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Du gouvernement du pays par le pays : supplique à M. le président de la république, et quelques mots à l'Assemblée nationale / par Thomassin Le Bohême

De
183 pages
chez tous les libraires (Paris). 1872. 1 vol. (180 p.) ; in-16.
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GOUVERNEMENT DU PAYS
PAR LE PAYS
SUPPLIQUE A M. LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
ET QUELQUES MOTS A L'ASSEMBLÉE NATIONALE
PAR THOMASSIN LE BOHEME
OEUVRE de peu de valeur, dédiée à un homme de bien qui jouit
de l'estime de tous.
Prix: 1 franc.
cinquante centimes
PARIS
CHEZ TOUS LES LIBRAIRES
1872.
DU
GOUVERNEMENT DU PAYS
PAS LE PAYS
SAINT-DENIS. — IMPRIMERIE CH. LAMBERT.
DU
GOUVERNEMENT DU PAYS
PAR LE PAYS
SUPPLIQUE M. LE PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE
ET QUELQUES MOTS A L'ASSEMBLÉE NATIONALE
PAR THOMASSIN LE BOHÊME
OEuvre de peu de valeur,Dédiée à uu homme de bien qui jouit
de l'estime de tous.
Prix: 1 fr. 50 cent.
PARIS
CHEZ TOUS LES LIBRAIRES
1872
A
MONSIEUR LE PRÉSIDENT
DE L'ASSEMBLÉE. NATIONALE
MONSIEUR LE PRÉSIDENT,
Vous ne vouliez pas pour la République de 1848
d'un président élu à terme par le suffrage direct et
universel comme l'Assemblée nationale; il vous
semblait que ces deux pouvoirs, les premiers de la
nation, ayant la même origine, seraient forcément
rivaux; et vous aviez raison comme nous en avons
malheureusement acquis la preuve ultérieure-
ment.
Je vous dédie un petit travail sur la matière; ce
travail n'a de valeur que par le but poursuivi:
accordez-lui l'appui de votre parole autorisée et
estimée à juste titre.
Je suis avec considération votre tout dévoué
serviteur,
THOMASSIN LE BOHÈME.
DU
GOUVERNEMENT DU PAYS
PAR LE PAYS.
MONSIEUR LE PRÉSIDENT,
Malgré les malheurs sans nom qui l'ont con-
duite au bord de l'abîme, la France ne déses-
pérera pas de son salut, tant qu'elle vous saura
à la tète du gouvernement. La seule chose qui
l'inquiète, c'est de savoir que la majorité de l'As-
semblée de Versailles ne pense pas comme vous,
au sujet de la forme de gouvernement à donner
au gouvernement définitif.
Si la nation avait à opter entre vous et l'Assem-
blée, je crois qu'elle vous donnerait, sans hésita-
tion, la préférence, parce que l'Assemblée n'est
pas assez homogène pour remplir, utilement sa
4 DU GOUVERNEMENT DU PAYS
mission; parce que les nombreux partis qui la
divisent la rendent pour autant dire impuissante.
Mais si, lorsque l'Assemblée ne serait plus là,
vous veniez à nous manquer, que deviendrions-
nous, je vous le demande? Cette pensée nous
fait frémir!... Vous êtes là, restez-y, et que Dieu
vous prête longue vie... mais que l'Assemblée
reste aussi à son poste.
Lorsque au milieu de nos désastres, sous la
pression des événements, et avec la permission
de nos ennemis, pour en finir avec la Prusse
d'une manière ou d'une autre, il nous a été don-
né de faire à la hâte des élections, et de nous
servir pour cela d'une loi électorale qui laisse
beaucoup à désirer, il s'est formé dans chaque
départemeut deux comités électoraux, l'un ayant
pour but, avant tout, de faire affirmer la Répu-
blique; le second, composé en grande partie des
maires de l'empire, restés sur pied, de ceux révo-
qués et des anciens membres des conseils géné-
raux dissous, d'hommes d'ordre enfin. Dans ces
derniers comités l'élément rural a prévalu pres-
que partout, c'est ce que nous appellerons l'élé-
ment conservateur.
Si les comités républicains ont accepté des
candidats d'où qu'ils vinssent, à la condition
qu'ils voteraient pour la République avant tout,
les comités conservateurs, eux, ne se sont pas
PAU LE PAYS. 5
occupés de politique, le moment ne leur a pas
paru propice ; ils ont pris leurs candidats parmi
les hommes d'ordre jouissant de l'estime publi-
que, sans se demander à quel parti ils appar-
tenaient. Il s'agissait purement et simplement
de faire la paix ou de continuer la guerre, de
consulter les forces et les ressources de la France ,
de liquider nos désastres enfin, au mieux des
intérêts généraux et moraux de la nation : la
politique n'avait rien à y voir.
Dans le département des Hautes-Pyrénées, qui
est le mien, les candidats qui ont été élus étaient
tous portés par le comité conservateur. Je vais
les citer par leurs noms, pour mieux vous faire
comprendre: je déclare, avant toutes choses,
que je les crois tous parfaitement honorables,
ayant chacun une petite pointe d'ambition, je
ne dirai pas non; mais lorsqu'il n'y a pas d'excès,
je ne considère pas cela comme un mal...
Les élus de mon département, classés par
lettres alphabétiques, sont: M. Aduet, qui a fait
une proposition à l'encontre de la proposition
Rivet, lorsqu'il s'est agi de vous conférer le titre
de Président de la République. M. Aduet est un
homme de la droite, si je ne me trompe, quoi-
que ancien substitut d'un procureur impérial.
Est-il orléaniste? légitimiste? napoléoniste? Peut-
être ne s'est-il pas encore complétement classé.
6 DU GOUVERNEMENT DU PAYS
Puis vient M. Desbans : il devait être impérialiste,
avant les élections. L'est-il encore? cherche-t-il
lui aussi sa voie définitive? Pour ce qui est des
trois derniers élus, ils sont dans trois camps dif-
férents, et ils y resteront. M. Ducuing, lui, est un
républicain peut-être un peu socialiste ; se range-
t-il sous la bannière de Gambetta ou de M. Grévy ?
M. le marquis de Franclein s'est déjà rencontré
sur la brèche; il collabore avec M. de Lorgeril:
c'est un mérovingien de la plus belle eau, un
légitimiste qui ne transigera jamais. Pour finir,
nous citerons M. de Goulard, le ministre des
finances d'aujourd'hui : lui, préfère les d'Orléans
a tout le reste : pour lui, la monarchie repré-
sentative est le nec-plus-ultra des gouverne-
ments.
L'Assemblée de Versailles s'est déclarée consti-
tuante: est-elle sûre qu'elle en avait le droit? A
tout bout de champ, elle se dit souveraine : vous
lui dites vous-même qu'elle l'est : est-ce bien
la vérité qu'il n'y a rien de contestable jus-
qu'alors? Si la nation est souveraine, l'Assemblée
ne peut pas l'être. J'espère bien qu'il n'y a pas
deux souverains dans la nation ; ce serait un
peu bien trop, on ne saurait à qui entendre.
L'Assemblée, c'est la réunion des mandataires du
souverain ; le mandant et le mandataire ont
toujours été considérés comme deux person-
PAR LE PAYS. 7
nalités distinctes ; le mandataire est un man-
dant muni d'un pouvoir; plus de pouvoir, plus
rien; le mandant, lui, n'a pas besoin de pouvoir.
J'y reviens encore une fois : l'Assemblée de Ver-
sailles n'est pas souveraine, ne peut pas être
souveraine ; elle a été élue avec une mission déter-
minée. Lui laisser croire que la nation a abdiqué
entre ses mains, c'est la griser dans son pouvoir,
c'est lui laisser croire, quand elle se heurte à
des difficultés qui la gênent, qu'elle peut passer
outre , qu'elle peut décider des destinées de la
nation comme elle l'entendra. Non, mille fois
non ! Se laisser aller à soutenir une pareille
manière de voir, c'est pousser l'Assemblée à
se dire : « la France, c'est moi, » absolument
comme Louis XIV; c'est encourager les am-
bitions déçues, qui sentent que le pays leur
échappe, et se coaliser pour faire un coup
d'État ! Ce qui nous sauve, c'est qu'en dehors
de vous, je ne vois pas d'individualité popu-
laire à l'horizon, pour qu'une pareille aventure
soit à craindre...
