il est bon de le
rappeler ici.
Voilà donc quel était l'ordre clans le parti
auquel le journal le Siècle tend à se rallier
aujourd'hui :
Massacrer toute l'armée sans en excepter
les prisonniers et les malades, et une fois dé-
barrassés de ce terrible obstacle, le seul que
nous ayons à redouter, retomber sur les ci-
vils et frapper sans relâche jusqu'à extinc-
tion de toute résistance ; une fois ce résultat
obtenu, comme nous serons les maîtres,
nous aviserons sur le sort des autres, et
choisirons parmi eux tous ceux dont il faut
se débarrasser, et le nombre en est grand.
Voilà pourquoi nous avons eu les massa-
cres que nous venons de rappeler, ces com-
mencements d'exécution des ordres reçus ;
voilà pourquoi, fait inouï dans les annales des
révolutions, nous avons eu huit généraux
tués en trois jours.
— 44 —
Ces gens-là ne pardonnaient pas à l'armée
sa rentrée à Paris. Sans elle, ils étaient sûrs
de vaincre ; mais sa présence et son concours
ne leur laissaient que peu d'espoir d'avoir le
dessus.
Est-ce que ce seraient les mêmes motifs
qui porteraient les hommes du Siècle à
honnir cette même armée ?
Heureusement pour les masses paisibles
que l'existence seule de l'armée protége, les
hommes du Siècle n'ont pas le don de dé-
truire en insultant.
Pour en finir quant à présent avec le
Siècle, nous disons quant à présent, parce que
nous avons bien autre chose à dire que nous
dirons clans les articles suivants, personnel-
lement à chacun des ré lacteurs de ce jour-
nal ; pour en finir donc, faisons remarquer
que, dans son dévergondage, le Siècle essaie
quelquefois de farder ses colonnes d'écrits
moins immoraux, provenant d'hommes d'un
certain mérite ; mais on ne saurait inférer de
là que ce journal, qui ne peut se défendre de
certaines velléités conservatrices, sans doute
parce qu'il a quelque chose à conserver,
— 45 —
pense à se rapprocher de la haute aristo-
cratie, la seule classe dont nous n'ayons pas
encore parlé.
Oh! non, le Siècle sait trop bien quel ac-
cueil lui serait fait dans ces régions élevées,
il sait trop que là on le repousserait du pied.
Il est bien entendu qu'en parlant d'aristo
cratie nous n'entendons pas parler de ces
parvenus qui, bien que se disant démocrates,
tout ce qu'il y a de plus pur, singent cepen-
dant ce qu'ils appellent les aristocrates ;
exemple, monsieur Jules Favre, le pur des
purs, se faisant présenter sa correspondance
sur un plat d'argent, par dégoût, sans doute,
par répugnance de tout contact avec ses
valets.
Cette espèce-là, c'est une espèce hybride
pour laquelle nous avons inventé le mot dè-
mocristo, qui sent aussi son hybridisme d'une
lieue, et dont nous donnerons la racine et la
définition, en en proposant l'admission et
l'usage dans un des articles qui vont suivre.
Cette espèce qui n'est pas nouvelle, mais
qui tend, de nos jours, à se propager dans
des proportions effrayantes, dangereuses;
— 46 —
espèce bâtarde, dont les actions démentent
tous les jours les paroles ; acteurs libéraux
dans leurs parades publiques, chefs tyran-
niques clans leurs relations privées ; cette es-
pèce-là, disons-nous, le Siècle est encore sus-
ceptible de marcher avec, comme on disait
autrefois, de même que beaucoup de cette
dernière espèce sont susceptibles de marcher
avec les hommes du 23 juin.
Enfin, tout cela se vaut; et, comme nous
aurons occasion d'en reparler plus loin, lais-
sons à ce chapitre la spécialité de cette ques-
tion :
Oui ou non, les ouvriers et les bourgeois
de Paris sont-ils des lâches?

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