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Des Destinées de la France au point de vue de la prévoyance, du crédit et du travail national, ouvrage contenant des données pratiques pour améliorer la condition des travailleurs... suivi d'une nouvelle combinaison électorale et politique, par Pottier-Gruson,...

De
375 pages
Simon (Paris). 1851. In-18, 374 p..
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DES DESTINEES
DE
LA FRANCE.
I.
DES DESTINEES
DE
LA FRANCE
AU POINT DE VUE
DE LA PRÉVOYANCE, DU CRÉDIT ET DU TRAVAIL NATIONAL
OUVRAGE
contenant des données pratiques
POUR AMÉLIORER LA CONDITION DES TRAVAILLEURS
ET ETENDRE LE BIEN-ETRE DE LA SOCIÉTÉ SANS TOUCHER AUX BASES
DE L'ORGANISATION ACTUELLE
SUIVI
d'une nouvelle combinaison électorale et politique
PAR
POTTIER-GRUSON
Ancien négociant , professeur, auteur de plusieurs ouvrages
— relatifs au commerce.
PARIS
SIMON
1 2, RUE DE SAVOIE.
GARNIER FRÈRES
PALA1S-NATIONAI,, 214-216.
ET CHEZ TOUS LES PRINCIPAUX LIBRAIRES.
1851
Prix: 3 fr. 50 c.
AVANT-PROPOS
Le but de notre ouvrage est d'arriver à remplacer
l'assistance par la prévoyance, d'ajouter au bien-être
du peuple et à celui de la société entière ;
De donner une impulsion nouvelle à l'industrie, au
commerce et à l'agriculture, par les avantages qu'offre
le crédit, que nous; mettons, par l'ensemble de nos com-
binaisons, à la portée d'un plus grand nombre d'indi-
vidus et en debors des chances politiques et des crises
financières;
D'assurer la moralisation par des encouragements, et
par l'espoir d'une plus grande sécurité relativement aux
besoins matériels.
Tous les négociants et même tous les citoyens, ont un
égal intérêt à ces dispositions.
L'idée de prévoyance qui a été l'objet de nos études
l
2 ;; AVANT-PROPOS.
a pour base principale l'établissement d'une caisse de
retraite, dont les fonds doivent alimenter diverses institu-
tions de crédit. Sur la proposition du gouvernement, l'As-
semblée vient de voter la fondation d'une caisse qui doit
cumuler les économies des déposants pour être ensuite
converties en pensions de retraite. L'État répond et dis-
pose des fonds. Avant de publier notre ouvrage, nous
avons dû nous assurer de ce que serait la création de
cette institution; et, d'après les éléments qui la com-
posent, nous croyons ne pas devoir nous arrêter dans
nos travaux, étant persuadé qu'elle ne produira pas sur
l'esprit du peuple l'impression salutaire qu'on devrait en
attendre.
Dans tous les cas cette institution pose le principe de
la prévoyance; et, par la facilité du choix qu'offriront,
et notre caisse nationale, et celle de l'État, nous pensons
que tous les esprits devront être satisfaits.
Depuis un temps assez considérable, nous nous occu-
pons de cette oeuvre, et nous sommes heureux de dire
que notre persistance est le résultat des succès que nous
avons obtenus.
En effet, dans un voyage que nous venons de faire
en Normandie, à Lyon, etc., pour nous assurer;de la
disposition des esprits, nous pouvons affirmer que nous
avons partout reçu le meilleur accueil, et que tous les
industriels ont bien voulu nous encourager, et nous mon-
trer leur bon vouloir pour travailler avec nous au bien-
être des populations moins heureuses.
Sur nos listes sont inscrits les noms les plus recom-
mandables, et c'est ici le moment de remercier tous
AVANT-PROPOS. 3
nos souscripteurs de la confiance qu'ils ont bien voulu
avoir en nos promesses.
Aujourd'hui qu'il s'agit de mettre notre projet en pra-
tique, d'arriver à l'exécution, c'est encore à la partie
aisée de la nation, aux industriels, aux négociants, etc.,
que nous devons faire appel, afin d'obtenir les moyens
de former une société ayant son centre à Paris, pour la
propagation des principes que nous émettons, et pour
l'établissement des institutions qui doivent en assurer
le succès.
Cette société aurait pour titre : Société nationale pour
la propagation du crédit et du travail.
La conviction, la volonté et la patience sont néces-
saires dans ces temps difficiles; mais les dangers qui
nous menacent doivent animer nos coeurs, nous faire
comprendre le besoin d'une union plus intime, et nous
engager à prendre pour devise ces mots : Espérance et
courage!
Notre ouvrage est divisé en quatre parties distinctes,
afin que chacune d'elles, bien que se reliant par l'intérêt,
vienne préoccuper l'esprit d'une manière toute spéciale.
Chaque partie se subdivise ensuite en chapitres; et
les chapitres en numéros, afin de séparer convenablement
les diverses matières qui forment le fond du travail.
Enfin, nous avons cru devoir développer notre pen-
sée avec une certaine étendue; et, sur ce point, nous
aurons peut-être besoin de l'indulgence de nos lecteurs,
qui voudront bien être persuadés que nous n'avons
aucune prétention au titre d'écrivain.
Mais ce que nous pouvons promettre avec certitude,
4 AVANT-PROPOS.
c'est une part active pour l'établissement des travaux ad-
ministratifs dont les connaissances nous sont familières.
En nous adressant d'abord aux industriels et aux né-
gociants, nous avons espéré que notre pensée pourrait
être contrôlée utilement; et que, par cette voie, elle
obtiendrait un appui favorable, pour arriver ensuite à
être mieux appréciée du public.
C'est donc avec confiance que nous sollicitons la co-
opération de tous ceux de nos concitoyens qui compren-
nent que nous pouvons arriver à une prospérité plus
grande, plus constante, et à une union durable, par les
institutions de prévoyance, de crédit et de travail, qui
font l'objet de ce volume.
DISCOURS PRÉLIMINAIRE
Lorsqu'un pays a été fortement éprouvé par la puissance
de l'esprit révolutionnaire et qu'il renferme autant d'hommes
d'élite et de richesses matérielles que la France en possède,
bientôt l'esprit conservateur de la nation doit prendre le
dessus et ramener, avec l'influence de ce principe, l'ordre
et la paix.
Ce reflux de l'opinion, qui est une conséquence naturelle
de la marche des esprits, rejette d'ordinaire avec indignation
toutes les erreurs toutes les utopies, et en même temps le
mensonge et la calomnie que le flot de passions en tu-
multe avait apporté sur le rivage; et, en dégageant la
plage des funestes effets de la démagogie, il assure à la vé-
rité et son triomphe et son empire.
L'homme est nécessairement né pour l'espérance; son
esprit inquiet abandonne très-souvent le présent pour des
chimères; et, quelle que soit l'activité dont la nature bien-
veillante l'ait doué, son bonheur est d'entrevoir le jour,
l'instant, où il verra s'éloigner de son esprit toute espèce de
préoccupation, et où ses membres seront dégagés de l'obli-
6 DISCOURS PRELIMINAIRE.
gation d'un travail suivi et mercenaire. La civilisation, en
développant le besoin des jouissances matérielles et intel-
lectuelles, peut seule soutenir l'activité du travail qui,
sans elle, serait bientôt abandonné par une grande partie
des individus qui s'y consacrent.
Comme preuves de ce que nous venons de dire, nous
pouvons citer ce qui se passe dans nos colonies des Antilles ;
en Afrique ; et surtout aux Marquises, où les indigènes
encore à l'état sauvage, nous donnent des exemples qui
peuvent servir à faciliter l'étude de ce que nous avançons.
L'homme tend toujours à revenir vers la nature ; et si
nous le considérons au point de vue social, nous voyons
que toutes ses actions ont pour mobile: l'intérêt, le plaisir
et la gloire. L'amour de l'humanité, la charité qui est une
vertu divine n'est, en général, que l'apanage des âmes pri-
vilégiées qui, lorsqu'elles ont posé les lèvres au bord de la
coupe de la bienfaisance, y trouvent des douceurs, un bon-
heur, un charme si parfait, qu'elles ne savent plus les en
retirer.
Malheureusement l'esprit d'indépendance méconnaît les
services rendus ; et très-souvent les coeurs ingrats, en se
privant du bonheur de la reconnaissance, refroidissent les
âmes qui ne vivent que pour faire du bien.
En revendiquant les bienfaits de la liberté, l'homme a
pris à sa charge les soins de sa propre existence; et, en
vivant en société, il a limité son droit à la liberté d'autrui ;
il a voulu que la sécurité de son frère fût complète sous
peine de crime, car sans cette sécurité il n'y a pas de
liberté.
L'accusation portée contre la société actuelle d'être ou-
blieuse pour le malheur, ingrate envers le peuple qui forme
le grand nombre, ce que l'on appelle les masses, est évi-
demment, comme nous l'avons dit, une preuve d'intérêt
DISCOURS PRÉLIMINAIRE. 7
personnel, ce mobile de l'homme; une exigence de ceux
qui, étant restés en arrière, n'ayant pas su se produire,
accusent leurs devanciers d'être arrivés les premiers, et,
par ce moyen, montrent le désir d'obtenir sans travail le
produit des économies de ces derniers, économies qui sont
aussi le résultat d'un labeur antérieur.
Quoi qu'il en soit, le stimulant de l'intérêt ne doit pas
être repoussé, car nous sommes persuadé que la pensée in-
time de l'homme a toujours un but d'intérêt pour guide.
L'existence de la société, suivant nous, repose exclusive-
ment sur l'intérêt, sur les besoins qu'elle se crée; et qui, en
provoquant le travail. obligent les hommes à des rapports
dont le seul espoir est d'obtenir continuellement une plus
grande masse de produits La valeur de ces produits se
convertit ensuite en instruments de travail, en propriétés
matérielles, rapportant à leur tour de nouveaux fruits, à la
sollicitation des autres hommes qui s'en disputent la jouis-
sance. Cette possibilité d'une plus grande récompense ajoute
donc à notre ardeur ; et, la crainte du lendemain aidant,
nous cumulons des biens qui, très-souvent, n'ajoutent à
notre bonheur que la jouissance de la possession et vont
ensuite se répartir, par le fait de la succession, entre un
plus grand nombre d'individus et l'État.
Cette jouissance de la possession, certains hommes l'ap-
pellent égoïsme ; et cependant, cette passion n'exclut pas la
justice, l'amour de l'humanité, ce penchant du coeur qui
invite celui qui possède à partager une partie de son bien-
être avec ceux qui n'ont pu arriver à s'en procurer, et
que le malheur accable. L'esprit conservateur est néces-
saire et ajoute à la sécurité du pays; il assure des réserves
pour l'avenir dont les besoins financiers doivent nécessai-
rement grandir à mesure que la population et le mobilier
du pays deviennent plus considérables.
