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Du nouvel hôpital, et, par occasion, du conseil général de la commune, à propos de la fête donnée à Bordeaux, à S. A. R. Mme la duchesse de Berry . Précédé de quelques réflexions sur la différence dans la manière dont les journaux de Paris et ceux des départements jouissent de la liberté de la presse ; suivi d'assez longues notes qu'aucuns nommeront irrévérents, et qu'aucuns, par compensation, trouveront peut-être amusantes

164 pages
chez les marchands de nouveautés (Paris). 1829. France -- 1824-1830 (Charles X). 166 p. ; in-8.
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DU NOUVEL HOPITAL
ET, PAR OCCASION ,
DU CONSEIL GÉNÉRAL
DE LA COMMUNE.
IMPRIMERIE DE J. TASTU,
RUE DE VAUGIRARD, N° 36.
DU
NOUVEL HOPITAL
ET , PAR OCCASION ,
DU CONSEIL GENERAL
DE LA COMMUNE,
A PROPOS DE LA FETE DONNEE , A BORDEAUX ,
A S. A. R. MADAME LA DUCHESSE DE BERRY.
DE QUELQUES REFLEXIONS SUR LA DIFFERENCE DANS LA MANIERE DONT LES
JOURNAUX DE PARIS ET CEUX DES DEPARTEMENS JOUISSENT
DE LA LIBERTÉ DE LA PRESSE ;
D'assez longues notes qu'aucuns nommeront irrévérentes,
et qu'aucuns, par compensation, trouveront
peut-être amusantes.
BORDEAUX
DEYCHENEY, LIBRAIRE,
RUE ESPRIT-DES-LOIS;
GAYET, LIBRAIRE, RUE DU CHAPEAU-ROUGE, N. 9.
PARIS
CHEZ LES MARCHANDS DE NOUVEAUTES.
1829
PRÉFACE,
OU BIEN , CE QUI EST PLUS VRAI , QUELQUES PETITS MOTS
D'OBSERVATIONS SUR LES IMPRIMEURS ET LES LIBRAIRES
DE BORDEAUX.
APRES avoir parcouru les premières pages de
l'opuscule que nous lui présentons bien respec-
tueusement , comme c'est l'usage , le lecteur de-
vinera, sans beaucoup de peine, la cause pre-
mière des difficultés infinies que l'on éprouve en
province , quand il s'agit de faire connaître quel-
ques vérités importantes, ou de faire passer quel-
ques observations utiles au public, mais qui n'ont
pas l'avantage de plaire à des administrateurs,
toujours prêts à s'irriter des moindres blessures
que reçoit leur amour-propre.
Le chapitre des considérations, là-dessus, est
1*
4
immense ; il exerce, dans tout ce qui tient aux
localités, un empire absolu : souvent il n'est au-
cun moyen de rompre les chaînes pesantes qu'il
impose, même aux hommes les plus indépendans
par leur caractère , lequel n'empêche pas même
qu'il ne les asservisse plus tard dans leur position
dans le monde.
Si la liberté de la presse, pour les journaux
quotidiens, marche encore avec d'assez fortes en-
traves , celle pour les livres ou brochures n'est
guère davantage abandonnée à ses propres forces.
Les libraires, toujours un peu craintifs du passé,
et les imprimeurs , nullement rassurés sur l'ave-
nir , ne vont depuis dix ans que pas à pas, et le
flambeau de la circonspection à la main. Tant
d'embûches leur ont été dressées, et tant de pré-
cipices ouverts devant eux, que nous trouvons
leurs terreurs paniques tout-à-fait excusables.
L'ombre effrayante des Franchet, des Peyron-
net, des Corbière, est sans cesse présente à leur
imagination troublée ; ils la voient, comme aux
jours de l'affreux triumvirat, armée d'une énorme
5
paire de ciseaux pour mutiler les livres, et d'une
torche ardente pour brûler les brevets.
Que l'on n'aille pas nous supposer l'envie d'exa-
gérer les couleurs du tableau, afin de justifier la
vivacité de nos plaintes, dans le cours de notre
ouvrage ; un seul mot détruira cette accusation,
si l'on est tenté de nous l'adresser ; et, puisque
l'occasion s'en présente, nous allons le dire ce
mot instructif, le voici : A Bordeaux, dans la se-
conde ville de France, après la grande et glorieuse
cité de Lyon, la première pour les sentimens pa-
triotiques ; oui, à Bordeaux, nous le répétons ,
nous n'avons pu faire imprimer ces aperçus inof-
fensifs sur des choses de localités d'un intérêt
général, précisément pour la ville de Bordeaux...
Nous livrons ce fait aux méditations des per-
sonnes sages, afin qu'elles puissent répondre à
ceux qui soutiennent effrontément que, dans les
provinces, comme à Paris, nous jouissons d'une
liberté de la presse sans limites : celte liberté va
même, si l'on veut les croire, jusqu'à donner
beaucoup d'ombrage à l'autorité qu'elle empêche
6
d'administrer à l'aise, largement (traduisez ar-
bitrairement), le plus mince particulier étant
toujours prêt à lui résister , tout au moins , à lui
adresser des observations chagrines, lesquelles
gênent, impatientent, quand elles n'entravent
pas la marche des affaires.
Telle est la bonne foi des ennemis de la publi-
cité. Les motifs graves qu'ils donnent pour la
proscrire, sont aussi forts que ceux des jésuites
contre la philosophie, ou des voleurs contre les
réverbères. Les fils des Cartouche, des Terrai,
des Mandrin, des Vil...., délestent une invention
qui place à chaque coin de rue, ou dans une im-
primerie, un flambeau chargé d'éclairer leurs
pas, et d'aider à reconnaître leurs figures sinis-
tres ; les descendans des préleveurs de dîmes haï-
ront de toute éternité une abominable philoso-
phie qui s'avise d'avertir les hommes qu'on veut
leur couper la bourse ici-bas, pendant qu'on leur
dit de regarder là-haut.
Imprudens antagonistes de la publicité, esprits
à courte vue, ne savez-vous donc pas que cette
7
protectrice vigilante des intérêts généraux, de-
vient naturellement la garantie de tous, l'unique
sauvegarde du riche comme du pauvre, du fort
comme du faible? Auriez-vous sans elle les
moyens d'avertir le pouvoir de ses erreurs invo-
lontaires , et, trop souvent, de ses erreurs vo-
lontaires? Qui saura vous défendre avec avan-
tage des persécutions sourdes de l'autorité? Qui
dévoilera, si ce n'est elle, les causes secrètes de
ces haines administratives pour les uns, et de ces
faveurs continuelles pour les autres ; toutes nui-
sibles également au reste des citoyens?... Arrê-
tons-nous ; il est mutile de montrer l'image de la
vérité à ceux dont le goût bizarre les porte par
choix à être aveugles, et de raisonner avec ceux
dont la volonté ferme est de paralyser leur raison,
dans le dessein de n'en point faire usage.
La conséquence de ce que nous avons avancé
jusqu'ici serait peut-être de croire que les impri-
meurs et les libraires de Bordeaux sont ennemis
de la liberté de la presse. Nous nous empressons
de déclarer que c'est une erreur dans laquelle il
8
faut éviter de tomber. A l'exception de quelques-
uns 1, un très-petit nombre, dont les habitués
composent d'innocentes succursales lettrées du
café Helvétius 2, les mieux famés, et les plus
avantageusement connus sont remplis des meil-
leurs sentimens constitutionnels; mais avec ce
léger amendement qu'il ne faut jamais perdre de
vue, et aussi nous le rappelons toujours, c'est
que dans la ville de Bordeaux le chapitre des con-
sidérations est sans bornes : il arrête à chaque
1 Nous connaissons certains libraires à sentimens fort apostoliques
qui ne vendent, pour la France, que les ouvrages les plus orthodoxes,
et qui ne font aucune difficulté de réimprimer, pour l'Espagne et les
Colonies émancipées, les romans les plus dangereux aux bonnes
moeurs, et les ouvrages du dix-huitième siècle, de la plus hardie
philosophie. Serait-ce par hasard dans le dessein de former le coeur
et l'esprit des habitans du Nouveau-Monde, que ces libraires se livre-
raient à de telles spéculations, tant soit peu révolutionnaires pour-
tant?
2 Le café Helvétius est le café Valois de Bordeaux, comme le
café de la Préfecture rappelle le café Lemblin de Paris, pour la poli-
tesse des maîtres, la composition industrielle et toute nationale de ses
habitués.
9
pas les moins pressés d'arriver, et ferme la bouche
aux plus laconiques parleurs , quand il a décidé
que certains petits messieurs, et certaines petites
oeuvres de ces petits messieurs, sont l'arche du
Seigneur à laquelle il est défendu de toucher sous
peine de male mort.
Voulez-vous connaître, cher lecteur, les suites
obligées, irrésistibles, de cet éternel chapitre des
considérations?
M. Charles L***, par exemple, est un ancien
garde-d'honneur ; il possède une assez bonne im-
primerie ; comme libraire, on le distingue et par
les magnifiques ouvrages que l'on trouve chez lui,
et par sa nombreuse clientelle. Il ne fait aucun
mystère de ses opinions libérales; mais il désire
avant tout vendre beaucoup de livres pour as-
sembler beaucoup de francs, et, parmi les riches
acheteurs, il en est qui auraient abandonné son
magasin, en punition d'avoir imprimé notre ou-
vrage , fort respectueux envers ceux que l'au-
teur s'avise de dépouiller de leurs habits galon-
nés et retournés sous tous les régimes : pour la
10
seule faveur d'une annonce chez lui, nous avons
vu même le moment où M. Charles L*** prie-
rait ce pauvre auteur de lire son ouvrage en pré-
sence de gens graves, de gens du métier, afin de
s'assurer qu'il ne renfermait aucune parole mal
sonnante aux longues oreilles de quelques-uns
des Midas monarchiques de l'administration.
Le propriétaire du journal l'Indicateur aurait
bien voulu imprimer notre ouvrage ; mais le
moyen après cela d'obtenir de la complaisance
de la préfecture ou de la mairie, communication
des arrêtés, même de petites notes toujours utiles
à l'agrément comme à l'intérêt de la feuille si ré-
pandue ? Il est déjà assez marqué de mauvaise
encre dans la magistrature civile, pour les beaux
et forts articles de l'énergique et courageux
M. Henri Fonfrède, et pour les piquantes ob-
servations du spirituel M. F. Pujos , dont il a le
bonheur, pas assez souvent au gré des lecteurs,
d'enrichir son journal.
Le propriétaire imprimeur du Mémorial est
bien en guerre ouverte avec M. le Préfet, auquel,
11
dans sa colère, il a porte plus d'un bon coup de
lance; mais, devenu le défenseur de M. d'Au-
tichamp, dans la querelle de celui-ci avec
M. d'Haussez, pour les honneurs du pas divi-
sionnaire qui veut l'emporter sur le paspréfec-
torial, il n'était pas possible qu'il laissât échap-
per de ses presses , imprudentes à ce point, un
ouvrage où ses anciens patrons et ses collabo-
rateurs ministres du jour, et ministres d'hier, ne
sont pas traités avec tous les ménagemens dus à
des Excellences, cultivant si bien les champs de
leurs aïeux, après avoir pourtant si bien ravagé
celui de la justice! Quant au conseil d'imprimeur
qu'aurait pu donner le rédacteur ordinaire du
Mémorial, il n'y avait pas à y compter : M. C***
se contente de publier des articles très-bien faits
et très -judicieux de haute politique et quelque-
fois de localités assez indépendans ; il ne se mêle,
dit-on, en aucune manière de la direction géné-
rale de ce journal, que l'on voit avec plaisir
inarcher maintenant sur la grande route natio-
nale. Ah! pour des Français dignes de ce nom,
12
peut-il désormais y avoir un autre chemin à suivre!
M. F*** imprime pour la Cour royale de Bor-
deaux; n'aurait-il pas perdu cette riche fourni-
ture , s'il eût prêté ses presses à un ouvrage où
l'inévitable président, M. R***, ne se trouve pas
encensé avec un encens aussi odoriférant que
celui dont il est bien aise que l'on fasse usage,
quand il permet à quelque jeune avocat d'en
briller à ses pieds ? Il est certain que l'on devrait
plus d'égards à celui qui, dérobant en partie la
parole au courageux Manuel, provoqua l'odieuse
mesure de son expulsion , et qui ne recula point
devant l'éternelle honte de la faire exécuter avec
la plus révoltante brutalité... Vous vivrez, R***
et Manuel, n'en doutez pas, confondus en-
semble comme la victime et le sacrificateur sur
les marches de l'autel ; vous vivrez long-temps
dans la mémoire de deux classes d'hommes !
La bande des trois cents et ses stipendiés ,
dont vous vous fîtes courageusement l'agent
de police pour faire arracher par des gendarmes
un député de sa chaise curule, conserveront
13
précieusement votre déplorable souvenir, M. le
président R*** ! Mais toutes les âmes généreuses
que brûle le feu sacré de l'amour du pays , garde-
ront à jamais le tien, ferme Manuel, toi dont la
modestie t'empêcha de t'enorgueillir d'avoir été
un des vétérans d'Arcole, et, avec le noble Foy ,
d'être resté comme lui, jusqu'à la dernière heure,
un des plus intrépides défenseurs des libertés
publiques... Mais reprenons la petite nomencla-
ture que nous avons commencée.
La veuve C*** fait gémir les presses sous le
poids des oeuvres du clergé diocésain; c'est dire
assez qu'à moins d'être catéchisme, mandement,
homélie, prière , oraison de quarante heures,
cantique, noël, complainte ou guide-âne, il n'y
avait pas l'espoir d'obtenir d'elle une panse d'il
qui fût tant soit peu mondaine.
Le bon M. L*** a bien assez du gros péché ,
le malin Kaléidoscope, journal moins malin que
son très-spirituel rédacteur, qui a eu la méchan-
ceté noire de soutenir qu'un mois de prison est
cent fois au-dessous du plaisir de dire sans figure;
14
car le héros indiqué, s'il est permis de jouer sur
le mol;, n'en a qu'une horriblement laide, moins
cependant que son ame et sa politique.
J'appelle un chat un chat et V un fripon.
Ce journal hebdomadaire sort des presses de
M. Laguillotière; il ne pouvait pas ajouter à la
faute de chaque samedi matin, l'impression de
notre ouvrage, qui ne peut être qu'en abomina-
tion aux yeux de ces petits héros monarchiques,
dont l'horizon intellectuel ne s'étend pas plus loin
que le bout de leur nez.
Madame R*** est libraire ; elle aurait pu se
charger de l'impression de notre, ouvrage. Mais
veuve , ancienne artiste distinguée, n'ayant pour
fortune que le brevet de son état, elle pouvait
craindre de le perdre, et alors, de laisser sans
espérance une fille qui n'en a pas d'autre que sa
jeunesse, la librairie de sa mère, et son esprit,
son amabilité ; et le vif intérêt que lui portent
tous ceux qui la connaissent.
M. G*** est un excellent libraire, qui vend
15
avec plus de plaisir les livres vantés par le Cons-
titutionnel, le Courrier et les Débats, que ceux
dont la sempiternelle Gazette , et la nonne san-
glante , dite la Quotidienne, entonnent à leur
lutrin les louanges intéressées; les lecteurs mé-
créans, aujourd'hui si nombreux , ne s'amusent
guère de la nébuleuse éloquence de nos Frérons
de chapelle, et de nos loustics de congréga-
tions ; mais publier à Bordeaux un ouvrage écrit
avec quelque hardiesse pourrait nuire au débit
du magasin de M. S***, situé tout à côté préci-
sément de la Bourse, où il y a encore, parmi
ceux qui fréquentent ce grand bazar maritime,
bon nombre de Français nationalisés Russes, Au-
trichiens, Anglais, par leurs sentimens étrangers
au pays. Ils achètent peut-être chez madame G***
force livres, qui doit les leur vendre avec grand
plaisir. N'auraient-ils pas pris de l'humeur, et
cessé d'en acheter, s'ils avaient découvert que
M. le libraire se fût émancipé jusqu'à faire im-
primer notre ouvrage si mal vu, comme il y a
lieu de le croire, des frères et amis, les jacobins-
16
blancs de 1815, par qui l'auteur est marqué du
signe de l'éternelle réprobation ?
Madame P*** a beaucoup de grâce, de coquet-
terie, un langage attrayant, le regard doux et
fin, un beau magasin de papier, et son impri-
merie est, dit- on , excellente ; aussi les impres-
sions qu'elle fait passent-elles pour durables.
Dans tout cela, à notre grand regret, bien des
choses n'étant pas à notre usage, nous nous se-
rions contenté, faute de mieux, de nous servir
de ses presses ; mais madame P*** nous a dit
gracieusement, et il lui est difficile sans doute
de parler autrement, que son prote maladroit se
trouvait les doigts cassés, chaque fois qu'il fallait
imprimer certains livres , et qu'alors il avait be-
soin de deux grands mois pour guérir radicale-
ment ces malheureux doigts si bien cassés !
Nous avons conclu de cette ingénieuse défaite
que madame P***, poursuivie par les tristes sou-
venirs des réquisitoires du parquet en faveur du
Kaléidoscope, préférait cent fois imprimer par
milliers les chansons de nos Bérangers des car-
17
refours, plutôt qu'une seule phrase où il fût
question d'autre chose, que de la plaie et du
beau temps ; et, en s'éloignant un peu du sens
naturel des mots soulignés, ce que fait si bien, s'il
est permis de le remarquer sans effrayer sa pu-
deur ou blesser sa modestie , ce que fait si bien
madame P***, nous voulons dire la plaie et le
beau temps , chez tous ceux sur qui elle daigne
prendre quelque empire.
M. T***, libraire, sans nul doute, aurait fait
imprimer notre ouvrage ; mais ne possédant pas
d'imprimerie, il aurait éprouvé beaucoup de dif-
ficultés pour en mettre une à sa disposition. D'ail-
leurs, oublierait-il que quinze ans sans brevet,
quoique libraire depuis son enfance, il ne l'a ob-
tenu que dernièrement ? S'exposerait-il à le per-
dre, lorsqu'il a soupiré si long-temps après lui ?
Véritablement, il serait presque impossible qu'il
n'eût pas présentes à l'esprit les paroles fou-
droyantes que lui adressa son curé, sur la pro-
fession de libraire, à l'époque où il eut besoin
d'un certificat de ce sage pasteur qui, dès l'abord,
2
18
le lui refusa net, sans donner de meilleures raisons
que cela. M. T*** n'aime pas à gratter la terre
avec ses doigts , ainsi que le voulait, en propres
termes, M. le curé. Il préfère, au risque de la
hart, vendre des livres, c'est-à-dire, comme parle
toujours M. le curé, faire circuler du poison in-32
et même in-8°. Une pouvait, par une démarche
hasardée, contracter l'obligation, après la perte
de son brevet, de se mettre dans l'honorable
corps des balayeurs de rues et ruisseaux, suivant
le beau conseil que ce même M. le curé ne cessait
de lui donner , à la fin de chaque période de la
philippique terrible contre les faiseurs, impri-
meurs et vendeurs de livres, auxquels le vénéra-
ble prêtre de la paroisse Saint-D*** prédisait,
inspiré, dit-il, d'en haut, et souhaitait, d'un coeur
charitable, la jouissance éternelle de tous les feux
de son Tartare.
Mais c'est assez parler de libraires et d'impri-
meurs. Il ne nous reste plus qu'à remercier ces
Messieurs de nous avoir aidé à payer le tribut
consacré par l'usage , en nous fournissant le
19
sujet de l'espèce de préface qu'on vient de lire.
Bientôt chacun pourra décider si texte, notes ,
préface et auteur n'auraient pas mieux fait de
demeurer tranquilles au logis, plutôt que de
s'exposer volontairement au grand jour de la
publicité; de cette publicité dangereuse qui ne
laisse nulle place cachée où la critique ne
puisse lancer quelques-uns des traits de son car-
quois , toujours abondamment fourni de flèches
si aiguës pour de pauvres auteurs blessés , et si
amusantes pour des lecteurs pleins de malice,
comme ils le sont aujourd'hui presque tous, au
grand désespoir de nos vertueux et ennuyeux
écrivains de la ligue du dix-neuvième siècle.
2*
DU
NOUVEL HÔPITAL
ET, PAR OCCASION, DU CONSEIL GENERAL DE LA COMMUNE,
A PROPOS DE LA FETE DONNEE A BORDEAUX
A S. A. R. MADAME LA DUCHESSE DE BERRY.
