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Deux quarts de vie, par É. de Nolliant. [Lettres et post-scriptum signés : P. Jaillon.]

De
124 pages
E. Caffé (Troyes). 1856. Nolliant, de. In-8° , 126 p..
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DEUX QUARTS
TROYES
A LA LIBRAIRIE DE E. CAFFÉ, IMPRIMEUR ET LITHOGRAPHE
Rue du Temple, 27
ET A LA LIBRAIRIE DE DUFEY-ROBERT
Rue Notre-Dame, 79
1856
DEUX QUARTS
PAR
E. DE NOLLIANT
TROYES
A LA LIBRAIRIE DE E. CAFFÉ, IMPRIMEUR ET LITHOGRAPHE
Rue du Temple, 27
ET A LA LIBRAIRIE DE DUFEY-ROBERT
Rue Notre-Dame, 79
1856
INTRODUCTION.
11 est d'usage, je le sais, de prévenir les lecteurs
qu'on espère avoir, du but qu'on a voulu atteindre en
faisant l'ouvrage qu'on leur met sous les yeux; il est
aussi une coutume, que je n'ai jamais approuvée,
c'est celle de demander l'indulgence du public et de
faire agréer à l'avance des excuses sur les imperfec-
tions du travail qu'on a fait.
Pourquoi l'indulgence? Pourquoi les excuses ?
La première prière indique qu'on publie pour obtenir
des suffrages; la seconde, qu'on craint trop la critique;
je me trouve tout-à-fait en dehors de ces deux condi-
tions, je m'abstiendrai donc de faire ce qu'elles com-
portent en elles.
Jusqu'aujourd'hui je n'ai pris une plume que pour
écrire quelques lettres; je suis naturellement peu
travailleur, encore moins instruit; j'ignore tout dans
l'art de faire un livre, et je ne connais la langue fran-
çaise que par la lecture. Cette confession sera plus
longuement terminée dans le texte et on y verra plus
clairement que je ne pourrais l'expliquer ici, ce qui m'a
déterminé à faire ce travail.
Je promets de faire mes efforts pour n'être pas trop
diffus, de prêter le plus possible d'attention à la forme
de la rédaction ; le reste ne dépend pas de moi : le temps
nécessaire à apprendre est trop considérable pour
qu'il me soit possible de retarder cette publication qui,
on le verra, devrait être déjà faite, la conséquence du
retard étant au préjudice de celui pour qui seul j'entre
dans la société.
Ceci posé, je crois avoir, satisfait aux exigences des
règles de la civilité, je ne suis pas tout-à-fait sauvage
ainsi qu'on le voit.
•EMILE DÉ .NOLLÏANT.
Chambéri,le 22 Octobre 1856.
CHAPITRE ïaMlER.
— Savez-vous ce que c'est qu'une faillite?
— Oui.
— Ha! vous êtes plus avancé que je ne l'étais il y a très-peu de
temps; je ne prétends pas dire qu'aujourd'hui je suis bien ren-
seigné. Dites-moi done alors ce que vous pensez de cette chose.
— C'est la cessation des paiements d'un négociant.
— Qui, j'ai trouvé cela dans le dictionnaire de Boiste, et je
m'attendais à plus d'explications dans un ouvrage aussi complet;
ne pourriez-vous au moins me dire qu'elle peut être la cause de la
déclaration de faillite?
— Par exemple, il suffit qu'un billet souscrit ou une traite
acceptée par un négociant, soient protestes, c'est-à-dire • impayés à
l'échéance, pour que le tribunal de commerce, sur la demande du
porteur ou du créancier, je ne sais lequel, prononce ce que vous
appelez cette chose.
— Vraiment! cela suffit? Mais alors quand c'est pour une raison
de cette force-la qu'un négociant se voit arrêté dans ses opérations,
le tribunal, prend sans cloute en considération qu'il peut y avoir
oubli ou négligence du côté du souscripteur, ou mauvaise volonté,
méchanceté même, de l'autre partie?
— Qu'est-ce que vous me dites donc la? Est-ce que la loi peut
avoir plusieurs interprétations? Est-ce que les tribunaux ont le
temps d'examiner chaque cause attentivement?
— N'exagérons rien, soyez calme: pensez vous qu'il est rationnel
qu'un homme qui doit un million, à qui il est dû a peu près autant,
avec la différence seulement de la valeur des marchandises qu'il a
dans son magasin, pensez-vous, dis-je, qu'une traite de mille
francs qu'il aura acceptée, et qu'il n'est pas en mesure de payer
par une des nombreuses raisons qui peuvent survenir, que cette
traite peut servir à faire déclarer sa faillite ? ,
— Je ne sais pas si c'est rationnel, je sais qu'on doit toujours
être en mesure de satisfaire aux engagements qu'on a pris.
—-En vous questionnant, je m'adressais à votre jugement et non
à votre mémoire; mais puisque l'un est plus paresseux que l'autre,
je veux lui faciliter le petit travail que lui donne ma curiosité. Je
reprends : quelle différence faites-vous entre une faillite et un
arrangement d'affaires, quand la faillite a été déclarée sur un protêt
— 8 —
insignifiant, eu égard à. l'importance de la maison qui va être
ruinée?
— le trouve cette différence que : l'arrangement se fait à
l'amiable et qu'il n'entache pas de déshonneur, tandis que la faillite
impose aux créanciers une perte plus considérable, amène des len-
teurs qui leur portent préjudice et enfin perd de réputation celui
qui en est atteint ; elle lui ôte même le moyen de jamais jouer un
rôle dans la société, et c'est justice!
Voilà, pensais-je, en regardant mon interlocuteur, un homme
qui me faisait l'effet, cependant, d'être intelligent ; quelle idée
aussi ai-je eue de le questionner sur ce sujet : les gens susceptibles
d'avoir une appréciation saine à cet égard, sont aussi ignorants
que moi; ceux qui, comme les avoués, les avocats, etc., pourraient
me donner des renseignements précis, les mélangeraient d'expres-
sions techniques qui m'en nuiraient; c'est un jugement pratique
exact que je voudrais avoir de tout cela. Après cette digression men-
tale, je voulus tenter encore un essai sur le cerveau de mon voisin.
— Pourquoi donc trouvez-vous que le failli dont nous avons
parlé a mérité son sort?
— Mais parce que, comme je vous l'ai dit, il est cause que les
créanciers perdent davantage, sont plus dérangés, attendent plus
long-temps.
— Il est cause, dites-vous ? Il me semble que vous vous trompez,
puisque c'est un des créanciers qui a fait la démarche au tribunal.
— Oui, mais s'il n'y avait pas donné lieu?
—Il y a donné lieu, c'est vrai, mais celui dont les créanciers se
rassemblent pour s'entendre avec lui, accepter ses propositions,,
faire enfin un, arrangement, a donné lieu aussi lui. En faisant une
différence morale dans votre jugementsur ce failli, surtout dans les
termes dont vous parlez de lui, vous contribuerez, prenez-y garde,
à démontrer, que la loi est stupide, tandis que c'est vous et celui qui
a fait déclarer la: faillite, qui l'êtes.
,. Notre homme croyait avoir affaire à un de ceux qui, sous prétexte
de politesse, de convenance, ne disent pas ce qu'ils pensent et
contribuent à perpétuer des erreurs souvent très-grossières.
— Oui,, repris-je, je ne sais rien des lois, des coutumes, de
la routine, mais je puis affirmera cause des observations que
j'ai faites sur le progrès ,. qu'une opinion comme celle que
vous venez d'exprimer, ne peut avoir de crédit dans, te
public. Ne me regardez pas de cet air courroucé : les.animaux r
les coqs particulièrement, doivent seuls donner le spectacle-
ridicule et indécent d'une semblable fureur. Acceptez donc les
épithètes qui vous conviennent, vous serez moins grotesque qu'en,
vous formalisant de la sorte, puisque vous êtes sans, jugement. Je
profiterai de l'occasion pour vous apprendre ce que vous ignorez;
je m'aperçois que vous devez avoir des idées bien vagues sur les
choses les. plus simples..
J'allais entreprendre de démontre à mon adversaire (car il était deve-
nu) que les gens qu'on nomme des sots sont justement ceux qui lui res-
semblent, lui donnant pour preuve sa susceplibilité bestiale et l'ineptie
de sa réponse, lorsque je crus comprendre que je perdrais mon temps.
— Soyez un jour embarrassé dans vos affaires, me dit-il, et
soyez mon débiteur! vous.verrez si je sais avoir raison de vous.
J'eus peur un instant, non pour moi, mais pour ceux qui sont
exposés a fréquenter ces sortes de gens.
Voilà donc ce, que l'ordre social actuel consacre : protection à.
ceux qui. ont la mémoire,de leurs échéances ou des.articles du code,
contre celui ou ceux qui la perdent par préoccupation extérieure,
on encore contre ceux qui, ayant foi dans leurs intentions et la
portée de leurs vues, ne défient pas assez de l'applicalion de la loi.
Ah! mon cher Paul! je te trouve trop calme quand tu envisages
cela, et après une conversation comme celle que je viens de sup-
porter, je serais tenté de blâmer ton sang-froid. Enfin, je laisserai
passer une nuit sur cet incident, car il importe plus d'être ton in-
terprète que de céder a l'exaspération et,je ne veux pas. être
égoïste à ce point..........
J'ai dormi assez mal, à cause du mauvais sang que je me
suis fait hier; c'est à tort, sans doute, puisque ça n'a fait qu'in-
disposer contre moi, sans fruit pour lui, un bourgeois peut-être
inoffensif dans ses actions, et dont le tort n'est que dans son igno-
rance du vrai. Je croyais, en ce moment-là, avoir en face de moi
l'un de ceux qui ont mal interprété les actions de l'homme dont je
m'occupe, pour lequel j'ai.une estime que je veux faire partager. Je
dois parvenir à cela facilement, malgré l'entêtement des niais. Je ne
connais pas l'art de l'argumentation,, c'est vrai, mais je compte que
ceux qui s'en apercevront jugeront sans, cette influence. .
Que nous importe donc le jugement des niais et pourquoi en parlais-
je? C'est parce que, malheureusement, ils constituent une majorité
effrayante qui sera toujours à craindre si on se contente de la critiquer
sans lui appliquer un remède. Semblables aux crétins de quelques
provinces de France et de Suisse dont la race n'est pas éteinte, ils re-
produisent l'espèce sans se douter qu'ils acceptent la responsabilité
de faire de leurs petits, d'autres êtres qu'ils sont eux-mêmes.;, les
uns nuisent à la société en ce qu'ils lui donnent moins qu'ils en
reçoivent,, matériellement parlant; les.autres, parce que, tenant la
place, d'un homme supposéi pensant, sont cause des difficultés
qu'éprouvent les novateurs désintéressés qu'ils, découragent.. Tel
paysan 'ou. marchand que j'interpellerais sur ce sujet, me répondrai t.
— 10 —
peut-ètre qu'il a, lui, contre mon attente, pris à coeur de faire ins-
truire son fils de toutes choses; dans ce cas je ne pousserais pas
plus loin l'exigence, parce que, après tout, ça été beaucoup de sa
part; si c'est par amour-propre personnel, il ne l'a pas trop mal
placé; si c'est par affection sincère et dans ce qu'il croit être l'inté-
rêt de son enfant, on peut lui pardonner cet égoïsme par procura-
tion. Mais, dans tous les cas, ce qu'il faut lui dire quand l'occasion
s'en présente, c'est que la meilleure façon de ne pas exposer sa
progéniture à la vraie misère, c'est de travailler à lui renforcer
l'âme. La première, la plus grossière erreur et cependant la plus
répandue, c'est que la satisfaction des sens, la sécurité contre la
pauvreté, sont les conditions du bonheur. Bonheur, misère, voilà
deux mots qui n'ont guère l'acception, qu'on leur accorde géné-
ralement, et pourtant ce sont les plus significatifs de notre langue
pour les penseurs ! J'ai été constamment heureux bien long-temps
et je ne possédais, à part les qualités physiques et un peu d'intel-
ligence, rien de ce qu'on est convenu de rassembler pour être
heureux. Je connais plusieurs personnes riches, enviées, qui, souf-
frant constamment, et de tout, sont plus misérables que les chif-
fonniers,
Je me suis éloigné de ce que devait contenir ce chapitre, je vais
rentrer dans son sens; quant à cette grande question que je viens
d'effleurer, j'aurai l'occasion de la faire revenir à l'ordre et de
m'étendrelonguement au moyen des idées de Paul, qui a été plus
loin que moi dans cette voie.
Pour avoir un aperçu de l'opinion du monde ordinaire, de la
masse, sur l'événement qu'on appelle une faillite, sur ce qui a pu
le déterminer, sur les conséquences qu'il a dans celte partie de la
société qu'on appelle le commerce, j'ai imaginé de questionner
quelques-uns de ceux des gens qui servent sous celle bannière,
dame cupidité, et sa mère l'avarice.
On a vu que ma première épreuve ne m'a guère servi ; je m'étais
adressé pourtant à un individu qu'on appelle honnéte, estimable,
intelligent; pour appuyer les qualifications qu'on lui donne, on
m'avait dit : il a commencé avec rien et il a maintenant 2 à 300,000
francs de fortune sans avoir volé. J'ai souvent entendu dire que
l'argent se gagne maintenant difficilement quand on est probe;
l'opinion publique, sur ce particulier, devait être impartiale et
clairvoyante. Quand j'eus échangé quelques phrases avec lui je dus
revenir à l'idée que je m'en serais formé ci priori sur la simple
inspection de son individu : la médiocrité intellectuelle ne peut
être accompagnée que d'une moralité mixte. Sans fermeté pour se
défendre quand on a raison, on doit avoir de la faiblesse dans les
cas où on est soi-même l'arbitre de ses actions, relativement au plus
ou moins de scrupules qu'on y introduira. Enfin, quand on dit à
un homme qu'on se vengera de lui si on peut, parce qu'il a dé-
montré ou affirmé qu'on est sot, on laisse voir qu'on n'a pas de jus-
tice dans l'âme, pas d'empire sur soi, qu'on est susceptible de plus
de mal que de bien. Mais ce qui est pis, Messieurs les routiniers, qui
acceptez tout des autres sans réfléchir, c'est la menace que vous
faites quelquefois comme mon. antagoniste d'hier, de faire servir
la loi à satisfaire votre vindicalion : vous êtes, dans ce cas, des mi-
sérables plus à craindre que les pensionnaires de Toulon, de Brest
et de Rochefort. Apprenez donc une fois que vous ignorez tout ce
qu'un homme devrait savoir avant d'accepter une place dans le
monde. :
Par hasard, aujourd'hui j'ai eu une autre entrevue avec un
Monsieur assez raisonnable qui, au lieu d'accabler ceux qu'on
nomme faillis, sait les excuser de façon à faire désirer qu'on se
serve de lui dans l'occurrence; il m'a démontré que la loi protège
beaucoup celui dont la faillite est déclarée, qu'il y a le concordat
qu'on obtient facilement, etc. En somme, il conclut que les gens
embarrassés depuis long-temps, qui souffrent dans leurs appréhen-
sions, s'ijs savent s'y prendre, peuvent faire tourner l'évènemenl à
leur bénéfice pécunier et reprospérer tout en rattrapant les couleurs
foncées de leur teint. Quant à l'opinion publique sur leur compte,
me dit-il en terminant, elle n'est pas trop défavorable à leurs af-
faires, leur crédit s'en accroît quelquefois et en proportion, de
l'habileté qu'ils ont déployée pour profiler de la crainte où se trou-
vent les créanciers.
Singulière chose! Je quitte cet homme en bons termes, j'ai été
très-poli, très-attentif au déroulement de ses thèses, et il est plus
méprisable que l'autre et plus à craindre, en quelque sorte, par la
subtilité de son esprit et la connaissance qu'il a du fort et du faible
en toutes matières judiciaires. Voilà un citoyen dont le métier con-
siste à faire interpréter la loi au profit dé ses clients, eussenl-ils la
justice contre eux; c'est au moins curieux. Il me plaisait parce que
son discours contrebalançait un peu l'effet de celui de l'autre,
parce qu'il me semblait animé de bons sentiments, et je pensais
à Paul qui est toujours présent pour moi. Voyons, tâchons de
déduire quelque chose de tout cela qui n'ait aucune nuanco_de
partialité.
