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Dialogues des morts / Sylvius Rusticus

De
145 pages
impr. de J. Doucet (Marseille). 1872. 1 vol. (146 p.) ; in-18.
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SYLVIUS RUSTICUS
DIALOGUES
DES
MARSEILLE
IMPRIMERIE COMMERCIALE .J. DOUCET
7, rue Moustiers, 7
1872
SYLVIUS RUSTICUS
DIALOGUES
DES
MARSEILLE
IMPRIMERIE COMMERCIALE J. DOUCET
7, rue Moustiers, 7
1872
DIALOQUES
DES
MORTS
Sur les fautes, les vices et les abus des
gouvernements, y compris le gouverne-
ment de l'Eglise ;
Sur les malheurs de la guerre ;
Sur les discordes intestines ;
Sur les exemples funestes et sur les
moeurs des puissances de la terre ;
Sur les injustices des siècles passés ;
Sur les doctrines communistes ;
Sur les réparations pratiques de l'a-
venir;
Sur l'origine des dissensions et des
révolutions parmi les peuples ;
Sur les voies de justice et de conci-
liation.
DIALOGUES DES MORTS
SUR
LES VIVANTS
PREMIER DIALOGUE
LOUIS XV
Quelles tristes nouvelles de France, grand
Dieu!...
Voilà donc que mon palais de Versailles,
avec tous les bosquets de Trianon et tous les
environs de ma bonne ville de Paris, sont
envahis par les hordes prussiennes qui les dé-
vastent, envahis par les Teutons qui pillent
mes demeures et mes jardins, sans aucun res-
pect pour mon sérail oriental, où mon ombre
aime encore à s'épanouir sous les magnifiques
ombrages réservés jadis à mes petites pension-
naires du Parc-aux-Cerfs, dignes houris du
paradis de Mahomet.
— 6 —
Notre capitale des grands jours assiégée ,
notre territoire saccagé, mes vieux apparte-
ments souillés, quelle profanation ! quels
désastres sur nos terres, sur les terres de nos
ancêtres !
LOUIS XIV
C'est votre faute, mon petit-fils. C'est votre
faute pour avoir laissé s'accomplir sous votre
règne le partage de la Pologne,ce grand crime
du dernier siècle. Si la Pologne était encore
vivante, si la Pologne était encore une nation,
elle serait encore une barrière contre les con-
quérants du Nord. La Prusse ayant sur ses
flancs les enfants héroïques de la Vistule, n'au-
rait jamais trouvé l'audace de franchir le Rhin
pour piller la monarchie des Gaules, jadis si
glorieuse, maintenant digne de pitié.
LOUIS XV
C'est bien vrai, ce que vous dites, grand
père! Mais moi, de mon temps, jamais je n'y
avais songé. J'étais si occupé de la marquise
de Pompadour et de la Dubarry, de la chasse
— 7 —
te des concerts !... Puis, vous savez quelle idée
on m'avait fourré dans la tête ! — Après moi
le déluge !
Pourquoi m'avait-on donné une si mauvaise
éducation ?
LOUIS XIV
On vous avait donné l'éducation que l'on
donne à la plupart des princes, par droit de nais-
sance. Si nous avions écouté le pieux Fénélon
dans son Télémaque, nous aurions été des rois
accomplis, tandis que nous n'avons été que des
fléaux pour nos sujets, en suivant les traces
perpétuelles des cours, en écoutant les flatteries
des courtisans, en prenant aux peuples toute la
richesse publique pour la livrer à nos favoris,
après avoir fait notre bonne part pour les pe-
tits princes et pour le roi.
Par suite de l'éducation royale dont nous
sommes abreuvés, nous nous imaginons être
au-dessus de la race humaine , nous nous
croyons des dieux; nous croyons être la se-
conde personne de la Trinité, et tout au moins
les cousins du Saint-Esprit.
— 8 —
Et en vérité, les monarques ne sont que des-
hommes fragiles, faillibles, impuissants,égaux
par nature avec tous nos sujets, mais souvent-
inférieurs par l'intelligence, le bons sens et la
vertu.
LOUIS xv
O, grand papa, jamais de votre vie vous
n'aviez-dit tant de vérités !
LOUIS XIV
Mais à présent je suis mort ; et toutes mes
illusions sont dissipées , toutes mes vanités
sont tombées, tout mon orgueil s'est évanoui
en fumée, comme s'évanouissent les brouillards
de la Seine aux rayons du soleil.
Au diable tous mes professeurs, tous mes
confidents, tous mes flatteurs de cour et de
sacristie, qui ont corrompu mon adolescence et
mon âge mur. Malheur à moi, parce que mon
exemple a perverti et perdu toute ma race !
Malheur à moi, parce que ma patrie a été
malheureuse sous mon règne de guerre, de
luxe et de chambellans ! malheureuse encore
— 9 —
sous le règne de ma postérité ! Nous aurons
une triste page dans l'histoire des siècles.
LOUIS XV
Je crois avoir ouï dire, cher papa, que pen-
dant votre règne, vous aviez éprouvé le même
désagrément que le petit Napoléon . Votre
royaume fut envahi et foulé par les armées
étrangères. On m'a dit que les Autrichiens
et les Anglais étaient venus autour de Paris,
sous le commandement du prince Eugène et du
général Malboroug, qui s'en va-t-en guerre ;
au point qu'étant à Versailles, vous aviez ficelé
vos malles pour le départ, crainte d'être fait
prisonnier par les envahisseurs de votre gran-
de monarchie.
LOUIS XIV
Tous les empires sont sujets à éprouver des
revers de fortune, des malheurs, des catas-
trophes. Mais lorsque ces désastres sont dus à
des causes passagères, on a toujours moyen de
les réparer ; il n'en est pas ainsi aujourd'hui,
l'équilibre de l'Europe est rompu. Et sans une
— 10 —
association de toutes les puissances menacées
par la Prusse, toute indépendance est perdue
pour les divers États. Si la France succombe
entièrement, tous les peuples sont esclaves
pour longtemps.