8 DISCOURS PRÉLIMINAIRE.
Sans doute ces réserves ne font ensuite que se prêter, que
se louer à chacun de nous ; elles demandent en échange, à
celui qu'elles viennent ainsi protéger, aider dans son travail
actuel, une partie des avantages qu'elles procurent à l'ar-
tisan ; mais cela n'est-il pas dans la nature, n'est-ce pas
un lien social, une certitude que l'on s'occupera de nos
besoins; enfin l'expression de la vérité par la justice distri-
butive que ce mode comporte en lui-même. Cette protection,
ce louage, cette rémunération que réclame le travail anté-
rieur, c'est-à-dire, lés biens accumulés, la réserve, n'établit-
elle pas des rapports entre les hommes ? enfin le commerce.
Le commerce, parce qu'ayant produit plus que pour lui-
même par les avantages qu'offrent à l'homme les instru-
ments de travail; celui qui a emprunté a besoin d'échanger,
de vendre, pour indemniser le prêteur.
Les hommes ne sont pas tous égaux en intelligence, la
nature l'a voulu ainsi ; et, tel qui est susceptible d'agir avec
force, avec adresse, ne peut pas toujours comprendre et
diriger un travail. L'intelligence, dès ce moment, prend donc
la direction et devient maître de la force, de l'adresse même ;
ce qui fait, en général, que, pour le même temps em-
ployé, l'homme capable, savant si l'on veut, est plus gran-
dement rétribué que l'homme s'exerçant avec habileté,
avec talent, aux travaux manuels.
Au premier aperçu, le raisonnement que nous venons de
faire semble contraire à la nature; mais avec un peu d'ex-
périence, en pesant bien les raisons qui font que l'ordre
des choses est ainsi constitué, on s'apercevra bientôt que
la vérité en est le principe ; que l'intérêt individuel et même
celui de tous a concouru à l'établir, à le maintenir ; et qu'en
définitive, ces résultats ne sont réellement que le fruit de
la liberté des transactions.
En analysant avec soin ce que peuvent être de sages
DISCOURS PRELIMINAIRE. 9
combinaisons, une bonne direction donnée aux travaux,
nous pourrons nous convaincre qu'elles doivent centupler
les forces; et, par conséquent, comme l'individu robuste et
adroit désire profiter de cet avantage, il a donc intérêt à
demander l'appui de celui qui possède le talent de la direc-
tion, afin de pouvoir employer utilement ses facultés. De
ce qu'il y a moins d'hommes intelligents que d'hommes
forts et habiles; qu'il faut une certaine unité dans les tra-
vaux, il s'ensuit que la direction réunit sous son patro-
nage un certain nombre de travailleurs, ce qui établit, et
son influence, et ses droits, parce qu'il est naturel que
chacun de ceux qui en réclament l'appui paie la dîme à
celui qui dirige, qui crée le travail.
De cette situation incontestable de notre société, de l'hu-
manité même, naissent ces nombreuses usines, ces beaux
ateliers, qui s'agrandissent à mesure que l'esprit pratique
de l'homme qui dirige sait profiter des avantages qu'une plus'
grande prospérité lui promet.
Il est donc de l'intérêt de tous les artisans que la liberté
du travail, que la concurrence ait son cours; car si l'intelli-
gence est chez le travailleur, bientôt il arrivera à la direc-
tion des travaux, à l'état de maître, tout en suivant les sen-
tiers, quelquefois escarpés, que l'organisation naturelle,
libre, de l'industrie, offre à celui qui a de la persévérance,
de l'économie, et une bonne conduite.
Nos pères ne sont arrivés que par un labeur incessant,
tenace, et au moyen d'une économie extrême ; de nos jours,
au contraire, on fait fortune tout en jouissant des agréments
de la vie; mais cependant, comme autrefois, tout le monde
n'arrive pas.
four se convaincre de cette vérité et ne parler que de
notre époque, il suffit de jeter un coup d'oeil autour
de nous pour se persuader que toutes les branches d'in-
1.
10 DISCOURS PRÉLIMINAIRE.
dustrie que Paris renferme sont peuplées d'industriels,
artisans de leur fortune, ayant créé des procédés ou des
moyens de productions dont une foule de travailleurs ont
su, et savent, chaque jour encore, profiter pour s'établir à
leur tour. Si nous allons en province, à chaque pas le
même tableau se déroule à nos yeux, et jamais époque n'a
été plus favorable que la nôtre aux jeunes talents, à l'intel-
ligence, par le grand nombre de relations que la prospérité
du gouvernement de juillet a préparées au commerce.
Les honneurs ont été aussi la récompense de ces citoyems
qui se sont rendus utiles, non-seulement par leur aptitude
industrielle, en faisant naître des travaux qui n'existaient
pas, mais encore par la direction des affaires publiques,
dont l'influence est aussi un bienfait pour le travail, par
l'esprit d'ordre et d'union, qu'une bonne administration
imprime à la conduite et au caractère des populations.
Il y a donc encore, et il y aura toujours, tant que la paix
régnera, une large carrière ouverte devant celui qui, de
bonne heure, voudra travailler et se dévouer à son art.
Mais il faut remarquer, que si le gouvernement s'inquiète,
se préoccupe des intérêts généraux ; des moyens qui doivent
assurer la circulation et une plus grande masse de débou-
chés ; son activité ne peut entrer dans les détails de la pra-
tique ; et, dès lors, la concurrence intérieure et extérieure
devient l'oeuvre des citoyens qui l'établissent.
Par la liberté du commerce, sans doute il y a des hommes
qui arrivent au but de leurs désirs sans avoir passé par les
diverses épreuves que le travailleur a à subir, et, faisant de
l'industrie une spéculation , se mettent d'un seul bond à la
tête du travail, en prennent la direction ; mais est-ce aux.
ouvriers à se plaindre de cette témérité, de ces créations
nouvelles? et ce débouché, pour les travaux manuels, n'est-il
pas, au contraire, une concurrence favorable ? Ceux qui
- DISCOURS PRÉLIMINAIRE. 11
sont déjà établis, suivant nous, y perdent seuls ; et, bien
qu'en sous-ordre, c'est toujours à l'homme pratique qu'ap-
partient réellement la conduite du travail.
L'artisan doit donc toujours applaudir à l'idée d'une plus
grande masse de capitaux qui viennent s'immobiliser au
profit de l'industrie dont il fait partie.
D'après ce qui précède, il est bien évident que les
moteurs de la révolution de, février ont fait faire fausse
route à l'esprit des travailleurs, en proclamant que le
travail matériel est celui qui mérite le plus ; que, par ce
motif, plus on a d'efforts à faire pour réaliser le travail,
plus on doit obtenir de récompense; que les ouvriers
doivent être reconnus comme étant les plus utiles à la pa-
trie , puisque ce sont eux qui ont le plus de mal ; qu'ils
doivent, dès lors, avoir l'influence, la puissance politique :
c'est ce qui a fait établir le suffrage universel. Ces réfor-
mateurs en agissant ainsi ont désorganisé la partie la plus
active du travail, jeté le doute et la méfiance dan les rela-
tions ; enfin, ils ont amoindri le principe vital de la société.
Cette situation est en tous points contraire à l'intérêt
bien entendu du peuple, dont le travail est le seul moyen,
certain et honorable, de se procurer les choses nécessaires
à l'existence.
Il faut donc revenir à d'autres idées.
II.
Le véritable élément du travail, le principe de sa création,
c'est le génie de l'invention; l'esprit d'entreprises hardies;
la puissance des combinaisons économiques; et une réserve
de travail antérieur assez imposante, assez considérable,
pour alimenter et seconder le travail actuel.
12 DISCOURS PRÉLIMINAIRE.
Sans la participation de ces divers éléments, l'activité des
travailleurs n'aurait pas de but ; et, de même que chez les
anciens, quelques produits naturels pourraient à peine être
la récompense du travail de l'homme.
Mais si, au contraire, le travail reçoit l'impulsion de
l'esprit créateur, organisateur ; s'il est aidé par une somme
de produits suffisante pour atteindre à la prospérité ; alors
commence l'ère de la civilisation, du bien-être; et, désor-
mais, l'homme peut espérer que tous ses besoins, tous
ses goûts seront satisfaits par l'importance des transactions
qui.offrent seules des facilités pour parvenir à la fortune.
Il est donc évident pour nous, et cette vérité devrait
s'emparer de l'esprit du plus incrédule de nos concitoyens,
que l'invention étant le principe, la cause du travail, celui
qui en est l'auteur doit retirer de son intervention des béné-
fices proportionnés au service rendu; et nous sommes cer-
tains que ce n'est qu'à cette condition que les créations
nouvelles peuvent avoir lieu.
Les artisans et la société entière doivent donc applaudir
à la pensée que l'inventeur pourra obtenir des succès, afin
que se dévouant tout entier, ce dernier puisse apporter dans
le travail toute son activité.
Pour compléter notre raisonnement, nous allons cher-
cher à démontrer d'une manière pratique toute l'impor-
tance de l'esprit de création.
A. cet effet, prenons pour exemple un industriel en étoffes
de luxe, pour lesquelles il faille le concours de talents
différents, afin d'arriver à une confection complète. Admet-
tons que cet entrepreneur ait, par son expérience, ses rela-
tions et son propre génie, conçu une idée nouvelle. Pour
mettre sa pensée à exécution, il lui faut d'abord un dessin
établi avec art, et il ne sait pas dessiner, ou du moins il
n'en a pas la pratique ; que fait-il ? Il appelle un dessinateur
DISCOURS PRÉLIMINAIRE. 13
de profession, et dont la spécialité entre davantage dans
les besoins du genre qu'il doit faire exécuter. L'entrepreneur
explique au dessinateur sa pensée , le plan qu'il a imaginé;
enfin, il lui trace le canevas du dessin qu'il réclame de son
talent. Si ce dessinateur a le génie de son état, s'il sait com-
prendre son client, il ajoute souvent aux idées premières ,
il perfectionne, quant au dessin, le travail de l'auteur, et
applique avec intelligence les ressources de l'art à celles de
l'invention.
Le dessin étant achevé, la pensée est vivante, palpable;;
on a recours ensuite au graveur, afin de la fixer par le
burin ; et pour cet artiste, comme pour le dessinateur, les
difficultés sont ramenées à celles que l'art de la gravure
exige pour obtenir une belle exécution.
Viennent ensuite le coloriste, l'imprimeur, l'apprêteur,
qui, tous, apportent leur concours dans les limites de leurs
attributions. Ces industriels peuvent avoir beaucoup de mé-
rite, chacun suivant son état; et cependant, en réalité, ils
doivent la mise en pratique de leur talent à la pensée créa-
trice d'un entrepreneur qui, peut-être, n'était nullement
artiste.