Je compare les deux guides que j'avais choisis à deux cicérones ; le
premier était un paysan qui me récite machinalement ce qu'il a
appris comme un perroquet, qui prend les chemins boueux parce
qu'il a de gros souliers, et m'en nuie sans mètre utile, il me dépoétise
tout par son accent et ses réflexions intempestives. L'autre est un
petit maître efféminé qui s'est ruiné au moins deux fois, il me mène
— 12 —
parle plus beau sentier pour éviter la fatigue, il me flatte, il cherche
à deviner s'il n'y a pas prise chez moi par quelque penchant à
satisfaire, enfin il me dégoûte. Au diable les imbéciles elles fourbes !
Je visiterai seul, avec mes souvenirs, les ruines qui m'attirent ; les
astres me guideront.
CHAPITRE II.
J'ai lu quelque part, c'était écrit par un auteur estimé : Plus la
fortune acquise l'a été illégalement, plus on y tient. Il y a des volu-
mes à faire avec celte sentence-là ; on en peut tirer, par exemple,
ces différents titres.:
Des conditions à remplir pour avoir le droit de réaliser une for-
tune.
Des moyens. à employer pour gagner l'argent.
Des engagements qu'on prend vis-à-vis de la société, de la respon-
sabilité qu'on accepte quand on entreprend d'accaparer une portion de
fortune plus que suffisante pour soi et sa famille.
Vous dites que je suis socialiste?
— Non, du moins je ne suis d'aucune école connue, je m'expli-
querai là-dessus plus loin; je veux, ici, seulement déclarer; que J£
comprends qu'un citoyenne doit n'en faire sans discernement. S'il
est incapable d'en avoir seul, qu'on le force à apprendre et qu'on lui
fasse subir un examen, avant de lui accorder des droits civils. Ce
n'est pas aussi difficile que cela paraît, il faudrait moins de peine
pour prévenir le mal que pour le réprimer. Si, au contraire, il en a,
du discernement, assez dans la tête mais point dans le coeur, les'
lois ne peuvent l'atteindre, il fait tout impunément., C'est alors, le
devoir de chacun de le démasquer, de le traquer comme on ferait
d'un loup. (Je parle du cas où le code ne peut être mieux,tait, ce
que je ne suis pas à même de juger).
Je sais que ces idées là, tombant sans être, annoncées au milieu
de l'espèce représentée par un type du genre de M. Prudhomme,
produiront d'abord un. simple effet physique : elles désilleront. leurs
yeux,puis,de l'étonnement un peu réfléchi, puis chez les uns de la
crainte, chez les autres de l'indécision ; elles ne trouveront l'appro-
bation d'aucun. Hé! vous autres qu'on appelle sots, ignards, pleu-
_ 13 —
tres, crétins, etc., reconnaissez-vous donc une fois dans votre
portrait :
Vaniténon expliquée, non explicable.
Brutalité raisonnée ou bestiale.
Avarice, ou seulement ëgoïsme d'argent.
Indifférence pour le sort des autres.
Apreté du gain, fut-il laborieusement acquis.
Enfin tous les faux principes (ils le sont tous, ceux qui justifient
l'une dès qualifications ci-dessus).
—Entrez une fois en vous-mêmes, consultez votre coeur, à défaut
de votre jugement, et si l'un des vêtements ainsi étiquetés leur sied,
résignez-vous à entrer dans la catégorie qui a de tout temps dés-
honoré l'espèce, qui l'a assimilée aux animaux les plus bruts! Vous
êtes un rempart compact opposé au résultat convenable des révo-
lutions intellectuelles et politiques. Vous habitez toutes les sphères,
vous êtes de toutes les classes de la société, au lieu de rester à la
place que, suivant les lois de la morale intelligente et de la justice,
vous devriez occuper dans les écuries, partout enfin où le travail est
immonde; voilà comme j'entends l'égalité.
—J'ai parlé de la moralité intelligente, j'ai, emprunté ce mot
comme beaucoup d'autres à Paul. On verra bientôt comment
nous la comprenons. En parallèle avec un exposé de vos princi-
pes, j'expliquerai ceux démon ami, soit en citant les lettres que
j'ai de lui, soit en lui servant d'interprète. Il résultera probable-
ment de cela qu'on me donnera raison, à moi qui ne pense pas trop
mal, mais qui n'agit pas; pour lui qui pense mieux et qui agit,
quelle justice lui rendrai-t-on?
Figurez-vous qu'il vient de faire faillite (je m'adresse en ce mo-
ment aux gens qui sont des nôtres.)-. Vous youlez savoir pourquoi.
et comment? Eh bien ! attendez un peu.
Vous n'en savez peut-être pas plus que j'en savais, que Paul lui-
même, sur cette chose. Dans ce cas, lisez et profitez un peu de ceque
je viens d'apprendre. Si, au contraire, vous êtes familier avec les
termes et l'événement même, par votre position dans le monde,
voyez seulement l'appréciation que je fais de tout cela et si je me
trompe, dites-le moi.
Il y a dans le commerce le négoce important et simple dans ses
combinaisons; c'est, je crois, la partie où il y a le plus de dignité,
l'industrie qui, est la partie la plus utile, en ce que les gens qui y
emploient leur temps produisent positivement; enfin, le commerce
proprement dit, mais salement fait presque toujours.; Il y a des
millions d'hommes et de femmes occupés par le travail nécessaire.;
il y a peut-être, trop d'existences consacrées à cela, c'est même
certain, mais passons, saufà y revenir.
— 14 —
En France et dans quelques autres pays, un marchand, dans tous
les temps, a été pour les gens de goût et de sentiments élevés, quel-
que chose entre le juif el le paysan. D'où cela vient-il? Du carac-
tère mercantile et de l'ignorance. En effet, dans un pays où le luxe,
la sensualité, l'argent qui les satisfait, sont les dieux, n'est-il pas
étonnant que les prêtres de ces divinités aient été et soient traités
avec une sorte de mépris?
Tout intermédiaire entre l'objet de la convoitise et le vice, s'il n'a
pas de jugement, est un être inférieur; s'il est intelligent et profite
pécuniairement de sa complicité, n'est-il pas méprisable? Est-ce
que j'ai l'air de vouloir justifier la défaveur des. marchands? Dans
ce cas j'aurais exagéré ce que je pense, je n'admets pas les règles
générales; Jacques Coeur, par exemple, était un marchand, et il a
sauvé l'honneur de la France (en termes d'histoire, il est vrai).
Pour en revenir aux trois catégories,je dois dire que deux me sont
inconnues et que je n'ai sur la troisième que quelques données.
On peut certainement établir des distinctions dans le carac-
tère, les moeurs, les capacités des chefs de maisons ou patrons.
Il y en a de probes, mais obtus, qui ne réalisent pas de grandes
fortunes ; s'ils sont intelligents el sans vices, ils parviennent mieux,
s'ils le veulent, au but unique de tous, mais alors ils ne le pour-
suivent autant que s'ils ont des vues désintéressées sur l'emploi
qu'ils en veulent faire; il n'y a pas de milieu.
Il y en a d'une honnêteté élastique à l'intérieur, le. caoutchouc
s'emploie à tant de choses! Leur prospérité dépend un peu du
hasard, beaucoup de la nature de leurs aptitudes.
Il y en a dont la carrière est une flibusterie plus ou moins habile,
et bien entendu à l'abri des lois ; ce sont ceux-là qui ont fait dire
que le commerce est un vol organisé; ils font quelquefois faillite,
ils ont leur concordat, recommencent, et quoi qu'il arrive ne sont
jamais pauvres. M. Oscar Commettant dit qu'aux Etats-Unis
d'Amérique ce sont les plus estimés. 0 patrie de Washington et de
Franklin ! ne crains-tu pas de voir rougir leur ombre ?
Il y en a de bons, il y en a de méchants, beaucoup de niais, à
coup sûr, mais pas deux sur mille qui aient des goûts poétiques.
Or, sans cela, qu'est-ce que l'homme à conception ordinaire, sinon
un animal?
J'ai parlé d'un but unique, il est aussi l'objet de l'ambition de
bien d'autres que les commerçants ; ne le nommons pas, il nous fe-
rait pousser des boulons sur les lèvres ; une énorme quantité de
gens ne l'apprennent-ils pas à leurs enfants avant qu'ils sachent
lire? C'est aussi répandu dans les consciences,que la soie et le
colon dans les vêtements et la vanité dans les esprits. Pitoyable
chose ! C'est à faire croire que ce désir et ce qu'il cause de
— 15 —
déceptions, est l'enfer ici-bas qui établit la véritable égalité dans la
souffrance, en rendant esclaves tous ses croyants ; voilà pour la
liberté.
A ce but unique y a-t-il un contre-poids dans l'autre plateau de
la balance sociale? Non.
Cette partie fa plus gangrenée du commerce est la moins utile.
Entre le producteur et le consommateur ils ne font qu'un travail
secondaire qui n'est aussi compliqué qu'à cause de leur trop grand
nombre, par conséquent de la concurrence. Il me semble que la
concurrence n'est utile que quand elle est un stimulant pour les
améliorations avantageuses. Mais n'a-t-elle pas de nombreux désa-
gréments, à part celui capital de nécessiter l'immoralité? Elle en-
tretient les préjugés, elle leur donne de la force: à cause d'elle
certains individus, par exemple, ne trouvent rien de mieux à dire
à leurs héritiers que pour faire son chemin c'est si difficile, il ne
faut pas avoir trop de scrupules. Le gain à prélever étant après tout
limité, si le nombre des parts augmente en raison directe de l'avi-
dité, il n'y a de ressource que dans le vol, déguisé sous quelqu'autre
nom que vous voudrez.
Ce peuple-là qui grouille pour le bénéfice quand même, qui ne
met de discernement à rien de valable, sont-ce des frères, des sem-
blables, des ennemis ou des bêtes?
Vous ne répondez pas, parce que, en effet, c'est embarrassant ;
gémissez sur ceci, et vous aurez raison. Ces êtres-là ont la loi pour
eux et ils la tournent contre celui qui est leur antipode, ils en font
une arme offensive. Vous trouvez peut-être que j'entends assez sin-
gulièrement la fraternité. Je ne suis donc pas le socialiste que vous
croyiez rencontrer.
CHAPITRE III.
, Âvez-vous lu César Birotteau, de Balzac, fin de la partie intitulée
César aux prises avec le malheur? Si c'est oui, vous avez une
idée de ce que l'auteur pensait de la faillite, cela ne coïncide pas
avec l'opinion que j'en ai et je ne me sens non plus disposé à trou-
ver de bon aloi l'apologie qu'il fait de ce pauvre diable.
Le hasard m'ayant mis cette histoire sous les yeux, je l'ai lue; si
— 16 —
vous ne là connaissez pas et si vous voulez en faire autant, cela
vous est facile.
Est-ce que ce que je viens d'écrire vous prévient contre
moi parce que je critique un passage de la Comédie humaine?
Je le regretterais, parce qu'il m'importe que vous m'écoutiez jusqu'au
bout, mais je ne sais ni ne veux rien dissimuler de ce que je
ressens. Ou un écrivain doit être sûr de tout ce qu'il dit, ou s'il
imagine, il doit le faire de façon à éclairer le bon sens tout en cri-
tiquant sévèrement; il doit de plus ne pas se contenter de narrer,
mais intercaler des jugements sains sur le possible; s'il n'est pas
sûr d'avoir la double vue morale, pourquoi écrit-il? C'est, dites-
vous, pour amuser, pour distraire; pour que cela se débite? Il est
donc marchand?
— Cela s'est vu, il n'y a pas que les exportateurs qui font des
pacotilles.
— Alors, où allez-vous? Oui, je dis où allez-vous? Car je me
considère comme ne participant pas au mouvement Je ne veux
pas tremper dans celte espèce de complot d'une partie de l'espèce
humaine contre l'autre, je n'ai pas assez de ce courage qu'on ac-
quiert en refoulant tous les bons instincts ; je ne veux pas non plus
grossir le nombre de ceux qui souffrent matériellement de cet état de
choses, parce que je n'aime pas à exciter la pitié, parce que j'aime
l'indépendance de l'âme. J'ai une philosophie à part un peu res-
semblante à celle de Diogène, avec seulement plus de décence dans
les manières.
Je suis toujours tenté de m'éloigner de ce qui devrait pourtant
seul me préoccuper ; la raison vient de ce que j'ai de la répugnance
à aborder un sujet aussi positif et, sous plusieurs aspects, si dégoû-
tant. Je dois répéter aussi que je suis assez paresseux, que
je choisis de préférence ce qui ne me coûte aucun effort d'intelli-
gence. La paresse, dites-vous, n'est pas de saison puisqu'il s'agit
d'une cause à défendre ?
—Vous avez raison, mais sachez que c'est énorme pour moi, de
m'être décidé à griffonner autant de papier, en si peu de temps,
quand habituellement mon seul travail consiste à répondre à
quelques lettres, soit deux ou trois pages de prose par mois.
Vous vous trompez davantage si vous croyez que je réclame de vous
quelque approbation, je n'en ai que faire; vous êtes probablement
incompétent pour juger, dans ce moment,les actes partiels dé
ma charte. Quant a ce qu'on appelle l'obligation que Paul devra
m'avoir, il ne songera seulement peut-être pas à là témoigner, et il
fera bien. Un certain M. Dubreuil, pendant sa maladie, dont il
mourut, disait à son ami Pehmeja.
— 17 —
— a Pourquoi tout ce monde dans ma chambre? il ne devrait y
avoir que toi, ma maladie est contagieuse. »
On demandait précédemment à Pehmeja quelle était sa fortuné.
—- « Je n'en ai pas, dit-il, mais Dubreuil est riche. »
Ces simples paroles devraient n'étonner personne, mais grâce au
voile que la dégradation morale et l'ignorance jettent sur l'intelli-
gence, ces paroles ne sont guère comprises, moins encore approuvées.
Pauvre espèce ! Voilà une exclamation qui est presque un jurernent,
mais elle a la faculté de soulager un peu, laissez-là moi donc exhaler
de temps en temps. Revenons à nos moutons de.... Panurge.
J'ai dit que Balzac s'est trompé, j'ajoute que ce serait encore
vrai, quand même il eut scrupuleusement décrit ce qui se passe,
s'il n'avait essayé de pallier, d'expliquer, de chercher à apporter un
remède par des réflexions. Mais au lieu de tout cela, il exagère
presque tout, par conséquent il n'est ni vrai ni utile. Avez-vous lu
le passage que je vous ai cité de César Birotteau ?
— Non?
Hé bien, l'événement vulgairement appelé faillite y est considéré
comme une arlequinade jouée au profit du débiteur aussi bien que
de certains créanciers, et dont les musiciens sont les agents nommés
par le tribunal. C'est enfin, dans la conclusion, la confirmation de
ce qui semble être convenu, mais qu'on n'ose dire en propres termes
et que voici :
Le commerce est une société à part dans la société mère, elle y
est régie par d'autres tribunaux, les juges sont eux-mêmes des gens
qui peuvent faire faillite, le tripotage y est très-facile; mais, après
tout, pourquoi l'empêcherait-on ? Ne faut-il pas considérer le
peuple marchand comme une colonie dans laquelle les âmes
assez simples pour avoir quelque bonne foi, sont dépaysées ? Lais-
sons donc ces gens-là s'entredéchirer, on ne leur demande que de
terminer leurs affaires à huis-clos.