IL est juste de convenir que nous avons de
fait, en ce moment, la liberté de la presse pour
les journaux; mais aussi, rien ne serait plus
facile à démontrer qu'elle n'existe qu'en droit,
et pas encore entièrement défait, dans la loi de
cette année, quoiqu'elle la consacre, en appa-
rence, sans ambiguité. Nous disons en appa-
rence , parce que, grâce aux formalités à rem-
plir , aux cautionnemens exagérés, aux amendes
énormes, aux suppressions prévues, à tout ce
cortége d'entraves, les journaux n'ont de vraie
liberté que celle que leur accordent la tolérance
des ministres et l'équité des tribunaux ; et les
ministres et les tribunaux, au grand regret des
22
argousins * de la pensée, doivent ces deux qua-
lités protectrices, quant à l'espèce, à nos moeurs
avancées en politique qui s'identifient de jour en
jour davantage avec le système représentatif,
dont l'existence tout entière est fondée sur la
liberté de la presse, notamment sur la liberté
des journaux : c'est la pierre angulaire ; on ne
peut l'enlever sans que l'édifice ne soit renversé
de fond en comble.
D'ailleurs , ah ! ses implacables ennemis le
savent de reste, l'universalité des citoyens re-
pousse avec dégoût et la censure et les hommes
de la censure ; il n'y a plus moyen d'y revenir.
Sans parler de l'indignation des esprits généreux
et de la haine des gens de bien, ennemis de la
fraude et de la calomnie , le ridicule s'est telle-
ment attaché aux lois de justice et d'amour que
leurs malévoles inventeurs ont été honnis , mo-
qués , sifflés autant que terrassés sous le poids
de raisons invincibles. Si l'on pouvait en douter,
il n'y aurait qu'à demander là-dessus des rensei-
* Les argousins sont des employés du bagne, chargés de surveiller
les forçats. On peut bien donner le nom d'argousins à messieurs les
censeurs qui ont la mission de ferrer la pensée des autres, d'après les
ordres de leurs chefs, les ministres, s'amusant parfois à condamner
aux galères la liberté de la presse.
23
gnemens à cet ancien officier de milice, à ce bel
indifférent (1) qui n'aurait jamais du cesser d'être
l'avocat le plus bouffi des bords de la Garonne.
Les galons et le ponpon de grenadier allaient
mieux à son caractère et à sa taille que la toge de
l'illustre d'Aguesseau, de laquelle on l'accuse,
sans doute à tort, de n'avoir pas conservé toute
la pureté : ce qui ne veut pas dire qu'elle ait été
souillée par lui, comme pourraient le croire des
langues médisantes.
Nous avons avancé qu'avec la loi existante sur
les feuilles publiques, leur liberté, qu'elle sem-
blait consacrer, n'était qu'illusoire et précaire.
Supposez, pour veiller à son exécution, un mi-
nistère à la fois vandale et de l'ancien régime,
comme l'était le dernier, payant au poids de
l'or ceux qui veulent se vendre, achetant des
procès à droite et à gauche ; supposez des Cours
royales rendant des services et non pas des ar-
rêts , ainsi que cette excellence Bretonne, plus
grossière que le plus grossier sans - culotte
de 93, le demandait audacieusement au prési-
dent Séguier qui lui fit la réponse rapportée par
tous les journaux, et à laquelle nos paroles font
allusion-, supposez, disons-nous, ces deux cas,
et vous apprendrez ce que sera la liberté des
24
feuilles périodiques, même sous la dernière loi
qui est censée les avoir émancipées—
D'abord de sourdes attaques ne manqueraient
pas de les assaillir ; de pieuses dénonciations les
poursuivraient jusqu'à l'oreille du Prince ; puis,
à l'aide des complaisances du Parquet, ils se ver-
raient en butte à de fréquens procès qui, pour
être, il est vrai, sans les résultats attendus que
refuserait l'intégrité des juges, n'en seraient pas
moins désagréables à essuyer, parce que l'on
n'aime pas à être mis continuellement en specta-
cle sur une sellette judiciaire où viennent s'as-
seoir les voleurs, les vagabonds et les filles pu-
bliques : un homme délicat ne peut guère ouir
de sang-froid un jeune substitut du procureur du
Roi, avide d'avancement, élever les doutes les
plus injurieux sur ses intentions, supposées par
lui toujours coupables. Ces fréquens procès, en
dernière analyse, ne laisseraient aux malheureux
journalistes de repos ni jour ni nuit; c'est-à-dire,
ne leur en laisseraient que quand leurs feuilles,
décolorées par la peur, seraient tombées dans le
néant. Voilà, et on ne doit pas s'y méprendre,
les tribulations obligées qui ne tarderaient pas à
décourager les écrivains, à lasser les propriétai-
res et à éloigner les bailleurs de fonds. Le ma-
25
chiavélisme ministériel ne serait satisfait que lors-
qu'il aurait atteint ce grand but de tous ses efforts
pour détruire la publicité. Arrivé là, on serait
réduit à n'entendre prêcher, dans les chaires de
la Quotidienne et de la Gazette, que les saines
doctrines religieuses du dixième siècle, et que
chanter triomphalement, par les amis des ri-
gueurs salutaires (2), les ineffables douceurs du
bon plaisir, telles que les concevaient Louis XI,
pour les grands qui lui déplaisaient, et Louis XIV,
pour les jansénistes et les protestans qu'il avait
en horreur (3).