A cette exécution ne se borne pas la mission de celui qui
établit une chose nouvelle; il faut encore qu'il choisisse
une étoffe convenable, d'un prix en rapport avec la possi-
bilité de l'emploi ou du débouché, et que ce prix soit com-
paré à celui des autres étoffes qui sont appelées à lui faire
concurrence; enfin, l'entrepreneur doit, non-seulement
avoir les avances nécessaires pour payer le travail à mesure
qu'il s'effectue, mais encore qu'il recherche des acheteurs
en nombre suffisant pour recouvrer les déboursés de la mise
en oeuvre; ceux des divers essais que toutes les choses
nouvelles exigent; ainsi que les frais de gestion indispen-
sables pour amener à bonne fin une entreprise quelconque.
14 DISCOURS PRÉLIMINAIRE.
Si on admet une réussite complète, il y aura vraisembla-
blement de beaux avantages à recueillir ; l'entrepreneur
ajoutera à sa fortune les fruits de cette belle découverte; on
lui fera honneur de son invention ; et, enfin, si elle est ad-
mise à un concours, une récompense nationale viendra
peut-être ajouter à ses succès.
Mais si nous envisageons toutes les difficultés, toutes les
raisons d'insuccès; ces mille et une causes qui menacent de
ruine celui qui, par ses découvertes, est amené à soutenir
la lutte industrielle, nous comprendrons alors que le chef
d'industrie, pour arriver à la réussite, doit être libre de ses
actions ; que ses inspirations ne peuvent pas même passer
au creuset de la critique; attendu qu'un autre ne pensera
jamais comme lui, d'une manière complétement identique;
et, lorsque, par suite de l'association il ne peut en être ainsi,
les produits s'en ressentent, et il est rare que l'on arrive à
quelque chose de bien.
II faut donc que l'industriel agisse toujours à son corps
défendant; et, lorsqu'il a payé le salaire convenu à chacune
des personnes dont il a obtenu le concours, si les résultats
de la vente sont en sa faveur, nous soutenons qu'ils sont
parfaitement légitimes. Il n'est donc pas vrai, comme le
prétend une certaine école, que les bénéfices réalisés par les
chefs d'industries, etc., soient un larcin fait au travail ma-
nuel ; et bien certainement, la société et même l'État doi-
vent, à l'esprit créateur et entreprenant, la reconnaissance
que l'on porte à celui qui nous assure l'existence en nous
donnant l'instrument de travail.
Sans doute il arrive très-souvent que l'inventeur doit
beaucoup à l'artiste; mais, dans ce cas, l'artiste est auteur
à son tour et vend d'ordinaire son oeuvre en conséquence.
Une part des éloges peut aussi revenir à l'ouvrier intelligent
et adroit; car, en mettant à exécution la pensée inspiratrice,
DISCOURS PRÉLIMINAIRE. 15
il est également utile, indispensable ; c'est cette vérité qui
a dirigé notre esprit pendant tout le cours de notre ouvrage.
L'industriel et le négociant peuvent donc, aussi bien que
l'agriculteur, être considérés comme travaillant à la pros-
périté, à la puissance de la nation; et par conséquent,
comme des hommes spéciaux, éminemment utiles à l'exis-
tence des populations, à la richesse publique et au main-
tien de l'ordre social.
III.
Dans tous lés états industriels, la fortune est le but de
tous les efforts ; et, plus elle semble facile, plus on se préci-
pite vers elle pour chercher à en être favorisé. Ce désir
d'acquérir des richesses a existé de tous temps; et comme
les hommes, à quelque degré de l'ordre social auquel ils
appartiennent, aspirent au bien-être, nous sommes per-
suadé que la fortune sera toujours le principal stimulant
pour activer le progrès et le travail
Pour arriver à la possession des biens matériels, il faut
les mériter par la perfection de ses talents ; et, de cette ma-
nière, successivement, de génération en génération, les
individus doivent ajouter aux bienfaits de la civilisation;
en polissant leurs moeurs par la fréquentation d'une société
choisie, et par une éducation qui, à l'aide des sciences,
des lettres et des arts, vienne enrichir leur imagination.
Ce degré d'instruction ne peut réellement s'obtenir qu'en
dépensant beaucoup de temps et d'argent; l'éducation qu'on
reçoit de la famille est surtout nécessaire ; c'est pourquoi
il est si difficile qu'une première génération, puisse se pro-
duire convenablement.
D'après ces réflexions, les positions dans le monde doi-
16 DISCOURS PRELIMINAIRE.
vent donc être bien différentes ; et, pour l'homme vulgaire,
aujourd'hui sans avenir, les difficultés sont très-grandes ;
cependant, comme père de famille, s'il a de la.persévérance
et s'il inculque à son fils, les principes vrais sur lesquels
toute société repose, il peut devenir, par cette influence,
la souche d'une famille distinguée qu'on appelle de nos jours
aristocratique, à cause de son opulence.
Cette suite d'efforts est nécessaire pour maintenir avec
avantage les ressources de la société ; car si, comme on le
voudrait dans certaines régions, on plaçait les derniers
rangs au niveau des premiers, il n'y aurait plus d'équilibre
possible; et la société, se démoraliserait forcément, se per-
drait, par le déclassement, et par l'agglomération des in-
dividus dans des carrières qui ne produisent rien d'utile à
la vie.
La décomposition d'un État a lieu par des révolutions
mal comprises. qui n'ont pas de but réel, et qui, dès lors,
ne sont pas entrées dans les esprits ni dans les moeurs de
la nation.
IV.
Suivant notre opinion, il est donc impossible de rendre
l'éducation obligatoire, surtout d'exiger que l'État en soit
responsable; et nous pensons que les écoles spéciales qui
promettent un état certain , loin d'être gratuites, devraient
être d'un accès assez difficile, afin que les familles ne
puissent pas se leurrer d'un espoir mensonger ; ce qui
occasionne tant de mécomptes lorsque l'on ne réussit pas.
Aujourd'hui, dans les colléges, une grande partie des
jeunes gens se préparent pour les examens des écoles mili-
taires ; c'est là évidemment une calamité, une source de
malheurs à échéance, qui devront être payés dans l'avenir.
DISCOURS PRÉLIMINAIRE, 17
De nos jours c'est l'industrie, le commerce et l'agricul-
ture, qui devraient attirer l'attention, et vers lesquels il serait
urgent de diriger les études ; car, pour que la société puisse
exister toutes les professions ont besoin d'être occupés. Il
ne faut donc pas qu'il y ait pour les uns des entrées de
faveur aux écoles spéciales, tandis que les autres doivent
acheter leur état par des travaux et par une longue suite
d'années de persévérance; ce n'est que par la compen-
sation des dépenses que l'on peut s'affranchir de cette exi-
gence , sans qu'il y ait lutte, tiraillement ; car, si l'on
abaisse les barrières pour les uns, au détriment des autres,
il doit résulter un mécontentement précurseur des tempêtes
qui s'amoncellent sur la société, et qui éclatent ensuite,
ayant pour conséquence la ruine de la nation. La liberté,
la concurrence entre toutes les capacités a pour résultat
inévitable d'établir des disproportions sociales , c'est pour-
quoi la réussite doit être respectée comme étant le gage, le
bénéfice d'un bien acquis par le travail.
Ce qui permet d'espérer une place indépendante dans la
société à celui qui veut travailler pour l'obtenir, c'est que la
fortune acquise, ce que nous avons appelé plus haut la ré-
serve, n'est rien en comparaison de celle qui se distribue
chaque jour, par la puissance du travail, et par les trans-
actions qui se succèdent. Les biens acquis sont des instru-
ments qui servent à en créer d'autres, dont le crédit est
l'échelle pour arriver à la propriété. Il y a donc toujours,
des moyens de prospérer; et, plus la société est riche, plus
cette possibilité est grande et certaine. La jalousie que nous
portons à ceux qui sont plus heureux que nous, quoique
étant vaine, marque l'impuissance de nos propres forces,
puisque la même carrière nous est ouverte pour acquérir la
propriété; et cela, avec d'autant plus de facilité aujour-
d'hui, que les relations sont plus étendues.
18 DISCOURS PRÉLIMINAIRE.
Les combinaisons économiques, qui forment le fond de
notre ouvrage, en mettant les transactions à l'abri des crises
financières, nous donnent l'espoir qu'à l'avenir les opéra-
tions seront plus multipliées. Nous avons calculé que si
cette prospérité amenait seulement une augmentation de
consommation de 25 centimes par personne et par jour,
le mouvement commercial et industriel serait augmenté
d'une somme de neuf millions par jour et de trois milliards
285 millions par année. Ces résultats peuvent se réaliser,
surtout si l'on veut établir et encourager les institutions
de prévoyance et de crédit que nous indiquons.
Les artisans ne peuvent pas envisager cette prospérité
avec indifférence ; car, en entrant dans la circulation, les
neuf millions par jour se convertissent immédiatement en
salaire : assurent du travail, empêchent le chômage et réa-
lisent le bien-être désiré.
Pour l'agriculteur, l'industriel et le commerçant, c'est une
somme de bénéfices qui leur est assurée ; et qui, en ajoutant
aux relations de nouvelles garanties, leur promettent une
fortune toujours plus grande et surtout plus stable.
Nous devons donc espérer que nos combinaisons seront
justement appréciées; et qu'en en. étudiant la mise en
pratique, on sera convaincu, comme nous, qu'il y a pos-
sibilité d'ajouter à la prospérité, par des institutions de
prévoyance, de crédit et de travail; car là seulement, sont
les nouvelles destinées de la France.
V.
Notre pensée est toute de conciliation ; et, bien que nous
croyions qu'il soit utile de se rappeler que la société est
menacée dans son existence et dans son repos par les
erreurs les plus dangereuses, nous devons faire tous nos
DISCOURS PRÉLIMINAIRE. 19
efforts pour garantir l'esprit de ceux de nos concitoyens
qui comprennent les véritables intérêts du pays et de la
société, c'est-à-dire, qui veulent vivre au moyen d'un tra-
vail suivi et régulier. La bonne volonté n'exclut pas le dé-
sir d'une existence meilleure ; c'est pourquoi nous nous
sommes attaché à trouver des moyens qui puissent, tout en
grandissant le caractère de l'homme, assurer des secours
aux travailleurs à toutes les époques de la vie qui offrent
quelque éventualité : une caisse de prévoyance alimentée
par les patrons et la société; le prêt en cas de chômage
forcé; celui en nature et la caisse de retraite, voilà les ga-
ranties matérielles, qui doivent accompagner, pendant tout
le cours de la vie, les hommes ne possédant que leur tra-
vail. D'après notre projet, l'exemption militaire deviendrait
possible à l'artisan utile et d'une bonne conduite ; et les
bureaux de renseignements, dont nous proposons l'établis-
sement, auraient pour effet de diriger le bon choix des
chefs d'industrie, du commerce, etc., et de donner aux em-
ployés et aux travailleurs, la possibilité d'obtenir de l'a-
vancement, suivant la perfection qu'ils auraient acquise
dans leur savoir. Une institution particulière donnerait en-
core aux adhérents de la caisse des retraites l'espoir de
récompenses honorifiques qui viendraient les encourager
dans leurs travaux.
Enfin, dans l'ensemble de nos calculs, la veuve et l'or-
phelin ne sont pas oubliés ; et la jeune fille, espoir de la
civilisation, a été également l'objet de nos préoccupations.
Les ressources dont nous posons les bases sont certaines ;
et, loin d'accepter les principes de ces esprits acerbes qui ne
voient dans les hommes opulents que des ennemis, nous
devons, au contraire, apprécier à leur juste valeur les lar-
gesses de la classe des citoyens aisés ; et nous nous portons
20 DISCOURS PRÉLIMINAIRE.
volontiers leur caution, étant persuadé qu'ils seconderont
nos efforts avec empressement et bonheur.
Chacun de nos adhérents ne doit pas s'inquiéter de ce
que fera son voisin ; pour faire le bien, il faut oser un peu,
et comme l'exemple est contagieux, bientôt nous verrons
arriver à nous ceux qui étaient d'abord indifférents.
Nous avons encore expliqué dans notre ouvrage com-
ment, pour l'agriculture, nous espérons avoir soulevé cette
grave question de la banque immobilière; en facilitant le
prêt sur hypothèque, en espèces, avec remboursement
facultatif; de manière que le propriétaire n'ait jamais à
craindre l'expropriation et que la vente des biens ne soit pas
entravée ; enfin nous croyons avoir réussi à réaliser la pos-
sibilité de prêter aux fermiers-locataires au moyen de la
mutualité.
Notre plan ne donne pas moins de garantie à l'industrie ;
et une immobilisation de fonds à son profit, qui lui sera
facilitée dans l'avenir, offrira aux opérations une sécurité
telle, que l'industriel pourra se lancer dans les voies du pro-
grès avec une intime confiance.
Par l'escompte, le commerce, obtient aussi une protec-
tion efficace ; et en faisant observer à nos lecteurs que
toutes ces combinaisons se relient entre elles par la puis-
sance de la mutualité, garantie plus solide, peut-être, que la
propriété ; ils seront rassurés sur l'avenir du capital, qui,
suivant nous, ne doit courir aucune chance, en tant qu'il ne
spécule pas.
Les rentiers et tous ceux qui réalisent des économies,
auraient donc désormais de nouveaux moyens de place-
ment; et, la circulation devenant plus rapide, la sécurité et
les bénéfices n'en seraient que plus certains.
En acceptant ces institutions protectrices, on ne doit
DISCOURS PRÉLIMINAIRE. 21
pas perdre de vue les prétentions des adversaires de l'ordre
qui, nous le craignons, ne reconnaissent de progrès que
dans la spoliation.
Pour compléter notre système financier, nous avons pensé
que la dette publique étant amortie d'une manière certaine,
la confiance dans l'État serait plus grande, et par notre pro-
jet nous arrivons à décharger le budget annuel de toute la
somme consacrée à l'amortissement. Nos moyens d'impôts
sur les transferts et sur le prêt hypothécaire, offrent égale-
ment un large subside au trésor, ce qui doit être un bienfait
pour la nation.
Enfin, une société d'exportation pour le commerce à
l'étranger et pour l'Algérie; une loterie permanente pour
les artistes ; et nos observations sur l'emploi des enfants
trouvés, des jeunes détenus et des diverses classes de con-
damnés, au profit de la colonie d'Afrique, doivent encore
ajouter à nos combinaisons de prévoyance et de crédit, et
assurer une part plus large au travail national.
En comprenant ainsi les intérêts de la sociéte, sans jamais
réclamer de l'État que sa protection, nous nous affranchis-
sons de ces tendances au communisme, que l'on voudrait si
bien infiltrer dans l'esprit de la nation. Déjà la Constitution
porte en tête de son préambule le droit à l'assistance, ce qui
n'est autre chose que de constater que la bienfaisance des
temps passés, si grande cependant, n'a pas été suffi-
sante ; ou cet article de la Constitution , s'il n'explique pas
cette pensée, aurait pour effet de faire du peuple de France,
une nation de mendiants, mettant son gouvernement à
contribution pour l'obliger à satisfaire tous ses besoins.
C'est ce que repoussent avec indignation les ouvriers qui
ont le désir de travailler, et qui tiennent à conserver un
peu d'indépendance.
L'assistance ne doit être que le complément de l'épargne
22 DISCOURS PRELIMINAIRE,
elle doit être restreinte le plus possible, afin d'engager le
pauvre à ne rechercher un appui que dans la Société de
prévoyance, où viendraient se grouper tous les bienfaits
pour être repartis ensuite en secours qui se donneraient
exclusivement aux ayant-droit par leur participation à la
caisse des retraites.
Lorsqu'il y a possibilité de se préserver de la misère par
l'épargne, celui qui ne comp te quesur l'assistance n'est pas
l'homme de la liberté; c'est l'esclave chez un peuple libre,
s'imposant des chaînes pour satisfaire, ou sa paresse ou ses
passions : s'il tombe dans le besoin, s'il ne peut plus travail-
ler, en se mettant à la charge de ses concitoyens il n'a
plus de place dans la société, il est au nombre des indigents.
De même que le peuple profite des avantages de la so-
ciété; des sûretés qu'offre l'organisation administrative; de
même, il doit sa part des impôts qui servent à en acquitter
les charges ; autrement il ne pourrait plus être considéré
que comme les serfs russes à qui on donne chaque jour la
ration.
La meilleure,garantie pour le salaire, c'est la concur-
rence ; cependant, pour offrir au travail quelques moyens
de conservation, nous proposons l'établissement d'un syn-
dicat pour chaque industrie ; qui, en se réunissant, forme-
raient un congrès industriel. Les bureaux de renseigne-
ments en seraient le complément.
Suivant nos désirs, le travailleur aurait donc, à l'avenir,
aune main protectrice toujours tendue pour le secourir ou le
diriger ; son dévouement ajouterait à la bonne volonté de la
société ; et, quel que soit l'état qu'il entreprenne, le lieu
qu'il aille habiter, ses droits seraient les mêmes, ainsi que
sa participation aux bienfaits de la prévoyance.
Le père de famille, par cette protection, pourrait, sans
crainte, voir grandir ses enfants; et, depuis la naissance,
DISCOURS PRÉLIMINAIRE. 23
jusqu'aux derniers jours de la vie, la prévoyance serait là
pour les préserver des exigences du besoin.
VI.
En émettant ainsi nos projets pour l'avenir, nous n'avons
pas voulu faire comprendre que nous soyons ingrats envers
le passé; car les institutions qui existent aujourd'hui sont
le gage de toute la sollicitude des amis de l'humanité. Nous
pourrions seulement faire remarquer que ces combinaisons
étant morcelées, étant sans lien qui les unisse, l'influence du
bienfait n'agit pas sur l'esprit public; et chaque jour on en
nie l'existence ; ce qui s'accrédite par les discours malinten-
tionnés et par la difficulté d'établir une discussion sur des
choses qui n'ont pas une publicité suffisante.
Aujourd'hui que l'esprit révolutionnaire est venu tarir une
partie des bons sentiments, il faut, en rappelant les hommes
à la vérité, que la société s'arme de prudence, qu'elle fasse
tous ses efforts pour convaincre et arracher l'ignorant des
mains de la démagogie, dont il est le principal instrument.
Nous regrettons aussi que l'on fasse tout en vue de ce
que l'on appelle l'ouvrier ; car il existe un grand nombre de
citoyens qui, bien que n'étant pas favorisés par la fortune,
et vivant du travail, n'appartiennent pas à la classe ou-
vrière; c'est ce qui nous fait solliciter la fondation d'une
institution nationale qui réunisse en un seul faisceau la so-
ciété entière.
Agir ainsi, c'est effacer tous les rangs devant la pré-
voyance,, et par là grandir le caractère de l'ouvrier, ce qui
ne peut être qu'un bien.
Pour ramener la paix et l'abondance, il faut jeter hardi-
ment les yeux vers l'avenir; il faut améliorer notre situa-
tion et profiter des exemples que nous offre le passé; afin
24 DISCOURS PRÉLIMINAIRE.
de nous éclairer, et d'obtenir, par là, le moyen de n'être
pas injuste.
Nous devons beaucoup de nos succès au gouvernement de
juillet ; les notes que nous avons renfermées dans notre
ouvrage en fourniront la preuve. A aucune époque de notre
histoire, un gouvernement , quel que soit le temps de sa
durée, n'a réalisé autant de travaux d'utilité publique, et
n'a provoqué des progrès aussi rapides. L'Europe elle-
même doit en être étonnée, et cependant jamais l'animosité,
qui s'est éveillée dans une partie de nos populations, n'a
mieux démontré jusqu'où peut aller l'erreur, la calomnie.
En se ruinant, en dépensant largement, le chef de l'État
a passé pendant longtemps pour cupide ; comme ayant em-
porté à l'étranger des sommes immenses ; et, bien que cela
soit impossible, puisque le chef du gouvernement n'a aucun
maniement de fonds, cette accusation n'en a pas moins pas-
sionné une foule ignorante,
Enfin, vingt-cinq millions d'offrandes distribuées au
malheur, aux artistes, n'ont pas trouvé un dévouement, une
expression de regret; c'est de la bouche des malheureux
qui réclament plus particulièrement l'assistance, que l'on
entend la calomnie la plus haineuse, la plus coupable, celle
d'être avare, d'avoir spéculé sur les subsistances ; quand,
au contraire, lors de la cherté des céréales, le pauvre et
l'artisan ont reçu le pain pour rien, ou ne l'ont payé que
dég revé de l'augmentation.
D'après un relevé de quarante années, le prix du pain
(année commune) n'a jamais été aussi bas que pendant les
vingt dernières ; en 1816, il a coûté, à Paris, 0 50 c. la livre
au lieu de 0 35 qu'il a valu en 1847, et autrefois, en douze
années, les peuples avaient à supporter au moins trois
disettes et une famine, c'est-à-dire que l'on était rationné.
Cependant la population était de moitié moins nombreuse
DISC0URS PRÉLIMINAIRE. 25
et les habitants de la campagne ne se nourrissaient que de
grains inférieurs. Nous espérons que cet exposé et les
renseignements que nous avons consignés dans le cours de
notre ouvrage, appelleront les réflexions de nos concitoyens
et que les honnêtes gens s'armeront de courage pour com-
battre l'erreur qui est si funeste au caractère national, et
au repos du pays.