Comment expliquer, justifier, comprendre une pareille conven-
tion tacite? il n'y a pas moyen. Alors pourquoi donc certains
adages, proverbes, préjugés, persuasions, erreurs grossières,choses
à contre-sens, raisonnements dénués et immoraux, sophismes des
boiteux, porte de sortie pour la subtilité des fripons, turpitude des
sots, pourquoi donc tout cela subsiste-t-il en dépit des progrès de
l'intelligence? Parce qu'il y a trop d'imbécilés, dites-vous? c'est
aussi mon avis; alors, que le diable où le choléra les enlève ! Si je
blesse vos oreilles, vous qui récitez tout sur le même air sans jamais
vous exalter, ça aura été im politique de la part de mon indignation,
puisqu'elle voudrait obtenir votre sympathie ; soyez indulgent pour
elle, elle n'a pas été émoussée par des spectacles surexcitants
comme celui qu'il me faut envisager pour m'acquitter de ma tâche;
2
— 18 —
c'est la première fois qu'elle me pousse ainsi à déclamer des épi-
thètes et des anathêmes.
Une portion de la société ne peut rationnellement pas vivre avec
une telle constitution au centre du monde ; en effet, sa maladie est
contagieuse, puisque les artistes, les gens de lettres, toutes les classes
en ont été atteintes, malgré le vaccin que les sages de tout temps
ont essayé d'appliquer sur le cerveau des hommes. Jenner aura,
en somme, rendu plus de services à l'humanité que les théori-
ciens, métaphysiciens, philosophes, sages, penseurs, etc. Pourtant
il n'est pas le premier qui ait cru au pouvoir préservatif de la vac-
ciné, mais il a fait entrer celte vérité dans la science.
Je connais, moi, un homme qui est capable, à force de volonté,
d'introduire dans les moeurs un agent qui aurait la valeur, avec le
temps, d'une nouveauté, comme exposé de principes, et la force à
lui seul de tous les systèmes philanthropiques, moralisateurs, so-
cialistes, réformistes, etc. Cet entreprenant soldat de la vérité n'a
pas mis assez de mesure dans sa marche, il a été trop livré à ses
seules facultés dans un aussi formidable travail. 11 a été débordé non
par les difficultés, car il paraît qu'elles ne sont pas aussi nom-
breuses qu'on se le figurerait, mais par une sorte de spleen, amené
par degrés jusqu'à une prostration de l'intelligence et presque du
jugement. Rassurez-vous, ce n'était qu'un accident passager dont
l'effel devait disparaître avec les préoccupations des choses désagréa-
bles qu'il avait vues, touchées, senties dans son excursion au milieu
de lagent boutiquière. Oui, c'est dans ce peuple-là qu'il a voulu faire
son expérience. Ce que je vais vous apprendre, moi, est fort, sinon
unique; mais au fait, je vous l'ai déjà dit, il est dans l'état de faillite
et on lui refusera peut-être son concordat.
Quelle plaisanterie que ce concordat! Ont-ils eu de l'aplomb,
ceux qui ont été enlever cette expression au vocabulaire de !a poli-
tique religieuse, pour désigner l'autorisation plus ou moins insensée,
donnée par des gens plus ou moins estimables ou méchants, à un
de leurs semblables plus ou moins blâmable, rarement excusable,
de recommencer ce qu'il n'a pas su faire une fois et d'offrir de nou-
veau le spectacle de ses luttes, de ses combinaisons de bas étage,
pour arriver à gagner l'argent.
Pour avoir une idée de l'équité de ce concordat, sachez qu'on
l'accorde à un juif qui n'offrira que 15 pour cent à ses créanciers,
mais qui saura MANOEUVRER, et qu'on va le refuser à l'homme
qui, c'est certain pour moi, a la plus grande part de dignité de ca-
ractère, en même temps que de véritable valeur morale et d'intel-
lect. Le juif aura, pendant dix ans ou plus, déshonoré le commerce,
sali la surlace du monde comme un hanneton qui est tombé dans
l'encre salirait, en sortant, une feuille de papier blanc; mais il fais
— 19 —
espérer qu'il se remontera, qu'il deviendra de nouveau un client, il,
court après les adhésions comme un certain député après les votés ;
il supplie; il parle de sa famille. A cette dernière corde agitée par
Isaac, que pourrait-on refuser? La famille d'un juif! c'est sacré.
Mais, Messieurs, en affichant ainsi vos opinions sous prétexte de
sensibilité (je m'adresse à ceux qui accordent le concordat à qui
ne le mérite pas, et le refusent a qui est cent fois au-dessus); vous
ne craignez pas qu'on vous croie liés par un pacte avec le génie des
monstruosités? Celui dont les croyances sont occupées par l'absorp-
tion de dégoûtantes boissons ou le commerce avec les animaux
immondes, êtres dont le continuel râte aurait besoin, pour être
calmé, de voir la multitude descendre en masse à leur niveau, qui
sourient au vice et au meurtre. Si un juif se présentait à moi en ce
moment, sous quelque prétexte que ce soit, je l'enverrais dans la
boue de la rue à coups de pieds; ils ne m'ont pourtant jamais rien
fait, je n'en connais même pas un; je n'entends, du reste, parler
que des brocanteurs éhontés, plus nombreux dans celte secte qu'ail-
leurs.
J'entends quelqu'un dire que si mon protégé voulait se déranger,
faire une petite concession d'amour-propre, on ne lui refuserait
certainement pas son concordat.
Mon protégé, Monsieur, est plus que mon frère, puisque suivant
l'expression de Platon ou d'Aristote, je ne me rappelle pas lequel,
nous n'avons qu'une âme pour nous deux; elle habite deux corps
d'une humeur un peu différente, mais presque ressemblants de forme;
et si nous différons dans le jugement sur certaines choses, cela ne
vient que des influences extérieures des deux sociétés diverses que
nous avons fréquentées avant de nous connaître. Vous vous trom-
pez, du reste, si vous supposez que je veuille le poser en martyr
puisqu'il est dix fois plus heureux depuis l'événement et puisqu'il
n'a pas l'ambition usuelle qui pourrait être entravée par la sentence
du tribunal de commerce.
Distinguons, s'il vous plaît : je suis animé d'une sorte de haine
pour toutes les bassesses et les turpitudes, je suis content d'avoir
trouvé une occasion de me soulager en obtenant des renseigne-
ments sur ces choses, mais il n'y a pas de partialité.. Je défends une
cause incomprise, brutalisée, compromise dans l'avenir; l'homme
n'est que l'instrument, quoiqu'il soit l'inventeur, et si je lui voyais
faire quelques transgressions, je romprais mes rapports avec lui. Je
me hâte de dire que je ne crains rien de semblable parce qu'il n'y a
pas un motif assez puissant pour trouer le solide tissu qui contient nos
principes; ils sont essentiellement raisonnes et par des âmes mu-
nies d'instincts nobles et généreux.
Paul ne se dérangera pas et voici pourquoi :
— 20 —
ïl lui importe d'abord de rester éloigné du champ où il a été
blessé et où le climat est malsain, pour se rétablir complètement.
De plus, il obtiendra justice de toutes façons, bien autrement que
par ce concordat.
Si Socrate n'avait pas été si vieux, il a dit lui-même qu'il se serait
enfui après la condamnation inique dont il a été victime, quoi
qu'il avait pour principe qu'on doit obéir à la loi et sans qu'il re-
grettât la vie, mais seulement parce les services qu'il eut pu rendre
compensaient au centuple ce que sa désobéisssance eut eu de désa-
vantageux comme exemple, s'érigeant, en cela, en arbitre unique.
Quant aux entraves pour l'avenir, celle que vous avez imaginé de
lui appliqner ou de lui laisser appliquer, Messieurs ses anciens cor-
respondants, croyez que ce sera à peu près aussi léger que les toiles
d'araignée; par la comparaison j'entends que les faibles, les insi-
gnifiants ou les fripons seulement, doivent s'y laisser prendre.
. Ce que j'entends par les insignifiants et comment il se peut que
nous ne fassions pas cas de la prétendue dégradation morale, voilà
peut-être ce qui vous préoccupe? Eh bien! vous attendrez, pour le
lire, qu'il me plaise d'y arriver. Cependant, croyez que vous en êtes
un insignifiant, si tout ce que j'ai écrit jusqu'alors vous a étonné, mais
consolez-vous, vous êtes nombreux ; je sais que dans votre sphère on
est souvent content d'apprendre le mal, mais que surtout la soli-
darité est un besoin.
__ 21 —
CHAPITRE: IV.
je vais me résumer pour terminer ces dissertations, puisque je
ne sais pas mettre assez d'ordre pour être concis; le style figuré me
plairait beaucoup si je savais l'employer, mais..... enfin je veux
espérer qu'on ne verra dans l'emploi que j'en fais quelquefois, rien
autre chose que ce qui est vrai, le désir de me faire comprendre.
Supposons que les pharmaciens, au lieu d'être comme maintenant,
forcés d'apprendre beaucoup, soient restés comme du temps de Figaro,
de simples vendeurs de drogues, que certaines révolutions dans les
éléments aient insensiblement, depuis plusieurs siècles, amené dans
l' atmosphère que nous respirons, un nouveau gaz destructeur de
nos organes et que l'espèce soit dans une voie de décadence physique
sensible; supposons qu'à cause de cela les droguistes soient deve-
nus plus nécessaires, que leur nombre ait de beaucoup augmenté,
qu'ils ont le monopole de la substance qui peut, suivant l'idée re-
çue, sinon guérir, du moins diminuer le mal, leur faveur ascen-
dente facilite leur ambition, ils deviennent puissants, ils ont la
panacée; la fierté des grands diminue. Puis enfin, par la seule re-
commandation de leur remède, ils peuvent prétendre à tout; on en
voit, comme les Médicis, monter sur un trône, des royaumes s'en
servent pour conquérir les pays inconnus, d'autres rendent leur
voisin tributaire, en font un levier pour leur politique.
Nombre d'hommes sensés gémissent de voir la marche des choses;
d'autres, plus profonds, ont cherché et ont trouvé un remède plus effi-
cace, la tempérance, par exemple. Suivant que ceux-ci ont eu plus d'élo-
quence persuavive ou de désintéressement, ils ont fait dés prosélytes,
leurs noms sont devenus célèbres; mais, somme toute, ils n'ont pas
guéri de l'erreur et ont continué à absorber un ingrédient malsain,
indigeste, qui déforme les traits, qui fait vieillir avant l'âge, pour se
défendre d'un ennemi dont la force est imaginaire, puisque ces sa-
vants ont démontré combien il est facile? sans compensation désa-
vantageuse, de le défier. ,
Beaucoup de ces savants, malheureusement, ont eu le tort de
ne pas mettre leurs préceptes en action, ensuite leur parole n'a
pu être entendue de tous : il y a des sourds en grand nombre.
De plus (rappelez-vous que ce n'est toujours qu'une sup-
— 22 —
position), l'amour-propre, qui est inhérent à notre nature et qui
veut des satisfactions, influe sur le coeur et le jugement aussi bien
des savants que des autres, de sorte que si une entière sincérité dans
leurs paroles doit blesser cet amour-propre, il insinue quelque moyen
de tourner les idées de façon à trouver son compte ; d'où on peut
comprendre que les prédicateurs du bon sens aient été moins écoulés
que félicités, leur but ayant été tracé, d'arriver aux honneurs.
Hâtons-nous de supposer qu'il y en ait eu un ou deux remplis-
sant ces conditions demi-divines; intelligence vaste, bien organisée,
qualités d'un coeur sensible, âme enthousiaste du bien, énergie plus
que virile pour l'action, dévouement entier à la cause.
De leur vivant, ces nobles créatures ont fait des efforts surhu-
mains, mais ont compris qu'après eux lés traditions pourraient al-
térer ce qu'ils ont dit, ils auront donc institué des académies qui
devaient perpétuer leur parole et leurs actions, de manière à con-
trebalancer l'ignorance de tous les temps. Le système de ces maîtres
de la science est resté pendant quelque temps intact et leurs suc-
cesseurs ont feint de suivre leurs ordres et leurs exemples.' Mais
la conviction diminuant peu à peu, l'égoïsme, l'amour-propre ayant
accès chez les académiciens, il n'est plus resté que la valeur intrin-
sèque, quoique tronquée, de l'institution.
Pour inspirer plus de confiance, ces généreux novateurs avaient
dû affirmer tout d'une façon positive, supposant que, suivant les
climats, ou après d'autres révolutions terrestres, ils seraient inter-
prétés par des hommes assez intelligents pour réformer, ajouter ou
retrancher ; ils ignoraient peut-être que leur propre système devait
servir des ambitions brutales, qui le transformèrent de façon à en
faire un moyen de parvenir à leur vues; ils étaient certainement plus
loin de supposer que leurs représentants l'imposeraient en quelque
sorte de force, et de manière à rendre impossibles ou au moins diffi-
ciles, les discussions que les progrès de là science devaient élever et
en s'appuyant sur l'ignorance, cette bête de somme qui se loue à
toutes les activités ambitieuses et les sert sans les comprendre, Ces
professeurs dégénérés surent surprendre cette sorte d'enthou-
siasme quasi-physique qui ne raisonne pas, au moyen duquel ils
excitèrent même des guerres civiles. Tant qu'il fut impossible de
se faire entendre, la masse ignorante avait une foi sans analyse,
dans la grande vérité primitive, sans pour cela vivre aussi sobrement
qu'elle l'indique, achetant un peu moins de la drogué des marchands.
Oui, seulement un peu moins parce que le prestige du génie
qui enseigne et qui convainct avait abandonné ceux dans l'âme
desquels le calcul était entré, et s'il n'y eut eu quelques rares et
estimables exceptions parmi eux, l'ignorance toute seule eût fait
— 23 —
justice d'une science qui avait si peu le pouvoir de maintenir ses
défenseurs au-dessus du vulgaire.
Quand à force de persévérance, à force de veilles, après bien des
autopsies, des disséqualions de l'espèce, il fut presque certainement
reconnu par dès hommes éclairés, que la nature du mal avait un
peu changé, que la tempérance primitivement imaginée n'était. plus
suffisante, qu'il fallait au corps de l'exercice, cette nouveauté,
comme celle de toutes les natures, tint l'attention éveillée pendant
quelque temps, et les moins lourdes intelligences la lui prêtèrent
sérieuse. Les instructeurs de l'ancienne croyance, dans la crainte
de voir leur influence diminuer, redoutant surtout la turbulance
dont le corps pourrait prendre l'habitude après un long repos, ne
trouvèrent rien de mieux que d'employer tous les moyens pour
arrêter le progrès. Pauvres pédagogues!! Ils perdirent ainsi, dans .
les luttes, le prestige qu'on accorde à la dignité, mais auquel les
boxeurs de la rue ne peuvent prétendre que vis-à-vis des êtres pour
lesquels la force physique est digne d'admiration et de respect.
Pendant que la science se divisait en deux camps, au lieu de ne
lutter que dans la chaire des écoles, pacifiquement, dès observateurs
froids furent saisis d'une sorte de mépris pour l'une et l'autre cause,
aussi mal représentées, et s'autorisèrent, quoi .qu'étant peu érudits,
à ne suivre plus rien à la lettre que ce que leurs jugements com-
prendraient bien sans égard pour les instructions scientifiques.
Leur nombre s'accrut rapidement; l'ironie se communique
vite en France, si nous voulons supposer qu'elle soit le lieu
de notre scène. Les hommes à esprit subtil, à expressions mor-
dantes, sont écoutés; il avaient beau jeu, ils en profitèrent pour se
faire approuver. Voilà le commencement d'une troisième école qui
devait porter de rudes coups aux deux autres, quoi qu'elle n'ait au-
cune nouvelle science à patronner et seulement en attaquant par
des raisonnements ou des plaisanteries, les côtés sujets à cela dans
les deux autres systèmes. Ils ne flattèrent personne que la popula-
rité qui s'est prostituée à eux, quoiqu'elle devrait garder ses faveurs
seulement pour les fondateurs de grandes choses, ayant de grandes
portées dans l'intérêt de l'humanité. Ils rièrent de tout, même et
surtout des droguistes, heureusement ! Ils finirent par faire préva-
loir cette opinion, qu'il n'y a pas de remède à chercher, que ceux
qui ont le courage de tenir à la vie feront bien, après tout, de
croire à la tempérance qui, en tout cas, ne peut nuire à la santé.
D'autres repoussèrent moins la panacée et eurent, plus d'adeptes;
les droguistes, un peu supplantés, reprirent leur faveur et cette
fois tout-à-fait en grand et au complet. Pendant l'influence des sa-
vants de la première et de la deuxième catégorie, il n'y avait pas eu
d'épidémie sérieuse résultant du mal dont nous nous occupons,
— 24 —
mais quand toutes les classes de la société se laissèrent gagner par
l'erreur, tous les maux de la boîte enchantée tombèrent sur la pau-
vre humanité. Malgré cela ou à cause de cela, l'entêtement devint plus
intense que jamais.
On s'habitue facilement à tout; l'espèce s'abâtardit, il n'y aura
bientôt plus que des boiteux, des visages hâves, cadavéreux, chacun
portant sur soi une odeur fétide. Heureusement encore, pour que
l'image soit plus vraie, je dois dire que jusqu'à dix-huit ou vingt
ans, selon le tempérament, on est à l'abri de l'atteinte; cependant
les enfants tiennent de leurs parents, trop viciés, un germe plus ou
moins inflammable. Pouah! quel spectacle pour les nouvelles géné-
rations qui arrivent à la surface du globe!
Les artistes qui ont le sentiment du beau inné,'' les poètes qui
s'illusionnent sur tout, sont les seuls soutiens, par leurs images,
de la mince partie saine qui reste encore chez leurs semblables.
Sans eux, depuis long-temps il n'y aurait plus d'amour idéal ni
filial, ni paternel, il ne resterait que des mâles et des femelles,
comme chez les crétins; il n'y aurait plus, au lieu de familles
unies par quelque noble attachement, que des couples élevant leurs
petits. Enfin, le seul avantage des réunions appelées sociétés : la
civilité aimable et la culture des facultés n'existeraient plus et les
conséquences désavantageuses de l'état des rassemblements seraient
encore plus épouvantables.
J'ai bien mal au coeur! Excusez-moi, ô vous qui lirez ceci, si
vous êtes susceptible de le sentir malgré la façon dont cela est
exposé, et ne blâmez plus le suicide de ceux qui ouvrent les yeux
sur cette calamité, ils n'ont pas aperçu de remède possible et n'ont
pu se résigner à vivre en contact avec elle pendant toute la lon-
gueur d'une existence. Il faut aussi comprendre, au lieu de les
blâmer, ceux qui, dans leurs insomnies, ont tellement cherché,
tellement rapproché, supputé tous les raisonnements, que leur in-
telligence s'est altérée, que leur coeur s'est endurci: ils sont les
premières victimes de leur erreur.
Heureusement que nous n'avons fait qu'une supposition, repre-
nons haleine, comme si nous nous réveillions après un cauchemar.
Cette hallucination s'est pourtant emparée de beaucoup d'imagina-
tions, et dans le réveil! Plaignons-les, mes amis, et versons quelques
larmes sur elles! Mais si certaines d'entr'elles (ces imaginations),
appartiennent à des âmes trempées assez fortement pour surmonter
le dégoût, si leur intelligence a aperçu un moyen d'arrêter les pro-
grès du mal ; si, contrairement à ceux qui veulent employer des re-
mèdes trop violents, il est des êtres qui comprennent une combi-
naison simple quant aux moyens extérieurs à s'adjoindre, qui,
ayant pesé les difficultés, les antécédenis de toute nature, entrent
— 25 —
dans une voie ou le progrès, fut-il insignifiant, en est un, quand
leur marche ne cause de préjudice a rien et à personne ; ceux-là !
qui donc osera les cliquer, les blâmer, ou seulement leur refuser
son concours, s'ils le demandent? Les pourceaux, dites-vous, et
les ânes? Mais ceux-là peuvent peu dans une coopération, et ce n'est
pas d'eux qu'il s'agit.
J'ai dit que les hommes exceptionnels dont je viens de parler,
fussent-ils dans l'erreur quant à ce qu'ils attendent, on doit respec-
ter leur intention, ces hommes-là ont au moins un sens de plus que
les autres, celui de régénération morale; pour eux la vertu, pro-
prement dite, est une chose fade comme une nuance douteuse, leurs
principes constituent ce qu'on peut appeler vraiment morale intel-
ligente. Elle n'est pas à la portée de tout le monde; pour expliquer
comment je comprends cela, je n'ai qu'à en citer un des articles :
« La modestie n'est pas toujours permise, il faut valoir ce qu'on
vaut, afin de ne pas perdre de ses moyens; la déclaration de la vérité
peut être une mauvaise action dans bien des cas, l'abstention ou le
mensonge même peuvent être sublimes.» Tout cela, comparé au but
et au résultat, vous semble-t-il hasardé et difficile à concilier
selon vos vertus, à vous?
— Oui!
— Eh bien! c'est qu'il faut vous mettre les points sur les i, c'est-
à-dire que vous êtes peu sublil d'intellect; reconnaissez-vous. Au
contraire, doutez-vous formellement et croyez-vous, par exemple,
qu'il y a quelque arrière-pensée de ma part ou de ceux que je dé-
fends?
— Oui! encore?
— Cette fois vous avez fait attendre votre réponse, parce que je
vous avais froissé, je vois cela sur votre face, mon cher Monsieur,
vous ne valez pas grand'chose, au point de vue de la morale intel-
ligente. Vous demandez de quel droit je vous apostrophe ainsi? J'ai
envie de rire sur votre question, mais ne vous fâchez pas, vous
n'avez pas l'air méchant et je cherche plutôt à vous convaincre qu'à
vous blesser.
Or, voici de quelle façon j'ai compris, après un travail assez
laborieux de mon ami Paul, pour me, mettre en rapport avec son
sixième sens, qu'il se peut que par exemple et je n'en veux citer
qu'un pour ne pas vous tenir trop long-temps, comment, dïs-je, il se
peut qu'en étant ce que vous appelez franc, on soit au moins
ignorant.
Pour faire quelque chose de difficile, il faut quelquefois re-
fouler ses instincts, organiser ses actions, ménager ses paroles,
selon les circonstances être un peu ce que vous appelez intrigant
politique, quant aux allures. Le but étant bien différent, qu'on cher-
— 26 —
che à atteindre et le discernement toujours éveillé et soutenu par le
sentiment du bien, ne s'égarant, jamais jusqu'à nuire en aucune
façon à personne, là faute qu'on voudrait chercher est évidemment
imaginaire. La satisfaction que procurerait l'approbation est très-
peu de chose, de votre part elle serait nulle ; le bénéfice, le résultat
positif est encore moins : on se soucie peu de ce qu'on se procure
avec. Qu'est-ce alors, n'est-ce pas ? Rien autre chose que la convic-
tion qu'on fait ce qu'il faut faire parce que cela doit-être l'ait. Si
donc, dans celte occurrence, pour arrivera être utile aux autres d'une
façon large à grande portée qui n'est pas la vôtre, quelqu'un vous
déguisait la vérité sur un sujet innocent et sans vous nuire, ne
s'expose-til à ce que vous, vous en apercevant, vous vous posiez
en prédicateur, en censeur sévère, vous qui n'êtes auprès de lui
qu'un atóme? '
— Quant à vous qui cédez au désir de dire votre pensée en
maintes circonstances sans égard pour ceux qu'elle blesse, qu'elle
choque, qu'elle attriste, et sans aucun fruit pour personne, vous êtes
égoïste du deuxième degré.
— Tout cela vous surprend, je le vois, mais c'est avec plaisir que
je vous remarque attentif, après quelques heures de conversation je
vous convertirais de façon à vous faire approuver, sinon à prendre
la résolution d'agir dans le sens de cette doctrine. Puisque vous
êtes disposé à entrer dans mes vues, rappelez-vous la supposition
restrospectivement fait etout-à-1'heure sur une décadence physique
dont admettons que vous en soyez victime; ajoutons à l'histoire que
les droguistes étaient devenus tellement nombreux et si chicaniers
entre eus, qu'il fallut imaginer un moyen de débarrasser de leurs
querelles les tribunaux ordinaires, qui ne pouvaient suffire à les
juger. On se décide à les laisser livrés à eux-mêmes, on leur fait un
code et des lois, mais dans un cas : celui de non réussite de l'accusé
dans ses opérations, ses confrères décideront entre eux s'il sera
dégradé, simplement ruiné ou encore s'il n'aura été qu'arrêté
dans sa marche. Cette lacune livrée à leur partialité est cause
d'une infinité de contre-sens, exemple l'histoire du juif aux 15 O/O
en parallèle avec celle de celui dont la position matérielle
pourrait se conclure sans perte et auquel on va appliquer la rigueur
du maximum destiné aux fripons, parce qu'il n'a pas baissé la tête
sous le coup et qu'il est resté, selon les uns, trop hautain pour sa
position. En écrivant selon les uns, j'avais mis par distraction un h
à un, il m'arrive souvent de faire des fautes plus grossières. car
c'eut été assez à propos : Huns, Vandales, demi-sauvages, cela avait
un sens, en effet. Que direz-vous? Qu'il y a contre-sens dégoûtant
et qu'il faut le crier bien haut? Allons donc, vous voyez bien que
j'avais raison de monter d'un octave !
— 27 —
Et si je vous assure qu'au lieu d'être simplement honnête et en
position matérielle convenable, la vindication atteint un homme qui
s'était fait négociant pour travailler avec succès en prêchant d'exemple,
à la réforme des moeurs, à l'anéantissement des préjugéséléphantiasis,
à la restauration de la vérité morale ; qui n'a pas fait une action dou-
teuse pour notre pierre de touche et qui songeait à exécuter une com-
binaison dont la réussite devait être dans l'intérêt des gens qui sont
ses créanciers, ainsi quevous le verrez; qui, de plus,était de relations
très-faciles, même agréables. Vous dites que ce qu'il avait de mieux à
faire était de réussir, parce qu'il n'y a que cette recommandation au-
près du monde? Un instant : je vous fais remarquer que ce que vons
appelez le monde en est une triste portion et que pour revenir à une
assertion déjà formulée précédemment, une pareille réprobation ne
doit subsister pas même envers l'homme simplement honnête, à
plus forte raison sur la tête de celui qui vaut quinze cent soixante-
trois fois mieux et qui n'a que 25 ans; qui, par conséquent, a encore
peut-être 75 ans devant lui pour réaliser son projet. Vous hochez
la tête d'une façon qui me fait de la peine pour vous : c'est un
blasphème, tout simplement, que votre persuasion des impossibi-
lités ; sachez-donc que ce mot est celui qui a le plus de valeur rela-
tive ou plutôt de non-valeur relative..
Tout-à-1'heure vous demandiez de quel droit je vous apostrophais,
que ne me demandez-vous de quel droit je prends cette cause en
main? J'aurais bien des réponses à vous faire, mais vous n'êtes pas
assez avancé dans cette science nouvelle pour vous et qui vous fait
apparaître comme des phénomènes, ce qui est tout naturel. A la fin
de mes confidences vous voudrez bien admettre que j'aie quelque
chance de réussir dans les démarches que je ferai là où il faudra
pour réussir. Encore de l'incrédulité, ah! je perds patience avec
vous, allez au diable!
Décidément il y en a beaucoup de ces gens-là qui doutent, comme
ils mangent, par tempérament. On a bien raison, d'avoir de la pati-
ence, mon Dieu! En voilà douze que j'interpelle au hasard, ils ont
tous un bandeau plus ou moins épais sur les yeux et je remarque
qu'ils sont d'autant plus entêtés qu'ils sontmoins à même d'avoir
une,opinion.
. Je voudrais bien ne plus discuter, ne plus essayer de prouver, ne
plus me commettre avectoutes espèces de têtus, c'est de l'égoïsme
de quatrième degré, il est fils de la fierté. Ma foi tant pis, on dira
ce qu'on voudra, oui, je suis fier, et sauf la faute que cela enfante,
j'en ai le droit.
Je dois une sorte d'histoire de ma personne, elle étonnera encore,
car tout ce qui précède semble,indiquer un caractère ou une nature
différente de la mienne ; il a fallu bien peu de jours pour me changer.
— 28 —
Mais cependant je suis un des êtres les plus sensibles et les plus
inoffensifs : l'affection déborde chez moi, croyez-le, c'est vrai.
CHAPITRE V.
Je suis né le 13 juin 1831, l3jours après Paul; il paraît que ma
mère, le jour même de ma naissance, partit, en m'emportant, pour
l'Allemagne où elle allait rejoindre mon grand-père, Armand de
Nolliant, alors veuf. J'ignore quel était son titre quand il habitait la
France, je sais seulement que dans les lettres on l'appelait cheva-
lier. Son père, René de Nolliant, eut deux fils, dont l'un Henri,
l'aîne, mourut aux Etats-Unis d'Amérique où il servait comme vo-
lontaire avec Lafayette. Mon grand-père quitta la France en, 1790.
René de Nolliant était mort en 1789, sa femme n'a pas survécu à
Henri qu'elle idolâtrait. Selon toute apparence, cette famille ou du
moins le nom devait disparaître avec la mort d'Armand, seul hé-
ritier. J'ignore si la fortune a été considérable, je sais que mon
grand-père a donné des leçons de français à plusieurs fils de famille
à Berlin, quand il y resta, et qu'il avait un train de maison très-
modeste. Il se maria en 1800 avec Marie de Mersand, fille de son
ami, duquel mariage naquit Berthe, ma mère, en 1801. Ma mère
était unie à 16 ans à Rodolphe Werner, mon père, que je n'ai pas
encore l'avantage de connaître. C'est presque incroyable et il y a,
selon ce que je puis en juger, matière pour un roman digne de la
plume de Goethe.
Rodolphe était protestant, d'un caractère fantasque et aventurier ;
il aima Berthe à la façon de Werther et il en fut aimé aussi. Il mit
tant d'opiniâtreté dans ses démarches, il fut si persuasif que mon
grand-père consentit au mariage, quoiqu'il craignait pour le
bonheur de sa fille. Ses appréhensions furent bientôt réalisées, à
peine ma mère fut-elle heureuse un an; j'eus une soeur qui mourut
en 1822. Mon père ne pouvait rester long-temps en place, ni aimer
sans interruption ; il devint triste, j'ai des lettres qu'il écrivait à ma
mère quoiqu'il fut près d'elle, où il est facile de voir la bizarrerie de
ses idées et la violence de ses passions. Enfin, en 1817, il partit pour
la France seul, promettant de revenir bientôt; il écrivait souvent, et des
lettres comme celles d'un amant à sa maîtresse; il y en a de beaucoup
de villes de France, il alla en Espagne, puis à Naples, en Grèce, il
revint en France en 1821. J'ignore si à cette époque il effectua le
— 29 —
voyage dont il parle à ma mère dans une lettre datée du mois de
mai de celte année (1821), dans laquelle il dit ne pouvoir vivre loin
d'elle quoique son ambition, les grandes choses qu'il veut réaliser,
exigent qu'il persévère dans ce qu'il a entrepris. Je vois dans une au-
tre lettre, du mois de septembre de la même année, qu'il va faire
partie d'une expédition scientifique qui doit durer deux ans. Soit
qu'il n'écrivit pas pendant les deux années, soit que les lettres aient
été égarées, je ne trouve aucune trace, aucun détail sur ce voyage.
Enfin, de 1821 à 1830, je crois qu'il vint deux fois à Manheim, où
mon grand-père habitait depuis la mort de ma grand'mère Marie;
c'est à l'une de ses singulières apparitions que je dois le jour. Je
n'ai connu aucun des membres de la famille de mon père, je sais
seulement qu'il avait un frère qui est sans doute mort, parce que sa
santé était chancelante dès 1817, comme il le dit dans une lettre
adressée à ma mère, dans laquelle lettre le bon William laisse
comprendre qu'il croit le-bonheur une chose fort hypothétique
pour le nouveau ménage, si ma mère ne prend un soin laborieux de
le retenir.
