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Donaniel, poëme, par Léon Grandet (Léon Barracand). Avec une eau-forte de Léopold Flameng

De
171 pages
A. Faure (Paris). 1866. In-16, 173 p..
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DONANIEL
POEME
DU MEME AUTEUR
Pour paraître prochainement :'
ROMANS :
Ludovic Rimbal le Romantique. i vol.
Les surprises de l'amour i vol.
POÉSIE :
Variations sur des airs connus i vol.
THÉÂTRE :
Don Ruiz le comédien, drame en ; actes,
en vers.
DONANIEL
POEME
PAR
rM) IN G R A N D E 1'
"'Àijtji^reau-forte de Léopold Flameng
Ne chanter pour aucun, et n'avoir lien sur terre
Qu'une cape trouée, un poignard et les deux'.
PÉTRl'S B0REU
PARIS
ACHILLE FAURE, LIBRAIRE
BOULEVARD SAINT-MARTIN, 23
1866
I
DON JUAN
ur ma dague et mon cor, je jurerais connaître
Ces deux grands cavaliers qui suivent le chemin.
Celui qui va devant et qui paraît le maître
Ne ressemble pas plus, par Belzebuth! à 1 être
Qui le suit, — qu'aujourd'hui ne ressemble à demain.
C'est un charmant seigneur qui laisse sur l'épaule
i
Ses longs cheveux bouclés flotter à l'abandon ;
Son visage est altier. — Mais l'autre compagnon
M'a toute lapparence et la mine d'un drôle.
Tête noble, n'importe, ou tête de coquin,
Je les ai rencontrés quelque part, c'est certain.
Oh ! vous le connaissez vous aussi, sur mon âme,
Vous, qui que vous soyez,jeune ouvieux,homme ou femme l
Femme, tu le connais et tu l'as désiré
Celui qui va devant avec un grand panache,
D'habits de soie et d'or et de velours paré !
Il aurait bien fallu lui baiser sa moustache,
Autour de son cou nu suspendre tes deux bras
Et poser sur son sein ta jeune tête blonde,
Si ta vue un moment eût arrêté ses pas ;
Car c'est lui qui s'en va chevauchant par le monde,
Versant dans tous les coeurs les troubles de l'amour,
Et jamais ne fixant sa course vagabonde,
Lui que l'amour n'a pu vaincre jusqu'à ce jour;
Car il sait se glisser au milieu des familles,
Et tu l'aurais aimé rien qu'à le regarder ;
Et s'il t'avait voulue, il n'est verrous ni grilles,
Ni cloître, ni prison, qui t'eussent pu garder.
Va, son baiser brûlant t'eût marquée à la gorge !
Puis il serait parti, pour d'autres te laissant;
Car ainsi qu'en un champ l'on sèmerait de l'orge,
Il va semant partout les larmes et le sang.
Car c'est des séducteurs le plus grand qu'il existe ;
Et, comme on cueillerait des fleurs sur son chemin
Pour faire à l'arrivée un bouquet du butin,
Des coeurs qu'il a conquis il a dressé la liste :
Car c'est Don Juan.
Il monte un fringant cheval noir.
Le valet qui le suit est lamentable à voir :
Sur son coursier fougueux en tremblant il chemine,
Et comme un écolier qui ferme son compas,
De ses maigres jarrets il lui presse l'échiné,
Et lui saisit le col au plus léger faux pas.
Holà! pardon, deux mots, messire Léporellel...
Eh bien ! dis-nous un peu, ton maître a-t-il trouvé
La femme de son choix, son idéal rêvé ?
Celle qui dans ses bras doit le garder fidèle
Et de ses longs amours clore la liste enfin ?
Ou poursuit-il toujours sa pénible conquête
Sans trêve, sans merci, sans relâche et sans fin?...
Mais tu ne réponds pas et tu branles la tête.
D'ailleurs, à toi qu'importe ? Allons ! va ton chemin !
J'aurais aussi voulu dire deux mots au maître
Qui, drapé dans sa cape et dans son vaste ennui,
Là-bas, rêveur, chevauche à vingt pas devant lui.
Dès longtemps j'attendais que le hasard fît naître
La belle occasion que je trouve aujourd'hui.
O toi, réponds-moi donc, grand conquérant des âmes
Toi pour qui pas un coeur n'a pu rester fermé,
Toi qui trompas toujours et fus toujours aimé !
O damné séducteur ! toi que toutes les femmes,
De la prostituée à la vierge au front blanc,
Et les mères aussi ne nomment qu'en tremblant !
Toi pour qui les tuteurs élèvent leur pupille !
O vivant cauchemar des pères de famille,
Qui, marchant ton chemin sans crainte et sans pudeur,
Par une sombre nuit, dans un coin de la ville,
Alors que tu venais de lui flétrir sa fille,
Couchas, ta dague au flanc, le corps du commandeur !
O Don Juan, réponds-moi !
Dis, pour prix de ta peine,
Pour cette âpre poursuite après une ombre vaine,
Pour tant de pleurs versés et de sang répandu,
Pour cettevie errante où sans compte et sans cesse
Tu t'en vas dépensant ta force et ta jeunesse,
Pour ce labeur sans nom, dis-moi, qu'espères-tu?
Penses-tu donc l'avoir, au terme du voyage,
Cet idéal trésor que poursuit ton désir?...
Va, mieux vaudrait pour toi chercher sur une plage
Une perle égarée, — et mieux vaudrait, volage,
Renoncer à ton rêve impossible à saisir !
N'avaient-elles donc pas, ces femmes que tu laisses,
Avec de longs baisers des étreintes de fer?
Aux heures de répit, sous leurs molles caresses,
Ne sentais-tu donc pas, damnations d'enfer!
Tout ton coeur se gonfler, frémir toute ta chair ?
Que ne les gardais-tu ?... Comme un torrent sans digue,
Pourquoi toujours tout prendre et broyer dans ton cours ?
Toujours fouler des coeurs, et, comme un fils prodigue,
Aux quatre coins du ciel émietter tes amours ?
Que leur voulais-tu donc ? Et que veux-tu de celle
A qui tu vas, mobile ainsi qu'un océan,
Tout à l'heure jurer une amour éternelle?...
Hélas ! ce que tu veux, je le sais bien, Don Juan !
— 6 —
Hélas! nous le savons, noustous tant que nous sommes,
Qui fûmes des enfants avant d'être des hommes!
Oh ! qui racontera l'amour d'un écolier !
Amour! — Comme à quinze ans ce motnous brûlait l'âme!
Devant notre oeil novice il semblait flamboyer
Comme un phare qui guide à son ardente flamme
Le voyageur perdu dans l'ombre et dans les flots.
Nous regardions passer toutes les jeunes filles;
Et, lorsque nous allions rêver sous les charmilles,
Comme toi nous disions avec de longs sanglots :
Parmi tant de beautés, certe il est une femme
Que Dieu fit pour m'aimer et pour être ma soeur ?