On s'est étonné qu'une révolutionpût avoir lieu à une
époque de prospérité aussi parfaite ; cela ne doit pas sur-
prendre, en ce qu'il n'y avait pas de révolution dans les
esprits, que personne n'y songeait ; si l'on excepte cependant
les sociétés secrètes, qui, étant toujours disposées à saisir
leur proie, ont pu faire irruption dans la société, sans que
celle-ci ait le temps de se défendre.
Lorsque la stabilité semble être certaine et assise sur des
bases solides, elle appelle la sécurité dans l'esprit des
citoyens ; et même dans le gouvernement, cette situation
fait naître une trop grande confiance. La nation en se re-
posant ainsi sur les illusions d'une douce quiétude, s'amol-
lit par l'enivrement que donne la satisfaction; et l'insou-
ciance qui la gagne, rend les hommes oublieux des services
rendus, par le fait même qu'ils sont réalisés.
Il est donc certain pour nous, que. les progrès obtenus
après 1830, en éveillant de plus grands besoins ; en ré-
pendant l'aisance et l'éducation chez un plus grand nom-
bre d'individus , ont excité, trop vivement peut-être, le
désir des richesses, et l'amour.de soi-même. L'indifférence
pour les malheurs publics et pour ceux d'une famille que
la France doit honorer, devait résulter de cette disposition
des esprits, ainsi que cette fausse manière de voir, qui fait
considérer un changement de gouvernement, comme devant
toujours être un motif d'amélioration pour le pays.
Ce qui m'engage à rappeler ces souvenirs, c'est qu'il n'y
2
26 DISCOURS PRELIMINAIRE,
arien, selon nous, de plus dangereux que l'ingratitude; que
ce laisser-aller qui semble permettre de tout sacrifier, de
tout briser pour obtenir quelque chose de mieux que ce que
l'on a. De plus, en frappant d'infamie, aux yeux du peuple,
un gouvernement dont les efforts ont amené la prospérité
dans le pays; il est certain qu'on met toutes les vérités en
doute; et que le gouvernement qui succède court les mêmes
dangers, subira les mêmes accusations que celui que l'on
proscrit : avec une telle manière d'être on né croit plus à
rien; le peuple n'a plus aucun respect pour l'autorité; l'a-
venir est toujours menaçant.
C'est donc en prévision de la sécurité du pouvoir existant
que nous parlons ainsi, plutôt que pour émettre des voeux
que l'on pourrait interpréter; et que nous n'exprimerions
pas s'ils étaient tels, voulant respecter la loi quelles que
soient d'ailleurs nos. sympathies.
VII.
Les lois doivent être établies selon les époques pendant
lesquelles on les met au jour; et, dans un pays bien admi-
nistré, elles ont besoin d'être révisées à mesure que les cir-
constances changent.
La loi sur les faillites, suivant nous, n'est pas ce qu'elle
devrait.être; elle est souvent trop sévère pour le malheur
reconnu; elle n'a pas toujours la clémence.nécessaire.
Pour le banqueroutier frauduleux, la loi est inflexible ;
elle est terrible. Nous ne voulons pas discuter ce point, qui
n'est pas l'objet de nos préoccupations.
Le banqueroutier simple est moins maltraité, en ce qu'il
n'y a qu'imprudence, ou des irrégularités à lui reprocher.
Mais ce qui doit attirer l'attention des hommes éclairés,
c'est le failli reconnu malheureux et déclaré excusable par
DISCOURS PRÉLIMINAIRE. 27
le jugement d'homologation. A notre époque surtout on doit
être indulgent pour le commerce, car les dangers sont de
jour en jour plus grands ; si une position différente n'est
pas accordée à celui que la loi pénale n'atteint pas, il en
résultera que le failli jugé excusable, qui a été victime d'une
escroquerie, de plusieurs faillites successives ou d'une catas-
trophe imprévue, sera toujours, par le fait, si' l'on n'y remé-
die, confondu dans l'opinion publique avec l'homme cou-
pable que la loi condamne; qui a commis des imprudences
ou fait des dépenses exagerées pour l'entretien de sa
maison.
Aujourd'hui, la loi le déclare rayé de la liste des électeurs ;
le tribunal de commerce lui refuse toute espèce d'emploi
qui doit avoir son approbation ; enfin, on lui ôte une partie
des moyens qui pourraient lui venir en aide.
Pour toute perspective, on lui indique la réhabilitation ;
mais cette faculté est en quelque sorte une impossibilité ;
car, dans le commerce, l'homme tombé a bien du mal à se
relever; et, si le sort le protége, comme cette réhabilitation
ne peut se réaliser que vers la fin de sa carrière, il pense
alors à sa famille plutôt qu'à lui-même ; de cette manière,
toute la vie de ce commerçant est entachée par suite d'un
malheur survenu dans des conditions indépendantes de sa
volonté.
Le tribunal devrait donc faire une distinction ; et après
l'enquête faite par les syndics et le juge commissaire, s'il y
a lieu à déclarer le failli excusable, si un concordat inter-
vient, lé commerçant, aussitôt après l'acquit des dividendes
consentis, devrait rentrer dans tous ses droits ; de manière
qu'aucune entrave ne vînt l'empêcher d'obtenir une charge
quelconque. Le failli, dans cet état, est un homme malheu-
reux et non un malhonnête homme.
La faillite est une conséquence naturelle du commerce;
28 DISCOURS PRÉLIMINAIRE.
les probités les mieux famées peuvent y être entraînées ; et,
surtout à notre époque, les revirements politiques aidant,
l'avenir d'un industriel ou d'un commerçant n'est jamais
assuré.
Supposons qu'un industriel ou un négociant, même un
marchand en détail, au début d'une saison, ayant fait tous
ses achats, soit contrarié dans ses calculs, menacé de ruine
au moment de la vente, par un temps constamment con-
traire : toutes ses marchandises restent, dans ses magasins ;
ceux qui lui doivent ne le paient pas, parce qu'ils ont été
atteints par le même fléau ; cependant les échéances arrivent,
les billets sont protestés, et si les créanciers ne sont pas
disposés à un arrangement qui lui accorde des délais, la fail-
lite sera déclarée.
Au lieu d'une saison manquée c'est une concurrence
inattendue qui survient, arrêtant forcément une grande
partie des débouchés; c'est une émeute qui éclate à l'instant
où la vente doit s'ouvrir, et la panique dure un mois ou six
semaines; c'est le banquier qui arrête ses paiements ; c'est
une inondation qui envahit le pays dans lequel le négociant
avait une partie de ses commettants ; c'est un naufrage qui
engloutit ou des marchandises ou des remises qui devaient
couvrir-des paiements ; enfin, c'est le gouvernement qui
commandite une société ouvrière, laquelle vient, au moyen
des ressources qu'on lui a accordées, avilir les prix, enlever
les clients et les meilleurs ouvriers d'un industriel. Toutes
ces circonstances, et beaucoup d'autres encore, sont pos-
sibles, arrivent; et, bien que celui qui en est victime y
perde et son avenir et sa fortune, la loi, de gaieté de coeur,
sans aucun intérêt pour la morale publique, puisqu'elle
juge ce commerçant malheureux et non coupable, le con-
damne cependant à perdre ses droits de citoyen, quoiqu'elle
soit satisfaite par l'intervention du concordat.
DISCOURS PRÉLIMINAIRE. 29
Nous nous élevons contre cette disposition de la loi,
parce que la possibilité de la faillite pèse sur le corps du
commerce tout entier, et que celui qui n'a pas failli est jugé
par le public en raison de ce qu'il peut faillir. Les citoyens
non commerçants ne portent leur jugement que d'après
la pénalité; et cependant, chose étrange, ceux qui, n'étant
pas dans le commerce, ne paient pas leurs dettes, non-seu-
lement sont électeurs, mais encore sont éligibles et sou-
vent élus;bien qu'étant, quelquefois, la cause de la chute du
marchand ou du négociant.
Nous croyons pouvoir dire que le public accepterait vo-
lontiers cette distinction entre le failli coupable et celui
qui est déclaré excusable ; et que cette manière de les clas-
ser aurait un avantage incontestable, par tous les' efforts
que ferait le négociant pour mériter un jugement favorable.
il est nécessaire de laisser une porte ouverte à l'espé-
rance. En faisant remonter au passé le bénéfice de la loi,
une foule de bons citoyens seraient rendus à l'élection pour
y défendre les mesures d'ordre qui sont les seules garanties
du commerçant; car celui qui a senti le malheur, étant plus
circonspect, bien certainement ne s'écartera pas de la ligne
que lui dicte la prudence.
N'est-il pas pénible, en effet, de penser que dans un pays
essentiellement industriel et de commerce, le conspirateur,
celui qui, chaque jour, par des écrits incendiaires, distille
un poison corrupteur, ait sur le commerçant un privilége
établi par les lois; car d'après la jurisprudence, celui-ci,
bien que malheureux, ne peut jamais s'affranchir de la
position difficile que la faillite lui a faite, tandis que le
condamné politique, quelque coupable qu'il ait été, lors-
qu'il obtient sa libération ou qu'il est gracié par un motif
quelconque, rentre dans tous ses droits de citoyen.
En vue d'améliorer cette situation, nous soumettons à nos
2.
30 DISCOURS PRELIMINAIRE.
lecteurs, une disposition toute nouvelle, qui peut venir au
secours du commerce : ce sont les bases d'une société d'as-
surance mutuelle entre tous les industriels et tes négociants
qui, en annulant les effets de la faillite, viendrait raffermir
, le crédit. Désormais celui qui se placerait sous l'égide
de cette mutualité, pourrait en quelque sorte, agissant avec
loyauté, avoir la certitude de ne pas être mis en faillite.
C'est donc avec bonheur que nous poursuivrons l'établisse-
ment et la mise en pratique de cette assurance mutuelle ;
car, suivant nous, elle est appelée à seconder les transac-
tions commerciales, d'une manière inespérée, pour celui sur-
tout, qui, d'abord, n'en entrevoit pas toutes les ressources.
L'industrie et le commerce, qui activent et assurent la
richesse du pays; qui donnent à tout de là vie, une valeur
toujours nouvelle ; doivent se défendre eux-mêmes, car ils
forment aujourd'hui une puissance qui se place au premier
rang des intérêts nationaux.
Nous n'avons pas cru devoir mêler les questions poli-
tiques au développement de nos principes économiques,
bien qu'elles forment cependant l'un des points qui arrêtent
ou qui donnent l'essor au travail. Cependant il nous a paru
utile de dire un mot sur la nature des impôts qui établissent
des dissentiments, afin d'éclairer, si nous le pouvons , ces
questions difficiles ; et, par nos observations, disposer les
esprits à la conciliation.
