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Des Gouvernements, par M. de Bonnal,...

De
226 pages
H. Oudin (Poitiers). 1858. In-8° , 252 p..
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DES
GOUVERNEMENTS
PAR
M. DE BONNAL
Ex - Rédacteur dans la PRESSE.
PRIX : 3 FR. 50 c.
POITIERS
HENRI OUDIN, ÉDITEUR-IMPRIMEUR
1858
PREMIÈRE PARTIE.
I.
Nous entendons dire chaque jour que l'esprit de la
France a baissé sous la pression du commerce et de
l'industrie ; que nous ne sommes plus qu'un peuple
de marchands et de sordides brocanteurs, insensibles
aux grandes choses , incapables de les accomplir, ayant
substitué la cupidité du lucre aux plus nobles exigences
du coeur, dans la sphère de ce monde, et perdu la
voie des fins suprêmes de l'homme avec la grandeur
d'âme qui en résultait.
La France est industrielle et commerçante, c'est
vrai ; chacun cherche à augmenter sa fortune, soit
par l'agriculture, soit par l'industrie, soit par le com-
merce, et tous les rangs s'effacent devant cette univer-
selle visée.
Est-ce un bien, est-ce un mal ? L'esprit public dé-
cline-t-il, s'élève-t-il en de telles préoccupations?
Nous disons qu'il s'élève, répondant ainsi à sa des-
tinée sociale et privée.
— 4 —
Toute fortune stationnaire tend à s'amoindrir par la
double influence de la loi sur les successions, qui la
divise, et par la progression constante du prix des
objets à notre usage. De la sorte, dans un temps donné,
elle arrive à zéro, indépendamment même des causes
permanentes de ruine. Donc , dénigrer l'agriculture ,
le commerce, l'industrie qui, sous des noms différents,
signalent un moyen unique avec but identique, tend
implicitement à faire d'un peuple de propriétaires une
nation de prolétaires.
Or, qu'est-ce qui assure la dignité de l'homme si ce
n'est l'indépendance de sa position ; si ce n'est une cer-
taine fortune? Qu'est-ce qui abaisse son caractère, si
ce n'est la gêne, qui le soumet soit à autrui, soit à la
rigueur d'une position difficile?
El si le pauvre, à notre porte, ne répond point à
l'élévation de nos rêves, quoi de plus triste qu'un grand
de l'aristocratie chez l'usurier ou qu'un monarque
déchu ?
La statistique du vice constaté par jugement four-
nirait des chiffres terribles contre l'indigence , si nous
nous proposions ici cette preuve ; mais notre argumen-
tation se réserve de moins sombres moyens.
Le propre de la fortune est de livrer l'homme à lui-
même et d'en faire l'arbitre indépendant de ses actions;
elle lui impose une responsabilité efficace devant la
société, en face de la famille, en présence des instincts
cachés du coeur, et, par cela seul qu'il compte pour
les autres, il en vient à compter avec lui-même! Sauf
quelques exceptions, la position fait l'homme. Aussi,
— 5 —
a-t-on peine à croire que le portefaix enrichi soit le
manouvrier d'autrefois II y a même une fière émotion
à le voir passer en équipage. Ainsi de tous ceux qui,
partis de bas, grandissent dans le mouvement des af-
faires. C'est que tous, nous sortons de la main de Dieu,
et qu'au fond de tous gisent mêmes sentiments, mêmes
aspirations, mêmes faiblesses, mêmes grandeurs. Plus
les hommes pourront être eux-mêmes , plus ils se res-
sembleront entre eux !
Le bien-être ennoblit et moralise. Comment arriver
au bien-être ou à la fortune en dehors du commerce,
de l'industrie, de l'agriculture? Ces trois éléments
d'action supposent la difficulté vaincue : voilà ce qui
fait leur noblesse.
Ceux qui vont s'éblouir aux splendeurs d'une expo-
sition universelle des produits de l'industrie, diront
ils que si la science industrielle est en hausse, l'esprit
public est en baisse?
Nous répondons : Pourquoi la science morale, pour-
quoi le caractère et les sentiments baisseraient-ils dans
la même proportion que la science matérielle s'élève ?
Et, d'abord, ne voit-on pas chaque jour la société
s'émouvoir au spectacle des grandes choses ? Notre ex-
pédition d'Orient n'a-t-elle pas assez profondément,
généralement et partiellement impressionné le pays ?
Que pouvait cependant y gagner notre France de spé-
culateurs, si ce n'est de la dignité?
Mais, va-t-on nous dire, le commerce et l'industrie
sont incapables d'élévation par leur nature.
La France d'aujourd'hui, comme celle d'autrefois,
— 6 —
a conservé son esprit chevaleresque, et cet esprit règne
dans l'industrie, dans le commerce, comme partout
ailleurs. D'autant plus qu'il est dans leur essence et
l'un des mobiles fondamentaux de leur action .
Cette pensée provoquera sans doute quelques sou-
rires , mais, raisonnons,'faisons de l'histoire'et pas de
préjugés.
Dans toute industrie il y a de l'art, et l'art, quelle
qu'en soit la sphère, comporte une supériorité.
Le commerce, qui met la production en rapport avec
la consommation, quels que soient les lieux et la dis-
tance, est une aspiration constante vers l'inconnu, et
ressort par suite du plus majestueux et du moins péris-
sable instinct de notre nature.
Que nous révèle le passé des gouvernements ? Deux
espèces de conquérants : l'homme qui envahit les
armes à la main, et dont l'empire s'évapore avec son
dernier souffle; l'industrie et le commerce prenant
possession de tout, fécondant tout, conservant tout,
créant, civilisant, élargissant les bases de l'existence
matérielle et morale : l'un semblable ail torrent, l'autre
à l'oiseau de haut vol.
Qu'on nous dise si les Alexandre, les César, les
Charlemagne et autres conquérants ont autant con-
quis et plus fondé que l'industrie et le commerce?
l'esprit, chevaleresque d'aucun âge rivalise-t-il avec
l'esprit d'aventure, d'audace, de résignation, de froide
persévérance, que jettent dans la scène du monde ces
deux géants de la vie active : commerce, industrie?
Dans les temps les plus reculés, le commerce part
de l'Egypte et s'empare de l'Ethiopie, de l'Arabie,
des Indes orientales.
Puis de Tyr, son nouveau centre, sur les côtes de
Syrie, au fond de la Méditerrannée, il envahit l'Egypte,
l'Assyrie, la Sicile, la Sardaigne, l'Espagne, pénètre
sans boussole dans l'Océan, remonte vers les îles Bri-
tanniques et s'enfonce dans la Baltique. Il navigue
dans le golfe Persique, dans la mer Rouge, fait le tour
de l'Afrique en doublant le cap de Bonne-Espérance,
et revient par le détroit de Gibraltar. Il pénètre dans
les contrées comprises entre la mer Noire et la mer
Caspienne, dans l'Arménie, alimente Babylone, tête
du monde d'alors, faisant surgir Palniyre du sein des
sables, afin d'avoir un pied-à-terre digne de lui au
désert.
De Tyr, le commerce passe en Grèce, à Carthage,
à Rome, d'où il rayonne sur le monde connu.
La chute de l'empire d'Occident le rejette en Orient;
puis il vacille, languit et reparaît à la suite de Maho-
met entre les mains des Arabes. Il fait une courte ap-
parition dans l'Europe occidentale sous Charlemagne,
et rentre aussitôt dans l'Est, sous les Sarrasins, pour
donner de l'éclat à Bagdad, au Caire., à Alexandrie,
Tunis, Alger, l'Espagne et la Sicile.
Durant cette période, Constantinoplë reste l'entre-
pôt de notre vieux monde, servant de lien entre l'Eu-
rope et l'Asie. Venise et Amalfi se font les intermé-
diaires du commerce.
Mais bientôt Venise devient le centre d'un mouve-
ment colossal embrassant l'Asie, l'Europe, l'Afrique
- 8 —
par des voies infinies, que le cadre de cet article ne
nous permet pas d'énumérer. Les vaisseaux de l'Etat
y sont eux-mêmes affectés aux opérations-commerciales.
