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Dernières considérations sur la conduite que la France a tenue jusqu'à ce jour, et sur celle qu'elle doit tenir à l'avenir vis-à-vis de l'Espagne ; par MM. D. et R. 2e éd., avec un aperçu sur les moyens de terminer promptement tous les troubles qui existent dans la Péninsule

176 pages
Le Normant (Paris). 1823. France (1814-1824, Louis XVIII). In-8 °, 172 p..
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DERNIÈRES
CONSIDÉRATIONS
SUR LA CONDUITE
QUE LA FRANCE A TENUE JUSQU'À CE JOUR,
ET SUR CELLE QU'ELLE DOIT TENIR A L'AVENIR
VIS-A-VIS DE L'ESPAGNE.
Prix : 3 fr.
IMPRIMERIE LE NORMANT FILS. RUE DE SEINE.
DERNIERES
CONSIDÉRATIONS
SUR LA CONDUITE
QUE LA FRANCE A TENUE JUSQU'À CE JOUR,
ET SUR CELLE QU'ELLE DOIT TENIR À L'AVENIR
VIS-A-VIS DE L'ESPAGNE;
PAR MM. D. ET R.
DEUXIÈME ÉDITION,
AVEC UN APERÇU SUE LES MOYENS DE TERMINER PROMPTEMENT
TOUS LES TROUBLES QUI EXISTENT DANS LA PENINSULE.
A PARIS,
CHEZ LE NORMANT, LIBRAIRE,
RUE DE SEINE , N° 8, FAUB. SAINT-GERMAIN ;
ET TOUS LES MARCHANDS DE NOUVEAUTÉS.
MDCCCXXIII.
Tous les exemplaires de cet ouvrage seront signés par initiales.
et paraphés, ainsi qu'il suit :
AVERTISSEMENT
SUR
CETTE SECONDE EDITION.
TROIS mois se sont écoulés depuis le jour où
la première partie de cet ouvrage a paru, et
par suite de circonstances graves et tout-à-fait
indépendantes de notre volonté, la seconde
partie que nous avions annoncée pour un.
terme prochain est encore à paroître.
Le public n'a donc de nous qu'un ouvrage
incomplet; et, nous le dirons avec franchise,
depuis que les circonstances pénibles dont
nous parlions tout à l'heure ont cessé, nous
avons été plus d'une fois tentés de le laisser
tel qu'il est, parce qu'il nous a semblé qu'il
seroit aujourd'hui dépourvu de presque tout
l'intérêt qu'il auroit pu avoir dans l'origine,
I
( ij )
mais nos amis en ont jugé autrement que
nous.
Ils ont pensé que les questions que nous
avons examinées, et qui sont aujourd'hui dé-
cidées par le fait, ne seroient pas encore sans
intérêt.
Ils ont pensé aussi qu'il y avoit dans notre
ouvrage assez de choses bonnes pour tous
les temps, pour que le lecteur y trouvât son
compte.
Et plaise au Ciel que leurs pressentimens
soient mieux fondés que les nôtres!
DERNIÈRES
CONSIDÉRATIONS
SUR LA CONDUITE
QUE LA FRANCE A TENUE JUSQU'À CE JOUR,
ET SUR CELLE QU'ELLE DOIT TENIR À L'AVENIR
VIS-A-VIS DE L'ESPAGNE.
CHAPITRE PREMIER.
Des cas où le droit des gens autorise une puissance à intervenir
à main armée dans les affaires intérieures d'une autre puis-
sance.
TOUTES les sociétés dans lesquelles sont répar-
tis les hommes qui font avec nous le voyage de la
vie, diffèrent les unes des autres par quelque point
essentiel : peut-être même ne s'en trouve-t-il
pas deux sur la terre qui soient régies par des
gouvernemens absolument semblables ; et lors-
qu'on vient à considérer que ces nuances ont
toujours été aussi nombreuses qu'elles le sont
aujourd'hui, lorsqu'on vient à considérer sur-
tout que c'est presque toujours à ces nuances
mêmes que chaque peuple attache l'idée de sa
I.
( 4 )
liberté , l'idée de son bonheur (1) , que doit-on
penser de ces hommes qui voudroient qu'on
établît partout la même forme de gouverne-
ment ?
Encore, s'ils se bornoient à consigner leurs
voeux dans leurs livres, on pourroit les plaindre
comme on plaint ceux qui poursuivent une chi-
mère : mais lorsque nous les voyons incessam-
ment occupés de leurs projets , employer, poul-
ies réaliser, la force ou des machinations sou-
vent plus efficaces que la force , nous ne pou-
vons plus les considérer que comme des hommes
dangereux pour le repos de leurs semblables ;
et si une nation tout entière, devenant leur
complice, prétendoit obliger ses voisins à chan-
ger les gouvernemens sous lesquels ils vivent ,
cette nation seroit bien coupable aux yeux de
toutes les autres; car s'il est un principe uni-
versellement reconnu, c'est assurément ce prin-
cipe du droit des gens qui dit qu'aucune puis-
sance n'a le droit d'intervenir à main armée
dans les affaires intérieures d'une autre puis-
sance , pour l'obliger à changer sa constitution,
Mais si de tout temps les peuples généreux
ont été fortement pénétrés de ce principe, et si
nous en avons vu plusieurs s'exposer, pour le
défendre , aux plus grands maux, à la destruc-
tion même, il ne faut pas qu'on se méprenne
( 5 )
sur les motifs de leur résistance. Cette noble ré-
sistance prouve bien qu'ils étoient bien convain-
cus qu'une nation à laquelle on ose commander
de pareilles choses , cesse d'être une nation ;
mais, s'il faut le dire , elle ne prouve presque
jamais rien de plus, et on auroit surtout presque
toujours tort d'en conclure de la part de ces
peuples un grand attachement pour leurs insti-
tutions , puisqu'on en a vu plusieurs les sacrifier
d'eux-mêmes, aussitôt que le danger étoit passé.
Et ne nous en étonnons point, car telle est la
nature de l'homme, que non seulement il ne
peut pas être d'accord avec tous ses semblables ,
mais qu'il ne peut pas même être long-temps
d'accord avec lui-même sur le mérite des
choses (2) !
Puis, il faut le dire aussi pour notre justifica-
tion , il est en politique surtout des choses qui
sont bonnes dans un moment, et mauvaises
dans un autre : l'histoire des temps passés nous
montre plusieurs périodes pendant lesquelles
certains peuples ont vu la masse de leurs maux
augmenter prodigieusement; et, certes, nous ne
pouvons pas blâmer ceux de ces peuples qui de-
mandèrent alors des changemens dans leurs ins-
titutions devenues impuissantes ; nous ne pou-
vons même pas nous résoudre à condamner
indistinctement tous ceux qui cherchèrent à les
( 6 )
effectuer par eux-mêmes, quelque portés que
nous soyons à désapprouver en général l'usage
d'un pareil moyen.
Enfin , nous le dirons avec franchise , s'il se
trouvoit dans une nation des hommes qui vou-
lussent rendre tout changement, et par consé-
quent toute amélioration impossible dans la
constitution de leur pays, ces hommes, en se
mettant aussi ouvertement en contradiction avec
l'un des désirs les plus prononcés chez l'homme
(nous pourrions même dire avec l'un de ses
plus grands besoins ), ne devroient pas s'éton-
ner s'ils étoient poursuivis dans leur entreprise
par la haine de leurs concitoyens ; et si une na-
tion tout entière, imbue de leurs principes ,
prétendoit empêcher tout changement dans
l'administration intérieure de ses voisins, cette
nation mériteroit certainement l'inimitié de
toutes les autres pour son injustice, car c'est
encore un principe bien reconnu du droit des
gens, qu'aucune puissance n'a le droit d'inter-
venir à main armée dans les affaires intérieures
d'une autre puissance pour l'empêcher de chan-
ger sa constitution.