N'est-ce pas, grand père Henri, toi le plus
clairvoyant des monarques ? toi le plus aimé
des rois dont le peuple a gardé la mémoire,
malgré les défauts de ton règne, qui sont dus
aux moeurs du moyen-âge bien plus qu'à ta vo-
lonté, bien plus qu'à tes sentiments qui étaient
dévoués au bien-être et aux intérêts des peu-
ples.
HENRI IV
Il n'y a plus qu'une alliance démocratique
des nations qui puisse sauver l'Europe de la
barbarie. Tous esclaves ou libres, voilà le sort
du monde. Faisons des voeux pour la Répu-
blique universelle dans l'intérêt de notre chère
patrie.
Mais aujourd'hui, dans ce séjour de l'éter-
nité, désabusés de toutes les partialités de la
terre, de tout préjugé, de tout attachement fri-
— 11 —
vole et temporel, considérant tous les hommes
en amis et en frères, nous n'avons qu'un voeu
à former : c'est que sur la surface de tous les
continents , règnent l'équité, l'union et le
bonheur de toutes les nations, quelle que soit
la forme des gouvernements.
De mon temps, j'avais promis la poule au pot
à tous mes sujets, c'est-à-dire le bien-être
domestique, par une équitable répartition des
richesses naturelles que Dieu a répandues par-
mi ses enfants, qu'il a tous créés à son image.
Je n'ai pu faire suivant mes désirs, par suite
des entraves que l'on rencontre dans une so-
ciété vieillie et corrompue, opprimée parles in-
térêts particuliers des castes sacerdotales et
des aristocraties. Dieu fasse, ventre-saint-gris,
que la République leur donne ce que les rois
n'ont pu leur donner.
LOUIS XIV
Grand père Henri, tu parles toujours comme
le meilleur des hommes, et nous sommes heu-
reux, nous tes indignes descendants, de nous
abriter sous ton nom qui a été le premier de la
- 12 —
dynastie des Bourbons, à occuper le trône de
France, ta mémoire nous illustre, ta sagesse
couvre nos folies, ta popularité toujours vi-
vante nous protége devant la postérité.
Moi aussi, roi glorieux de Versailles, je
salue avec Henri l'avenir de la démocratie
universelle.
NAPOLÉON 1er
Je l'ai dit avant de mourir, vers 1821. Je
dis dans le mémorial de Saint-Hélène, que
dan3 cinquante ans l'Europe serait devenue
républicaine ou barbare.
HENRI IV
Vous avez dit cela, et beaucoup d'autres
bonnes paroles, quand vous étiez vaincu, captif,
anéanti à la suite de votre bataille de Wa-
terloo.
Mais du temps des gloires puissantes de
votre empire, avez-vous jamais songé à faire
le bien de vos sujets ? Et si vous fussiez revenu
sur le trône, auriez-vous été dans l'intention
de pratiquer quelques unes des bonnes pensées
— 13 —
qui sont consignées dans votre testament de
Sainte-Hélène ?
NAPOLÉON 1er
La question est indiscrète pour ma dignité
de Souverain ; j'aime mieux ne pas répondre à
vore interrogatoire captieux. Vous êtes jaloux
qu'un officier de fortune ait porté sur sa tête la
couronne des Bourbons.
HENRI IV
Vous oubliez, mon pauvre Bonaparte, que
vous n'êtes plus souverain dans les Champs-
Elysées. Calmez donc votre poitrine et votre
front qui ne sont plus que des ombres sans dia-
dème, sans commandement et sans pouvoir
exécutif.Vous n'avez plus ni maréchal du palais
ni aides de camps, ni garde impériale, ni
gladiateurs à votre service.
J'insiste pour entendre votre confession.
Dans votre Mémorial, vous posez toujours
devant les hommes de la terre; ici vous ne pou-
vez dire le mensonge sans que le mensonge vous
étrangle, sans que nous puissions nous-mêmes
— 14 —
lire la vérité dans les replis de votre ombre,
transparente comme l'éther des atmosphères
qui s'étendent entre la terre et le ciel.
NAPOLÉON 1er
Hélas! que dirai-je donc !—Le bien des peu-
ples, la morale que j'invoque dans le Mémorial
ne sont en vérité que l'apologie d'un faux con-
verti, pour apitoyer les jugements de l'histoire
sur mon caractère et sur mon nom.Mais en vé-
rité, si j'étais encore une fois retourné empe-
reur, je n'aurais pas mieux pratiqué ma morale
de Sainte-Hélène, que je n'ai pratiqué mes pro-
messes libérales au retour de l'île d'Elbe, pen-
dant les cent jours qui ont précédé Waterloo.
Après l'île d'Elbe comme à Sainte-Hélène, je
n'avais sur les lèvres que des paroles de prince
découronné, pour tromper ma conscience et
préparer de nouvelles couches d'illusions pour
les peuples toujours enclins à s'enivrer de pro-
messes toujours déçues.
HENRI IV
Voyons ! votre besace n'est-elle chargée que
— 15 —
d'un côté ? N'avez-vous rien à mettre de l'autre
pour faire le contre-poids du grand fardeau de
responsabilité amassé pendant votre règne
d'usurpation, de servitude, de conquête et d'in-
vasions mutuelles entre les peuples ?
NAPOLÉON 1er
Si on ne compte pour rien ici la gloire des
armes, si l'éclat des batailles n'est plus qu'un
souvenir de carnage, si les illustrations de la
guerre sont couvertes par le deuil et les la-
mentations des peuples, je ne suis plus rien
pour la France, et encore moins pour l'Eu-
rope. Il ne reste à mon pays, de mon règne
glorieux, que le désastre des invasions, l'abais-
sèment des caractères et la perte des frontières
du Rhin conquises par la première République
sans ma participation.
En définitive, l'empire des Bonaparte
n'aurait rien fait de grand, et nous n'aurions
aucun droit à votre estime, si nous n'avions
rétabli tous les vieux panaches de l'ancien ré-
gime : le despotisme avec ses lettres de cachet
et ses lettres de prescription, la noblesse, les
- 16 —
chambellans, les majorats. les dettes nationales,
le pape, les capucins et la Sainte-Ampoule de
Saint-Rémi.
