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Des Dénonciateurs et des dénonciations, par l'auteur de "L'Art d'obtenir des places"...

De
245 pages
Pélicier (Paris). 1816. In-8° , 244 p., planche gr. d'après Raphaël.
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DES DÉNONCIATEURS
ET
DES DÉNONCIATIONS.
DES DÉNONCIATEURS
ET
DES DÉNONCIATIONS.
INTRODUCTION.
LA délation est fille des révolutions : faites
une révolution, et vous aurez des dénoncia-
teurs. Les délateurs vous paraissent-ils en
trop petit nombre, faites une nouvelle ré-
volution. En effet, comment ne succombe-
raient-ils pas, les hommes qui se jettent dans
une si odieuse carrière, s'ils ne savaient avec
art prendre position derrière le parti qui
triomphe? La dernière révolution est tou-
jours le rempart du dénonciateur; près d'elle
il établit ses lignes, ses fossés, ses retran-
chemens. C'est de là qu'il frappe ses victimes ;
vainement elles placeraient leur espoir dans
une nouvelle révolution; le délateur lui-
même l'appelle de tous ses voeux, de tous
ses efforts : il ne se soutient que par des se-
(2)
cousses, il ne s'appuie que sur des ébranle-
mens , il n'est ferme qu'au milieu des agita-
tions. C'est dans le calme qu'il succombe ;
comme le corsaire, il ne déploie ses voiles
qu'au moment de la tempête, et les seuls en-
nemis qu'il redoute sont l'ordre, la paix, et
un gouvernement stable.
Je ne puis donc partager la surprise de
cette foule ébahie, qui crie chaque jour
contre les progrès de la contagion délatrice,
qui reste comme stupéfaite au récit d'une
dénonciation, et prête un flanc étonné à la
rage des accusateurs. Si quelque chose me
surprend , c'est que le nombre n'en soit pas
plus grand ; nos révolutions pouvaient im-
punément en produire davantage, et je rends
grâce à leur infécondité.
Démasquons cependant les délateurs qui
oseraient encore se montrer, et, tout en les
nombrant avec moins d'exagération que ne
leur en prêtent l'intérêt ou la renommée,
profitons, pour leur porter les derniers
coups , du calme qui commence à les affai-
blir. Il ne faut pour cela que dévoiler leurs
manoeuvres , leurs intrigues, les montrer
(3)
nus aux contemporains. Soigneux de se cou-
vrir du manteau de l'opinion, ils ne man-
quent pas de le revêtir à chaque nouvelle
attaque dont ils sont l'objet; mais, depuis
vingt-cinq ans, les délateurs ont arboré trop
de pavillons pour que l'on puisse désormais
croire à leurs couleurs.
Ne nous dissimulons point cependant que
le même sentiment qui porte à exagérer le
nombre des dénonciateurs se plaît à accroître
celui de leurs victimes : un fainéant, un sot
est-il sans place, sans emploi, écoutez-le : il a
été frappé par le Gouvernement ou par ses
créatures, il a été dénoncé. L'intrigant, le fri-
pon cessent-ils un moment de maîtriser la
fortune, de participer à la faveur, ils ont été
immolés en sacrifice à l'esprit de faction ; ils
sont dupes d'un généreux dévouement, et
veulent bien consentir à passer pour épurés.
Cette maladie gagne toutes les classes, tous
les genres d'infortunés. Si vous en croyez
mon domestique, je ne l'ai chassé que parce
que ses opinions n'étaient pas conformes aux
miennes. Il n'est pas jusqu'à mon portier,
que j'ai aussi congédié, qui ne veuille par-
(4)
ticiper à cette sorte d'intérêt qu'inspire la
grande catastrophe politique ; l'un et l'autre
oublient de dire qu'ils m'ont volé, et ces
braves gens attendent un changement pour
retrouver de l'emploi.
Admettons en principe et moins de déla-
teurs et moins de victimes qu'on ne le sup-
pose ; mais, afin que la malignité ne géné-
ralise pas trop les portraits que nous avons
à tracer, définissons bien l'espèce de délation
ou de dénonciation (*) que nous prétendons
attaquer.
Il est des circonstances où la dénonciation
devient nécessaire : elle est quelquefois com-
mandée par l'intérêt du prince et de la pa-
trie; alors elle peut être grande et généreuse.
Cicéron dévoilant les atroces projets de Cati-
lina, Louvet signalant les sanglantes pros-
criptions de Robespierre, donnaient tous
deux un noble exemple de dévouement et de
(*) La qualité de délateur et celle de dénonciateur sont,
dans le fond, la même chose. Il semble néanmoins que la
qualité de délateur s'applique aux dénonciations les plus
odieuses : en France, on ne se sert que du terme de dénon-
ciateur. (Encyclopédie.)
(5)
courage. Telle n'est point sans doute l'espèce
de dénonciation contre laquelle nous élevons
la voix.
Nous entendons par cette expression l'ac-
cusation portée faussement contre un inno-
cent; cette accusation qui oblige le délateur
à mentir à sa propre conscience ; cette ac-
cusation qui dénature ou exagère les faits;
qui, s'adressant à la crédulité, s'appuie
auxiliairement de la calomnie , de l'igno-
rance, du soupçon, de l'envie, de la flat-
terie et de l'embûche.
C'est toujours suivie de cet épouvantable
cortège que la dénonciation marche dans la
grande carrière des révolutions. La calomnie
est sa compagne la plus inséparable; leur
démarche , leur allure, leurs traits offrent
une si parfaite ressemblance ; leurs moyens,
leur but sont tellement les mêmes, qu'on
peut sans danger les confondre, les prendre
l'une pour l'autre, et dire indifféremment
la dénonciation ou la calomnie.
La saine législation veut que l'accusé
trouve toujours dans les magistrats des pro-
tecteurs contre la calomnie ; et récemment
(6 )
nous avons vu nos tribunaux français prêter
une oreille attentive aux plaintes de quel-
ques accusés, et condamner en plusieurs
occasions les calomniateurs : mais tel est
le caractère de la calomnie, qu'elle forge
presque constamment ses armes dans l'om-
bre et l'obscurité. Les victimes sont frappées
sans pouvoir découvrir d'où partent les
coups ; vainement elles font entendre leurs
cris, et les tribunaux eux-mêmes deviennent
impuissans contre la main invisible qui lance
le trait empoisonné.
La calomnie et la délation ne sont donc
que très-rarement passibles d'un tribunal;
celui de l'opinion est peut-être le seul au-
quel elles ne puissent pas échapper. Voilà
pourquoi l'on compte peu de célèbres mo-
ralistes , de grands historiens , de poètes fa-
meux qui n'aient consacré quelques pages
à flétrir les calomniateurs : ils ont excité
l'indignation d'Homère, de Tacite, de Mon-
tesquieu; ils ont inspiré à un célèbre poète
moderne ses quatre cents plus beaux vers (*).