Voilà donc, à notre avis, deux principes bien
constans, savoir qu'une puissance n'a pas le
droit de forcer une autre puissance à changer
sa constitution , et qu'elle n'a pas non plus celui
(7)
de l'en empêcher: mais nous devons ajouter que
ces deux principes ne nous paroissent pas obli-
gatoires au même degré, et que dans l'applica-
tion le premier nous paroît devoir être observé
beaucoup plus rigoureusement que le dernier.
Vouloir obliger une nation à changer une
vieille constitution à laquelle elle est habituée,
à laquelle tous ses voisins sont habitués égale-
ment, et dont la singularité ne frappe plus per-
sonne , c'est et ce sera toujours un acte de vio-
lence que rien ne pourra faire excuser.
Mais vouloir empêcher une nation de chan-
ger ses vieilles institutions , ce n'est quelquefois
qu'un acte de prudence que peuvent justifier de
bien graves considérations ; car enfin il est cons-
tant que ces grands changemens ne s'opèrent
presque jamais sans compromettre plus ou moins
le repos des autres nations.
Et si ces changemens étoient accompagnés de
circonstances extraordinaires ; si, par exemple,
ils faisoient naître une guerre civile au sein de
la nation qui les a effectués , ou s'ils amenoient
chez la même nation le triomphe d'un parti qui
chercheroit à propager ses principes au dehors,
il ne resteroit plus de doutes dans notre esprit;
et, nous le disons hautement, toutes les puis-
sances voisines de ce foyer de révolutions au-
roient alors à nos yeux le droit d'intervenir
(8)
dans les affaires d'un pays livré à de pareils
désordres ; car si tout à l'heure nous avons
posé des principes favorables à la liberté gé-
nérale , nous voulons tenir la balance égale
entre toutes les nations ; nous ne voulons pas que
l'une d'elles puisse compromettre, par l'abus
de sa liberté , la liberté de toutes les autres ; et,
pour ne laisser aucun doute sur nos intentions
à cet égard, voici en quels termes nous énon-
çons notre opinion sur le droit d'intervention
en général : nous pensons que jamais et en au-
cun cas une puissance n'a le droit d'intervenir
à main armée dans les affaires intérieures d'une
autre puissance, pour l'obliger à changer son
ancienne constitution , et qu'en général une
puissance n'a pas non plus le droit d'intervenir
à main armée dans les affaires intérieures d'une
autre puissance, pour l'empêcher de changer son
ancienne constitution , mais qu'elle acquiert ce
dernier droit dans les deux cas suivans, savoir:
1°. Lorsque son existence est mise en péril
par une guerre civile allumée au sein de cette
puissance , par suite de ce changement.
2°. Lorsque son existence est mise en péril
par les machinations du parti qui domine cette
puissance ; par suite du même changement.
Telles sont les propositions que nous mettons
( 9 )
en avant, et que nous allons successivement dé-
montrer dans les deux paragraphes suivans.
§. PREMIER.
Pourquoi l'existence de la guerre civile dans un pays est pour les
pays voisins un motif d'intervention ?
Il fut un temps où les hommes qui dirigeoient
les destinées des nations, regardoient comme
une circonstance très-heureuse pour leur pays
l'existence de la guerre civile dans un pays voi-
sin, et ils attisoient toujours ce feu avec joie,
dans l'espoir que le peuple qui en étoit dévoré,
s'abîmeroit un jour sous la fureur des partis, et
qu'alors ils pourroient l'envahir ou tout au moins
lui enlever quelques unes de ses provinces ; mais
l'histoire des peuples braves prouve presque
partout la fausseté des spéculations auxquelles
se livroient ces politiques à vue courte; et il est
aujourd'hui bien démontré qu'une grande nation
ne périt presque jamais dans les révolutions
auxquelles elle se trouve exposée (3), comme
il est bien démontré aussi que, lorsqu'elle sort
de la guerre civile, elle est pour ses voisins la
plus redoutable des nations (4).
Ainsi, du moment où dans un pays qui vous
touche, les partis sont assez violens pour en
( 10 )
venir aux mains, persuadez-vous bien que votre
existence se trouve gravement compromise.
Peut-être cependant le péril ne vous paroîtra-
t-il pas d'abord bien grand. L'animosité des
partis sera telle, que dans les premiers momens
ils ne s'occuperont que des moyens de s'entre-
détruire ; mais bientôt l'un des deux l'emportera
sur l'autre, et c'est alors que pour vous com-
mencera le danger; car, sous quelque forme de
gouvernement que vos voisins se trouvent cons-
titués, soyez bien assurés qu'ils vous feront la
guerre.
Supposez que sur les ruines de l'ancien gou-
vernement il vienne à s'établir une république ,
vous aurez la guerre parce que ce gouvernement,
ayant toujours à craindre de périr dans quelque
mouvement populaire, ne manquera pas d'em-
ployer ce moyen pour calmer les esprits (5).
Supposez qu'au lieu d'une république ce soit
la dictature d'un chef de parti victorieux, vous
aurez la guerre parce que ce chef ambitieux, bien
convaincu que les hommes de son parti ne le
conserveroient plus à leur tête, s'ils cessoient
d'avoir besoin de lui, leur cherchera partout
des ennemis, lorsqu'il ne pourra plus leur en
trouver dans sa patrie (6).
Et si vous supposez que ce soit l'ancien gou-
vernement qui triomphe, vous aurez encore la
( 11 )
guerre parce que ce gouvernement, ayant d'un
côté d'anciens ennemis qui le menacent , de
l'autre d'anciens amis qui lui demandent des
récompenses qu'il n'est pas en état de leur ac-
corder, ne verra qu'une guerre étrangère qui
puisse le délivrer de tous ces hommes remuans
qui l'inquiètent ou qui l'importunent (7).
Et dans toutes ces hypothèses persuadez-vous
bien que ce ne sera point une guerre ordinaire,
mais une guerre de géants que vous aurez à sou-
tenir ; car, pour peu que le parti dominant
agisse avec adresse, ce ne sera pas seulement
avec ses forces, ce sera bientôt avec les forces
de sa nation tout entière qu'il vous attaquera,
et il entraînera avec la plus grande facilité
contre vous tous ces hommes exaltés qui furent
autrefois ses ennemis, mais qui, sensibles à la
gloire, et plus sensibles encore au souvenir des
plaisirs que leur fit goûter la liberté des camps,
ne peuvent plus supporter la monotonie de la
vie civile, et non seulement eux , mais leurs
enfans et toute cette jeunesse remuante qui aura
grandi au milieu des troubles de sa patrie (8) !
Or, lorsque les choses en seront venues à ce
point, et qu'au milieu de votre peuple de labou-
reurs ou de marchands, vous serez incessam-
ment attaqués par ce peuple de soldats, comment
pourrez-vous conserver votre liberté (9)?
( 12 )
Mais, s'il vous est bien démontré qu'au sortir
de leur guerre civile vos voisins seront en-
traînés par leur penchant , nous pourrions
même dire par un besoin irrésistible à vous faire
la guerre (10), et s'il vous est bien démontré que
dans cette hypothèse toutes les chances seront
contre vous, hâtez-vous donc de prévenir le
danger en éteignant promptement un incendie
que bientôt vous ne pourriez plus maîtriser;
et, pour parvenir plus sûrement à votre but,
unissez toutes vos forces à celles du parti qui
vous paroîtra le plus juste et le plus propre à
rétablir l'ordre dans son pays (11).