Pise et Gênes viennent à leur tour avec Florence ,
qui entreprend, par le système de l'association, renou-
velé des Romains, les plus vastes entreprises. Les com-
pagnies de Lombards tiennent alors dans leurs caisses
tout le crédit des Etats occidentaux. Ainsi, au qua-
torzième siècle, Edouard III d'Angleterre fait ban-
queroute aux Bardi et Peruzi, ses banquiers, d'une
somme de 1,500,000 florins d'or , avec laquelle on
aurait pu acheter un royaume. L'argent valait alors
quinze ou vingt fois ce -qu'il vaut aujourd'hui.
Le commerce et l'industrie avaient pris du dévelop-
pement en Flandre , en Angleterre , en France , et
bientôt on vit se dresser un colosse commercial. Si les
villes septentrionales de l'Italie avaient donné l'exemple
de l'association des capitaux et fait une science du cré-
dit, le commerce proprement dit voulut s'associer à
son tour, et naquit la ligue hanséatique. Elle compre-
nait quatre-vingts villes principales des divers Etats de
l'Europe, ayant quatre comptoirs généraux, Londres,
Bergue, Nowgorod, Anvers. Avec une telle puissance,
le monde industriel fit la guerre aux rois. De là date
l'ébranlement féodal.
Pendant tout le moyen-âge, les alchimistes avaient
demandé la découverte de l'or à leurs creusets. Marc-
Paul fait des récits merveilleux sur les richesses du
Cathay. C'est à qui trouvera la plus courte voie de
l'Asie orientale. Colomb, se fondant sur la sphéricité
— 9 —
de la terre, y marche par l'Occident. Il se heurte en
chemin contre un nouveau monde. Vasco de Gama ,
six ans après, aborde à la côte du Malabar, et, en
cinquante années, entre les mains des Portugais , le
commerce exploite cinq mille lieues de côtes. II règne
aux Moluques , à Ceylan , clans les îles de la Sonde ,
sur les deux péninsules de l'Inde , et l'établissement
de Macao lui assure des relations commerciales en Chine
et au Japon.
La Hollande -, qui avait compté seize villes dans la
ligue hanséatique, substitue son commerce à celui des
Portugais dans l'Inde, et lui donne de l'extension à
l'aide de sa compagnie des Grandes-Indes. L'homme
sort de son individualité féodale pour faire de la col-
lectivité sociale.
Les Espagnols, maîtres de l'Amérique, en retirent
des métaux précieux , et leur richesse monétaire im-
prime une immense impulsion à l'industrie des autres
Etats. Mais, l'Espagne, enveloppée dans l'orgueil de
son manteau seigneurial, dédaigne pour son propre-
compte la production industrielle et s'achemine vers
la plus profonde misère, nonchalamment couchée sur
sa litière d'or.
Vers la fin du seizième siècle, la compagnie des Indes
est créée en Angleferre. Elisabeth tente la colonisation
du littoral compris entre le Canada et la Floride. Riche-
lieu fonde deux compagnies pour l'exploitation de nos
possessions d'Amérique Colbert imprime une immense
impulsion à l'industrie nationale, qu'il seconde par
l'action puissante du commerce intérieur et extérieur.
— 10 —
Mais la révocation de l'édit de Nantes et la paix d'Utrecht
paralysent cet élan. Toujours la politique en travers de
la paix publique et de sa prospérité!
La Grande-Bretagne n'avait encore dans l'Inde qu'une
puissance limitée : mais, pendant que La Bourdonnais et
Dupleix y contrecarrent leurs rivalités, l'Angleterre y
fonde son Empire
La révolution française éclate, et durant nos guerres,
le commerce anglais s'empare du monde. Le commerce
exploité par toutes les classes, y compris les plus grands
seigneurs fusionnés, en société. IIs suivent en cela
l'exemple de la noblesse italienne, non celui de la no-
blesse espagnole. Qu'elle est profonde la portée d'un
faux principe ou d'une fausse mesure
Comparez maintenant l'Europe féodale au peuple
industriel et commerçant de tous les pays et de tous
les temps. La féodalité immobile, crénelée, languis-
sante dans le réseau des barrières dressées entre les
provinces et les paroisses: sorte de grand chevalier, la
lance en main, bardé de fer, absorbé dans une pieuse,
poétique même, mais inféconde contemplation.
Quand on songe à tout ce qu'il y eut de vie morale
remontant au ciel dans ces âges; à tout ce qu'il y eut
de vie matérielle et de passions comprimées sous ces
cuirasses, ensevelies dans les monastères, réglées avec
mesure dans tous les rangs de la société, un tel spec-
tacle, tout négatif qu'il est pour le développement du
génie et du bien-être humain, n'est certes pas sans une
austère grandeur !
Et le commerce industriel, voyez-le ingénieux, in-
— 11 -
fatigable, plein d'audace contre les dangers, patient
dans les revers, héroïque d'abnégation pour les jouis-
sances, donnant sa jeunesse aux plus rudes labeurs, aux
veilles, aux angoisses de toute nature, et sa vieillesse,
sans foi religieuse, à leurs précoces infirmités. Lui seul
anime le monde d'un mouvement durable, fonde les
cités, nourrit leurs habitants, fait la part du pauvre,
celle de l'opulence, et les plus grands princes, nuls sans
lui, ne sont jamais que les auxiliaires de ses oeuvres. II ne
recule devant aucun obstacle, perçant les montagnes,
canalisant les fleuves, faisant courir spontanément sa
pensée dans l'air ou sous les eaux. Sans cesse aux prises
avec l'inconnu, il se livre de sang-froid aux tempêtes
de l'Océan, aux agitations sociales, à leurs violences,
aux vides du désert, aux peines de l'exil, à tous les
orages de l'imprévu. Brisé, jamais atterré, passant par
toutes les tribulations de l'existence, tantôt riche, tan-
tôt sans pain, assailli d'anxiétés jusque dans ses rares
heures de bonheur, il ne sait en grand des sensations
de l'être que la plus féconde de ses deux mines : celle
de la douleur !
Ne jugeons donc jamais le commerce industriel par
ses parties, ses détails ou ses fractionnements. Il faut
voir son action d'ensemble et alors il étonne tout pen-
seur. Lui aussi doit mûrir avec la science, et, régénéré
par la croyance, il remplira un jour tout le cadre de
l'histoire.
II.
II.
La vie, c'est le mouvement : tout mouvement tend
au progrès.
Le progrès se fait par la vérité , non par l'erreur.
Toute erreur est passagère.
Quelle est la doctrine vraie, quelle est la doctrine
fausse? Qui peut juger entre elles?
Tout homme professant un principe est présumé
sincère : la sincérité, c'est la conviction.
Les juges impartiaux de deux principes opposés ne
sauraient donc être les promoteurs de ces principes.
En pareil cas , le meilleur juge est l'avenir , c'est
l'expérience.
Jusqu'à ce qu'une doctrine ait été jugée vraie ou
fausse par la collectivité du jugement humain, elle reste
intacte et doit être respectée.
Le plus simple bon sens et la moins rigoureuse bonne
foi ne sauraient se départir de ces données élémentaires
de la logique.
Ces données constituent la tolérance décomposée.
Et, toutefois, les hommes procèdent différemment.
— 16 —
Ils pratiquent en général l'intolérance depuis le palais
jusqu'à la chaumière ; à la ville comme aux champs ;
dans la vie publique et dans la vie privée; pour ce qui
les regarde et pour ce qui ne les l'egarde pas : c'est entre
eux tous une guerre d'embûches, de propos, de ca-
lomnies, d'insinuations à ternir les plus purs, à déses-
pérer les plus persévérants. Et l'on en vient à épargner
le vice, abrité de la jalousie, pour s'attaquer à toute
vertu, à toute position, à toute supériorité qui l'excite.
Mais, va-ton nous dire, la tolérance est un acte de
faiblesse et démontre l'absence de toute conviction.
Tandis que l'intolérance prouve une foi profonde ;
elle est un acte franc et viril ; elle dénote un caractère
arrêté ; elle manifeste une volonté puissante. Or, notre
époque manque de caractère ; ses convictions ont dis-
paru : elle flotte au sein de toutes les incertitudes. C'est
là ce qui la distingue de ces époques passées où domi-
naient une foi de fer, une intolérance implacable et,
avec elles, d'énergiques personnalités.