Si nous analysons cette Assemblée pour en
connaître les éléments, nous y trouvons ses
partis bien tranchés, organisés de leur mieux,
pour se combattre avec acharnement, pour se
décrier à qui mieux mieux, pour se supplanter,
pour se tromper mutuellement, si l'occasion s'en
8 DU GOUVERNEMENT DU PAYS
présente. S'en trouve-t-il un qui pense avant tout
au salut de la patrie? Je le cherche, je ne le dé-
couvre pas... C'est triste à dire; mais, si c'est la
vérité, je me demande s'il est utile de la cacher,
cette vérité.
Sur les six partis , il y en a deux qui repré-
sentent quelque chose de rationnel, de pratique ;
ils ont leur drapeau déployé l'un contre l'autre ;
ils sont séparés par une ligne bien tranchée : c'est
ce qu'on appelle la gauche et la droite. Cette
dernière aurait pu s'emparer dû pouvoir sans
conteste, à Bordeaux; elle avait sous la main
un d'Orléans, la monarchie constitutionnelle,
proposée alors hardiment par l'immense ma-
jorité de la nation. Les partis extrêmes auraient
crié, je ne dis pas; mais en présence d'une solu-
tion qui aurait, après tout, satisfait alors la
grande majorité du parti de l'ordre, les partis
extrêmes auraient été obligés d'en passer par là,
et le régne de la Commune aurait été détruitavant
de naître. Ce que la droite aurait pu faire à Bor
deaux, le peut-elle aujourd'hui à Versailles? In-
contestablement non. Si, en février 1871, les mo-
narchistes étaient en majorité incontestable à
l'Assemblée, ils l'étaient également dans le pays: il
n'en est plus de même à présent, le pays s'est retiré
d'eux; à l'heure qu'il est, toutes les élections faites
depuis ont tourné contre eux: chaque fois
PAR LE PAYS. 9
que la nation a été appelée à se prononcer, elle a
dit : « Non, plus de monarchie !.. »
Mais, si la droite n'a plus pour elle l'assen-
timent incontestable du pays, la gauche peut-elle
avancer que l'heure de son avènement a sonné?
Je ne lé crois pas; le fruit n'est pas encore mûr
pour le cueillir, mais s'il mûrit sensiblement,
c'est une affaire de temps! Vous qui tâtez atten-
tivement le pouls de la nation, vous le sentez,
vous l'avez déjà dit; mais les esprits sont trou-
blés, inquiétés; une solution définitive aujour-
d'hui serait le signal d'une guerre civile latente,
si non effective ; les chances de la droite, c'est-à-
dire de la monarchie constitutionnelle, dimi-
nuent, et celles de la gauche, c'est-à-dire celles de
la République, augmentent, voilà le vrai. Entre
ces deux partis, nous avons le centre droit et le
centre gauche; ces deux groupes importants
ne sont guère ni chèvre ni chou. Il y a là des
intelligences incontestablement, mais si ir-
résolues, qu'il n'y a pas moyen d'en espérer
quelque chose de viril: il se peut cependant
que la droite, convaincue qu'elle a définitivement
manqué le coche, s'entende avec le centre droit
et une partie du centre gauche, pour constituer
quelque chose qui ne sera plus la monarchie
de droit, mais de fait, une République avec des
institutions monarchiques, quelque chose qui
10 DU GOUVERNEMENT DU PAYS
ne sera que la continuation de l'essai loyal, de-
venu définitif; ce sera un gouvernement de
transaction ou plutôt de transition.
Si les choses se passent ainsi, la gauche se
résignera; elle pressentira que l'avenir est à
elle; elle l'attendra. Les partis extrêmes seuls
s'agiteront ; mais l'extrême droite, aussitôt quelle,
pourra parler, s'apercevra que sa voix n'a plus
d'écho; si elle a des chefs qui ont du coeur et de
l'honneur à en revendre, son armée n'a plus
que des cadres, plus de soldats du tout.
L'extrême gauche, elle a des soldats qui se
battent bien, après boire, tant peu que ses can-
tiniers soient des Papavoines ; mais les chefs sont
de ceux dont on dit: S'ils sont capables de tout,
ils ne sont bons à rien !... Si nous en exceptons
les départements de la Seine, du Rhône, du Var
et des Bouches-du-Rhône, en tout quatre, où
les Ordinaire et les Rochefort, plus ou moins
réussis, ont tenu la corde, dans tout le reste de
la France, il en a été de même que dans mon
département, les résultats ont été on ne peut
plus panachés; il faut en prendre son parti.
Trouvons-nous là les éléments nécessaires pour
élucubrer une constitution rationnelle? pour
donner le jour à un gouvernement définitif, du-
rable? Je ne le présume pas.
Au lieu de faire statuer sur ces graves ma-
PAR LE PAYS. 11
tières par une assemblée de 750 membres, fai-
sons faire cette besogne en pensée par les cinq
élus de mon département; ils sont en petit
la représentation de ce que l'Assemblée de Ver-
sailles est en grand,
Je le dis bien haut : —ou ils se contenteront de
se croiser les bras, ou, s'ils font quelque chose, ce
quelque chose vaudra moins que rien. Messieurs
Aduet et Desbans voudront probablement un Cé-
sar armé de pied en cap; monsieur de Goulard
un roi armé de son parapluie ; le marquis de
Franclieu, le drapeau sans tache ; en guise de
constitution, la sainte ampoule. M. Ducuing, lui,
tout pour la République et rien que la Républi-
que. Comment faire pour arriver à quelque
chose avec de pareils éléments?
Du césarisme? Nous en sortons, battus, meur-
tris, amoindris, ruinés, pourris, en voilà assez ;
le droit divin a fait son temps, c'était bon à l'é-
poque où le son des cloches chassait la foudre ;
il ne reste plus de ce bon vieux temps que la
grotte de Lourdes et la fontaine de la Salette,
c'est encore beaucoup : mais ce n'est pas assez
pour ce qui est de la monarchie, vraiment cons-
titutionnelle, ce que La Fayette appelait la meil-
leure des Républiques, autrement dit, une Répu-
blique avec un président héréditaire, ayant le
titre de roi. Quand on est riche, c'est peut-être
12 DU GOUVERNEMENT DU PAYS
à tenter, cela flatte l'oeil; mais nous ne sommes
pas riches, il nous faut renoncer pour longtemps
sinon pour toujours aux choses de luxe. Avec
une indemnité de cinq milliards à. payer à l'Alle-
magne !... ne rougissons pas de reconnaître qu'il
s'écoulera des années nombreuses avant que
nous puissions, pour autant dire sans crime,
nous dispenser de nous en tenir, en fait de dé-
penses, qu'à ce qui est d'une indispensabilité in-
contestable; et la royauté, qui n'a de raison
d'être qu'avec une grande liste civile, escortée
de grands dignitaires, bien rentés et parfaite-
ment inutiles, ne nous est pas indispensable; et
la preuve, c'est que, depuis le 4 septembre 1870,
nous nous en passons , et les puissances étran-
gères n'y trouvent rien à dire, qu'elles acceptent,
comme nos représentants près d'elles, et des
Ernest Picard, et des Jules Ferry, qui ne sont
ni des nobles ni des aigles : ce que nous avons
de mieux à faire, en présence de la pénurie de
nos ressources, surtout en fait de gouvernement
définitif, c'est de nous en tenir à la forme répu-
blicaine.