Qui doit avec le mien confondre son bonheur,
A mes rêves d'amour mêler toute son âme
Et me donner sa foi qu'elle me gardera ?
Dont l'amour en mon coeur comblera tout le vide.
Et que je dois aimer?... Oh! quand m'apparaîtra
Ma blonde fiancée éternelle et candide ?...
Et nous l'avons rêvé, ton beau rêve enchanté !...
Nous l'avons cru possible, alors que l'espérance
Sur les grands horizons de notre adolescence
Versait les chauds rayons de son prisme argenté ;
Quand l'inexpérience et la candeur de l'âge
Mettaient un manteau d'or sur la réalité.
Ce rêve s'est enfui comme un lointain mirage,
Et nous n'y pensons plus!... Don Juan, fais comme nous.
Ce métier, à la fin, n'a-t-il donc rien qui lasse ?
Sur le sol des boudoirs traîner tes deux genoux ;
Donner de ton amour à chaque ombre qui passe ;
Des débris de ton coeur semer tout ton chemin ;
L'idole qu'aujourd'hui ta passion adore,
L'encenser cette nuit pour la briser demain ;
Toujours désabusé recommencer encore,
Et.ne presser jamais deux fois la même main...
De désillusions joncheras-tu ta route
Sans que sur ton espoir vienne glisser le doute ?
Te verrons-nous sans cesse égarer ici-bas
Cet hôte de l'azur, Don Juan, ton divin rêve ?
Et n'est-il donc pas temps que ta course s'achève ? ..
Mais tu marches toujours et ne m'écoutes pas !
Ainsi, sans dire un mot ni détourner la tête,
Don Juan droit devant lui cheminait son chemin,
Lorsque d'une colline ayant gravi le faîte,
Voici qu'il aperçut à l'horizon lointain
Une très-surprenante et folle cavalcade
— 8 —
Qui sur la même route à l'encontre venait.
Cela n'avait pas mal l'air d'une mascarade ;
Mais il parut surpris, lui que rien n'étonnait.
Aussi vers son valet s'étant tourné le maître,
Il dit en la montrant :
« Quelles gens sont-ce là ? »
Léporelle au lointain put entreyoir peut-être
D'étranges cavaliers, mais sans les reconnaître ;
Tant il est qu'il haussa l'épaule et ne parla.
Quelles gens sont-ce là qui devers nous arrivent
Pêle-mêle et chantant du fond de l'horizon ?
Traînant à leurs côtés tout un peuple, et que suivent
Un troupeau bigarré de femmes en haillon,
D'enfants déguenillés et des choses sans nom ?
Quelle tourbe est-ce là qui s'augmente sans cesse
Et dans l'éloignement se prolonge ? — Serait-ce
Une procession de carmes déchaussés ?
Mais alors on verrait ondoyer à la brise
Les bannières des saints sous le plomb enchâssés.
Et, pour Dieu ! ce n'est pas des cantiques d'église
Qui sortent si joyeux de ces gosiers faussés.
Leur barbe et leurs pieds nus pourraient le laisser croire.
Mais ce serait un fait inconnu dans l'histoire,
Un cas ici nouveau, de voir sur des coursiers
Des moines en prière armés de carabines.-
Qui les verrait passer avec leurs rudes mines,
Sur l'honneur, les prendrait plutôt pour des guerriers.
— Donc, sont-ce des soldats qui s'en vont à la guerre ?
Mais je ne vois d'ici flamboyer au soleil
Ni cuirasses d'acier, ni casques d'or vermeil.
On entendrait bondir les canons sur la terre ;
Trompettes et tambours marcheraient en avant,
Jetant leurs grondements et leurs clameurs de cuivre :
Les drapeaux, déployés, frissonneraient au vent.
Puis, les guerriers vont seuls et ne se font pas suivre
De lourds chariots portant leur famille avec eux ;
Quand le chant du clairon les appelle, ils n'emportent
Des chers êtres laissés au foyer dont ils sortent
Rien que le souvenir dans leur coeur belliqueux.
Ils n'embarrassent pas leurs combats et leurs marches
D'enfants à la mamelle et de vieillards tremblants.
Or, il en est entre eux plus d'un à cheveux blancs
Qui semble avoir atteint l'âge des patriarches.
Ces gens qui vont suivis de femmes, je vous dis
Qu'ils ne sont pas soldats. — Donc, sont ce des bandits ?
— 10
Ils en ont presque tous l'habit et le courage,
Et j'en vois quelques-uns dont vous ne voudriez point,
En traversant un bois, rencontrer le visage,
Ni connaître à l'essai la pesanteur du poing.
Mais ce n'est pas ainsi qu'agissent d'ordinaire
Les brigands qui s'en vont, un à un et sans bruit,
L'escopette à la main, dans un lieu solitaire,
S'embusquer, attendant le voyageur de nuit.
Et certes, ce serait une audace un peu forte
Que d'aller en famille, au grand jour, de la sorte,
Par bande de cinq cents courir les grands chemins. •
S'ils ne sont pas soldats, bien qu'ils portent des armes,
Ils ne sont pas non plus bandits, encor moins carmes.
— Or, pour dire le vrai, ce sont des bohémiens.
Quels sont vos sentiments, et portez-vous dans l'âme
Une compassion fraternelle et sans fond
Pour ce peuple toujours maudit et vagabond,
Ballotté sans merci comme l'est une lame
Errante et fatiguée au sein de l'océan ?
Eux qu'un perpétuel et fatal ouragan
Enveloppe de brume et du sol déracine ;
Qui, ne pouvant fixer leur tente en nul endroit,
S'en vont toujours chassés de colline en colline,
De cités en cités, sans patrie et sans toit.
Eux dont tous les soleils ont basané la face ;
Qui de tous les pays ont gardé quelque trace,
Et senti sur leur corps passer tous les climats ;
Qui, plutôt qu'enchaîner leur fière indépendance,
Vont traînant en tout lieu leur misère et leurs pas,
Et qui n'ont pour soutien que leur insouciance
Dans ce rude labeur; — eux, damnés d'ici-bas.
Si peu qu'à leur destin votre destin ressemble,
Si vous avez senti, ne serait-ce qu'un jour,
La gloire vous manquer, la fortune ou l'amour,
Ne les avez-vous pas enviés, plaints ensemble,
Eux qui savent si bien narguer l'adversité ?
Qui, frappés par le sort et par l'humanité,
Peuvent pourtant jeter sur les biens de ce monde
Un regard de dédain et de pitié profonde,
Ne gardant qu'un trésor pour eux, la liberté !
Or, nous allons pouvoir les contempler à l'aise,
Car les voici venir avec leurs chants joyeux.
Restez donc près de moi, si tant est qu'il vous plaise
De les voir, un à un, défiler sous vos yeux.