§. II.
Pourquoi les machinations d'un parti qui, après avoir établi sa
domination dans son pays , cherche à propager ses principes au
dehors, sont pour les pays qu'elles menacent un motif d'inter-
vention ?
Pour prouver qu'une puissance est autorisée
à exercer le droit d'intervention contre les partis
dominans en pays étrangers qui la menacent
par des machinations révolutionnaires, il nous
suffiroit peut-être de rappeler ici ce principe
émis au commencement de ce chapitre :
« Qu'une puissance ne doit point chercher à
forcer une autre puissance à changer sa consti-
( 13 )
tution; » et de dire qu'un parti qui est parvenu
à établir sa domination sur sa nation, au point
de la faire servir d'instrument à ses injustices,
doit être considéré comme la nation même, à
laquelle il appartient ; mais , pour prouver que
nous ne craignons pas d'aborder la question
tout entière, nous allons justifier par d'autres
considérations la proposition que nous venons
d'avancer.
Dans l'état actuel des sociétés , toutes les
grandes nations sont partagées en trois classes,
savoir: la classe supérieure, la classe moyenne
et la classe inférieure (12), et on sait que la se-
conde est jalouse de la première, et que la der-
nière l'est des deux autres. Cependant dans les
temps ordinaires cette jalousie ne produit pas de
trop mauvais effets ; souvent même elle est une
cause de prospérité pour les nations, et surtout
pour celles chez lesquelles une sage constitution
a fait disparoître cette multitude de barrières qui
s'opposent ailleurs aux plus grands efforts du
génie (13); mais lorsque des hommes profondé-
ment versés dans l'art des révolutions cherchent
à dégrader cette émulation en la changeant en
haine ; lorsqu'ils entretiennent sans cesse les
classes inférieures des attentats qu'ils supposent
formés par les classes supérieures contre la li-
berté générale, et lorsqu'ils cherchent à leur per-
( 14)
suader surtout qu'elles n'ont point d'autre moyen
d'améliorer leur sort que de faire une révolution
dans leur pays, c'est alors que toutes les grandes
nations s'aperçoivent, mais trop tard, des nom-
breux élémens de destruction qu'elles renfer-
ment (14).
Et si une nation voisine ou un parti tout
puissant dans cette nation protégeoit ouverte-
ment les dangereuses manoeuvres des hommes
dont nous parlons, comment la nation en butte
à de telles attaques pourroit-elle déjouer des
complots calculés sur une aussi vaste échelle ?
Ah ! qu'on ne se flatte pas d'éviter long-temps
un pareil danger par la seule prévoyance des lois !
pour les nations ainsi menacées il n'est qu'un seul
moyen d'assurer leur existence, et c'est de ré-
duire promptement à l'impuissance, par la force
de leurs armes, la nation qui se livre à de si
coupables excès !
Par ce qui précède, nous croyons avoir dé-
montré qu'une puissance est en droit d'interve-
nir à main armée dans les affaires intérieures
d'une autre puissance, lorsque son existence est
compromise par une guerre civile , flagrante au
sein de cette puissance , ou par les machinations
(15)
du parti qui la domine ; et on pourroit croire que
notre tâche est remplie; mais elle ne l'est point
encore , car nous avons à répondre à deux ob-
jections en quelque sorte préjudicielles, à l'aide
desquelles on prétend empêcher l'exercice du
droit d'intervention.
Si vous ne voulez , nous dit-on , que vous
mettre en mesure de résister aux attaques que
pourroit diriger un jour contre votre liberté
cette multitude égarée , que la guerre civile va
armer chez vos voisins , vous n'avez qu'à faire
avec les puissances qui vous entourent un traité
d'alliance dans lequel il sera dit que ces puis-
sances viendront toutes à votre secours si vous
êtes attaqués par les révolutionnaires.
Et si vous ne voulez, nous dit-on encore,
que vous préserver des dangers dont vous me-
nacent les machinations révolutionnaires dont
vous parliez tout à l'heure, vous n'avez qu'à
rompre tous les rapports qui existent entre
votre peuple et celui qui cause vos alarmes.
Et on pense qu'en usant de ces moyens, les
puissances qui avoisinent les foyers de révolu-
tion n'auroient plus rien à en craindre ? on pense
même que, par le premier de ces moyens, on
pourroit en imposer à tel point aux révolution-
naires qu'ils n'oseroient jamais franchir les
limites de leur pays; et que par le second, on
( 16 )
paralyseroit sur-le-champ tous leurs efforts ?
Mais, pour prouver combien peu ces idées sont
fondées, il nous suffira de quelques observa-
tions.
Lorsqu'une grande nation entre dans la car-
rière des révolutions, elle acquiert, dès ce mo-
ment , pour la guerre, un avantage immense
sur les nations qui ont un gouvernement régu-
lier. Assurément il ne viendra pas dans l'esprit
d'un gouvernement régulier de dépouiller l'un
après l'autre, lorsqu'il aura besoin d'argent,
tous les citoyens riches qui vivent sous ses lois ;
dans ses plus grandes nécessités il ne cherchera
jamais à se procurer les choses dont il aura
besoin, que par des voies légales et des me-
sures uniformes dont l'exécution est si lente et
quelquefois si pleine d'inconvéniens ; mais qui
ne sait que l'habitude des révolutionnaires de
tous les pays est de prendre de l'argent où ils en
trouvent ( 15 ), dans le très-petit nombre de
cas où ils ne peuvent absolument s'en passer,
car telle est la nature de ces gouvernemens où
chacun paie de sa personne, qu'ils n'ont près-
que pas besoin d'argent pour faire la guerre (16) ?
Et si on joint à cet avantage déjà si grand
pour les révolutionnaires celui de pouvoir appe-
ler avec la plus grande facilité sous leurs dra-
peaux une multitude exaltée, et dès lors si émi-
( 17 )
nemment propre à la guerre, il nous semble
qu'on doit bien concevoir la supériorité que
donne à une nation la circonstance de la guerre
civile dans laquelle elle se trouve engagée ; mais
cette supériorité est réellement beaucoup plus
grande qu'on ne peut l'imaginer au premier
coup d'oeil !
Combien de fois n'a-t-on pas vu une grande
nation en cet état attaquer en même temps
quatre ou cinq nations aussi puissantes qu'elle,
elles subjuguer en peu de temps ou les réduire
à lui demander la paix? Et après les grandes
leçons que nous a laissées l'histoire de ces der-
niers temps, n'est-ce pas aujourd'hui une vérité
banale, que toutes ces grandes alliances défen-
sives sont des digues impuissantes contre les
torrens révolutionnaires, lorsque ces torrens
sont dans toute leur force (17) ?
Hé bien, s'il faut le dire, nous ne pouvons
pas avoir beaucoup plus de confiance dans le
moyen qu'on nous propose pour nous garantir
de la contagion morale, que les nations en
révolution cherchent à communiquer à leurs
voisins (18).
Cependant nous concevons bien qu'il puisse
être employé quelquefois sans inconvénient ;
nous concevons bien, par exemple, qu'une nation
qui ne touche à une autre nation que par un
2
( 18)
très-petit nombre de points, ou qui n'a avec elle
que très-peu de relations, puisse sans danger
rompre tous ses rapports avec cette nation :
mais une cessation absolue de commerce entre
deux grands peuples qui se touchent par un
grand nombre de points, et qui sont liés l'un à
l'autre par des besoins réciproques, pouvons-
nous envisager de sang-froid un pareil événe-
ment?