(*) Discours en vers sur la Calomnie.
(7)
Mars ces attaques livrées à la calomnie ne-
sont qu'autant d'excursions partielles qui ne
servent qu'à faire reconnaître la force de
l'ennemi. C'est dans la Grèce qu'on retrouver
les deux plus solides monumens que le génie
des hommes ait élevés contre la calomnie.
Malheureusement l'un fut l'ouvrage de la
peinture, et, périssable comme elle , il au-
rait déjà disparu tout entier , si l'autre, qui
fut l'ouvrage de l'esprit, ne nous l'avait con-
servé. L'un est le tableau de la Calomnie par
Apelle, l'autre un chapitre de Lucien sur la
délation.
Aucun de ces deux monumens ne paraît
être bien connu des modernes ; dû moins
nous avons vu rarement les victimes de la
calomnie puiser dans ces sources les secours
et l'appui qu'elles pouvaient en emprunter
contre leurs accusateurs, La calomnie y est
peinte sous des couleurs si vigoureuses,
que tout écrivain moderne appelé à traiter
le même sujet doit craindre de s'égarer en
s'éloignant de ces modèles.
Nous tâcherons donc, en traitant de la
délation, de nousétayer des pensées de Lu-
(8)
cien, comme lui-même s'est appuyé de la
fameuse composition d'Apelle.
Le tableau de la Calomnie dut son origine
à l'injuste accusation dont ce peintre célèbre
fut lui-même l'objet.
Apelle, qu'Alexandre-le-Grand honorait
de son amitié, se retira, après la mort de
ce conquérant, dans les états de Ptolémée,
roi d'Egypte. Il retrouva près de ce monarque
et la même protection et les mêmes bien-
faits ; mais il y rencontra aussi un rival ja-
loux de ses talens et de la considération
dont l'entourait Ptolémée. Antiphile, pein-
tre distingué , suivant le témoignage de
Pline le jeune, résolut de perdre Apelle
dans l'esprit du monarque ; il l'accusa d'a-
voir trempé avec Théodotas, gouverneur de
Phénicie , dans la révolte qui éclata à Tyr,
et d'avoir l'un et l'autre contribué à la prise
de Peluse par les révoltés. Apelle n'avait
jamais été à Tyr; il ne connaissait point
Théodotas ; seulement la renommée lui avait
appris que Théodotas était l'un des lieute-
nans de Ptolémée. Antiphile, son accusa-
teur*, le dénonça au roi comme complice de
( 9 )
tout ce qui s'était passé ; il ajouta même
qu'on avait vu Apelle en Phénicie à table
avec Théodotas , et que tous deux s'étaient
entretenus secrètement pendant le festin.
Il était peut-être facile de reconnaître
l'invraisemblance d'une telle accusation; de
considérer que l'accusateur était un rival;
que le crédit d'un peintre suffirait mal à
conduire une pareille trahison; il était aisé
peut-être de se convaincre qu'Apelle n'a-
vait jamais mis le pied à Tyr; qu'enfin il ne
connaissait point Théodotas ; mais un roi
n'a pas toujours le temps de la réflexion :
Ptolémée, prince' d'un caractère violent, fit
à l'instant même éclater son courroux, et,
remplissant son palais de cris, il prodigua
à Apelle les noms d'ingrat, de conjuré, de
traître. Le malheureux peintre allait payer
de sa tête un crime dont il était innocent,
si l'un des conjurés arrêtés pour cette ré-
volte , se sentant indigné de l'impudence
d'Antiphile, et touché de compassion pour
le malheureux Apelle , n'eût déclaré que
celui-ci n'avait aucune part à leur com-
plot.
Ptolémée reconnut son erreur ; il fît
grâce à Apelle, et lui livra Antiphile
comme esclave. Il est clair qu'il ne fut bruit
alors dans toute l'Egypte que de la clémence
du roi. On vanta également la libéralité du
monarque , attendu que, pour dissiper la
terreur panique qu'Apelle avait éprouvée,
il lui fit don de cent talens ( environ trois
cent mille francs); ce qui donne en effet
beaucoup de sécurité.
Voilà ce que nous apprennent Polybe,
Suidas, Pline et Lucien, de cette révolte de
Tyr, et du danger auquel le peintre d'Ephèse
échappa comme par miracle. Je ne puis
m'empêcher de regretter que l'histoire ne
nous ait pas transmis le nom de ce brave
conjuré, à la bonne action duquel on ne
peut s'empêcher d'applaudir; il me semble
même que Ptolémée aurait dû lui faire
grâce : c'est cependant une question déli-
cate , et sur laquelle les sujets mêmes de
Ptolémée pouvaient être fort divisés.
C'est à cet événement que nous devons
le tableau de la Calomnie. Un homme ordi-
naire, peu confiant dans la clémence du
( 11 )
roi d'Egypte, aurait doucement fait sa re-
traite; mais le génie a cela de particulier,
qu'il se relève et se développe sous le poids
de la même infortune qui écrase la médio-
crité. Apelle, en proie à l'envie, au soupçon;
Apelle , victime de la calomnie , loin de
fléchir à l'aspect de ces vices, ose leur prêter
un corps, une âme ; créer pour eux la vie
et le mouvement, et, dans une composition
pleine de feu, les livrer à L'horreur de l'E-
gypte. L'histoire seule a recueilli du tableau
d'Apelle des débris que le génie de Raphaël
a rassemblés. Ce qui reste suffit néanmoins
pour exciter l'admiration. C'est avec toute
l'énergie de ce sentiment que Lucien , dans
son chapitre de la Délation, nous en a
transmis la description. Nous la rapporte-
rons fidèlement.
« A la droite du tableau , dit Lucien , est
« assis un homme qui porte de longues
« oreilles, à peu près semblables à celles
« de Midas. Il tend la main à la Délation ,
« qui s'avance de loin. Près de lui sont deux
« femmes, dont l'une paraît être l'Ignorance,
« l'autre la Suspicion. De l'autre côté, on
(12)
« voit la Délation s'avancer sous la forme
« d'une femme parfaitement belle ; son vi-
« sage est enflammé; elle paraît violemment
« agitée et transportée de colère et de rage.
