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DU GOUVERNEMENT
DE LA FRANCE.
Imprimerie de HENNUYER et Ce, rue Lemercier, 24. Batignolles.
DU GOUVERNEMENT
DE LA FRANCE
PRÉCÉDÉ
D'UNE LETTRE A M. GUIZOT
SUR LA DÉMOCRATIE
PAR E. DEHAIS.
PARIS
TRUCHY, LIBRAIRE, BOULEVARD DES ITALIENS,
LEDOYEN, LIBRAIRE, PALAIS NATIONAL.
1851
A
HOMMAGE
DE PROFOND RESPECT.
LETTRE À M, GUIZOT
suit
LA DÉMOCRATIE.
Dire à son pays ce qu'on croit la vérité,
c'est dans tous les temps un devoir de 1 hon-
nête homme. GUIZOT.
MONSIEUR,
Voilà trois ans qu'un décret de la Providence
a fait prendre à la société française une forme
politique nouvelle. Voilà trois ans qu'un change-
ment radical y a soulevé les passions de toute
nature ; trois ans que les passions nobles et les
passions viles, que les passions égoïstes et les
passions généreuses tiennent l'esprit de la France
en fermentation. Eh bien ! ce qui, dans tous les
temps, est pour l'honnête homme un devoir, est
un devoir impérieux surtout, alors que ce ne sont
plus tels ou tels intérêts de détail, mais la liberté,
mais la sécurité nationale, mais la civilisation
1
— 2 —
peut-être qui sont en question, menacées par
l'emportement des uns et la peur des autres. C'est
un devoir surtout, alors qu'une grande, une dan-
gereuse erreur, par le nom seul d'un soutien tel que
vous, peut trouver crédit sur l'esprit de tant de
gens, portés à s'y attacher d'ailleurs par les goûts,
les préjugés et l'habitude ; c'est un devoir alors de
dire ce qu'on croit la vérité, sans se préoccuper de
son insuffisance possible à le bien dire. La convic-
tion est une force comme l'éloquence, et qui doit
donner sinon plus de confiance dans le succès,
du moins autant de hardiesse pour la tentative.
C'est ce qui fait, monsieur, que j'ose vous
adresser cette lettre.
Sous votre nom, je l'adresse à tous ceux, quelle
que soit leur opinion politique, chez qui cette
opinion est consciencieuse et patriotique, chez
qui elle est la forme de leur amour pour la patrie.
Ecrite sous la forme de réponse à votre ou-
vrage contre la démocratie, elle est en lait la ré-
ponse aux accusations que soulèvent généralement
contre la République les partis qui lui sont hos-
tiles.
Pour montrer en effet, que les véritables con-
ditions de la sécurité sociale sont désormais, et
ne sont que dans la forme démocratique je me
trouvais amené forcément à suivre l'ouvrage où
vous l'attaquez.
C'est que cet ouvrage produit et condense, je
ne dirai pas toutes les idées hostiles au principe
démocratique, mais toutes celles qui s'avouent,
toutes celles, à peu d'exceptions près, qui entrent
en ligne pour le combattre.
Vous avez, en attaquant âprement les tendances
vraies ou supposées de la Démocratie, exposé les
grands principes généraux d'où dépend, selon vous,
la sécurité sociale. De cette sécurité, malgré la ré-
cente et cruelle expérience, vous voyez, monsieur,
les conditions dans des voies diamétralement oppor-
sées à celles où nous marchons en ce moment.
Je lis avec effroi dans ces idées le développe-
ment d'une erreur qui pourrait avoir de désast-
reuses conséquences. Dans ma conviction pro-
fonde , le retour à l'état de choses dont nous
sortons ne saurait être pour nous, désormais, que
le commencement des plus affreux malheurs. J'ai
donc voulu combattre les doctrines du succès des-
quelles il serait le résultat. Je ne pouvais mieux
faire dès lors que m'adresser au plus illustre sou-
tien, au plus puissant champion de ces doctrines.
Je le fais, non par une vaine ambition d'unir,
en dépit de l'incommensurable distance mon
— 4 —
nom à celui d'un homme illustre, mais parce qu'il
m'a paru qu'en de certains cas, il n'y a plus qu'in-
tempestive modestie à céder aux défiances litté-
raires de soi-même, alors qu'il s'agit beaucoup
moins de bien dire que de dire vrai.
J'ose vous adresser publiquement cette lettre,
enfin, parce qu'à côté de ces défiances que me
doit donner ma faiblesse est l'espoir que me peut
donner ma conviction. L'espoir d'ébranler, de
détourner peut-être celle d'hommes impartiaux
et dévoués, qui cherchent la vérité pour le bien
du pays, avant tout. Et, dussé-je ne réussir qu'au-
près d'un nombre infime de tels hommes, je croi-
rai avoir bien servi ma patrie en donnant quelques
loyaux défenseurs de plus chez elle à ce que je
regarde comme les seules conditions désormais
de sa grandeur et de sa prospérité.
Veuillez, monsieur, recevoir l'assurance de ma
haute considération.
E. DEHAIS.
DU PRINCIPE DÉMOCRATIQUE.
MONSIEUR,
Le privilége d'un grand talent reconnu, c'est
jusqu'à un certain point le droit d'affirmation.
C'est la faculté de substituer l'assertion à la dé-
monstration, de faire du théorème l'axiome.
De cette faculté, vous avez largement usé dans
votre ouvrage sur la démocratie, comme dans les
différents écrits publiés depuis par vous.
De l'ensemble de ces écrits, voici, en peu de
mots, ce qui ressort.
Affirmation que la République démocratique
ne vaut rien pour la France. Insinuation que ce
qu'il faudrait substituer à la République démocra-
tique, ce serait, ou à peu près, le gouvernement
constitutionnel de la Restauration.
Je dis insinuation, parce qu'on ne peut dire
que vous y ayez formellement conclu, parce que
vous avez laissé le soin au lecteur de déduire les
conséquences pratiques de vos doctrines.
Or, c'est en les examinant ces doctrines, c'est
en étudiant votre ouvrage contre la démocratie,
— 6 —
que surtout se sont fortifiées, enracinées mes con-
victions en faveur de la démocratie,
Conduit à examiner, je me suis efforcé d'exa-
miner comme il faut le faire, sous peine de juger
à faux. J'ai examiné la démocratie dans ses résul-
tats rationnellement probables, non dans les cau-
ses accidentelles de son application. Je l'ai exa-
minée dans les principes qu'elle proclame et
consacre, non dans l'usage que, dans le désordre
des premiers moments, les partis ont pu faire de
son nom.
Mais tant de gens, surtout parmi vos lecteurs,
ont un tel effroi de ce mot de démocratie, que j'ai
hâte, avant tout, d'en établir la signification vé-
ritable comme je la comprends, comme elle doit
être comprise dans l'esprit de la Constitution.
Là démocratie, c'est la souveraineté nationale
réelle. Ce n'est pas le gouvernement d'en bas,
c'est le gouvernement choisi par tous.
Deux vérités énoncées par vous dans le cours
de votre ouvragé me sont un puissant encoura-
gement à là tâche que j'entreprends, tout obs-
cur, de réfuter un aussi grand esprit.
De ces deux vérités, voici la première :
« Je ne veux (dites-vous), parler qu'avec res-
« pect du gouvernement républicain. En soi, c'est
« une noble forme de gouvernement. Elle a sus-
« cité de grandes vertus; elle a présidé à la des-
« tinée et à la gloire de grands peuples. »
Voici maintenant la seconde : c'est que «la
« démocratie est un fait qu'il faut désormais ac-
« cepter, qu'il faut contenir et régler. »
Et pourtant, monsieur, c'est avec deux pareilles
idées dans l'esprit que dès les premières lignes
de votre ouvrage, et sans avoir discuté la consti-
tution de la république démocratique, vous avez
porté contre elle un arrêt d'une sévérité inouïe ;
un arrêt qui, tout au plus, pourrait frapper avec
justice les plus mauvais jours des Bulletins de la
République, et des circulaires aux proconsuls.