Personnalités qui devinrent la base de civilisations
nouvelles, qui fondèrent des croyances publiques et
firent de leur opinion, de leurs préjugés, de leurs pas-
sions, de leurs faiblesses, de leur génie la croyance des
générations futures.
Ainsi, Mahomet, Luther, Calvin et tant d'autres ,
par intolérance, deviennent le moule de la pensée
humaine des siècles durant, et mesurent à la liberté
de l'homme les limites dans lesquelles doivent s'ac-
complir les mystères de son existence matérielle et
morale. Ils se font devant lui et derrière lui le fini
— 17 —
que les sens acceptent et que l'esprit repousse. Ils in-
terceptent regards, idées, aspirations, révoltes, insta-
bilités et se substituent à l'infini, qui terrasse tous nos
élans d'indépendance. Ils imposent en un mot la foi
de l'habitude après celle des armes et des bour-
reaux .
On peut ajouter : c'est que les neuf dixièmes de notre
espèce ne vivent que de jugements faits. Imposez-les
d'abord et ils seront défendus plus tard, par nos des-
cendants) comme une conviction personnellement ac-
quise.
Votre époque de tolérance est un âge sans couleur :
il est blême et livide. En fait de foi, il ne possède
rien en propre et ne conçoit la propriété que dans le
domaine matériel. Moralement, devant lui, le vide de
l'indifférence et la tolérance de ce vide désespéré ou
démoralisateur.
L'on peut aller plus loin et dire encore : L'homme
doit être intolérant s'il est homme, c'est-à-dire, s'il se
considère aussi bien propriétaire de sa pensée, de sa
foi que de ses propriétés civiles. Se laissera-t-il dé-
pouiller de son bien? Non. Pourquoi se laisserait-il
dépouiller de sa croyance et de ses idées ? N'impose-
t-il pas les principes du respect de la propriété et de
la morale par les prisons et les bagnes? C'est là sa garan-
tie pour jouir en paix. Pourquoi n'imposerait-il point
le respect et l'acceptation même de ses convictions par
le fer et la violence ? Il s'assure ainsi un milieu ana-
logue à son individualisme ; il tend à faire participer
ses semblables à la quiétude puisée dans sa situation
— 18 —
morale. Donc, si l'intolérance est égoïste, elle est aussi
dévouée.
Or, tout dévoûment est respectable, surtout s'il se
fonde sur l'égarement de nos semblables et sur la
pensée que, les ramener à nos idées, c'est assurer leur
bien-être.
Telles sont, selon nous, les conséquences logiques
que comportent ces deux principes : intolérance et
tolérance.
Mais, nous répondons : cette intolérance basée sur
des convictions profondes et qui met en lumière, dans
le passé, un individualisme si puissamment caracté-
risé, ne renferme-t-elle pas de graves périls ?
S'il dépend de la force convaincue de s'imposer,
le droit est le même pour la force ambitieuse. II n'est
pas différent pour la force égarée, pour la force dans
l'erreur, pour la force spoliatrice.
Si Mahomet a le droit d'imposer sa manière de voir
par les armes à un quart du monde, pourquoi un Fies-
chi, à la tête des prisons et des bagnes de ce même
monde, ne tenterait-il pas d'imposer la sienne ?
Qu'objecterez-vous aux hommes d'audace s'armant
de l'agitation révolutionnaire pour implanter dans
notre lente, mais prudente civilisation, la pluralité des
femmes, la communauté des biens, la gratuité du cré-
dit, l'abolition de la propriété, la banalité de la pater-
nité, l'anéantissement de toutes les idées d'ordre trans-
mises par l'épreuve du passé ?
La société humaine est un grand crible qui laisse fuir
toutes les erreurs et. qui garde librement toutes les vé-
— 19 —
rites. De même qu'elle a su faire un triage dans les ali-
ments salutaires et nuisibles, elle sait prendre dans le
travail moral ce qu'il produit de bon pour repousser
ce qui s'y mêle de mauvais. Il n'est pas nécessaire de
lui interdire les poisons, ni de lui prescrire une suc-
culente nourriture. Elle choisit sainement à la longue
ce qui lui convient le mieux, et aucune puissance n'en-
digue ses besoins réels, de même qu'aucune violence
ne lui impose à toujours de factices situations.
Laissez donc au courant social, par la tolérance, la
liberté de creuser son lit. Les écarts individuels sont
comprimés parles intérêts collectifs, et les intérêts dé
tous sont au-dessus de toute tentative privée.
L'erreur qui s'impose ne jouit jamais que d'un
triomphe éphémère. Il suffit de quelques années ou
de quelques générations pour l'user. Et, dans l'histoire
humaine, qu'est-ce qu'une génération?
La tolérance, c'est la pensée libre dans le respect de
tous les droits acquis. C'est, pour le Pouvoir, la con-
naissance de l'esprit public et sa possible surveillance :
elle est l'unique thermomètre par lequel les gouver-
nements pourront monter et baisser avec le niveau des
exigences sociales, et couper court à nos périodiques
oscillations révolutionnaires.
L'intolérance paralyse extérieurement, fait extérieu-
rement tout à son image et, alors qu'au fond de l'océan
social s'agitent des tempêtes, sa surface annonce le
calme et déjoue un jour toutes les prévisions.
C'est ainsi que de vingt ans en vingt ans nous voyons
s'en aller tous les pouvoirs et, avec eux, l'esprit de su-
— 20 —
bordination, de hiérarchie, d'ordre, de permanence, et
que tous les liens s'affaiblissent dans les rapports so-
ciaux comme dans les rapports de famille, dans le pays
légal comme dans le pays civil.
Les gouvernements doivent être forts , puissants,
formidables, afin de pouvoir suivre impunément les
mobiles fluctuations de nos orageuses sociétés mo-
dernes. Immobiles, c'est-à-dire faibles, ils seront em-
portés; hardis, suivant la hausse et la baisse des exi-
gences du temps avec une main de fer, ils prendront
peut-être cette permanence si désirable pour la paix
publique et sa prospérité.
Car, enfin, chacun se le demande aujourd'hui en
toute bonne foi, que doit-être un gouvernement du
XIXe siècle pour durer ? Nous avons eu le gouverne-
ment traditionnel, le gouvernement de la gloire, le
gouvernement constitutionnel, le gouvernement répu-
blicain. Ils sont passés. Est-ce leur faute? Est-ce celle
de la nation ? Sommes-nous incapables désormais d'être
gouvernés?
Non, la France est tout aussi gouvernable que par
le passé féodal. Mais alors les intérêts immobiles per-
mettaient la même immobilité au Pouvoir.
Aujourd'hui, les intérêts sociaux, intérêts nés ou à
naître, ont pris un développement gigantesque et une
effrayante activité.
Qu'est-ce qu'un gouvernement viable ? L'auxiliaire
de tous les intérêts visibles ou latents.
Un gouvernement débordé par sa tâche peut-il sub-
sister? Non, il doit la dominer.
- 21 —
Il faut donc que les gouvernements modernes soient
plus actifs que les intérêts publics; il faut qu'ils les
devancent, qu'ils les préviennent ; que partout , en
tous lieux, dans toutes les circonstances, ils se trouvent
là pour leur tendre la main. Les intérêts s'attachent
fatalement à qui les seconde ; ils oublient qui les né-
glige : voilà pourquoi les gouvernements déchus pa-
raissent faire tant d'ingrats et pourquoi encore un Pou-
voir réellement digne de ce nom doit être doué d'une
activité électrique, pour se trouver en tête de tous les
graves intérêts du pays, les éclairer, les protéger, s'en-
tretenir avec eux et marcher ensemble à la prospérité
générale.
On a beaucoup prêché la doctrine du laisser faire,
laisser aller. Pendant que les gouvernements oublient,
on les oublie. On prend pour soi le bien, on leur im-
pute le mal. La somme du mal accumulée les renverse.
Il n'est question du bien qu'ils ont pu faire qu'après
leur mort.
Nous croyons donc que la forme des gouvernements
importe peu à leur condition d'existence et aux bien-
faits par eux réalisables.
Despotisme, république, monarchie tempérée ne
valent pas mieux l'un que l'autre, s'ils se font des gou-
vernements solitaires, isolés en eux-mêmes, absorbés
dans leur inutile abstraction.