« D'une main, elle tient une torche ardente ;
« de l'autre, elle traîne par les cheveux un
« jeune homme qui lève les mains au ciel,
« et semble prendre les dieux à témoin. Un
« homme pâle et défiguré lui sert de con-
« ducteur ; son regard sombre et fixe, sa
« maigreur extrême, le font ressembler à
« ces malades desséchés par une longue abs-
« tinence : on le reconnaît aisément pour
« l'Envie. Deux autres femmes accompa-
« gnent aussi la Délation , l'encouragent,
« arrangent ses vêtemens, et prennent soin
« de sa parure. L'une est la Fourberie, l'autre
« la Perfidie. Tel est du moins le nom sous
« lequel les désignait celui qui m'expliquait
« ce tableau. Elles sont suivies de loin par
« une femme dont l'extérieur annonce la
« douleur ; elle est revêtue d'un habit noir
« déchiré en mille endroits ; on la nomme
« le Repentir; elle détourne la tète, vers
« des larmes, et regarde avec une extrême
( 13 )
« confusion la Vérité, qui vient à sa ren-
" contre.
« C'est ainsi, ajoute Lucien, qu'Apelle
« a su représenter le danger qu'il avait
« couru , etc. «
Ce tableau retrace en effet toutes les cir-
constances de l'anecdote que nous avons
rapportée. On pourrait même conjecturer
que, par une licence de peintre qui n'est
pas sans exemple, Apelle aurait pu se com-
plaire à prêter aux personnages allégoriques
de son tableau les traits des divers acteurs
qui avaient figuré dans l'accusation dirigée
contre lui.
Que n'est-il permis aux victimes de la ca-
lomnie de tirer une pareille vengeance de
leurs dénonciateurs ! Il est peu de ces vic-
times qui ne pussent donner un visage par-
ticulier et un nom propre à chacune des
allégories que le peintre a conçues.
Il paraît que c'est d'après ces données que
Raphaël a tenté de reproduire le fameux
tableau de la Calomnie. La gravure au trait
que nous mettons sous les yeux du lecteur
est prise du dessin même de Raphaël, dessin
(14)
qui avait passé dans le cabinet de M. Crozat.
Raphaël semble avoir modifié sous plusieurs
rapports la composition décrite par Lucien.
Il a donné les traits d'une femme au person-
nage qui tend les bras à la Calomnie : on at-
tribue aujourd'hui à cette figure le nom de la
Crédulité. Quelques auteurs désignent sous
les dénominations de Flatterie et d'Embûche
les deux personnages allégoriques qui accom-
pagnent la Calomnie. Nous adopterons ces
désignations, parce que l'une et l'autre nous
semblent plus du domaine de la délation
que la Fourberie et la Perfidie, qui offrent
entre elles des nuances moins sensibles.
Enfin on ne remarque pas que Raphaël ait,
comme Apelle, déchiré les habits du Re-
pentir ; du reste, il paraît avoir conservé à
ce personnage allégorique toute l'expression
que lui avait prêtée le peintre d'Ephèse.
Il serait digne du pinceau d'un de nos cé-
lèbres peintres modernes de s'emparer d'un
pareil sujet ; cependant, quelques dévelop-
pemens que l'imagination prête au tableau
le plus parfait, les images, les pensées dont
on se plaît à l'entourer laissent encore dans
( 15)
l'esprit beaucoup de vague et d'incertitude ;
et, quoi que puisse faire le talent du peintre,
on ne verrait toujours dans le tableau d'A-
pelle qu'une scène de calomnie, comme on
ne voit dans celui de Girodet qu'une scène
du déluge. Que de faits, que de circonstances,
que de réflexions sont du domaine exclusif
de l'écrivain! Sous ce rapport, le chapitre
même de Lucien laisse beaucoup à désirer
aux lecteurs de ce siècle. Il a vu la délation
en moraliste beaucoup plus qu'en historien.
Les faits qu'il rapporte sont circonscrits dans
la seule histoire grecque. Cependant le cadre
qui s'ouvrait à ses yeux lui offrait à parcourir
le vaste champ de l'histoire romaine : elle
lui présentait encore récens les règnes des
Néron, des Caligula, où les délateurs, en-
couragés par les empereurs, avaient un sa-
laire fixe, une sorte d'organisation régulière,
des dénominations consacrées par les lois.
Mais aujourd'hui, quelle nouvelle car-
rière viennent offrir à l'histoire de la ca-
lomnie nos trop sanglantes révolutions! Un
écrivain exercé ne dédaignera pas quelque
jour de s'emparer d'un si vaste sujet; il ira
(16)
chercher les délateurs autour des républi-
ques et des consuls, auprès des empereurs
et des rois; son oeil étonné retrouvera sou-
vent les mêmes hommes au service de nou-
veaux maîtres ; il atteindra les calomniateurs
jusque dans leurs retraites les plus obscures;
il saisira la main qui les dirige ; il signalera
les ministres qui les emploient; il comptera
le nombre de leurs victimes : mais peut-être
cherchera-t-il en vain, dans le cours de cette
pénible histoire, une seule occasion où les
services de cette classe d'hommes aient
tourné à l'avantage réel du prince et de la
patrie.
Telle n'est point la tâche que nous nous
sommes imposée ; elle serait trop au-dessus
de nos forces. Nos couleurs ne seront ni si
sombres ni si profondes ; nous traiterons de
la délation bien moins en historien ou en
moraliste qu'en simple observateur. Cette
manière de voir les choses autorise en quel-
que sorte un pas inégal, une allure capri-
cieuse; c'est assez celle de nos héros : rare-
ment ils marchent droit, et nous consentirons
quelquefois à boiter pour les suivre. Les
( 17 )
personnages allégoriques du tableau d'A-
pelle serviront de texte à nos aperçus; nous
grouperons autour de chacun d'eux les ob-
servations que nous avons pu faire. Nous
les considérerons sous plusieurs faces, et,
en faisant connaître la part attribuée à cha-
cun de ces personnages quand la délation
les fait mouvoir, nous les suivrons quelque-
fois sur la scène du monde où ils sont ap-
pelés à jouer un rôle moins sombre. La va-
riété de ces digressions est peut-être néces-
saire pour tempérer l'excès de gravité du
sujet : elles feront distraction au sentiment
pénible que l'histoire des délateurs ne peut
manquer d'inspirer. Nous reviendrons en-
suite à ces hommes, que nous trouverons
les mêmes à toutes les époques , c'est-à-dire
audacieux, avides, et dignes du plus profond
mépris.
( 18)
LA CREDULITE.
L'EMPIRE de la crédulité est immense, et
n'a d'autres limites que celles du. monde
connu : il est même probable que les pays
qui restent à découvrir sont soumis à sa do-
mination.
Cette reine est aveugle : elle a donc be-
soin du secours d'autrui pour se conduire;
mais elle choisit mal ses conseillers : c'est ce
qui arrive à tous ceux qui ne peuvent rien
voir par eux-mêmes.