Dans les idées, dans les institutions', dans le
gouvernement de la France et de ses affaires,
vous voyez un horrible et dangereux mélange dé
tous les bons et de tous les mauvais principes, de ce
qui est honnête et de ce qui est pervers. Et, tant
que le peuple n'aura pas, dites-vous, séparé lui-
même l'ivraie du bon grain, nous n'aurons que
le chaos, et, s'il se prolonge, la mort. Ce chaos,
il se cache sous le nom de démocratie.
La sentence est terrible, tranchée, sans appel,
et souverainement dédaigneuse des considéra-
tions et des nuancés. On y sent l'âpreté de carac-
— 8 —
tère, l'inflexibilité d'orgueil issue chez vous, je le
sais, monsieur, de la conscience de hautes facultés
et d'une volonté ferme et probe ; mais tout cela
malheureusement peut être tourné vers l'erreur.
Eh quoi ! n'avons-nous pas des lois, un gou-
vernement, une force publique morale et maté-
rielle magnifique, la magistrature et l'armée pour
les protéger? N'avons-nous pas, avec cette belle
armée, toute sécurité pour l'indépendance natio-
nale? N'avons-nous pas tout cela? Et, si nous
l'avons, peut-on raisonnablement dire que nous
avons le chaos? Nous avons éprouvé, nous éprou-
vons, nous éprouverons quelque temps encore de
la gène et du malaise, il est vrai ; mais cette
gêne, ce malaise que vous montrez en les exagé-
rant, monsieur, comme un état normal introduit
dans nos institutions par la démocratie ; nepeut-
on plus justement penser que ce puisse être, que
c'est l'état transitoire et nécessairement agité de
toute société qui vient de subir une transforma-
tion? Que cet état de gêne et de souffrance mo-
mentanée, dès lors, n'indique pas du tout qu'il
y ait quelque chose de malsain dans le principe
démocratique en lui-même?
Mais quoi ! ne dites-vous pas vous-même « que,
«pour fonder la liberté en Amérique, il fallut
— 9 —
« dix ans; que les obstacles, les revers, les ini-
« mitiés, les trahisons, les erreurs et les lan-
« gueurs publiques abondèrent, ainsi qu'il arrive,
« sous les pas de Washington, et que pas un moment
«pourtant, pendant cette longue carrière, sa foi
« et son espérance ne furent ébranlées? » Or, Wa-
shington aujourd'hui ne trouverait-il pas que vous
avez été, vous, l'homme de haute expérience,
vous la tête blanchie aux méditations,, vous le
grand historien, l'esprit puissant à remonter le
courant des causes ; ne trouverait-il pas que vous
avez été bien prompt à nous conseiller, après
quelques mois, le découragement de ce qu'il re-
gardait, lui, comme le droit incontestable, éter-
nel des peuples, et comme leur devoir à la fois?
Il y a encore de l'ivraie qu'il faut séparer du
bon grain, ce peut être vrai. Mais cela ne saurait
être fait tout d'un coup, comme par la sentence
du jugement dernier, et par cette espèce de plé-
biscite auquel vous en appelez. Il y faut le temps,
il y faut l'expansion chez le peuple de la science
de la vraie liberté, qui ne peut résulter que de
cette liberté même. Cette ivraie, qui se peut trou-
ver mêlée au bon grain, il faut l'en démêler d'a-
bord ; car toute l'ivraie n'est pas d'un côté, ni tout
le bon grain de l'autre.
1.
— 10 —
D'un côté, se trouvent des utopies furieuses
follement absolues dans leurs vouloirs de pro-
grès instantané. Mais de l'autre, se trouvent des
idées non moins furieuses, non moins emportées,
qui jettent sur toute amélioration sociale propo-
sée, sur toute réforme réalisable le véto de l'égoïsme
et de la peur sordides. Car il y a des hommes
dont la tremblante fureur invoque à grands cris
lé salut de la société, pour la laisser végéter sur
sa couche de douleur; comme d'autres l'invoquent
pour la plonger dans leur chaudière de Médée.
Car le mal est en arrière aussi bien que trop en
avant. Car il y a de l'ivraie de plusieurs natures
enfin, et telle institution où les yeux du ministre
tombé voient l'ivraie seulement, les yeux du ci-
toyen d'un pays libre verraient le bon grain, s'ils
voulaient bien. l'y chercher.
Vous-même constatez, monsieur, l'immense
force que renferme en soi le mot seul de Démo-
cratie, à ce point que : « tous les partis l'invo-
« quent et veulent se l'approprier comme un ta-
« lisman. » Tel est, dites-vous aussi, « tel est
« l'empire du mot Démocratie, que nul gouver-
«nement, nul parti, n'ose vivre et ne croit le
« pouvoir sans inscrire ce mot sur son drapeau. »
Et, sans rien chercher plus avant, sans vous ar-
— 11 —
rêter à là vive lueur qui jaillit pourtant de ce fait
énoncé par vous, vous ajoutez, chose incroyable,
qu'il faut extirper une pareille idée. Et comment?
Comment extirper de l'esprit des hommes l'idée
qu'ils ont le droit de choisir eux-mêmes leur gou-
vernement et leurs gouvernants? car c'est là toute
la démocratie. On retrouve toujours en vous,
monsieur, cette audace et cette fierté souveraines
qui vous font jeter comme par instinct aux tâ-
ches impossibles, et vous dresser dans l'impopula-
rité. Mais cela vous a perdu, et la royauté avec vous.
Et d'ailleurs, ne dites-vous pas un peu plus loin
qu'il n'y a plus qu'une société, sans hautes barrières,
sans longues distances, sans obscurités mutuelles ?
Une telle société n'est-elle pas essentiellement dis-
posée pour la démocratie? N'ajoutez-vous pas que
c'est là « un de ces faits accomplis et souverains qui
« entrent sans doute dans les desseins de Dieu
« sur l'humanité, et qu'au sein d'un tel fait, l'em-
« pire du mot Démocratie n'est pas un accident
« local, passager?...» « que c'est là désormais
« l'état social, la condition permanente de notre
« nation? »
Or, si cela est, monsieur, et pour moi je n'en
doute pas, comment ne pas chercher tout d'a-
bord les voies les plus sages pour les sociétés que
— 12 —
régit ce fait providentiel, au lieu de songer à
l'extirper? Comment ne retenir pas cette parole
d'emportement et de hautain défi contre un fait
tout-puissant, quand on en doit venir à constater
le caractère providentiel de ce fait? quand on en
doit venir à constater son enracinement si pro-
fond dans les conditions d'être de la société, qu'il
n'y a plus qu'à s'occuper d'en régler l'action?
N'est-ce pas là, bien inutilement, soulever des
espérances et des craintes, résumées également
en un accroissement des difficultés publiques?
Vous dites avec vérité, monsieur, que tous les
partis invoquent la démocratie, et veulent se l'ap-
proprier comme un talisman. Mais où vit-on jamais
tous les partis vouloir se faire un talisman d'une
même idée, si cette idée est injuste? Et comment,
si celle-ci n'était éblouissante de justice et de vé-
rité, pourrait-elle être un talisman pour tous? La
force immense attachée à ce mot de Démocratie,
d'où peut-elle venir, si ce n'est de la conscience
universelle des principes que ce mot consacre et
généralise ; de cette conscience qui est au dedans
de tous les hommes sincères, du royaliste le plus
fervent, comme du démocrate le plus exalté, qu'il
est juste que tout homme ait une garantie dans
la formation des lois qu'il doit subir?
— 13 —
Eh bien! c'est l'application de ce principe au
gouvernement qui constitue la liberté publique.
C'est la démocratie réelle, c'est-à-dire le suffrage
universel. Or, ce principe une fois admis, pro-
clamé, plusieurs fois pratiqué; je crois qu'aveu-
gle, bien aveugle serait celui qui penserait ceci :
que les masses pourraient jamais regarder comme
juste, et subir de bonne grâce leur exclusion de
son bénéfice. Elles pourront la subir momenta-
nément cette exclusion, mais au fond de leur
coeur il restera cette convoitise légitime du droit,
qui enfante les révolutions. Mais à chaque instant
pourra s'éveiller en elles cette pensée terrible,
que le jour qui les déshérita de leur droit fut le
« jour où le pouvoir perdit son droit à la fidélité 1. »
1 « Evidemment ce jour était venu (pour les Américains), où
le pouvoir perd son droite la fidélité, où naît pour les peuples
celui de se protéger eux-mêmes par la force, ne trouvant plus
dans l'ordre établi ni sûreté ni recours. Jour redoutable et in-
connu que nulle science humaine ne saurait prévoir, que nulle
constitution humaine ne peut régler, qui pourtant se lève quel-
quefois marqué par l'a main divine. Si l'épreuve qui commence
alors était absolument interdite, si du point mystérieux où il
réside, ce grand droit social ne pesait pas sur la tête des pou-
voirs même qui le nient depuis longtemps, le genre humain,
tombé sous le joug aurait perdu toute dignité comme tout hon -
neur.
« Une autre condition essentielle aussi ne manquait pas non
plus à la légitimité de l'insurrrection des colonies anglaises. Il y
avait pour elles chance raisonnable de succès. »
GUIZOT, Hist. de Washington.
Et remarquons bien que c'est d'une question toute de prin-
— 14 —
Loin donc qu'if faille chercher à extirper l'idée
souveraine de la démocratie ; loin même qu'il
faille chercher à barrer "seulement son cours, il
lui faut ouvrir un large lit. Elle existe, et nul,
que Dieu, ne peut faire désormais qu'elle périsse.
« La liberté est comme un fleuve ; pour qu'elle
«apporte l'abondance et non la dévastation, il
« faut qu'on lui creuse tin lit large et profond '. »
Je voudrais amener quelques-uns des hommes
que votre grand esprit domine, à considérer plus
froidement ce principe de la démocratie dont vous
leur faites peur. Ifs verraient que. vous le traitez,
quoi que vous en pensiez, monsieur, un peu en
adversaire passionné, plutôt qu'en juge équitable.
Vous le discutez bien avec une intention sincère
d'impartialité ; mais au fond de vos raisonnements
se retrouve la disposition de certains hommes,
sur qui le mot de démocratie fait encore aujour-
d'hui, dans la conversation, l'effet d'un attouche-
cipe qu'il s'agissait, d'un impôt insignifiant, mais frappé sans
le consentement du peuple qui le devait payer. Ce peuple alors,
et Washington, l'un des premiers entre ce peuple, pensa qu'il
ne tallait pas reculer à mettre en péril un état présent des
plus prospères, pour s'assurer à tout prix ce qui est en effet la
dignité, l'honneur des peuples, ce bien précieux de la vraie,
liberté, dont tous les autres découlent.
1 Louis Bonaparte.
— 15 —
ment douloureux. Et ces hommes-là, soit dit en
passant, ne sont pas ceux qui invoquent le moins
haut ses conséquences ; leur passion espérant y
trouver le moyen d'attaquer et de détruire le prin-
cipe même avec les armes qu'il aura fournies.
Ce qui m'inspire, monsieur, les réflexions qui
précèdent, c'est ce que vous dites de la manière
dont entendent la République, les républicains,
les socialistes et les montagnards. Mais permettez-
moi d'établir une condition de stylo, c'est que le
mot de républicain employé seul voudra dire pour
moi républicain selon la Constitution. Car répu-
blicain, on peut l'être de vingt manières diffé-
rentes , et les degrés d'état politique sont nom-
breux depuis la tyrannie d'une aristocratie ré-
publicaine, comme celle de Venise, jusqu'à la
démagogie la plus furibonde. Or, vous prêtez avec
raison à ceux que vous appelez à bon droit les
républicains, une définition de la république, la-
quelle n'est autre que la démocratie pure ; et vous
dites ensuite que les socialistes, les terroristes et
les montagnards veulent, eux, la démocratie pure.
C'est le drapeau de la Constitution que vous
tentez, par une habile tactique, de planter sur la
montagne, pour qu'il y devienne un épouvantail
aux gens d'ordre immédiat à tout prix, d'ordre
— 16 —
au jour le jour, qui forment un parti si nombreux,
et qui comprennent si mal, souvent, et compro-
mettent l'ordre véritable par leur furieuse timidité.
Mais la démocratie pure, et très-pure, c'est le
suffrage universel et l'égalité absolue devant la
loi. Rien de plus, rien de moins. C'est le gouver-
nement de la nation par elle-même, et non pas,
comme vos termes laissent croire que vous le
comprenez et comme beaucoup de gens le com-
prendraient d'après vous, et non pas le gouver-
nement d'en bas. C'est celui-ci qui est le chaos.
Il s'appelle démagogie. A chaque chose son nom.
J'avais besoin de protester contre cette tactique
des ennemis de la démocratie, qui affectent de ne
la voir que dans la corruption même de son prin-
cipe, et de ne la juger que sur les idées qu'elle renie.
Ces idées sont celles des terroristes et des mon-
tagnards ; deux mots, dont l'un est odieux et ridi-
cule, dont l'autre est puéril, comme l'est toute
imitation non motivée.
Quant au mot, de socialiste, je pense, en dépit
du déchaînement actuel de passions que ce mot
seul occasionne, je pense qu'il faut faire pour lui
toutes réserves. Les uns lui font symboliser tout
le bien, les autres tout le mal : c'est trop des deux
parts. Si la pensée qui domine dans le parti so-
— 17 —
cialiste est, en effet, comme l'affirment ses enne-
mis, le vouloir de faire table rase advienne que
pourra, le socialisme est une folie qu'il faut re-
nier. Mais si le socialisme, au contraire, est,
comme l'affirment ceux qui se parent de son nom,
le résumé, l'ensemble à tous les degrés et par
toutes les voies civilisatrices des aspirations vers
un meilleur ordre social, alors soyons socialistes
dans de pareilles conditions.
Qu'importe le nom ? laissons-le donc en ré-
serve jusqu'à ce qu'il ait une acception publique
plus claire; mais, tâchons aussi de ne lui pas at-
tribuer une certaine vertu de talisman infernal
qui souille, et tourne à mal tout ce qui vient à
paraître sous son influence ; de façon que beau-
coup de très-dignes gens croient une chose jugée,
pour peu qu'on la leur dise proposée par un so-
cialiste.
Je hais qu'on se fasse peur des mots, comme
je hais qu'on leur voue un culte irraisonné. Qu'y
a-t-il de commun entre l'oligarchie démagogique
de 93, qui s'appelait une république, et la démo-
cratie réelle, de 1850, qui est une république?
C'est, en effet, et votre ouvrage sur la démo-
cratie, monsieur, le prouve malheureusement une
fois de plus; c'est, en effet, un des fléaux de la
— 18 —
démocratie naissante que cette confusion, cette
solidarité que ses ennemis, en apparence invo-
lontairement, et très-habilement en réalité, affec-
tent d'établir entre ses principes et les us de la
démagogie. Il me semble que je ne pouvais trop
insister sur ce point; que je ne pouvais apporter
trop de soin à séparer ce que vous unissez, à re-
jeter l'ivraie du bon grain où vous la mêlez, affec-
tant de n'y pas voir autre chose que de l'ivraie
même.