N'ayons pas des yeux pour ne pas voir;
avouons-le, parce que c'est la pure vérité : les
membres de l'Assemblée de Versailles sont tous,
depuis le premier jusqu'au dernier, dominés par
leurs petites passions: voyez s'ils mettent de
PAR LE PAYS. 13
côté leurs opinions politiques, pour ne penser
qu'au bien du pays? Ils s'en garderont bien,
soyez en sûr, et ils ne s'en cachent pas; au con-
traire. Voyez-les former, au grand jour, à
grand renfort d'orchestre, autant de groupes
qu'il y a de partis dans l'Assemblée , se réunis-
sant dans des locaux désignés, et, à jour fixe,
s'engageant à voter non pas selon leur cons-
cience , comme si la conscience n'avait rien à
faire dans cette galère, mais d'après un mot
d'ordre donné d'avance, avant que l'objet du
vote soit discuté, pour qu'il soit bien établi
que chacun est prêt à combattre pour son Église
nauibus et rostris; étalant, avec complaisance
autant dire, aux yeux de la Prusse, qui nous a
pris deux provinces, cinq milliards, et qui occupe
en sus six de nos départements, l'arme au bras,
la menace à la bouche, la plaie déplorable de
nos dissensions civiles !
Comme notre rédemption n'est possible qu'à
la condition que nos divisions seront une lettre
morte, tant que ce qui nous reste de territoire
ne sera pas libéré, au lieu, sinon de renoncer à
nos querelles, au moins d'avoir la pudeur de les
cacher, chaque parti s'est constitué de manière
à être prêt, toujours prêt, non pas au vis-à-vis
de l'étranger, qui devrait seul nous occuper,
mais au vis-à-vis des cinq autres partis, qui
14 DU GOUVERNEMENT DU PAYS
déchirent moralement notre pauvre nation, qu'on
dirait composée de six nations disparates plus ou
moins égales!... chacun des partis qui nous di-
visent a placé à sa tête un général pour de
vrai.. rien que cela, J'en excepte cependant
l'extrême gauche. Là on a d'habitude un profond
mépris pour les généraux; dans l'extrême gauche
il n'y a que des frères et amis, tous égaux ; le
plus infime d'entre eux endosserait sans sour-
ciller l'uniforme de général, se mettrait à la tête
de l'armée et se prendrait au sérieux. C'est de ce
côté que nous vient le danger pour notre re-
constitution, danger qui est presque aussi grand
que si ce parti constituait l'avant-garde de la
Prusse ! Si je me trompe, j'en suis bien aise. Si,
de loin en loin, dans cette Assemblée de Versail-
les, l'intérêt des partis cède le pas à l'amour de
la patrie, comme l'autre jour, c'est lorsque le duc
d'Audiffret-Pasquier, après avoir révélé nos mi-
sères , au sujet des marchés de la guerre, finissait
en disant: «Tous nos enfants sans exception doi-
vent se régénérer par l'armée: mais il y a loin de
la coupe aux lèvres,» et aujourd'hui que la loi sur
le recrutement est à peu près votée, je me demande
si cette loi, qui promettait plus de beurre que de
pain, nous donne suffisamment de quoi nous
régaler.
Il est reconnu aujourd'hui, par tous les esprits
PAR LE PAYS. 15
sensés, qu'il serait intempestif de s'occuper de la
forme de gouvernement définitif, tant que la
Prusse ne sera pas payée, et les départements
occupés, débarrassés de l'armée allemande.
Comme, en fait d'économie, jusqu'à présent,
nous n'avons pas réalisé grand'chose, nous n'a-
vons pas su, ou nous n'avons pas pu faire
disparaître les abus de l'empire ; des quantités
de lois ont été votées ; l'Assemblée a fait de la
besogne, il serait injuste de ne le pas recon-
naître ; ce qu'on lui reproche, c'est que cette
besogne gagnerait souvent à être refaite.
A la Bourse, il se fait peu de chose ; les fonds
publics ne montent pas, au contraire ; dans les
affaires, on redoute de s'engager ; on vit au jour
le jour ; la confiance languit, c'est le mot ; on ne
se plaint pas, on se résigne, sans se plaindre ; la
propriété perd de sa valeur vénale ; la France
est toujours malade ! l'est elle un peu plus, un
peu moins que l'an passé ? Ses forces ne peuvent
pas prendre le dessus ; il serait grand temps de
la retirer de la torpeur dans laquelle elle se per-
pétue ! cette torpeur, si on n'y prend garde, lui
deviendra fatale, inévitablement.
Il y a une trentaine d'années, je voyais assez
souvent une dame de New-York qui, à l'époque
où la vapeur n'était pas encore utilisée pour la
navigation, avait fait de nombreux voyages
16 DU GOUVERNEMENT DU PAYS
d'Amérique en Europe,et d'Europe en Amérique.
« Vous avez essuyé des tempêtes sur mer, lui
disais-je un jour. — Oui plusieurs. — Et qu'é-
prouviez-vous alors?— Pendant les premiers
moments, lorsque les vagues s'élevant, autant
dire au-dessus des mâts, pour retomber sur le
pont, le navire fait entendre des craquements
effrayants, on s'attend, atout instant, à le voir
s'entr'ouvrir, on pleure, on se tord, on fait des
adieux terrifiés à tous ceux qui nous sont chers,
et qu'on n'espère plus revoir; mais, si la tempête
dure, comme cela a lieu, souvent la terreur a
d'autant plus brisé nos forces, qu'elle a été plus
grande : à la fin, on mange, on boit à ses heures
ordinaires, machinalement, sans se demander
si on a faim. On en a pris son parti de ce qui
peut arriver... les vagues balayent le pont; le
bâtiment a l'air de s'entr'ouvrir, on n'y peut
mais; le danger qu'on court on l'accepte ou on
ne fait rien pour y échapper. »
Nous en sommes là, aujourd'hui, au sujet des
dangers de la patrie ; nous agissons comme si
nous en étions tout à fait désintéressés; acceptant
sans mot dire la doctrine de Pangloss ! c'en est
plus qu'humiliant, c'en est déshonorant !... Al-
lons donc, monsieur le Président, je veux bien
que nous n'ayons pas à prendre souci des cons-
pirations des monarchistes ; dans ce grand parti,
PAR LE PAYS. 17
vous ne trouverez pas un homme qui ait du
coeur assez pour, sans hésiter, risquer les che-
veux de sa tête ; là, il n'y a pas de casse-cou :
on est souvent de l'Académie !... C'est bon pour
la radicaille et la rue Grolée de risquer le paquet;
mais, quand on écrit dans les Débats, si on cons-
pire, ce n'est qu'à coups de phrases correctes et
bien stylées : mais la nation souffre ! si elle ne se
plaint plus, elle n'en souffre pas moins pour cela :
à vous qui êtes à la tête de ses destinées d'avi-
ser. Je sais bien que l'Assemblée de Versailles,
qui ne vous porte pas toujours dans son coeur,
se dispose à vous tenir la dragée haute, mais ne
vous y trompez pas, elle n'est pas si méchante
qu'elle en a l'air ; demandez-lui de ces choses
sur lesquelles elle a déjà montré son bon vou-
loir, et une fois partie, en'la conduisant par des
sentiers fleuris avec une musique agréable,
comme votre voix autorisée doit lui en indiquer,
vous finirez par la faire aller au bout du monde,
avant qu'elle s'aperçoive qu'elle a bougé.
I
La question de la décentralisation a été agitée,
si je ne me trompe ; tout le monde, dans l'As-
semblée et ailleurs., est d'accord pour recon-
naître que la décentralisation est une" chose
2
18 DU GOUVERNEMENT DU PAYS
utile, très-utile, le point de départ "de beaucoup
de réformes, qui nous aideront puissamment a
nous ramener sur l'eau; décentralisons d'abord.
Sous l'empire, après les élections générales
de 1869, le ministre de l'intérieur de l'époque
nomma une commission extraparlementaire,
que M. Odilon-Barrot présida pour proposer un
projet de loi sur la décentralisation... Après un
travail de plusieurs mois, la commission sus-
dite accoucha d'un rapport quelconque, lequel
rapport fut mis dans un carton où il doit se
trouver encore, si le pétrole de la Commune ne
s'en est pas mêlé.
Lorsque le ministre nomma la commission
dont je viens de parler, voulait-il réellement
faire quelque chose dans le sens de la décentra-
lisation? Je crois que l'affirmative est moins
près de la vérité que la négative ; le gouverne-
ment voulait avoir l'air d'abonder dans le sens
de l'opinion publique ! Pour ce qui est de la
chanson, je crois qu'il ne s'en souciait guère.