Mais qu'un gouvernement sache se rendre puissant;
que lui aussi, comme les industries des divers intérêts
nationaux marche à la vapeur, multiplie sa vitesse de
toute celle des chemins de fer, fasse de la spontanéité té-
- 22 —
légraphique de toutes parts, devance au lieu d'être
devancé, soit utile et nécessaire loin d'être une entrave
ou un empêchement, et ce gouvernement fera corps
avec le pays pour accomplir avec lui sa carrière na-
tionale.
Nous nous proposions de citer à l'appui de nos rai-
sonnements un vaste ensemble de preuves historiques ;
mais, notre argumentation nous ayant entraîné plus loin
que le cadre de cet article ne le permet, nous ajourne-
rons ces citations.
Disons-le ayant de terminer : il y a périodicité en
France dans le flux révolutionnaire qui emporte les
gouvernements et dans le reflux qui les ramène. Ces
fluctuations stériles, qui pourraient faire croire à une
aliénation mentale du pays, à une sorte d'ivresse pas-
sagère ou à un esprit d'enfantillage puéril, n'existent
pas sans causes graves.
Cette, question est sérieuse : nous l'approfondirons.
Nous la creuserons librement et sans préjugés. Nous
ferons ce que chacun devrait faire : nous nous place-
rons au point de vue de l'histoire, de l'humanité, et
notre jugement ne connaîtra ni hommes, ni partis, ni
pouvoirs spéciaux, ni formes particulières de gouver-
nements.
L'homme passe si vite, les partis sont si passionnés,
les formes gouvernementales renferment tant de chi-
mères décevantes, une époque est si furtive dans la du-
rée, qu'avec quelque élévation d'esprit tout penseur de
bonne foi se fait plutôt citoyen d'une nationalité que de
sa localité.
III.
III.
Nous disions dans notre précédent article : Le flux
ou le reflux des mouvements populaires emporte et
rapporte périodiquement les Pouvoirs, sans qu'on sache
où s'arrêtera cette oscillation monotone de chutes et
de restaurations.
Nous nous demandions si la France était désormais
ingouvernable? Si la cause qui renverse les Gouver-
nements résidait dans la situation matérielle et morale
du pays, ou dans la constitution et l'esprit de ces Gou-
vernements ?
Nous l'avons dit, la faute est aux Gouvernements.
Un pouvoir qui possède pour lui la puissance du fait
accompli , n'est jamais chose facile à détruire, et il
faut, pour qu'il tombe , des causes profondes de per-
turbation dans les intérêts publics; il faut que les
sympathies générales l'abandonnent.
Pourquoi donc cette désaffection rapide, succédant
à si bref délai aux inaugurations si bruyamment ap-
plaudies des divers Pouvoirs ?
— 26 —
Que la France soit peu persévérante dans ses senti-
ments, nous le croyons ; que trop de partis la fraction-
nent, c'est un malheur inhérent à son étendue et à la
multiplicité d'intérêts hétérogènes qui morcellent et le
sol, et ses populations, et l'esprit national; que l'attrait
de la nouveauté nous flatte, c'est une tradition depuis
les Romains, nouveauté qui séduit les besoins réels et
les besoins factices, la misère et l'ambition; que l'in-
stabilité qui nous est propre, jointe à la vanité de
l'esprit de parti, le tout, dominé par l'espoir du mieux,
serait-ce dans un état pire, jettent leur part d'influence
dans nos transformations politiques, ce sont là des faits
que l'observation révèle.
Puis , disons-le, s'il n'est pas de peuple au monde
plus jaloux de sa liberté, il n'en est pas qui sache moins
en user. Chacun vise à l'indépendance individuelle,
peu soucieux de l'indépendance publique, qui garantit
celle de tous ; de même que chaque intérêt s'isole, peu
préoccupé des intérêts généraux , sauvegarde de là
prospérité nationale et, en fait de liberté comme en
fait d'intérêt, nous allons sans cesse nous buter contre
cet écueil d'implorer l'appui du Pouvoir contre tout
ce qui n'est pas nous-mêmes, ce qui mêle l'action
gouvernementale dans toutes les affaires privées, alors
qu'elle ne devrait intervenir que dans les affaires col-
lectives..
De là, grave péril pour les Gouvernements. Ne sa-
chant pas nous attribuer la cause de nos revers, nous
la rejetons sur le Pouvoir. Inconséquents dans nos
vanités, nous rapportons à nous seuls le mérite de nos
— 27 —
succès. Pour nous, le bénéfice de tout bien accompli;
au Gouvernement, la responsabilité de tout, mal souf-
fert et nous n'hésitons pas à lui imputer jusqu'aux effets
delà grêle, de la gelée, de la disette, sans en exclure
les dangereuses spéculations provenant de la confiance
qu'il inspire.
D'où il résulte que l'administration publique subit
le poids de tous les échecs privés, ne bénéficie pas de
leurs succès; que les gouvernés se plaignent du
Pouvoir dans leurs déboires ; qu'ils s'indignent de son
intervention si cette action les froisse isolément et,
qu'en dernière analyse, nous ne sommes point aisés à
satisfaire.
Si la tâche est malaisée, à plus forte raison sera-t-
elle scabreuse pour un Gouvernement malhabile.
Or, jusqu'ici, qu'ont été les Gouvernements? L'in-
carnation d'un parti ou la monomanie d une pensée
exclusive.
Le Gouvernement qui précède 89 reste immobile et
solitaire au sein d'intérêts isolés , comme lui -sans
mouvement. Ces intérêts marchent, s'associent et cul-
butent ce qui ne marche pas, ce; qui ne veut point
faire corps avec eux. Il n'est pas de digue contre l'in-
térêt de tous Le tort des Gouvernements est de croire
qu'ils vivent d'eux-mêmes et qu'ils ne sont pas tout le
monde Quand tout le monde s'aperçoit qu'il n'est
pas Gouvernement, le Pouvoir est perdu.
La République vient après et s'attache à l'idée de la
suppression des partis par la violence, oubliant qu'un
parti c'est un intérêt, et que s'il est toujours possible
— 28 —
de conquérir l'homme par ses intérêts, la violence les
lui fait oublier et l'élève à la hauteur des plus héroï-
ques sacrifices. Un peuple n'est pas fait pour l'abattoir :
aussi les partis, plus vivaces que jamais , se relèvent-
ils contre une Autorité représentative d'une fraction
publique que nul n'avoue et que la plus mesquine
morale repousse Une République, qui devrait être le
Gouvernement de tous pour tous et qui devient celui
de la crapule en faveur de la crapule, n'est pas dans
de meilleures conditions de durée que le Despotisme
exercé au seul profit des hautes classes sociales.
L'Empire arrive. Ce Pouvoir n'est pas un Gouver-
nement, c'est un homme, c'est une gloire unique, sans
nationalité, sans patrie, que l'humanité revendique,
à laquelle une époque ne suffit pas et que s'approprie
la sphère entière de l'existence. La lutte fut dans sa
destinée : lutte contre les hommes, contre les frontières,
contre l'esprit de fractionnement des peuples ; lutte
contre les moeurs, contre les préjugés, contre les vieilles
institutions, contre l'ignorance, contre les agents par
elle mis en oeuvre, contre le temps trop arriéré pour
sa venue. Cet homme organise un peuple, bien mieux,
une civilisation nouvelle en courant et a fond, alors que
son génie embrasse l'organisation d'une monarchie
universelle. Il tombe faute d'être compris par les na-
tions , trop bien pénétré par le pays légal de tous les
royaumes. Sa gloire militaire n'est à nos yeux que
l'auxiliaire en second de la gloire que conquit, sa mys-
térieuse pensée, à certaines heures de la vie, sur la
constitution possible du monde et devant laquelle il
— 29 —
ne reculait pas. Qui saurait dire jusqu'où furent ses
rêves? ce qu'ils embrassèrent? ce qu'ils conçurent sur
l'homme ? ce que devenait la société, si la société eût
pu le comprendre?
Le Gouvernement traditionnel revient avec ses tra-
ditionnelles sympathies pour une classe privilégiée. Le
tout l'emporte sur la partie, et ce Gouvernement, hon-
nête par souvenir, de bonne foi par conviction, paternel
par une identité d'existence séculaire avec son peuple,
désintéressé comme tout ce qui fait sien l'infini de
l'avenir, tombe et s'efface à l'égal de la fraction qu'ab-
sorbe l'unité.
Vient ensuite le Gouvernement constitutionnel. Il
s'appuie aux classes moyennes et en tire son origine.
Quand on dit aux classes moyennes, c'est faux. Il est
plus exact de dire moyens intérêts. Or, en premier lieu,
les intérêts matériels sont sans conviction morale : leur
dévoûment s'arrête où commence pour eux un péril,
un sacrifice; secondement, les intérêts prospères,
d'après la marche habituelle du Pouvoir, traitent le
Gouvernement avec indifférence et les intérêts lésés
lui deviennent des ennemis; troisièmement, un Gou-
vernement des intérêts moyens a pour adversaires les
grands et les petits intérêts, les uns pour peser trop
peu dans la balance, les autres pour ne pas y figurer
du tout; quatrièmement, la fortune classant sur la
scène active, le chiffre légal devient la visée universelle,
la modération n'est plus permise aux voeux des tra-
vailleurs, il faut quand même et malgré tout atteindre
au cens et la morale, la dignité, le respect de soi font
- 30 —
nécessairement place, par ordre des institutions, au
brocantage, à un industrialisme frauduleux, qui dis-
créditent à l'intérieur comme à l'extérieur votre com-
merce et votre industrie ; cinquièmement, de là, abais-
sement de l'esprit public, dégradation du pays légal,
corruption du pays passif, dépréciation de votre con-
currence sur les marchés étrangers, langueur dans la
production intérieure, chômage et agitation.
Sous le Pouvoir constitutionnel, les affaires font le
citoyen Le citoyen n'est plus dès lors qu'une machine
à succès ou à revers entre les mains du hasard. Ce
Gouvernement devient donc un Gouvernement flot-
tant comme la fortune individuelle en voie de se créer
ou de se détruire. Gouvernants et gouvernés, admi-
nistrateurs et administrés passent leur vie, par contre,
dans la défiance, uniquement occupés à attaquer et à
se défendre. L'administration publique devient une
flatterie privée et l'intérêt privé, poussé par un calcul
rationnel aux plus exorbitantes exigences , se fait le
despote des intérêts généraux
Sixièmement, cette forme gouvernementale élève le
matérialisme, avec l'ensemble de ses conséquences, à
la hauteur d'une institution et tranche plus que toute
autre la distinction entre ceux qui possèdent et ceux
qui ne possèdent pas Septièmement, si ce Pouvoir se
crée par la force des choses un ennemi circonspect
dans le propriétaire riche , jaloux de la moyenne for-
tune, jaloux de conserver, il a pour implacable ennemie
la masse entière des prolétaires révolutionnaire par
abandon.
— 31 -
Ce Gouvernement est le pire, parce que, si l'on a
suivi l'enchaînement de notre logique, aucune convic-
tion ne peut se rattacher a lui; qu'il oublie l'homme
pour ne s'adresser qu'à son bien ; que même, dans
cette sphère d'action des biens physiques, le peu n'est
rien pour les uns et beaucoup n'est pas assez au gré
des autres ; qu'il est le Pouvoir des immeubles et là
négation des individus, l'ami de la richesse, l'ennemi
de la pauvreté, attaqué par la pauvreté, délaissé par la
fortune
Pressé entre ces deux extrêmes il devait étouffer;
Bâtard de l'absolutisme et de la démocratie, l'un le
tirait en arrière , l'autre le poussait en avant, et les
deux partis froissés dans leurs tendances opposées
devaient naturellement s'unir pour le détruire. Son
propre parti, impuissant à justifier ce système obli-
gatoire de corruption à l'intérieur, d'abaissement
systématique à l'étranger, ne peut que le désavouer
s'il chancelle, au lieu de le défendre, et c'est ainsi qu'il
disparaît sans laisser d'autre trace, qu'un matérialisme
désastreux dans les moeurs, le doute des convictions
désintéressées dans les esprits, une soif effrénée de siné-
cures pour l'oisiveté et des alarmés sur l'insuffisance
des Gouvernements.
La roue des transformations politiques ayant terminé
son évolution, la République revient en 1848 ; mais
non plus avec cette fourmilière de grands hommes qui
assista, en 89 , à la chute de la féodalité ; qui com-
mença la civilisation moderne et dressa le piédestal
féerique du premier Empire.
— 32 —
L'un des extrêmes du Gouvernement constitutionnel
lui succède. Cet extrême forme le fond du pays et, de
deux choses l'une, ou ces niasses nécessiteuses s'élève-
ront au.bien-être par les efforts du Pouvoir et devien-
dront conservatrices , ou , délaissées, elles croupiront
dans le malaise et mettront sans cesse la société en
péril, jusqu'au jour d'un bouleversement radical de
toutes les positions , de tous les principes, de toutes
les notions traditionnelles du passé. Naviguez donc en
paix avec une voie d'eau sous le navire ? Vous aurez
beau fortifier sa mâture, former un équipage d'hé-
roïques matelots, tôt ou tard il faudra sombrer.
La force appartient aux masses. Les forces coërci-
tives dont tout Gouvernement dispose ne viennent que
de là. Tout moyen de compression pour contenir la
foule dans la souffrance sera donc artificiel, une puis-
sance n'agissant que par exception contre elle-même.
Efficace un jour, un an, dix ans contre d'énergiques
efforts, il échouera une heure venue contre le plus
léger souffle de l'opportunité.
Ce n'est donc point par la force unique que l'on
gouverne et qu'un Pouvoir se maintient : c'est par le
bien-être. Que de Gouvernements tombés en soixante
ans et quel Gouvernement pourra jamais mettre en jeu
plus de forces matérielles et morales que celles dont ils
•disposaient ? ,
La République de 48 s'est effacée-, comme le premier
Empire, faute d'avoir été comprise; elle venait avant
son temps : nous n'étions à la hauteur d'aucune de ses
exigences, ni par les moeurs, ni par le génie ; ni par la
33 —
constitution des intérêts, ni par l'abnégation indivi-
duelle. Son but était noble et grand; ses moyens, ses
agents furent pitoyables. Aussi, le but généreux fut-il
bientôt oublié pour l'ambition, pour la vanité, pour
monumenter du moi, et ce Gouvernement, le plus
rationnel religieusement pratiqué , le plus tristement
bouffon aux mains d'une époque saturée d'égoïsme,
cessa-t-il d'être sans avoir existé.
Tout se lie par poids égal dans un Etat, hommes,
intérêts ; Gouvernement, gouvernés : ces diverses
parties ne doivent constituer qu'un tout. Or, jamais
peut-être un peuple ne fut plus fractionné en partis,
en nuances, en intérêts, en ambitions, en regrets,
en pressentiments audacieux et périlleux que sous le
Pouvoir de 48. Cette époque s'est élevée à la hauteur
de la civilisation par le respect de toutes choses; mais,
hors de là, elle ne fut qu'un petit gamin friand de
gourmandises,
Cependant , tout esprit impartial et pénétrant doit
le reconnaître , cette révolution a mis en lumière pour
l'avenir deux grandes intelligences : MM. Proudhon et
de Girardin feront travailler l'esprit des générations
futures, M. de Girardin agissant sur les hommes culti-
vés et laborieux, M. Proudhon sur les impatiences de
la misère. M. Proudhon n'est pas inventeur toutefois.
La gratuité du crédit vient des anabaptistes, qui la pra-
tiquèrent à Munster-, en 1534, durant leur carnava-
lesque aventure.
Quel Gouvernement convient donc à la France?
3
IV.
IV.
Nous disions en terminant notre dernier article :
« Quel gouvernement convient donc à la France? »
Le sujet est délicat.
Il est délicat, en effet, car :
1° Nous ignorons , dans la solitude de nos champs,
jusqu'où peut aller aujourd'hui la liberté du penseur
consciencieux ;
2° Il n'entre pas dans la mission de la Presse, inter-
prète de la pensée publique, auxiliaire du progrès,
thermomètre de l'opinion pour le Pouvoir, de produire
sur chaque chose un dénigrement systématique ou une
servile approbation. Ces deux voies sont : également
dangereuses. Nous n'avons vu passer sous nos yeux
qu'une révolution depuis notre âge d'homme, et, il
faut l'avouer, nous nous étions fait,. antérieurement
à 48, une tout autre idée de la dignité des publi-
cistes ;
3 Produire des institutions est malaisé; les appli-
quer l'est encore plus, et l'exercice du Pouvoir em-
brasse de si complexes difficultés, que tout juge d'un
— 38 —
Gouvernement doit être sobre de blâme, circonspect
dans ce qu'il avance , sceptique pour ses propres pen-
sées, que la pratique n'a point encore éprouvées,
affirmées ou infirmées;
4° Si tant de Gouvernements se trompent, s'ouvrent
une fausse voie et s'écroulent, les hommes de ces Gou-
vernements ne furent-ils pas les amers critiques des
Pouvoirs auxquels ils succèdent sans plus de chances ,
sans plus de fécondité, laborieux, capables, remplis
de bonnes intentions, mais impuissants comme leurs
prédécesseurs?
5° Le parti de chacun de nous n'a-t-il pas déjà eu en
main le maniement des affaires publiques-? Quel re-
proche ce parti peut-il adresser aux autres, que les
autres ne puissent lui renvoyer ?
6° Si nous avons l'instinct de la dignité et des con-
victions pour nous-mêmes, ayons-le pour autrui ,
surtout pour ceux que le fardeau des affaires nationales
accable, non sans insomnies, sans chagrins cuisants ,
non sans loyales aspirations refoulées, non sans travaux
stériles et sans improductifs sacrifices
Gouverner et vouloir bien gouverner dans un pays
qui ne veut se passer en rien du Gouvernement, et
dont tout Gouvernement réveille à chaque pas les sus-
ceptibilités, est une sorte de châtiment ou de mysté-
rieuse épreuve que la Providence inflige aux hommes
d'État.
Nous n'imiterons donc pas , nous n'avons jamais
imité ces critiques prétendus politiques, qui font du
droit d'examen une émeute, et de la presse un lieu de
— 39 -
débauche. La liberté de tout dire entraînant la liberté
de tout faire, et tout n'étant pas faisable, l'écrivain
sérieux doit écrire autant avec sa conscience qu'avec
son intelligence. Il doit critiquer ses propres idées
autant et plus que les oeuvres publiques dont il se
préoccupe, sans quoi, nul Gouvernement n'est pos-
sible.
Quel Gouvernement convient donc à la France?
Gouverner ce n'est pas trôner,.c'est administrer. Un
Gouvernement sans utilité n'est qu'un coûteux obstacle
et tombe infailliblement.
La sphère d'action du Pouvoir embrasse simultané-
ment les intérêts matériels et personnels, individus et
choses.
Il n'est pas d'intérêt si minime, qui ne soit grave re-
lativement aux intéressés. Il n'est pas de position, si
modeste qu'elle puisse être, qui, au point de vue
moral, n'ait des droits égaux aux positions les plus
belles, et, au point de vue gouvernemental, qui ne
prescrive une plus attentive sollicitude.
Qu'est-ce qu'un révolutionnaire? Est-ce en général
un homme vicieux et dangereux par sa démoralisation ?
Non. C'est en général un homme nécessiteux. C'est
donc la position qui est perturbatrice. Supprimez gra-
duellement et autant que faire se pourra les positions
nécessiteuses, vous amoindrissez dans la même propor-
tion les chances de révolution.
D'où il résulte que plus.les intérêts sont minimes ,
plus sont modestes les positions, plus le Pouvoir leur
est redevable, et, qu'enfin , c'est plutôt pour le bas
— 40 -
que pour le haut de la société que les Gouvernements
devraient fonctionner
Jusqu'à ce jour., sauf le premier Empire, les divers
Gouvernements avaient suivi une marche diamétrale-
ment opposée.
Nous ne parlerons pas ici des Républiques de 93 et
de 1848, qui ne furent pas des Gouvernements. Aux
mains de tous, le Pouvoir n'appartient à personne, et,
sans. Pouvoir, il n'est pas de Gouvernement.
Pouvoir et Gouvernement, que l'on- confond d'ha-
bitude, sont deux éléments distincts. Le premier doit
être immuable, le second doit varier.
Le Gouvernement administre et change avec la va-
riabilité des intérêts sociaux; mais il se transforme
sans secousses dans un Etat assis sur des bases nor-
males, tandis que le Pouvoir ne saurait varier sans ré-
volutions. Si donc vous trouvez les révolutions plus
préjudiciables'.;qu'utiles, il faut admettre avec l'inva-
riabilité du Pouvoir, le Gouvernement variable.
Le Gouvernement doit être -mobile, parce que les
intérêts changeants et complexes d'un peuple en pro-
grès usent les gouvernants, leurs idées leurs res-
sources, épuisent tout génie, et qu'à un Gouverne-
ment fini, il faut qu'un nouveau succède , sauf à se
'heurter contre la force bru tale d'un peu ple, force utile
à tous dans le commerce et l'industrie, force à tous
préjudiciable derrière les barricades.
Cette transformation, qui doit être paisible pour être
salutaire ; qui peut intervenir à dé proches distances,
ne pouvant s'opérer par le peuple, élément immuable,
- 41 —
mais changeant, sans unité de vues, complexe dans
ses manifestations, sachant ses besoins, non les moyens
d'y parer, plus emporté que sage, moins politique
que travailleur, qu'artiste, qu'aspirant de richesse,
que conquérant de bien-être ou de gloire, cette trans-
formation contre-révolutionnaire doit s'accomplir par
un élément comme le peuple immuable, mais homo-
gène, mais un , mais personnel.
La variabilité des Gouvernements et l'invariabilité
du Pouvoir sont les deux grandes conditions de per -
manence du principe d'Autorité.Pour que la liberté soit
large et solidement garantie, il faut admettre l'Autorité
puissante- La liberté sans l'Autorité, c'est l'anarchie.
Le Pouvoir qui résiste au voeu public, mais réelle-
ment public, par le maintien d'un gouvernement usé,
perd le bénéfice des garanties qu'offre la pacifique va-
riabilité des Gouvernements dans l'immuabilité du
Pouvoir, et court de nouveau la chance des troubles
violents qu'on-réprime un jour et qui, l'autre, em-
portent les Dynasties.
Ecouter le voeu public qui, quoi que en pensent et
un Pouvoir toujours trop confiant en lui-même, et un
pays légal toujours trop flatteur et trop flatté dans-ses
positions, est loin d'être une chimère : c'est s'abriter
de toute révolution et faire de la démocratie monar-
chique;
Dans ces deux idées, monarchie et démocratie, nous
trouvons les deux données sociales essentielles, de
même que, dans les deux principes qui en découlent,
Autorité et Liberté, réside le noeud qui les relie.
— 42 —
N'ayez que la Monarchie avec son autorité, sans li-
berté, c'est le despotisme, et si le despotisme est pos-
sible au lendemain d'une révolution, comme garantie
de la peur, à mesure que les distances se font, et que
la peur s'efface, reviennent les instincts du siècle et de
la civilisation. Si la peur put ressembler au dévoû-
ment et à un consentement d'idées, l'instinct des temps,
plus fort que la crainte, reprend son énergie, et, quoi
qu'on fosse, impose ses nécessités acquises.
Notre logique sort-elle de la philosophie de l'his-
toire ? Des Gouvernements et des Pouvoirs en appa-
rence inébranlables dans la plénitude de leur action,
ne se sont-ils pas tous évanouis comme s'écoule la lu-
mière devant un simple nuage?
Non, jusqu'ici nous l'avons vu, le pays ne tue pas
le Pouvoir. Le Pouvoir se suicide et il n'en a pas le
droit. Nous ne disons pas avec l'ancien langage que le
Peuple appartient aux Dynasties; mais nous disons que
les Dynasties appartiennen t au Peuple. Elles lui sont une
paternité, une tête de famille, un paratonnerre, l'homo
généité dans la divergence, une permanence nécessaire
dans les changements obligés. C'est la stabilité dans le
progrès; c'est le mouvement dans l'ordre; c'est l'i-
mage paisible du monde sidéral.