Et d'abord, pourrions-nous bien compter
que cette mesure seroit exécutée assez sévère-
ment sur toute l'étendue de notre frontière,
pour que nous ne fussions pas atteints par la
contagion que nous redoutons? Ou, si nous par-
venions à nous rassurer sur ce point, qui pour-
roit nous garantir que la plus vive irritation ne
se manifesteroit pas bientôt dans quelques unes
de nos provinces, par suite des sacrifices doulou-
reux que nous leur aurions imposés ? Qui pourroit
même nous répondre que nous n'aurions pas
des révoltes à punir?
Ah ! jamais nous ne conseillerions une pareille
mesure, car jamais un peuple lésé dans ses plus
chers intérêts ne l'approuveroit, et elle ne feroit
que rendre plus dangereuses les séductions révo-
lutionnaires dont il seroit entouré.
Il faut donc en convenir, toutes ces précau-
tions sur l'effet desquelles on paroît tant comp-
( 19 )
ter, ne sont que d'insignifians palliatifs qui ne
feroient qu'éloigner les maux dont nous me-
nacent les révolutions, mais qui ne les prévien-
draient pas, et qui ne nous sauveraient pas aux
jours du danger : et, si l'on veut donner aux
nations une sauve-garde qui puisse réellement
assurer leur salut, il faut en revenir au droit
d'intervention qui seul peut guérir le mal, parce
que seul il l'attaque dans sa racine.
Et qu'on cesse de taxer cette mesure d'injustice,
car au point où la discussion se trouve actuelle-
ment rendue, n'est-il pas évident que le droit
d'intervention n'est autre que le droit de la
défense lui-même mis en action par anticipation
dans le seul moment où la défense soit pos-
sible (19)?
Mais si le droit d'intervention est incontes-
table, nous ne nous dissimulons pas qu'il peut
encore donner lieu à d'assez graves objections ,
tant que son mode d'exécution ne sera pas bien
défini : hé bien, définissons-le donc, car aussi
bien il est très-important de savoir à quel signe
on pourra reconnoître si les craintes manifes-
tées par une puissance qui veut exercer le droit
d'intervention contre ses voisins sont bien ou
mal fondées.
Nul ne peut être juge dans sa propre cause ,
nous dit un des nombreux adages que nous a
2
( 20)
laissés ce peuple qui , après avoir long-temps
dominé la terre par la force de ses armes , la
dominera peut-être éternellement par la sagesse
de ses lois ! Et si ce principe n'a point été posé
pour le droit des gens , qui pourroit dire qu'il
ne doit point lui être appliqué , et surtout dans
une question comme celle-ci où il y aurait tant
à craindre que la mauvaise foi n'exagérât des
circonstances insignifiantes pour masquer des
vues particulières d'ambition ? Aussi voici, à
notre avis, la conduite que doit tenir toute puis-
sance qui se trouve dans la nécessité d'user du
droit d'intervention.
D'abord elle devra employer tous les moyens
possibles de conciliation pour amener la puis-
sance qui cause ses alarmes, à prendre des me-
sures propres à les faire cesser.
Que si ses démarches auprès de cette puis-
sance sont infructueuses , elle pourra rompre
tous les rapports qu'elle entretenoit avec elle ,
si elle se trouve dans une situation à pouvoir
prendre une pareille mesure sans inconvé-
niens.
Mais si, comme cela arrivera le plus souvent,
elle ne faisoit qu'augmenter par cette rupture
les dangers de sa position , alors elle devra faire
connoître ces dangers à une ou plusieurs puis-
sances désintéressées dans le débat, en leur de-
( 21 )
mandant d'employer leurs bons offices pour
amener la puissance en question à tenir une con-
duite moins alarmante pour ses voisins (20),
Et si les puissances médiatrices, après avoir
employé sans succès tous leurs efforts pour ré-
tablir la bonne harmonie entre les deux puis-
sances , déclarent à la fin qu'il y a danger pour
celle qui a sollicité leur entremise à rester plus
long-temps spectatrice des désordres qui se
commettent chez ses voisins , cette puissance
pourra certainement alors user du droit d'in-
tervention dans toute sa rigueur : car qui pour-
roit lui contester l'exercice d'un droit dont la
nécessité aura été si solennellement recon-
nue (21) ?
Enfin , grâces au Ciel, nous entrevoyons le
terme de cette discussion ! nous avons prouvé
qu'il est des cas où une puissance est en droit
d'intervenir à main armée dans les affaires in-
térieures d'une autre puissance, et nous venons
de prouver qu'il est très-facile de prévenir l'a-
bus que la mauvaise foi pourroit faire de ce
droit. Nous avons donc rempli notre tâche !
mais qu'on nous permette d'ajouter encore ici
quelques réflexions qui se rattachent trop na-
turellement à notre sujet pour que nous négli-
gions de les présenter à nos lecteurs.
Si le droit d'intervention ne devoit être exercé
(22)
que par certaines puissances, peut-être n'inspi-
reroit-il aucune inquiétude , peut-être même le
regarderoit-on comme une des précautions les
plus propres à assurer les progrès de la civili-
sation et de la liberté ; mais, nous dit-on, toutes
les puissances peuvent l'exercer ; et si celles du
Nord l'exercent souvent, il est à craindre que
par l'abus qu'elles en feront, elles ne fassent
périr cette liberté dont nous jouissons dans le
midi de l'Europe, et dont elles sont ennemies.
Et ainsi, en prouvant que toutes les nations
sont pour ainsi dire solidaires entre elles , et
qu'elles doivent toutes s'entr'aider dans les temps
de troubles , nous n'aurions fait que remettre
entre les mains de quelques unes d'entre elles
une arme dangereuse pour toutes les autres !
Mais non, il n'en est point ainsi, et les craintes
qu'on nous témoigne sont de pures chimères !
Non , il n'est pas vrai que les puissances du
Nord soient ennemies de la liberté ! Non, il n'est
pas vrai qu'elles méditent de la détruire dans le
midi de l'Europe ! Bien loin de là, elles cher-
chent au contraire à la naturaliser un jour dans
leur pays !
Qui ne sait les soins que prennent aujourd'hui
tous les souverains pour faire pénétrer la civili-
sation jusqu'au fond de leurs Etats? Qui ne sait
les soins qu'ils se donnent surtout pour inspirer
( 23 )
à leurs peuples le goût du commerce ? Et qui
ne sait que la civilisation et le commerce mènent
toujours à leur suite la liberté ?
Nous devons même ajouter qu'il n'est peut-
être pas aujourd'hui en Europe un seul souve-
rain qui ne fût disposé à renoncer au pouvoir
absolu que lui ont transmis ses ancêtres , s'il
pouvoit croire qu'un tel sacrifice pût contribuer
actuellement au bonheur de ses sujets (22) ; mais
ils pensent que l'émancipation de leurs peuples
ne pourroit pas s'opérer quant à présent sans
danger pour leur pays : et peut-on les blâmer si
dans cette appréhension ils ajournent à un temps
plus heureux cette grande amélioration ?
Pour nous, nous ne les blâmerons point : nous
savons combien ces grands changemens pré-
sentent en général de difficultés ; nous pensons
qu'il doit s'écouler beaucoup de temps encore
avant qu'ils puissent s'effectuer sans danger
dans la plupart des pays de l'Europe : nous
pensons même que dans quelques pays du Nord
ils ne peuvent être que l'ouvrage des siècles (23) !