Dans les premiers jours d'avril 1871, pendant
le règne déshonorant et néfaste de la Commune,
d'odieuse mémoire, tandis que chacun se de-
mandait, avec une anxiété poignante, s'il y
avait moyen, non pas d'amener un rapproche-
ment entre le gouvernement régulier et légal de
Versailles et cette espèce de gouvernement sans
PAR LE PAYS. 19
nom de Paris, ce qui eût été absurde, mais de
sortir de l'impasse où on se trouvait, afin d'évi-
ter les désastres qu'on pressentait, et dont le
souvenir passera dans les siècles futurs comme
l'incendie du temple d'Éphèse, voulant, moi
aussi, proposer une solution, du fond des Pyré-
nées, où je me trouvais alors, j'adressai une
pétition à un de mes anciens amis, M. Luro,
membre de l'Assemblée- de Versailles de votre
taille, mais non de votre mérite, n'équivoquons
pas, en le priant de déposer ma prose, après en
avoir pris connaissance, sur le bureau du Prési-
dent de l'Assemblée.
M. Luro me répondit, à lettre vue : « Ce que
« vous demandez, une commission que nous
« avons nommée pour.préparer un travail sur
« la décentralisation le veut également ; jamais,
« au grand jamais, on n'a vu ou imaginé en
« France quelque chose d'aussi libéral que
« ce que cette commission propose de vous
« donner. » Il y a plus d'un an que cette com-
mission a mis son travail sur le métier; où en
est-elle? La besogne doit être" bien ardue.....
Involontairement on arrive à se demander s'il
ne s'agit pas en définitive purement et simple-
ment d'un enterrement]de première classe'?...
Depuis que le monde est monde, c'est-à-dire
depuis l'avènement presque de l'Assemblée de
20 DU GOUVERNENENT DU PAYS
de Versailles, il n'est bruit que de décentralisa-
tion; je suis obligé de reconnaître cependant
que depuis la rentrée des vacances, sous ce
rapport, la paix règne définitivement à Varsovie.
En d'autres termes,que la décentralisation est
renvoyée aux calendes grecques ; s'il en devait
être ainsi, ce serait plus qu'un malheur, ce
serait peut-être une faute irréparable !
Pour ce qui est de ma pétition, elle fut rapportée
fin décembre, au bout de trois mois; quoique
l'accueil qu'elle reçut de l'Assemblée ne fût pas
des plus flatteurs pour moi, je ne m'en crois
pas moins tenu de la reproduire ici, puisqu'il y
est question de cette décentralisation dont la
solution peut rétablir l'harmonie entre les gou-
vernenants et les gouvernés, point de départ
de notre salut.
« Monsieur le Président,
« La France est bien près de l'abîme : pour
« l'empêcher d'y tomber, il me semble qu'il
« suffiraitquel'Assemblée, seulpouvoir régulier,
«encore debout-, mît de côté les. arrière-pen-
ce sées qui la dominent : si le pays était ras-
ce sure contre toute espèce de restauration, les
« armes de l'insurrection de Paris tomberaient
ce des mains des combattants.
« Cherchons de bonne foi un terrain de con-
PAR LE PAYS. 21
« Au solide, et si nous le trouvons, nous
« serons sauvés. Que les questions qui s'impo-
« sent soient résolues à bref délai, et le défaut
« de confiance entre l'Assemblée et le corps
« électoral disparaîtra, au grand regret du héros
« de Sedan et de la Prusse.
« Dans une République, tous les hommes
« doivent être égaux de fait et de droit ; que les
« titres de noblesse soient abolis par une loi.
« Sous la première République, les anciens
« nobles ont fait spontanément le sacrifice de
« leurs parchemins sur l'autel de la patrie. Je
« comprends très-bien que le gouvernement de
« Versailles ne veuille pas traiter avec la Com-
« mune de Paris : la Commune a laissé d'assez
« tristes souvenirs, pendant l'ancienne révolu-
« tion, celle qu'on appelle la grande; la nou-
« velle Commune est dirigée par dés illustrations
« trop négatives et trop peu recommandables
« pour réhabiliter l'ancienne : laissons de côté
ce la Commune.
ce Que l'Assemblée émancipe complètement
ce les municipalités; que chaque hameau, chaque
ce village, chaque bourg, chaque ville, que Paris
« élise son conseil municipal, à son heure.; que
ce chaque conseil municipal, sans exception,
ce élise son maire et son ou ses adjoints. Les
« maires maintiendront facilement la tranquillité
22 DD GOUVERNEMENT DU PAYS
ce et feront respecter les lois, dans l'ordre d'i-
« dées que je viens d'émettre, parce qu'ils au-
« ront pour eux le concours incontesté etincon-
« testable de la majorité de leurs administrés,
« ce qui fait souvent défaut quand les maires
« tiennent leur mandat de l'autorité supérieure,
« Que les départements soient également éman-
« cipés ; que les préfets soient élus par les con-
« seils généraux,'quisont tous intéressés à faire
ce de bons choix. Les membres de l'Assemblée
ce seront moins sûrs dé leur réélection, mais le
ce pays n'y perdra rien, et c'est l'essentiel. Pour
ce ce qui est des sous-préfets, ils ne servent à
« rien. Supprimons toutes les inutilités qui
c< coûtent : il y a urgence d'économiser.
ce Près des gouvernements étrangers, nom-
ce mons tout simplement des ministres, comme
ce fait la République des États-Unis. L'empire
ce avait des ambassadeurs avec de'nombreux se-
ee crétaires et attachés ; tout cela est trop dispen-
« dieux ; nous devons tous nos malheurs à leur
ce incapacité ou à leur complicité : soyons mo-
ec destes, contentons-nous de l'indispensable,
ce renonçons au superflu, nos moyens ne nous
« le permettent plus.
ce Recevez, etc.
ce THOMASSIN LE BOHÈME. »
PAR LE PAYS. 23
Ma prose, comme je l'ai déjà dit, fut vitement
jetée au panier..... Il est vrai que la Commune
était, depuis longtemps heureusement enterrée,
et Dieu veuille qu'elle ne revienne jamais et que
nos regards ne soient plus exposés à voir tous
ces sacs-à-vin habillés d'écharpes et de galons, de
la tête aux pieds, prenant sur la voie publique
les airs penchés des officiers prussiens, qu'ils
dépassent en ridicule outré, tout le monde sait
cela.
J'argue, dans ma pétition, qu'il y a un défaut
de confiance entre le pays et l'Assemblée : me
trompé-je? Qui oserait l'affirmer en voyant com-
bien les élections faites, depuis février 1871,
sont d'une nuance différente de celle de la
droite et du centre droit : cherchez y quelque
chose qui encourage les prétentions des che-
vau-légers? Si d'un côté il y a une divergence
d'opinion entre vous et l'Assemblée, si, d'un
autre côté, cette Assemblée ne nage plus dans
les eaux de la nation, ne devons-nous pas attri-
buer le défaut de confiance dans le pays à ce
défaut d'harmonie entre les grands pouvoirs de
l'État? Que faire pour mettre un terme à un tel
état de choses, je vous le demande?
Je crois avoir établi en commençant que la
nation ne pouvait pas vous remplacer ; j'ai
avancé également qu'il ne fallait pas songer, à
24 DU GOUVERNEMENT DU PAYS
l'heure qu'il est, à mettre en avant la dissolu-
tion de l'Assemblée ; le plus simple bon sens
nous dit qu'il est urgent de mettre de côté pour
le présent tout ce qui divise pour ne s'occuper
que des choses sur lesquelles vous, l'Assemblée
et le pays pourrez tomber d'accord; ces choses
je vais les indiquer : c'est là que vous trouverez
le point de départ de la pacification des esprits
qui nous fait défaut, et qui nous est indispen-
sable pour rétablir l'ordre moral, qui n'existe
pas, et relever notre crédit, qui ne progresse pas
assez.