Si la nature lui a refusé des yeux, en re-
vanche elle a donné à ses oreilles un déve-
loppement considérable. La crédulité tire
un grand parti de cette désespérante com-
pensation : elle se fait un plaisir de tout
entendre, de tout croire sans examen. Les
absurdités, les mensonges , les fausses nou-
velles , les réputations usurpées, trouvent
toujours auprès d'elle asile et protection. La
crédulité encourage, caresse de son sceptre
cette troupe ignoble et grossière qui se mul-
(19)
tîplie par elle-même autour du trône de cette
reine , à peu près comme les chardons dans
un terrain sans culture.
La crédulité n'a pas de demeure fixe ; elle
est mobile par sa nature ; on la trouve par-
tout , dans les villes, dans les campagnes,
dans les salons, dans les antichambres, chez
les grands , chez les petits. Elle aimait jadis
à faire société avec les orateurs habitués de
l'arbre de Cracovie; aujourd'hui elle s'arrête
à chaque coin de rue, devant ces larges af-
fiches qui promettent la guérison de la
goutte, le café indigène, et des marchan-
dises à moitié prix. C'est elle qui fait foule
dans les bureaux d'abonnemens ; c'est pour
son usage qu'on rédigeait naguère de trop
fameux bulletins qu'elle prenait soin de pro-
pager dans toute l'Europe. Vingt journaux
ne suffisent point à sa foi robuste ; elle en
produit chaque jour de nouveaux ; d'un
souffle elle fait éclore une foule de Géants,
un déluge de Nains, qu'elle se charge de
colporter dans les cafés, dans les cabinets
littéraires; ils ont beau succomber, la cré-
dulité les reproduit sous mille formes dif-
(20)
férentes: elle a trouvé moyen de faire revivre
pour eux l'heureux mystère de la métem-
psycose.
La crédulité se glisse souvent dans l'In-
stitut, pour écouter les justes éloges accordés
aux morts; on l'a vue plus d'une fois applau-
dir dans un Sénat à l'exactitude des rapports
ministériels.
De tout temps la crédulité a eu ses dupes
et ses victimes. Il n'est pas de reine qui exige
de ses sujets une obéissance aussi passive :
elle veut que l'on cède à ses conseils ou à ses
ordres sans hésitation, sans examen : c'est
ainsi que les prêtres de la vieille Egypte exi-
geaient de ceux qu'ils initiaient dans les
mystères une confiance aveugle et une con-
viction qui ne reposait sur aucune preuve.
La crédulité arma Jupiter de la foudre,
donna un trident à Neptune, une égide à
Pallas. Elle se charge de créer une religion
pour certains peuples : elle veut qu'on ajoute
foi à l'Alcoran; elle ordonne , sous peine de
l'enfer, d'adorer le soleil, le Grand Lama,
un chat, une statue, et déclare ennemi qui-
conque ose douter. Cette tactique de la cré-
( 21 )
dulité est assez bien entendue : le trône ou
elle siège est appuyé sur une base de cire
molle, qui ne manquerait pas de fondre aux
approches du flambleau de la raison, et d'en-
traîner la ruine de l'édifice.
La crédulité aime les événemens extraor-
dinaires; elle s'amuse assez des grandes ba-
tailles, des grandes révolutions; elle y trouve-
des causes, des motifs chimériques; elle les-
entoure de circonstances, de faits, de dé-
tails qu'elle fait voler de bouche en bouche.
Sa passion pour les choses monstrueuses est
tellement forte, qu'à défaut de batailles et
de révolutions, elle se jette dans les revenans
et la chiromancie. Elle va apprendre l'his-
toire à l'Ambigu, la physique chez M. Comte,
et la médecine sur les places publiques : pour
elle Robertson ressuscite les morts, et Mlle Le-
normant fait parler l'avenir.
La crédulité s'élance avec fureur au-de-
vant des objets nouveaux : on la trouve près
du baquet de Mesmer, des bosses du docteur
Gail, des dindons de M. de Feinaigle, et les
premières places à six sous lui sont soigneu-
(22)
sement réservées dans les cabinets ambulans
d'histoire naturelle.
Peu de gens ignorent les funestes consé-
quences que peut avoir la crédulité pour le
repos, pour le bonheur : on est donc très-
disposé à la rejeter loin de soi; mais il n'est
pas facile de la reconnaître au premier coup-
d'oeil. Elle sait habilement emprunter toutes
les formes, tous les noms, tous les habits.
Quelquefois, transformée en secrétaire gé-
néral , elle donne audience ; elle affecte un
air capable ; elle repousse le mérite modeste,
qui n'ose faire son éloge, et tend les bras à
l'intrigant audacieux, qui exalte avec im-
pudence ses services imaginaires. Quelque-
fois même, sous le costume de ministre,
elle ouvre la porte dérobée de son cabinet;
elle écoute avec complaisance le récit men-
songer d'un agent très-fidèle et les protes-
tations de dévouement d'un homme qui
songe à trahir. Quoique la capitale offre à
la crédulité une assez vaste scène, la pro-
vince devient aussi le théâtre de ses masca-
rades. Elle circule de ville en ville, parée de
(23)
la broderie de l'administrateur, affublée de-
la toge du magistrat ; elle accueille avec
empressement les préventions, les fausses
idées que l'on ne manque pas d'envoyer à
sa rencontre. Chargée de ce butin, elle ré-
dige un journal qu'elle transmet fidèlement :
c'est encore la crédulité qui le reçoit; elle
en saisit l'esprit, les phrases principales ,
qu'elle arrange à sa manière, qu'elle classe
et dépose soigneusement dans des cartons ,
pour servir de renseignemens à tous ceux
qui voudraient se tromper.
La crédulité n'est pas précisément mé-
chante ; mais elle est faible, et l'un ne vaut
guère mieux que l'autre. La perversité fait
le mal par inclination, la crédulité par une
docilité stupide. Les accusations ridicules,
les crimes imaginaires, sont une grossière
pâture qu'elle ne dédaigna jamais. Il n'est
pas difficile de lui persuader qu'elle fait le
bien alors même qu'elle est l'instrument du
mal. Aussi c'est une manoeuvre que ses con-
seillers ont adoptée , et qui leur réussit tou-
jours. Voilà pourquoi elle n'en change pas
( 24 )
voilà pourquoi le soupçon et l'ignorance
sont de temps immémorial en possession de
sa confiance, et chargés du soin de diriger
sa marche.