Et si d'imprudens novateurs , emportés par
leur impatience, cherchoient à réaliser en quel-
ques années ces grands changemens que nous
confions à la sagesse des siècles ; si, comme ils
l'ont déjà tenté plus d'une fois , ils cherchoient
encore à porter violemment la liberté dans les
( 24 )
pays du Nord (24) , nous dirions aux souverains
qui règnent dans ces contrées : Opposez-vous
de toute votre puissance à ces dangereuses ma-
noeuvres, car c'est le seul moyen que vous ayez
de garantir du naufrage cette civilisation dont
vous avez déjà fait goûter les prémices à vos
peuples ; et c'est même , nous devons le dire ,
le seul moyen qui puisse la sauver dans le reste
de l'Europe.
Ah ! malheur aux nations si des mains im-
prudentes alloient en ce moment secouer sur
les pays du Nord la torche de ce nouveau fana-
tisme qui a déjà allumé tant d'incendies dans le
Midi !
Lorsqu'on songe aux ténèbres épaisses qui en-
vironnent les peuples de ces climats, lorsqu'on
songe surtout à l'influence immense qu'exercent
sur l'esprit de ces peuples les hommes qui les
dominent aujourd'hui, peut-on croire que dans
une guerre civile ils parviendraient à briser
leurs chaînes ? et n'est-il pas plutôt de la plus
effrayante évidence qu'ils retomberaient encore
sous le joug de leurs anciens maîtres (25) ?
Et si ces maîtres irrités, renonçant à ce sys-
tème de douceur qu'ils ont tous adopté de nos
jours, appesantissoient de nouveau sur leurs vas-
saux ces chaînes autrefois si lourdes , quel es-
poir resteroit-il aux amis de l'humanité de voir
(25)
un jour la liberté pénétrer dans ces pays gardés
par une tyrannie soupçonneuse (26) ?
Et si ces mêmes hommes agités par la crainte
de voir renouveler des tentatives aussi dange-
reuses pour leur autorité , cherchoient à étouf-
fer la liberté dans tous les pays où elle trouve
des apôtres, nous le demandons avec inquié-
tude , comment l'Europe pourrait-elle se sous-
traire à un si grand danger?
Souvenons-nous que les misérables peuplades
de la Tartarie ont deux fois envahi le puissant
empire de la Chine ! Souvenons-nous qu'elles ont
plusieurs fois renversé tous les trônes de l'Asie ;
et, s'il faut des exemples tirés de notre vieille
Europe, hé bien, souvenons-nous que ce sont
les hommes du Nord qui ont renversé, il y a
quelques siècles, le plus puissant empire qui fût
jamais !
Et si d'imprudentes provocations alloient ral-
lumer dans ces climats cette ardeur pour la
guerre, cette soif de conquêtes qu'on y trouvoit
dans les temps anciens, qui nous garantit que
nous ne verrions pas sortir encore de tant de
terres inconnues des essaims innombrables,
comme ceux qui en sortirent autrefois pour ra-
vager la terre? et qui nous garantit que nous
serions assez heureux pour échapper à la domi-
nation de ces barbares (27)?
( 26 )
Ou si par d'innombrables combats nous par-
venions à conserver cette civilisation, ouvrage
de tant de siècles, et cette liberté si chèrement
acquise, qui pourroit nous garantir que bientôt
après nous ne les verrions pas périr l'une et l'autre
par les mains de ceux mêmes qui auraient été
chargés de les défendre (28)?
O Ciel, éloigne de notre vue ces sinistres pré-
sages, et détourne les maux dont ils nous me-
nacent! mais seroit-il bien possible que l'entê-
tement de quelques hommes pour de vains sys-
tèmes et d'incompréhensibles doctrines , pût
nous exposer à de si grands périls (29)?
Non, non, ces hommes dangereux ne sont
point assez nombreux en Europe, et leurs doc-
trines y ont fait trop peu de progrès pour que
nous puissions les redouter à ce point ! et d'ail-
leurs, à quoi tient-il que tout cet échafaudage
élevé par des mains impies ne s'écroule en peu
de temps? Que les puissances disent un mot;
qu'elles déclarent hautement et en toute occasion
qu'elles poursuivront comme ennemis de l'hu-
manité tous ceux qui auront livré leur patrie
aux horreurs de la guerre civile, ou qui auront
cherché à entraîner les nations dans l'abîme des
révolutions, et bientôt nous verrons rentrer dans
le néant tous ces hommes aujourd'hui si auda-
cieux qui semblent se jouer avec les révolutions,
( 27 )
et dont la coupable imprudence nous expose à
voir encore une fois périr par toute la terre la
civilisation et la liberté (30).
CHAPITRE II.
Que la France se trouvoit vis-à-vis de l'Espagne dans les cas
prévus par le chapitre précédent, et qu'elle pouvoit par con-
séquent intervenir à main armée dans les affaires intérieures de
celte puissance.
« TOUTE puissance (avons nous dit dans le
» chapitre précédent) est autorisée par le droit
« des gens à intervenir à main armée dans les
» affaires intérieures d'une autre puissance ,
» pour l'empêcher de changer son ancienne
» constitution, lorsque son existence est mise
» en péril par une guerre civile allumée au sein
» de cette puissance par suite de ce changement,
» ou par les machinations du parti qui domine
» cette puissance par suite du même change-
» ment. » Et ainsi, si nous voulons prouver
que nous étions en droit d'intervenir à main
armée dans les affaires intérieures de l'Espagne
pour l'empêcher de changer son ancienne cons-
titution , ou pour mieux dire pour la forcer à
revenir sur les grands changemens qu'elle y a
(28)
faits en 1820, il faut que nous démontrions ou
que ces changemens ont fait naître une guerre
civile en Espagne, ou que le parti qui a triom-
phé dans ce pays par suite de ces changemens a
compromis notre existence par ses machinations.
Les changemens opérés en 1820 dans
l'ancienne constitution de l'Espagne ont-ils
allumé une guerre civile dans ce pays ? Ah !
malheureusement il n'est que trop facile de ré-
pondre à cette question! A peine les grands
changemens dont nous parlons furent-ils effec-
tués, que deux partis se formèrent d'un bout de
la péninsule à l'autre, et en vinrent aux mains ;
et si, pendant long-temps , le parti dominant
nous a représenté ses adversaires comme un
ramas de misérables brigands qui ne lui ins-
piroient aucune inquiétude, l'importance des
événemens qui se sont passés sur la fin de l'an-
née dernière , l'a forcé à la fin à changer de
langage et à faire connoître aux siens par des
documens officiels qu'il existoit dans toutes les
provinces d'Espagne des hommes disposés à
faire une contre-révolution; que, sur un grand
nombre de points le sang avoit coulé ; que dans
les provinces du Nord surtout, il se livrait
chaque jour des Combats; et même que dans
ces provinces le parti contraire pouvoit leur
opposer une armée égale à la leur (31).
( 29)
D'après cet aveu, et en nous renfermant rigou-
reusement dans les principes que nous avons
posés au chapitre précédent, nous étions certai-
nement en droit d'intervenir à main armée
dans les affaires intérieures de l'Espagne ; mais
que sera-ce donc si nous démontrons que nous
avions encore un second motif d'intervention
en ce que le parti qui domine dans ce pays de-
puis 1820 compromettoit depuis long-temps
notre existence par ses machinations ?