Le moyen par excellence, c'est la décentrali-
sation, sans marchander, sans lésiner, telle
que je la comprends. .Cette décentralisation,
votée de même qu'une loi électorale, dont l'in-
dispensabilité ne peut être niée par un seul
ami de l'ordre, c'en sera assez, j'en suis sûr,
pour que l'Assemblée retrouve la confiance de la
nation ; la satisfaction qu'elle en éprouvera la
disposera à chercher, non pas ce qui peut vous
faire échec, mais'à vous aider à faire le bien du
pays dans la mesure du possible
Pour arriver à consommer la décentralisation,
il n'y a que deux lois à refaire, la loi municipale
et la loi départementale : commençons par la loi
municipale :
PAR LE PAYS. 25
II
Dans la loi municipale votée par l'Assemblée
de Versailles, il est dit : que les conseils muni-
cipaux éliront leurs maires et leurs adjoints,
dans toutes les communes ayant moins de vingt
mille habitants. Lors de la discussion de cette
loi, vous êtes monté à la tribune vous-même,
pour appuyer un amendement, dans lequel il
était dit : que le pouvoir exécutif se réservait la
nomination des maires et des adjoints, non-
seulement dans les communes de vingt-mille
habitants et au-dessus, mais même dans les
chefs-lieux de département et d'arrondissement,
quelque minime que fût le chiffre de la popu-
lation. Vous avez ajouté que vous en faisiez une
question de cabinet. Selon moi, le moment
était on ne peut plus mal choisi: c'était, ce me
semble, dans une certaine mesure, un défi jeté
à la Commune de Paris. Jusqu'alors, depuis 1848,
la ville de Paris avait été régie par une commis-
sion executive nommée par le gouvernement;
les franchises municipales, refusées depuis plus
de vingt ans à la capitale, avaient servi de pré-
texte aux communards pour lever l'étendard de
la révolte. Était-ce le moment d'emboucher la
trompette de la restriction, à l'heure où les mal-
26 DU GOUVERNEMENT DU PAYS
intentionnés soutenaient le bon droit? Je ne le
crois pas; ce n'était pas, dans tous les cas, le
moyen de prouver qu'on était du côté de la
logique, car on comprend difficilement com-
ment il se fait que les droits d'une commune
sont en raison inverse de sa population
Ou bien il est reconnu qu'il est avantageux
de laisser aux conseils municipaux le soin d'é-
lire leurs maires et leurs adjoints; alors, il faut
que la mesure soit générale. Paris ne doit pas
être mis hors la loi, pas plus que le plus petit
des hameaux; ou bien il est reconnu qu'il y a
un danger à ce que le pouvoir exécutif se dé-
saisisse de la nomination des premiers magis-
trats de chaque commune, et alors il faut s'en
tenir à la loi municipale de l'empire.
Croyez-vous avoir beaucoup gagné en pres-
tige en nommant maire de Lyon M. Barodet,
sur la présentation d'une délégation du conseil
municipal, dont l'intervention était une négation
de la loi, et qui ajoutait à sa demande ce vocifére-
ment : « Pas de Barodet, pas de concours du
conseil municipal? » Ce M. Barodet, dont
j'entends parler pour la première fois, est-ce un
grand personnage? un des grands industriels
de la ville? une grande célébrité? C'est tout
simplement, si je ne me trompe, une cinquième
roue à un carrosse : ce qui le distingue du
PAR LE PAYS. 27
commun des mortels, c'est que probablement
le comité de la rue Grolée le préfère à tout
autre. En y réfléchissant bien, vous conviendrez
avec moi que, pour nous relever de notre abais-
sement, il nous faut avant tout l'union dans la
commune, et pour avoir l'union dans la commune,
la première chose à obtenir, c'est l'harmonie
entre le maire et le conseil municipal. Je ne me
demande pas si, dans les tenants et les aboutis-
sants, soit de l'Assemblée, soit du pouvoir exécu-
tif, il n'y aura pas de convoitises empêchées? Je
ne m'en préoccupe pas ; ce que je veux, avant
tout, c'est donner au premier magistrat de
chaque commune la plus grande somme de
force morale possible; je veux en outre que la
responsabilité de tout ce qui se passe incombant
à la municipalité, tombe sur le maire et non sur
d'autres placés ailleurs.
Si vous craignez que le maire ne relève plus
de l'autorité supérieure, n'abuse de ses pouvoirs
pour violer la loi, ajoutez à la loi municipale un
article ainsi libellé : « Sur la plainte déposée par
un administré quel qu'il soit, plainte qu'aucune
autorité ne pourra arrêter au passage, un admi-
nistrateur qui sera convaincu d'avoir violé la
loi encourra une pénalité double de celle en-
courue par le commun des mortels.» Ayons des
lois efficaces, qu'on ne puisse jamais enfreindre
28 DU GOUVERNEMENT DU PAYS
impunément, qu'il ne soit donné à personne de
pouvoir éluder la responsabilité de ses actes : que
la seule autorité inviolable soit celle de la loi.
Après l'entrée des Versaillais dans Paris, il y
a eu des membres de l'ex-Commune qui ont ob-
tenu du pouvoir le moyen de se soustraire au
jugement de leurs actes, sous prétexte qu'ils
étaient moins coupables que d'autres. C'est à la
justice compétente seule à statuer: à elle seule
le droit de parler et d'agir, et non plus à qui que
ce soit du pouvoir exécutif, si haut placé qu'il
soit. Je le dis encore une fois, nous ne pouvons
nous régénérer qu'à la condition que la loi sera
toujours respectée, toujours appliquée, toujours
sacrée. Que les voleurs et les assassins cherchent
à transgresser la loi, je le comprends , ils ont
leurs motifs; mais que les honnêtes gens signa-
lent à la vin dicte publique ceux qui veulent violer
la loi pourleur propre compte ou pour le compte
d'autrui. Je le dirai cent fois, s'il le faut; sans
le respect absolu de la loi, pas d'ordre moral
possible : là où la loi n'est pas respectée elle est
méprisée, et le mépris de la loi engendre le
mépris des choses les plus saintes; il n'y a plus
de respect pour rien !
Pour en revenir à la loi municipale, je dis
qu'en laissant à toutes les communes, grandes et
petites, le choix de leurs maires et adjoints, par
PAR LE PAYS. 29
l'entremise de leurs conseils municipaux, dans
la grande majorité des cas, il sera facile à ces
maires, qui ont la confiance de leurs conseils
municipaux, élus eux-mêmes par leurs adminis-
trés, de créer l'ordre moral, s'il n'existe pas, et
de le perpétuer, s'il existe.
Dans la nomination des maires et des adjoints
par les préfets et le ministre, on trouve des
complaisances regrettables, souvent du népotis-
me, quelquefois des calculs inavouables, toujours
des intrigues, et par suite des luttes toujours fâ-
cheuses au point de vue de l'intérêt des com-
munes.
III
Pour ce qui est de la loi sur les conseils
généraux, nous reconnaissons que celle qui a
été votée par l'Assemblée de Versailles est un
progrès incontestable sur celle de l'empire ;
mais en créant une commission départementale,
l'Assemblée a reconnu que les préfets, aban-
donnés à eux-mêmes, pouvaient quelquefois être
un danger pour les intérêts des départements
qu'ils dirigent : le fâcheux de tout cela, c'est que
si le préfet et la commission ne sont pas d'accord,
le département en sera troublé. Voyez ce qui
arrive à Marseille ! Il y a là évidemment quel-
30 DU GOUVERNEMENT DU PAYS
que chose qui laisse à désirer !... Lorsqu'on ré-
fléchit aux préfets nommés par M. Gambetta , on
est obligé de reconnaître que si les conseils gé-
néraux eussent été chargés de les élire, ces pré-
fets, nul doute que les choix n'eussent été au-
trement rassurants, non-seulement pour les in-
térêts respectifs des départements, mais encore
pour les intérêts généraux du pays, voire même
pour les intérêts politiques du gouvernement
lui-même.
Je comprends très-bien que, sous l'empire,
ce qui préoccupait le gouvernement c'était d'avoir
des députés à sa dévotion, et pour arriver à ce
résultat, il lui fallait l'embrigadement des
maires, des instituteurs, des juges de paix, des
gendarmes, des gardes champêtres, tout cela
sous la direction du préfet et du sous-préfet ;
mais aujourd'hui que le pouvoir exécutif dit
vouloir se désintéresser dans les intrigues élec-
torales, à moins qu'il ne tienne avant tout à
encombrer les antichambres des ministres, je
me demande pourquoi le pouvoir exécutif tient
tant à nommer aux emplois, si, en dehors de
lui, cela peut aller aussi bien, si non mieux.