0 toi, grand mécréant, le premier qui s'avance,
Tête haute, et campé sur ton cheval boiteux,
Balançant dans l'azur avec tant d'arrogance
Le lourd plumet planté sur ton feutre piteux !
Pour prendre de tels airs et ces façons hautaines
T'ont-ils choisi pour chef parmi les capitaines?...
Ton sourire orgueilleux dit que j'ai deviné.
Eh bien ! si c'est ainsi, marche en avant-des autres !
Marche seul, comme un Dieu précédant ses apôtres!
Étale ta grandeur et ton pourpoint fané ;
Va, rêveur, redoutable, isolé dans ta gloire,
Et savoure à longs traits ta pauvre royauté!
C'est là ton châtiment, toi qui perdis mémoire
Des charmes infinis de la fraternité
Quand tu fus leur égal, chacun te faisait fête,
Tu voulus au-dessus de tous dresser la tête !
Tu l'as réalisé, ton rêve ambitieux ;
A ton front maintenant pas un front qui parvienne,
Mais aussi pas de main ne vient presser la tienne,
Et tu vas à l'écart comme un soldat lépreux.
Voici l'état-major : spectacle inénarrable !
Ils sont quarante au moins, cavaliers ou piétons,
— 13 —
Gens de tous les pays, costume indéchiffrable,
Braillants et débraillés, tous vaillants compagnons.
C'est là, sur mon honneur, un coup d'oeil admirable!
Il en est néanmoins vêtus superbement
De manteaux et d'habits très-beaux... anciennement.
Ceux-là laissent traîner sur le sol leur rapière,
Retroussent leur chapeau de royale manière,
Plume en Pair, l'oeil vainqueur et la moustache au vent.
Pour Dieu ! n'en riez pas ! ce serait, d'aventure,
Vouloir à leur épée un peu faire tàter
Si vous avez la peau du ventre molle ou dure :
Les drôles ne sont pas hommes à plaisanter.
Vient ensuite la foule immense, la cohue,
Soulevant la poussière et les cris dans la nue,
Et les bruyants chariots qui portent les vieillards
Sur des tas de haillons entassés pêle-mêle ;
Puis là-bas, bien au loin, l'escadron des traînards.
Comme un joyeux essaim d'oiseaux battant de l'aile,
Un tourbillon d'enfants mêlés aux chiens errants,
Laissant leurs noirs cheveux cacher leurs brunes joues,
Çà et là, vont courant et grouillant dans les rangs,
Foulés par les chevaux et froissés par les roues.
— I4 —
Oh ! qui racontera ces êtres inconnus,
Poussés on ne sait où, frêles et demi-nus,
Grand troupeau d'orphelins que le hasard élève,
Qui, sans pain, sans foyer, sans mère bien souvent,
Voient finir leur enfance ainsi qu'un mauvais rêve ?
Doux arbustes sans cesse agités par le vent,
Pensez-vous qu'ils pourront continuer leur race ?
Cet enfant maladif, est-ce qu'il grandira?..
Ah ! qu'importe le vent, si la sève est vivace !
N'ayez souci de rien, pas un ne s'en ira.
Or, voulez-vous savoir votre bonne aventure ?
Voici, courbée au sol, sans coiffe ni souliers,
Laissant flotter au vent sa blanche chevelure,
Une vieille qui passe entre des cavaliers.
Mais ce n'est pas cela qu'il lui faut à cette heure ;
Il ne passera pas deux jours sans qu'elle meure,
Si personne ne vient aider ses pas tremblants.
Messieurs les cavaliers, n'avez-vous pas de honte?
Arrêtez un instant vos chevaux, qu'elle monte !
Ou faites-la s'asseoir sur les chariots branlants.
Il faut n'avoir vraiment pas de pitié dans l'âme
Pour laisser s'en aller à pied la pauvre femme!..
— i$ -
La vieille ne veut pas s'asseoir sur les chariots
Ni monter les coursiers et s'y placer en croupe.
Elle voyagerait avec le joyeux groupe
Dix mois, sans se lasser ni fatiguer ses os;
Car elle est de la race, et certe elle le prouve,
Où l'on trempe l'enfance aux épreuves de l'air;
Et, bien que la vieillesse en ce moment l'éprouve,
Ses bras et ses jarrets sont encore de fer.
Mais je ne prétends pas ici le moins du monde
Vous dépeindre un à un tous ces types divers :
Là règne l'imprévu, le pittoresque abonde,
Et j'y pourrais trouver matière à mille vers.
Je pourrais les montrer tour à tour dans leur rôle,
Et les faire poser sans masque devant vous.
Peut-être le sujet vous plairait, entre nous ?
Mais que vois-je là-bas ?... sur une vile épaule,
Le manteau que portait don César de Bazan !...
Obscur moineau paré du plumage du paon,
Où donc as-tu volé la sublime défroque ?...
— Mais le voici, l'objet digne d'attention !
Callot, divin Callot, c'est toi qu'ici j'invoque;
— i6 —
C'est ici qu'il faudrait ton ravissant crayon!
O toi qui fus poëte, et dans ton oeuvre unique
Dénombras l'escadron des grands aventuriers !
Toi qui sus les parer d'un charme si magique,
Tes nobles vagabonds, bohémiens et guerriers !
Si tu l'eusses portraite, ô vieux maître que j'aime !
Cette enfant d'aventure au sauvage contour,
Elle eût fait, celle-ci, la fille de bohème,
Sur le papier noirci trembler ta main d'amour !
Elle n'a certes pas quinze ans, la vierge brune;
Parmi celles pourtant que l'on entend vanter,
De visage ou de corps, en connaissez-vous une
Qui puisse en dons charmants sur elle l'emporter ?
Connaissez-vous marquise, impératrice ou reine
Qui voulût, par hasard, mon galant compagnon,
S'en venir mesurer à sa toison d'ébène
Les quelques noeuds épars de son royal chignon ?
Connaissez-vous des yeux aux vives étincelles
Plus brillants, enchâssés dans un émail plus blanc ?
Et si vous en savez de plus noires prunelles,
Dites, en savez-vous des dames de haut rang
Qui, dans un bâillement d'ennui, dans un sourire,
— 1.7 —
Entr'ouvrant à demi leurs lèvres d'incarnat,
Montrent plus blanches dents, — dents pures où se mire
La bouche de corail que le ciel lui donna?..
C'est que la jeune fille a grandi sans entraves!
C'est que la fleur des champs, qu'arrose le matin,
A de plus chauds éclats que ses soeurs, fleurs esclaves
Qui dressent fièrement leur tête en un jardin !
Ah ! qui respirera cette plante sauvage
En gardera longtemps le parfum dans son coeur !
Qui viendra fourvoyer ses yeux sous ce corsage
Pour toujours dans son sang mettra l'amour vainqueur !
Comme un jeune chamois à la course fantasque,
La voyez-vous passer, d'une main soulevant
Sa basquine légère, et faisant bruire au vent
Les cymbales d'airain de son tambour de basque !
Un madras écarlate enroulé sur son front
Enferme dans ses plis sa riche chevelure ;
Mais les noeuds dans sa course un à un se défont :
Des boucles sur son dos flottent à l'aventure.
Rien n'est là pour garder du soleil ses bras nus
Ni pour voiler son col, d'où s'épand à flots drus
Un lourd collier de jais battant sur son corsage ;
2
— iS —
Et les rayons d'été qui flambent dans les airs
Comme un bronze poli font briller son visage,
Et de ses yeux ardents tirent de longs éclairs.
Or, c'est Zalzarina le nom dont on l'appelle.
Lorsque le beau Don Juan vint à passer près d'elle,
La vierge par hasard leva sur lui les yeux.
Ce fut tout, sur l'honneur! — Don Juan, droit sur sa selle,
Ne parut prendre garde à ce regard curieux.
Il ne ralentit point le pas de sa monture.
Et sembla ne pas voir la belle créature
Qui s'était arrêtée au milieu du chemin.
Il la laissait donc là cette enfant qui l'admire !
Ainsi, c'en était fait, et l'on aurait pu dire
Qu'une au moins échappait à sa fatale main.
Mais à cinquante pas ayant tourné la tête,
Il vit la jeune fille au visage bruni
Immobile, et de loin le regardant ainsi.
Alors d'un tour de bride il fit virer sa bête,
Et dit :
— « Léporello, revenons par ici ! » —
II
ZALZARINA
orsque, le jour d'après, le soleil des Espagnes
Leva son orbe en flamme au sommet des montagnes,
Ses premiers rayons d'or dans l'espace élancés
Vinrent îllummer'la.tente purpurine
Et le large divan où, l'un l'autre enlacés,
Dormaient en souriant Dor Juan et Zalzarine.
— 20 —
A deux cents pas de là campaient les bohémiens.
Les grands chariots, vidant leur cavité profonde,
Avaient d'objets confus exhibé tout un monde :
Coussins, tapis troués, — splendeur des jours anciens !
Sabres damasquinés, marmites et guitares ;
D'autres choses encore, horribles ou bizarres,
Que l'aube caressait de ses charmants reflets.
Un glaive de sultan coudoyait une poêle.
Hors quelques maigres chiens rôdant à pas muets,
Et cherchant, le museau tendu, quelque os à moelle,
Tout le camp du sommeil savourait les pavots.
Formant des pavillons avec de vieilles toiles,
Quelques-uns, à l'abri, goûtaient un doux repos ;
Tandis que sous le dôme argenté des étoiles,
Les autres, en plein air, drapés dans leurs manteaux
Et semblant protester contre tant de mollesse,
Dormaient, sur le sol dur couchés, ou bien assis
Sur de grands escabeaux chancelants de vieillesse.
Près d'eux fumaient encor quelques tisons noircis
Au milieu d'un monceau de cendre consumée.
C'était là qu'on avait préparé le festin,
Là qu'on avait choqué les hanaps pleins de vin.
Maintenant tout dormait, et la blanche fumée
— 21
Montait silencieuse en l'air pur du matin.
Et Don Juan reposait aux bras de Zalzarine.
Tant que l'âme avait mis des forces à leur corps,
S'enivrant à l'envi de volupté divine,
Ils avaient de l'amour goûté tous les transports.
Et lorsque était venu celui qui des plus forts
Courbe la volonté sous son sceptre éphémère,
Et dont le manteau bleu le soir couvre la terre,
Dans un dernier baiser ils l'avaient accepté.
O sommeil qui mets fin aux plaisirs comme aux peines,
Sous le chaume du gueux comme aux palais des reines,
En tout lieu l'on chérit ta douce royauté !
Et nous t'aimons toujours, bien que tu nous enlèves
La moitié des moments qui nous furent comptés,
Surtout lorsque s'en vient l'essaim léger des rêves
Voltiger avec toi sur nos fronts agités !
Mais tu serais aimé plus encor qu'on ne t'aime,
Si, nous affranchissant des craintes et des maux,
Tu pouvais présider à notre instant suprême..
Et des mains de ta soeur ravir la sombre faux.
O frère de la mort, puisque ta soeur camarde,
— 22 —
Attendant pour chacun que son tour soit venu,
Doit tous nous visiter, et puisqu'elle nous garde
La surprise et l'effroi de son jour inconnu ;
Puisque, suant alors notre dernière fièvre,
Nous sentirons ses mains nous tordre, et sur nos fronts
Passer le froid baiser de sa bouche sans lèvre
Qui doit clore et sceller les maux que nous souffrons,
Oh ! ne serait-il pas plus doux et moins terrible
Que ce fût toi, sommeil, et non ta soeur horrible,
Qui vinsses délier la trame de nos jours
Et nous prendre à la vie ? — O sommeil des amours,
Comme ces deux amants qui sur leur molle couche,
Las de transports, à toi se sont abandonnés,
Et qui dorment unis, le sourire à la bouche,
Oublieux de la mort et du jour qu'ils sont nés,
Ne serait-il pas mieux de quitter l'existence
Dans tes bras caressants doucement emporté,
Et de tomber ainsi, sans terreur ni souffrance,
Dans le Néant profond ou dans l'Éternité !
Quand Don Juan se leva, sous la tente assez vaste,
En silence et rêveur, il fit quelques cents pas,
Et pendant qu'il marchait, son oeil enthousiaste
— 23 —
Ne quittait pas l'enfant qui ne s'éveillait pas.
L'enfance ne sait pas la pudeur, et l'étoile
Repose chaste et nue au fond du firmament ;
Pour la beauté qui dort le sommeil est un voile :
Aussi Zalzarina dormait sans vêtement.
Et lui, d'un oeil avide et d'artiste et d'amant,
De ce beau corps pudique il suivait chaque ligne,
Parfois complaisamment s'arrêtant sur un signe
Et de cette merveille embrassant le contour.
Puis, posant ses deux mains sur ses yeux, sa pensée
S'en allait réveiller dans l'ivresse passée
Les mystères charmants de cette nuit d'amour.
Alors, comme un soleil qui sort d'un noir nuage,
Un triomphant sourire éclairait son visage
Et le transfigurait, — comme aussi par moment
Je ne sais quel penser mélancolique et sombre
Sur son front réjoui venait jeter son ombre,
Ni pourquoi ses sourcils se fronçaient tristement.-
Alors son noir regard allait, plein de délire,
Des lèvres de l'enfant, qu'entr'ouvrait un sourire,
A ses longs cils fermés par le sommeil divin,
Comme s'il y cherchait et s'il voulait y lire
Un mot énigmatique écrit par le destin.
— 24 —
Mais toujours revenait la pensée importune,
Et Don Juan s'arrêtait, anxieux et muet !
Muet, dis-je !... pourtant sous sa moustache brune,
En y regardant bien, sa lèvre remuait,
Parlant bas, comme ceux qui parlent dans la fièvre.