Dans ces sortes de choses , il faut en conve-
nir, on est presque toujours réduit à n'avoir
que des preuves morales pour motiver son ju-
gement, parce que les préparatifs des grandes
révolutions se font toujours dans l'ombre : et si
on nous disoit en général qu'un parti qui a fait
une révolution dans son pays prodigue chaque
jour la calomnie et l'outrage contre le gouver-
nement des pays voisins; si on nous disoit qu'il
accueille avec la plus grande distinction tous
les transfuges qui sont venus de ce pays après
y avoir tenté sans succès une révolution ( 32 ),
nous dirions hardiment que ce parti cherche à
entraîner ses voisins dans la carrière des révo-
lutions où il est entré ; et, certes, nous ne crain-
drions pas de nous tromper en portant un pareil
jugement!
Mais que pourra nous opposer l'argumenta-
( 30)
tion la plus exigeante si nous renonçons à toutes
les preuves morales qui sont si abondantes
pour ne rapporter que des preuves de fait? et com-
bien la coupable audace des révolutionnaires
espagnols nous donne à cet égard de facilités !
combien nous pourrions citer de faits qui prou-
veraient qu'ils ont cherché à porter le trouble
dans notre pays? mais il nous suffira d'en citer
un seul qui est de notoriété publique pour l'Eu-
rope , et dont notre gouvernement a d'ailleurs
fourni tant de preuves matérielles dans ces der-
niers temps : c'est que depuis le moment où
quelques régimens français ont été réunis au
pied des Pyrénées pour préserver la France de
la contagion existante à Barcelonne, les révo-
lutionnaires espagnols n'ont cessé de répandre
sur nos frontières des proclamations dans les-
quelles ils engageaient nos soldats à faire en
France une révolution pareille à celle que l'ar-
mée espagnole avoit faite dans son pays, et dans
laquelle ils les engageaient même à renverser
du trône, pour la remplacer par une famille
nouvelle, l'auguste et ancienne dynastie qui
nous gouverne et qu'ils représentaient comme
l'ennemie de toutes nos libertés.
Assurément une pareille provocation prouve de
la manière la plus complète l'accusation que nous
avons portée contre les révolutionnaires espa-
( 31 )
gnols ; et, si nous joignons à cette circonstance
celle de la guerre civile que leurs excès ont fait
naître dans leur pays, il est bien évident que
nous étions en droit d'intervenir à main armée
dans les affaires d'un pays d'où partaient des
attaques si dangereuses pour notre repos.
Mais, nous dit-on, songez à la situation dans
laquelle se trouvoit l'Espagne lorsque vous l'avez
attaquée : songez à l'immense supériorité que
vous avez toujours eue, et que vous aviez surtout
en ce moment sur ce malheureux pays: quels
dangers couriez-vous à rester spectateurs de ses
troubles?
Que si la sévérité de vos principes ne vous
permettoit pas d'approuver la conduite du nou-
veau gouvernement d'Espagne, il devoit vous
suffire de lui marquer votre improbation en
rompant tous vos rapports politiques avec lui, et
en ne laissant subsister entre les deux peuples
que les rapports du commerce:
Ou si, à la rigueur, vous croyiez devoir rompre
toutes vos relations avec l'Espagne, il devoit vous
suffire de laisser sur les frontières de ce pays une
armée d'observation, mais vous ne deviez pas
lui faire la guerre !
Et on pense que ces mesures auraient suffi
pour nous préserver de tout danger du côté
de la péninsule ! mais qu'on veuille bien se re-
( 32 )
porter à ce que nous avons dit au chapitre
précédent, et principalement dans la note 18,
et on verra ce qu'on doit penser de ces me-
sures.
Qu'on veuille bien examiner avec un peu d'at-
tention ce que nous avons dit sur la facilité avec
laquelle les révolutions répandent leurs prin-
cipes au dehors, et on nous dira s'il nous eût été
possible d'échapper à l'envahissement des prin-
cipes révolutionnaires, en laissant subsister entre
nos peuples et ceux de la péninsule les relations
du commerce (33).
Qu'on veuille bien examiner aussi avec atten-
tion ce que nous avons dit sur le danger qu'il y
a à interrompre les rapports du commerce
entre de grandes nations qui se touchent par
un grand nombre de points, et qui sont liées en-
semble par des besoins réciproques, et on nous
dira ensuite s'il nous eût été possible de préser-
ver de la contagion révolutionnaire cette popu-
lation si exaltée de nos provinces méridionales
lorsqu'elle eût été irritée par les privations in-
tolérables que lui eût imposées l'interdiction du
commerce autrefois si actif qu'elle entretenoit
avec la péninsule (34).
Cependant admettons que nous eussions été
assez heureux pour échapper à tous ces dangers.
Hé bien, il en fût toujours resté un auquel cette
(33)
conduite n'eût pas pu nous soustraire, et ce dan-
ger , c'est celui d'une longue guerre avec l'Es-
pagne lorsque cette puissance seroit sortie de la
guerre civile, car il nous semble que dans le cha-
pitre précédent, et surtout dans les notes 5 , 6
et 7, nous avons démontré de la manière la plus
complète qu'une puissance qui sort de la guerre
civile ne peut, pour ainsi dire, pas se dispenser
de faire la guerre à ses voisins lorsqu'elle veut
tout-à-fait rétablir l'ordre dans son sein. Or, par
combien de combats et de sacrifices de tout genre
n'aurions-nous pas été obligés d'acheter notre
liberté lorsque nous aurions été incessamment at-
taqués par des armées nombreuses qui auraient
vieilli à la meilleure de toutes les écoles, celle de
la guerre civile (35), et surtout si ces armées
étoient entrées en France, en faisant entendre les
magiques accens de cette liberté trompeuse qui
nous égara il y a trente ans, et qui égarerait peut-
être encore nos enfans (36)?
Disons-le donc hautement, parce que c'est la
plus exacte vérité : les excès du parti révolu-
tionnaire en Espagne compromettaient notre
existence pour le présent et pour l'avenir, et
même d'une manière tellement grave qu'il eût
été impossible à la prévoyance des hommes les
plus sages de prévenir les dangers dont nous
étions menacés! Et alors comment pourroit-on
3
(34 )
nous blâmer d'avoir cherché dans la guerre une
chance d'existence que la paix refusoit à nos
voeux?
CHAPITRE III.
Justification de la conduite que la France a tenue vis-à-vis
de l'Espagne.
Si nous avons prouvé que la France était
autorisée par le droit des gens à intervenir à
main armée dans les affaires intérieures de l'Es-
pagne, la guerre que nous avons faite à cette
puissance en conséquence de ce droit, n'a pas
besoin d'être justifiée : mais cependant nous
croyons devoir prouver plus particulièrement
encore à nos amis et à nos ennemis, que dans
toute cette affaire nous nous sommes conduits
de manière à ne mériter aucun reproche, et
nous allons consacrer ce chapitre à la justifica-
tion de la conduite que la France a tenue vis-à-
vis de l'Espagne.
Les reproches qu'on nous adresse sont de
deux sortes : pourquoi, nous dit-on d'un côté,
n'avez-vous pas depuis long-temps déclaré la
guerre à l'Espagne, et pourquoi, nous dit-on
( 35 )
d'un autre côté, avez-vous irrité cette puissance
par votre conduite ?
Répondons d'abord au premier de ces re-
proches; et, à cet effet, jetons un coup d'oeil
sur les différentes phases qu'a parcourues la
révolution espagnole.
Lorsqu'au commencement de l'année 1820,
une armée infidèle à ses sermens osa imposer
à son Roi et à son pays un code d'anarchie sous
le nom de constitution, toute l'Espagne fut
frappée d'étonnement à tel point que personne
n'osa d'abord s'élever contre le nouvel ordre de
choses, et ce ne fut qu'au bout de quelques
mois qu'on put remarquer des symptômes d'op-
position dans les provinces.