Je ne sais si je me fais illusion, mais il me semble
pourtant que, vous-même, constatez vôtre propre
erreur à nous déconseiller la démocratie. « Main-
« tenant (dites-vous), il n'y a plus qu'une so-
« ciété et, dans cette société, il n'y a plus de
« hautes barrières, plus de longues distances,
« plus d'obscurités mutuelles. Fausse ou vraie,
« fatale ou salutaire, quand une idée sociale s'é-
« lève, elle pénètre, elle agit partout et toujours,
« c'est un flambeau qui ne s'éteint jamais, c'est
« une voix qui ne s'arrête et ne se tait nulle
« part. L'universalité et la publicité incessantes,
« tel est désormais le caractère de toutes les
« grandes provocations adressées, de tous les
« grands mouvements imprimés aux hommes.
« C'est là un des faits accomplis et souverains
— 19 —
« qui entrent sans doute dans les desseins de Dieu
« sur l'humanité. »
Or, une des idées sociales dont vous venez de
parler, une de celles qui pénètrent partout, c'est
l'appréciation du fait même que vous regardez si
justement comme la cause de cette expansion des
idées ; c'est la conscience de ce fait qu'il n'y a plus
qu'une société.
Quant à cette assertion qu'un tel fait constitue
l'humanité en état dé lutte incessante entre ses
bons et ses mauvais penchants, je l'accepte plei-
nement, mais je l'accepté avec cette réserve que
cette lutte a toujours existé plus ou moins vive,
selon les influences qui ont fait s'en développer
les phases diverses. Que s'il est vrai, et je le con-
cède, que les mauvais penchants acquièrent, lors
de l'établissement d'une démocratie, plus de force
d'action ; cela est aussi vrai, plus vrai encore des
bons penchants, qui trouvent chaque jour, dans
l'affermissement de la démocratie, les moyens de
prédominer. Que le résultat de cette lutte est ainsi
très-certainement, dans la démocratie plus que
sous tout autre gouvernement, la victoire du bon
principe sur le mauvais. Que cette victoire, enfin,
est assurée par le développement des idées et
l'aptitude croissante à jouir de la vraie liberté, qui
— 20 —
résultent; mais ne peuvent résulter que de son
usage même 1.
Dans l'ordre moral, chaque victoire gagnée est
une force acquise. Or, la victoire du bon principe
étant certaine par l'immense supériorité des inté-
rêts et des forces qui se dressent pour lui contre
le mauvais, il s'ensuit que de cette lutte, qui est
l'exercice de toutes les facultés d'une nation, ne
peut résulter, en définitive, que son accroissement
de force, et celui de sa grandeur et de sa prospérité.
Voilà, monsieur, comment je vois dans le la-
beur de cette lutte morale, évitée plus ou moins
par les autres gouvernements, une cause de gran-
deur et de force pour la démocratie, qui l'accepte
vaillamment tout entier, au lieu d'y voir, comme
vous, un danger pour elle.
La démocratie, dites-vous, ouvre une carrière
à toutes les espérances maudites, en même temps
qu'aux espérances nobles et légitimes, « au be-
« soin de vengeance en même temps qu'à celui
« Le sophisme des ennemis de la raison humaine, c'est qu'ils
veulent qu'un peuple possède les venus de la vraie liberté
avant de l'avoir obtenue : tandis qu'il ne peut obtenir ces
vertus qu'après avoir joui de la liberté, puisque l'effet ne sau-
rait précéder la cause. La première qualité d'une nation qui
commence à se lasser des gouvernements exclusifs et arbi-
traires, c'est l'énergie. Les autres vertus ne peuvent être que
le résultat graduel d'institutions qui aient duré assez long-
temps pour former l'esprit public. » Mme de STARL.
— 21 —
« de justice, à l'esprit de licence en même temps
« qu'à l'esprit de liberté. On peut sonder la na-
« ture humaine, on trouvera partout le même
« mélange, le même péril. » Or, pourquoi, s'il
en est ainsi, ne pas conclure pour la société, comme
pour l'homme, qu'il faut non pas restreindre le
développement de ses facultés, de ses conditions
d'existence morale, mais le faciliter, au contraire,
en s'efforçant par l'instruction, pour l'homme;
par les institutions, pour la société, de tirer tout
le fruit des bous penchants, tout en détruisant les
mauvais, ou les réduisant à l'impuissance? Pour-
quoi, si, comme vous l'avez dit, « l'homme est
appelé à vaincre dans cette lutte de la vie», si
« c'est à sa liberté qu'appartient l'honneur de
vaincre », pourquoi donc ne pas conclure pour
la nation comme pour l'homme, puisque « la lutte
« est la même», que pour elle aussi c'est à sa liberté
de vaincre? et bien plus certainement encore; car
la nation peut agir sur elle-même bien plus facile-
ment que l'homme ; et l'homme doit vaincre par
sa liberté pourtant !
La démocratie donne prétexte à bien des em-
portements, précisément parce qu'elle consacre
bien des droits ; à renoncer aux uns par là peur
dès autres, où s'arrêterait-on ? Ne trouverait-on
— 22 —
pas toujours que chaque avantage engendrant aussi
son contraire, il faudrait reculer devant les deux;
reculer toujours, jusqu'au néant? « Il n'existe, dit
« Locke, aucune vérité qui ne puisse conduire à
« l'erreur, aucun remède qui ne puisse devenir
« du poison ; il n'est aucun des dons de la Divi-
« nité dont nous puissions faire usage si l'abus,
« qui en est possible, pouvait nous en priver. On
«n'aurait pas dû publier les Evangiles, car, bien
« qu'ils soient le fondement de. toutes les obliga-
« tions morales qui unissent les hommes, cepen-
« dant, la connaissance imparfaite et l'étude mal
« conçue de ces saintes paroles a conduit beau-
« coup d'hommes à la folie; les armes nécessaires
« à la défense peuvent servir à la vengeance et
«au meurtre ; le feu, qui nous, réchauffe, peut
« nous incendier; les médicaments qui nous gué-
« rissent peuvent nous donner la mort. Enfin, on
« ne pourrait éclairer les hommes sur aucun point
« de gouvernement; on ne pourrait profiter d'au-
« cune des leçons de l'histoire, si, les excès aux-
« quels peuvent porter les faux raisonnements,
« étaient toujours donnés comme un motif pour
« interdire la pensée.»
Qu'ajouter à cela ?
L'homme de coeur et d'intelligence trouve-t-il
— 23 —
jamais sa vie trop complète ? Ne s'y complaît-il
pas d'autant plus que s'en agrandit la sphère?
Ainsi pour les nations. La démocratie est pour
elles une vitalité plus intense qu'elles ne repous-
seront jamais sciemment. Il y a une vérité dont
tous les efforts, tous les sophismes, tous les faits
passagers, ne parviendront jamais à déraciner
l'instinct dans l'esprit de l'immense majorité,
c'est que la nation a tout à gagner à la démocra-
tie ; à la démocratie, qui fait participer chacun
à la vie commune, ouvre à l'esprit humain la plus
vaste et la plus belle carrière, et lui inspire les
plus généreux efforts.
Acceptons la démocratie, monsieur ; acceptons-
la, puisque des efforts, même, que vous faites
contre elle, s'échappe, comme un cri de labeur,
cet aveu qu'elle est inévitable. Acceptons-la,
puisque aussi bien, vous le reconnaissez, notre
destinée maintenant est régia par « des faits ac-
« complis et souverains, qui entrent dans les des-
« seins de Dieu sur l'humanité. Faits, au sein
« desquels l'empire du mot Démocfatie n'est pas
« un accident local, passager, mais bien l'état so-
« cial désormais, la condition permanente de
« notre nation, », Acceptons-la ; c'est accepter
pour la France une vie plus haute et plus large
— 24 —
une vie plus morale aussi, car de toutes les con-
ditions d'existence que fait aux nations la démo-
cratie , l'une est la justice humainement extrême,
dont l'influence, avec le temps, ne peut manquer
de rayonner des institutions sur les moeurs. Ac-
ceptons la démocratie franchement enfin, non
pas seulement parce que cela est politique, mais
parce que cela est politique et juste à la fois.
DU GOUVERNEMENT DE LA DÉMOCRATIE.
Cet état de lutte que, désormais, vous regardez
comme l'état normal de notre nation, vous dites,
monsieur, qu'il est des hommes qui ne s'en in-
quiètent pas. Cela est vrai. C'est que ces hommes
ne voient pas aux éléments de cette lutte chez
nous les mêmes proportions, c'est qu'ils n'y
voient pas les mêmes issues possibles que vous.
Une tactique, à laquelle a recours souvent la
passion politique, c'est d'unir les opinions qu'elle
combat aux prétentions folles ou coupables qui
viennent à se produire dans le même ordre d'idées,
en affectant de les croire solidaires. Je ne prétends
pas dire, monsieur, que vous avez eu recours à
cette tactique; mais il serait, certes, bien per-
— 25 —
mis de le croire, en présence de certaines de vos
déductions.
Que des hommes, en effet, qui ne sont que
déraisonnables, pensent que la liberté peut faire
tout le bien possible sans le secours de lois régle-
mentaires ; que d'autres, qui sont en cela crimi-
nels en même temps que déraisonnables, pré-
tendent que la société devrait donner carrière
légitime à tous les penchants, dont aucun ne serait
mauvais en soi : qu'est-ce que cela prouve contre
ceux qui veulent ardemment et raisonnablement
à la fois le bien de tous ? Qu'est-ce que cela prouve
contre ceux qui prétendent que la société doit
donner carrière légitime à tous les penchants
justes et bons, et satisfaction à tous les droits
réels de l'homme en société? Pourquoi, dès lors,
affecter de confondre les idées de tous dans la
même imputation de folie et de culpabilité ?
S'il est vrai que les uns méconnaissent l'homme
et nient Dieu, n'est-il pas tout aussi vrai que les
autres connaissent l'un et l'autre, et qu'ils ne
demandent, qu'ils ne veulent pour l'homme rien
qui ne soit selon les vues de Dieu?
Pourquoi donc affecter, monsieur, d'adresser
aux partisans de la démocratie, un argument
qu'ils avancent tout aussi bien que vous contre
2
— 26 —
les anarchistes? Qui songe à dire que la liberté
humaine doit être laissée à elle-même? Qui, si ce
n'est deux ou trois systématiques absolus, peut-
être, qui ne s'en croient pas eux-mêmes?
Pourquoi? C'est que, quoique vous en pensiez,
quoique vous en disiez, monsieur, vous étiez
encore, en écrivant cela, sous le coup de cette
grande émotion qui, même après une année, ne
vous laissait pas bien apprécier la valeur des faits,
dans ce grand cataclysme où votre chute avait
entraîné celle de la royauté. Vous ne distinguez
pas encore le courant du remous, le flot de l'é-
cume, et tout vous effraye pour la société. On
sent à chaque instant en votre ouvrage l'effet de
cette préoccupation d'un danger que vous grossit
l'esprit de système... et quelque ressentiment aussi
peut-être.
Vous avez tressailli « à cette révélation sou-
« daine des abîmes sur lesquels vit la société, des
« frêles barrières qui l'en séparent, des légions
« destructives qui en sortent dès qu'ils s'en-
« tr'ouvrent. », Et qu'imaginez-vous? Rien de
mieux que de relever ces frêles, ces inutiles bar-
rières, que de couvrir encore une fois l'abîme de
ce mince plancher, que, tant de fois déjà, vous
avez vu crouler au moindre choc! Et vous ne son-
— 27 —
gez pas que l'abîmé ainsi caché, car vous ne faites
que le cacher, les légions destructives qui vous
épouvantent s'y reformeront en silence pour une
éruption nouvelle!
Eh bien, cet abîme, la démocratie, au con-
traire; le veut combler. L'oeil vigilant et le bras
fort, elle se tient auprès pour y précipiter à l'in-
stant de nouveau tout soldat des légions souter-
raines qui voudrait en sortir en ennemi; pouf
tendre la main à quiconque en voudra sortir en
ami. Et par elle, avec l'aide de Dieu, viendra le
jour où nul n'y voudra, n'y pourra plus rester; le
jour où l'abîme sera comblé par les efforts de
tous, chacun ayant acquis un intérêt à là conser-
vation.
Résister, résister! ce mot, qui devrait n'être
que l'avertissement motivé de là sagesse, vous le
jetez éperdument, comme un cri d'angoisse et
d'épouvante. Résister à outrance, résister tou-
jours, à tout, c'est le mot d'ordre en même temps
que la formule souveraine de certains systèmes de
gouvernement, et du vôtre en particulier. Gouver-
ner, c'est résister, avez-vous dit! Les faits ont ré-
pondu. Concluez.
Dans toute lutte, la résistance bien calculée
sait s'arrêter, céder à certains mouvements. Là
— 28 —
résistance absolue, c'est l'épuisement, c'est la
défaite assurée.
Voilà pour le fait.
Mais pour le droit, c'est bien pis. Vous voulez
résister aux passions, aux idées qui enfantent le
désordre. Mais les idées qui enfantent le désordre,
ce sont les idées de liberté dont le désordre est
l'abus ; et les idées de liberté, ce sont précisément
les idées d'ordre véritable. Car l'ordre , ce n'est
pas seulement, comme l'entendent beaucoup de
gens qui s'en contenteraient à merveille, ce n'est
pas seulement le calme de la rue , la tranquillité
matérielle du pays. Cet ordre-là peut exister
parfaitement aux dépens de la liberté publique
anéantie, des droits publics étouffés, de la natio-
nalité asservie. Mais cet ordre-là aujourd'hui, ce
serait l'ordre sur une mine chargée. Je n'en veux
pas. L'ordre, tel que je le comprends, l'ordre pour
les hommes d'un pays libre, c'est au plus haut
degré le calme dans la liberté, par la satisfaction
des droits de tous. C'est d'abord, et avant tout,
le respect des droits de tous.
Vous le voyez donc bien , monsieur, la démo-
cratie peut marcher vers l'ordre par certaines
voies qui vous semblent à vous devoir conduire au
désordre. C'est qu'elle voit de plus haut et plus
— 29 —
loin que vous, si grand que vous soyez. Vous n'ê-
tes qu'un homme, elle est le peuple entier s'in-
spirant du droit et de la justice.
Je n'imagine pas que vous deviez trouver de
contradicteurs, quand vous affirmez que plus la
démocratie a d'empire, plus il importe que le
gouvernement garde son vrai caractère et joue
son vrai rôle. Mais, quel est ce vrai caractère?
Quel est ce vrai rôle ? Il me paraît que vous les
assignez bien faussement. Le vrai caractère du
gouvernement d'une démocratie, c'est d'être dé-
mocratique, et de n'enfermer par conséquent au-
cun élément, de ne professer aucun principe,
qui soit la négation de la démocratie. Son vrai
rôle découle tout naturellement de ce caractère.
Ce doit être un guide intelligent et fidèle, non
pas un frein aveugle , une résistance organisée
quand même , telle que vous la conseillez, telle
que vous l'avez pratiquée. Gouverner., dans la
démocratie, ce n'est pas résister, c'est éclairer et
obéir. Le vrai nom de son gouvernement, c'est
administration. La tâché d'un tel gouvernement,
c'est d'employer toutes ses forces, c'est d'user de
tous les moyens économiques et moraux pour aug-
menter le bien-être économique, et moral du
peuple. C'est d'avoir l'oeil incessamment ouvert
2.
— 30 —
sur ses intérêts, ses instincts et ses droits , sur
ses erreurs, ses vertus et ses vices, pour aider ,
encourager, améliorer, instruire, enseigner. Son
devoir , c'est d'obéir surtout à l'esprit, non pas
seulement à la lettre des volontés nationales sou-
veraines.
Or, examinez, scrutez, rassemblez, combinez,
amalgamez l'ensemble des forces vives qui consti-
tuent la France d'aujourd'hui. Prenez tous les
bons et les mauvais penchants, les modérations
et les violences, les énergies et les fureurs, les
volontés justes et les emportements, les respects
de la loi et les désirs anarchiques, et voyez, dites,
si ce qui domine en cet ensemble ce n'est pas es-
sentiellement ce qui, surtout, constitue l'aptitude
à la liberté, l'aptitude à la démocratie, l'apti-
tude à la souveraineté , c'est-à-dire le respect,
et la volonté ferme et déterminée de faire obser-
ver le respect pouf les lois émanant de la souve-
raineté nationale.
Eh bien ! c'est de cet instinct si sûr et si salu-
taire de respect à la constitution démocratique ;
c'est de cette conscience de la légitimité réelle,
absolue de la souveraineté nationale, que se doit
inspirer, sûr alors dé n'errer jamais, le gouver-
nement d'une démocratie.
— 31—
Maintenant, que beaucoup de gouvernements
aient péri, qui se proclamaient démocratiques ;
maintenant, que pat tel ou tel vice de ces gouver-
nements les sociétés elles-mêmes que ces gouver-
nements régissaient aient succombé : qu'est-ce
que cela prouve contre le gouvernement actuel de
là Société française, qui n'a de commun avec ceux-
là que le nom qu'on leur donne à tort, sans ex-
ception à tort?
Où prendre, où trouver en effet dans l'histoire
une seule société placée dans les mêmes condi-
tions, de vraie démocratie que la France aujour-
d'hui? En citer une seule eût peut-être beaucoup
valu pour votre cause, mais là était l'embarras.
Prendrez-Vous dans l'antiquité les prétendues dé-
mocraties où la souveraineté résidait dans le peu-
ple d'une seule ville que remplissaient avec lui
des esclaves ? Prendrez-Vous les turbulentes cités
italiennes du moyen âge, où la démocratie non
réglementée n'était qu'un prétexte pouf les fac-
tions ; où la démagogie alla parfois jusqu'à pri-
ver de tous les droits politiques les citoyens d'o-
rigine patricienne ; où son ivresse alla jusqu'à
condamner à l'anoblissement comme à une peine?
Prendrez-vous les Etat-Unis de Hollande? Pren-
drez-vous la France elle-même, pendant sa pre-
— 32 —
mière révolution ? Nulle part, qu'aux Etats-Unis
d'Amérique, et l'exemple conclut pour nous ;
nulle part, vous ne trouverez l'application du
suffrage réellement universel à un système de
gouvernement réellement démocratique. Nulle-
part, vous ne trouvez la démocratie réellement
souveraine avec l'intelligence et la force à la fois
de sa souveraineté.
La triste condition des gouvernements démo-
cratiques, dites-vous , c'est qu'on les veut com-
plaisants et flatteurs pour les causes du désordre.
Qui on? Les anarchistes, les éternels ennemis de
tout ordre public. Eh bien! qu'est-ce que cela
prouve contre un principe de gouvernement, que
des gens de désordre élèvent certaines prétentions
sur sa véritable portée? Voulez-vous donner à
penser que telles sont les exigences des vrais par-
tisans de la démocratie? En leur nom, je repousse
hautement l'accusation. Ces exigences, elles éma-
nent de deux sortes de gens : de ceux qui veulent
profiter du désordre immédiatement, et de ceux
plus coupables encore, peut-être, qui veulent en
profiter médiatement. Je parle de ces gens qui
osent mettre un espoir aussi criminel qu'insensé
dans le mal extrême pour la production du bien
comme ils l'entendent. Je parle de, ceux qui vou-
— 33 —
draient, au prix de ce qu'il en devrait coûter à
la patrie, voir la République discréditée, désho-
norée par des excès et des crimes, pour motiver
par une apparente nécessité le retour à certaines
idées.
Certes, le gouvernement de la démocratie,
aussi bien que tout autre, doit sentir le besoin,
doit avoir la volonté d'arrêter le désordre dans sa
source. Mais les choses comme les idées les plus
simples en apparence, parfois sont les plus com-
pliquées. Où est-elle cette source ? où la faut-
il voir? Là est foute la question. Tel fait est
regardé comme désordre par la passion des uns,
qui n'est précisément pour les autres que la con-
séquence heureuse et légitime de l'ordre dans la
liberté. La source réelle première de presque tous
les désordres politiques, est précisément aussi la
source de toute grandeur et de toute prospérité
pour les nations modernes, c'est l'esprit de liberté.
Logiquement, pour saisir à sa source l'esprit de
désordre, il faudrait remonter jusque-là, il fau-
drait étouffer l'esprit de liberté.
Il s'agit donc en réalité de voir sur ce courant
où fluent toutes les libertés, à quel endroit il se
trouble, à quel endroit s'y met le désordre. C'est
une question d'appréciation que sans doute la dé-
— 34 —
mocratie ne peut résoudre comme vous ; mais un
fait sur lequel on peut s'assurer, c'est que nul
mieux qu'elle ne peut avec à-propos saisir ce mo-
ment. C'est que si la digue, à l'endroit marqué
par elle, a besoin d'être plus puissante; nul aussi
n'a le bras aussi fort à la poser et la soutenir.
La force de tout autre gouvernement a quelque
chose de fictif, de conventionnel, en dehors du
droit naturel instinctif, et qui, plus ou moins,
peut se trouver en dehors de la vitalité natio-
nale ; celle d'un gouvernement vraiment démo-
cratique, jamais. Il a derrière lui pour agent, au
besoin, la nation tout entière. Les fatales jour-
nées de Juin l'ont malheureusement trop prouvé.
Que l'on compare cet épouvantable choc à ceux
que si facilement on a vu briser des royautés.
J'en ai la ferme conviction , et plût à Dieu
car il y va de l'avenir de la société, plût à Dieu
qu'un plus habile pût faire entrer cette convic-
tion dans le coeur de tous : un gouvernement
vraiment démocratique est notre salut, notre seul
salut désormais. Dans une société comme est
aujourd'hui la société française , la science de la
liberté a fait assez de progrès, Dieu merci, pour
que son plus ferme appui contre les passions
anarchiques soit dans le bon sens et l'énergie
— 35 —
combinés d'une nation tout entière de citoyens.
La somme de ces qualités y est assez forte désor-
mais, pour vaincre, pour étouffer toute influence
désorganisatrice. Elles fourniront au gouverne-
ment de la démocrtie, toujours, une force irrésis-
tible à laquelle ne saurait se comparer celle d'au-
cun autre gouvernement au monde. «En géné-
« ral , dans un pays où il n'y a point de liberté,
« il ne se trouve d'énergie que parmi les factieux.
« Mais dans un pays libre , l'appui de la loi et le
« sentiment de la justice rendent la résistance des
« amis de l'ordre et de la vraie liberté, tout aussi
« forte que pourrait l'être l'attaque des anar-
« chistes1. »
Vous dédaignez , monsieur , de citer les noms
des pouvoirs « tombés pour s'être trop servile-
« ment prêtés aux passions des démocraties qu'ils
« avaient mission de gouverner. » Il eût été bon
de le faire pourtant, afin qu'on pût, de la compa-
raison entre ces démocraties et la nôtre, conclure
pour ou contre elle. Je crois pour moi, monsieur,
que si vous avez pris ce parti, c'est que nulle part,
en effet, les pouvoirs tombés auxquels vous son-
gez n'étaient institués par une démocratie véri-
table, assise et organisée comme est aujourd'hui
1 Madame de Staël.
— 36 —
la nôtre. Je crois que vous ne pouviez ici tenter
de citer en effet, sans manifester encore cette
confusion que vous affectez de faire partout dans
votre écrit entre la démocratie et la démagogie,
la constitution démocratique et l'anarchie , le
peuple et la populace 1.
Vous avez préféré citer les gouvernements
« qui ont glorieusement vécu en résistant aux
« erreurs, aux passions de la démocratie qu'ils
«avaient mission de gouverner». Soit. Mais qui
citez-vous ? Napoléon !
Or, voici pourquoi l'exemple est mal choisi;
c'est, qu'en fin de causé, Napoléon est tombé !
Voici pourquoi encore. C'est que Napoléon ,
bien loin de prendre la mission de gouverner la
démocratie, n'a trouvé rien de mieux à faire que
de l'étouffer.
Tantôt vous appelez démocratie la démagogie,
tantôt vous voyez la démocratie encore sous le
despotisme. Il faudrait pourtant laisser aux mots
leur valeur. Démocratie veut dire gouvernement
de la nation par elle-même. Il n'y a donc plus
démocratie, du moment que la nation ne se gou-
1 J'appelle le peuple, tout ce qui vit honnêtement de son
travail ou de son bien ; j'appelle populace, tout ce qui vit par
des moyens immoraux, quelle que soit la position.
— 37—
verne plus dans sa liberté, comme fait la France
avec sa constitution nouvelle, et comme elle conti-
nuera de faire si Dieu l'aide. Il n'y avait pas plus,
démocratie en 1793 qu'en 1810.
Maintenant, si vous voulez établir qu'un homme
de génie, peut imposer et maintenir son gouver-
nement quelque temps avec gloire, sans tenir
compte des libertés publiques, à la bonne heure.
Mais si vous n'admettez pas que ces libertés puis-
sent être supprimées sans crime, et sans dommage
final pour la prospérité du pays, et c'est ce qu'on
doit croire, à quoi peut conclure ici le nom de
Napoléon? Non pas sans doute à ceci, qu'il fau-
drait revenir à son système, puisque vous ajou-
tez : « Mais Napoléon était un despote.,., un en-
« nemi de la liberté, qui, tout en servant bien
« quelques-uns des grands intérêts de la France,
« en a profondément blessé d'autres non moins
« sacrés. »
Comment donc se fait-il, qu'ayant à citer un
chef de gouvernement démocratique, c'est-à-dire
de gouvernement dans, et par la liberté, vous en
veniez à citer tout d'abord l'homme qui n'a su
gouverner qu'en l'étouffant?
C'est que tout en n'oubliant pas, tout en « ne,
courant pas le risque d'oublier que Napoléon était
3
— 38 —
« un despote » vous, monsieur, tant
les années de pouvoir ont modifié vos idées, ré-
sister au besoin d'insinuer une justification de ce
despotisme. Il semble que, pendant que votre
raison est forcée de le condamner, vos sympathies
le voudraient absoudre.
Vous demandez, en effet, si Napoléon pouvait
accepter la liberté publiqeu, et si nous pouvions,
nous, la recevoir, et vous dites : « Je ne décide
« pas la question. » Permettez-moi de vous le
dire pourtant, monsieur, vous deviez la décider.
Et qui la décidera cette question, si vous ne
l'osez?
N'aurait-on pas le droit de penser que vous
avez cru, par cette inacceptable récusatio, forcer
tout esprit inférieur au vôtre à vous imiter et se
déclarer incompétent, sous peine de présomption?
Vous dites que Napoléon a rétabli au sein de
la France démocratique l'ordre et le pouvoir.
Mais il ne faut pas se laisser enivrer par les mots
qui sonnent si doucement aux oreilles des gens
paisibles. Le pouvoir était ébranlé, c'est vrai.
Mais, pourquoi le confisquer au profit du despo-
tisme, au lieu de l'affermir, comme il le povait
indubitablement au profit de la liberté? comme
l'eût fait, à sa place; à coup sûr , cet autre jeune
— 39 —
héros, que Dieu venait de reprendre à là France.
C'est une chose merveilleuse, et triste à la fois,
de voir à quel point il est facile à un homme de
génie d'imposer à tout un peuple des contre-vé-
rités évidentes. On' dit, on répété journellement
encore, que Napoléon, à son retour d'Egypte, à
sauvé la France. On le dit, parce qu'il l'a dit lui-
même. Sauvé de quoi?
De l'anarchie? Certes, l'état de la société fran-
çaise était loin d'être satisfaisant au 18 bru-
maire ; mais elle était en progrès, néanmoins,
dans sa convalescence, d'une terrible maladie.
Elle se rasseyait tout ébranlée encore i il est
vrai, des secousses de là terreur ; mais, enfin,
elle se rasseyait. Les lois y reprenaient graduel-
lement leur empire. Il ne lui fallait plus que là
paix. Ses armées venaient de la lui gagnar, si on
voulait. Les autres nations en avaient besoin
comme elle, et Bonaparte venant jeter sa forte
épée dans la balancé des destinées de l'Europe,
en pouvait être le glorieux pacificateur, et jouer
dans sa patrie le rôle de Washington. il a mieux
aimé celui de César. Il se fût grandi plus encore
dans l'un peut-être, il a succombé dans l'autre,
entraînant là France dans sa chute. Son retour à
accéléré le rétablissement de l'ordre matériel
— 40—
complet, c'est vrai. Qui songerait à le nier? Mais
pourquoi faire payer ce bienfait par le des-
potisme? Washington aussi a lutté contre le
désordre; il a eu, lui, à lutter contre l'esprit
d'anarchie, a-t-il pour cela pris le sceptre du
despote et garrotté la liberté?
Est-ce de l'invasion que nous a sauvés le
18 brumaire.? Mais Brune en Hollande, et Mas-
séna en Suisse, venaient de sauver la patrie, di-
sait-on partout. Quoi donc ! pouvait-elle être
sauvée deux fois du même fait? La guerre eût
recommencé, dira-t-ôn peut-être? Mais n'a-
t-elle pas recommencé ; les ennemis n'eusserit-ils
pas de même retrouvé Brune et Masséna, et sur-
tout Bonaparte lui-même, qui n'eût rien perdu de
son génie guerrier, je pense, pour le laisser au
service de la liberté de sa patrie. — Cette guerre
eût pu être malheureuse? Et pourquoi, dans les
mêmes circonstances militaires, et avec Bona-
parte pour général, cette hypothèse de défaite
que rien ne légitime?
Avec Napoléon empereur, ce n'est plus une
hypothèse ! hélas, c'est un fait, le fait d'une des
plus terribles chutes dont l'histoire fasse mention
pour la fortune et l'orgueil d'un conquérant et
de son peuple. C'est la guerre, la guerre toujours,
— 41 —
sans repos, sans relâche, que pour les morts; la
guerre jusqu'à la ruine, jusqu'à l'épuisement,
jusqu'à l'écrasement national. Car c'est la fin,
c'est le résultat qu'il faut voir ; et qu'importe qu'il
ait mis plusieurs années à se produire ? Ce qu'il
faut voir, c'est que le Titan n'a saisi la France
en maître que pour en faire un temps le fléau de
l'Europe, et la traîner, de victoire en victoire,
dans le sang et la haine des peuples, à la défaite
et à l'humiliation. Ce qu'il faut voir, c'est que
cette France, qui s'était follement jetée dans ses
bras, si grande et si forte, alors qu'appuyée sur
deux armées victorieuses, elle s'étendait du Rhin
jusqu'aux Alpes, aux larges limites que lui a
tracées sa nature ; quelques années étaient écou-
lées à peine, qu'il la voyait, malgré d'héroïques
efforts, abattue devant lui, sanglante, épuisée,
ruinée, amoindrie, et plus que tout humiliée.
Tant de génie n'avait pu suffire à tant d'ambition.
Napoléon , dites-vous , monsieur a cru et
prouvé qu'on pouvait servir une société démo-
cratique sans condescendre à tous ses penchants,
et c'est là sa grandeur. En vérité , c'est à se de-
mander si c'est bien vous qu'on lit ! Vous, le
grand historien , le puissant raisonneur. C'est à
croire à quelque transposition de texte, et que
— 42 —
Je nom de Napoléon s'est trouvé là par erreur
pour celui de Washington, qui vient un peu plus
loin, le croirait-on, à l'appui de la même thèse.
Non certes, Napoléon n'a pas cédé à tous les
penchants de la démocratie. Il n'a pas même cédé
au penchant bien légitime qu'elle avait pour
vivre. Celui-là ainsi traité dispense qu'on, s'oc-
cupe des autres, Et c'est là, monsieur, c'est à la
manière dont il a traité la démocratie, dont il a
étouffé la liberté, que vous voyez sa grandeur !
Non, non. Sa grandeur, c'est d'avoir, jeune
général, sauvé, grandi la Frapce par ses pre-
mières victoires. C'est d'avoir empereur, com-
battu en héros pour la sauver, après avoir attiré, la
foudre sur elle. C'estd'avoir su deux fois, plein
de force encore, s'immoler à son repos quand il
a cru le sacrifice nécessaire. Voilà ses titres vrais
à la grandeur, aux yeux de celui qui met avant
tout l'indépendance et la liberté de sa patrie.
La chute de l'Empereur, aux yeux de celui-là, le
grandit plus que son élévation. La chute qui l'ab-
sout et brise le coeur, alors que redevenu par le
malheur, le soldat non plus de son ambition mais
de la France, il défend pied à pied le sol de la
patrie, contre des ennemis qu'étonne la gran-
deur de ses derniers coups.
— 43 —
Napoléon et Washington accouplés, en exem-
ple à la démocratie! Le despotisme et la liberté
donnant aux peuples la même leçon ! Permettez-
moi de vous le dire, monsieur; forcer ainsi les
situations, tordre et pétrir ainsi la vérité pour
les besoins d'une argumentation, c'est faire abus
de l'autorité que le public accorde à un grand
nom ; c'est en littérature le despotisme du génie,
que le génie lui-mème condamne si bien... chez
les autres.
J'ai répondu un peu longuement à ce que vous
dites de Napoléon ; c'est que ce nom est le sym-
bole de tout un ordre d'idées politiques. Je ne
pouvais laisser passer une aussi étrange confusion
que celle qui vous fait dire qu'on peut gouverner
des potiquement une démocratie.
Les termes du gouvernement de la démocratie
ne se peuvent trouver que dans les limites de la
liberté publique. Ils ne sont que là. Manquent-
ils pour cela ? Non très-certainement. Ils sont aussi
complets, aussi clairs, aussi précis que possible.
L'ESPRIT DE GOUVERNEMENT DANS UNE DÉMOCRATIE.
L'esprit de gouvernement est un , mais il se
modifie selon le milieu politique,ou il doit vivre.
— 44 —
Il est, dans une démocratie, tout aussi nécessaire
que dans toute autre société ; mais « ses condi-
tions vitales » , tout aussi élevées qu'ailleurs, y
sont aussi tout autres.
La démocratie ne saurait avoir la prétention
d'être sans écueils. Elle doit présenter ceux qui
tiennent à la nature humaine. Le pouvoir, quelle
que soit son origine ; agit presque toujours sur
ceux qui le possèdent, en ce sens qu'ils se préoccu-
pent de plus en plus des droits et des besoins du
pouvoir, et de moins en moins de ceux de la
liberté.
Le gouvernement démocratique, aussi bien que
tout autre, sera donc incessamment sollicité par
un penchant naturel, vers les idées restrictives
de la liberté.
C'est à se défendre contre ces idées, à s'en dé-
fendre assidûment qu'il doit s'appliquer.
L'esprit de gouvernement dans la démocratie,
ce doit donc être l'esprit de liberté , l'esprit d'i-
nitiative vers le progrès.
Le gouvernement d'une vraie démocratie n'est,
et ne peut être, et ne doit être que l'exécuteur
fidèle et soumis de la volonté nationale dûment
constatée.
Tout gouvernement d'une démocratie qui n'en-
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trera pas dans cet esprit, se mettra en état de
lutte , c'est-à-dire de rébellion contre la loi de
souveraineté nationale.
Il marchera dès lors vers une inévitable al-
ternative, sa chute ou la destruction par lui de
la démocratie. Il sera révolutionnaire.
La grande affaire tactique de tout gouverne-
ment, c'est bien moins d'arriver à surmonter les
résistances, que de ne les pas faire surgir, ou
de n'avoir pas à les craindre. Mais cela est vrai,
surtout pour le gouvernement démocratique.
C'est que, par le fait même de son origine ; c'est
que. délégation de la souveraineté nationale uni-
verselle , il agit légalement au nom de ceux-là
même dont les idées sont contraires aux siennes.
Un tel gouvernement doit donc chercher à s'ap-
puyer, bien moins sur les idées que soutient le
parti le plus fort en apparence, que sur celles qui
devront soulever une moindre somme de résis-
tances , ou ne les soulever que telles seulement,
qu'elles aient à s'annuler les unes par les autres.
En d'autres termes, il doit s'appliquer surtout à
se maintenir au vrai centre de l'opinion publique.
Tout gouvernement d'une démocratie qui se
voudra franchement, résolument établir dans
cette position, sans se préoccuper des apparentes
3.
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forces numériques des partis, sera toujours cer-
tain de rallier autour de soi la grande majorité
des forces vives du pays.
Il y a, je crois, quelque légèreté à s'effrayer,
comme le font tant de gens, de ces grands mou-
vements d'opinions vers les deux extrêmes, qui
dégarnissent à de certains moments le centre de
gravité. Ce mouvement, la majeure partie ne le
fait précisément que pour sauvegarder l'aplomb,
qu'elle entend maintenir à l'ensemble , en fais
sant équilibre à la trop grande force que chacun
a vu déplacer en sens contraire. C'est l'organisa-
tion de la liberté publique, motif de sécurité
plutôt que d'inquiétude.
Cette situation, d'ailleurs, le gouvernement
peut tout pour y mettre un terme, ou la prévenir.
Qu'il tienne ou reprenne sa vraie place qui, poli-
tiquement et moralement, est au centre de l'opi-
nion. Alors, on verra la même loi qui causait
l'écariement produire le rapprochement. Alors,
par le fait du poids immense et de la force con-
sidérable réunis autour du gouvernement,; les
agitations des partis, obstinément restés aux
extrémités, seront sans dangers, et le repos social
puissamment sauvegardé.
Ce point central de l'opinion dans une démo-