Or, nul n'a jamais su ce qu'avait dit sa lèvre,
Ni ce qui l'agitait, bonheur ou désespoir ;
Mais on sait qu'il sortit, appela Léporelle,
Et lui dit :
« Tiens-toi prêt ! nous partirons ce soir. »
Puis rentrant sous la tente, il vint près de sa belle
Sur le divan moelleux en soupirant s'asseoir,
Et, posant un baiser sur sa lèvre penchée,
Lui dit d'un ton joyeux :
« Chère, réveille-toi ! »
Elle ouvrit, au sommeil brusquement arrachée,
Une paupière vague et comme effarouchée,
Et sembla l'entrevoir presque avec de l'effroi.
Mais ce fut un moment ; — sitôt qu'heureuse et fière,
Elle le reconnut, — un doux sourire frais,
Plein de gais souvenirs, fit resplendir ses traits
Et jaillir de ses yeux comme un flot de lumière.
De ses deux bras nerveux l'attirant sur son sein,
- 25 —
Folâtre, elle posa sur sa bouche adorée
Un long baiser muet, — et la lèvre altérée
S'attache moins avide aux bords d'un verre plein.
Une minute ainsi s'écoula bienheureuse !...
Bientôt, se dégageant de l'étreinte amoureuse
Où brûlant de désirs Don Juan la retenait,
Comme un oiseau léger que le matin éveille,
Joyeuse, elle courut vers une ample corbeille
Et vida d'un seul coup ce qu'elle contenait.
Le velours et la soie et les fines dentelles
S'étalèrent par terre, — et les colliers de prix,
Avec les diamants roulant sur le tapis,
Jetèrent au grand jour leurs vives étincelles.
Les écrins entr'ouverts renvoyèrent leurs feux ;
Les couleurs chatoyaient; le jais et les paillettes,
Comme des astres d'or semés sur les toilettes,
De leurs miroitements éblouissaient les yeux.
C'était de tout côté comme un torrent d'étoiles.
Ainsi, quand sur les monts l'aube sort de ses voiles,
Perles, fleurs et rubis tombent de ses doigts clairs ;
Ainsi, durant les nuits de fêtes populaires,
La rapide fusée aux gerbes éphémères
— 26 —
S'ouvre et s'épanouit comme une fleur des airs.
La tente en ce moment comptait plus de richesses
Qu'après trente ans d'usure un vieux juif n'en gagna.
Mais, en laissant-ainsi ruisseler ses largesses,
Juan n'avait pas dessein de payer ses ivresses :
Il voulait simplement parer Zalzarina.
Et pourtant le bandit qui vingt ans, loin du monde,
Arrêtant les passants au bord des grands chemins,
Tour à tour rançonna soldats et pèlerins ;
Celui qui, promenant le ravage à la ronde,
Brûla l'humble chaumière et pilla les châteaux,
Ne fit jamais, rentrant un jour dans sa patrie,
A sa jeune épousée,' alors qu'il se marie,
Présents plus somptueux et plus riches cadeaux !
Une fille de roi, non, pas même une reine,
Aurait-elle une fée en naissant pour marraine,
Ne pourra découvrir, sous les regards jaloux
De ses dames d'honneur, parures plus charmantes
Et joyaux ciselés par des mains plus savantes,
Parmi les dons offerts par son royal époux.
Zalzarina semblait comme folle de joie.
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Velours, tissus légers, gaze et robes de soie,
Elle dépliait tout avec des cris d'enfant.
Cependant que Don Juan, à quelques pas loin d'elle,
La suivait du regard heureux et triomphant.
Certe, il pouvait offrir, la trouvant noble et belle,
A cette chaste enfant son nom avec sa main,
Oublier ce jour-là le sang de ses ancêtres,
Et faire, ne suivant que ses désirs pour maîtres,
Bénir son union par un prêtre romain ;
Il pouvait la doter du titre de comtesse,
Sans craindre les mépris du monde et ses affronts,
Ayant assez d'aïeux pour illustrer deux fronts,
Et pouvant sans déchoir dédoubler sa noblesse.
Le matin de sa noce, en guise de cadeaux,
Il pouvait lui donner deux ou trois seigneuries,
Des chevaux et des gens portant ses armoiries,
Des hôtels blasonnés, des manoirs féodaux
Sur le sommet des monts dressant leurs tours altières,
Et, tels qu'en possédaient les seigneurs d'autrefois,
Des duchés embrassant des provinces entières
Avec leurs grands étangs, leurs fleuves et leurs bois ;
Il pouvait lui donner, à la mode princière,
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Des pages pour tenir sa robe par derrière,
Des laquais à son ordre, et des dames d'atour
Pour la déshabiller et lui servir d'escorte,
Des fous pour l'égayer, et placer à sa porte
Douze hallebardiers la gardant nuit et jour,
Mais, peu faite à ce luxe et narguant le bien-être,
L'humble Zalzarina, devant tant de grandeurs,
Eût montré peu de joie, et d'un oeil froid peut-être
Eût contemplé ces biens, ces titres, ces splendeurs.
Comment d'ailleurs plier sa nature rebelle ?
Elle eût senti le vent lui manquer sur son aile,
Et des fers la charger dans ce monde empesé ;
Et ne comprenant pas ce que l'on voulait d'elle,
Tout ne lui disant rien, elle eût tout refusé.
Don Juan, qui connaissait le fond du coeur des femmes
Et comme dans un livre avait lu dans leurs âmes,
Savait ce que pouvaient la soie et les bijoux ;
Et dans ce moment même il voyait sa maîtresse
Rougir, tourner vers lui des yeux noyés d'ivresse,
Rire et pleurer de joie et baiser ses genoux.
Tant la plus humble enfant tient à paraître belle !
Tant c'est chose commune et chose naturelle
Qu'elle applique ses soins à parer sa beauté !
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Tant c'est goût inhérent à l'âme fémini ne
De vouloir s'embellir, marquise ou Zalzarine,
Fille de la richesse ou de la pauvreté !
Don Juan seul, qui, debout et les poings sur les hanches,
Voyait de loin l'enfant peigner ses noirs cheveux
Et dans leurs noeuds tordus semer les perles blanches,
Put mesurer l'ardeur qui brillait dans ses yeux.
Seul il sut le plaisir dont battit sa poitrine
Quand elle revêtit la frêle mousseline
Qui noya son corps rose en ses flots transparents,
Et quand elle ajusta les plis de sa basquine
Sur sa taille flexible, aux contours enivrants.
Seul il jugea sa joie et put seul la comprendre,
Quand il la vit, riant, essayer sur ses doigts
Vingt bagues tour à tour, les ôter, les reprendre,
Douteuse, et ne sachant comment fixer son choix.
Elle prit à la fin trois bagues, trois merveilles,
Dont lès pierres jetaient de fulgurants éclats,
Un collier de corail et des boucles d'oreilles
D'onyx enchâssé d'or; — et pour orner ses bras,
Fouillant dans la moisson sur le tapis semée,
Elle choisit encor deux riches bracelets.
— jo —
Or, sur l'un, — le plus beau, — se trouvait un camée
Où Don Juan avait fait représenter ses traits ;
L'autre était un serpent se tordant en spirale,
Dont les yeux verts lançaient des regards inconnus.
Puis elle mit, suivant la mode orientale,
Deux larges anneaux d'or autour de ses pieds nus.
Lorsque la jeune fille eut fini sa toilette,
Don Juan fort galamment vint lui prendre la main,
Et près de lui la fit asseoir sur un coussin.
Puis il lui dit, posant une main sur sa tête :
« Maintenant qu'à ta mise il ne manque plus rien,
Veux-tu que nous causions ?... Et que vas-tu me dire ?... »
Elle lui répondit avec un doux sourire :
« Si mon maître et seigneur le veut, je le veux bien.
— Causons donc ! N'est-ce pas qu'au fond de ta mémoire
Tu couves des pensers et de charmants secrets
Qui voudraient s'envoler, et que ta jeune histoire
Est, à la raconter, un roman plein d'attraits ?
Les grains d'or que la mer roule dans une lame,
Les astres de l'azur, le flot de tes cheveux
Que je tiens dans ma main, sont moins beaux et nombreux
— 5i —
Que les rêves confus qui remplissent ton âme,
Et dont personne encor n'a reçu les aveux.
Eh bien, moi je serai le coeur où l'on s'épanche!
Je verrai dans ton âme avec l'oeil de l'esprit !
Le premier je lirai sur cette page blanche
Où rien que d'innocent ne fut encore écrit !
Tu me dérouleras ta fantasque existence
Et le panorama des souvenirs lointains ;
Tu me diras ta vie, et ta première enfance,
Et tes songes d'ensuite, et quelles tendres mains
Vinrent aider tes pas aux sentiers de ce monde ;
Ce que l'on t'enseigna, puis ce que t'ont appris
La misère et ta course en tout lieu vagabonde !
Mais d'abord, réponds-moi. — Quel est le beau pays
Où tu reçus le jour?.. Sous quels cieux es-tu née?.. »
Elle fixa sur lui ses grands yeux, étonnée,
Et resta quelque temps immobile et sans Voix,
Comme s'il lui parlait pour la première fois
Une langue étrangère à la sienne, — et divine.
Cherchant une réponse et ne la trouvant pas,
Elle inclina d'abord son front sur sa poitrine ;
Puis, ayant un moment rêvé, tendit le bras
— 32 —
Vers le soleil levant, et répondit :
« Là-bas!...
Là-bas j'ai vu blanchir et lever mon aurore!
Là-bas les temples lourds, d'arabesques couverts,
Dressent leurs dômes blancs parmi les palmiers verts !
La lune les argenté et le soleil les dore.
Là-bas, dans les déserts que laboure le vent,
L'oasis au passant offre un tente humide ;
Et les maigres lions, quittant leur roche aride,
Le soir, autour des feux, viennent rôder souvent !
Là-bas, comme un drap d'or, ondulent les campagnes
Qu'arrose et que féconde un fleuve aux grandes eaux ;
Le maïs et les blés s'y dorent ; les montagnes
Y gardent en tout temps leurs verdoyants manteaux !
Les arbres sont couverts de feuilles éternelles,
Et les fruits qu'on y cueille y sont plus doux qu'ailleurs ;
Les cieux y sont plus bleus, les fleurs y sont plus belles,
Les oiseaux plus brillants, et les hommes meilleurs !
Ils ne repoussent pas des portes de leurs villes,
Comme des parias, nos nomades familles,
Et l'on petit sans danger habiter leurs cités.
Là-bas les coeurs sont bons : les grandes caravanes
Se reposent parfois à l'ombre des platanes
— 33 —
Avec les bohémiens qui s'y sont arrêtés !
Leurs prêtres sont plus doux : ils ne brûlent personne ;
Mais les vôtres sont durs, de tout lieu nous chassant.
Ils ne connaissent pas votre Dieu qui pardonne,
Et qui ne se nourrit que de pleurs et de sang !
Leurs femmes pour le bain ne sortent que voilées ;
Les maîtres par des noirs font garder leurs amours ;
Leurs jours sont langoureux, et leurs nuits étoilées
Sont plus belles qu'à vous ne sont vos plus beaux jours !
Là-bas le ciel est chaud, et la vie est facile :
On n'y sait ce que c'est que le froid ou la faim.
Les moissons sans travail naissent pour la faucille ;
Nul être n'y manqua de pâture ou de grain.
C'est le plus beau pays, celui qui me vit naître!
J'y voudrais vivre encor, dans son soleil sentir
Tout mon corps se plonger, de son air me repaître !..
C'est aussi le pays où je voudrais mourir!..
« Je n'ai jamais connu de parents sur la terre :
Une vieille, au coeur bon, qui n'était pas ma mère,
M'en donna cependant tout l'amour et les soins.
Elle avait recueilli l'orpheline égarée
Et su toujours la mettre à l'abri des besoins.
3
— 34 —
Elle est morte l'hiver passé ; — je l'ai pleurée.
Ensemble et sans quitter notre pauvre tribu,
De l'est à l'occident, nous avons donc sans cesse
Mangé le même pain, au même verre bu,
Partageant les beaux jours et les jours de détresse !
Et nous avons ainsi marché bien du chemin !...
Or, elle m'enseignait la science magique,
A lire l'avenir aux lignes de la main,
A tenter, malgré Dieu, l'oeuvre diabolique,
A connaître aujourd'hui ce que cache demain !..
Je me suis avancée en ce savoir funeste,
En suivant ses leçons, si loin qu'on peut aller !
Maintenant que la vieille est morte, — il ne me reste
Que vous pour me sourire et pour me consoler !
Mais vous êtes venu, me comblant de tendresse,
Me rendre avec l'amour l'espoir, et vous avez
D'un regard de vos yeux dissipé ma tristesse !
Je ne crains plus le sort, les beaux jours sont levés !.. »
Don Juan l'interrompit :
« S'il est vrai que tu saches
Les secrets défendus aux aveugles humains ;
Si tu peux discerner les courageux des lâches,
— 35 —
Les maudits des heureux, en regardant leurs mains.
Prends la mienne, et dis-moi quelle fut ma fortune,
Et ce que le destin réserve à mes vieux jours !
. S'il doit contrarier ou servir mes amours!...
— Certes, j'en vis beaucoup, mais n'en tins jamais une,
Reprit la bohémienne en la considérant,
Plus noble et plus vaillante, et dont la grâce altière
Dénotât plus belle âme avec un coeur plus grand !