Napoléon III a fait comme s'il était le neveu
de son oncle.
LOUIS IV
Vous avez remis en lumière tout ce qui a
fait sombrer l'antique monarchie, préparant
ainsi le retour et la couche de Louis XVIII sur
le trône de ses pères. Je vous en fais tous mes
compliments.
NAPOLÉON 1er
Oui, nous avons restauré tous ces gens-là,
tous ces hommes noirs, violets, rouges cardi-
naux, frères gris et blancs, de toute couleur,
que nous appelions cependant, en termes de
mépris : de la prêtraille ! en leur faisant nos
remontrances, lorsqu'ils avaient l'air de nous
faire de l'opposition. Mais en public, pour le
peuple, nous paraissions les meilleurs amis du
monde, afin de nous soutenir mutuellement
contre les idées libérales qui auraient pu faire
- 17 —
explosion et briser tout ensemble, diadême,
mître, crosse, tiare et couronne, sous le prétexte
que nous n'étions pas les élus du bon Dieu.
Vous voyez que les Napoléon sont dignes
des Bourbons !
DEUXIEME DIALOGUE
LOUIS-PHILIPPE
Dieu soit loué, chers parents ! je vous adresse
mes compliments. Votre dernier colloque est
excellent. Vous avez mis tout le monde à sa
place, les Bourbons et les Napoléon.
LOUIS XIV
( D'un air un peu courroucé.)
Tiens ! tiens ! voici le parent Philippe, le roi
révolutionnaire par excellence, qui a pris mon
nom pour moitié ; moitié légitime, moitié non ;
moitié parce que Bourbon , moitié quoique
Bourbon.
Mais sois tranquille, petit cousin, je ne t'en
— 18 —
veux pas ; nous sommes dans le séjour sacré
des morts où les haines domestiques n'abor-
dent plus ; le styx et l'achéron les roulent dans-
leurs ondes, et les engloutissent dans les flots
paisibles de l'oubli éternel.
LOUIS-PHILIPPE
Monarque révolutionnaire, c'est bien vrai,
et je m'en vante sans modestie. Mais les plus
grands révolutionnaires, sans le vouloir et sans
le savoir, ont été Louis XIV et Louis XV, mes
collatéraux. La grande révolution a été la suite
naturelle de leur règne d'absolutisme, de faste
et de prodigalité. Quant à moi, j'avais bien
commencé, mais pour avoir opposé trop de
résistance au progrès, j'ai fait la culbute comme
les autres.
HENRI IV
Bien commencé, mal fini. Tu es allé où
iront tous les rois de l'Europe que tant d'exem-
ples frappants n'éclaireront pas sur la route
inconnue des générations qui s'ammoncèlent
dans l'histoire de l'humanité.
— 19 —
Révolutionnaires ou non, tous les Bourbons
sont mes enfants ; ja vous pardonne d'avoir
méconnu mes traces, et d'avoir souvent failli
comme moi-même j'ai pu faillir, nul n'étant
infaillible dans le séjour des vivants.
Le malheur de ma postérité a été ma mort
funeste et prématurée. Si j'avais vécu plus long-
temps, j'aurai élevé mon fils dans mes idées
libérales et populaires ; mon fils en aurait fait
autant pour ses héritiers, et tous mes descen-
dants, nourris dans l'esprit de bienveillance
envers les peuples, entourés de sages précep-
teurs, auraient marché dans l'unique sentier
de la justice, pour la félicité de leur patrie.
Mais les jésuites, les moines et quelques
grands seigneurs, qui prévirent l'avenir, me
firent assassiner par trois fois, et réussirent
enfin par la main de Ravaillac. Le pape Sixte-
Quint approuva le régicide, et fit faire des
réjouissances de ma mort dans son église du
Vatican.
LOUIS-PHILIPPE
Votre mort précipitée, cher grand père, a
— 20 —
fait ainsi le malheur de notre race elle malheur
de la France ; car depuis lors, l'éducation des
princes est restée entre les mains des jésuites.
En suivant votre direction politique, nous
serions devenus des rois bienfaisants , tandis
que la plupart de vos héritiers n'ont été que le
fléau de leurs peuples sous l'impulsion de
l'église.
C'est bien nous, par notre politique dynas-
tique , qui avons préparé la tourmente sous
laquelle la France incline la tête en gémis-
sant.
LOUIS XV
Sans vouloir te faire des objurgations,cousin
Philippe, je puis bien te dire que tu as fait la
même faute que moi, touchant la Pologne.
Mais ta faute est plus lourde et plus impardon-
nable, à cause des remontrances perpétuelles
de la nation, tous les ans, par la bouche de
ses députés, dans leur réponse à tes discours de
la couronne. On disait toujours : la Pologne
ne périra pas ! . . . et la Pologne est morte.
— 21 —
LOUIS-PHILIPPE
C'est bien vrai, cousin Louis, je n'ai jamais
voulu rien écouter comme un têtu. Que voulez-
vous, j'avais mon plan comme Trochu, j'avais
envie de me faire pardonner mon origine révo-
lutionnaire, afin d'être admis dans la sainte
alliance des rois. Toute ma politique était
subordonnée à cet intérêt dynastique ; c'est ce
qui m'a perdu, ce qui a perdu la France après
moi.
HENRI IV
Si vous aviez suivi les remontrances du
Tiers-État, vous auriez fait la guerre en 1831
lors du soulèvement encore formidable de la
Pologne; vous aviez pour triompher tous les
atouts dans la main. Nous replacions la Pologne
au rang des nations, une Pologne dévouée à la
France.Ce peuple héroïque sortant du tombeau
nous devait sa résurrection et sa vie ; la Hon-
grie et la Bohême en auraient profité tôt ou
tard pour leur indépendance, le sort des Polo-
nais leur eut fait envie, et cette trinité de
— 22 -
nations, appuyée sur la France, eût contenu
l'ambition de la Russie et de l'Allemagne dans
ses limites, sans empiéter sur les droits des
peuples , russe et germanique.