Mais les esprits sortant peu à peu de cet
abattement dans lequel les avoit jetés l'attentat
dont nous venons de parler, il se trouva sur plu-
sieurs points de. la péninsule des hommes har-
dis qui prirent les armes pour renverser le hon-
teux système que la violence avoit imposé à
leur patrie, et tous ceux qui connoissoient l'Es-
pagne et l'attachement de ses peuples à la reli-
gion et à la monarchie, purent prévoir que
l'opposition qui se formoit contre les révolu-
tionnaires deviendrait un jour très-redoutable.
Cependant, nous devons le dire, les hommes
qui s'armèrent en Espagne pour renverser le
3.
(36)
nouveau gouvernement furent pendant long-
temps peu nombreux, et la lutte qu'ils soute-
noient était si inégale qu'on ne pouvoit certai-
nement pas la considérer comme une guerre
civile.
D'un autre côté, le parti des Cortès ne se
montrait point encore animé par cet esprit de
prosélytisme qu'il a si fortement manifesté
depuis, et il ne faisoit aucune tentative pour
porter le trouble dans notre pays.
Ainsi, nous n'avions absolument aucun motif
pour intervenir à main armée dans les affaires
intérieures de l'Espagne.
Et si, sous des prétextes plus ou moins spé-
cieux , nous eussions cherché à renverser un
système dont l'expérience n'avoit point encore
démontré les vices, et que l'Espagne sembloit
approuver au moins par son silence (37), com-
bien de puissances en Europe nous auraient
accusés d'attenter à la liberté des nations , et
qui peut nous garantir qu'il ne s'en seroit pas
trouvé parmi elles plusieurs qui se seraient op-
posées à notre attaque ?
Si nous voulons préciser le moment où nous
commençâmes à être en droit d'intervenir dans
les affaires d'Espagne, il faut que nous passions
jusqu'au temps où la contagion existante à Bar-
(37)
celonne nous imposa la nécessité de former un
cordon sanitaire.
A cette époque, ainsi que nous l'avons dit
dans le chapitre précédent, nous acquîmes la
preuve que le parti des Cortès cherchoit à opé-
rer en France une révolution pareille à celle
qu'il avoit opérée dans son pays.
D'ailleurs, les troubles devenoient de plus en
plus sérieux en Espagne , par les progrès que
faisoit l'opposition royaliste , et sur plusieurs
points une véritable guerre civile commençoit à
s'organiser.
Cependant, à notre avis, ni l'une ni l'autre
de ces circonstances ne fut pendant long-temps
assez importante pour autoriser une agression
de la part d'une grande nation comme la France,
et, s'il faut le dire , nous ne fûmes réellement
en droit de prendre une pareille mesure qu'a-
près les événemens du 7 juillet 1822.
Mais certainement ce droit n'eût pu nous être
contesté à cette époque , car quel grand chan-
gement s'opéra alors en Espagne ! des provinces
tout entières se soulevèrent contre le nouveau
système , et une population immense prit les
armes pour rendre son Roi à la liberté. D'un
autre côté l'exaltation des révolutionnaires aug-
menta prodigieusement, et leurs dispositions
hostiles contre la France se manifestèrent en
(38)
toute occasion! Aussi, nous le répétons, à par-
tir du 7 juillet 1822, la France fut incontesta-
blement en droit d'intervenir à main armée dans
les affaires intérieures de l'Espagne.
Hé bien, nous dit-on ici, pourquoi n'avez-
vous pas alors déclaré la guerre aux révolution-
naires espagnols ? pourquoi votre armée n'a-
t-elle pas sur-le-champ franchi les Pyrénées?
Pourquoi ? d'abord c'est que notre armée
n'était pas à beaucoup près assez nombreuse
pour faire une pareille attaque ; mais, nous
le dirons franchement, alors même que notre
armée eût été assez bien approvisionnée pour
entrer en campagne sur-le-champ, nous n'au-
rions pas encore tenté cette expédition : car
enfin ce coup de main eût-il empêché les révolu-
tionnaires espagnols d'emmener Ferdinand VII
en captivité dans les provinces méridionales de
la péninsule , comme tout le monde prévoyoit
alors qu'ils le feraient, et comme en effet ils
l'ont fait depuis si facilement ? Non sans doute,
et dès lors il était tout-à-fait inutile.
Mais il y a plus, c'est qu'il eût pu avoir les
suites les plus funestes.
Qui sait si n'étant précédée par aucune dé-
marche conciliatoire de notre part, cette im-
prudente tentative n'eût pas réuni contre nous
tous les partis existans en Espagne (38) ?
(39)
Qui peut dire aussi qu'elle n'eût pas fait dé-
clarer sur-le-champ contre nous plusieurs puis-
sances de l'Europe (39)?
Et qui peut dire surtout à quels excès elle au-
roit porté tous ces révolutionnaires de Madrid ,
dont l'exaltation étoit alors si grande ? Mais,
lorsqu'ils virent qu'au lieu de céder à notre im-
patience , nous renfermions notre douleur dans
nos âmes , lorsqu'ils virent qu'au lieu d'engager
sur-le-champ avec eux une lutte inconsidérée ,
nous assemblions l'Europe pour les juger ; lors-
qu'ils virent la sage lenteur qui présidoit aux
délibérations du congrès ; lorsqu'ils virent l'ac-
cord qui régnoit dans cette auguste assemblée ;
et enfin lorsqu'ils furent bien convaincus que
toutes les puissances de l'Europe s'uniraient
au besoin pour les anéantir, ils purent bien se
livrer encore à des bravades qui étoient obli-
gées dans leur rôle , ou qui étoient, pour mieux
dire , indispensables pour relever le courage de
leurs partisans ; mais il n'en est pas moins vrai
qu'ils mirent beaucoup de modération dans
toutes leurs mesures (40).
Mais du moins , nous dit-on , lorsque vous
avez vu votre médiation et celle de l'Europe en-
tière repoussées par l'obstination des révolution-
naires, vous deviez donc sur-le-champ leur dé-
(40)
clarer la guerre , et faire entrer vos troupes
dans la péninsule ?
Hé bien non , car, en ce moment-là même ,
l'Angleterre crut qu'elle pourroit réussir dans
une négociation que toute l'Europe avoit in-
fructueusement tentée ; et, certes, il étoit d'une
bonne politique d'attendre l'issue des démarches
de cette puissance , dans un moment surtout où
tous nos préparatifs militaires n'étaient point
encore terminés.
Et ainsi qu'on cesse donc d'accuser la patience
et la longanimité que nous avons montrées dans
nos débats avec l'Espagne ! Dieu seul peut sa-
voir ce qui fût arrivé , si nous eussions agi avec
cette précipitation qu'on nous commandoit in-
cessamment ; mais ce qu'il y a de certain , c'est
que, par le système que nous avons suivi,tous
les royalistes espagnols , bien persuadés de la
loyauté de nos intentions , sont venus avec joie
au-devant de nous , et qu'aucune puissance en
Europe ne s'est opposée à notre entrée en Es-
pagne. Et, si les grands événemens qui se sont
succédé depuis trois mois dans la péninsule ,
ne suffisoient pas pour justifier notre prévoyance,
nous avons l'espoir qu'un avenir prochain prou-
vera combien nous avons eu raison de comp-
ter parmi nos plus grands moyens l'influence
( 41 )
qu'exerce toujours sur les esprits la prudence
unie à la force.
