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Discours prononcé par Molière, le jour de sa réception posthume à l'Académie française, avec la réponse [par J.-F. Cailhava de L'Estendoux]

De
24 pages
les libraires (Amsterdam ; Paris). 1779. In-8° , 23 p..
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P R O N O N C E
PAR MOLIERE
LE JOUR DE SA RÉCEPTION
P O S T H U M E
A L'ACADÉMIE FRANÇAISE,
AVEC
LA RÉPONS E.
Prix ,12 fols.
A AMSTERDAM,
Et je trouve A P A R I S,
Chez les Libraires qui vendent toutes les Nouveautés.
M. DCC. LXXÍX.
P RON O N C È
PAR MOLIERE
le jour de fa réception pofthume à l' Académie.
ESSIEURS,
IL EST donc vrai que, cent cinq ans aptes ma
mort, vous voulez bien m'accorder une place parmi
vous.
1 Loin de me plaindre au préjugé barbare qui, de
mon vivant, m'interdifoit l'entrée de cette Académie,
loin de gémir sur le siécle écoulé entre mon trépas &
A
la nouvelle vie que je reçois , je pense que ma gloire
en devient plus pure. Du moins on ne pourra pais
attribuer mon Election à la brigue. Je n'ai pas flatté
l'orgueil d'un Protecteur titré ; & les femmes sòllici-
tent-elles pour une ombre ?
Le Meffager des Dieux * vient de m'annoncer mon
bonheur. « J'ai admiré , m'a dit Mercure, le marbre
» fur lequel un ciseau magique a fait revivre vos
» traits. J'ai lu le vers plein de fentiment, qu'un de vos
» dignes Successeurs ** a mis au bas de votre buste.
» On applaudit de toute part à la générosité de l'Aía-
» démicien infatigable, du Littérateur ingénieux,
» du Géometre profond, qui en a fait présenta l'Aca*
» démie; & c'eft avec la plus grande satisfaction, que
» tout Paris vous voit enfin à votre place. Cotin feul.
» a fremi de se trouver auprès de vous. «
Je vous dois, MESSIEURS , un hommage publie de
ma reconnoiffance ; mais , voudrez-vous bien ne pas
m'affujettir au ton & aux formes de vos discours de
réception ? La moindre contrainte alarme un habitant
des Champs Elysées.
II seroit trop pénible pour mon coeur d'annoncer
l'Eloge de Louis le Grand & de le resserrer, dans quel-
ques lignes, lorsque j'éprouve un sentiment si tendre,
un saisissement si délicieux, en me rappellant que ce
* Le Mercure du 15 Décembre. 1778.
** M. Saurin a fait les Moeurs & l'Anglomanie.
(3)
Monarque voulut être mon juge , mon protecteur, le
censeur de mes Ouvrages. Il faisoit plus ; il me dénori-
coit les vices, lés travers, les ridicules déguifés au-
près de lui, fous le mafque du courtifan, & il me di-
soít avec bonté : Molière , voilà un original à peindre.
Quant à votre Fondateur, il est assez loué par un
établissement déjà fi célèbre & dont vos travaux affu-
rent à jamais la gloire;
De retour cher les morts , je ferai ma cour à Louis
XIV & au fameux Cardinal, en leur apprenant que
le Prince fous lequel vous vivez, brûle d'égaler, d'ef-
facer même les Héros de fa race ; qu'il n'honore de
fa confiance que des Hommes amis des Mufes & di-
gnes de l'immortalité quelles dispensent.
Vous avez fait beaucoup pour ces Mufes, MES-
SIEURS , lorsque vous avez imaginé de traiter dans vos
discours; de réception , un point de Littérature. J'au-
fois le plus grand defir de me conformer à un ufage
aussi utile & si généralement applaudi ; mais je ne con-
nois à fond que l'Art Dramatique, le Comique sur-
tout ; à quoi ferviroit-il de le développer ici ? Vous
êtes du fecret, MESSIEURS , & le reste de mes Audi-
teurs rie daigneroit pas m'écouter. Vous savez que les
jolies femmes, les hommes du bel a r, quelques Comé-
diens même , ont cru jetter du ridicule fur le petit
nombre de mes partifans, en les appellant, bonnes
gens poffédés du Molieranifme.
A il -
(4)
Vous voyez l'Engoûment en cheveux longs, en
talons rouges, en panache , applaudir au genre pré-
tendu Moderne & Philosophique ; comme fi , à tra-
vers quelques maximes & quelques pensées mal rajeu-
nies , quelques situations larmoyantes, ramenées avec
effort fur la scène, il n'étoit pas aifé de reconnoître
les chefs-d'oeuvre tragi - comiques des Scudéri , des
Scaron. *
Et j'entreprendrois de prouver aux Amateurs, aux
Connoiffeurs de ce siécle charmant, qu'ils ont tore
d'admirer des productions bizarres parées du nom de
Comédie ? Non ! C'est comme si je voulois prouver à
leurs Auteurs favoris, qu'un Poëte doit être créateur ,
savoir embellir ses larcins , ou se taire.
Tout eft poffible à l'éloquence & à la vérité, me
dira t-on , j'en conviens ; mais pour terrasser les ridi-
cules , les travers, il faut de l'éloquence & de la vérité
en action.
Que n'ai-je mon théâtre des Champs Elyfées! Car
aux Champs Elyfées nous avons aussi un théâtre, &
vous croirez fans peine que notre troupe a quelque
mérite. Figurez vous l'effet fingulier que doivent
* Scaron disoit assez plaisamment que les Auteurs tragi-co-
miques mêloient la crême à la moutarde.
