Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 0,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Deux frères, ou les Singes de Jean-le-manchot

De
40 pages
B. Béchet (Paris). 1872. In-16, 64 p., fig..
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Voir plus Voir moins

LES
DEUX FRÈRES
oc
LES SINGES DE JEAN LE MANCHOT
PAR HECTOR GRARD
HECTOR GRARD
BERNARDUJ-BÉCHET, QUAI DES GRANDS-AUGDSTESS, 31.,
,-—-.,. LES
f30%\ FRÈRES
« -. i ■ i
\ ou
LES"S#G-ES DE JEAN LE MANCHOT
CHAPITRE PREMIER
L'HOTEL DE L'AIGLE D'OR - L'INDISCRET MARMITON
Le Tyrol esl, sans contredit, une des contrées de
l'Europe les plus montagneuses et les plus pittores-
qfues; ses alpes gigantesques, ses glaciers, montagnes
diont la crête blanche de neiges éternelles se perd dans
les nuages, ses lacs bleus, ne sont pas moins remar-
quables que les sites tant vantés de la Suisse.
— 6 —
Au fond d'une des sinuosités de la verdoyante val-
lée de l'Inn, fleuve qui arrose en serpentant toute la
partie nord du haut Tyrol, s'élève la jolie petite ville
d'Inspruck, qui en est la capitale; parmi ses nombreux
hôtels qui sont fréquentés chaque année par les tou-
ristes, brille au premier rang celui de l'Aigle d'or.
Il se distingue de ses rivaux par sa situation agréa-
ble, son confortable et son aspect coquet.
C'est dans cet hôtel que je prie mes petits lecteurs
de m'accompagner.
D'immenses broches garnies de grasses volailles
tournaient dans les cuisines, de nombreux domesti-
ques allaient et venaient d'un air affairé, tout était
mouvement dans la maison remplie d'artistes et de
voyageurs venus de différents points de l'Europe;
ceux-ci se dirigeant vers l'Italie, ceux-là allant aux
bains de Baden, d'autres enfin venait là durant la
belle saison respirer un air plus pur et goûter le repos.
C'était à la fin d'une chaude journée du mois de
juillet, le soleil se couchait par delà les monts en
teignant les cimes de reflets rougeâtres. Un pauvre
vieux manchot s'arrêta devant la porte principale ; un
mulet, sur la tète duquel se balançait un panache
rouge, traînait, en faisant retentir ses grelots, une
sorte de cage entourée de rideaux de toile verte qui
renfermait des singes de toutes sortes : papions, gib-
bons, sapajous, magots, hommes des bois gambadaient
dans cette maison roulante.
A la voix du maître, la mule s'arrêta. Le pauvre ba-
teleur, harassé, ne pouvait aller plus loin; ilse présenta
donc pour demander un gîte et s'adressa poliment à
l'hôte, qui causait sur le perron avec un homme au
costume élégant. Le petit bonhomme se tourna vers le
manchot, se redressant comme un dindon qui fait la
roue et prenant un ton hautain, il répondit sèchement
au pauvre diable qu'il ne logeait point les mendiants.
En vain Jean lui représentail-il qu'il tombait épuisé
de lassitude et de besoin en lui assurant qu'il serait
payé, le petit hôtelier ne voulut rien entendre et lui
tournant brusquement le dos, il reprit aussitôt son
attitude obséquieuse et son air empressé, continuant
sa conversation un moment interrompue avec le bril-
lant étranger.
Image vivante de la sottise et de la lâcheté de coeur !
arrogante avec les faibles et les petits, humble et ser-
vile avec les puissants ou devant les riches habits.
- 8 -
Pourtant, le pauvre Jean était un digne homme, ga-
gnant honnêtement son pain de chaque jour en amu-
sant les autres, ne lui étant pas permis de faire mieux.
L'homme aux élégantes manières, au contraire, n'était
autre qu'un escroc qui se rendait aux bains de Baden
pour faire des dupes.
Ceci vous prouve une fois de plus, mes chers enfants,
que le proverbe n'a point toujours tort : L'habit ne fait
point l'homme.
Pendant cet entretien, la femme et la petite fille de
l'hôte s'étaient approchées; en entendant le dur refus
de son père, la petite Marie, c'est ainsi qu'on la nom-
mait, avait tristement levé ses beaux yeux bleus vers
sa mère, qui comprit bien ce muet langage, car aussi-
tôt elle fit discrètement signe au pauvre homme de la
suivre et lui indiquant du doigt la seconde cour :
« Allez là-bas au fond, dit-elle avec bienveillance ; à
droite est la porte d'une petite chambre où vous trou-
verez un bon lit, en face est un petit hangar dont la
porte est à claire-voie, il pourra vous servir tout à la
fois d'écurie pour votre mule et d'abri pour votre
ménagerie. »
Transporté de joie et de reconnaissance, le vieillard
— 11 —
remercia la digne femme de la voix, du geste et du
fond de son coeur. Après avoir mis en sûreté ses ani-
maux, toute sa fortune! et s'être occupé de leur repas,
il soupa, se jeta sur son lit et s'endormit bientôt d'un
profond sommeil.