En terminant, nous faisons des voeux pour que notre
travail soit goûté par nos concitoyens ; et, s'il en est ainsi,
nous promettons d'en défendre les principes avec tout
le dévouement dont notre caractère est susceptible ; nous
croyons pouvoir compter sur le concours des hommes
d'élite pour prendre la direction des diverses institutions
dont nous soumettons les principes dans le cours de notre
ouvrage.
DES DESTINÉES
DE LA FRANCE
AU POINT DE VUE
DE LA PRÉVOYANCE, DU CRÉDIT. ET DU TRAVAIL NATIONAL.
1RE PARTIE
De la prévoyance en général
CHAPITRE PREMIER
DES CAUSES QUI AMÈNENT. LE BESOIN DE LA PRÉVOYANCE, ET QUELS
SONT LES CITOYENS QUI DOIVEN TPRINCIPALEMENT Y CONCOURIR.
— DU CARACTÈRE DE LA PRÉVOYANCE.
Le devoir pèse, il coûte... Oui, mais est-il rempli,
L'air devient plus léger, le ciel s'est embelli.
DUCIS.
La nation française est une nation toute de progrès. Son
caractère facile, mobile, le lui commande ; et, bien loin que
cette mobilité soit chez elle un défaut, nous devons consta-
ter, surtout en comparant à l'esprit des autres peuples, l'in-
telligence que la vivacité française enfante, que là est
tout le brillant, toute la richesse de son influence dans le
monde.
En jetant un coup d'oeil en arrière, nous pouvons être
32 DE LA PRÉVOYANCE EN GÉNÉRAL.
fiers des étapes que nous avons franchies pour arriver à la
civilisation ; et, pour celles qui nous restent encore à par-
courir, il n'est pas douteux qu'avec toutes les ressources
dont jouit la France, elle ne rejette bientôt loin d'elle
cette espèce d'anarchie que l'on a glissée dans les esprits et
dans les institutions.
Un peuple libre, assuré de ses destinées, doit constam-
ment marcher vers son affranchissement; mais cet affran-
chissement que j'invoque ce n'est pas l'absence de tout
pouvoir, de tout devoir ; c'est celle du besoin, de la misère,
de cette lèpre qui démoralise et dégrade : le paupérisme.
Autrefois la France était plutôt agricole que manufactu-
rière; la dépendance dans laquelle était la classe des tra-
vailleurs empêchait le développement de leurs facultés ; et,
on peut le dire, une misère constante, que la charité seule
adoucissait, était en quelque sorte l'état normal des popula-
tions. (Voir note n° 1.)
Mais les besoins n'étaient pas aussi grands que de nos
jours; le despotisme arrêtait tout murmure; l'habitude
consacrait le respect pour les chefs, pour les maîtres ; et
cette bonne disposition, en garantissant la stabilité, en éloi-
gnant des esprits cette fièvre qui fait aujourd'hui tout
notre mal, contre-balançait, par l'absence de tout désir
le bien-être que nous pouvons obtenir aujourd'hui par le
travail.
Pour être heureux il faut d'abord croire au bonheur ; et,
. pour n'être pas injuste, il faut remarquer ce que l'on était
autrefois, et surtout apprécier, à leur juste valeur, les ef-
forts personnels que l'on fait pour obtenir le bonheur.
Le bonheur s'efface vite de l'esprit; car il n'est jamais
assez complet : les goûts, les penchants, les besoins s'a-
grandissant à mesure que le bien-être augmente.
Le malheur seul laisse des traces; et, plus le passé
PREMIÈRE PARTIE, CHAP. I. 33
a été prospère, plus il semble que l'adversité actuelle en-
gendre de malaise et de privations.
A une époque qui n'est pas encore bien éloignée de nous,
l'industrie n'était certainement pas ce qu'elle est aujour-
d'hui; les subsides que pouvait lever le Gouvernement,
n'étant pas assez considérables, et les finances étant moins
bien administrées que de nos jours, il en résultait que les
travaux publics étaient insuffisants ; dès lors, les routés, les
canaux, les grands travaux d'assainissement, devaient être
négligés, et même dans certaines contrées, ils étaient à
l'état complet de nullité. On ne comprenait pas ce qui ame-
nait des crises terribles dans les céréales; ce qui causait
des disettes sur un point, tandis.que sur d'autres il y avait
abondance; des fièvres épidémiques que l'on pouvait ap-
peler quelquefois de véritables pestes ; et enfin, comme le
commerce extérieur, par l'absence de l'industrie manufac-
turière, n'était pas assez considérable, il était matérielle-
ment impossible de se procurer au dehors ce que le manque
de travail refusait au pays.
Avec une circulation plus facile, cet état de choses change.
La terre autrefois négligée faute de pouvoir transporter les
engrais et lès récoltes, est aujourd'hui cultivée dans toutes
les parties susceptibles de l'être. Au moyen de la loi sur
la circulation des céréales, une province qui produit davan-
tage est amenée, par ses propres intérêts, à alimenter celle
qui n'obtient pas de son propre sol la somme suffisante
de subsistance ; et, quand celle-ci peut se procurer des blés
étrangers à meilleur marché, malgré la prime à laquelle
l'importation des céréales est ♦soumise, à son tour, la pro-
vince surchargée trouve des débouchés au dehors. Cette
combinaison administrative a pour cause la distance qui
sépare le pays de production, de celui qui ne produit, pas
assez, et la facilité qu'ont les ports de mer de recevoir
34 DE LA PREVOYANCE EN GENERAL.
ou d'expédier, à moins de frais, les denrées qu'ils échangent
avec l'étranger. (Voir note, n° 2, 3e partie.)
A mesure que les moyens de transports se sont amélio-
rés, notre position matérielle a suivi les mêmes progrès, et
la conséquence de ce perfectionnement devait être le déve-
loppement de l'agriculture et de l'industrie dont les bornes
sont encore inconnues. (Voir note, n° 4.)
On peut donc se convaincre, d'après ce qui existe et la
marche de l'esprit humain, que les choses et les idées s'amé-
liorent les unes par les autres; et que, si le point de départ
est l'agriculture, l'agriculture à son tour, doit la plus grande
partie de son importance à l'industrie soit par l'augmenta-
tion de consommation que celle-ci provoque, ce qui amène
une plus-value dans le prix des denrées, soit par le perfec-
tionnement des instruments qui servent à son exploitation.
Mais si les instruments de travail se sont améliorés, si
leur quantité s'est accrue, aussi bien que les moyens de
transport; si la terre a été plus féconde ; les populations se
sont aussi multipliées et le nombre des citoyens est venu
contre-balancer en partie les,progrès obtenus. Peut-il en
être autrement ? Nous ne le pensons pas ; car, avec la sécu-
rité et le bien-être, la famille s'établit plus solidement et la
multiplication des êtres doit suivre nécessairement le pro-
grès de la civilisation.
Au point de vue de l'intérêt général, cet ordre de choses,
loin d'être une calamité, comme le prétendent certains
pessimistes, est un bonheur et une cause de prospérité pour
la nation ; car, plus un pays est riche eh population labo-
rieuse, plus ce peuple a le droit d'espérer, par l'aide qu'il se
procure et la force qu'il acquiert, dans les bienfaits de la
Providence, surtout s'il est assez sage pour toujours se
garantir de l'anarchie.
En effet, avec l'homme naît le besoin, et du besoin naît
PREMIÈRE PARTIE, CHAP. T. 35
l'industrie, le travail ; de l'échange des travaux résulte la vie
ou plutôt les choses nécessaires à la vie, ainsi qu'une répar-
tition équitable d'après nos propres efforts. Ce qui nous
fait dire que cette allégation est rationnelle, c'est que depuis
un demi-siècle, la population s'est accrue d'un tiers et que
les progrès de l'agriculture et de l'industrie ont dépassé
l'extension de la population. Les statistiques nous prou-
vent que chaque individu en particulier, absorbe aujourd'hui
une quantité beaucoup plus grande dès objets indispen-
sables à sa conservation, d'ou il résulte; en général, que le
cours de la vie se prolonge d'une manière sensible.
C'est donc à nous, en nous efforçant de ramener la paix
et la concorde, à faire qu'il en soit toujours ainsi ; la nature
et notre beau pays nous en offrent les moyens.
Cependant, pour ne pas nous éblouir sur notre véritable
position, il faut remarquer qu'en France l'agriculture n'a
jamais assez produit pour sustenter la population; que
toujours il a fallu que le commerce aille chercher au loin
une partie de l'alimentation du pays. L'importation s'est
élevée en moyenne, pour les céréales seulement, à plus de
32 millions de francs par année, et cela depuis un demi-
siècle, époque à laquelle les importations et les exportations
ont été constatées régulièrement. Mais si nos besoins sont
grands, si notre agriculture est impuissante pour les com-
bler, notre travail industriel et nos débouchés en vin sont
également considérables et nous donnent les moyens d'ef-
fectuer les dépenses que nécessite l'excès de la consom-
mation. En résultat, dans les années prospères, la balance
du commerce extérieur existe, et quelquefois elle est en
notre faveur. (Voir note, n°s 2 et 4, art. 7.) .
Malgré ce qui précède, il n'est pas moins vrai cependant,
que quand notre travail s'arrête, comme en 1848 et encore
aujourd'hui, que nos exportations se ralentissent, nos pro-
36 DE LA PRÉVOYANCE EN GÉNÉRAL.
duits sont avilis par le bon marché, en nous appauvrissant
d'autant, car nous achetons toujours et nous vendons moins
et à plus bas prix.
Ce qu'il faut bien apprécier, c'est que les progrès en in-
dustrie et en agriculture s'obtiennent particulièrement par
l'accomplissement des grands travaux publics, tels que les
routes et les canaux-* Les travaux d'assainissement, qui
en sont le compliment, ajoutent aussi à la prospérité par la
plus grande vigueur que les hommes acquièrent ; ce qui
les dispose à se vouer avec plus de plaisir au travail. (Voir
note n° 4, art. 4 et 5.)
Depuis vingt ans ces améliorations ont reçu une impul-
sion immense; il faut espérer qu'on ne l'amoindrira pas
par une fausse direction donnée aux finances ; par un allé-
gement mensonger des charges imposées aux citoyens. La
manière d'administrer du dernier gouvernement a eu pour
résultats de quadrupler au moins les relations à l'intérieur
et de les doubler à l'extérieur. Ce progrès est constaté par le
livre des douanes que tout le monde peut consulter; qui
nous démontre que le commerce avec les puissances étran-
gères était en 1829 de 1,200 millions, tandis qu'en 1847
il s'est élevé au chiffre énorme de 2 milliards 400 millions.
La progression a surtout acquis plus d'extension pendant les
dix dernières années, époque à laquelle les voies de com-
munication ont pris plus d'importance. (V. note n° 4, art. 6.)
L'agglomération de la population de la France est un de
ses avantages matériels sur beaucoup d'autres peuples.
Trente-six millions d'âmes vivent sur un territoire con-
sidérablement plus petit, plus resserré que celui des États-
Unis ; de la Russie, par exemple, qui en compte 52
millions ; cependant, en général, nos habitants sont mieux
nourris et mieux vêtus, on peut dire aussi mieux logés ; et
ce qui prouve un plus grand bien-être, c'est que chez
PREMIÈRE PARTIE, CHAP. I. 37
nous on ne voit pas de ces émigrations qui dépeuplent des
contrées entières au profit de régions lointaines presque
inconnues. Mais, par le fait d'un rapprochement aussi
grand entre les hommes, on peut comprendre combien doit
être plus facile cette effervescence populaire qui est une
des conséquences de la vivacité de l'esprit national ; et com-
bien cette union intime, entre tous les citoyens, doit être
plus difficile, si l'unité et la force n'existent pas dans le.
pouvoir ; si la raison et la sagesse des populations ne vien-
nent pas aider le gouvernement dans ses difficiles fonctions.
Les progrès industriels,. qui nous sont aujourd'hui si
utiles pour répondre à l'exigence de nos besoins, sont tous
à l'avantage de notre époque; les générations futures peu-
vent donc avec confiance espérer des destinées meilleures.
Mais si la fortune en général s'agrandit, si l'importance du
trésor public s'accroît par cet état de choses, en est-il tou-
jours de même pour les individus en particulier? AU milieu
de ce mouvement commercial si considérable, de cette cir-
culation si active que fait naître une plus grande consom-
mation, tous peuvent-ils lutter avec autant de bonheur? Et
ne voyons-nous pas toujours, à côté de celui qui accumule
des richesses, des malheureux que la fortune abandonne?
La vérité est donc que la masse de biens que la nature nous
offre, ne se distribue pas également, et qu'il ne peut en
être autrement ; car c'est la nature elle-même qui a marqué
cette différence en donnant aux uns plus d'intelligence, de
force et d'activité qu'aux autres ; et, si nous ajoutons à
cette disproportion entre les individus, les crises finan-
cières et industrielles, les calamités naturelles, les idées
erronées que certains citoyens s'appliquent à jeter dans les
esprits pour amener des désordres publics, alors nous au-
rons cet ensemble de motifs qui amènent la misère et tous
les autres malheurs qui accablent l'humanité.
3
38 DE LA PREVOYANCE EN GÉNÉRAL.
IV.
C'est donc à l'épargne dans les temps de prospérité, à la
prévoyance de tous, et à une organisation vraiment frater-
nelle, on pourrait plutôt dire paternelle, que nous devons
avoir recours, afin de nous garantir de toutes les éventua-
lités qui sont là conséquence de la vie en société. Les lacu-
nes qui surviennent dans le travail, doivent éveiller notre
prudence; car, en nous privant de ressources, elles nous
préparent dans l'avenir une foule de besoins qui sont au-
tant de nouveaux sujets de malheurs, par l'affaiblissement
qu'elles apportent dans notre organisation animale. (V. note
n° 2, art. 9 et 10.)
Par l'assurance, l'homme qui possède se préserve des
chances de ruine qui peuvent provenir de l'incendie, de la
grêle, d'un naufrage quant à la navigation, ou des faillites.
Des tontines reçoivent encore les épargnes qu'il a faites pour
se préparer un avenir plus confortable ou pour assurer
celui des générations qui doivent lui succéder. Il n'y a donc
que celui qui vit d'un salaire journalier, qui ne peut pas
obtenir de garantie; et comme, par suite de l'exiguité de
ses ressources, il n'a pu contracter l'habitude de l'épargne;
que de toute manière elle ne peut s'effectuer que par som-
mes très-minimes ; il faut en quelque sorte que l'artisan
y soit forcé, entraîné, par une institution puissante, qui
fascine son esprit et le décide à entrer dans cette voie de
prudence que repoussent le laisser-aller, l'insouciance, et
quelquefois la mauvaise volonté.
Les caisses d'épargne, les sociétés particulières, sont un
acheminement vers cette nouvelle manière d'apporter de la
sécurité dans l'avenir des populations laborieuses; mais
l'esprit de conservation qui anime les sociétés de secours
PREMIÈRE PARTIE, CHAP. I. 39
mutuels et l'organisation qui les régit, en éloignant de leur
sein les individus qui peuvent ne pas convenir aux an-
ciens associés, dû ne pas offrir physiquement toutes les
conditions désirables, amoindrissent l'influence de ces in-
stitutions. Avec une constitution plus complète ces socié-
tés particulières étant amenées à une association commune,
rendraient plus de services; et, tout en sauvegardant la vie
de chacun, elles laisseraient une liberté entière aux socié-
taires. (V. chap. 4; Ire partie.)
C'est cette fraction de la population, dont les moeurs sont
plus aventureuses, qu'il faut amener à l'épargne au moyen
des avantages qu'offrira la société de prévoyance qui est
l'objet de nos préoccupations; car tout ce que cette partie
de la nation gagnera en civilisation sera autant de victoires
remportées au profit de la sécurité.
Le travailleur a un intérêt puissant à s'abriter contre
les chances de l'avenir par la prévoyance; et le citoyen qui
est dans l'aisance, en grossissant l'avoir commun par sa
participation bienveillante, y trouve une double garantie ;
car on peut être riche aujourd'hui et pauvre demain ; et si
la fortune est constante à ce sociétaire, l'abandon qu'il
fera de sa retraite sera un bienfait pour ceux qui auront
été moins heureux que lui.
Nous pouvons donc terminer ce chapitre en disant que
la prévoyance, à laquelle semble nous convier la nature,
l'esprit de notre siècle, a un caractère tellement élevé que
nous ne pouvons trop l'apprécier; et, tandis que la charité
privée et même l'assistance publique, telles qu'elles
s'exercent aujourd'hui, entretiennent la mendicité parla
facilité que trouvent ceux qui y prennent part de satisfaire
une paresse coupable, une indolence qui mène toujours à
la misère; la prévoyance, au contraire, en faisant acheter
le bienfait par la prudence, pendant les temps de labeur,
40 DE LA PREVOYANCE EN GENERAL.
relève le caractère, éveille des idées plus sociales, et porte
l'homme découragé à comprendre qu'il y a vraiment de la
dignité à devoir à son travail, à son économie, la sécurité
qui est une partie de notre bonheur sur cette terre.
Appelons donc autour de la prévoyance, qui leur servira
d'égide, toutes les âmes égarées par les idées subversives
avec lesquelles on les a corrompues ; ces citoyens, en répon-
dant à nôtre invitation, ne seront pas plus tôt affranchis des
liens de la démagogie, qu'ils diront comme Ducis ;
Le devoir pèse, il coûte... Oui, mais est-il rempli,
L'air devient plus léger, le ciel s'est embelli ;
,pet le bonheur dans les yeux, la confiance dans le coeur,
vous les verrez redoubler d'efforts pour' mériter toutes les
récompenses que l'institution de prévoyance décernera à la
conduite, au talent et surtout au dévouement.
CHAPITRE II.
OPINION SUR LES MOYENS PROPOSES PAR LES SOCIALISTES EN FAVEUR
DES TRAVAILLEURS.
On court bien loin pour chercher le bonheur;
A sa poursuite en vain l'on se tourmente.
C'est près de nous, dans notre propre coeur,
Que le plaça la nature prudente.
FLORIAN.
Le Français semble en naissant appeler à lui la liberté.
Tous ses efforts, tous ses soins sont consacrés à se délivrer
des entraves qui pourraient l'arrêter dans sa marche. Le
génie qui est son auréole ; l'intrépidité et la loyauté essence
de son coeur, s'unissant à l'humanité, qui est le guide de
ses instincts, font constamment retentir à son oreille les
accents si doux : Amour et pardon.
Cependant, au milieu de la sécurité la plus parfaite ; après
un repos salutaire à la nation, couronné des succès les plus
vrais; après les années les plus prospères ; tout à coup un
bruit terrible se fait entendre, se propage dans nos villes
et dans nos campagnes, et les échos répètent avec terreur:
une révolution est accomplie ; dix' sectes se sont dévoilées :
le communisme, le socialisme, les radicaux, les uni-
42 DE LA PRÉVOYANCE EN GÉNÉRAL.
taires, etc., et toutes, ennemies les unes des autres, se dis-
putent là; France.
Mais ces envahisseurs d'une nouvelle espèce, subissant
la loi générale de l'humanité, ne sont pas plus tôt en pos-
session du pouvoir, que l'esprit de conservation s'empare
de leur volonté première ; les obstacles, que peut faire
naître la mise en pratique de leurs théories, apparaissent à
leurs yeux ; et, loin de mettre à profit, pendant leur dicta-
ture, ces rêves d'une autre époque, eux-mêmes se voient
bientôt obligés de livrer des combats aux réformateurs qui
naissent en foule, et n'ont plus d'autre préoccupation que
de se défendre des attaques jalouses de leurs sectateurs.
Réunis pour abattre, les vainqueurs de l'ordre sont divisés
pour régner; mais le peuple, impatient d'obtenir la réali-
sation des promesses qu'on lui a faites, la réclame avec
d'autant plus d'instance que la misère le gagne;et,
comme on ne peut satisfaire à tant d'exigences à la fois,
pour s'exécuter, pour faire la part du feu, ces nouveaux
gouvernants se jettent à corps perdu au-devant de l'esprit
révolutionnaire qui croît à chaque instant; lui offrent la'
France en holocauste; et, mieux que jamais, jettent les des-
tinées de notre beau pays aux hasards d'une restauration
qui, depuis 93, est l'épouvante de toute l'Europe.
L'histoire seule, dans des temps plus calmes, nous redira
avec vérité tous les désastres de ces jours malheureux ;
pendant lesquels la cupidité, le mensonge, l'envie et l'igno-
rance ont. été la base de toutes les pensées et de tous les
travaux de ces ambitieux sans capacité politique.
II.
Avant le 24 février 1848, le mot de socialisme était in-
connu à la plus grande partie de nos concitoyens ; et si ce n'est
PREMIÈRE PARTIE, CHAP. II. 43
dans quelques sociétés secrètes, cette définition menson-
gère des doctrines qui ont allumé le brandon des discordes
civiles, n'avait en quelque sorte jamais été émise ; ou si,
par occasion, elle s'était fait jour, cette doctrine était assez
méprisée pour que l'on ne s'en occupât jamais.