LOUIS-PHILIPPE
Père Henri, c'est la grande méprise de mon
règne ; j'en fus châtié par ma chute, et toute
ma dynastie avec moi.
Mais voyez comme les aberrations se sui-
vent et se ressemblent dans une nation ?
Ces mêmes députés de l'opposition qui me
montraient avec prévoyance le chemin de la
grande politique, le chemin du salut à venir
pour notre chère patrie, ces mêmes manda-
taires du Tiers-État, étant devenus eux-mêmes
gouvernement, à l'avènement de la République
en 48, ont pris justement le sentier que j'avais
suivi. Oubliant la Pologne qui ne devait pas
périr, avait-on dit pendant dix-huit ans ;
oubliant les peuples qu'on devait émanciper du
joug de la féodalité, pour en faire les appuis et
les amis de la France libre ; oubliant tous leurs
principes, leurs harangues et leurs réclamations,
— 23 —
nos députés d'opposition crurent se faire des
hommes d'Etat distingués en laissant étouffer
la Pologne, en laissant écraser le peuple do
Berlin qui venait de faire sa révolution par
contre-coup de la révolution de février, en
laissant étrangler l'Italie.
A cette époque de 1848, comme en 1830, la
France n'avait qu'à montrer son drapeau li-
bérateur, et toutes les nations de l'Europe,
sympathiques à nos mouvements , ne faisaient
plus qu'une grande fédération de peuples amis,
les Etats-Unis de l'Occident.
Nous avons négligé les peuples, les peuples
nous ont abandonné dans notre dernière guerre
contre la Prusse féodale.
Meâ culpâ pour Louis XV, meâ culpâ pour
moi, meâ culpâ pour tous les députés de l'op-
position, et pour tous les gouvernements qui
se sont succédé depuis 1830.
HENRI IV
Malheureusement, c'est la France qui en
souffre ; ce sont tous les peuples qui en souf-
— 24 -
frent, les peuples innocents qui aspirent à jouir
des droits légitimes de la nature humaine.
LOUIS-PHILIPPE
Cependant, j'avais de bons ministres. J'en
avais surtout deux qui sont fameux dans l'his-
toire de mon gouvernement, et qui vivent en-
core sur la terre. L'un qui est protestant de-
libre examen, et en même temps disciple du
droit divin ; l'autre, un libéral illustre d'avant
1830. Ce sont justement ces deux ministres
qui ont fait sombrer l'intérêt national dans le
labyrinthe de leurs beaux discours, et qui ont
perdu ma dynastie.
HENRI IV
Parbleu'! les grands orateurs ne sont, en
général, que des rhéteurs de bas-Empire, des
eunuques qui ne sont bons qu'à engendrer des
utopies et des sophismes cousus avec des-
phrases bien ronflantes et bien harmonieuses,
pour les oreilles des peuples corrompus.
Constantinople était plein de rhéteurs et de
sophistes aux époques de sa décadence, en outre
— 25 —
de l'imbécilité des empereurs, en outre de l'i-
gnominie des patriciens, en outre de la corrup-
tion des prêtres et des évêques qui étaient
participants de toutes les souillures et de tous
les vices de l'aristocratie.
La France qui offre un spectacle identique
tombera-t-elle comme l'empire bysantin ?
En définitive, ce sera toujours la politique
des intérêts dynastiques et oligarchiques, qui
aura conduit notre patrie dans l'abîme.
LOUIS-PHILIPPE
Mes plus fameux ministres n'ont rien prévu
à l'endroit de la politique à venir. Ils ont vécu
au jour le jour, sans prévoir le lendemain, sans
faire à la France un seul allié pour les jours
d'épreuve.
Je m'accuse moi-même de cette impré-
voyance. J'accuse mes ministres Casimir Périer,
Guizot, Thiers, Molé, Broglie, Cousin et Vil-
lemain.
J'en accuse les tribuns et les députés de l'op-
position qui ont suivi mes traces : Lamartine,
Crémieux, Jules Favre, Garnier-Pagès, Ar-
— 26 —
mand Marrast, Odilon-Barrot, Bastide, Louis
Blanc et le petit Napoléon.
J'en accuse l'Assemblée constituante de
1848, dont les membres furent, en si grande
majorité, des eunuques et des indignes.
Nous avons été des eunuques et des égoïstes;
et c'est la France qui porte le poids de nos dis-
grâces et de nos iniquités.
TROISIEME DIALOGUE
HENRI IV
Février 1871.
C'en est fait, Paris a capitulé sous le titre
d'armistice. Après les trahisons de Sedan et de
Metz la France ne pouvait s'attendre à rien de
bon de la part des généraux qui commandaient
dans Paris.
Quelle race que ces hommes qui se sont
illustrés sous le gouvernement de Bona-
parte ! — Les adversaires de l'empire eux-
mêmes ont dégénéré au conctact du régime im-
périal ; ils semblent s'être trempé dans le
- 27 —
bénitier de l'empereur. Ils ont trompé les espé-
rances de la patrie, ils ont trahi les quarante
ans d'honneur et de renommée qu'ils avaient
acquis comme défenseurs du droit et de la
justice.
LOUIS XIV
Sous mon règne, la France fut abimée par
des guerres désastreuses qui donnèrent lieu à
des impôts exorbitants et par les guerres de
religion qui firent couler des torrents de sang ;
mais je crois qu'aujourd'hui cette pauvre
nation se trouve encore plus malheureuse et
plus souffrante, soit par la guerre prussienne»
soit par les divisions intestines.
LOUIS-PHILIPPE
La discorde se sert de toute espèce d'ins-
trument pour faire le mal, tantôt c'est la
guerre entre peuples, tantôt c'est la guerre de
religion, tantôt c'est la guerre sociale des
intérêts, tantôt c'est la guerre de dynastie et
de domination, tantôt la guerre des factions
féodales entr'elles ou contre les rois..
— 28 —
Toutes ces tribulations démontrent le vice
originel des sociétés, le vice originel qui pré-
side à leurs destinées; toutes ces discordes
prouvent que la droiture ne règne ni dans les
gouvernements ni dans les esprits.
LOUIS XIV
Comment est tombée cette noble France qui
tenait tête jadis à toute l'Europe coalisée, et qui
aujourd'hui succombe devant une seule puis-
sance.
LOUIS-PHILIPPE
Dans l'époque populaire de nos fastes glo-
rieux, nous avions encore la rudesse et la
vaillance de nos pères, qui étaient en même
temps la sauvegarde nationale contre les tyran-
nies intérieures. Noua avions, en outre, des
auxiliaires plus puissants que des armées
dans le coeur des nations, qui espéraient secrè-
tement trouver dans les fruits de nos victoires
leur propre délivrance de l'antique servitude
féodale.
Mais depuis ce beau temps de la grande révo-
- 29 -
lution de 89, depuis le XIXe siècle, depuis le
premier empire, tous les gouvernements se
sont efforcés de réagir contre l'esprit d'union et
de solidarité entre peuples. Nos affaires ont
été si bien conduites, la politique de la France
monarchique a été si habile, qu'elle devait na-
turellement nous conduire aux résultats dont
nos concitoyens sont les tristes témoins et les
victimes.
Par cette politique de dynastie, d'égoïsme et
de réaction, nous avons brisé avec les sym-
pathies des peuples, et nous n'avons pas con-
quis la confiance des rois.
LOUIS XIV
Notre chère patrie serait-elle donc arrivée
à ce point de rebut, à ce point de décadence où
les nations vieillies disparaissent pour ne plus
vivre que dans les souvenirs de l'histoire.
HENRI IV
Non, notre France ne périra pas. Mais il faut
qu'elle accomplisse sa transformation de 1789,
à laquelle résistent les vieux ferments du
— 30 —
moyen-âge catholique et monarchique. Il faut
qu'elle se ravive dans l'alliance fraternelle de
toutes les nations.
Si aujourd'hui elle a été vaincue, c'est par
suite d'ineptie et de trahison.
Ineptie du gouvernement despotique de Na-
poléon, qui déclare la guerre sans préparatifs,
à une nation qui depuis cinquante ans aguerrit
tous ses enfants et en fait des milices forte-
ment disciplinées !
Trahison de Bonaparte le parjure ! et
après Sedan, trahison des généraux, trahison
des intendants, trahison des fournisseurs de
l'armée, trahison des commandants de place
qui livrent forteresses, canons et munitions
intactes pour que les ennemis s'en servent
contre la France. Toute cette pourriture, fruit
des corruptions impériales depuis vingt ans,
s'est dit qu'il y avait avantage pour elle dans
la victoire de la Prusse ; car si la République
triomphe, adieu les plaisirs des cours ! adieu
les brillantes décorations, les gros traitements
et les honneurs ! adieu les concerts, les festins,
— 31 —
les voluptés ! adieu les belles nymphes qui
fréquentent les saturnales des Tuileries et de
Saint-Cloud.
Voilà la cause de nos revers, et non la dé-
faillance de nos armées. Nos bataillons de vé-
térans sont morts en héros accablés sous le
nombre , et nos conscrits ont été intrépides
dans la neige, sans pain, sans vêtements et
presque sans armes.
Les ennemis ont rendu hommage à nos pha-
langes héroïques : Des lions conduits par des
ânes bonapartistes.
La France peut donc relever la tête devant
tous les peuples ; elle a été trahie, non vaincue.
Trois cent mille prisonniers de guerre prou-
vent, hélas ! la félonie et l'inertie des chefs de
nos armées. Jamais pareille catastrophe ne
s'était accomplie sous la face du soleil.
LOUIS XIV
Il paraît certain, cependant, que nos popula-
tions n'ont pas montré cet élan fameux de la
première révolution contre les envahisseurs
étrangers.
— 32 —
HENRI IV
Sans doute ! mais à qui la faute, si ce n'est
à cette politique énervante, égoïste et despo-
tique, qui prévaut depuis 1815 et qui ne laisse
aux citoyens aucun droit d'initiative, de libre
arbitre et de bonne volonté ?
A qui la faute, si ce n'est à cette politique
d'intérêt personnel exclusivement prêchée par
les hommes de la dynastie bourgeoise de 1830,
qui s'écrient par la bouche de leur chef vénéré:
Enrichissez-vous, si vous voulez compter
pour quelque chose dans les droits de votre
pays ?
A qui la faute, si ce n'est à ces vingt ans du
règne bonapartiste qui a relancé toutes les
mauvaises passions, tous les instincts pervers
de l'humanité, et qui a écrasé en traître les
hommes les plus dévoués au droit, à la morale
publique, à la liberté civique et à la patrie?
A qui la faute, si ce n'est à tous ces partis
dépravés dont les membres, placés à la tête du
corps social, ont soutenu tous les régimes
depuis 1815, Charles X, Louis-Philippe et
- 33 —
Bonaparte, et qui ont infiltré la corruption dans
les veines de la France en donnant le scandale
le plus cynique de leur propre corruption ?
C'est ainsi que les populations désorientées
du droit chemin sont restées dans le marasme
et l'irrésolution, sans entraînement, sans
ressort, tout en frémissant du feu intérieur du
patriotisme.
Elles sont encore tombées clans une plus pro-
fonde stupeur et dans une plus extrême confu-
sion, après les crimes, les inepties et l'impéritie
des détenteurs du pouvoir, à Sedan, à Metz, à
Châlons et à Paris.
La France aura cependant un grand tort à se
reprocher, c'est d'avoir abdiqué, d'avoir livré
tout son être , toutes ses facultés, toute sa
conscience entre les mains d'un seul homme ;
les uns sous l'impression de la terreur, d'autres
■sous la crainte chimérique du socialisme com-
muniste. L'épouvante et l'ignorance ont amorti
les âmes.