Les unes après les autres les lumières s'étaient étein-
tes, tout dormait dans l'hôtel, devenu silencieux et
plein d'ombre, par intervalles la lune dégagée des
nuages colorait de ses pâles clartés les pavillons de
briques et les galeries couvertes dont la cour princi-
pale était entourée.
Tout dormait, dis-je, à l'exception pourtant d'un
petit marmiton, qui, possédé du désir de voir les
singes, sortit furtivement de son lit et traversa leste-
ment les cours, ayant soin de cacher sa lanterne sous
son tablier blanc.
Arrivé devant la porte à jour, il la poussa, s'élança à
l'intérieur, ravi de satisfaire son impatiente curiosité;
il contemplait les habitants delà cage, non sans les
tourmenter à l'aide d'une baguette qu'il introduisait
entre les barreaux, ce qui leur faisait faireles grimaces
et les gambades les plus comiques, et notre petitespiè-
gle de rire à gorge déployée.
- 12 _
L'idée lui vint de prendre une petite guenon gris
perle à tête blanche : il se grattait l'oreille, indécis;
puis, déterminé, le petit imprudent ouvrit la porte de
la prison. Alors la foule s'échappa sans qu'il pût s'y
opposer; tous se précipitèrent dehors jusqu'au der-
nier, heureux de se trouver en liberté.
Le pauvre gâte-sauce effrayé de ce qu'il vient de faire,
prit aussitôt la fuite et se recoucha.
Les singes gambadaient, sautillaient, prenaient leurs
ébats, courant dans toutes les directions en poussant
des cris aigus; la maison fut bientôt mise au pillage
par ces fripons, ils venaient de découvrir les cuisines;
attirés par les bouffées agréables qui s'en échappaient,
ils y pénétrèrent en masse.
Adieu fines pâtisseries ! délicieuses sucreries ! mar-
melades appétissantes ! friandises parfumées! Les for-
teresses de nougat rose et blanc disparaissent à vue
d'oeil, les tours sont démantelées et les murailles,
hélas! sont détruites.
Aux remparts d'angélique et d'amandes, plus d'une
brèche est pratiquée ; quelques-uns, dans la vaste
armoire, sont gravement occupés à vider des pots
de confitures qu'ils semblent trouver à leur goût;
- 15 —
d'autres avaient la figure toute barbouillée de crème
fouettée.
Un superbe biscuit de Savoie, préparé pour le len-
demain, fut grignoté, écorné, presque entièrement dé-
voré, tout enfin fut dévasté, mis en pièces ; la confu-
sion et le désordre étaient complets.
Le jour commençait à poindre ; les pas des cuisiniers
se firent entendre, la bande joyeuse disparut et se ré-
pandit dans les corridors, les galeries, les escaliers.
CHAPITRE II
LA DÉCOUVERTE - LE DÉPART
La surprise et la consternation qu'éprouvèrent les
arrivants ne peut se décrire, à la vue de ces ruines
dont ils étaient loin de soupçonner les auteurs.
L'alarme fut promptement répandue daas l'hôtel;
en un instant tout le monde fut debout. Pendant un
- 10 —
quart d'heure, ce fut un fracas assourdissant, les cris
de désespoir des pâtissiers, les jurons des domestiques,
les exclamations des voyageurs, le bruit des portes
qu'on ouvre, le claquement de celles qu'on ferme,
lescris d'effroi des femmes,les rires bruyants des far-
ceurs, les pleurs des enfants éveillés trop matin, tout
ce vacarme vous rompait les oreilles ; on eût plutôt dit
une maison de fous qu'un lieu de repos.
Une vieille demoiselle, entrebâillant sa porte pour
savoir la cause de tout ce bruit, avait été poussée au
fond de sa chambre par un homme des bois ; elle assu-
rait en tremblant avoir vu le diable en personne.
Un vieux célibataire prétentieux, en caleçon et coiffé
d'un pyramidal bonnet de coton, courait pour res-
saisir sa perruque blonde qu'un orang-outang em-
portait.
On prévint le propriétaire de ces hôtes incommodes,
qui vint en toute hâte, armé d'un fouet, et immédiate-
ment, non sans quelque mauvaise grâce, ils vinrent
se ranger en bataille dans la grande cour.
Tout le monde était aux fenêtres, les uns riaient à
se tordre, les autres murmuraient, mécontents.
Jugez de l'effet que dut produire sur les spectateurs
— l'J —
cette troupe, grotesque! un gros singe chaussait en ce
moment un beau bas de soie blanc, d'une élégante
dame, il s'était déjà coiffé d'un magnifique chapeau
de paille d'Italie orné de touffes de rose-thé : sous cette
fraîche coiffure qui, hier encore, encadrait un gra-
cieux visage de jeune fille, apparaissait maintenantune
affreuse figure velue.
Son compagnon de gauche, la tôle crânement cou-
verte d'un bonnet de police dérobé à un officier, fei-
gnait de jouer de la clarinette en soufflant dans un
instrument d'étain destiné à tout autre usage.