La prospérité aveugle, l'adversité éclaire. Si l'in-
fortune ne crée pas le génie, elle le développe ; elle va
jusqu'à donner à la médiocrité même une apparence
de clairvoyante majesté. Or, une révolution à dû s'ac-
complir depuis un demi-siècle dans le personnel mo-
narchique. L'exil est le lycée des têtes couronnées, et,
— 43 —
quand une grande intelligence est passée par cette école
avec le glorieux et lourd fardeau d'une gloire unique,
elle n'a pu manquer d'apprendre ce que vaut l'homme
en particulier, mais aussi sa valeur collective; ce qu'il
y a de froid égoïsme dans le pays officiel ; Ce qu'il"y à
de généreux dévoûment dans l'obscurité des niasses :
ce qu'on doit de circonspection à l'un et de reconnais-
sance aux autres.
Mais, va-t-on nous dire, vous formulez un Gouver-
nement constitutionnel. Dieu nous en garde. Le
Gouvernement constitutionnel , c'est trois ou quatre
cents jurés en face d'un accusé ; c'est le taureau
de la lice espagnole entouré de toréadors, qui jou-
tent, et surmonté d'un frénétique public- Ce Gou-
vernement est une parade qui émeut l'esprit et dé-
laisse les intérêts réels: c'est un accouplement sans
production.
Nous voulons, nous, un Pouvoir fort, puissant, indé-
pendant du pays dans ses actes, dans sa législation, dans
la sphère administrative et politique; mais contrôlé
par la nation sans intervention de la presse : sans pu-
blicité périodique active et commentée, ce triste refuge
des mécomptes, des jalousies, des haines, des esprits
malades ou ardents, des partis et de leurs regrets. La
presse quotidienne mal comprise et elle le sera long-
temps par l'oisiveté des intelligences inoccupées, c' est
la place publique où s'opère le chômage concerté des
travailleurs.
Nous reviendrons avec étendue sur cette grave ques-
tion dans notre seizième chapitre.
— 44 —
Si le pays est représenté par des hommes fermes et
honnêtes ; si le Pouvoir est, nous ne dirons pas même
intelligent, mais animé de l'esprit de conservation,
cette forme gouvernementale est selon nous la meil-
leure. II s'agira de le prouver.
V.
V.
Notre dernier article se terminait par ces mots :
« Nous voulons un Gouvernement fort et puissant;
au-dessus des abus de la liberté; indépendant du pays
dans ses actes, dans sa législation, dans la sphère admi-
nistrative; mais contrôlé par la nation sans l'interven-
tion d'une presse quotidienne. ,
» Si la nation est représentée par des hommes Fermes
et honnêtes; si le Pouvoir est, nous ne dirons pas
même intelligent, mais doué de l'esprit de conserva-
tion, cette forme est la meilleure. »
Ces deux données : action gouvernementale indépen-
dante du pays; contrôle de ses actes en dehors des ap-
préciations de la presse, soulèveront, nous ne l'igno-
rons pas, non seulement des objections; mais, ce qui est
plus fort, de vivaces instincts dans toutes les classes,
surtout dans la classe intermédiaire.
Les objections seront réfutées. Nous placerons dans
la balance les instincts et leurs tendances : on jugera.
L'opposition ou les sympathies, l'intimidation ou
l'esprit de parti n'ont jamais eu de prise sur nos con-
- 48 —
victions résultant, en toute paix de conscience, de l'é-
tude des idées, des hommes, des moeurs, des événe-
ments. Notre foi n'accepte d'autre origine que celle de
la raison. La raison est relative en politique. Si deux et
deux font quatre dans les sciences exactes, République
et siècle d'égoïsme sont loin de former un accord ma-
thématique. Le G ouvernement démocratique au dou-
zième siècle serait tout aussi bouffonnement puéril, que
le Gouvernement absolu au dix-neuvième. Une théorie
existe par elle-même ; mais l'état physique et moral des
époques en modifie l'application, l'exclut ou la rend,
possible. Avant donc que de croire, il faut étudier son
temps, ses intérêts, ses vertus, ses travers. Il faut lui
prendre mesure et non l'habiller au hasard. La con-
fection est un triste système en politique et, ce-
pendant , que de têtes rêvent à l'Etat des vête-
ments confectionnés. Aussi, quelle tournure s'il les
endosse !
Il est un contrôle que les classes moyenne et supérieure
désirent voir s'exercer a fond par elles-mêmes et par
leurs délégués législatifs, c'est celui de la question
budgétaire. Elles apportent dans ces questions uni in-
térêt personnel : il est réel et direct. Leur voeu est lé-
gitime. Il ressort de la force des choses. Ce contrôle
est aussi nécessaire à la conservation du Pouvoir,
qu'impérieusement commandé aux contribuables et
par leur propre sécurité et par les moeurs qui ré-
sultent du mouvement des affaires. Un budget des re-
cettes et des dépensés ténébreux entraînerait dé téné-
breuses suppositions, et le Pouvoir doit expressément
— 49 —
tenir à la lucidité publique des questions financières
de l'État.
Si les révolutions s'élèvent souvent d'en bas et pour
des mots sonores, elles peuvent aussi tomber d'en haut
pour des causes plus positives
Le budget réduit à la question financière, doit donc
être public, nettement détaillé et soumis à toutes les
investigations du Corps législatif.
Cette question, sur laquelle nous n'insistons pas, est
plus grave dans ses effets sur l'opinion de la France
que ne l'imagine peut-être le Gouvernement. La foi
politique d'un pays comme le nôtre, les chevaleresques
dévoûments cessent d'être aveugles au seuil des inté-
rêts financiers.
Hors de là, nous ne concevons plus la liberté de la
presse périodique, politiquement parlant, que pour
faire de l'agitation.
La discussion.privée éclaire, pousse au progrès ; la
discussion publique irrite et met trop de susceptibilités
en jeu pour que la lumière des convictions en jaillisse.
Les convictions viennent de plus loin, de plus haut
et de causes plus profondes. Elles naissent soit de l'é-
ducation, soit de l'étude personnelle, soit de l'orga-
nisme, soit de la position. La presse en réalise fort peu.
Le public se choisit un organe, l'organe ne fait pas le
public ; mais, le public une fois constitué, est aisé-
ment dominé par son auxiliaire dans cette lice de pas-
sions où la raison s'efface, où ces passions n'ont d'autres
juges d'elles-mêmes que leurs propres faiblesses ex-
ploitées.
4
— 50 -
Les fonctions/législatives pratiquées par des hommes
faisant abstraction d'eux-mêmes pour ne concourir
qu'au bien du pays; la presse écrivant sans passion
sous la dictée de la raison, notre doctrine ne serait plus
la même. Nous trouverions rationnels les débats légis-
latifs et leur publicité commentée. Mais, ces deux don-
nées fondamentales nous font absolument défaut. Nos
législateurs constitutionnels veulent poser, cabaler, in-
triguer, protéger; la presse veut dénigrer, insinuer,
diffamer, agiter. Le public français, plus spirituel que
passionné, doué de plus d'imagination que de grave
persévérance, aime ces spectacles où des acteurs posent
devant lui clans des attitudes héroïques, tumultueuses,
pleines de périls saisissants, mais à la condition qu'on
ne se fasse point de mal
De ce qu'un pays chérit les acteurs et les spectacles,
spectacles qui de la fiction passent toujours à de tristes
réalités, comme les jeux des enfants aux coups, s'en-
suit-il qu'on doive porter cette populaire comédie jus-
que dans les hautes sphères du Pouvoir?
: L'école de M. de, Girardin n'a cessé de développer
le Gouvernement dont nous fournissons ici les bases,
avec cette différence que, le chef de l'Etat, électif, va-
riait et que la plus grande publicité commentée par la
presse, planait sur ses actes, absolument indépendants
de l'action immédiate du pays.
.Pourquoi, va-t-on nous dire, abandonnez-vous cette
publicité librement et publiquement discutée par les
journaux, pourquoi renoncer à l'éligibilité ?