Institutions cléricales et monarchiques, c'est
à vous que revient la triste gloire d'avoir con-
taminé, détérioré cette forte nation française,
— 34 —
qui terrassa jadis tous les potentats de l'Europe,
unis aux traîtres de l'intérieur et aux déser-
teurs des légions de Condé !
LOUIS-PHILIPPE
Après les grandes défections de Metz et de
Sedan, il était difficile de résister à un torrent
d'invasion ; la France était sans armes et sans
armée, les gardes nationales qui devraient être
la grande réserve du pays n'existaient pas ; et
c'est un miracle que les hommes dévoués qui
s'étaient chargés de relever tant de ruines,
aient pu galvaniser les provinces pour en tirer
des légions qui auraient fait des prodiges sans
les indignités des gouverneurs de Paris. Oui,
Paris pouvait être encore le salut de la patrie
agonisante, si le gouvernement provisoire n'eût
été, après un souffle de vertige, saisi d'un excès
de défaillance et d'un esprit d'inertie qui seront
flétris par l'histoire. Il a laissé les forces
puissantes, réunies dans ses mains, s'exhaler,
se morfondre, s'irriter sans fruit, sans résis-
tance, sans combat.
Ce siècle de dépravation n'a pu enfanter
— 35 —
dans cette grande capitale de l'héroïsme et du
sacrifice, un homme de coeur, un génie capable
de nous sauver d'un si grand désastre !
LOUIS XIV
Et toi frère, Grand Frédéric, l'ami de Vol-
taire, l'ami des philosophes, comment juges-tu
cette guerre fratricide entre Allemands et
Français ?
FRÉDÉRIC II
(roi de Prusse, de 1740 à 1786)
Cher ami, si nous étions encore l'un et l'au-
tre sur la terre, nous ne ferions pas mieux que
nos successeurs, parce que, pareils à tous les
princes et à tous les simples mortels, nous se-
rions encore imbus des folles illusions qui sont
l'apanage de ceux qui végètent sur notre pla-
nète. Nous aurions encore un million de bêti-
ses dans l'esprit, deux millions de vanités dans
la cervelle, et trois millions de bagatelles dans
les oreilles.
Mais ici, dans ces demeures éternelles, éclai-
rés des lumières célestes, désensorcelés des
ambitions infructueuses de l'humanité, nous
— 36 —
sommes tous du même avis, et nos coeurs por-
tent avec la même effusion leurs sympathies
sur tous les peuples, germains et français, ba-
taves et lorrains, russes ou espagnols. La
guerre est une monstruosité, un fratricide ;
c'est une oeuvre de Caïn entre nations.
C'est par ignorance, par préjugé entre les
hommes, ou par la vanité des Grands et des
Rois, que s'allument ces luttes formidables où
des populations entières se détruisent mutuel-
lement, incendient leur demeure, et font périr
les enfants, les femmes et les vieillards.
Ces catastrophes dureront jusqu'au jour où
les peuples, parvenus au degré supérieur de la
vraie civilisation, seront convaincus qu'ils sont
faits pour vivre en paix, dans la solidarité des
intérêts, par le concours mutuel de toutes les
forces humaines tournées vers le bien récipro-
que de toutes les créatures, qui passent un ins-
tant dans le monde des vivants pour tomber
successivement dans le monde de l'éternité.
LOUIS XIV.
Quels fruits reviendront au peuple allemand
— 37 —
de la victoire ? Il lui revient cinq milliards qui
seront partagés entre les princes et les officiers
supérieurs de l'armée, et partie à reprendre les
travaux improductifs de la guerre. Mais le
peuple n'y gagnera rien. Deux nouvelles pro-
vinces passent sous le sceptre de l'Empereur
Guillaume ; mais le peuple en sera-t-il plus ri-
che et plus heureux ; y aura-t-il plus de pros-
périté dans le foyer domestique du peuple alle-
mand ?
Il ne lui restera de la victoire que le deuil
des familles, des. mères et des orphelins,
Voilà le résultat de la guerre !
FRÉDÉRIC II.
Il en reste aussi un renfort de servitude pour
les populations ; il en reste entre peuple, un
sentiment d'aversion qui retarde les affections
nationales.
Prussiens et Allemands, mes anciens sujets,
n'écoutez pas vos maîtres féodaux qui sont vos
ennemis véritables, et donnez-vous la main de
réconciliation par dessus les frontières avec le
peuple français. Français, vos ennemis ne sont
- 38 —
point parmi les hommes du peuple germanique,
mais parmi les hommes de l'aristocratie prus-
sienne. C'est l'aristocratie qui divise les peu-
ples. Diviser pour régner, a été de tout temps
la maxime des rois, des princes et des grands
seigneurs. C'est par la guerre entre les peuples,
dans le carnage et la dévastation des territoi-
res, que se recrutent et s'illustrent les aristo-
craties.
LA BRUYÈRE.
« De tout temps, les hommes, pour quelques
» morceaux de terre de plus ou de moins, sont
» convenus entr'eux de se dépouiller, de se
» brûler, de se tuer les uns les autres; et pour
» le faire plus ingénieusement et avec plus de
» sûreté, ils ont inventé de belles règles qu'on
» appelle l'art militaire. Ils ont attaché à la
» pratique de ces règles, la gloire et la plus
» solide réputation ; et ils. ont depuis, renchéri
» de siècle en siècle, sur la manière de se dé-
» truire réciproquement. » (Caractères, chap.
10.)
— 39 —
FÉNÉLON
(Archevêque de Cambrai.)
« Les hommes sont tous frères, et ils se dé-
» chirent entr'eux ; les bêtes farouches sont
» moins cruelles. Il faut que tout périsse, que
» tout nage dans le sang, que tout soit dévoré
» par les flammes, que ce qui est échappé au
» fer et au feu ne puisse échapper à la faim
» encore plus cruelle, afin qu'un seul homme,
» qui se joue de la nature humaine entière,
» trouve dans cette destruction générale son
» plaisir et sa gloire !
(Télémaque.)
QUATRIÈME DIALOGUE .
HOCHE
(général de la 1re République.)
Mai 1871.
L'infortune de la France est à son comble.
Après la guerre étrangère, voici la guerre ci-
- 40 —
vile la plus horrible et la plus terrible qui ait
jamais désolé une nation. Voici un gouverne-
ment à Paris, insurgé contre le gouvernement
des députés réunis à Versailles. Deux pouvoirs,
deux camps, deux armées qui viennent de se
heurter, de se meurtrir, de se briser avec une
épouvantable fureur.
Bombes et mitrailles, carabines et baïon-
nettes, artillerie et artilleurs, tous français,
tous contre français !
Ce que les canons prussiens avaient épargné,
sera détruit par des mains françaises. O temps !
O moeurs !
Mais ce n'était point assez : il fallait y ajou-
ter l'incendie ! l'incendie dans Paris, de ses
monuments, de ses palais, de ses maisons ! Et
enfin, le massacre des prisonniers, pendant et
après le combat.
Quelle suprême démence s'est emparée des
esprits ! Qui nous dira, qui nous expliquera
tant de tourmentes et de calamités , tant de
vertige et de démoralisation dans les âmes,
tant do haine farouche dans les coeurs, tant
— 41 —
d'orgueil et d'ambition, tant d'excès et de dé-
mence clans les partis !
MARCEAU
(général de la 1re République.)
Il y a dans cette douloureuse catastrophe,
des éléments multiples réunis ; les uns accu-
mulés depuis longtemps, et d'autres qui ont
leur source dans les suites de la guerre étran-
gère.
Le peuple de Paris qui a soutenu le siége de
l'armée prussienne avec le dévouement du sa-
crifice, a vu avec un sentiment' d'aigreur inef-
fable la capitulation du gouvernement provi-
soire, qu'on croit avoir été préparée depuis-
longtemps par les généraux bonapartistes, de
concert avec quelques-uns des membres de la
Défense nationale. Cette capitulation pure,
décorée du nom d'armistice; le désespoir d'une
honte imméritée ; la colère patriotique contre
un gouvernement défaillant qui livre la France
sans avoir tenté un suprême sacrifice, avaient
exaspéré les fibres du peuple.
— 42 —
Ensuite, on a cru que l'Assemblée des dépu-
tés, qui est l'expression d'une situation déplo-
rable, mais du moins une expression légale de
la souveraineté nationale, était en travail d'une
restauration quelconque de l'ancien régime ; et,
en vérité, elle a commis tant de fautes, montré
tant de passions aristocratiques, quelle est jus-
tement devenue suspecte aux meilleurs esprits.
Si elle eût convoqué avec désintéressement une
nouvelle réunion électorale, elle eût évité bien
des malheurs à la France.
Nos députés ont surtout perdu la confiance
publique, en remettant en place tous les com-
plices de l'homme de Sedan, tous ces satellites
de décembre, qui sont l'horreur du genre hu-
main.
Enfin, à ces ferments d'aversion et de dis-
corde, sont venues se joindre les idées socia-
listes et communistes de la France et de toute
l'Europe ; doctrines qui n'ont pris quelque
extension que par le refus persistant des ré-
formes justes réclamées par la partie intelli-
gente des populations qui travaillent et pro-
duisent.
— 43 —
Toutes ces électricités concentrées, ont fait
explosion contre le gouvernement qui siége au
vieux palais de Louis XIV, et causé cette
guerre civile comble de malheurs.
Mais malgré tant de suspicions plus ou moins
fondées, un gouvernement légitime a droit au
respect et à l'obéissance des peuples. En de-
hors de cette règle de principe absolu, il n'y
aurait plus que désordre, anarchie, dissolution
morale dans l'humanité ; nous n'aurions plus
qu'à reprendre la vie des commencements du
monde, la vie sauvage des forêts.
HOCHE.
Tristes fruits d'une génération guidée par
l'éducation qui nous vient des anciens régimes;
tristes fruits de nos moeurs séculaires, produit
des temps barbares de l'antiquité !
FÉNÉLON.
Vous savez ce qu'a dit Jésus-Christ dans son
Evangile :
Un bon arbre porte de bons fruits, et un
mauvais arbre porte de mauvais fruits.
— 44 —
Vous connaîtrez les arbres à leurs fruits.
Vous connaîtrez les faux docteurs à leurs
oeuvres.
Telle est la parole du Christ.
Or, de même qu'on connaît les arbres à
leurs fruits , de même on reconnaît les gouver-
nements aux fruits qu'ïls auront produits.
Voilà quatorze siècles que durent la France
et son gouvernement monarchique ; quatorze
siècles de mauvais fruits qui viennent se résu-
mer dans les tourmentes lamentables de cette
génération.
C'est la preuve que le gouvernement à tou-
jours été mauvais. Un gouvernement à rebours
du droit et de la justice, sans cesse tendu con-
tre l'intérêt social, contre l'intérêt de la nation,
au profit des castes cléricales et aristocratiques,
au détriment des populations toujours meur-
tries et endolories, toujours victimes des puis-
sants de la terre.
HENRI IV.
Vous ne dites que trop la vérité, cher Féné-
lon. Le gouvernement de la France, de con-
-45-
quête prussienne à l'origine, a continué sans
repos la tyrannie et la spoliation sur les peu-
ples.
Les derniers venus de notre race n'ont fait
que suivre les traces des aïeux. Et cela dure
encore.
LOUIS XIV.
Pour moi, je déclare n'avoir fait que suivre
les errements de mes devanciers, en les aggra-
vant peut-être. C'est un mal d'origine, que nous
ne comprenions pas de notre vivant. Il nous a
fallu les lumières de l'autre monde, pour re-
connaître les fruits sinistres des oeuvres que
nous avons accomplies sur la terre.
FÉNÉLON
Les mêmes fruits se trouvent produits dans
toute l'Europe et sur le globe entier. Guerres
continues entre nations, discordes intestines,
misères des peuples, par la folie des gouver-
nements.