Un autre enfin avait fixé sur son nez camus les lu-
nettes à branches d'or d'un dame âgée qui suppliait
qu'on les lui fit rendre.
Jean compta etvit que deux singes manquaient à l'ap-
pel ; on chercha , quelques minutes après on les dé-
couvrit dans la chambre d'un comédien : lorsqu'ils y
étaient entrés, le locataire se rasait; dès qu'il fut sorti
ils sortirent eux, de leur cachette, et par un esprit d'i-
mitation particulier à ces animaux, l'un d'eux s'empara
du rasoir et fit la barbe à son compagnon, qui s'y prêta
de la meilleure grâce, complaisamment étendu dans
un fauteuil devant un miroir, puis prenant du rouge
— 20 -
dans un petit pot qu'il trouva, il se mettait en devoir
de lui rougir les joues lorsqu'on arriva.
Ils s'enfuirent tous deux alors, le singe rasé était
enveloppé d'une robe de chambre à grands dessins,
qui, beaucoup trop longue pour sa taille, balayait l'es-
calier, tandis que l'autre, le barbier, était entortillé
d'une camisole qu'il avait prise sur le lit de la dame
qui réclamait ses lunettes.
C'est dans cet accoutrement qu'ils vinrent se ranger
auprès de leurs camarades ; une explosion de rires les
accueillit et les applaudissements se firent entendre
de toutes parts. Après quelques difficultés, le vieux
manchot réintégra sa troupe dans laçage.
Le maître d'hôtel furieux, non-seulement du scan-
dale produit chez lui, mais encore des dégâts, voulait
être payé.
Pendant que le chef des cuisines, tout vêtu de
blanc, énumérait tous les objets détruits, le petit
joueur de clarinette que vous savez, qui s'était es-
quivé quand on enfermait ses amis, alla malicieuse-
ment emplir d'une eau bourbeuse son instrument au
ruisseau voisin et, venant en gambadant derrière
l'homme aux habits blancs, il lui en lança le contenu
— 21 —
au milieu du dos, la veste de blanche devint tout à
coup noire !
Les cris et les rires redoublèrent; ce dernier trait
acheva d'exaspérer maître Crespel, qui voulait être
payé et parlait déjà de faire mener le vieillard en
prison.
Le pauvre Jean faisait piteuse mine, la note à payer
était si grosse! sa bourse si petite! Son embarras était
grand; les voyageurs, qui avaient tant ri, eurent pitié
de sa détresse, et l'un d'eux s'adressant au maître de
la maison :
« Monsieur, dit-il, voici la somme que vous récla-
mez à ce pauvre diable. »
Jean prit alors congé de tout le monde et partit suivi
de son attelage, heureux d'en être quitte à si bon
marché.
Une demi-heure s'était à peine écoulée, le calme
s'était peu à peu rétabli ; l'hôtel de l'Aigle d'or avait
repris sa physionomie accoutumée ; dans la vaste salle
à manger, les nombreux voyageurs étaient assis devant
une immense table, splendidement servie.
On déjeunait quand on vit paraître le vieux man-
chot suivi de maître Crespel ; voici pourquoi :
— 22 —
Sur la route, à un quart de lieue de la ville, il en-
tend retentir, près de lui, le son clair d'une pièce de
monnaie sur les pierres du chemin ; il la ramasse, puis
une seconde, puis une troisième : nul doute, quelque
habitant de la maison qu'il vient de quitter a été vic-
time d'un nouveau larcin; en effet, il aperçoit dans
la cage le coupable occupé à vider une longue bourse
de soie groseille et semant cet or sur la grande
route.
En un instant, il eut tout ramassé, et, donnant sa
voiture à garder à des paysans qui étaient assis au
seuil de leur chaumière, il courut aussitôt à la maison,
théâtre de ses aventures. Il conta naïvement ce qui
venait d'arriver, un murmure approbateur accueillit
son simple récit.
Celui à qui appartenait la bourse se leva et s'adres-
sant à ceux qui l'entouraient :
« Messieurs, dit-il, la conscience cachée sous les
humbles habits n'est point rare, il est vrai, mais elle
acquiert à mes yeux une immense valeur, car, pour
les heureux de ce monde, il est aisé de demeurer hon-
nête, ils n'ont jamais senti les étreintes de la faim
leur tenailler les entrailles, tandis que le pauvre ne
— 52 —
cédant point aux mauvais conseils que souffle la mi-
sère et puisant sa force dans ses nobles instincts de
loyauté et sa résignation dans l'observation rigoureuse
du devoir, est digne des plus grands éloges et peut
être appelé vertueux. »
On approuva hautement la vérité de ces paroles, et
le pauvre Jean, entouré des démonstrations sympathi-
ques des assistants-, sortit à reculons en saluant gau-
chement, surpris dans son âme qu'on le félicitât d'une
action si simple.
Celui qui avait parlé le reconduisit jusqu'au dehors
et, lui serrant la main, le pria de garder la bourse,
qui contenait environ cinq cents francs.
Jean partit le coeur moins oppressé qu'au commen-
cement de la journée, puis songeant qu'au moins,
pendant quelque temps, sa vieillesse serait à l'abri du
besoin.

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin