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De la restauration, considérée comme le terme et non le triomphe de la révolution, et de l'abus des doctrines politiques ; en réponse à l'ouvrage de M. F. Guizot, intitulé : "Du gouvernement de la France depuis la restauration, et du ministère actuel" ; par P. L. B.

151 pages
Le Normant (Paris). 1820. France (1814-1824, Louis XVIII). In-8 °.
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DE LA
RESTAURATION,
CONSIDEREE COMME LE TERME ET NON LE TRIOMPHE
DE LA REVOLUTION.
IMPRIMERIE DE LE NORMANT, RUE DE SEINE.
DE LA
RESTAURATION,
CONSIDÉRÉE COMME LE TERME ET NON LE TRIOMPHE
DE LA RÉVOLUTION.
ET DE L'ABUS
DES
DOCTRINES POLITIQUES ;
En réponse à l'ouvrage de M. F. GUIZOT, intitulé :
DU GOUVERNEMENT DE LA FRANCE DEPUIS LA RESTAURATION,
ET DU MINISTÈRE ACTUEL.
PAR P. L. B.
C'est la modération qui gouverne les hommes
et non pas les excès.
(ESPRIT DES LOIS, liv. XII, chap. 12.)
A PARIS
CHEZ LE NORMANT, IMPRIMEUR-LIBRAIRE,
RUE DE SEINE, N° 8 , PRES LE PONT-DES-ARTS.
DÉCEMBRE 1820.
PRÉFACE.
M. GUIZOT a destiné spécialement son livre
aux colléges électoraux de France, dont il
aspiroit à diriger les nominations dans la vue
de son système, prétendu national. Sa prin-
cipale attaque contre le ministère actuel, au
chapitre VIII, est un appel aux électeurs ;
et il leur a particulièrement consacré son
chapitre X et dernier sur l'influence des
Chambres dans la formation du ministère.
J'ignore s'il a été entendu de la France;
mais il ne paroît pas qu'elle ait répondu à
sa voix par. les choix qu'elle vient de faire.
A mon tour, j'ose adresser à ces élus du
peuple la réfutation d'un écrit populaire
en apparence, mais réellement anti-social,
puisqu'il tend à exciter les passions, à diviser
les citoyens, à faire proscrire politiquement
des classes entières de Français, qui n'ont
été que trop long-temps persécutés, et ne
I
( ij )
demandent qu'à jouir de la paix, de l'ordre
et du repos près de leurs compatriotes.
C'est contre cette excitation à la discorde
que j'ai voulu m'élever ; mais c'est à la
Chambre, organe spécial de l'opinion de
la France, qu'il appartiendra, par le bon
accord de ses membres, et par ses actes po-
litiques, d'accomplir l'union civique que j'ai
préconisée d'avance dans cet écrit.
Je le soumets donc à ses véritables juges,
MM. les députés des départemens ; leur ap-
probation, s'il la mérite, ne sera pas sté-
rile ; elle pourra compter au nombre des
Faits qui, dans la série de leurs sessions
législatives, doivent concourir à achever
le grand oeuvre de notre restauration mo-
narchique et constitutionnelle.
Paris, ce 15 décembre 1820.
DE LA
RESTAURATION,
CONSIDÉRÉE COMME LE TERME ET NON LE TRIOMPHE
DE LA RÉVOLUTION,
ET DE L'ABUS
DES
DOCTRINES POLITIQUES ;
En réponse à l'ouvrage de M. F. GUIZOT, intitulé :
DU GOUVERNEMENT DE LA FRANCE DEPUIS LA RESTAURATION,
ET DU MINISTERE ACTUEL.
AVANT-PROPOS
Objet et dessein de l'ouvrage.
JE ne sais si je suis Franc ou Gaulois d'ori-
gine; mais à coup sûr, je suis Français; et
c'est en cette qualité que je vais parler à mes
concitoyens, pour tâcher de leur inspirer la
(4)
concorde ; à ceux qui se disent Francs, ou qui
se croient Gaulois, pour leur prêcher raison :
non toutefois que j'aspire à régir la volonté
générale, non plus qu'à faire des conversions ;
mais il importe toujours de soutenir l'opinion
publique, quelque bonne qu'elle soit; de ré-
futer les sophismes par la vérité, les alléga-
tions par les faits.
Les minorités, quelque foibles qu'elles
soient dans un Etat, doivent être combattues
pour et au nom de la majorité, qui ne sauroit
être trop forte et trop unie. Celle des Fran-
çais est immense, car ceux-là seuls n'en font
pas partie, qui se prétendroient Francs pour
dominer, ou se diroient Gaulois pour les
remplacer. Défendons la nation contre l'esprit
de parti qui tend sans cesse à la diviser,
en s'efforçant d'enrôler une portion de ses
membres sous des bannières qui ne sont pas
les siennes, et de les entraîner par des paroles
mensongères. Il s'agit encore aujourd'hui,
pour le gouvernement, d'opposer l'oriflamme,
le drapeau blanc, aux chaperons de nuances
diverses, qui, comme dans d'autres temps ,
servent de signe de ralliement à l'ambition
et à l'erreur ; il s'agit, pour tout écrivain vrai-
ment patriote, d'opposer le langage de la
(5)
paix et de la conciliation aux cris de guerre
des passions haineuses.
Ces cris sortent en ce moment, d'un petit
peloton d'hommes nourris d'idées abstraites
en politique, enflés d'orgueil par l'encens
qu'ils se donnent à eux-mêmes, et fiers de la
prévision qui leur assure la plus haute des-
tinée , celle de gouverner leur pays après
l'avoir gourmandé. Ils ont pour organe du
jour l'un d'entre eux, dont la confiance est
sans bornes comme son mérite, sans doute.
Il s'annonce tel qu'un géant prêt à terrasser
les monstres qu'il va rencontrer sur son pas-
sage, et ce n'est rien moins que l'ancienne
France qu'il se propose d'immoler tout-à-
lait et sans retour à la sécurité de la France
nouvelle, dont il se porte le champion.
Examinons si ses armes sont d'aussi bonne
trempe qu'il le croit, si elles sont aussi enchan-
tées qu'il le suppose, si elles ne se briseront
pas dans ses mains, si enfin il est impossible
de les lui arracher. J'approche... que vois-je ?
cette singulière massue n'est qu'une torche ;
ce singulier Hercule n'est qu'un Erostrate !
Empêchons qu'il n'en acquière la triste célé-
brité à laquelle il semble aspirer. Emparons-
nous de l'instrument incendiaire pour l'é-
(6)
teindre ; quelque pâles que soient ses lueurs,
il pourroit embraser l'édifice de la monarchie,
pour peu qu'on laissât faire celui qui le brandit
avec une certaine vivacité d'action qui n'est
point indifférente.
Pour parler sans figure, le dernier ouvrage
de M. Guizot a excité dans le monde une
curiosité qui l'a fait lire, de diverses parts,
avec plus ou moins d'intérêt, et il a exercé
des séductions; les artifices du style et du
raisonnement y abondent; le spécieux du sys-
tème s'y trouve; sous tous ces rapports, il
m'a semblé mériter une réfutation raisonnée.
J'ai entrepris de la faire ; je crois aussi user
d'un droit du citoyen, et remplir un devoir de
l'honnête homme. Le public impartial jugera
entre mon antagoniste et moi.