HENRI IV
Faites-nous, cher Fénélon, un petit cours
— 46 —
d'histoire, un résumé de l'esprit et des évè-
nements de l'antiquité comparés à ces derniers
temps. Nous l'enverrions sur terre à nos des-
cendants qui pourraient en tirer quelque profit.
FÉNÉLON
L'histoire et la morale historique ont tou-
jours été le but particulier de mes études ; sur-
tout en ce qui concerne l'histoire ecclésiastique.
Je puis donc vous satisfaire suivant vos désirs,
en commençant par les oeuvres de l'église,
pour finir par les oeuvres politiques de vos
aïeux.
LOUIS XIV
Je vous écoute avec plaisir.
HENRI IV
Vous auriez mieux fait de l'écouter de votre
vivant, lorsqu'il vous donnait dans son Télé-
maque, par la bouche de Minerve, tant de
conseils que vous n'avez pas suivis.
LOUIS XIV
L'observation est juste, mais nous ne pou-
vons revenir sur les temps qui ne sont plus.
HENRI IV
C'est ce que nous disons tous ; pendant la
vie on nous donne de sages avis, et c'est
lorsque nous n'y sommes plus à temps que
nous songeons à les pratiquer.
CINQUIEME DIALOGUE
FENELON
Nous venons de déplorer la guerre civile qui
désole notre patrie. Malheureusement, ce triste
fruit de la nature humaine n'est point une nou-
veauté pour la France ni pour les autres
nations. Tous les siècles fournissent leur contin-
gent de discordes intestines ou de discordes
entre peuples voisins ; et ce qui est le plus
triste à dire : on rencontre dans les oeuvres
modernes les mêmes aberrations et les mêmes
folies que nous racontent les âges reculés.
Nous parlions tout-à-l'heure des démoli-
tions et des incendies décrétées par la commune
— 48 —
de Paris. Croiriez-vous que bien des siècles
auparavant, les ordres de l'église ont donné ce
triste exemple aux générations futures ? Et
c'est peut-être dans les canons des conciles
que les docteurs de la Commune parisienne
sont allés puiser leurs sinistres décrets.
Il est des papes eux-mêmes qui ont ordonné
la ruine, la démolition, l'incendie des maisons,
des villes et des édifices où se réfugiaient les
hérétiques, adversaires de l'église romaine.
LOUIS XIV
Voilà du neuf pour moi ; de mon vivant, les
pères jésuites et les pères capucins, mes confes-
seurs, me disaient et me faisaient croire, que
l'église ne faisait que du bien aux hommes, que
toutes ses oeuvres inspirées par le Saint-Esprit
n'avaient pour fin que le bonheur de l'humanité
sur la terre et dans le ciel.
Il est vrai que je suis bien détrompé sur les
bienfaits de l'église, depuis ma mort ; mais
j'ignorais encore que nos législateurs ecclésias-
tiques fussent des incendiaires officiels.
— 49 —
FÉNÉLON.
Le 22 juillet 1209, la ville de Béziers dans
le Languedoc fut envahie par une armée de
Croisés catholiques ; tous ses habitants, au
nombre de soixante mille, sans défense et sans
résistance, furent égorgés ; femmes, enfants,
vieillards, catholiques et Albigeois, tous fu-
rent massacrés ou périrent dans les flammes
des maisons incendiées.
Les légats du pape disaient aux Croisés :
Tuez tous les habitants, hérétiques ou catholi-
ques, Dieu reconnaîtra les siens !
Ce n'est que 80 ans plus tard que Béziers
put être rebâti et relevé de ses ruines.
Après l'incendie et le carnage de Béziers, les
nobles chevaliers qui conduisaient les Croisés
sous la direction des évêques et des ambassa-
deurs du pape, continuèrent vingt ans, dans le
reste du Languedoc, une guerre de dévasta-
tion, de meurtre, de pillage et d'incendie sur
les Albigeois et léurs démeures.Tous les biens
des pauvres et des seigneurs Languedociens
furent confîsqués au profit des évêques et dès
seigneurs Croisés.
- 50 —
Si on ne brûlait pas toujours les maisons, on
brûlait toujours les familles qui les habitaient.
Les bûchers ont été pendant quinze siècles les
instruments de terreur de l'église sur les peu-
ples qui se montraient fatigués du joug de ses
iniquités. Pendant 15 siècles, elle a brûlé une
quantité innombrable de chrétiens qu'on appe-
lait hérétiques, et qui étaient meilleurs chré-
tiens que le clergé catholique.
HENRI IV.
Vous oubliez de nous rappeler le canon du
concile de Toulouse de 1229, promulgué à
l'heure où la guerre était finie, et le pays livré
aux inquisiteurs. Ce canon porte que toute-
maison où on aura trouvé un hérétique sera
démolie et la place confisquée. C'est ce qu'on a
exécuté pour la maison de M. Thiers, président
de la république française.
Vous oubliez de nous dire les instructions
que le pape Innocent III, promoteur furieux de
cette croisade de destruction contre des chré-
tiens innocents, donnait à ses légats dans le
Languedoc, et à son armée de Croisés :
— 51 -
« Sus-donc, soldats du Christ! que les hé-
» rétiques soient anéantis, et que des colonies
» d'étrangers soient établies dans leurs mai-
» sons et leurs demeures ! »
Enfin, en 1227, le pape Grégoire IX dé-
créta que les biens des Albigeois seraient par-
tagés entre les juges et les dénonciateurs.
FÉNÉLON.
Passons à la fin de ce treizième siècle. Nous
y trouverons le pape Boniface VIII, qui fait
abattre les palais et les maisons que les cardi-
naux Colonna avaient à Rome. Il fit aussi dé-
molir, brûler et ruiner entièrement la ville de
Palestrina qui était leur seigneurie (1298).
Ainsi, pour se venger de deux cardinaux en-
nemis, le pape fit détruire tout une ville, dis -
perser et ruiner tous ses habitants.
Dans toutes les guerres civiles, religieuses
ou internationales, les princes et les évêques
ont détruit par les flammes une foule de villes
et de campagnes , exploits qu'ont renouvelé les
généraux prussiens dans la dernière guerre
contre la France.