Je vins au monde ainsi que je l'ai dit, en juin 1831, mais j'i-
gnore encore si c'est à Chambéri où à Genève; mon père habitait
momentanément la première de ces villes à la fin de 1830 quand il
appela ma mère ; j'ai plusieurs lettres de mon grand-père adressées
à Genève au commencement de 1831. Toutes les apparences sem-
blent indiquer que ma mère fut laissée seule au moment de mettre
au jour le narrateur de ses malheurs, avec lequel, si vous le voulez,
vous ferez connaissance à condition que vous ne soyez ni un sot, ni
un exclusif gagneur d'argent. A propos d'argent, il n'en est question
aucune part dans les nombreuses correspondances que j'ai relues
deux ou trois fois, il semble que sans en posséder on n'en avait ja-
mais besoin; ce qui m'a fait supposer que mon père avait un patri-
moine et mon grand-père des ressources suffisantes pour lui et sa
fille.
Ma mère revint donc à Manheim en 1831, où elle mourut en 1832.
Pauvre mère ! au moins ai-je la consolation de te croire au milieu
des anges; si ton regard se dirige vers la terre, tu as pu voir que
toute ta sollicitude n'eut pas mieux réussi à me rendre heureux
que l'affection de ceux qui sont devenus mes protecteurs et mes
parents. Mon grand-père, depuis plusieurs années, était sollicité de
rentrer en France par un Monsieur de Mersand, qui était ou son
beau-frère ou son beau-père, ce dont je ne puis être sûr; il
aurait cédé à ces instances d'autant plus volontiers qu'il préférait
son pays à l'Allemagne, si mon père n'avait toujours laissé espérer
un retour définitif après lequel on devait être très-heureux.
, En 1833, nous venions à Paris, quand mon grand-père mourut
— 30 —
subitement à Metz, me laissant seul à l'âge d'un an et demi, aux
soins de Pierre qu'il avait pris à. son service pour partir et qui de-
vait se marier avec cette bonne Thérèse, qui m'a élevé avec autant de
soin que si j'eusse été son fils,
Pierre avait recueilli les dernières volontés dictées par le vieil-
lard, dans son agonie, mais il ne put s'acquitter de sa commission.
Il devait aller me portera M. de Mersand et prévenir M. Bemberg.
Pierre, à qui je n'en veux nullement de cela, ne sut pas trouver
M. de Mersand; quant à M. Bemberg, comme il ignorait complète-
ment en quel pays et quel personnage il était, il n'entreprit même
pas de le découvrir.
Nous allâmes chez le père de Thérèse, qui habitait une petite
maison près du chemin ombragé qui conduit d'Aix-les-Bains au
lac.
Mon grand-père avait vendu, à Manheim, tout ce qu'il possédait
et n'emportait que les vêtements indispensables, une bibliothèque,
une caisse de lettres, un portefeuille contenant, je crois, douze mille
francs en billets de banque et une lettre de change de dix mille
francs faite par M. Bemberg, sur Kuntz frères, négociants à Paris.
Pierre se servit de cet argent qui suffit pour m'élever jusqu'à
16 ans, je n'eus d'autre professeur qu'un abbé, qui m'apprit à lire,
à écrire, un peu de français, enfin ce qu'on peut apprendre à
un enfant de 6 à 8 ans; l'abbé mourut en 1840 et jusqu'à 1845 je
ne fis absolument rien que me promener sur le lac ou dans la cam-
pagne. J'étais un simple paysan qu'on appelait Emile et que tout
le monde croyait le fils de Pierre, je savais à peine moi-même la
vérité à ce sujet, et je serais resté plus long-temps encore dans cet
état d'innocence complète, sans la rencontre d'une femme, ou plutôt
d'un ange, qui devait m'apprendre qu'il y a chez moi d'autres sen-
timents que ceux de l'amitié. Ce fut, en effet, une ère nouvelle, une
félicité comme il n'y en a pas d'autre sur la terre; pour cette raison,
elle ne pouvait être de longue durée. Si je vous décrivais les pays
enchantés que nous avons parcourus, les illusions qui ont maintenu
notre bonheur, ce serait unroman et un bien long.
On ne peut, quand on le voudrait, retarder toujours l'arrivée de
cette vieille fée qu'on appelle l'expérience; pour moi, c'est une
laide figure sous un crâne sec rempli de vérités factices; de
conventions et de préjugés, n'ayant de place que pour les réalités
désespérantes. Chacun se vante de l'avoir fréquentée, et les pères
disent à leurs enfants qu'il est indispensable qu'ils aillent écouler
ses leçons; sinon pour apprendre en quoi consiste le bonheur, du
moins pour se mettre en garde contre les pièges nombreux qui sont
tendus aux innocents.
Il paraît que dans un certain monde, on n'accorde de confiance,
— 31 —
pour les choses sérieuses, qu'à ceux qui ont un diplôme décerné par
la vieille et il est répandu qu'elle ne l'accorde qu'à ceux qui ont
passé 20 ans, au moins, à observer.
Quand j'ai appris cela, je me suis demandé si, jusqu'alors, je n'a-
vais pas rêvé et quand je me fus rendu compte que non, je vins à
penser que je ne ressemblais à personne autre qu'à Paul.
Comment ! me disais-je, on appelle choses sérieuses au XIXe siècle
celles d'un ordre aussi infime que les questions d'argent. Et, d'un
autre côté, j'ai entendu dire que les hommes, du moins un grand
nombre, lorsqu'ils ont. atteint cet âge convenu pour être recomman-
dables, ont perdu leurs meilleures qualités; le désintéressement, par
exemple, les a abandonnés. Je crus plus facilement à ceci, parce
qu'il me semble qu'un Adonis ne peut loger sous le même toit que
l'a vieille fée qui l'épouvanterait. Mais Alors que conclure? Et cette
question je la fais encore aujourd'hui.
Voici ce qui me semble, à moi qui suis un peu raisonneur et pas
encombré des idées du siècle : L'expérience est une sorte de guide
radoteur qui a souffert souvent par sa faute et qui, sous pré-
texte de sympathie pour l'humanité à laquelle il a appartenu, exa-
gère les difficultés de faire le bien, exhale son fiel sans retenue, et au
lieu d'enseigner sainement, cite pour exemple son ami l'égoïsme
qui, lui, aussi inepte qu'elle, croit être plus adroit dans ses ma-
neuvres pour attirer à soi les jouissances et repousser les désagré-
ments. L'alliance de ces deux êtres-là est monstrueuse, et il faut être
myope pour ne pas la tourner en risée.
Pour parler plus positivement, disons qu'il ne peut y avoir de
règles générales en rien, qu'elles ne sont proposées par les législa-
teurs et les sages que pour simplifier leurs systèmes qui, avec les
exceptions, les conditions diverses, les réticences, seraient des
grimoires indéchiffrables pour un trop grand nombre.
Un homme de 50 ans peut n'avoir aucune donnée positive du vrai
social, même du vrai moral, un jeune homme de 20 ans peut savoir
plus, comprendre mieux et surtout produire centuplement en quan-
tité et en qualité que le premier, l'expérience né lui ayant pas en-
levé ce qu'il a de bon, l'âge lui ayant laissé ses facultés physiques
dans leurs forces. Cela semble pourtant bien simple d'admettre
qu'on peut aller au-devant, par l'imagination, de toutes les questions
qui peuven t s'offrir à un homme, plutôt que d'attendre que les événe-
ments les lui aient présentées une à une et de façon, par consé-
quent, à ce que les rapprochements et les déductions lui soient plus
laborieuses.
Je disais tout cela à quelqu'un qui a beaucoup d'expérience, il y
a peu de jours et voici à peu près ce qu'il me répondait :
« Vous êtes jeune, voilà pourquoi vous défendez la jeunesse;
— 32 —
» mais vous avez beau dire, c'est reconnu qne tant qu'un jeune
» homme n'a pas atteint un certain âge et n'a pas été éprouvé par
» quelque calamité, ou si, au moins, il n'a pas été en contact in-
» time de celle des autres, il ignore trop de choses pour qu'on ait
» raison de lui accorder de la confiance. Voyez-vous (continua d'un
» air doctoral notre profond dissertateur ), la jeunesse est pleine
» de feu, pleine de confiance en elle-même, elle n'a pas de pru-
» dence, elle s'expose trop. Du reste, lés beaux parleurs, c'est re-
» connu, ne sont pas propres à grand chose, et tous ceux qui ont
» la langue trop bien pendue sont plus à craindre que bons à être
» écoutés, c'est reconnu. »
En terminant, notre homme me regardait en grimaçant d'un air
qu'on est convenu d'appeler malin et qui est simplement l'une des
contorsions de la bêtise: j'allais l'arrêter au milieu de la conclu-
sion si fine qui commençait par du reste, maïs, pensais-je, à quoi
bon ? N'était-ce pas encore, en effet, l'uniforme d'un sot que j'avais
sous les yeux? J'eus un instant l'intention de rire à ses dépens en
lui demandant l'explication de cette fameuse hypothèse : c'est re-
connu. Mais pourquoi perdre le temps? et puis je commence
vraiment à sourciller quand j'aperçois le fond de ces êtres-là main-
tenant, je n'ai plus ni envie de rire ni envie de me fâcher, je suis
pris de ce que doit ressentir un médecin qui considère un de ses
clients sur le point d'expirer.
Voyons, au fait : les médecins, que sont-ils au milieu de la basse-
cour sociale? Si je me questionne, je trouve que c'est l'un des postes
ou un homme peut faire le plus de bien, comme le prêtre. J'admets
que l'un, par l'aspect des misères physiques et à cause de son ins-
truction, doit être porté à mépriser des choses si fragiles que celles
qui font mouvoir les autres ; l'autre, pour des raisons analogues et
par un devoir qui lui est impérieusement imposé, doit s'élever en-
core davantage au-dessus de la fange. Voilà ce qu'il me semble, à
moi qui n'ai pas d'expérience. Mais si je questionne encore un bi-
pède de l'espèce anti-raisonnante, ou si, simplement, pour m'évi-
ter l'ennui de sa présence, j'applique à mes recherches cet axiome
formulé dans leur ventre (car ce doit être là qu'ils ont le siège des
facultés), doute de ce quiparaîtbon, refuse les idées de quiconque ne .
nous ressemble pas, j'aperçois au travers de leurs lunettes, toutes
choses d'une nuance nouvelle pour moi; je préfère m'abstenir, elle
est trop sombre à mon goût. Est-ce possible qu'il y ait des géné-
rations qui se sont succédées et qu'il y en a d'autres dans l'avenir
pour les quelles la véritable couleur des objets immatériels ne sera
pas connue, parce qu'elles auront hérité des lunettes de couleur de
leurs producteurs?
— 33 —
Faut-il admettre, encore une fois, que malgré ce qui peut sem-
bler de ces énormités, ces êtres sont de l'espèce humaine? Oui?
Alors, nous, nous n'en faisons pas partie. Egalilé, ma mie, au lieu
de rajeunir dans ce siècle, vous perdez joliment de vos attraits!
CHAPITRÉ VI.
Dans la saison des eaux 1848, Mme M..... (j'ai une raison pour
ne pas la nommer) vint à Aix avec sa fille et loua chez nous deux
chambres dans le corps de bâtiment neuf que Pierre avait fait
élever celle année-là, justement dans la prévision de le louer; je
demeurais au-dessus de ces deux chambres. Huit jours après l'ins-
tallation de ces dames, nous nous connaissions mutuellement aussi
bien que si nous eussions été de la même famille. Elles étaient toutes
deux si bonnes, si simples, que ma timidité ordinaire tomba
promptement. Jusqu'à celte époque j'avais souvent rêvé seul,
demandant à mon imagination tout ce que mon coeur désirait; mon
affection pour Pierre et pour Thérèse ne me suffisait pas, j'avais lu in-
distinctement quelques livres de ma bibliothèque et des romans prêtés
par la signora C Celte personne venait à Aix tous les ans et je
l'avais recontrée plusieurs fois sur le lac. J'ignorais beaucoup, je ne
savais même rien de ce que tant d'autres apprennent de si bonne
heure; je soupçonnais, mais mes sens étaient très-calmes. Je sais
aujourd'hui que rien n'est plus utile, plus propre au développement
des vraies facultés que cette ignorance, et je me,félicite souvent
d'avoir été épargné malgré les longs tête-à-tète avec la signora,
pendant lesquels elle me faisait expliquer tout ce que je ressentais,
et semblait s'y intéresser vivement. Aujourd'hui je suis tenté de
supposer ce dont, après tout, j'aime autant douter.
; MMe M..... devint encore une mère pour moi; Lucie fut ma. soeur,
bientôt nous ne nous quittions plus un instant: elles avaient l'air
de souffrir moralement par le souvenir, je respectai ce qui, en effet,
était un secret. Lucie avait une santé délicate; cependant, à la fin
de l'été, elle avait repris des forces et sa physionomie rayonnaient,
comme la mienne, d'un bonheur qui est inconnu, sans doute, à
beaucoup dé pauvres enfants chez lesquels on étouffe, par des ima-
ges ou des conversations vénéneuses, le germe de" cette essence qui
3
— 34 —
nous rapproche de la divinité en nous distançant plus encore de la
brute. J'appris un peu ce qu'on appelle les manières du monde et je
quittai sans regret mes allures demi-vagabondes;jusqu'alors je
n'avais fréquenté aucun étranger, je n'avais pas une habitude du
peuple, mais j'ignorais même les éléments d'une conversation et les
formes que la civilité impose. J'appris un peu de musique et de
dessin ; j'avais de l'aptitude pour tout ce qui pouvait plaire à Lucie,
elle m'instruisit un peu l'esprit et le coeur, comme Paul devait
faire pour ma raison.
Le docteur, qui venait assez souvent, fit comprendre à Mme M.....
ce qui guérissait sa fille plutôt que les bains, et lui suggéra des
craintes pour lé moment où cela pourrait manquer. Nous étions,
en effet, déjà tellement unis; que nous ne songions pas à la sépa-
ration et ce n'est pas moi qui y eut pensé le premier. Cependant, la
mère devait réfléchir sur celle question sérieuse pour sa fille, et
elle agit sagement dans cette circonstance, comme dans bien
d'autres..
Mme M , en me parlant de ma famille, avait éveillé chez moi de
la curiosité assez compréhensible, du reste, dans mon état, et j'avoue
mon indifférence jusqu'alors sur ce sujet ; elle me demanda la per-
mission de consulter les papiers en désordre que je n'avais pas
encore lus, et elle découvrit, entr'autres choses, que la lettre de
change, non-seulement aurait dû être présentée depuis près de
quinze ans, mais encore qu'elle était un sûr moyen de découvrir le
Monsieur Bemberg dont avait parlé mon grand-père. Il fut convenu,
non pas sans beaucoup d'hésitation de ma part, que j'irais à Paris.
Cette nouvelle, quoi qu'elle, n'eut rien d'épouvantable, me fit une
peine que je n'avais pas encore ressentie; Lucie, qui avait plus de
perspicacité que moi, comprit que ce devait être un adieu et elle
redevint triste. Sa mère ne pouvait la tromper comme on le ferait
d'un enfant, elle avait la raison des choses de ce monde.
Enfin, je me laissai convaincre qu'il fallait, pour le présent et
pour l'avenir, ne plus tarder à faire la démarche qui devait peut-
être me faire retrouver mon père ou quelqu'un de mes parents. J'eus
beau protester que je ne voulais pas d'autre famille que celle qui
m'était si chère, je ne comprenais pas qu'il put y avoir des cou-
tumes, des usages dans le monde qui interdissent à Mme M dé
m'emmener comme son fils adoptif.
Je partis après avoir obtenu la promesse qu'on m'attendrait
pour quitter Aix. Mme M..... m'avait donné une lettre pour son
cousin, à Lyon, une autre pour le frère de celui-ci, à Paris. Depuis
que je pouvais rassembler mes souvenirs, je n'avais vu que quel-
ques villages, hors d'Aix. Tout était nouveau pour moi et tout
étonnant, mais sans charme; je ne restai qu'un jour à Lyon et j'ar-
— 35 —
rivai à Paris aussi triste qu'un exilé : j'avais littéralement la mort
dans l'âme. Pendant deux jours j'errai dans les rues sans goûter
une distraction, je n'avais.pas trouvé chez lui le.parent de Mme M...
et je ne savais comment faire pour me. procurer l'adresse dé MM.