Si vous ne voulez pas absolument que les
préfets soient élus par les conseils généraux du
ressort, mettez alors que les conseils généraux
tirent, chaque conseil, trois candidats, et que
PAR LE PAYS. 31
c'est parmi ces candidats, acceptés par les con-
seils intéressés, que le ministre choisira.
Ce qu'il faut avant tout, c'est éviter les chocs,
les luttes et pacifier les âmes.
Si, après l'avoir fait pour les communes, on
obtient le même résultat pour les départements,
que le siége du gouvernement soit ensuite à
Paris ou ailleurs, peu importe, après cela, que
tous les Jules, grands et petits, mettez-y tous les
Ferry, les Simon, les Favre, doublés d'un ou de
plusieurs Trochu, envahissent par surprise
l'Hôtel de ville pétrole ou non : je veux bien qu'ils
arrivent à avoir la ville à leur merci ; mais leur
pouvoir ne s'étendra pas au dela, et vous le
devrez à la décentralisation complète. Non-seule-
ment le résultat dont je viens de parler sera iné-
vitable, mais ce qu'il produira surtout d'heureux,
c'est que tout le monde en sera convaincu
comme moi, les esprits seront complètement
rassurés et la confiance ressuscitée inévitable-
ment.
Le seul côté fâcheux de mon projet, c'est qu'il
compromet gravement les intérêts des préfets et
sous-préfets aujourd'hui au pouvoir; il leur
sera peut-être difficile de se caser à leur guise.
Us sont dignes d'intérêt, je le veux bien, mais
combien sont ils après tout? Quatre cents... je le
veux bien. Mais la nation est plus nombreuse ;
32 DU GOUVERNEMENT DU PAYS
si le règne des majorités n'est pas un vain mot,
l'intérêt de trente-six millions doit l'emporter
sur l'intérêt de quatre cents.
Je comprends très-bien que le pouvoir exé-
cutif, dans chacune des personnes qui le com-
posent, veuille continuer de nommer aux em-
plois, comme devant, et considère cela comme
un prérogative acquise et incontestablement
légitime; les choses ont marché ainsi jusqu'à
présent, et il tient à ce que cela ne change pas :
on a une famlile, des amis qu'on peut obliger de
cette manière, sans qu'il en coûte rien.
C'était en mil sept cent, souvenez-vous-en,
sous le règne de Louis Philippe. Un mien ami
du département du Gers me disait que, pen-
dant que M. Lacave-Laplagne était resté aux
finances, il n'avait jamais refusé de pourvoir
d'un emploi, dans ses bureaux ou ailleurs,
toutes les productions de son département qui
avaient frappé à sa porte. On s'entretint beaucoup
dans le temps d'un orphelin très-riche, fils d'un
receveur général qui, sollicitant une recette
particulière, fut éconduit, sous prétexte qu'il était
trop jeune.à vingt-cinq ans; ce qui n'empêcha
pas, peu de temps après, le même ministre de
nommer receveur général le même orphelin,
trop jeune pour être nommé receveur particu-
lier. Il est juste de dire, à la vérité, que dans
PAR LE PAYS. 33
l'intervalle, l'orphelin en question était devenu
le gendre du ministre.
Je dis que la France n'est plus assez riche aujour-
d'hui pour être abandonnée, comme par le passé,
à quelques milliers de familles qui tiennent au
pouvoir de près où de loin..... Il me semble qu'il
est juste et qu'il est grand temps que cela finisse.
Il y a, dans la dernière loi sur les conseils géné-
raux, un article copié dans la loi sur les conseils
généraux du temps de l'empire ; cet article le
voici: « Les voeux politiques sont interdits.» Cette
interdiction je la comprenais sous l'empire, elle
était même indispensable. Je vais plus loin, je
dis qu'elle était inévitable, sous cette forme de
gouvernement; mais sous une République, je
ne la comprends plus ; au lieu de les interdire,
je trouverais plus naturel qu'il soit mis dans la
loi que les voeux politiques et autres sont de
rigueur. Mes motifs les voici :
Sous l'empire, la chambre des députés et le
sénat étaient les seuls corps délibérants, auto-
risés a s'occuper de politique ; pour ce qui était
des délibérations des conseils municipaux ou
départementaux, elles étaient cassées tant peu que
la politique s'y fit sentir, soupçonnée même, sauf
le cas cependant où il n'était question que des
éloges adressés au chef de l'État.
L'empire ne tolérait pas que les matières poli-
3
34 DU GOUVERNEMENT DU PAYS
tiques fussent agitées ailleurs que dans le conseil
des ministres, et encore... Il n'y avait guère que
les ducs de Morny et de Persigny plus ou moins
Fialin à qui on lâchât un peu la bride. Mais si
les conseils municipaux ou départementaux
disaient quoi que ce soit approchant de la poli-
tique, autrement que pour approuver le gouverne-
ment, vite suspension par-ci, dissolution par-là.
Quelquefois, dans la nuit, sans tambour ni trom-
pette, la transportation sans jugement s'exerçait,
sans la moindre hésitation.
Après vingt ans de régime impérial, en dehors
du gouvernement et de l'armée, il ne restait plus
une ombre r ni de patriotisme ni de virilité :
c'est tellement incontestable que, lorsque des
malheurs sans nom se sont abattus sur notre
malheureux pays, une fois que l'armée, mal dis-
ciplinée et mal commandée, a été ou prisonnière
ou dispersée, il, ne s'est plus trouvé debout
pour nous sauver que des défaillances et des
discoureurs bravaches et sans cervelle. Nous
sommes tombés si bas, qu'une ville de soixante
mille âmes, que je ne veux pas nommer, parce
qu'elle en à beaucoup souffert et qu'elle en souf-
fre encore, a été mise à contribution par quatre
uhlans : quatre hommes contre soixante mille,
qui ont capitulé sans combattre...... l'histoire ne
voudra pas y croire !
PAR LE PAYS. 35
Sous le premier empire, après vingt ans de
luttes héroïques, à la suite des désastres de la
campagne de Russie, lorsque la France envahie
n'avait guère plus pour se défendre que des
femmes, des enfants et des vieillards, elle résis-
tait encore, on trouvait par-ci par-là des coeurs
virils..... Cherchez-en aujourd'hui!..... Si vous
en trouvez encore, ce sera dans la poitrine
des nobles femmes de l'Alsace et de la Lor-
raine, sacrifiant ce qui leur reste d'argent et de
bijoux pour débarrasser ce qui reste de la
France démembrée de la soldatesque allemande.
Si vous voulez sérieusement que la France
redevienne la grande nation d'autrefois, faites
tout l'opposé de ce qu'à fait l'empire; examinez
les moyens employés sinon pour tuer, au moins
endormir le patriotisme et la virilité, prenez le
contre-pied de ces moyens, et vous serez dans le
vrai.
Si les lois municipales et départementales de
l'empire disent que les voeux politiques sont
interdits à ces assemblées, qui représentent re-
lativement l'élite de la population, pour ne laisser
la parole qu'aux orateurs de l'Internationale et
des brasseries, faites-leur proclamer bien haut,
à ces lois, que dans une nation qui s'appartienjt
et qui veut rester la maîtresse de ses destinées,
toutes les assemblées délibérantes régulièrement
36 DU GOUVERNEMENT DU PAYS
organisées doivent s'occuper, après avoir épuisé
leur ordre du jour, de tout ce qui a trait aux
intérêts généraux, mais sans exception. L'amour
du droit et des saines doctrines se répendra
de là vers les couches supérieures de la société ;
ces assemblées délibérantes seront autant de
foyers, où le culte de la patrie s'épurera. Je ne
dis pas que, dans le principe, les résultats seront
merveilleux; il en sera de cela comme d'un fleuve
endigué: la digue rompue, les eaux ravagent peu
ou prou, pendant quelque temps; à la fin elles
se calment et fertilisent au loin des plaines dont
le rendement compense au de là de toute expres-
sion les dégâts commis.Oublions le passé, ne pen-
sons qu'au présent. Émancipons les communes,
les départements, sans hésiter; décentralisons
dans la limite du possible, sans arrière-pensée
et sans peur; les personnalités un peu douées,
autorisées, se mettront à l'oeuvre ; les initiatives
n'auront plus rien qui limite leur champ, et
toutes les intelligences ignorées se feront jour,
et l'intrigue, qui règne presqu'en souveraine,
sera forcée de s'en tenir presque toujours à la
portion congrue qui lui revient légitimement :
elle en sera malade, c'est sûr, mais le pays s'en
portera bien, ce que nous voulons.