Dès que la calomnie trouve en son chemin
la crédulité, elle frémit d'une joie affreuse
à l'aspect de cette chère parente : la calomnie
s'élance au-devant d'elle, s'attache à ses côtés,
et ne la quitte plus. La crédulité voudrait
en vain échapper à cette rencontre et garder
l'incognito : tout la trahit aux regards per-
çans de la calomnie ; son air étonné, sa dé-
marche incertaine, les déguisemens qu'elle
prend ne peuvent la cacher : le bout de l'o-
reille perce à travers la perruque magistrale,
le casque du guerrier, le chapeau de l'homme
de cour. La calomnie, assurée du succès,
dirige ses attaques avec rage et précision ;
elle appelle tous ses auxiliaires. La crédulité
sur son tribunal est assiégée , circonvenue;
elle ne respire plus qu'un air impur, em-
poisonné par le souffle des vices contagieux
qui l'environnent; elle cède à l'ascendant
qui l'entraîne ; elle adopte des fureurs qui
( 25 )
ne lui appartiennent pas; elle répète un
arrêt que lui dicte l'injustice , et qui doit
un jour lui coûter des larmes ; mais c'est la
seule chose qu'il serait impossible de lui
persuader.
( 26)
L'IGNORANCE.
Di je voulais vivre heureux , disait un sage,
je ne souhaiterais que deux choses, la for-
tune et l'ignorance : elles vont assez souvent
de compagnie, et la fortune se plaît d'ordi-
naire à faire grimper l'ignorance sur sa roue;
c'est une épreuve pour cette dernière : si elle
résiste, si elle n'est point éblouie de l'éclat
qui l'environne, si elle ne quitte point sa
compagne, elle triomphe, on l'applaudit,
on la divinise ; mais au contraire, si elle
perd la tête, si elle lâche la fortune, elle
tombe lourdement dans un vide affreux, au
milieu des huées et des sifflets ; adieu les
illusions, elle n'est plus que l'ignorance toute
nue : j'en atteste tant de banquiers ruinés ,
tant de fournisseurs à sec, tant de conseillers
d'état sans cuisiniers.
L'ignorance est peut-être, sous certains
rapports, l'élément le plus essentiel de notre
bonheur; c'est elle qui préside à l'union des
ménages, aux illusions de la paternité, à
(27)
l'avenir du poète. Que de choses gagnent
ici-bas à n'être pas connues! L'ignorance
fait ombre au tableau de.la vie ; elle répand
une obscurité favorable sur certaines parties
dont le grand jour ferait ressortir les défec-
tuosités. Elle dissimule les vices, les mau-
vaises actions, les sottises ; elle cache aux
amans leurs infidélités et leurs défauts mu-
tuels ; elle leur prête avec une égale généro-
sité des qualités qu'ils n'ont pas; et l'on peut
dire que le voile de l'ignorance devient,
entre les mains d'un couple amoureux, la
ceinture de Vénus.
Et c'est contre cette ignorance si néces-
saire à la tranquillité de notre vie que l'on
conspire dès l'enfance ! On veut mettre entre
l'ignorance et nous une barrière insurmon-
table; on lui oppose les murs d'un collège
où elle ne compte que des ennemis; mais
cette citadelle de sciences ne lui est pas tou-
jours inaccessible ; elle a ses intelligences
dans la place ; elle rôde sans cesse à l'en tour;
elle saisit l'instant favorable; elle parvient
à y pénétrer: dès qu'on l'aperçoit, grand e
rumeur, chacun est sur pied pour la rece-
( 28 )
voir, chacun a son poste assigné : l'un fait
retentir à ses oreilles, comme un tocsin d'a-
larme, le bruit uniforme des conjugaisons
et des déclinaisons ; l'autre s'arme de syllo-
gismes et de dilemmes ; la métaphore, la
métonymie, la catachrèse, viennent renfor-
cer la docte armée ; la géométrie trace des
lignes , et l'algèbre doit fournir des signaux.
Effrayée de cet appareil de guerre, l'igno-
rance prend le parti de la retraite ; elle sort
sous la perruque d'un grave professeur, au-
quel elle avait prêté son appui pour inter-
préter la pensée de Pindare.
On a multiplié tous les fléaux que redoute
le plus l'ignorance , les bibliothèques publi-
ques, les musées, les cours gratuits; l'Insti-
tut, l'Athénée même, lui portent ombrage.
Le dix-huitième siècle a été l'époque la plus
fatale de son histoire ; on a déchiré dans tous
les sens le manteau qui la couvrait : un dé-
tracteur du progrès des lumières ne man-
quera pas de dire que c'est pour cela que
nous sommes moins heureux que nos pères,
et plus d'un partisan de l'ignorance soutien-
dra qu'il a raison; mais ce n'est point l'opi-
( 29 )
la ion générale : l'ignorance est passée de
mode , on craint de la laisser voir ; et cepen-
dant que de gens ne peuvent la cacher !
Il n'en était pas ainsi chez nos francs
aïeux. L'ignorance était révérée ; elle était le
partage du seigneur châtelain, qui la faisait
régner sur toutes les terres de sa domina-
tion, qui la transmettait fidèlement à ses
descendans comme un dépôt sacré qui ne
devait point sortir de la famille. On tenait
à honneur , parmi les grands, de ne savoir
ni lire ni écrire : et en effet, il n'était pas
nécessaire de connaître le droit public pour
infliger à ses vassaux de petits impôts et de
petites punitions arbitraires : la force et la
violence étaient alors le seul code en vi-
gueur; et l'ignorance à cheval, revêtue de
fer et la lance au poing , entraînait dans les
combats l'ignorance arrachée à la charrue
et aux paisibles occupations des campagnes.
Mais peu à peu les ténèbres de la barbarie se
sont éclaircies, les idées se sont développées,
la civilisation est accourue apportant ses
douceurs et ses bienfaits à toutes les classes
de la société: les plus élevées ont été les
(30)
premières à s'en saisir; et l'ignorance est
insensiblement devenue vice roturier, de
vertu noble qu'elle était autrefois.
Mais si elle a perdu quelques portions de
son apanage, elle n'a point pour cela quitté
le globe, et il n'est pas probable que l'on
parvienne jamais à l'en expulser. Essayons
donc de la définir, et de crayonner quelques
traits qui puissent servir à la reconnaître.
L'ignorance est l'ennemie la plus irrécon-
ciliable de l'expérience; le passé n'a pour
elle ni leçons, ni souvenirs; elle ne voit, elle
ne connaît, elle n'entend que ses préjugés,
dont un quart de siècle ne saurait triompher.
Elle a pris en grippe les idées libérales; elle
s'irrite aujourd'hui aux mots de charte et de
constitution, et se cabre même encore contre
les progrès de la vaccine.
Tout ce qui est nouveau l'épouvante ; elle
tremble de tous ses membres qu'on ne par-
vienne à s'éclairer en France avec du gaz
hydrogène, et à naviguer sur des bateaux à
vapeur ; en un mot, elle pâlit lorsqu'elle
entend parler de découvertes, et s'évanouit
à l'aspect d'un brevet d'invention.