Nous répondons, en ce qui concerne l'éligibilité:
— 51 —
Pourquoi l'avez-vous perdue ? Vous l'avez perdue,
parce que vous n'avez pas su la conserver, non qu'on
vous l'ait prise, ce qui est bien différent. II est de ces
choses que nul n'est capable de prendre contre la vo-
lonté d'un peuple. Ce qu'une nation veut bien, quand
elle n'est pas lâche, quand elle est digne, elle le garde;
si elle l'abandonne, c'est qu'elle n'en veut pas. Vous
ne pouvez sortir de ce raisonnement qu'en accusant la
France de lâcheté. Or, qui l'oserait?
Et vous n'avez pas su et vous n'avez pas pu encore
conserver l'éligibilité par deux motifs.
D'abord, en face d'une révolution qui promettait
beaucoup et aux plus nécessiteux, vous n'avez rien tenu.
La révolution était grande, vous avez été petits; ses
fins s'annonçaient splendides en résultats généraux,
vous n'avez visé qu'aux intérêts personnels les plus mes-
quins : vous vouliez émouvoir, vous avez fait rire ; il
fallait de l'union, vous vous êtes divisés plus qu'aucun
parti ; vous deviez vous aimer, vous vous êtes déchi-
rés ; l'abnégation formait; l'essence de vos doctrines,
vous vous êtes érigés en sultans, vous, à la tête de
l'Etat, et, dans le pays, tout ce qui pouvait nourrir
une ambition. L'éligibilité devenait une coursé au
clocher de la France entière, sans en excepter les
borgnes, les boiteux et les infirmes à tous les degrés,
ce qui ne portait point le cachet d'une suffisante aus-
térité. Les principes les plus rationnels deviennent
ainsi burlesques, et les convictions les plus loyales
sont alors contraintes de s'ajourner indéfiniment. ;
Ce que nous disons aujourd'hui aux hommes de 48,
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nous le leur avons dit de leur temps et dans l'exercice
de leurs fonctions À cette époque, la démocratie a
réalisé cette poétique pensée arabe: « L'Océan s'est
noyé en lui-même ! »
; Vous avez perdu l'éligibilité, en second lieu, et cette
cause eût suffi à elle seule, eussiez-vous eu la taille du
génie, vous l'avez perdue par l'effet de la presse.
. Vous n'étiez qu'impuissants, elle vous a faits inca-
pables ; vous aviez de bonnes intentions, elle vous en
a prêté d'ignobles ; vous avez commis des fautes, de
graves, mais inséparables de la précipitation d'un
vaste courant révolutionnaire, elle vous a imputé des
crimes. La presse et la presse de toutes les nuances
démocratiques a élevé autour de vous, qui aviez be-
soin de confiance et de quiétude, des tourbillons de
haine, des orages de jalousie ; elle a chargé votre ho-
rizon des plus sinistres pressentiments ; interprétant
la religion des secrètes pensées avec l'effronterie d'une
incroyable audace, elle vous a supposé les vues ou
les plus incendiaires ou les plus rétrogrades et, après
s'être vautrée dans l'orgie de tous les travers, de toutes
les diffamations, de tous les délires utopistes; après
avoir déversé le dégoût public sur vous, sur vos
actes, sur votre gouvernement et provoqué sa chute,
qu'a-t-elle fait?
Elle a disparu et les gens de bonne foi, les dupes
ont payé pour elle.
Sans la presse, vous pouviez vivre ; avec la presse,
il fallait tomber comme tombèrent les Bourbons aî-
nés, comme tombèrent les d'Orléans, comme tom-
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bera tout Pouvoir qui, outre les difficultés gouverne-
mentales de toute nature, se réveillera chaque matin
dans la calomnie qui le fait homicide, dans le men-
songe qui alarme, dans les déclamations qui surex-
citent, dans les vaines utopies qui peignent l'aube de
jours plus beaux, dans les insinuations perfides qui
portent au mépris, dans tous les égarements de l'es-
prit, du coeur, des passions qui font bons les plus
pervers et mauvais les plus justes.
C'est là le rôle de la presse opposante Celui de la
presse d'approbation est-il plus digne ? N'est-il pas
tout aussi dangereux ? Le Pouvoir mollement balancé
dans toutes ses faiblesses, loué dans ses erreurs, est
moins lui-même que le journalisme, et une heure
vient toujours où ces monuments indestructibles, par
elle encensés, disparaissent sans qu'on sache pour-
quoi, ni pour quel meilleur avenir.
Il est de ces choses qu'on doit oser dire. Nous le
déclarons donc loyalement et combien d'honnêtes gens
nous ont tenu le même langage Nous étions républi-
cain depuis l'âge de raison, aspirant à la république.
Notre conviction nous est restée par instinct, par
fierté, par bonté peut-être, ou comme on garde là
fleur fanée obtenue d'un premier sentiment de, jeu-
nesse ; mais nous repoussons la république. Ses théo-
ries nous flattent; nous les croyons; impraticables,
après avoir passé au travers de ses hommes et de
leurs tentatives; nous aimons le rêve, la réalité nous
fait peur ou pitié .L'esprit public de notre pays est
sans mesure et ne comprend que les extrêmes. Or,
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l'extrême de la république, c'est le socialisme ou là
suppression de tous les grands principes tradition-
nels du passe, et nous rie voulons pas d'un Pouvoir si
près d'un tel voisinage et des abîmes qui le jalonnent.
Notons-le néanmoins, si les masses comprenaient
aussi bien le socialisme qu'elles ont été à même de
comprendre l'égalité des salaires, elles le repousse-
raient comme un criminel attentat et à leurs intérêts
et à leurs plus chers sentiments. Qui, parmi elles,
voudrait consentir à faire de la France un vaste
hospice d'enfants trouvés, à renoncer à son fils, à se
séparer de sa fille? Non, ces chefs d'école n'y pensent
pas ou jamais ils n'ont eu d'enfants, et s'ils y
songent, ils oublient que le jour où la société fran-
çaise peindrait le sentiment de la paternité, du même
coup elle perdrait tout ce qui constitue l'homme, à
qui il ne resterait plus pour guide et pour moyens
que le ventre et le couteau!
Or, supprimez la propriété, taxée de vol, et la fa-
mille disparaît. Les masses veulent la famille. Elles la
veulent d'autant plus, que la pratique de ses devoirs
austères leur coûte plus d'héroïques peines, plus de
douloureux sacrifices et qu'elles en retirent des joies
plus profondément senties.
Quelle différence entre votre socialisme , désespoir
de l'esprit d'invention pour appâter l'indigence ou l'oi-
siveté, et le christianisme à ses débuts, prêchant tous
les sentiments vrais de l'âme : propriété, famille, espoir
moral ! Et combien plus aussi fut retentissante sa sen-
sation dans le monde !
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Mais revenons à notre point de départ. II ne suffit
pas de quelques lignes à la digression qui précède.
Nous ne voulons ni pour nous, ni pour les autres
d'une forme de Gouvernement où tous sont gouver-
nants, quand à peine pourrait-on en trouver dix bons
sur nos trente-six millions d'âmes; nous ne voulons pas
d'une forme de Gouvernement dont l'essence est la pré-
pondérance directe de l'opinion publique, quand cette
opinion entraîne l'omnipotence de la presse; nous ne
voulons pas d'une forme de Gouvernement au Pouvoir
sans hérédité, parce qu'à la place de l'hérédité, qui est
un principe, dont la conséquence immédiate est la sta-
bilité, nous trouvons la versatilité , l'incertitude, le
produit des luttes de parti, un hasard pire que celui de
la naissance: le vide en un mot, qui n'est point un
principe ou, ce qui vaut moins encore, une création
des majorités, parfois des minorités et un ennemi pour
sûr de la France vaincue dans l'élection : la partialité ,
la haine. Ce n'est pas là un Pouvoir; c'est le gaspillage
des deniers publics et des fonctions publiques pour les
uns; c'est pour les autres, selon les circonstances et les
caractères, l'abandon, l'échafaud ou l'exil.
Avec quelque Gouvernement que ce soit, sans la
presse, il est possible de gouverner; avec la presse,
tout Gouvernement, quel qu'il soit, devra s'écrouler.
Faites donc que le temps ne rongé pas toutes choses.
Il est un élément plus énergique et plus loyal que la
presse pour garantir un bon Gouvernement. C'est ce
qu'il faut exposer et ce que l'on devrait comprendre.
VI.