Kuntz; j'éprouvais, du reste, une sorte de crainte à me présenter à
eux, moi qu'ils attendaient si peu. Dans ce temps, la perspective
d'une réception froide ou malveillante m'eut fait renoncer à tout,
surtout à aller chercher de l'argent. Mme M..... m'avait remis;500.
francs, et, il me semblait que cette somme était inépuisable,. Sur. la
recommandation de la maîtresse de l'hôtel où j'étais descendu,, rue
Montmartre, j'allai le soir du deuxième jour au.théâtre du.Gymnase,
où j'ai rencontré Paul. Placés l'un près de l'autre dans la salle, cer-
tainement par une autre cause que le hasard, nous nous étions tout
d'abord, pour ainsi dire, reconnus; après.un.instant, je cédai au
désir d'entendre sa voix.
— Monsieur, lui dis-je, n'avez-vous pas demeuré à Aix?
— Non, me répondit-il, mais s'il vous semble que vous me con-
naissez, votre physionomie m'a produit aussi le même effet ; si ce
n'est à Aix ou dans quelqu'autre pays, c'est peut-être ailleurs que
nous nous sommés rencontrés.
L'expression et l'intonation qui accompagnèrent le mot ailleurs,
nie frappèrent, ses yeux fixés sur les miens semblaient lire dans
mon âme et je crus qu'il voyait mes pensées comme si elles étaient
stéréotypées à l'extérieur.. Pendant un instant notre attention fut
attirée, par le spectacle qui recommençait, mais.bientôt, je ne vis
ni n'entendis plus rien. Aussitôt après le premier acteil me de-
manda si je voulais sortir, j'acceptai volontiers et nous allâmes nous
promener pendant plusieurs heures. Il me laissa causer long-temps,
après quoi il me fit des confidences dont l'effet sur moi était diffé-
rent de celui que lui avaient produit les miennes : je lui avais dé-
peint un pays idéal qu'il connaissait, mais dont la description lui
plaisait toujours ; lui, avait vu beaucoup d'autres contrées plus arides,
moins enchantées, mais que, je le compris, tout homme doit par-
courir. Il me laissa livré à moi-même, très-intrigué, mais rassuré
sur ce qui me préoccupait le plus, là suite du roman commencé
avec Lucie. Il m'avait affirmé que malgré ce qu'imposent les conve-
nances du monde, malgré les obstacles que les liens sociaux appelés
préjugés pouvaient susciter d'entraves à notre affection, il n'y avait
pas d'impossibilité a la réalisation de mes voeux, fussé-je dépourvu
de toute fortune, de tout talent nécessaire, Selon lui, je valais autant
qu'aucun autre et je pouvais devenir plus qu'un grand nombre de
ceux que la fortune favorise dans des circonstances pareilles. Il avait
appris à reconnaître que la raison doit intervenir dans toutes choses
— 36 —
si on veut éviter les cruelles déceptions auxquelles on serait exposé
sans elle.
, J'avais été étonné d'apprendre que la. nécessité pouvait être
assez impérieuse pour exiger de certains hommes un travail maté-
riel aussi énorme que celui qu'il faisait tous les jours sans se plaindre;
de n'avoir, pour arriver à son but, que des éléments essentielle-
ment personnels, quand, surtout, il s'agissait, dans ses efforts, du
sort à venir de plusieurs autres,
Il avait été, comme moi, élevé à la campagne, puis avait étudié
dans un collège sans apprendre beaucoup; en quittant les champs,
il y avait laissé l'insouciance qui fait place à une sorte d'ennui pré-
judiciable, aux facultés. La contrainte amène plus vite les réflexions,
le besoin force à chercher le sens des choses. Ses illusions l'avaient
- quitté depuis long-temps déjà, sans cependant que ses actions s'en
soient ressenties. Il regrettait l'erreur primitive où moi j'étais encore,
parce que ce qu'il m'apprit avec ménagements, est en effet.denature
à,désespérer certaines imaginations. Il commença mieux qu'aucun
précepteur à me mettre sous les yeux, en opposition et pour pallier
la fonte de mes idéalités, le système qu'on doit adopter, dont le but
satisfait notre coeur, dont les moyens occupent nos facultés. Sans
toi, ô mon ami, que serais-je devenu dans le cas où mon état na-
turel se serait prolongé, ou dans celle autre alternative où les révéla-
tions de l'expérience m'eussent été faites brutalement et sans pal-
liatif? Le père de Paul était trop pauvre pour lui faire continuer des
études dont il était, du reste, dégoûté; il se serait volontiers dé-
cidé à retourner dans les champs, mais il soupçonnait pour sa nom-
breuse famil|e la gêne qui survint bientôt; et, sans seulement
faire part de sa résolution, il se décida à entrer dans le champ
des vanités, des sensualités, des erreurs et des vices, pour, lui aussi,
gagner de l'argent.
Avec tes idées d'alors, ton besoin de solitude, ton dégoût du
prosaïsme, cette détermination, mon cher Paul, te plaçait, tout
d'abord, à un rang que n'atteindront jamais les membres de l'aris-
tocratie d'argent !
Le commerce lui plut peu, c'est concevable, il souffrit vivement
tant qu'il n'eut pas compris qu'on pouvait le faire de façon à le re-
lever moralement et intelligemment, au lieu de le pratiquer comme
il est reçu.
Son patron, très honorable citoyen, très-notable négociant, très,
tr|s-riche, très-sottement orgueilleux, ayant tout au superlatif, sauf
L'intelligence et le coeur, et ses collègues, jugèrent Paul assez défa-
vorablement; il était distrait, rêveur, se trompait en comptant quel-
que chose s'oubliait dans une course, donc, c'était un assez mau-
vais employé. Après deux ou trois ans de travail machinal fait a .
— 37 —
regret et sans rétribution, ce qui le forçait à mettre ses habits jus-
qu'à la fin, après ce temps passé sans savoir avoir acquis, quoi-
que laborieusement employé, il se fit chez lui une transformation.
Vers celle époque avait éclaté la révolution de février; c'était une
ère nouvelle, elle avança le jugement de Paul, qui, sans se commu-
niquer, pensait incessamment et sur tout, elle lui fit acquérir aussi
un peu des convictions les moins contestables de dame expérience;
bref, quand je le vis pour la première fois, c'était déjà un homme
et moi j'étais encore enfant. Son visage rose et imberbe n'annonçait
cependant pas tant de raison.
Le lendemain je me promenai el j'examinai bien des choses aux-
quelles, la veille, je n'eus pas songé, les hommes et les femmes me
semblèrent plus petits, j'avais déjà l'instinct de ma valeur au milieu
du troupeau des insignifiants; jen'avais pourtant de recommandable
que l'ignorance du mal, ce qui avait été l'ouvrage du hasard. Paul ne
pouvait me rejoindre qu'après neuf heures du soir, et ce n'était qu'en
s'échappanl de sa tâche, car elle durait souvent jusqu'à minuit dans
cette saison. Voudra-t-on croire qu'il y a des hommes qui, possesseurs
déjà de fortunes considérables, emploient la vie d'êtres semblables,
souvent meilleurs qu'eux, et en abusent simplement pour augmenter
cette fortune de laquelle ils font quoi ? un emploi souvent plus que
trivial et grotesque, souvent immoral, toujours mal discerné.
Ces gens-là ont sans doute un tic, une manie qui doit être leur
punition, c'est une sorte d'angoisse qu'ils appellent ambition, dont
l'origine se trouvait dans le désir de se procurer le bien-être à
eux et aux leurs, mais qui, dans sa progression, trouble le naturel
des désirs, leur' fait prendre le change, devient passion et n'a
plus de satisfaction, car enfin ils n'ont pas,, heureusement, encore
les mains assez larges. Ces gens-là ont pour eux, il parait, la force, .
individuellement par le puissant auxiliaire de leurs écus, et parleur
constitution en corps; ils disposent même des moyens qu'avaient
avec peine rassemblés pour leur défense les faibles devenus
pauvres, isolés, qui ignorent la partie consolante de la philo-
sophie; ils ont, ceux-ci, en effet, été empoisonnés par le scepticisme
des esprits-forts de bas étage et peu d'autres ont réussi à leur faire
prendre l'antidote.
Si je m'étais étudié à entendre la critique, la satyre dû monde vu
dans sa routine, dans son prosaïsme, habillé à la mode, courant
après l'argent, mangeant dans le restaurant où chaque atome des
aliments déguisés qu'on absorbe après préméditation et souvent en
quantité irrationnelle, a une expression technique que les enfants
mêmes retiennent maintenant, je n'aurais qu'à rappeler mes souvenirs
de ce temps-là pour dépeindre habilement ce qui est ridiculement
bête dans tout cela.
— 38 —
Paul s'était facilement procuré le renseignement qu'il me fallait
pour le but de mon voyage. MM. Kuntz avaient quitté les affaires et
la France pour aller à Hambourg, leurs magasins étaient occupés
par un de leurs anciens commis qui put donner leur adresse; je
leur écrivis et leur demandai la réponse à Aix. Je restai à Paris
encore jusqu'au surlendemain qui était un dimanche, pour passer
toute la journée avec Paul et je partis pour Lyon, puis pour Aix, où
j'arrivai sans être attendu.
Lucie était seule, triste, alitée; après quelques instants donnés
aux réponses que suscitaient nos mutuelles questions, nous ne
pûmes garder davantage ce qui sortait malgré nous de noire bou-
che : nous nous aimions trop pour nous séparer encore, nous jurâmes
de rester ensemble toute l'éternité. J'ai peine à conter si briève-
ment cette scène, où tant dé larmes furent versées, mais ceci ne se
trouvait, pas dans mon programme, et je mè contiens. Mme M
rentra ettrouva sa fille agitée, mais moins malade.
CHAPITRE VII.
Pauvres mères! votre affection est la plus pure, la plus désintéres-
sée ; vous souffrez souvent, et par force, de ce qui doit faire le bon-
heur de vos enfants; il n'y a pour vous, quelques fois, aucune alterna-
tive consolante. Et cependant..... combien d'injustices vous sont faites
dans le partage des choses de ce monde! Sous le prétexte que quel-
ques-unes d'entre vous ont manqué à leurs devoirs, peut-être sans
que la principale faute vienne.d'elles, on vous fait servir au diver-
tissement de la populace la moins estimable, celle qui veut rire
quand.même, qui ne se rend pas compte que celte gaîté est la dé-
monstration d'uneignorance canine, d'une espèce de férocité, à cause
des conséquences que peut entraîner la généralisation.
Ne vous effrayez pas, je veux donner une issue à votre indigna-
tion, en vous faisant prendre une résolution qui, avec l'esprit d'en-
semble, pourrait avoir pour effet d'arrêter le caquetage des aima-
bles flâneurs qui se vantent d'avoir tous les vices et des vantards de
bas étage. Voyez cet air capable, cette affectation dans la mise, cet
imperturbable aplomb, c'est un des paltoquets qui fréquentent les
filles de joie mais qui, soit qu'ils se le figurent, soit parce qu'ils croient
— 39 —
valoir mieux après cela, se vantent de vous avoir plu ou affirment que
vous n'avez, en quelque temps, certainement pas résisté à quelqu'un
de leurs pareils. Croyez-moi, la bonté, la civilité dont vous vous
faites une loi sont mal employées quand vous rencontrez ces fils
de Sancho, c'est comme leur père, comme des valets d'écurie qu'il
faut les traiter. Ils rueront peut-être et sans vous atteindre, mais
la méchanceté décèle la bêtise, et justice en sera mieux faite.
Il entre, dans ce que je me propose pour la suite de rétablir, bien
dès sortes de vérités et de chercher le moyen de les faire accepter;
fasse le ciel que celles au moins qui vengeront ceux qui ne le peu-
vent eux-mêmes, soient entendues !
Environ quinze jours après mon retour, nous reçûmes une lettre
de M.' Bemberg; je donne copie ci-après de la partie q"ui éclaircit un
peu ce dont j'ai parlé précédemment:
Manheim, le 27 Octobre 48 48.
« Mon cher Monsieur,
s MM. Kuntz m'ont fait parvenir votre lettre et j'ai appris avec
» plaisir l'erreur d'une partie de mes suppositions. M. de Nolliant
» m'avait laissé en dépôt une cassette contenant des papiers de l'a-
» mille, deux portraits et une lettre qui devait vous être remise à
» votre majorité, après que votre père en aurait pris connaissance.
» Je sais que M. de Nolliant engageait votre père, dans une
» autre lettre, à faire en France des démarches pour obtenir que
» vous repreniez le nom et les titres de vos aïeuls maternels. Cette
» cassette fut emportée par votre.père qui vint, pour la dernière
» fois, en 1835, et qui ignorait votre sort; il. avait beaucoup changé,
» il souffrait de regrets, sa santé était altérée. Je lui communiquai
» les craintes qui m'étaient venues, quand j'appris de MM. Kuntz
» qu'ils n'avaient pas vu M. de Nolliant. Il partit pour Paris, d'où
» il m'écrivit la triste nouvelle de la mort de M. de Mersand et
» l'ignorance où on était de vous et de votre grand-père. Je lui
» offris de lui envoyer de l'argent, il me pria d'attendre et de faire
» des recherches; je ne les négligeai pas, mais elles ne m'apprirent
» rien.
» Je suis tout prêt, Monsieur, non-seulement à vous restituer
» mon dépôt, qui est de 17,000 francs à cause des intérêts addition-
» nés, mais à vous accueillir comme mon parent, s'il vous plaisait
» de venir me voir.
« Vous comprendrez, cependant, que je veux être sûr que l'au-
» leur de votre lettre est bien le petit-fils de mon vieil ami, etc. »
Mme M..... m'engagea à faire ce voyage, mais les regards de Lucie
ne m'encouragèrent pas, j'avais moi-même trop peu d'envie de m'ab-
— 40—
senter. Lucie me, fit mon portait au crayon, je l'envoyai avec trois
lettres, l'une de mon grand-père, l'autre de ma mère, la dernière de
mon père, et je priai M. Bemberg de m'adresser les siennes à Cham-
béry, où nous devions passer l'hiver. Nous partîmes en effet, Pierre
et Thérèse vendirent leur maison et s'établirent à Chambéry, où ils
sont encore. Je leur donnai la moitié de la somme qui me parvint
par un banquier de Lyon et je gardai le reste, qui n'est pas encore
entièrement épuisé. Je n'entre dans ces détails que pour finir par
cette conclusion : il se peut donc qu'on soit très-heureux pendant
25 ans avec moins que certains hommes dépensent pour souffrir
dans une année.
Mme M...... s'était décidée à m'admettre dans sa famille comme
son fils et me laissa espérer la main de Lucie, si je voulais travailler
à mon instruction et devenir capable d'être un mari, un homme,
un père, suivant les exigences de la société, dont elle devait faire
cas pour le bonheur futur de sa fille. J'appris plus tard que son
mari n'était pas mort et qu'elles avaient été forcées de le quitter à
cause de son inconduite; il avait dissipé une fortune considérable
et le père de Mme M lui faisait une pension annuelle.
Nous nous arrangeâmes à Chambéry à peu près comme à Aix, et
Mme M..... me pria de ne démentir en rien l'opinion qu'elle voulait
faire prévaloir en me faisant passer pour son propre fils. Je pourrais
dépeindre un paradis imaginaire, faire une divine comédie pour les
âmes chastes, en retraçant seulement mes souvenirs de ce temps.
Nous ignorions, Lucie et moi, en quoi les mortels font consister le
bonheur, nous étions toujours et sans parcourir de chemin battu,
dans une région où tout est beau, tout est bon, où le seul trouble
ne pouvait venir que de la crainte d'une séparation par la mort de
l'un de.nous.
Quoiqu'il m'en coûte d'abandonner ces souvenirs, la nécessité
m'impose un autre ordre d'idées et je vais terminer promptement ce
qui me concerne seul pour achever la partie essentielle de ma
narration.
Au printemps suivant nous allâmes à Montpellier, nous revînmes
passer à Aix la saison des eaux, nous passâmes l'hiver (1849) à
Orléans, où Mme M..... avait une véritable amie, Mme de F.....