Après cette journée fatale à la France, à tous les Fran-
çais, le cri de guerre fut : Organisation du travail, et l'au-
teur de celte provocation a été, en récompense, mis au
nombre des démolisseurs de la richesse publique. Ces mots :
organisation du travail, sans aucune application pratique,
après avoir soulevé les masses toujours avides de change-
ments, après avoir jeté le désordre dans nos plus beaux ate-
liers et dans toutes les transactions, firent voir à nu le but de
leur auteur, à savoir : l'association générale entre tous les
travailleurs, c'est-à-dire, le communisme industriel, s'impo-
sant au reste de la nation ; nivelant et arrêtant les progrès :
en proclamant, comme principe, qu'un même salaire devait
être la récompense du travail de tous les hommes, quelles
que fussent d'ailleurs et leur force, et leur intelligence.
Mais cette excentricité fut bientôt rejetée comme absurde,
et elle fit peu de dupes; car l'ouvrier laborieux et de bonne
foi s'aperçut qu'il serait victime d'un ordre de choses qui
ne peut convenir qu'aux hommes incapables, aux paresseux
et surtout aux fauteurs de désordres , qui n'ont pour tout
bien que les fumées de l'ambition.
La condition du salaire étant rejetée, le principe de l'as-
sociation n'en restait pas moins ; et étant soutenu par les
privations qu'un chômage forcé faisait peser sur les arti-
sans , il fut accepté par le peuple comme l'arche sainte,
comme le gage de la régénération du travail.
Avec un peu d'expérience, on s'aperçoit bientôt que loin
d'être un bienfait, l'association est une entrave au déve-
loppement de l'intelligence; par conséquent du progrès,
44 DE LA PREVOYANCE EN GENERAL.
qui est une des conditions essentielles de vitalité pour l'in-
dustrie ; elle est pour tous la négation de la liberté ; et pour
l'ouvrier, c'est l'esclavage.
Comme preuve de cette assertion, n'avons-nous pas nos
propres inspirations? et tous, ne sommes-nous pas soumis
à cette même influence : qu'aussitôt qu'il y a absence d'in-
térêt personnel, que nous travaillons pour une communauté,
quelle que soit son importance, notre zèle se trouve amoin-
dri et notre intelligence plus paresseuse n'enfante plus rien
d'utile.
Tous les travaux ont besoin d'unité pour être bien
exécutés , et l'industrie surtout en est avide. Les progrès
sont personnels et sont inspirés par le besoin que l'homme
éprouve d'obtenir plus de bien-être. Toujours jaloux de ses
oeuvres, l'inventeur ne se soumet qu'à la concurrence; et si
elle n'existait pas, souvent il laisserait périr la chose qu'il
a créée, plutôt que de consentir à la céder pour le prix qui
lui serait alloué.
Sans la concurrence, qui est l'image de la liberté, tou-
jours on entendrait des plaintes ou des récriminations ; ce
qui rendrait la société insupportable, et nous prouve que
l'association pour le travail est non-seulement une uto-
pie, mais encore une pensée malheureuse qui doit être à
Charge à tous ceux qui en sont imbus.
Une autre raison doit encore faire repousser cette com-
binaison dans l'intérêt du travailleur : c'est qu'aussitôt
qu'une certaine quantité d'hommes sont réunis, le besoin
d'ordre et de discipline se fait sentir ; et, moins le mobile
qui en est le principe est fort, plus cette discipline doit
être sévère pour réprimer, au profit de tous, les irrégularités
de caractères, les opinions erronées, ainsi que pour aiguil-
lonner les intelligences disposées à se ralentir.
Avec l'activité, qui est le résultat de la liberté du travail,
PREMIÈRE PARTIE, CHAP. 11. 45
les produits s'améliorent, deviennent à plus bas prix et par
conséquent à la portée d'un plus grand nombre d'indivi-
dus, dont ils ménagent les ressources; et l'ouvrier qui est
désireux de prospérer par la liberté, n'a d'autre difficulté
que celle de chercher à acquérir les moyens de devenir
à son tour chef d'industrie. Ces exemples se sont assez
multiplies pour servir d'encouragement; et, parmi nos in-
dustriels', il en est une grande partie qui ont commencé,
comme tous les travailleurs, n'ayant pour fortune que leur
persévérance et leur bonnevolonté.
Suivant nous, l'association pour le travail est donc une
mauvaise combinaison, contraire à l'intérêt du travailleur
comme à celui du progrès.
III.
Cependant, pour satisfaire aux exigences du moment;
pour obtenir une preuve matérielle d'impuissance ; le gou-
vernement et l'Assemblée constituante ont cru devoir mettre
à là disposition des associations ouvrières une somme de 3
millions : somme énorme, en raison du peu de résultats
qu'on devait en espérer.
L'épreuve se fait donc; et déjà on peut conclure qu'elle
ne sera pas en faveur des associations. Mais, quoi qu'il en
soit, nous pensons que cette expérience ne doit pas se
répéter ; car, si l'Assemblée est toute-puissante, elle dépasse
néanmoins ses pouvoirs légaux lorsqu'elle dispose de fonds
qui sont confiés à l'État, dans l'intérêt général ; en accor-
dant un privilége à une classe d'individus, qui s'élèvent
pour établir une concurrence désastreuse, même déloyale,
à l'industrie privée, obligée de se pourvoir de capitaux et
de supporter toutes les charges de l'État, concurremment
3.
46 DE LA PRÉVOYANCE EN GENERAL.
avec la propriété que l'on dépouille pour créer de telles
commandites.
La pensée intime de toutes les associations ouvrières, est
celle-ci : abaisser le plus possible le prix des produits afin
de renverser tous les établissements existants et imposer
ensuite leur monopole. .
Heureusement ce but ne, sera pas atteint, et nous pou-
vons prédire à ces sociétés qu'elles se suicideront toutes
elles-mêmes par le défaut d'unité et de concorde.
Nous nous sommes étendu sur le principe de l'associa-
tion , parce que nous craignons qu'une partie de nos con-
citoyens soient encore séduits par les promesses du pro-
gramme socialiste; promesses d'autant plus perfides, que
cet adage : l'union fait la force, peut être confondu avec cette
combinaison économique dont les résultats doivent toujours
être en opposition avec ce qu'en attendent les individus qui
la propagent, c'est-à-dire, une plus grande somme de bien-
être. (Nous renvoyons nos lecteurs au chapitre de la CON-
CURRENCE, troisième partie, chapitre VIII )
IV.
Le communisme de M. Cabet, vite jugé par les popula-
tions, a étonné d'abord; on a ri ensuite; et, enfin , cette
extravagance d'une imagination ardente n'est pas entrée
dans le domaine de la discussion.
Les radicaux ont fait peur et l'on s'est regardé, tout sur-
pris d'apprendre qu'il y eût de telles idées dans des têtes
françaises.
Les phalanstériens, ayant M. Considérant pour chef, ont
eu peu de retentissement; et il en sera toujours ainsi; car
l'homme tient essentiellement à la famille. Et comme la
doctrine phalanstérienne a pour but la vie en commun ;
PREMIÈRE PARTIE, CHAP. II. 47
la réunion des enfants ; de telle sorte, qu'étant confondus,
après la seconde génération la famille disparaît : ce système
n'a pas d'avenir et sera toujours repoussé par l'homme mo-
ral et sensé.
Les élaborations de M. Pierre Leroux sont si creuses, si
incohérentes, qu'il serait bien difficile de les définir. La
triade ne peut avoir pour effet que de fatiguer les esprits
ou de faire rire.
Le crédit foncier avait quelque chose de plus sérieux. Par
cette combinaison économique, il ne s'agissait de rien
moins que de doubler la quantité des valeurs existantes ;
de jeter dans le public une somme immense de papier-
monnaie qui n'avait pas immédiatement de liquidation pos-
sible, et pour laquelle il fallait invoquer le cours forcé.
Les auteurs d'un tel plan financier n'en ont assurément pas
calculé toute la portée; car,en avilissant le capital par cette
double émission, ils eh auraient réduit la valeur prod. ctive
de moitié, ce qui est évidemment la même chose que si
on prenait aux propriétaires du numéraire la moitié de leur
fortune; c'est-à-dire, qu'au moyen d'un tel système, oh con-
stitue une attaque en forme à la propriété. En abaissant
la valeur du capital, il eh faudrait davantage pour obtenir
les choses nécessaires à la vie; et si le prix de la journée
de travail n'augmentait pas, surtout pendant une pertur-
bation, l'ouvrier serait d'autant plus malheureux que la vie
coûterait plus cher. Enfin, la création d'une telle institution
eût été toute une révolution; et, loin de seconder les pro-
priétaires, le crédit foncier les aurait doublement perdus,
et par la dette contractée et par la dépréciation de la pro-
priété.
L'émission d'un papier-monnaie quelconque, avec cours
forcé, est toujours une chose fâcheuse qu'il faut repousser
de tout son pouvoir.
48 DE LA PRÉVOYANCE EN GÉNÉRAL.
Pour venir au secours de la société, c'est la confiance
qu'il faut invoquer ; avec elle on ne double pas les capitaux,
on les centuple, et cela par l'activité de la circulation que
fait naître l'emploi des lettres de change, des promesses à
ordre ; etc.
Toutes ces attaques à la propriété, à la stabilité, ont été
fâcheuses; mais celles qui ont enraciné le mal, celles qui
ont épouvanté davantage tous les honnêtes gens ce sont les
déclamations de M. Proudhon : assurément elles sont le
complément des aberrations humaines, et après cet anar-
chiste on peut dire qu'il n'y a plus rien à démolir ; car il fait
table rase : il est bien le chef du désordre, de la confusion.
Suivant lui, la propriété est un vol, proposition impie
qui attaque tous les citoyens ; car, à quelque degré que ce
soit, nous sommes tous propriétaires, quand ce ne serait
que des quelques vêtements que nous portons pour nous
préserver du froid ; et celui qui possède la moindre pièce
de monnaie tient autant à ce qu'on la lui laisse, que celui
qui en a cent mille fois plus. C'est donc un fâcheux pré-
cédent pour la société qu'une maxime aussi dangereuse ait
été émise : une telle pensée n'est qu'une divagation de l'es-
prit, que repoussent également l'ordre et les convenances
sociales, la raison et la morale.
La gratuité du crédit est une idée tout aussi erronée ;
car lorsque je prête à un individu la somme nécessaire, pour
acheter un instrument de travail, comme cet instrument
facilite la fabrication et augmente le rapport, c'est absolu-
ment comme si je travaillais moi-même pour l'emprunteur.
Puisqu'il en est ainsi, il devient évident que si je m'em-
ployais personnellement, il ne me refuserait pas une part
des résultats obtenus; or, puisque l'homme qui prête ses
bras a droit à une part du travail commun, le capital, re-
présenté par les objets qui servent à la production, doit