Les lignes de bonheur la couvrent tout entière,
Mais leurs faisceaux brisés n'aboutissent à rien :
Le bien, le mal, y sont dans un égal mélange;
J'y vois beaucoup de mal et le désir du bien,
Et ne sais le plus fort, du démon ou de l'ange.
Dans ce pli j'aperçois une tache de sang !..
Mais ce n'est pas celui d'un rival téméraire,
Ni d'un lâche insulteur, — c'est du sang innocent !
C'est celui d'un vieillard, sinon celui d'un père!.. »
Et l'enfant frissonna. — Don Juan, sans s'émouvoir,
Dit:
« C'est là du passé !.. si ta science avare
Se borne à ces aveux, par l'enfer ! je déclare
- 36-
Qu'elle est vaine et sans fruits, car je voudrais savoir
Ce que dans l'avenir le destin me prépare !
— Il faudrait pour cela l'aide de Lucifer,
Dit-elle en pâlissant, — car c'est oeuvre d'enfer !...
— Eh! dit-il, pourquoi pas?...
— C'est terrible et j'en souffre !.. »
Et son regard tourné vers Don Juan l'implorait.
« Ce n'est pas sans lutter que l'effroyable gouffre
Laisse aux yeux des mortels entrevoir son secret,
Et je reviens toujours pâlie et fatiguée
De cet affreux combat!.. Parlons de chose gaie!..
— Non ! parlons de cela, dit Don Juan plus pressant.
A cet amer sujet je m'attache et demeure
Et n'en veux pas sortir!.. Tu m'as dit tout à l'heure
Qu'on voyait sur ma main une goutte de sang :
Bien, c'est vrai! Mais je veux approfondir la chose.
Toi qui sais le passé, dévoile l'avenir!...
Vas-tu pas maintenant rester là bouche close?..
— Ah ! je tremble pour vous ! On peut se repentir,
Seigneur, d'en trop savoir; mieux vaut ne pas apprendre,
Et mieux vaut ne jamais interroger le sort !..
— Tu n'as pas avec moi de tels égards à prendre.
Je ne crains, sais-tu bien, l'avenir ni la mort !
— 37 —
Ne m'as-tu rappelé cet instant dans ma vie
Qu'afin de provoquer sans remplir mon envie ?
N'en dis-tu la moitié que pour dire après : non?..
Or, je veux tout savoir et veux qu'on me réponde,
Et je ne sais sur quoi ton silence se fonde !
Je ne crains, je t'ai dit, l'enfer ni le démon ;
Quand l'heure sonnera de ma nuit éternelle,
Je veux, s'il doit venir, qu'il ne m'attende pas,
Et comme dans les tiens me jeter dans ses bras !
Ainsi tu peux parler !..
— Vous le voulez ! dit-elle... »
Elle se leva donc, sur le tapis traça
Le grand cercle magique avec une baguette,
En suivit lentement le tour, puis se plaça
Au centre, — et dans ses mains laissant tomber sa tête,
Resta quelques instants immobile et muette.
Bientôt un long frisson parcourut tout son corps.
L'enfant parut trembler ainsi que dans la fièvre
Et comme repousser d'invisibles efforts.
Une étrange chanson s'exhala de sa lèvre,
Chant de damnés peut-être, aux sauvages accords !
Sur le sol accroupie, et la tête baissée,
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Si bien que ses cheveux balayaient ses pieds nus,
On l'entendit crier, de terreur oppressée,
Comme un appel lointain en des mots inconnus.
La lutte alors reprit, infernale et divine,
Et finit par un cri qui n'avait rien d'humain !...
Et Don Juan attendait, un bras sur sa poitrine,
Debout, à quelques pas, le menton dans sa main.
Lorsque Zalzarina, les cheveux en arrière,
Se dressa sur ses mains et releva le front,
La pâleur des tombeaux couvrait sa face entière,
Plus blanche qu'à minuit, au sein d'un cimetière,
Une morte quittant son sépulcre profond.
Ses yeux, ouverts, avaient la fixité des marbres ;
Sa bouche se crispait de mouvements nerveux,
Et, comme un vent passant sur la cime des arbres,
Un souffle surhumain agitait ses cheveux.
Elle semblait plongée en un sommeil étrange ;
Et quand elle parla, ce fut le plus souvent
De mots vagues ou clairs un plus obscur mélange
Que les discours confus que l'on tient en rêvant :
— « Dans un cercueil de plomb, au fond d'une chapelle,
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Sous le tremblant rayon de la lampe du choeur,
Il repose, les yeux noyés d'ombre éternelle,
Les deux bras repliés et croisés sur son coeur.
Comme pour emporter les vains bruits de la terre
Dans l'acier et le fer son corps froid fut rivé :
Il dort ainsi, couché dans sa robe de guerre,
Morne, le casque en tête et le masque levé.
Son épée est placée auprès, selon l'usage;
Celle qui cinquante ans ne l'a jamais quitté
Et dans le dernier choc servit mal son courage :
Sa blessure est encore ouverte à son côté.
N'importe, l'aromate et la myrrhe et le baume
L'ont si bien conservé sous leurs parfums divers,
Que la vie, on dirait, hante encor ce fantôme,
Si l'on n'entendait pas le sourd travail des vers !...
Au-dessus, magnifique et pesant sur la dalle,
S'élève son tombeau dans le jaspe taillé.
Là, vivant d'une vie auguste et sculpturale,
Il dresse son corps roide et de marbre habillé.
L'artiste qui fouilla du ciseau cette pierre
Y dépensa tant d'art et tant de sentiment,
Que parfois la statue, aux jeux de la lumière,
D'un semblant d'existence un instant s'animant,
— 40 —
Paraît comme revivre et faire un mouvement !...
« Pourquoi franchir, Don Juan, le seuil de cette église
Et tremper en riant ta main au bénitier?
Ta prière d'enfant, ton coeur l'a désapprise !
Si tu courbes le front, ce n'est plus pour prier !
Que te font ces saints lieux ? Pourquoi ton pas profane
Vient-il troubler l'écho de la nef et du choeur ?
Si des pensers pieux ont germé sous ton crâne,
Que s'en vient'faire ici ton sourire moqueur ?
Sous les sombres arceaux la prière s'est tue ;
L'encens ne brûle plus et l'orgue est recueilli !
Qui donc ici t'appelle ? Et pourquoi la statue,
En t'entendant marcher, a-t-elle tressailli ?
D'où vient qu'en la voyant ton pas aussi s'arrête ?
Te parlait-elle pas? Et que t'a-t-elle dit?...
Il m'a semblé d'ici lui voir hocher la tête !
Nul effroi dans ton coeur pourtant ne descendit !...
« La salle resplendit ceinte de vertes branches ;
Les flambeaux allumés font comme un second jour ;
Les corbeilles de fruits croulent en avalanches ;
Les mets avec les vins sont rangés tout autour.
— 41 —
La table est au milieu, provocante et splendide.