Maintenant que nous avons répondu aux re-
proches que nous a pendant long-temps adressés
l'impatience de nos amis, notre lâche est bien
avancée, car il ne nous reste plus qu'à repous-
ser ceux de la mauvaise foi, en répondant aux
hommes qui nous accusent d'avoir irrité le gou-
vernement d'Espagne par notre conduite.
Oui, nous disent-ils , c'est vous qui avez al-
lumé le feu de la guerre civile en Espagne , ou
qui du moins l'avez singulièrement activé. Si
vous n'eussiez pas réuni une armée au pied
des Pyrénées , les royalistes espagnols ne se se-
raient pas soulevés , comme ils l'ont fait dans
les provinces du Nord ; si vous ne les eussiez
pas reçus sur votre territoire après leurs dé-
faites , ils eussent été bientôt dispersés ; et enfin
s'ils n'eussent pas trouvé des ressources pécu-
niaires dans votre pays, la guerre civile eût
bientôt cessé dans toute l'Espagne.
Et ainsi, pour plaire à ceux qui nous adressent
ces reproches, il eût fallu que nous eussions re-
tiré nos troupes de nos frontières dans le temps
même où la contagion menaçoit toutes nos pro-
vinces du Midi, ou il eût fallu repousser de
notre territoire, et laisser égorger sous nos yeux
tous ces malheureux qui venoient nous deman-
(42)
der l'hospitalité : mais pourquoi nous occupons-
nous à relever de pareilles objections ? méri-
tent-elles une réponse sérieuse ?
Pour qu'on pût nous accuser avec justice , il
faudrait qu'on pût nous prouver que nous avons
manqué aux devoirs que le droit des gens impose
aux puissances neutres ; mais comment pour-
rait-on fournir cette preuve , lorsque tout le
monde sait que nous avons toujours tenu la ba-
lance égale entre les deux partis, et que jusqu'au
dernier moment tous les Espagnols indistincte-
ment ont trouvé asile et protection dans notre
pays , lorsqu'ils y sont venus pour se soustraire
au danger qui les menaçoit dans leur patrie,
ou pour y suivre les opérations de leur com-
merce (41) ?
Mais enfin, nous disent encore les mêmes
hommes, si vous avez à la rigueur rempli exté-
rieurement tous les devoirs qu'impose la neutra-
lité , il est certain qu'en secret vous avez fait tous
vos efforts pour détruire le nouveau système en
Espagne!
Et quelle preuve rapporte-t-on à l'appui d'une
pareille assertion ? a-t-on pu en donner une
seule dans cette fougueuse assemblée des Cor-
tès, qui eût certainement regardé comme une
circonstance bien heureuse de pouvoir nous
adresser, une seule fois, autre chose que des
(43)
injures? a-t-on même pu en fournir dans les
débats du parlement d'Angleterre où cette ques-
tion a été agitée ?
Nous pouvons donc nous dispenser de ré-
pondre à ce reproche, et dès lors nous n'avons
plus rien à ajouter à notre justification (42).
CHAPITRE IV.
Que le parti de la révolution en Espagne ne peut pas résister
aux forces combinées des Français et des royalistes espagnols,
en admettant que toutes les puissances restent neutres.
Du temps de nos pères où le courage le plus
aveugle étoit toujours le plus honoré, et où la
prudence ne l'étoit guère, on regardoit comme
une lâcheté pour une nation de ne pas soutenir
ses droits envers et contre tous, et surtout de ne
pas punir une injustice; mais aujourd'hui on
envisage les choses d'une tout autre manière :
on ne blâme point une puissance qui ne fait pas
valoir tous ses droits lorsque de trop grands
périls sont attachés à leur défense ; on ne la
blâme même pas lorsqu'elle dissimule quelques
injures pour ne point avoir à les venger, et en-
fin, alors même qu'une guerre paraît néces-
saire, il faut encore que vous prouviez que les
(44)
chances de succès qu'elle vous présente sont
beaucoup plus grandes que celles des revers ;
autrement, il se trouvera beaucoup de gens qui
vous conseilleront de ne pas l'entreprendre.
Et ainsi, quoique nous ayons bien prouvé que
la guerre que nous faisons à l'Espagne est juste
dans son principe, et nécessaire pour notre re-
pos , il faut encore que nous démontrions que
nous avons les moyens de la terminer promp-
tement, et à notre avantage ; mais heureusement
cette preuve n'est pas difficile à faire , et nous
pouvons bien aisément démontrer que nous
avons en notre faveur les plus grandes chances
de succès , ou pour mieux dire, des probabilités
capables de rassurer la prévoyance la plus in-
quiète, en supposant toutefois, comme nous le
faisons ici, que nous n'aurons à combattre que
les révolutionnaires espagnols, et que toutes les
puissances de l'Europe resteront neutres entre
eux et nous.
L'Espagne est un pays à peu près grand
comme la France ; mais la France compte près
de trente millions d'habitans, et l'Espagne n'en
compte guère plus de onze ; ainsi l'Espagne
n'est réellement à la France pour la force que
dans le rapport d'un à trois, et nous pourrions
même dire dans le rapport d'un à cinq, en con-
(45 )
sidérant l'état de l'agriculture et des arts dans
les deux pays.
Cependant nous n'en voudrions pas conclure
que la France pourroit facilement conquérir
l'Espagne; non : nous pensons au contraire
qu'elle trouveroit à l'exécution de ce projet de
très-grandes difficultés, et même des difficultés
insurmontables, comme le prouve une expé-
rience récente ; mais aussi ce n'est point pour
conquérir l'Espagne que nous y sommes entrés ;
nous n'y sommes entrés que pour la délivrer
de la tyrannie du parti qui l'opprimoit depuis
trois ans, et, comme en cela, nous sommes d'ac-
cord avec toute la partie opprimée de la nation,
on va voir quelles chances de succès nous pré-
sente cette guerre lorsque nous aurons compté
nos amis et nos ennemis dans la péninsule.
Rien de plus facile à faire que ce dénombre-
ment : pour amis tous les habitans des cam-
pagnes , tout le clergé et toute la noblesse ; et
pour ennemis la majeure partie des habitans
des villes et l'armée (43).
D'après cet exposé dont la sincérité ne sau-
roit être révoquée en doute, en ce moment sur-
tout où les révolutionnaires ont si bien fait con-
noître par leurs mesures violentes dans quelles
classes ils voyoient leurs ennemis, nous pouvons
assurer hardiment que nous avons pour nous les
(46)
trois quarts au moins de la population espa-
gnole (44) ; mais si on veut connoître d'une ma-
nière plus précise les forces réelles des deux
partis, et le nombre d'hommes armés que nous
pourrons trouver comme amis ou comme enne-
mis en Espagne, voici ce que nous en pouvons
dire :
Contre nous nous aurons une armée de ligne
de cinquante mille hommes , un corps de mi-
lice de la même force à peu près , et environ
cent mille francs-maçons communeros, decami-
sados et autres que le fanatisme politique a
armés dans les villes ;
Et pour nous nous aurons nos cent mille Fran-
çais ; autant, pour le moins, de soldats aujour-
d'hui réunis sous les étendards royalistes , et
qui pour la plupart ont figuré dans la guerre
de l'indépendance, et cent mille , deux cent
mille, trois cent mille paysans , si nous en avons
besoin : car, comme on l'a dit avec raison, avec
l'exaltation qui règne aujourd'hui en Espagne ,
nous trouverons dans ce pays autant de soldats
que nous pourrons y porter de fusils.
Maintenant qu'on juge de quel côté doivent
être les plus grandes espérances (45) !
Cependant, nous devons le dire , quelque as-
surés que nous ayons toujours été d'avoir sur
les révolutionnaires espagnols une immense su-

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