Je conclus en disant que, si la loi départe-
mentale confère aux conseils généraux, sinon
PAR LE PAYS. 37
l'élection directe, du moins le droit de présen-
tation dans le choix des préfets de leur ressort,
ces préfets seront responsables du maintien de
l'ordre matériel comme de l'ordre moral. Une
fois le gouvernement rentré dans Paris, vienne
ensuite une révolution, dont Dieu nous garde !
cette révolution ne pourra pas dépasser le dépar-
tement de la Seine, parce que, de par la loi,
lorsque le pouvoir central sera empêché, le
pouvoir militaire ne relèvera plus que des pré-
fets.
IV
Les communes et les départements étant
émancipés dans la plus grande proportion pos-
sible, si la nation, qui garde sa souveraineté,
qu'elle ne déléguera que dans la mesure de son
intérêt, peut faire et fait ses élections à sa guise,
la nation sera émancipée à son tour et à tou-
jours, et la France sera sauvée! Ainsi soit-
il!...
Pour faire de bonnes élections, le plus simple
bon sens nous dit qu'il faut une bonne loi élec-
torale: cette loi sera la clef de voûte de notre
organisation future. Est-il prudent de s'en tenir
à la loi électorale édictée en 1848 ? Ce serait folie;
car alors inévitablement l'assemblée future,
serait composée en immense majorité de Ro-
38 DU GOUVERNEMENT DU PAYS
cheforts, de Langlois, de Tolains et des révenants
de la Calédonie. C'en serait fait de nous et de
notre patrie.
Il est urgent, indispensable, si l'on ne veut que
la France disparaisse du rang des nations, que
la loi électorale soit remaniée de fond en comble,
que toutes les dispositions en soient plus dis-
cutées. Je sais bien que toucher à cette loi, qui
est l'arche sainte des communards patents et
latents, c'est s'exposer aux hurlements furibonds
des frères et amis. Mais qui veut la fin veut
les moyens; il n'y a pas en France que les in-
solvables et les incpnscients dont il faille s'oc-
cuper , il y a aussi ceux qui savent ce qu'ils
font, ceux qui ont de quoi perdre, Ils n'ignorent
pas, eux, qu'enfin de compte, ils sont obligés de
nourrir toute la famille française ! A eux de veiller
que la société entière ne sombre pas ! Lorsque la
chose serait arrivée,il serait un peu bien tard pour
y penser!.. Ceux-là qui crieront par-dessus les
toits qu'ils ne consentiront jamais à ce qu'on
les dépouille de ce qu'ils appellent leurs droits,
ceux-là surtout n'entendent pas qu'on leur
parle de leurs devoirs, comme si l'un n'était pas
la conséquence de l'autre !
Lorsqu'un enfant, qui ne sait pas ce qu'il fait,
prend un couteau pointu, quoi que ce soit, qui
puisse être un danger pour lui, vite on le lui en-
PAR LE PAYS. 39
lève, si on ârrive à temps, avant le malheur pos-
sible : pourquoi faire un électeur d'un homme
qui est notoirement inepte à voter judicieuse-
ment? Gardons-nous surtout de le faire, si
nous sommes sûrs d'avance qu'il fera un mau-
vais usage de son vote. Tirons, de nos malheurs
récents, un enseignement pour nous en garer à
l'avenir : n'oublions pas surtout que l'armée de
la Commune se composait d'électeurs qui, après
avoir voté pour l'Assemblée de Versailles, ont
pris les armes contre cette Assemblée ! L'élec-
teur qui vote prend l'engagement d'honneur
de se soumettre au verdict du scrutin, quel qu'il
soit ; s'il prend les armes pour détruire le résul-
tat dû verdict, il se rend coupable d'iniquité.
Par cela même qu'il s'est révolté contre les
lois qu'il a contribué à faire, de près ou de loin,
il doit être rayé totalement et définitivement de
la liste des électeurs ; il doit en être ainsi des
trente-neuf mille insurgés, envoyés sur les pon-
tons à la suite des affaires de la Commune. Chas-
sons du sanctuaire , d'abord les communards
avérés, mais cela, sans rémission, sans hésita-
tion.
Dans la nation, il y a deux classes de personnes,
dont les droits sont différents, sinon opposés, du
moins inégaux; il y a ceux qui possèdent peu ou
beaucoup , les millionnaires, et ceux qui n'ont
40 DU GOUVERNEMENT DU PAYS
qu'un grabat. Mettez, si vous voulez, qu'au
point de vue électoral ils aient les mêmes droits;
mais ceux qui ne possèdent rien, qui logent en
garni, qui n'ont jamais su, quel que soit leur âge,
assurer leur pain du lendemain , qui vivent
souvent aux dépens des bureaux de charité et
des associations de bienfaisance, ceux-là trou-
vent presque inévitablement que la répartition
des biens de ce monde n'est pas faite judicieu-
sement. Instinctivement, ils désirent un chan-
gement dans l'ordre de choses existant, les
conseils des Rabagas, des maisons de logeurs
aidant, pour établir : que la propriété doit être
collective, que le travail doit être également
rétribué, que les jouissances que la fortune met
à la portée de celui qui est fortuné, que ces
jouissances, dis-je, sont dans lé droit de tout lé
monde; c'est-à-dire que tout le monde doit être
également fortuné, et autres balivernes débitées
par des cerveaux détraqués, et les fruits secs
à qui des convoitises inavouées font semer des
harangues malsaines.
Ces derniers, en opposition avec ceux qui pos-
sèdent, nous les appellerons insolvables, si vous
voulez ; et je dis qu'en y réfléchissant un peu,
on s'aperçoit que les intérêts des deux classes,
des solvables et des insolvables, sont différents,
opposés même; si nous avancions qu'ils sont
PAR LE PAYS. 41
ennemis, nous ne serions peut-être pas très-
loin de la vérité... Vous me direz peut-être que
parmi ceux qui n'ont rien, il y a de nobles coeurs,
tout dévoués à leur pays ; il ne m'en coûte
rien d'en convenir, l'exception ne détruit pas la
règle; j'ai vu, de plus, ceux qui possèdent,
comme ceux qui ne possèdent pas; il y a, dans
le peuple, même dans la partie la plus pauvre,
du bon grain ; mais il y a aussi de l'ivraie, qui,
depuis nos malheurs, s'est tellement propagée,
qu'elle étouffe complètement le bon grain: l'i-
vraie, c'est la doctrine de M. Bismark : ce La force
prime le droit; » c'est l'Internationale qui espère
s'emparer de la direction de la société par le
nombre; éloignez du scrutin l'Internationale,
ou nous sommes perdus peut-être!.,.
La classe des insolvables doit être écartée du
scrutin, par la raison qu'elle n'en accepte le ver-
dict qu'à son corps défendant. Le bon grain,
dont j'ai parlé, forme la catégorie des incons-
cients; mais cette catégorie vote toujours et votera
toujours avec les communards et les internatio-
naux; si vous joignez à cela les toqués, les ivro-
gnes, les fainéants et les ennemis de l'ordre,
vous arrivez à un total effrayant; et ce total, qui
devient dans les grands centres un danger public,
par la raison que, de ce côté, les électeurs votent
tous, comme un seul homme, pour les candidats
42 DU GOUVERNEMENT DU PAYS
désignés par les meneurs, le génie du mal a
créé là des candidatures officielles, dont les chan-
ces sont en raison inverse des garanties d'ordre
qu'elles offrent.