Les années 1830, 51, 52, 53, se.passèrent ainsi en voyages. Moi
et Lucie, nous ne soupçonnions pas de fin à cette félicité, mais
Mme M..... et Paul comprenaient, l'une pour sa fille chérie, l'autre
pour moi, qu'il fallait s'attendre au trop malheureux événement qui
n'avait été retardé que par la,bonté des anges. Mais lorsque nous
eûmes savouré tout ce que la nature humaine est susceptible de
comporter, il devenait juste, sinon rationnel ou probable, que la
mort vint nous séparer de l'être qui nous unissait si saintement, au
— 41 —
moment où, peut être,:nous n'eussions plus été dignes des attentions
surnaturelles qui nous, avaient protégés.
J'ai le coeur bien-serré par ces souvenirs, mais ils seraient moins
amers si les sentiments de justice qui ont rendu mon coeur intelli-
gent, qui ont commencé et qui finiront de faire de moi un homme
viril au moral et utile à ses semblables, si. dis-je, ils étaient moins
contrariés par les images qu'il me faut envisager, je serais comme
l'émigré qui s'attendait aux horreurs de la misère et des regrets dans
une autre patrie et qui y trouve de l'affection et du bien-être. Fasse
le ciel que cet ébranlement de la sensibilité n'ait pas plus de suite
que n'en aurait la vue d'un objet dégoûtant pour les yeux : un sou-
lèvement intérieur qui se calme avec le temps!
Il me faut faire des efforts pour continuer et finir ce qui est la triste
fin du premier chapitre de ma vie; j'ai interrompu mon travail,
depuis deux jours, et j'ai bien souffert dans cet intervalle, j'ai
enfin invoqué la force qu'il faut à tout être vivant, après ses lamen-
tations, pour ensevelir celui dont la mort lui a enlevé l'âme et dont
le corps ne peut rester dans la couche mortuaire.
Après cinq années passées dans les régions éthéréès, j'avais été
seulement heureux, peu soucieux de l'avenir, pas assez prévoyant
pour conquérir le sang-froid d'où vient l'énergie, j'avais nourri de
mon amour seul, tous les besoins de mon âme, aucune idée mon-
daine n'avait eu accès, aucune ambition même pour le bien .des-
autres, n'avait trouvé beaucoup d'écho chez moi. Paul, cependant,
savait être éloquent pour me décider à suivre la pente qui mène à la
philosophie philantropique dont je suis seulement maintenant un
adepte; il avait, pour persévérer la double intention de me gagner
à sa cause et de me préserver, de l'anéantissement complet où je suis
tombé et où j'ai langui pendant tout le temps, que lui aussi, mais
pour d'autres causes, souffrait d'un mal incompris par tant de gens
et qui a cessé, chose plus étonnante pour la masse, après l'évène-
ment qu'on appelle une catastrophe désespérante. Réfléchissez-donc
sur cette singularité, Messieurs de la clique prosaïque !
Les sens parlent toujours trop pour que la félicité d'ici-bas puisse
être durable ; quoique les miens fussent calmes, quoique j'avais été
prévenu par mon ami et par mes lectures de romans demi-plato-
niques, le feu allumé par l'âge, troublait l'imagination, je devins
triste et parfois sombre. Lucie ressentait les mêmes impressions,
nous avions été plusieurs fois sur le point de succomber sans pré-
miditation, la pasion intervint et alors plus de tranquillité, plus de
bonheur. Mme M...,.. avait tout compris et souffrait de cruelles ap-
préhensions; il fallait nous unir, et cependant la pauvre mère, sa-
chant que la santé de sa fille était factice, craignait le dénouement.
Je me décidai à aller trouver M. M , dont la victime, malgré tout,
— 42 —
lui était attachée, et à qui il inspirait une sorte de crainte, sinon de
respect ;je le trouvai dans une sorte de prospérité nouvelle, très-fier,
très-brutal, très-sol par conséquent; sa première question fut de
s'enquérir de ma fortune. Sur ma réponse que je ne tenais pas à en
avoir, que Lucie n'en désirait pas, qu'il me serait facile, en travail-
lant, d'acquérir ce qui suffirait à nos goûts : — J'aime trop ma fille, me
dit-il, pour la donner à un homme qui ne sait encore qu'aimer; j'ai
des droits sur elle que je me disposais à faire valoir, je veux la marier
richement et j'ai son affaire sous la main.
A ces premières paroles je m'étais ému et j'allais pleurer;,mais
quand j'entendis qu'il traitait ceci comme une des,opérations de
son négoce, je fus pris d'une sorte de rage dont l'éclat eut pour
suite de lui inspirer de la haine pour moi et le désir de venger les
injures et l'insulte que je lui avais faites. Je le quittai consterné,
indigné contre ces sortes de natures et bien décidé, quand même,
à ne plus quitter les deux faibles êtres qui allaient être à la merci
de ce sauvage.
En sortant de l'enfer, je revins au lieu qui avait été pour moi.les
Champs-Elysées; j'y apportai la crainte, presque le désespoir,
Lucie mourut trois jours après. Ma douleur fut concentrée jusqu'à
mon retour du second voyage que je fis pour instruire le parâtre, et
où je faillis le tuer.
Infâmes créatures! qui ne vivez, ne sentez et né voyez que par des
sens dégénérés, qui ne pouvez concevoir autre chose que ce qui est
palpable dans votre sphère étroite et empestée, pourquoi la nature
vous fait-elle les guides de jeunes âmes que votre contact peut
souiller?
Les arrangements mécaniques dont la société s'est fait des
besoins, sont cause que vous en êtes les maîtres et souvent les
bourreaux! Par ton entêtement imbécile, par la cupidité invrai-
semblable, tu as voulu faire recommencer, pour ta fille, ce qui était
arrivé à sa mère ! Je ne regrette d'avoir ménagé ta vie quand nous
nous rencontrâmes, que parce que les lois m'eussent empêché de
travailler dans la nouvelle carrière que je vais embrasser, à l'éman-
cipation de ceux que vous tenez sans air vital sous votre égide de
porcs d'Epicure, vous autres contre lesquels la persuasion, la raison
ne peut rien ! C'est en effet une guerre de l'indépendance morale et
intellectuelle qu'il faut prêcher, pour nos frères qu'on veut abâtardir
par de faux enseignements ; qu'on opprime, sous le prétexte de
leur intérêt, par l'absence du bon discernement des choses. C'est
plus essentiel que l'affranchissement des esclaves ne l'était, quoi-
qu'on en puisse croire, et quelque nombreux que soient les apolo-
gistes des souffrances et des qualités des sauvages, qui sont plus libres,
— 43 —
plus heureux dans leur ignorance que les quatre cinquièmes de nos
compatriotes.
Mme M devint dangereusement malade et je ne la quittai plus
d'un instant, elle avait été ma mère, je fus son fils jusqu'à sa der-
nière heure; oui, elle mourut après plus d'un an d'un état si dé-
sespéré, qu'elle ne put être menée dans sa famille. Quand son père,
vieillard de 80 ans, et sa soeur, insensible et égoïste personne,
vinrent, j'étais moi-même sur le point de succomber. Thérèse rem-
plaça ma vénérable amie; je restai près d'un an sans presque pou-
voir écrire une lettre, ne sortant jamais.
Quand Paul vint à Chambéry pendant l'été de l'année dernière, le
médecin m'avait conseillé d'aller habiter la campagne, et depuis
quelques mois je demeurais chez un parent de ma nourrice, à une
lieue de la ville où je suis resté jusqu'au mois de juillet de cette
année. Nos épanchements furent d'une nature bien différente de
ceux de notre première entrevue, il me ranima un peu encore, mais
sans autant de persuasion. Il était un peu découragé, je le vis sans
qu'il s'en doutât;il avait changé beaucoup au physique, ses cheveux
grisonnaient sur les tempes, il était triste, ses efforts pour me
tromper et relever mon courage n'avaient plus la même efficacité.
Depuis deux ans nous n'avions échangé que quelques lettres à cause
des événements et. à cause de nos situations morales à tous deux.
Le résumé, de ses aveux fut qu'il était trop seul avec ses idées, qu'il
avait entrepris trop tôt et mal en rapport avec sa nature, une tâche
qui nécessitait un concours de toutes les facultés en même temps
qu'une abnégation complète. Les difficultés matérielles, n'avaient
pas été si difficiles à combattre que ses instincts naturels, qui avaient
repris de la puissance dans l'action où il avait fallu employer la
raison et la force plutôt pour les besoins extérieurs que pour le
maintien de l'équilibre interne. J'avais compris son mal et j'en ap-
préhendais les suites; je travaillai à m'instruire, j'avais beaucoup
à faire pour cela et peu de goût pour l'aptitude, mais l'instinct du
devoir que m'imposait la situation de cet autre moi-même, surmonta
mon indolence et je commençai, aidé par le système de discerne-
ment qu'il m'avait appris et qui simplifie tout.
Depuis ce voyage de Paul jusqu'au dénouement de son histoire
commerciale, je reçus de lui des lettres remplies, souvent, d'idées
incohérentes, fiévreuses en quelque sorte, qui, n'ayant pas été"
écrites dans une situation normale, resteront ignorées, le soi-
disant résumé que je fais étant bien assez long sans celte addition.
Les chapitres suivants serohtdonc remplis de ce que j'ai jugé devoir
être inséré ici parmi nos nombreuses correspondances. J'ai dû
xélire tout attentivement, et ce n'est pas sans peine que j'ai pu
— 44 —
mettre une sorte d'ordre dans toutes ces idées en les classant plutôt
par ensemble et suite, que par leur date. Je reprendrai, pour ter-
miner, le récit de nos dernières relations.
CHAPITRE VIII.
LETTRES OU FRAGMENTS DE PAUL A EMILE.
« Il me sera très-difficile, mon ami, de répondre d'une manière
catégorique, surtout succinte, à une partie de ce que lu me de-
mandes. Si tu m'avais écouté un peu plus attentivement quand,
essayant de rappeler mes souvenirs et nos premières impressions,
j'ai voulu faire le rapprochement de la dissemblance et de la simi-
litude mutuelles de nos caractères, tu le rappellerais ce que je l'en
ai dit, ce que j'ai supposé. Mais tu étais, en ce moment, plutôt avec
Lucie qu'avec moi, et je ne voulais pas te réveiller pour des rai-
sonnements qui n'étaient que d'une importance secondaire pour
toi en ce moment-là. Cependant nous eussions gagné beaucoup de
temps, non-seulement par la différence de vitesse dans l'expression
verbale, mais par la facilité de répondre aux réflexions, objections,
interrogations qui te viendront naturellement sur la langue en lisant
mes lettres. Je ne pouvais, du reste, te satisfaire entièrement sur ce
point, car lorsque nous en parlâmes, je n'avais pas eu l'idée de lire
sur moi rétrospectivement et la mémoire devait moins me servir que
l'appréciation de mes convictions comparées avec mon état inculte du
temps où, pour l'instruction, j'étais aussi peu avancé que tu l'es. La
fréquentation des autres a dû influencer beaucoup le cours de mes
idées, leurs discours plus ou moins sensés dans l'acception ordinaire,
m'avaient formé un entendement, non-seulement restreint aux choses
de la vie, mais inexact à les juger sainement. L'instruction qu'on
reçoit dans le collège est, pour les facultés, un stimulant peu actif,
l'opinion qu'on y acquiert du monde est souvent fausse et basée
comme principe sur l'amour-propre mal entendu. Je n'ai pas lu
assez de bons livrés; le progrès que j'ai fait est donc principalement
le fruit d'un travail personnel intérieur dû à une disposition natu-
CORRESPONDANCE. 45
relie pour fa réflexion. Un résultat de cette nature ne peut être
bien analysé que par des suppositions.
» Nous sommes venus au monde avec la même conformation
d'instincts, mais ton intelligence est plus grande, par cela
plus susceptible que la mienne de comprendre beaucoup et bien ;
c'est, chez toi, une faculté plus heureuse que je sais apprécier,
moi qui serais resté ignorant surtout si j'avais eu le goût des
choses frivoles ou, peut-être, si j'étais né dans une famille où
la fortune peut suffire à tous, sans les efforts du travail. J'étais
peut-être insouciant, sensuel aussi, mais modérément. Je crois
qu'on n'apporte en naissant que des instincts et des facultés plus
ou moins susceptibles, les uns d'être éveillés ou engourdis, les
autres de s'étendre. L'éducation des enfants faiblesses fait donc
ce qu'ils seront ; ceux qui ont plus de force, ou la faculté de com-
prendre, mieux disposée à discuter, si elle est occupée convena-
blement par un élément qui s'offre, avanceront toujours, jusqu'à ce
qu'ils aient eu le mot de ce qui les intéresse. Alors les impressions
premières sont loin, la mémoire seule en est encore imprégnée; (je
suppose la mémoire un auxiliaire à la disposition des facultés et qui
n'a pas voix dans les consultations). Chez moi, la faculté de com-
prendre était assez bien disposée, mais moins que chez toi; elle a
eu lien de s'exercer toujours et heureusement pour, moi, à l'âge
propice.
« Cette faculté de comprendre est celle qui fait les hommes de
génie qui imaginent de grandes choses; elle est donc, suivant l'idée
que je me fais de tout cela, ce qu'on appelle l'intelligence.
Supposons quatre hommes doues de la même portion de celle fa-
culté, dont l'un, fils d'un berger, ne sait lire ni écrire, et passe son
temps à garder le troupeau, il saura mieux s'y prendre, peut-être,
que son collègue plus obtus, dans ce travail si simple, mais ce sera
tout. Le deuxième vivant en société de gens qui pensent et parlent
de choses insignifiantes, sans portée sérieuse, trouvera matière,
cependant, à s'exercer plus que le berger et suivant qu'il aura
l'instinct du bien ou du mal, jugera diversement ce qu'il entend,
mais ne sera pas à même de faire ce dont vont être capables les
troisième et quatrième. Ceux-ci sont les fils d'un homme sévère
dans ses moeurs, réfléchi dans toutes ses paroles, instruit de tout,
décidé à veiller sur ses enfants et à en faire des hommes comme il
les estime et les aime; il réussira en tout (dans la proportion de
l'étendue de sa faculté comprenante), avec l'aîné, par exemple, qui
a l'instinct du bien et du devoir ; le plus jeune, qui aura les deux
instincts opposés : méchanceté, rébellion, verra d'une façon fausse
l'intention de son père, l'interprétera à tort, soupçonnera jusqu'à
lui attribuer le désir de le faire souffrir, s'excitera lui-même par son
46 CORRESPONDANCE.
exagération, n'apprendra rien, machinera quelque moyen de.se ven-
ger et de s'émanciper, si son père ne le comprend tel qu'il est et
ne s'applique à refouler les instincts par le seul moyen efficace.
Admettons que la portion accordée à ces quatre enfants est en
évaluation numérique de 10 grammes, et supposons maintenant
pour les trois premiers exemples à chacun 20 grammes; le qua-,
trième sujet étant, selon moi, une exception, je t'en reparlerai avec
ce que j'ai appelé le moyen efficace à lui opposer.