Tout est prêt. On attend. — Qui donc viendra ce soir ?
Oh ! qui donc doit remplir cette place encor vide ?
Quel convive, ô Don Juan, près de toi va s'asseoir?...
Jamais sur ton beau front n'a brillé tant d'ivresse !
Tu te penches dehors pour entendre marcher.
Qui donc se fait attendre ? un homme ? une maîtresse ?...
J'entends sur les degrés des pas lourds s'approcher!...
Ah ! misère et terreur ! c'est lui, c'est le fantôme !
Comment donc a-til pu, de marbre emprisonné,
Se mouvoir, — et du temple abandonner le dôme,
Et de son piédestal s'est-il déraciné ?
Il est encor plus froid, plus lugubre et plus pâle
Qu'entre les ais de plomb du cercueil, — et pourtant
Je ne sais quel sourire à sa lèvre s'étale.
Ah ! malheur ! si tu vas serrer la main qu'il tend !... »
Don Juan la vit alors se tordre et se débattre
Comme folle de peur, et se cacher les yeux,
Et presque en même temps sur le plancher s'abattre
Comme une masse inerte, avec des cris affreux.
Il courut, dans ses bras la souleva pâmée
Et froide, — et sur le lit la posant doucement,
— 42 —
Couvrit de longs baisers sa face inanimée...
Zalzarina rouvrit un regard languissant.
«Ehbien! qu'ai-je annoncé? dites! demanda-t-elle.
— Mais, repartit Don Juan, ne le, sais-tu donc pas ?
— Je ne sais jamais rien, et je ne me rappelle
Jamais ce que j'ai dit des noirs secrets d'en bas!...
— Oh ! dit-il, c'est très-vague, et pour te le redire
Il faudrait à mon tour m'endormir comme toi !
Ta prophétie, en somme, est drôle, et m'eût fait rire
Si je n'avais pas vu ta peine et ton effroL
Elle aurait cependant gagné d'être plus claire ;
Mais le fort d'un oracle est d'être très-obscur.
Tu m'as parlé de tombe et d'église et de bière!...
Tu m'as dit que j'avais oublié ma prière,
Et que mes pieds maudits souillaient le temple pur !...
Que d'un marbre qui rit et qui branle la tête
Je garde de presser la main, pour mon bonheur !...
Que sais-je?... Vient ensuite un repas, une fête!
Mais à ce beau morceau, juste, ta voix s'arrête!...
Enfin rien n'y manquait, la gaîté ni l'horreur. »
Tous les deux un moment gardèrent le silence.
— 43 —
Don Juan, qui, soucieux, rêvait à ses projets,
Interrogea l'enfant d'un ton de négligence
Et dit :
« Qu'adviendrait-il si je t'abandonnais?... »
Elle lui répondit :
« J'ai dans mon long voyage
Vu tant de déplaisirs sur mon front s'amasser,
Que sans l'avoir connu j'ai compris le veuvage,
Le poids qu'il laisse au coeur, les pleurs qu'il fait verser !
Mais ce crucifiement dès longtemps je l'endure :
Je vois chaque bonheur échapper à ma main !
Sur ce globe infécond je marche à l'aventure,
Et ce n'est jamais moi qui choisis mon chemin !
Souvent j'ai traversé des villes, des campagnes
Et de jolis hameaux au penchant des montagnes
Où j'aurais voulu vivre ou plus longtemps rester.
J'y voyais à l'entour mourir ma solitude,
Et ces lieux m'étaient chers, j'en avais l'habitude.
Hélas ! le jour d'après, il fallait tout quitter !...
Mais pourquoi donc ainsi tristement plaisanter,
Et parler d'abandon à celle qui vous aime? »
Reprit-elle en jetant à son col ses deux bras.
— 44 —
Et l'enfant, confiante et sûre d'elle-même,
L'embrassa sur les yeux sans voir'sa lèvre blême
Rire, et sans remarquer qu'il ne répondait pas.
Le soir, pendant qu'heureuse elle allait dans la plaine
Passer quelques instants avec les bohémiens,
Deux rapides coursiers fuyant à perdre haleine
Broyaient sous leurs sabots les pierres des chemins.
Et quand elle revint, la tente était déserte.
Elle vit le lit froid, la porte au large ouverte,
Et le sol labouré par le fer des chevaux!...
Alors la pauvre enfant chancela, foudroyée,
La face contre terre et de larmes noyée,
Et sentit son beau rêve, à travers ses sanglots,
Sombrer comme un esquif s'abîmant sous les flots.
Mais Dieu, qui l'a voulu, fit ainsi l'âme humaine
Que ses plus longs chagrins durent une semaine.
A quelques jours de là, si vous aviez été
Par hasard à Madrid; si, flânant par la ville,
Vous aviez approché, fendant la tourbe vile,
Un groupe de badauds en grand cercle arrêté,
Peut-être eussiez-vous vu la brune Zalzarine
— 45 —
Agiter sur sa tête et frapper son tambour,
Et dans un chaud rayon où flottait sa basquine
Bondir et se cambrer au coin d'un carrefour.
Et quelques mois après elle mettait au monde,
A l'heure où l'aube naît dans les splendeurs du ciel,
Un pauvre être chétif, front rose et tête blonde,
Que l'errante tribu nomma Donaniel.
III
MARTO
alut, beau cavalier qui descends la montagne
Qui de l'est au couchant, entre une double mer,
Se dresse en séparant la France de l'Espagne,
comme un mur de granit ou se Dose le ter !
Jeune homme que vers nous poussent tes destinées,
Et qui pour nos cieux froids quittes ton ciel joyeux,
-48-
Dis-nous, en franchissant les blanches Pyrénées,
Si quelque vision n'a pas charmé tes yeux.
Lorsque tu chevauchais, pensif et solitaire,
Sur leurs mornes sommets, et que tombait le soir,
Des voix du haut du ciel descendant sur la terre,
Et d'autres dans ton coeur qui ne pouvaient se taire,
Ne vinrent-elles pas te crier : « Bon espoir ! »
N'as-tu pas, traversant la funèbre vallée,
La nuit, comme une voix lointaine et désolée,
Entendu résonner le cor de Roncevaux?
L'ombre du paladin qui suivait Charlemagne
Ne t'a-t-elle rien dit, en passant la montagne ?
Ne t'a-t-il rien conté de ses rudes travaux,
Celui qui, terrassant le mal et la démence,
Comme un glaive de feu mis par Dieu dans ses mains
-Fit flamboyer son fer sur le front des humains,
Et que l'on rencontrait sur cette terre immense
A toute heure, en tout lieu, par monts et par chemins ?
Si tu l'as rencontré dans le défilé sombre
Qui vit tomber ce brave avec ses compagnons,
Et que sa fière voix t'ait pu parler dans l'ombre,
Que t'a-t-il conseillé, le grand vaincu des monts ?
Je voudrais bien savoir — ne peux-tu le redire ? —