(31 )
Il n'est guère de théâtre où elle n'ait dix
ou douze actes, qui n'ont ordinairement rien
de nouveau : elle a par conséquent ses grandes
entrées dans tous les spectacles. Elle se fait
voir partout, dans les coulisses, dans les loges,
au parterre ; elle dispose les groupes de ca-
baleurs ; elle fait nombre avec eux ; elle
donne le signal des applaudissement, et se
pâme de plaisir au bruit des battemens de
mains qu'elle dirige et qu'elle a soldés.
Entrez dans l'atelier d'un peintre, vous y
verrez l'ignorance occupée à critiquer le
meilleur de ses ouvrages. C'est un aveugle
qui veut prononcer sur les couleurs.
Entrez chez un restaurateur, c'est elle
qui vous fera prendre du surêne pour du
bourgogne, du chabli pour du sauterne, et
du frontignan pour du malaga.
Depuis quelque temps, l'ignorance a tenté
de se frayer de nouveaux sentiers ; elle s'est
jetée dans les chiffres , dans les calculs, dans
les systèmes de finance ; c'est là sa marotte.
Elle prétend payer les dettes d'un état avec
rien. Résultat superbe, recette infaillible
pour faire fortune, mais qui ne produit pas
( 32 )
un sou au libraire chargé de la mettre en ;
vente.
L'ignorance est ordinairement vaine et
dédaigneuse : c'est, en effet, le seul moyen
de cacher sa nullité. Elle tranche, elle dé-
cide , elle prononce avec un aplomb imper-
turbable. A l'imitation du pédantisme, qui
a bien avec elle quelque ressemblance, elle
affecte un ton grave ; elle se jette dans les
citations, elle brouille, elle confond tout;
elle place le poète Lucrèce sous le règne de
Tarquin-le-Superbe, et la renaissance de la
liberté romaine sous la dictature de César.
Si l'iguorance se bornait à être ridicule,
elle ne serait ici bas que pour nos menus-
plaisirs, et l'on serait d'ailleurs assez vengé
par les affronts auxquels elle se trouve en
butte : mais souvent elle dégénère en mé-
chanceté , et c'est alors qu'elle devient à
craindre. La funeste habitude qu'elle a con-
tractée de porter un jugement sans examen,
sans connaissance de cause, lui fait accueillir
avec une facilité inconcevable les assertions
d'autrui ; elle s'identifie à l'instant même avec
les idées qu'on lui présente. Dites à côté
(33).
d'elle : cet homme est dangereux ; sur-le-champ
elle corrobore cette accusation d'un oui net-
tement articulé. Elle n'en sait rien, mais elle
aime mieux le supposer que de se taire.
Quel trésor qu'un pareil personnage pour
les dénonciateurs ! Ils n'ont point ici à re-
douter ce regard scrutateur qui descend dans
les replis de leur conscience pour y chercher
leurs intentions, pour en dévoiler toute la
bassesse : l'ignorance est passible de toutes
les impressions, et ne demande compte de
rien. Les délateurs le savent; ils accourent
au-devant d'elle ; ils ont soin de la gagner
par leurs empressemens ; ils lui apprennent
ce qu'elle doit penser, et lui soufflent son
rôle d'un bout à l'autre.
(34)
LE SOUPÇON.
APELLE et Raphaël ont placé le Soupçon
et l'Ignorance à côté de la Crédulité : quels
plus heureux complices pouvaient-ils offrir
à la Délation? Ce n'était pas assez que d'a-
voir donné à la Crédulité des oreilles d'une
si docile complaisance, d'une dimension à
tout accueillir; ces oreilles pouvaient encore
se dresser contre certains sons , contre cer-
taines insinuations , et refuser de les ad-
mettre. Mais l'Ignorance, d'une part, répond
à la Calomnie de l'oreille gauche, et le Soup-
çon, de l'autre, lui garantit l'oreille droite.
Tout ce que celle-ci refusera, le Soupçon
l'y fera entrer de gré ou de force.
Le soupçon est le premier sentiment qui
ouvre les portes à la calomnie. Il prend nais-
sance au sein des calamités de toute nature
dont les hommes sont menacés. La crainte
d'un mal quelconque engendre naturelle-
ment le soupçon. Quelque agitation se ma-
nifeste-t-elle autour d'un trône, le soupçon
(35)
cherche soudain à s'emparer de l'esprit du
prince; il ne s'occupe plus que d'en épaissir
les ténèbres; il lui montre du doigt ses mi-
nistres , ses courtisans, ses créatures, et,
par une malice insigne, il ne manque ja-
mais de lui désigner les plus dévoués et les
plus fidèles.
C'est alors une chose digne de contem-
plation , que de voir comme toutes les me-
sures portent à faux. Aussitôt que ce maudit
soupçon a pris possession de l'oreille droite
d'un prince , les ministres n'offrent plus
aux yeux des spectateurs que des change-
mens à vue; ils acquièrent la mobilité des
décorations d'opéra : c'est le soupçon qui
donne le fatal coup de sifflet, signal de ces
fréquens changemens. Trois almanachs par
an ne suffiraient pas pour tenir les sujets au
courant de tant de mutations.
C'est encore le soupçon qui dépêche des
courriers extraordinaires, des émissaires, des
commissaires de toute espèce. Lorsqu'il
voyage, il va un train d'enfer ; il crève les
chevaux, gourmande les postillons : leur
ardeur suffit mal à son impatience. C'est lui
( 36 )
qui inventa le service des estafettes, et fit
mouvoir le premier les bras éloquens du té-
légraphe.
Toutes les fois qu'il éclate quelques trou-
bles , quelques désordres , le soupçon est
dans son élément; c'est en politique une es-
pèce de Jacobin ; il se complaît dans l'anar-
chie; il se pâme de plaisir au seul mot de
république. C'est assurément lui qui, en 1793,
dicta la loi des suspects ; et si Apelle avait
composé son tableau dans ces malheureux
temps, il n'eût pas manqué de coiffer son
Soupçon d'un bonnet rouge.
Ce serait peu que de voir le soupçon s'at-
tacher à l'oreille droite d'un sultan , d'un
empereur, et souffler tour à tour sur quel-
ques ministres et quelques courtisans, qui
tombent ou se relèvent; mais du moment
que le soupçon est en crédit, il lâche tout
à coup des milliers de petits soupçons, qui
s'envolent de toutes parts, et vont jouer,
auprès de tous les dépositaires du pouvoir,
le même rôle que leur père. Ils s'accrochent
à l'oreille droite d'un maréchal, d'un gé-
néral , d'un gouverneur de province; ils vont
(37 )
se pendre à celle d'un intendant, d'un éche-
vin, d'un podesta, d'un juge , et il n'est plus
une autorité, si mince qu'elle soit, qui n'ait
son petit soupçon particulier. Ce serait un
spectacle assez plaisant pour un oeil surna-
turel, que de voir tous ces importans per-
sonnages remplissant gravement leurs fonc-
tions avec ce pendant-d'oreille. Il est tenace
en diable; une fois qu'il a trouvé prise, il se
cramponne des pieds et des mains, et le mal
véritable est qu'on ne peut plus s'en débar-
rasser qu'avec les fonctions qu'on exerce.
Le soupçon a une bien mauvaise qualité;
il envenime ceux qu'il atteint, et de bons
sujets qu'ils étaient, il en fait presque tou-
jours des ennemis. La piqûre du soupçon est
aiguë, et les individus qui en sont blessés
en gardent un vif ressentiment; ils com-
mencent par se plaindre, et finissent par se
fâcher. La colère est un mauvais guide; elle
trompe, elle égare ; l'homme soupçonné de-
vient vindicatif, ingrat; et au lieu de cher-
cher à détruire le soupçon, trop souvent, et
par un esprit de vengeance mal entendu,
il ne s'occupe plus que des moyens de le jus-
(38)
tifier. Aussi les Italiens ont-ils créé , pour
cette mauvaise disposition , un proverbe
dont le coeur humain ne démontre que trop ,
la vérité : Sospetto licensia fede, disent-ils;
le soupçon licencie la bonne foi. C'est un mal
fort commun, et dont on pourrait citer de
grands exemples.
Le soupçon est donc un véritable démon
en politique ; mais son domaine est infini ;
il règne encore parmi les époux, les amans,
parmi les maîtres et les valets. Son but est
toujours de les disposer à entendre favora-
blement la calomnie. Il fait constamment
retentir à l'oreille droite d'un mari le fatal
mot d'infidélité; à celle d'un amant, celui
d' inconstance ; il bourdonne sans cesse à l'o-
reille des maîtres l'affreux monosyllabe de
vol. Dès que ces bonnes gens ont un instant
de sommeil, il les éveille subitement; il les
accompagne en voyage , dans les prome-
nades , aux spectacles, et leur porte, qu'ils
ont bien fermée , est cependant, grâce aux
soins officieux du soupçon, restée ouverte
à la calomnie.
Le soupçon sait encore se glisser à propos
( 39 )
dans les finances, dans la dette publique des
grands états ; il agite des milliards d'assi-
gnats, et d'un souffle il les disperse comme
le vent d'automne emporte les feuilles lé-
gères; il règle le cours de la Bourse, et c'est
parmi les faiseurs le plus habile joueur à
la baisse.
Le soupçon se mêle aussi des affaires de
commerce ; il est caché sous tous les endos
d'un billet, d'une lettre de change; il exige
des cautiounemens, des garanties ; il prend
des hypothèques, des inscriptions; il de-
mande à l'improviste des remboursemens ,
il réalise ; il entrave la circulation ; il sait
enfin comme on accélère une banqueroute ,
et comme on décide une culbute.
Un des moyens de se défendre du soup-
çon, c'est de ne point trop se livrer à l'esprit
de doute et à la fatale manie des conjectures.
J'aime mieux un homme qui se trompe fran-
chement qu'un homme qui, craignant sans
cesse de s'égarer, marche toute sa vie à tra-
vers les événemens, une lanterne sourde à la
main. Ce doute, ce tâtonnement continuel
sont le grand chemin du soupçon : les esprits
(40)
atteints de cette maladie de l'incertitude
affectent ordinairement de la profondeur, de
la finesse ; le passé et le présent ne sont rien
pour eux; déjà ils sont voisins du tombeau,
et l'on dirait que toute leur existence est
dans l'avenir : ils tâchent toujours de pré-
voir, de deviner; et cependant ils vont sans
cesse cherchant le sens d'une énigme dont
le mot est depuis long-temps publié. Ces
gens-là sèment leur langage de toutes les
particules de la logique : les si, les mais , les
car sont leurs mots de prédilection. Ils sou-
mettent tout ce qui les entoure à l'empire
du doute dont ils sont opprimés, et l'amitié
de leurs parens, la bonne foi de leurs amis, la
vertu de leurs femmes, ne sauraient échap-
per à cette rage des conditionnels. Molière,
qui a attaqué ce travers de l'esprit humain,
ne vient à bout de persuader son philosophe
Marphurius qu'à coups de bâton ; plaisante
image de ces hommes qui, ayant passé leur
vie à douter du bien, finissent toujours par
croire sincèrement au mal. C'est dans de pa-
reilles têtes que les soupçons se nichent ai-
sément ; l'ombre et les ténèbres leur y pré-
( 41 )
parent une invasion facile. Les soupçons , a
dit le chancelier Bacon, sont entre nos pen-
sées ce que sont les chauves-souris parmi les
oiseaux : ils ne volent que dans l'obscurité.
Les soupçons peuvent passer pour des
agens indispensables de la calomnie ; sans
eux , elle est dépourvue de moyens d'exécu-
tion : malheur donc aux délateurs qui ne
savent point s'étayer des soupçons ! mieux
vaudrait se faire corsaire sans voiles et bri-
gand sans pistolets.
(42)
L'ENVIE.
LORSQUE vous abordez un envieux, et que
vous lui trouvez un air de malaise, ne lui
dites point, comme à tout le monde : « Com-
« ment vous portez-vous? » Renoncez à cette
formule banale , et faites-lui cette question :
«Auriez-vous appris quelque accident funeste
« pour vous, ou quelque événement heureux
« pour vos amis? » Il vous répondra sur-le-
champ avec un naturel admirable : «Quoi!
« vous ne savez pas? Valère vient d'obte-
« nir un emploi ; la pièce de Damis a réussi;
« Cléon a gagné son procès ». Telles sont
les véritables causes de la maladie d'un en-
vieux. Tant que dureront les succès de ses
amis, vous le trouverez languissant ; mais
dès que leurs infortunes recommenceront,
il éprouvera un mieux sensible ; si leurs
malheurs se succèdent, il ne tardera pas à
entrer en convalescence, et, pour peu que
les grandes catastrophes s'en mêlent, il en-
graissera à vue d'oeil.
( 43 )
Raphaël a sans doute conçu une belle idée
en donnant à l'Envie les traits d'un vieillard
et la livrée de la misère: on trouve surtout
ce triste sentiment dans l'âge des regrets et
dans l'infortune , si fertile en dégoûts, si
stérile en jouissances.
L'envie est une espèce de rouille qui s'at-
tache au mérite : plus il a d'éclat et de brillant,
plus elle s'efforce de l'obscurcir ; rien ne
trouve grâce devant ses yeux louches et en-
nemis de la lumière, ni la jeunesse, ni la
beauté, ni les talens.
Si cette passion basse n'avait pour effet
que de tourmenter celui qui en est possédé ,
on plaindrait ce misérable; mais, hélas! il
lui faut des victimes : l'envieux n'a point de
repos qu'il n'en ait trouvé; il leur porte
en souriant ses coups; il jouit de leur dou-
leur ; il se plaît à les déchirer, et à se faire
des trophées de leurs dépouilles , à peu près
comme ces sauvages guerriers du Nouveau-
Monde, qui, féroces au sein de la victoire ,
parent leurs cabanes de la chevelure san-
glante des vaincus.
Tour à tour souple et audacieuse, l'envie
(44 )
pénètre dans les appartemens magnifiques ,
en dépit du suisse à larges moustaches qui
en défend l'entrée ; elle se glisse chez le mo-
deste écrivain le long de cet escalier difficile
et tortueux qui semble destiné à protéger
son asile; elle sème d'épines le chemin de
l'homme d'état; elle empoisonne l'existence
des hommes célèbres, elle flétrit leur mé-
moire, et va troubler la paix de leur tom-
beau.
Le grand Corneille , le Cid à la main ,
traînait au sommet du Parnasse ce monstre
odieux , et cherchait vainement à l'en préci-
piter.
L'envie ose faire entendre sa voix jusque
dans le tumulte des camps ; elle s'attache aux
exploits d'un guerrier; elle suit son quartier-
général ; elle couche dans la même tente que
lui: lorsque tout dort, elle veille; et l'on a
vu plus d'une fois le prince trompé , les mi-
nistres séduits, punir par un honteux rappel
un général coupable d'une glorieuse vic-
toire.
Suivez la marche de l'envie quand elle
quitte les ténèbres, sa demeure ordinaire.
(45)
Vous la trouverez dans l'imprimerie de
certains journaux, armée de l'impuissante
satire , s'efforçant de lancer des traits contre
ces géans littéraires que la mort a moisson-
nés, mais dont la renommée vivra toujours;
vous la trouverez immobile, l'oeil fixe,
devant un bureau de change , où la main
active du commerce fait croître et décroître
à grand bruit les piles d'argent, les mon-
ceaux d'or.
Vous la trouverez aussi les narines ou-
vertes, la tête penchée vers ces noirs soupi-
raux d'où s'échappent en nuages odorans les
vapeurs d'un festin. C'est là qu'elle dévore
en idée et le faisan doré, et la bécasse au
long bec, et le succulent aloyau, qui vont
parer une table étrangère ; c'est là qu'elle
blasphème contre l'art de la cuisine, qui n'est
pour elle qu'une source de déplaisirs.
Mais combien ses chagrins seront plus vifs
lorsqu'elle assistera, sur les bancs d'un par-
terre, au succès d'une pièce nouvelle ! lors-
qu'elle entendra applaudir de beaux vers
exprimant de beaux sentimens ! lorsqu'elle
verra tout un peuplé se presser sur les pas
(46)
d'un prince chéri, l'entourer d'acclamations,
de respect et de joie ! Moment affreux pour
l'envie ! Taciturne, solitaire, obligée de re-
porter sur ses propres blessures le fiel qu'elle
ne peut répandre , elle souffre doublement
et du bien dont elle est témoin, et du mal
qu'elle ne peut faire.
L'envie , lorsqu'elle ne parvient pas à
accabler le mérite , lui donne un nouveau
lustre ; elle rehausse l'éclat de la gloire : les
efforts qu'elle fait pour la ternir sont un
hommage involontaire qu'elle lui rend en
frémissant. C'est ce qui faisait dire à Thé-
mistocle qu'il n'enviait pas le sort de celui
qui n'avait pas d'envieux.
(47)
LA CALOMNIE.
ENTREZ dans un de ces cercles brillans que
rassemblent chaque soir les salons de la ca-
pitale : on se presse, on se groupe d'abord
autour du piano que tient la demoiselle de
la maison; c'est à qui suivra des yeux la mu-
sique qu'elle parcourt; on se dispute l'hon-
neur de tourner le feuillet. Ce délire musical
dure quelques minutes ; peu à peu les rangs
s'éclaircissent ; la sonate et ses inséparables
acolytes, l'andante et le rondo, triomphent
enfin de la patience des auditeurs : l'un va
tomber , à dix pas de là, sur un fauteuil
qu'il craignait de voir usurper ; l'autre guette
les mouvemens d'un imprudent dont il con-
voite la chaise. Quelques gros personnages,
qui font gémir le canapé, s'efforcent vai-
nement à deviner une contenance. Le dés-
oeuvrement livre les portraits de famille à la
contemplation d'une demi-douzaine d'ama-
teurs ; et tandis que l'éternel feston et l'in-
évitable broderie relèguent tristement les
(48)
femmes autour d'une lampe astrale , on voit
errer comme des ombres vingt personnes
embarrassées de leur rencontre, de leurs
regards , et qui, ne sachant que se dire, sou-
pirent mutuellement après-une question.
Vous croyez que l'ennui va disperser ces
élémens qu'un vain espoir de plaisir avait
rassemblés : point du tout. On annonce
Cléante. Cléante est la chronique des salons ;
il révèle les secrets des familles ; il proclame
les banqueroutes ; il publie les infidélités :
si les événemens sont un moment stériles,
Cléante n'en est point arrêté ; depuis long-
temps il est en. possession de pourvoir aux
calamités, de suffire seul aux désastres; il
lui en faut absolument, et son imagination
supplée à la disette de scandale.
Cléante est à peine dans l'antichambre ,
déjà il parle, il médit, il calomnie; en un
instant le canapé, les fauteuils sont déserts;
le feston et la broderie tombent des mains;
la foule environne Cléante; sa prononcia-
tion mystérieuse, le secret qu'il vous re-
commande, redoublent l'attention du cercle
ébahi; on craint de perdre une parole.
( 49 )
Cléante fixe tous les regards , captive toutes
les oreilles ; on ne saurait amuser son monde
à meilleur marché : il n'en aura coûté ce
jour-là que la réputation de deux demoi-
selles, de quatre maris, et d'une demi-dou-
zaine de femmes.
Cette passion de calomnie est devenue si
ardente parmi nous que, pour l'excuser,
nous avons cherché à établir une différence
subtile entre médire et calomnier. Le diction-
naire des salons s'obstine à voir dans la mé-
disance un aveu défavorable à quelqu'un,
mais véridique; dans la calomnie , une in-
jure gratuite et dépourvue de fondement.
Ainsi, par cette complaisante distinction,
on jure de s'interdire la calomnie; mais on
se réserve la médisance , et Dieu sait quelle
vaste part on lui fait! On se promet de mé-
dire comme on se promet d'aller à l'Opéra ;
c'est un plaisir qu'on se ménage ; et lors-
qu'on dit à un de ses amis , Venez nous voir
demain, nous avons soirée, pour le déter-
miner , on ajoute : Nous médirons.
Avouons-le : si la morale peut admettre
quelque différence entre médire et calom-
4

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