Il est incontestablement légitime de travailler
à l'amélioration de ce qu'il y a de défectueux et
de mauvais dans notre organisation politique et
administrative, à la condition cependant de ne
se servir, pour arriver à ce but, que de moyens
légitimes ; que tous ceux à qui ces moyens légi-
times, dont nous venons de parler, ne suffisent
pas, soient écartés sans rémission et sans excep-
tion des comices électoraux.
Sachons avec qui nous marchons, et nous
ferons tous notre devoir : les défaillances naissent
de la confusion !... lorsqu'on ne distingue plus
les alliés des adversaires ; éloignons du scrutin,
je le dis encore une fois, tout ce qui est une
menace pour le bien général.
Mais les hommes à gages, les domestiques,
n'est-il pas à craindre, dans beaucoup de cas,
que les maîtres les fassent voter selon leur bon
plaisir? N'y a-t-il pas là une pression possible,
presque inévitable, à conjurer? A supposer qu'il
n'en soit pas toujours ainsi, cette égalité devant
le scrutin, entre le maître et le domestique, ne
paraît-elle pas un peu singulière? Quand je
pense que le baron Rothschild et son concierge
PAR LE PAYS. 43
pèsent d'un poids égal dans les élections de Paris,
j'en démande pardon aux frères et amis, j'ai
beau lire dans la future constitution que nous
sommes tous égaux devant la loi, je ne puis m'y
faire, j'en reste confondu !...
Si nous avons été battus par la Prusse, l'inca-
pacité de nos généraux y entre pour quelque
chose, c'est incontestable ; l'imprévoyance et la
négligence des intendants y est aussi pour une
bonne part; mais l'indiscipline y entre pour
plus de moitié, c'est incontestable : pas de dis-
cipline, pas d'armée, c'est généralement admis.
Ce qui a le plus contribué à l'engendrer, cette
indiscipline si fatale à nos armes, c'est pour la
plus grande part le droit de voter; dans les élec-
tions politiques, qui dit vote, dit discussion,
appréciation ; qui dit armée, dit obéissance
passive ; sans cette obéissance, pas d'armée pos-
sible. Comment voulez-vous employer efficace-
ment pour réprimer une émeute une armée qui
peut voter pour les fauteurs de trouble, parce
qu'elle considère ces fauteurs de trouble comme
des amis politiques? Que M. Gambetta et le
ministre de la guerre soient candidats au même
collège, je ne doute pas un instant que, si l'armée
vote, elle ne donne plus de suffrages à M. Gam-
betta qu'au ministre qui la dirige. Que l'armée
soit tenue à l'écart de ces dissensions politiques;
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n'hésitons pas un instant: si nous voulons que
cette armée, qui coûte si cher, nous soit utile,
éloignons-la du scrutin, mais sans hésiter!
Oublions, si vous le croyez utile, tous les griefs
accumulés sur nos sommités militaires; mais,
pour Dieu! profitons de nos fautes; qu'elles
soient pour nous une leçon salutaire, et pour les
éviter, d'ors et déjà, ne laissons plus voter l'ar-
mée, pas plus les chefs que les soldats!
V.
Après avoir parlé des électeurs, parlons un
peu des éligiblés : la loi dont il s'agit attribue le
titre d'éligible à tout Français âgé de vingt-cinq
ans, qui n'a pas été flétri. L'homme qui ne sait
rien a moins droit que celui qui sait tout, qui
peut tout. Votre domestique, qui peut ne pas
savoir lire, peut se mettre en concurrence avec
vous dans le même collège! Un casseur de pier-
res, qui ne sait pas signer son nom, dont toutes
les connaissances se bornent à savoir son métier
de casseur de pierres, la loi lui dira : Tu peux être
représentant de ton pays à l'Assemblée natio-
nale. Mais cette loi n'est pas sérieuse au point
de vue du plus simple bon sens; elle n'est pas
soutenable ! Pour être apte à faire des lois qui
doivent régir là société, il ne suffit pas d'avoir
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été vacciné, il est bon d'avoir un peu d'instruc-
tion. Pour faire des bottines, vous prenez un
cordonnier, c'est-à-dire quelqu'un d'apte à
faire ce dont vous avez besoin; si vous voulez
un pantalon, vous donnez la préférence à un
tailleur, et pour faire les lois de notre pays, vous
voulez que le premier âne, bâté ou non, en ait
le droit, si la majorité des électeurs le veut bien !
et si vous laissez la loi électorale telle qu'elle est,
cet âne bâté aura d'autant plus de chances d'être
élu peut-être qu'il sera plus âne et plus bâté !
Mettez au moins cette restriction : que l'élection
ne sera valable qu'autant que l'élu saura signer
son nom ; qu'il y ait au moins cette condition à
remplir pour celui qui obtient la majorité vou-
lue, s'il veut entrer dans l'Assemblée nationale
future.
Je ne serais pas fâché non plus que le can-
didat élu eût à prouver qu'il connaît la latitude
et la longitude du département qu'il veut repré-
senter autrement que par l'ouvrage de géogra-
phie qu'il aura pu consulter; on a beau dire que
nul n'est prophète en son pays, je n'en persiste
pas moins à dire que, si les électeurs qui lui ont
donné leurs: suffrages ne l'ont jamais ni vu ni
connu, la chose paraît au moins douteuse.
Après avoir prouvé qu'il sait lire,, que l'élu
prouve qu'il paye un impôt tant minime que vous
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voudrez, depuis un temps à déterminer dans ce
département qui lenomme par ce temps de cos-
mopolitisme. Lorsqu'on voit des candidats portés
dans cinquante colléges, tant célèbres que soient
ces candidats, tant providentiels qu'on les sup-
pose, il est bien clair que, du moment qu'ils
n'ont jamais paru dans le département où ils
sont portés rils peuvent être connus de nom par
une infime minorité, mais il est incontestable
que l'immense majorité des votants n'en a ja-
mais entendu parler; et, dans ce cas, la majorité
qu'est-ce autre chose qu'une fiction?
Vous, monsieur le Président, qui êtes certai-
nement l'homme le plus universellement connu de
France et de Navarre, vous qui avez été élu dans
vingt-six colléges, dans vingt-six départements,
où l'élément rural domine, ce dont je ne me
plains pas, je viens vous dire, parce que je le sais,
que dans les campagnes, un assez grand nombre
d'électeurs ne savent pas lire. Il y a beaucoup de
villages où un journal politique ne pénètre ja-
mais, où on ne lit autant dire rien que le livre
de messe, quand on ne dort pas dessus.
Lorsqu'on fait des élections, l'électeur à qui
on porte sa carte, avec un bulletin de vote, pres-
que toujours s'adresse, soit au maire, soit au
curé, soit à l'instituteur, soit au garde cham-
pêtre, soit à son maître s'il est domestique, pour
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savoir à qui il doit donner sa voix. Pour moi,
l'électeur, pour être un agent efficace, avouable
de la manifestation de l'opinion publique, doit
agir d'après son inspiration; s'il n'est que l'écho
du maire, ou du curé, ou de son maître, il fausse
cette manifestation de l'opinion publique ; ce
n'est plus la vérité, ce sera, si vous voulez, un
semblant de vérité.
Enfin, si le candidat élu est né dans le dépar-
tement où il est élu, ou s'il y a paru quelquefois,
l'électeur pourra au moins dire si son manda-
taire a des moustaches, s'il a une tête de veau
ou d'Arthur.
Si les choses doivent marcher comme devant,
il devra être dit dans la loi : qu'il sera loisible
aux habitants de chaque localité d'avoir des
comités électoraux élus, permanents ou autres ;
que les réunions électorales seront aussi de
droit tout le temps que les électeurs le voudront,
à la condition que ces réunions seront dirigées
par un bureau qui sera responsable de ce qui
pourra s'y passer de contraire aux lois.
Lord Palmerston, qui a été quarante ans mi-
nistre, disait : qu'un cabinet anglais ne pouvait
se maintenir au pouvoir qu'à la condition de
favoriser toutes les manifestations de l'opinion
publique, de manière à être lui-même l'ex-
pression la plus exacte possible de cette opinion

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