(5)
produire les Polus *, les Rofcius , les Baron, les
Lecouvreur, les Goffin , les le Kain , les Garric , les
Poiffon , les Armand , ** quand ils fe font mutuelle-
ment fait part de leurs découvertes. D'ailleurs , nos
Actrices ont la taille toujours svelte ; nos Acteurs ne
font jamais tentés d'aller prendre les eaux ; ils font
très fatisfaits fur tout de partager la gloire d'un Au-
teur, & ne se donnent pas le ridicule de vouloir le
protéger.
Je le répète : que n'ai-je ici pour quelque temps ma
troupe favorite ! Et bientôt avec ces mêmes armes fa-
tales aux Précieufes , aux Femmes Savantes, j'attaque'
de nouveau, j'immole au Dieu du goût les rapfodies '
qui déshonorent la Scène , leurs Auteurs, leurs Ad-
* Comédien d'Athenes., qui, devant jouer le rolle d'Electre
dans la Tragédie de Sophocle , pour se pénétrer mieux de l'efprit
de son perfonnage, tira du tombeau d'un fils qu'il avoit perdu,
l'urne qui contenoit ses cendres, & l'embraffant fur le théâtre
comme si c'eût été l'urne d'Orefte , remplit toute l'affemblée non
pas d'une fimple émotion , mais de pleurs & de cris.
** Le mari de ma chere Nicole , Bellecour, va débuter &
fera vraifemblablement reçu. Nous autres gens de l'autre monde,
nous savons quelque gré à un Acteur d'être toujours décent , de
mettre une forte de noblefle , même dans les rolles qui n'en pa-
roiffent pas susceptibles , & de s'occuper fur la fcene, bien moins
de lui que de fes interlocuteurs, & fur-tout de la piece : com-
plaifance rare !
A iij
mirateurs, jusqu'aux lâches qui leur vendent.leurs
suffrages & leurs mains.
Ce n'eft pas assez! Mon oeil observateut perce à
travers le masque uniforme qu'une même éducation
donne à tous les François. Je démêle les vices les plus
atroces à travers les agrémens les plus féduifans , j'ofe
leur déclarer la guerre. Je peins la méchanceté tou-
jours basse , la délation toujours vile, la calomnie
toujours active, l'égoïfme se reproduisant fous cent
formes différentes ; & ces monstres divers , loin d'u-
surper désormais l'eftime publique, courent se cacher.
Quand je songe que presque tous les Grands Hom-
mes ont été de cette Académie, & qu'ils y ont puisé
les moyens de devenir plus grands , je sens renaître
en moi la plus noble émulation, &
Ces haines vigoureufes;
Que doit donner le vice aux ames vertueufes *.
j'oublie même les Champs Elyfées où l'on m'attend,
pour recevoir Voltaire dans notre Académie, Ici,
l'on me reçoit ; là, je fuis Préfident.
II est bien naturel que , dans le séjour des plaifirs:
& de la tranquillité , fur-tout, lorfqu'on y est pour si
|ong - temps, on defire d'être affis commodément.
* Mifantrope , Scene I.
(7 )
Auffi faut-il voir le nombre des Aspirants qui affiègent
les avenues de notre licée, quand nous jugeons à
propos d'y créer quelque nouvelle place : l'un fe fait
préfenter par Hélène, l'autre par Achille ; celui-ci
nous vante ses petits extraits ; celui-là montre la liste
de ses ancêtres; cet autre se traîne accablé fous le-
poids d'une énorme dissertation harmonieusement
imitative fur les divers aboiements de Cerbere.
Le Chantre de,Henri a triomphé fans peine de ces
miférables:Concurrents. Je lis dans vos yeux, MES-
SIEURS, vous brûlez de savoir quelle eft la place que
nous avons assignée à cet admirable Ecrivain ; c'eft
encore un secret de l'autre monde.
Lorsque Voltaire s'eft présenté sur les bords' du
Cocyte, Caron , effrayé de fon nombreux cortège ,
n'a voulu en passer qu'une partie ; le reste s'eft jetté à
la nâge ; le temps feul peut vous apprendre ce qui aura
surnagé. Attendez que les ans accumulés fur l'urne
du mort illustre que vous pleurez , aient diminué le
nombre de ses passionnés détracteurs , & qu'un culte,
mûri par là, réflexion , remplace le fanatisme mal-à-
droit de quelques-uns de ses partisans.
S'il ne m'eft pas permis de vous dévoiler les gran-
des deftinées de Voltaire , je puis du moins vous inf-
truire de ce qui va se passer à sa réception : Il fera l'é-
loge d'honere , de Corneille, de Crébillon, des deux
Rouffeau , de la Fontaine ; il avouera avec franchise
A iv
(8)
que si, de son vivant, il leur a conteste une partie de
leur mérite, il a cedé malgré lui, à cette soif insatiable
de renommée, qui, le tourmenta toute sa vie. Ces
grands Hommes né se vengeront qu'en démembrant
en fa faveur leurs états ; en se joignant à Virgile, à
l'Ariofte, à Racine , à Tibulle , à Chaulieu , pour lui
composer un Empire. Et moi, je me propofe, après
avoir un peu plaisanté avec le' nouvel Académicien,
fur fes prétendons à la Monarchie universelle , de
faire remarquer à l'affemblée que les Auteurs, pour
s'aimer de bonne foi, pour se rendre mutuellement
justice , n'ont befoin que de paffer les sombres bords.
Vous n'êtes pas tentés, MESSIEURS, d'affifter à
cette féance ? Il feroit indifcret de vous preffer, & je
ne ferois pas ma cour à votre Patrie.