Dans ce deuxième cas, le berger fera mieux que garder ses mou-
tons, il imaginera d'instruire un chien qui puisse le remplacer et
selon qu'il aura l'instinct du mal, du bien, de la paresse, de l'acti-
vité, etc., il emploiera le superflu de son temps à marauder, à prier
ou à étudier, selon l'occasion qui lui aura été présentée ; à dormir,,
ou enfin, à un travail quelconque d'utilité pour les siens s'il aime le
bien et l'activité, d'hostilité s'il est actif et méchant. L'instinct delà
paresse rie comporte guère l'alliance avec d'autres que les ihauvâis,
c'est très-compréhensible, réfléchis à cela et dis-moi comme tu
l'entends. Celui du bien s'allie avec celui de la justice chez les gens
à 20 grammes et au-dessus, les autres, au-dessous,aiment la justice
naturellement, mais ne sont pas susceptibles de se la bien définir, ni
surtout d'être sûrs de la bien appliquer pour qu'elle soit elle vraie,
et non tronquée par une appréciation partiellement ou totalement
fausse. Cette appréciation, qui n'est possible qu'à certaines intelli-
gences, dépend, cependant, du plus ou moins d'exercice sur les
choses problématiques, de là rectitude plus ou moins prononcée
dans les idées d'un professeur, d'un père, je l'appelle jugement. Lé
discernement est une faculté plus prononcée encore dans l'art d'ana-
lyser et de Comparer au vrai. Aimer ce qui est beau, et avoir l'ins-
tinct du beau est donc à peu près la même chose ; il y a, cependant,
plusieurs nuances de différence, qui sont encore conditionnelles,
admettons donc, pour ne pas nous égarer, que ce n'est qu'un. Être
bon, aimer ce qui est bon, avoir l'instinct du bon, voilà trois énon-
ciations qui peuvent aussi, à la rigueur, s'employer l'une pour
l'autre, mais un ergoteur distinguerait qu'on peut aimer ce qui est
bon sans l'être, qu'avoir l'instinct du bien ou du bon ne peut pas
vouloir absolument dire qu'on l'aime ou qu'on est pourvu de cette
qualité, etc., tenons-nous-en cependant à des règles à peu près gé-
nérales.
B Rien de tout cela ne peut être établi d'une façon absolue,
comme on fait en mathématique ; les auteurs ne s'accordent
pas. Ce que j'essaie de le communiquer se nomme, je crois, méta-
physique, et c'est de cette science que Voltaire a dit : que pour les
philosophes elle est ce que sont les romans pour les femmes. Or,
tu es une femme sous ce rapport, arrête-toi pour y penser. Moi je
CORRESPONDANCE. 47
crois que l'auteur universel que je cite et dont on dit : il était spiri-
tuel et d'une érudition immense, partant, extraordinaire et digne
d'être élevé, je crois que nous pourrions le ranger, pour essayer
une application du système que je te propose, parmi ceux qui ont
eu au moins 80 grammes d'intelligence bien exercée et à temps,
aidé aussi par l'instinct de l'activité. Il avait donc le discernement
de première qualité, le génie enfin de l'analyse et toutes les facultés
en même temps que celle de la compréhension, développées au plus
haut point. Mais si le génie est le plus haut point, pour ainsi dire
le paroxisme d'une qualité, il n'en découle pas que celui qui le
possède soit estimable quant à lui, quant à ses actions, et c'est une
injustice que d'accorder au développement des facultés une admi-
ration mêlée de louanges, si les effets de cette puissance ne sont
pas dirigés dans un sens utile aux autres hommes.
» Le berger aux 20 grammes, qui a l'instinct du bon uni à l'ac-
tivité, peut être plus estimable, plus honorable qu'un homme de
génie qui n'aurait pas fait, en somme, de bien par ses évolutions, à
bien plus forte raison si celui-ci fait du mal; car ce sera en propor-
tion de sa célébrité. Un homme de génie peut donc être seulement
étonnant au premier coup-d'oeil; après, avec l'aide de l'instinct de
justice, nous le jugeons bien ou mal. La réputation de Voltaire,,
par exemple, me semble l'indication que l'instinct de la justice
claivoyante n'est pas le plus répandu.
« Si j'avais réfléchi un peu avant d'écrire, j'aurais été plus expli-
cite et moins long; enfin, je me résumerai, et, du reste, cela
secouera un peu ton apathie par la difficulté; si ce n'était au-
jourd'hui une fête j'aurais été forcé d'attendre à dimanche
pour l'écrire, parce que nous travaillons beaucoup. Quant à toi,,
relis tout ceci au moins dix fois avant de me communiquer ce qu'il
t'en semble, parce qu'il est certain pour moi qu'à la dixième fois
tu t'exprimeras de façon à me mieux faire comprendre ce qui te
paraît et ce que je puis réellement laisser incomplet ou obscur dans
mes explications.
» En te donnant une tâche j'ai une intention que je ne te décou-
vrirai que plus tard. Dis à Lucie qu'elle m'écrive et qu'elle n'oublie
pas puisqu'elle m'aime aussi, que la meilleure preuve qu'elle puisse
m'en donner ce sera de le rendre heureux. Tu voudrais bien que je
te parle d'elle plus longuement? mais,mon ami, ce que je t'en dirais
ne pourrait être que très-insignifiant à côté de ce que tu en penses,
puisque je ne la connais que par toi. Je n'ai jamais vu les anges,
je n'ai jamais aimé autant que tu aimes, je perdrais dans ton
esprit de la confiance que tu m'accordes si je traitais des sujets
que lu sais mieux sentir que moi; je serai, moi, la raison per-
sonnifiée pour toi. Je reprends ma narration, non pas où je l'ai
48 CORRESPONDANCE.
faissée, mais moins loin. La difficulté de bien définir l'instinct
dans sa nature, dans ses rapports avec les qualités, avec les facultés,
me fait songer au sentiment qui, en prenant place, m'aidera dans la
nomenclature.
» Appelons sentiment l'approbation ou la répulsion naturelles
qu'on accorde aux choses extérieures ou aux actions transmises
par les sens et le coeur. Les premiers seront donc des moyens, des
conducteurs, des intermédiaires matériels, le second sera le foyer
de toutes sensations morales comme le muscle creux, au propre, est
le centre de la vie animale.
« Etudie, quand il te plaira, les notions de l'histoire naturelle, ou
lis-les seulement.
B Rivarol a dit que le sentiment c'est le point de contact avec les
sens et l'âme.
» Ferrand, que c'est la raison et la science du peuple.
» Shéridan, que le coeur qui a le sentiment de son innocence est
lent à croire à la méchanceté d'autrui.
« Condorcet, que les hommes qui sont sans passions, sans vertus
et sans vices, n'ont qu'un seul sentiment : la vanité mal déguisée.
« Bien d'autres l'ont sans doute encore défini ou employé diver-
sement, et si nous ne nous arrêtions à une décision qui, après tout,
n'est qu'une convention momentanée entre nous deux, je n'achève-
rais pas et j'aurais plutôt fait de l'envoyer la liste des auteurs qui ont
traité ces matières. Il est vrai qu'après les avoir tous étudiés,,tu se-
rais plus embarrassé, peut être, que je le suis, moi, qui n'ai rien
approfondi. Nous reconnaîtrons, dans l'ordre de leur création en
nous : 1° le coeur qui, au propre, est l'organe le plus essentiel à la
vie matérielle; au figuré, l'organe des sensations morales; 2° les sens,
serviteurs de l'àme, du coeur, des facultés, organes enfin, de nos rap-
ports avec tout ce qui peut nous émouvoir; ils sont les rouages de la
machine dont le coeur, au propre, est la force motrice; 3° l'instinct,
sorte de velléité qui naît un peu après nous, qui peut-être guidé, même
changé par des causes internes, au moyen des facultés ; 4° le sentiment,
sympathie ou aversion que rencontrent chez nous les choses, les
actions ouïes idées extérieures; 5° les facultés, qualités naturelles,
physiques et intellectuelles, supposons-les mères des instincts.
Quant à l'âme, c'est plus difficile de lui assigner son rôle, sa nature,
Son essence, la religion nous dit que tout le reste n'est rien , je
veux le croire, quant à nos rapports avec la divinité, mais en ad-
mettant cela d'une façon absolue, ce que je veux essayer de t'ap-
prendré, sans trop le savoir moi-même, me deviendrait impossible.
Donnons-lui la valeur essentielle de notre être, disons que c'est
nous-mêmes incompris par nous ou indéchiffrable et inanalysable,
par nos facultés. Nous pourrions presque l'appeler là chose la plus
CORRESPONDANCE. 49
éloignée, par sa nature; de celles dont nos facultés s'occupent ici-bas.
C'est pour notre corps ce qu'est la lumière dans la lanterne magique.
Le singe de La Fontaine peut être comparé aux matérialistes qui
nient l'existence de l'âme, quoique, la comparaison soit assez bête.
En effet, si nous n'admettons pas que. c'est par ignorance que
certains hommes nient notre nature immatérielle et immortelle, ce,
sera par raisonnement; or, il y en a parmi qui savaient beaucoup plus -
que moi, qui veut y croire. Tous les efforts sur cette recherche sont
inutiles et surtout nuisibles a l'espèce, par ce qu'elle met en doute :
d'une foi nécessaire au peuple ignorant et consolante pour tous. La
vérité, qui est après l'âme la chose de la plus grande valeur, parmi
celles qu'on a désignées avec des mots, ne doit être montrée et cher-
chée, quoiqu'il en semble, qu'à condition d'être utile : si elle nuit,
elle doit rester dans son puits.
» Pour en finir avec notre métaphysique, du moins avec les termes
de convention que nous adoptons entre nous, la raison, sera,
comme l'a dit M. de Bonald, la perfection de la volonté, ou suivant..
Condillac, la connaissance de la manière dont on doit régler les
intentions de son âme. J'étudierai spécialement plus tard comment
définir la volonté et comment on peut l'employer. Le caractère sera
la manière d'être, tributaire de tout ce dont nous avons parlé et de.
ce qui suit. La passion sera une effervescence intérieure participant,
de l'âme et des sens, susceptible d'influencer tout le resté dans la
proportion de son intensité, celle qui te possède est presque sur- *
humaine et la moins destructive, elle ennoblit souvent par son
influence. Tous les autres sont la cause des vices, dès crimes, de
tout ce qui esta regretter pour les hommes.
» Je vais essayer de reprendre la suite, cependant c'est à peine
si je me rappelle ce que je t'ai dit; je sais, qu'en somme,-j'ai eu l'in-
tention de t'expliquer, de te décrire, comme je j'entends, ce qui
compose notre existence, ce qui.dirige notre manière d'être dans le
monde. Il méfient à l'idée défaire une comparaison, afin de mieux
frapper ton jugement, car je vois qu'il est rétif à cause de la paresse
où il a langui jusqu'ici; tu es aussi naïf que je l'étais quand j'avais
onze ou douze ans; il a fallu, chez moi, cinq ou six ans de recher-
ches, dé réflexions absorbantes pour arriver aux conclusions que je
te ferai accepter comme des hypothèses, afin de l'éviter les mêmes
lenteurs, et il sera rationnel que tu me dépasses un jour, si lu veux
prendre au sérieux tout ce que je te dirai.
» Noire-vie, sur cette terre, est trop peu de chose pou r avoir été le ;
commencement ou la terminaison de notre être intellectuel et phy-
sique; comme cela est certain pour les animaux qui n'ont que le
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50 CORRESPONDANCE.
dernier de ces deux ordres de facultés uni avec des instincts de
conservation et de reproduction. Admettons que les soins suscités
par l'instinct de conservation (compliqués, chez nous, de ceux de sa-
tisfaction des différents appétits, l'égoïsme enfin subdivisable comme
je le. le dirai), sont les premières idées forgées par le système que je
t'ai décrit. Comme contre-poids à celte triste vérité, sur laquelle il
vaut mieux, après tout, ne pas s'illusionner, admettons ce qui est
bien probable. que chez le plus grand nombre, l'instinct et le sen-
timent du bien naissent à peu près en même temps, pour nous
maintenir dans des conditions le moins possible animales; si le
premier l'emporte sur le second chez un homme, il sera ce qu'on
appelle ordinairement égoïste; s'il a peu d'intelligence, et c'est une
conséquence à admettre, ce sera presque une bête plus ou moins
offensive pour les autres, suivant qu'elle aura plus de forcé physi-
que d'ans un pays non civilisé, plus de ruse dans un pays policé.
» Sans passions, l'humanité ne se diviserait qu'en deux caté-
gories : l'égoïsme plus ou moins brutal, suivant le degré de l'intel-
lingence, l'intensité de l'instinct de conservation et de celui du bien;
le désintéressement, soit simplement inoffensif, soit intelligent et
alors protecteur. Celui-ci eut suffi, et au-delà, pour maintenir l'équi-
libre et il n'y eut eu jamais de sociétés constituées. On peut dire d'elles-
qu'elles ont été primitivement des rassemblements des faibles contre
les forts, au propre et au figuré; mais, qu'avec le temps, le progrès
des lumières, la facilité de communiquer par écrit, l'accroissement
des populations, les rapports fréquents, ça est devenu une association
universelle dont font partie, et sans leur consentement, tous les
hommes qui naissent. Dans chaque pays le contrat est différent, il
contient un grand nombre d'articles qu'on appelle des lois, toutes,
faites après de, mûres réflexions, et qui ne peuvent, pourtant, être
assez efficaces pour la répression de tous les crimes ; elles ont aussi le
revers de protéger quelquefois les coupables. En effet, puisque les
passions ont, non-seulement subsisté à la formation des sociétés,
mais encore le frottement des particuliers en ayant créé de nouvelles
en subdivisant celles qui étaient originellement moins nombreuses,
il résulte que ceux qui ont des passions, si les moyens employés
pour les amoindrir ou les anéantir, sont impuissants, chercheront
quand même la satisfaction qu'il leur faut. Selon qu'ils auront plus
ou moins de connaissance des lois et ce qu'on appelle de la pru-
dence (ceci est une des qualités qui participent de l'intelligence et du
tempérament), ils arriveront à se satisfaire sans autre punition
humaine que la réprobation des gens qui pensent bien, lesquels
diminuent peut-être en nombre, mais surtout ne sont pas assez
éveillés; se contentent trop de ne pas faire le mal.
» Le remords et la conscience, l'un et l'autre, l'un ou l'autre, peu-
CORRESPONDANCE. 51
vent être remplacés par ce que nous appelons sentiment et instinct
ensemble, de la justice. Evidemment, pour souffrir d'un mal qu'on
a fait, il faut comprendre qu'on a fait du mal et le regretter ; ainsi,
Lendegren, en disant: « Oh! que le remords d'avoir fait le malheur
de ses enfants doit être cuisant pour un bon père, » distinguait
comme je l'ai fait.
» Procure-toi un dictionnaire si tu n'en a pas, et de préférence
celui de Boiste, ou il y a des citations, et qui est du reste assez
complet.
» Donc, le remords qu'on a tout en soi-même, quand il existe,
et qui ne peut exister toujours, est une punition assez mal infligée :
elle frappe davaulage le meilleur que le moins bon. Cette inconsé-
quence est comme toutes choses mal faites en nous, une raison de
plus pour que nous croyions à une justice de meilleur calibre que
tout cela. On pourrait m'objecler qu'il est rationnel que celui qui a
une plus grande quantité du sentiment de justice ait plus de re-
mords parce qu'il a moins d'excuse; j'accorderais bien cela, après
tout, si on y tenait, mais voici encore la réponse qui me vient :
puisqu'on admet le plus ou le moins de culpabilité, suivant le na-
turel du criminel, il est au moins aussi admissible de faire la part
de son intelligence, celle-ci étant encore plutôt une chose a lui que
ses instincts, et si celui qui a le plus'de remords est le moins intel-
ligent, c'est-a-dire celui qui peut le moins réparer, lé moins cher-
cher de consolation, il y a iniquité.
» La prochaine fois, je t'enverrai une sorte de journal pour ter-
miner toutes ces questions, puis tu me retourneras la copie avec
celle des trois dernières lettres, afin que je me rappelle nos termes
de convention à l'avenir; tu auras soin aussi de noter tes objec-
tions et tes questions . . . . .. . . . . . . .......
» Je vois sur mon portefeuille ces mots : Journal pour Emile la
comparaison promise, suite de l'enumeration de ce qii il faut admettre
comme à peu près positif.
» J'ai; cherché ce que ce pouvait être que ce journal et ce n'est
pas tout de suite que je me suis rappelé ce que cela signifie; quant
aux deux autres membres de phrases, ils sont plus explicites, je
vais commencer par satisfaire à ce que demande le dernier.
» Nous avons posé, je crois, sur le tableau de la démonstration,
» l° Que notre existence est peu digne d'être bien prise au sérieux,
quant aux précautions particulières pour soi que le moindre évè-
nement contrarie; .
» 2° Que, a cause des instincts divers et des passions, il y a des
irrégularités regrettables autant pour ceux qui ont le sentiment