P. S. M. Guizot, dans un avant-propos
ajouté à sa troisième édition, dit que « par
une singularité assez remarquable, bien que
naturelle, le parti qui s'est élevé si vivement
contre son ouvrage, a peu attaqué tout ce
qui a trait à notre situation présente, au sys-
tème politique adopté par le ministère, aux
symptômes qui le manifestent, aux consé-
quences qui en découlent; que c'est cepen-
dant là ce qui touche de plus près aux inté-
( 7 )
rêts comme aux passions, ce qui doit exciter
d'abord leur sollicitude.... ; qu'il semble qu'on
se soit peu soucié d'aborder des questions où
la discussion est obligée à la franchise, où
toutes choses sont vives et claires, où les ad-
versaires se commissent, s'entendent, et peu-
vent s'appeler par leur nom ; qu'on a préféré
s'en tenir à ces questions générales qu'une
politique, qui veut rendre raison d'elle-même
en traitant des circonstances les plus récentes,
a toujours besoin d'indiquer et de résoudre ,
mais sur lesquelles elle ne peut, ni ne doit
s'arrêter long-temps. »
Je n'ai rien lu de ce qui a été publié contre
l'ouvrage de M. Guizot ; mais certes il ne
me fera pas les reproches ci-dessus , ni celui
« d'avoir choisi ce terrain parce qu'il est
plus vague , et qu'on y reussit plus aisément
à éluder la lumière » ; c'est sur son propre
terrain que je me suis appliqué à le suivre, et je
crois y avoir combattu au grand jour, ne vou-
lant , dans ma lutte contre un tel adversaire ,
pas plus dérober la victoire qu'Alexandre
contre les Perses. On me passera la compa-
raison, grâce à l'importance de la cause.
Il est seulement deux points du champ clos
où je me suis abstenu de me porter : celui où
(8)
il eût fallu parler de la politique européenne,
sur laquelle nous éclairera d'une manière cer-
taine le congrès de Troppau, dont il est sage,
ce me semble, d'attendre les résolutions; et
celui où il eût fallu s'expliquer sur le futur
résultat des élections, ce dont j'ai laissé le
soin aux colléges électoraux, qui semblent
s'en être acquittés à merveille.
Je ne dirai rien autre chose de cet avant-
propos de M. Guizot, où il s'embrouille dans
ses explications historiques et la définition
de ses termes; où il s'entortille dans ce pré-
cieux jargon doctrinaire, qu'il avoit parfois
abandonné dans son ouvrage ; où il tombe enfin
dans le ridicule d'expliquer l'obscur par le
très-obscur. Certes, s'il n'avoit été autrement
clair, et par trop clair, dans les parties saillantes
de sa première production, je n'aurois jamais
conçu la pensée d'une réfutation, dans la-
quelle lui-même reconnoîtra j'espère, que
j'ai senti aussi le besoin « d'une discussion
plus directe et moins étrangère aux événemens
qui nous pressent. »
(9)
CHAPITRE PREMIER.
Qu'il n'y a jamais eu qu'un seul peuple en France, partagé en
diverses classes ou conditions.
CETTE distinction de deux peuples, l'un
Franc et l'autre Gaulois, l'un vainqueur et
l'autre vaincu, qui deviendroit vainqueur à
son tour, idée-mère de l'ouvrage qui vient de
paroître, est aussi peu neuve qu'elle est fausse,
injurieuse à la nation, et propre à allumer ou
entretenir chez elle les brandons de la dis-
corde. Adoptée par Mme de Staël dans ses
Considérations sur la révolution française,
qu'a dictées l'esprit le plus démocratique ; elle
l'avoit été de même par M. de Montlosier,
dans son Traité de la Monarchie Française,
inspiration toute aristocratique ; tant il est
vrai que de fausses données, des principes
erronés, se prêtent à tout et conviennent
également aux causes les plus opposées.
Mais c'est l'abbé Dubos et M. le comte de
Boulainvilliers qui les premiers les avoient
mis en oeuvre, en sens inverse également,
( 10 )
et avec cette chaleur passionnée que notre
Montesquieu avoit si bien qualifiée de cons-
piration, l'une contre la noblesse et l'autre
contre le tiers-état. Ce grand homme s'étoit
bien gardé d'entrer dans l'une ou l'autre de
ces conspirations ; évitons , à son exemple,
d'y prendre parti comme font certains esprits
qui, pour se faire un nom, ou plus encore
des partisans, et arriver au pouvoir, s'effor-
cent de rajeunir de vieilles idées et d'arranger
à leur guise, et dans leurs vues intéressées , des
systèmes surannés et moins que jamais appli-
cables à l'état de la société en France (I).
Pour saper par sa base le grand échafau-
(I) Je tiens de source certaine qu'en 1814, lors de
la première invasion , il a été remis à l'Empereur
Alexandre, un Mémoire rempli d'érudition hébraïque,
grecque, latine, allemande, etc., dont le but étoit de
déterminer ce souverain à emmener avec lui, pour les
disperser dans les Steppes et la Sibérie , tous les descen-
dans de ces Francs, jadis sortis du Nord leur patrie,
pour conquérir et opprimer les Gaules. Ce sont eux,
disoit l'auteur, qui selon l'usage de leurs ancêtres, ont
encore imposé un soldat couronné à la France, en l'éle-
vant sur le pavoi, et qui, habitués à maîtriser et à servir
tout ensemble, troubleront sans cesse le repos des
Gaules. Ce Mémoire, signé le Vieux Gaulois, seroit-il
de M. Guizot ?
( 11 )
dage dressé par M. Guizot, présentons une
série de faits extraits de nos annales, que M. le
professeur universitaire n'a pas consultées,
ou a très-mal lues.
Les Francs, conquérans des Gaules, il est
vrai, n'ont point été vainqueurs des Gaulois;
mais des Romains, qui tenoient la Gaule, si-
non captive, car il ne faut rien outrer pour la
meilleure défense d'une bonne cause, du
moins sujette. Or, les Francs, se substituant
par les droits de la guerre à ceux qu'ils avoient
battus et expulsés, ou qui se rangèrent sous
leurs drapeaux, reçurent sous leur domina-
tion les cités gauloises, telles qu'elles se trou-
voient, et le domaine impérial réservé ou
affecté aux offices divers, tant civils que mi-
litaires , selon l'usage d'alors. Les Francs se
distribuèrent tout cela, et voilà quel fut ce
fameux partage des terres, qui ne dépouilla
aucun régnicole, mais bien les Césars et les
agens impériaux. Ce fut une simple substitu-
tion de puissance à puissance, avec celte dif-
férence que la nouvelle domination fut infini-
ment moins dure que celle des maîtres
précédens, tant pour les personnes que pour
les propriétés.
Les moeurs et la législation des Francs
( 12 )
étoient tout-à-fait favorables à l'indépendance
individuelle, sous la loi de l'honneur et de la foi
qui unissoient le sujet au monarque, et tout
ce qui étoit homme libre, Romains ou Gau-
lois, resta libre; tout ce qui, dans le système
de ces temps, avoit de la puissance, c'est-à-
dire des domaines et une domination, la
conserva, et fut traité en conséquence. La
Cour des Rois francs se peupla de grands
d'origine romaine ou gauloise, qui ne firent
qu'un avec les autres chefs nationaux ; comme
la simple noblesse s'unit à la noblesse ; comme
le commun peuple franc, c'est-à-dire ce qui
étoit serf ou sujet, se confondit avec les sujets
et les serfs gaulois et romains. Chaque classe
appela sa classe, chaque condition sa con-
dition ; il y en eut une toute gauloise, qui
prit tout à coup le premier rang parmi les
sommites politiques, par la simple conver-
sion du peuple conquérant au christianisme :
ce fut le clergé, dépositaire des connoissances
d'alors ; et cela ne contribua pas peu à l'union
et à la fusion des deux nations, qui fut comme
instantanée ; elles se connoissoient d'ailleurs
d'ancienne date, les Francs ayant depuis
long-temps pratiqué les Gaules sous les Ro-
mains.
( 13 )
Où sont donc, je le demande, ces deux
peuples, l'un exclusivement Franc, et l'autre
exclusivement Gaulois? Misérable et pauvre
invention de l'esprit de système et des pas-
sions subversives ! Je ne vois là qu'un nou-
veau corps de peuple, où l'élite, formée par
l'agrégation de plusieurs élites, commande
à diverses foules confondues, comme cela
avoit lieu séparément avant l'invasion du
peuple conquérant. Celui-ci, du reste, ne réussit
aussi promptement et aussi bien, que parce
que les chefs Romains ou Gaulois, fatigués
de la domination impériale, et jaloux de s'en
affranchir, s'étoient dévoués d'avance aux
Rois Francs , et entraînèrent dans leur défec-
tion ou leur mouvement toute la nation elle-
même accablée par les exactions du fisc et les
dévastations de leurs prétendus protecteurs
( témoin l'insurrection des Bagaudes, et ce
que nous raconte Salvien) : en sorte que la
conquête fut pour tous une véritable déli-
vrance. Les barbares du Nord l'étoient beau-
coup moins que ceux du Midi, tant les abus
de la civilisation surpassent ceux de la rudesse
et de la grossièreté sauvages! C'est ainsi que
s'expliquent le facile établissement des Francs
en deçà du Rhin, les rapides conquêtes de
( 14 )
Clovis, et celles de ses successeurs, qui as-
socièrent à la nation diverses autres na-
tions barbares, gothes, visigothes, bourgui-
gnonnes, etc. etc.
En effet, tout s'adoucit d'abord dans les
Gaules conquises : les droits des hommes
libres, à quelque nation qu'ils appartinssent,
furent respectés. Le pouvoir royal se trouva
plus tempéré que jamais par une forte aris-
tocratie , mi-partie barbare, gauloise ou ro-
maine; par un clergé devenu un fort appui
pour les sujets dont il étoit le protecteur, le
défenseur né ; par une démocratie qui com-
prenoit tout ce qui étoit ingénu ou gentil-
homme, c'est-à-dire homme de la nation. Quels
précieux élémens d'ordre et de liberté étoient
ceux-là! Je ne crains pas d'affirmer que si
le principe conservateur de l'hérédité d'un
seul eût été introduit par Clovis dans sa mo-
narchie ; que si les moeurs nationales, qui ne
laissoient voir dans le trône qu'un patrimoine
divisible comme tout autre entre des héritiers
naturels, l'eussent permis, on auroit vu dès
lors cette admirable ébauche de constitution
représentative trouvée, comme a dit Mon-
tesquieu, dans les bois de la Germanie , se dé-
velopper complètement sur le sol des Gaules.
( 15 )
L'affoiblissement de la royauté à chaque
succession devoit donner trop d'avantage à
l'aristocratie dès que celle-ci auroit songé à se
constituer, en généralisant les héritages sa-
liques, alors fondement réel de la puissance ;
et le grand vice de l'état, qui étoit l'esclavage
ou du moins le servage d'une forte partie de
la population, se trouva malheureusement
favorisé par les désordres qui suivirent les
guerres intestines, effet de l'impuissance mo-
narchique ; mais cet ilotisme, déplorable sans
doute, étoit ce qu'on a vu, et pire encore ,
chez toutes les nations de l'antiquité les plus
civilisées et réputées les plus libres ; c'est ce
qu'on voit encore sur plusieurs points du
globe, et en Europe même. Dira-t-on qu'il y
avoit deux peuples à Athènes et à Rome;
qu'il y en à deux en Pologne et en Russie?
Les Français du sixième siècle avoient l'or-
ganisation sociale de l'époque, organisation
qui devoit se modifier successivement par la
stabilité et l'hérédité du trône, par l'affoiblis-
sement d'une aristocratie devenue trop puis-
sante, par l'affranchissement et l'élévation
des classes inférieures, oeuvre du temps
qu'on ne sauroit devancer non plus que
remonter, et des circonstances dont on peut
(16)
profiter sans qu'on soit maître de les créer.
Durant ce long développement, on a vu
sans doute des classes rivales luttant les unes
contre les autres, les supériorités cherchant
à se maintenir et abusant de leurs avantages,
comme les infériorités à s'élever et à tendre
vers la domination ; mais c'est là l'histoire
du genre humain, non la nôtre en parti-
culier ; et quant à la distinction originaire
des Francs et des Gaulois, elle s'est promp-
tement effacée, ou n'a laissé que des traces
bien incertaines dès la deuxième dynastie, à
plus forte raison sous la troisième, et d'au-
tant plus qu'on se rapproche davantage de
notre temps.
Nous descendons tous des générations fran-
çaises qui ont précédé celle-ci ; mais personne
aujourd'hui ne peut dire et prouver que ses
auteurs appartinrent à telle ou telle classe de
la société, aux divers temps de la monarchie ,
tant les races se sont croisées et mélangées de
toutes façons, par les vicissitudes de la fortune
et de la politique ; tant il seroit impossible
d'affirmer que tel qui fut noble et puissant à
une époque donnée, n'eut jamais de descen-
dans pauvres et asservis; et réciproquement,
que tel qui naquit dans la servitude, ne donna
( 17 )
pas naissance à la lignée la plus glorieuse, la
plus illustre. Il n'y a qu'un moyen certain de
ne pas injurier ses propres aïeux, de ne pas
manquer au respect que chacun doit aux
cendres de ses ancêtres ; c'est de ne jamais
juger que les faits , sans insulter aux per-
sonnes, et surtout aux conditions, en consi-
dérant tous les Français comme formant une
seule et même famille dont les enfans furent
plus ou moins inégalement partagés, et le
seront toujours, quoi qu'on fasse.
Notre auteur, après avoir établi la distinc-
tion systématique et purement idéale sur
laquelle roule son ouvrage sophistique, et
conséquemment rempli de contradictions plus
ou moins habilement déguisées, a senti l'ab-
surdité de sa proposition; mais au lieu de
la rétracter, ce qui eût renversé de fond en
comble son brillant édifice, il prétend l'expli-
quer ainsi, dans sa préface : «En disant que ,
depuis l'origine de notre monarchie, la lutte de
deux peuples agite la France, et que la révo-
lution n'a été que le triomphe de vainqueurs
nouveaux, sur les anciens maîtres du pouvoir
et du sol, je n'ai point entendu établir une
filiation historique , ni supposer que le double
fait de la conquête et de la servitude s'étoit
2
( 18)
perpétué constant et identique à travers les
siècles ; une telle assertion seroit évidemmnent
démentie par les réalités Dans ce long
espace de temps, les vainqueurs et les vaincus,
les possesseurs et les possessions, les deux
races enfin se sont rapprochées, déplacées,
confondues Mais il n'en est pas moins
vrai, ajoute-t-ij, que, depuis treize siècles ,
par le résultat de la conquête et de la féodalité,
la France a toujours renfermé deux situations
sociales profondément diverses et inégales,
qui ne se sont point amalgamées ni placées ,
l'une envers l'autre, dans un état d'union et
de paix, qui n'ont cessé enfin de lutter,
celle-ci pour conquérir le droit, celle-là pour
retenir le privilége. »
Ce n'est point par le fait de la conquête ni
de la féodalité qu'il y a eu des hommes libres
et des serfs, des propriétaires et des non-pro-
priétaires , des puissans et des foibles, des
riches et des pauvres, puisque tout cela exis-
toit sous les Romains, à qui les Francs se
substituèrent; c'est parce que telle étoit alors,
en Europe , et notamment dans les Gaules,
la condition générale des sociétés. Les Francs
ont pris les choses comme elles étoient; la
féodalité en a tiré parti, en subissant elle-
(19)
même les modifications du temps ; et depuis
l'admission du tiers-état dans les assemblées
nationales, privilége éminent joint à beaucoup
d'autres, il y a eu plus que jamais paix et
union entre les diverses situations sociales,
nonobstant des discussions inévitables sur des
intérêts différens, mais non contraires.
L'idée d'une progression de l'esprit natio-
nal vers le rapprochement des conditions,
sans doute trop distantes après la conquête et
sous le règne de la féodalité ; d'une tendance
vers l'établissemeni régulier du système repré-
sentatif, dont la France eut et conserva tou-
jours les élémens, évidemment empruntés des
Francs, établissement qui a été l'objet et l'effet
de notre grande crise politique : cette idée, dis-
je, est seule vraie ; mais elle n'appartient pas
non plus à l'auteur, car je lis dans le discours
préliminaire d'un ouvrage publié en 1808, ce
que voici sur la révolution : « Ces scènes ne
sont elles-mêmes qu'un dénoûment, que le
grand résultat de la marche graduelle et pro-
gressive de l'esprit national à travers les
siècles et au milieu de circonstances de tous
genres, qui ont tantôt ralenti, tantôt accéléré
ses pas, sans jamais l'arrêter dans sa marche,
dont nous étions appelés à voir le terme. »
2.
( 20 )
Mais cette progression évidente, et qui
devoit avoir pour terme une monarchie repré-
sentative positivement constituée, n'a point
été l'effet d'un combat entre deux peuples
rivaux, dont l'un a été vainqueur et l'autre
vaincu; elle est l'effet du développement de
l'instruction, de l'industrie , des richesses, de
l'adoucissement des moeurs, par le concours
mutuel de toutes les classes, les unes encoura-
gées, les autres encourageantes, sous les aus-
pices d'une souveraineté protectrice de toutes
les sortes d'affranchissemens et d'ennoblisse-
mens des esprits et des personnes. C'a été un
grand mouvement national politique et légis-
latif. Pour s'en convaincre, il ne faut que lire
attentivement et sans prévention les pages de
notre histoire. On y verra que la royauté n'a
cessé de travailler à l'amélioration des con-
ditions sociales, et que l'aristocratie, non
seulement ne s'y est pas toujours refusée, mais
l'a parfois favorisée grandement, à l'instiga-
tion et à l'exemple des souverains. Parce
qu'elle n'a pas toujours fait ce qui eût été dési-
rable , faut-il donc ne lui tenir aucun compte
de ce qu'on en a obtenu? Faut-il maudire et
proscrire l'ancienne élite de la nation, parce
que d'autres parties de cette nation sont deve-
( 21 )
nues aussi une élite? Ne seroit-ce pas pronon-
cer leur propre arrêt pour l'avenir, si de nou-
velles portions, comme il est à croire, s'é-
lèvent encore ?
La féodalité est une forme de gouvernement
qui n'est plus à notre usage; nos Rois de la
troisième race ont constamment travaillé à la
détruire, dans l'intérêt national comme dans
celui du trône : il failloit que la plénitude
du pouvoir passât dans les mains royales,
pour que de ces mains, constamment géné-
reuses , découlât l'ordre constitutionnel qni
devoit être le complément des concessions
libérales et populaires qui nous vinrent en
tous temps de la même source ; la féodalité,
qui n'existoit plus long-temps avant la révo-
lution , fut une des nécessités des premiers
temps de la monarchie française, par l'adop-
tion des institutions romaines, devenues
presqu'entièrement militaires, et par consé-
quent à la portée de conquérans illétrés; mais
elle ne fut pas essentiellement et toujours
oppressive, comme le répètent, par enseigne-
ment mutuel, nos ignorans déclamateurs : et,
la plupart de ceux qui vantent, aussi sur pa-
role et sans examen, le règne si grand, si
glorieux en effet de Charlemagne, ne se
(22)
doutent pas que sa monarchie ne fut que le
beau idéal de la féodalité réalisé. Il l'avoit
organisée, disciplinée, rendue toute bienfai-
sante , en l'animant de son esprit et de ses
pensées, à l'aide de réunions périodiques : les
unes en automne, c'étoit le conseil des grands
et des fonctionnaires, où se préparoient les
projets de lois ; les autres au printemps, où
ces projets étoient discutés et adoptés, selon
leur nature et leur objet, soit dans la Chambre
du clergé,, soit dans celle des seigneurs, soit
par le commun des fidèles ou des sujets
libres ; après quoi ils devenoient lois par la
sanction et la promulgation impériales,
sous le titre de capitulaires. Cette monarchie
représentative où, comme on voit, l'aristo-
cratie cléricale et nobiliaire a voit la prépon-
dérance sans exclure la démocratie , étoit
constituée féodalement.
Toute la nation alors étoit classée, enré-
gimentée , et en quelque sorte tenue dans un
ordre merveilleux ; chacun avoit ses titres,
ses droits et ses devoirs spéciaux, les premiers
respectés , les seconds obligatoires ; et les
astres de ce monde politique, ceux-ci princi-
paux, ceux-là secondaires, et tous subordon-
nés les uns aux autres, rouloient chacun dans
( 23 )
son orbite par l'influence de l'astre unique qui
étoit le grand empereur, placé au centre du
système comme le soleil au foyer de notre
univers. C'est alors véritablement que tout
marchoit d'ensemble, et qu'un grand peuple
formé de nations la plupart très-diverses , se
mouvoit comme un seul homme. Mais qu'on
juge ce que deviendroit le monde si le soleil
disparoissoit ; il tomberoit dans le chaos;
Tel fut le sort de la France à la mort de ce-
lui qui avoit su tirer un si admirable parti des
moyens sociaux de l'époque ou il vécut; qui
ne fut si puissant en Europe que par eux ; et
qui n'auroit pu rien malgré son vaste et su-
blime génie s'il avoit voulu les changer.
J'abhorre l'esclavage, je blâme le servage,
je plains la domesticité ; mais c'est une véritable
absurdité de penser qu'il ne peut y avoir de
gloire et de prospérité pour une nation qu'avec
l'égalité absolue des individus : comme s'il étoit
possible qu'il n'y eût pas diverses classés et
rangs dans l'Etat ; comme si chacun pouvoit
être souverain et sujet, représentant et repré-
senté, général et soldat, administrateur et
administré, juge et justiciable, homme docte
et artisan, propriétaire et fermier, capita-
(24)
liste ou négociant, et ouvrier ou manoeuvre ,
maître et domestique.
Félicitons nous des changemens qui se sont
successivement opérés dans notre ordre social
et politique ; mais n'en prenons pas prétexte
pour dénigrer et mépriser les temps où vé-
curent nos pères, qui eurent leurs avantages et
leurs embarras comme nous avons les nôtres ;
et gardons-nous de ces odieux rapprochemens
d'époques éloignées qui n'ont laissé aucune
trace, et avec lesquelles nous n'avons plus
rien de commun : rapprochemens dont l'unique
objet est de fomenter des haines entre les
divers membres d'une seule et même fa-
mille , malheureusement divisés et qu'il faut
réunir au lieu d'en immoler une portion à
l'autre (1).
(1) Cette extermination, mot horrible à proférer
entre nations, et à plus forte raison, entre concitoyens,
est la juste conséquence qu'a tirée le Constitutionnel',
des principes de M. Guizot, par la naïve expression de
pensées que celui-ci avoit tant soit peu voilées du moins.
(25)
CHAPITRE II.
Que la France entière, y compris 1es classes privilégiées, vouloit
en 1789 une réforme constitutionnelle, mais point une révo-
lution ; que la Charte a opéré cette réforme, et non consacré
le triomphe des prétendus Gaulois sur les prétendus Francs.
IL n'est donc pas vrai, comme le dit M. Gui-
zot, que depuis tr ize siècles la France con-
tenoit deux peuples, l'un vainqueur et l'autre
vaincu; que depuis treize siècles le peuple
vaincu luttoit pour secouer le joug du peuple
vainqueur; que la division primitive a tra-
versé le cours de treize siècles, et résisté à
leur action; que lors qu'en 1789 les députés de
la France entière ont été réunis dans une
seule assemblée, les deux peuples se sont hâtés
de reprendre une vieille querelle, le jour de
la vider étant enfin venu.
Non , on n'a point repris une vieille que-
relle de Gaulois à Franc, qui ne pouvoit
avoir lieu, tout étant mêlé et confondu dès
(26)
long-temps (1). Cette grande et salutaire
fusion s'étoit opérée successivement par une
progression régulière, et avec cette lenteur,
cette modération, cette mesure qui réforme
sans l'enverser, qui améliore sans détruire ; et
voilà des révolutions telles que le temps sait
les faire, pour les rendre durables, celles sur
lesquelles on ne revient jamais ; et non de
ces bouleversemens produits par l'insurrec-
tion et une force aveugle dont les effets dé-
sastreux en eux-mêmes n'ont aucun resultat,
puisqu'il faut commencer par sortir de ce
cercle vicieux pour rentrer dans l'ordre, et
(1) Ce n'a même pas été une lutte absolue entre les
ordres privilégiés et le tiers-état : car une grande par-
tie de celui-ci a pris fait et cause pour le maintien de
Tordre existant, qu'on vouloit seulement améliorer:
les émigrations plébéïennes, la guerre civile intérieure
et les ernprisonnemens généraux de 1798 l'ont prouvé ;
si les privilégiés eussent été seuls de leur bord , ils eus-
sent bientôt succombé. Il n'eût pas fallu combattre
vingt-cinq ans, après lesquels encore les proscrits sont
rentrés dans leurs droits, parce que leur cause avoit un
côté vraiment national; en effet, tout ce qui n'est pas
possédé du démon de l'orgueil sent la justice des dis-
tinctions sociales, acquises en divers temps par des
services publics, et leur besoin comme garant de nou-
veaux actes de patriotisme; et à présent même les
nobles sont-ils seuls les royalistes ?
( 27 )
remédier à un mal qui n'engendreroit que le
mal tant qu'on voudrait persévérer dans cette
fausse route.
De quoi s'agissoit-il en 1789? de régler et
consacrer l'effet des siècles ; d'établir des rap-
ports définitifs entre les classes sociales qui,
dans leur trop grande promiscuité, tendoient
à s'effacer sous le niveau d'un despotisme im-
minent , seul frein de l'égalité absolue, comme
on le voit en Turquie et dans les contrées
orientales. La lutte constante, tantôt pa-
tente tantôt virtuelle, et toujours inévi-
table dans l'Etat, entre les supériorités et
les infériorités, seule chose vraie dans toute
la politique doctrinaire, étoit parvenue à
son terme ; et l'ordre social périclitoit par
cela seul que ces supériorités disparois-
soient au fond, et n'étoient plus que no-
minales. Je vois la chose sous un tout autre
point de vue que mes adversaires : une réforme
étoit surtout nécessaire chez nous pour fonder
des supériorités politiques, en remplacement
de celles que le temps, l'incurie et une foule de
circonstances avoient minées et enfin détruites
pièce à pièce. Cette création étoit indispen-
sable , et dans l'intérêt du corps social qui n'a-
voit plus de vie, et dans celui de la royauté elle-
( 28 )■
même qui, subissant les destinées du gou-
vernement absolu, succomboit sous sa respon-
sabilité, n'avoit plus de moyen légal d'action ,
et se voyait réduite, quoiqu'à regret, à user
des formes despotiques pour se faire obéir ;
c'est ce qu'avoient prouvé les divers coups
d'Etat contre les parlemens devenus des foyers
d'opposition, de coadjuteurs du trône qu'ils
étoient anciennement ; j'en pourrois dire au-
tant du clergé et de la noblesse, dont l'élite
siégeoit dans la cour souveraine de Paris.
Aussi quels furent les plus ardens promo-
teurs d'une réforme dont tout le monde sen-
toit le besoin , et le pouvoir suprême le pre-
mier, puisque l'absolu dans ses mains n'étoit
plus que l'arbitraire, d'après les dispositions
des esprits et les résistances qu'il éprouvoit
de toutes parts ? Ce furent ces mêmes parle-
mens, ce même clergé, cette même noblesse.
Le tiers-état osait encore à peine élever sa
voix et faire entendre ses doléances, que les
grands corps de l'Etat avoient proclamé hau-
tement les droits de la nation au sujet de l'im-
pôt, et même de la législation. Ces descendans
du peuple franc se montroient donc amis et non
ennemis des prétendus Gaulois, pour qui. ils
réclamoient, ainsi que pour eux-mêmes, une
( 29)
constitution fondée sur nos antiques libertés,
qui garantissant les droits de chacun mît le
gouvernement dans l'impossibilité dé les vio-
ler et d'abuser des ressources publiques ! Voilà
ce que tout le monde vouloit en 1789, une
réforme et point une révolution.
Mais au lieu de s'entendre sur les moyens
d'atteindre le but commun, des rivalités d'a-
mour-propre, des préventions vulgaires , des
ambitions particulières, l'orgueil du système
dont MM. les doctrinaires paroissent avoir
hérité en l'exaltant encore, et par dessus tout,
de grandes fautes politiques, ont fait perdre
de vue ce but, amené le renversement de la
monarchie, et substitué la guerre civile, dont
assurément personne ne vouloit, quoi qu'en
dise M. Guizot, à une simple réforme qui étoit
le voeu universel, ce qu'il s'obstine à ne pas
reconnoître.
Et quels élémens constitutionnels n'avions-
nous pas alors, qui ont été affaiblis et presque
détruits depuis! Combien sont à regretter
(indépendamment des malheurs qui s'en sont
suivis), et pour le présent et pour l'avenir,
ces antiques supériorités auxquelles des im-
prudens d'abord, puis des factieux se sont
appliqués à faire la guerre, au lieu de cher-
( 30 )
cher à les rendre utiles, à en faire un des
remparts de nos libertés : car, ne nous y
trompons pas les infériorités, et il y en aura
toujours, n'ont de véritable sécurité dans leur
petite sphère social , qu'autant que de grands
intérêts, associés aux leurs, les protègent et
les défendent, comme on le voit en Angle-
terre ! C'est le vieux sapin des montagnes, à
l'abri duquel prospèrent les jeunes plants qu'il
préserve des ardeurs dévorantes du soleil, en
les couvrant de son ombre.
On prétendoit se mettre à l'abri du despo-
tisme, et on lui a préparé les voies en le
rendant seul possible, nécessaire, et en quelque
sorte inévitable, comme chacun l'a vu. Où
étoient, je le demande, les existences indépen-
dantes , capables de résister au pouvoir sous
Buonaparte, héritier des hauts faits d'une ré-
volution qui avoit tout nivelé ? Il a fallu de
l'héroïsme à cinq membres du Corps-Légis-
latif, pour oser demander au despote un
simple exposé des raisons qui l'obligeoient à
exiger de nouveaux et énormes sacrifices
d'argent et de sang français; et un coup
d'Etat a fait justice d'une telle hardiesse ; et il
a été proclamé que le dernier homme et le
dernier écu appartenoient au souverain d'alors,
(31 )
sur sa simple demande. L'ancien gouverne-
ment eût-il osé, eût-il pu en agir ainsi, dans
son prétendu despotisme, et quoique nous
fussions sans constitution représentative ré-
gulière ? des corps vraiment puissans en
tenoient lieu ; et désormais , sans des
Chambres, dont les membres aient un crédit
personnel et un certain degré d'indépendance,
un roi de France, sûr de son armée , et d'un
caractère entreprenant, pourroit encore abuser
du sceptre, s'il le vouloit. Une aristocratie bien
constituée sert d'appui au trône, dans les
temps d'infortune ; elle sert de barrière au
pouvoir, dans les temps de prospérité ou d'en-
traînement : sans cela, le système représen-
tatif n'est qu'une fiction, un vain simulacre ,
qui ne fait que colorer le despotisme, et le
couvrir d'un manteau démocratique.
Vainement dira-t-on que l'aristocratie en
France fut toujours anti-populaire. Ce re-
proche eût-il quelque chose de fondé, il n'en
a pas été moins impolitique de l'abattre et de
la proscrire ; tandis que par des concessions,
auxquelles elle se seroit prêtée volontiers, et
en changeant, ou plutôt, réglant convenable-
ment les anciens rapports du tiers-état et des
autres ordres, on aurait pu réunir et con-
( 32)
ondre des intérêts, jadis trop séparés sans
doute, mais jamais absolument contraires.
C'est à quoi il eût fallu viser. Et qui osera
dire que deux Chambres permanentes, créées
en 1789, et accompagnées d'administrations
provinciales bien organisées , et en rapport
avec elles, comme le vouloient MM. Mou nier,
de Lally et autres amis éclairés de la liberté ,
n'auroient pas comblé les voeux et rempli les
besoins de la France, sans toutes les démoli-
tions et la table rase de l'assemblée consti-
tuante ? Si le monarque l'avoit décidé ainsi,
d'accord avec les ordres alors existans, n'au-
rions-nous pas évité toutes les horreurs et
une grande partie des fâcheux et irrémédiables
résultats de la révolution ?
Il est certain que de nos jours une bataille,
non pas décisive, comme le prétend M. Guizot,
mais sanglante, a été livrée contre toutes les
supériorités politiques, et qu'elle s'appelle la
révolution ; mais il ne l'est pas moins que cette
guerre anti-sociale, puisqu'elle tendoit à mu-
tiler la société , durait encore ou n'étoit qu'as-
soupie par le despotisme en 1814; que c'est
alors que le prétendu triomphe de la révolu-
tion , c'est-à-dire, la victoire du prétendu
peuple anciennement vaincu, devint douteuse,
(33)
ou plutôt s'évanouit devant la charte qui mit fin
aux débats en consacrant les droits réels de
chacun ; que cette guerre a recommencé au 20
mars, aux cris révolutionnaires, traduits en
raisonnemens alors et depuis dans des écrits
prétendus libéraux, d'à bas les nobles, d'à
bas les prêtres ; et qu'elle durera tant que cette
aristocratie, telle que les malheurs l'ont faite,
ne sera pas en paisible jouissance de ses droits
constitutionnels, et que pourtant la révolution,
monstre insatiable, veut lui enlever encore.
Voilà qui est clair et vrai, dirai-je avec M. Gui-
zot; voilà le véritable fait qui domine notre
situation. J'y reviendrai plus tard aussi. « Je
ne le rappelle en ce moment, que pour carac-
tériser avec vérité l'oeuvre de la charte, pour
bien déterminer la position que prit le Roi
en nous la donnant. »
La révolution, telle que nous l'avons éprou-
vée, et que le monde la connoît, a été une
déviation malheureuse des voies de la liberté,
une épouvantable aberration politique. Com-
ment un homme de sens peut-il dire et croire
que lé Roi, en donnant la charte à la France,
adopta la révolution, se porta l'allié de ses
amis, l'adversaire de ses ennemis, et se fit,
par ce seul acte, le chef des conquérans nou-
3
(34)
veaux, l'ennemi du peuple vaincu qui ne se
résignerait point à sa défaite?
Mais la révolution avoit renversé le trône,
expulsé les Bourbons, proclamé la souverai-
neté du peuple; et Louis XVIII, qui date son
règne de la mort de Louis XVII, au mépris de
toutes les constitutions révolutionnaires; qui,
usant du pouvoir constituant inhérent à la
royauté française, et rejetant l'insolente ini-
tiative d'un sénat de la révolution, a donné la
charte de son propre mouvement et de son
plein vouloir, comme il en fut de tous les actes
bienfaisans émanés de ses prédécesseurs en tant
d'occasions; Louis XVIII, leur digne héritier,
adopte, dites-vous, la révolution! il fonde,
outre des distinctions honorifiques, dont le
seul aspect irrite les révolutionnaires, des pri-
viléges politiques, tant pour l'ancienne aristo-
cratie rentrée ainsi dans ses droits, que pour la
nouvelle qu'il lui associe ; il sépare la démo-
cratie de la multitude, en excluant celle-ci des
comices nationaux ; et vous dites qu'il se fait le
chef des conquérans nouveaux, qui avoient
tout nivelé, et qui, plaisans conquérans,
voient relever tout ce qu'ils avoient détruit!
« Les Français sont égaux devant la loi, quels
que soient d'ailleurs leurs titres et leurs rangs»,
(35)
dit la charte. Cela signifie que tous les Fran-
çais obtiennent de la loi une protection égalé
pour leurs droits inégaux : la famille royale,
pour la prérogative de la souveraineté qui lui
est assurée héréditairement; les pairs, pour
le privilége aussi héréditaire de participer à la
législation; les contribuables à 1000 francs
et au-dessus, pour l'avantage de pouvoir être
appelés exclusivement à composer la chambre
élective , troisième branche du pouvoir légis-
latif; les citoyens payant 300 francs d'imposi-
tions, pour le droit également exclusif de
concourir à la nomination des députés; tous
ceux qui ont des titres de noblesse, anciens
ou nouveaux, pour l'honneur d'en porter les
signes distinctifs , et de se qualifier tels, etc.
« Le privilége, dit plaisamment M. Guizot,
avoit entraîné le trône dans sa chute , il devoit
Croire qu'en se relevant, le trône le releve-
rait. » Mais vraiment, ainsi qu'on vient de le
voir, le privilége a une assez belle part encore
pour croire le trône acquitté envers lui ; c'est
un étrange aveuglement à M. Guizot, de ne pas
voir des réserves, des exceptions au droit com-
mun, écrites en grosses lettres dans la charte;
c'est qu'il veut à toute force nous montrer
cet ancien peuple du privilége combattant au
( 36 )
milieu de nous, et travaillant à recouvrer la
place qu'il a perdue, comme s'il n'avoit rien
récupéré : véritable boute-feu politique, qui
suppose ce qu'il désire, et s'efforce de l'opé-
rer, pour avoir le plaisir de s'écrier : « Je
l'avois bien dit ». Mais le tranchant de ses
assertions n'en fait que plus ressortir, et l'in-
convenance, en ce qu'elles donnent un démenti
à la sagesse du souverain , et l'absurdité, sous
le rapport des faits sur lesquels elles s'ap-
puient.
La charte a eu pour objet, voyez son royal
préambule, de réunir tous les Français sous
l'antique loi monarchique , en sauvant les
débris de notre ancienne constitution, et les
accommodant aux temps présens ; en main-
tenant des privilèges politiques et honori-
fiques qui ne sont point contraires aux droits
des citoyens, mais bien au système de l'égalité
absolue, but fixe autant que chimérique de la
révolution.
Par ce grand acte de souveraineté, le Roi
s'est porté médiateur entre l'ancien régime
qui ne pouvoit revivre en entier, et la révolu-
tion qui vouloit tout détruire, sauf à créer de
nouveau, s'il faut en croire M. Guizot, quand
elle aurait eu ce beau triomphe; mais elle
( 37 )
se manquerait à elle même, si jamais elle
produisoit une aristocratie quelconque! et,
tout bien considéré, elle en vaut une toute
nouvelle celle qu'a consacrée la charte, en
réalisant, autant que possible, les voeux de
toutes les classes de la société, avant qu'elle
fût mise en dissolution par d'mprudens no-
vateurs.
Le Roi a parlé et agi en monarque légitime,
s'engageant à maintenir et faire respecter la
transaction qu'il a proclamée. « La charte em-
portait , sans nul doute, un tel engagement, car
la guerre alloit évidemment recommencer; il
étoit aisé de prévoir que la révolution (et
non pas la contre-révolution) ne se résignerait
pas à sa défaite. » Tout la condamnoit en effet
dans l'acte de réformation, et ses violences pas-
sées étoient le triste garant qu'elle en commet-
trait d'autres avant l'achèvement de la restaura-
tion. Notre auteur ne voit de dispositions hos-
tiles que dans l'ancienne aristocratie ; il serait
bien étrange, en vérité, qu'il n'y en eût pas dans
la nouvelle démocratie. Pour établir cette sup-
position il est vrai qu'il la regarde comme en
possession de tout et pleinement victorieuse,
ne tenant aucun compte de la charte. Quelle
bonne foi! quelle logique ! quelle justesse de
( 38 )
vues politiques! Mais il n'est pas de grossier
bon sens à la ville et aux champs, qui ne con-
vienne que ce qui fut distingué autrefois, et
a survécu à nos troubles, doit l'être encore,
sans nuire à la juste considération d'autres
classes qui ne sauroient s'en offenser, et avec
lesquelles seulement il s'agit de coordonner
l'ancienne,
39)
CHAPITRE III.
Fausses vues des doctrinaires sur les événemens politiques depuis
1814 jusqu'en 1820.
« DE 1814 à 1820, dit M. Guizot, malgré
tant d'événemens, d'oscillations ; d'erreurs, de
fautes, le gouvernement, quelque incomplète
qu'ait été sa conduite, quelques reproches
qu'il ait pu mériter, a constamment fait la
guerre avec et pour la France de la révolution
contre le parti ennemi » « Chaque ministre
remplacé, chaque ministère nouveau a été un
progrès dans cette cause Jusqu'en 1820,
dans le conflit inévitable des deux peuples,
le gouvernement, se rangeant avec le peuple
de la révolution, a essayé de le conduire à
l'affermissement de l'ordre constitutionnel et
du trône légitime. Aujourd'hui, le gouverne-
ment , placé dans les rangs de la contre-
révolution , entreprend sans doute d'accom-
plir avec elle le même dessein. »
On verra par les développemens suivans,
( 40 )
à quoi se réduit ce prétendu changement de
position ; mais , quant à l'esprit qui a animé
les divers ministres et ministères remplaçans
jusqu'en dernier lieu, il me suffira de dire que
l'expression doctrinaire est calomniatrice ou
vide de sens : ils étoient pour la France monar-
chique de la charte, et non pour la France de
la révolution, ce qui est bien différent ; et je
prie de remarquer que tout le captieux de la
doctrine repose presque uniquement sur l'équi-
voque des termes qu'elle emploie, équivoque
qui disparaît moyennant la distinction la plus
simple, ainsi qu'on vient de le voir.
C'est à la seconde restauration que M. Guizot
fait renaître la lutte de l'ancien régime et de
l'ordre nouveau, suspendue en 1814 ( qu'il
qualifie d'époque de bonheur chargée d'inquié-
tudes et de périls ), et relevée par le 20 mars,
dont elle fut, dit-il, l'oeuvre véritable et fé-
conde. Je crois être plus vrai en disant que
ce n'est pas entre l'ancien régime et l'ordre
nouveau, mais entre la monarchie légitime
et les souvenirs de la révolution qu'a été éle-
vée cette lutte, à laquelle on préludoit dès
1814, en excitant les préventions mutuelles
et en aigrissant certains caractères malheu-
reusement prédisposés.
( 41 )
Sans doute le grand mot; de cette grande
énigme de la révolution, révélé tout à coup
parle retour des Bourbons, a dû étonner plus
que convaincre les esprits dénués d'une cer-
taine force ; et cette péripétie, ce dénoûment
long-temps incertain, et que le hasard seul
sembloit avoir amené aux yeux de ceux qui
ne savent pas voir le doigt de Dieu dans l'en-
chaînement naturel des choses humaines, a
laissé malheureusement beaucoup à faire pour
le retour des opinions et l'autorité morale
du gouvernement légitime ; des animosités
que le temps sembloit avoir usées, et que le
despotisme , successeur et héritier naturel de
l'anarchie, n'avoit fait que comprimer, se
sont réveillées tout à coup ; une déplorable
lutte, plus d'amour-propre encore que d'in-
térêts, a renouvelé l'opposition primitive
entre l'aristocratie et la démocratie ; et
Louis XVIII, bon, clément et conciliateur,
comme son frère, s'est trouvé dans une po-
sition analogue ; il y avoit cette différence
que ce n'étoit là que le dernier souffle des pas-
sions, au lieu d'en être le commencement, et
qu'il ne restoit plus qu'à adoucir les sacrifices
consommés, calmer les ambitions trompées,
et redresser les fausses idées, tous les droits
( 42 )
légitimes étant réellement satisfaits. Le 20
mars sans doute, et les cent jours, effet si-
non de complots intérieurs, du moins des fâ-
cheuses dispositions de trop de personnes
prêtes à seconder l'audace usurpatrice, ont
violemment envenimé le mal, et rendu sa
guérison plus difficile, les remèdes mêmes
devenant des irritans comme on l'a vu après
la seconde restauration.
M. Guizot peint la Chambre de 1815 , vi-
sant ouvertement à la contre-révolution, et
dictant au gouvernement les mesures de ri-
gueur qui furent prises alors, et dont il se
défendit le plus qu'il put, se hâtant de dis-
soudre une Chambre aussi dangereuse, contre
laquelle il avoit lutté mollement.
On ne peut guère juger jusqu'où seroit allée
une Chambre dont la modération, je l'avoue ,
n'étoit pas le caractère distinctif, et dans le
sein de laquelle quelques hommes animés
d'un zèle trop ardent, fournissoient pré-
texte à des alarmes vraies ou fausses, mais
toujours fâcheuses, et surtout dans l'état où se
trouvoit alors la France; mais qu'elle visât à
la contre-révolution , en ce sens qu'elle vou-
loit le rétablissement de l'ancien régime et sa
propre destruction, c'est ce que je ne croyois
(43)
pas alors, tout en redoutant sa marche impru-
dente , et crois encore moins aujourd'hui. Nul
doute qu'elle ne fût contre-révolutionnaire,
en ce sens qu'elle étoit ennemie de la révolu-
tion ; qu'elle ne voulût venger les torts des
cent jours; et ne crût la sévérité propre à
prévenir de semblables rechutes, et à mettre
fin aux machinations contre le trône légitime.
Pour savoir certainement si elle se trompoit,
il faudroit avoir passé par l'épreuve qu'elle
nous réservoit ; mais cette épreuve étoit, selon
toute apparence, dangereuse et impolitique,
ce qui justifie l'ordonnance du 5 septembre
autant qu'elle peut l'être. D'ailleurs qui peut
avoir regret à la clémence dont a usé le sou-
verain , et à la modération de ses conseils,
tout infructueuses qu'elles ont été pour dompter
et même calmer l'esprit révolutionnaire, dont
les ministres n'étoient pas moins les adversaires
que de l'esprit réacteur? Le réproche constant
que leur ont fait les deux partis extrêmes,
n'est-ce pas de chercher un milieu impossible ?
Sans doute , il n'y a pas de milieu entre la
vérité et l'erreur, entre un bon système poli-
tique et un mauvais; mais il y en a un entre deux
exagérations ; et tant qu'elles dureroient, le
gouvernement qui ne peut les approuver et
(44)
encore moins les partager, seroit bien forcé de
garder la position médiatrice , toute fausse
qu'elle paroît, et toute fâcheuse qu'elle est.
Il sera toujours à regretter sans doute, que
la Chambre de 1815 ait, par un certain degré
d'exaltation dans les sentimens et dans les
idées, gravement compromis l'oeuvre de la
restauration , et mis le gouvernement du Roi
dans le cas de la dissoudre. Plus modérée dans
ses discours, plus sage dans ses mesures, plus
confiante dans le ministère, elle aurait pu faire
une partie du bien que nous sommes réduits à
invoquer encore, et s'acquérir de grands titres.
à la reconnoissance nationale.
Le ministère , tout en la renvoyant et cher-
chant à appeler d'autres individus , n'a point
pour cela épousé, comme ledit M. Guizot, la
cause de la révolution; et c'est avec peine
qu'il a vu rompre avec lui le côté de la Chambre
qu'il avoit voulu redresser et non briser. Il en
est résulté quatre années d'une administration
doublement embarrassée par une double oppo-
sition, et quelques mesures en contradiction
apparente avec l'esprit monarchique. C'est de
quoi ont profité les adversaires de la légiti-
mité ; et le mal qui en est résulté n'est pas
facile à réparer aujourd'hui, à moins d'un
(45)
accord égal au fâcheux dissentiment qui a
partagé en deux sections rivales les amis de la
restauration. Voilà qui est très-positif.
« Où en serions nous si l'ordonnance du
5 septembre n'avoit pas été rendue , s'écrie
l'auteur ? » En vérité, personne ne peut le
savoir en bien ou en mal. « Mais aussi, ajoute-
t-il, que nous serions loin d'être où nous
sommes, si elle eût été réellement accomplie!»
Ces paroles s'expliquent par les mots suivans :
« L'administration, foible dans ses discours,
molle dans ses actes, laissa presque partout
le pouvoir local, le pouvoir réel aux mains de
ses ennemis. » Ainsi il falloit, sous peine de
pusillanimité inhabile, exclure de tout emploi
quiconque seroit tenté de tenir tant soit peu aux
priviléges, aux distinctions sociales , et ne
les confier qu'aux révolutionnaires déclarés et
éprouvés, amis de l'égalité absolue ; il falloit
suivre l'exemple des contre-révolutionnaires
de 1815, en secondant un nouvel esprit de
réaction , de faction , de vengeance qui aspi-
roit à se satisfaire, de l'aveu de M. Guizot; il
falloit employer contre eux l'inflexibilité dont
on les accusoit envers leurs adversaires, Ce n'é-
toit pas assez de les réprimer, il falloit lés
écraser. Cette bonté, cette indulgence du
( 48 )
monarque qu'on invoquoit naguère à grands
cris pour les fauteurs de l'usurpation et de
l'anarchie , ne devoit point être employée
envers les amis du trône et des principes mo-
narchiques. Telle est la logique des passions
et des haines politiques.
Toutefois, il est à croire que si on avoit
suivi cette marche , au lieu de garder une
certaine mesure, et de ménager des royalistes,
momentanément séparés des autres amis du
trône, nous n'en serions réellement pas où
nous en sommes, et que c'en serait fait dès
long-temps de la légitimité et de nos institu-
tions. Une Chambre révolutionnaire aurait
remplacé la Chambre contre-révolutionnaire,
et les voeux si chers à M. Guizot seraient ac-
complis. Le privilége chassé de partout, depuis
le trône et la Chambre des Pairs jusqu'à l'élec-
teur à 300 fr., depuis le grand-cordon jus-
qu'au simple chevalier, aurait fait place au
droit commun , c'est-à-dire à cette égalité
absolue que nous avons déjà vu essayer en
1793, et qu'il ne tiendra pas au parti doctri-
naire que nous ne voyons réaliser plus ou
moins prochainement, comme la grande régé-
nération politique à laquelle il se flatte de pré-
sider.
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M. Guizot dit bien qu'il y avoit un moyen
sûr de se dispenser d'une multitude de desti-
tutions ; que les hommes ne sont point inva-
riables , inaccessibles, qu'ils se laissent toucher
et manier par le pouvoir ; qu'il peut, quand
il veut, et sait le faire , les refondre sans les
briser; mais ce secret, que n'a pas connu
M. Lainé, parce qu'il n'est ni un homme com-
plet , ni un homme très-éminent en quelque
partie, est certainement celui de son censeur ;
et il lui est tellement personnel, il le garde
si bien pour lui, qu'il n'a pas voulu le com-
muniquer au ministère de 1819, dont il étoit
en quelque sorte membre ;en effet, les des-
titutions se sont alors multipliées, et il y a
eu nonobstant, même hésitation , même inha-
bileté que de la part des précédens ministères,
objet des reproches de M. Guizot lui-même
qui affiche de la sorte un grand égoïsme et
une noire ingratitude, car enfin, employé par
lui, il aurait dû lui enseigner à se mieux
conduire.
Mais, et messieurs les doctrinaires ne s'en
taisoient pas en 1818, c'étoit pour en venir
à destituer largement des royalistes qu'il fal-
loit renverser un ministère temporiseur, au-
quel ils se flattoient bien de succéder, grâce