Heureusement que nous sommes loin, il faut
le croire, de ce déplorable ordre de choses vers
lequel nos absolutistes seraient si contens de nous
ramener. La liberté de la presse est, dieu merci !
comprise à Paris différemment qu'en province.
Ses organes naturels, les journalistes, et ceux
qui ont mission de veiller à ce qu'elle ne s'écarte
pas des limites légales qu'on lui a tracées, con-
çoivent de ses prérogatives une idée grande,
que ne viennent point rappetisser, comme dans les
départemens, des craintes chimériques.
A l'exception de trois journaux, le Précur-
seur de Lyon, l'Ami de la Charte de Nantes et
l'Indicateur de Bordeaux, semblables à des es-
26
claves affranchis, dont les marques des chaînes
qu'ils portèrent sont encore visibles sur leurs
membres mutilés , les journaux des autres villes
de France, osent à peine faire usage de leurs pro-
pres facultés : ils trembleraient de songer que
l'on accusât leur allure naturelle d'irrévérence
ou de sédition envers les notabilités du lieu. Ce
n'est pas que leur marche , plus que circons-
pecte, n'ait un coté excusable. Les congrégations
politiques et religieuses, de même que les clubs
des jacobins qu'elles remplacent, pullulent dans
les villes et dans les moindres communes, sur-
tout dans le midi de la France. On connaît leur
intolérance et leur sanguinaire fanatisme par
leurs oeuvres d'Espagne et de Portugal. C'est de
leur sein que l'ancien ministère, durant les six
années de son règne de sang et de boue, a tiré
ses agens les plus actifs, auxquels il a livré les
plus hautes places de l'administration intérieure
du pays, et presque tous les emplois subalternes.
Il n'est donc pas extraordinaire que les journa-
listes des départemens se montrent toujours ef-
frayés d'un pouvoir qu'ils voient demeurer im-
mobile chez les mêmes individus : ils aperçoi-
vent encore, dans les mains de tous ces petits
visirs de l'autel et du trône, les verges avec les-
21
quelles , animés d'une sainte colère, ils les châ-
tièrent tant de fois au jour de leur triomphe. La
peur, chacun le sait, est une maladie sérieuse ;
on n'en guérit pas dans vingt-quatre heures , non
plus que de l'effroi des revenans ; et les revenans
politiques sont les plus dangereux de tous.
Il ne faut pas chercher d'autres motifs à la
prudente circonspection des journaux des dé-
partemens. Rapporter les articles raisonnes ou
forts, de haute politique, des écrivains de Paris,
telles sont, à peu d'exceptions près, les seules
hardiesses que se permettent, avec mesure néan-
moins, nos tribunes locales. Elles se bornent à
être, s'il est permis de le dire, de simples échos
répétant avec fidélité des sons utiles ou agréables.
Convenons, cependant, qu'elles pourraient jouer
un rôle plus digne de leurs fonctions élevées de
moniteur du public, si, par elles-mêmes, elles
laissaient quelquefois échapper de généreux ac-
cens pour réclamer, en faveur des citoyens, con-
tre les fautes involontaires, ou contre les mesu-
res empreintes d'esprit de parti de l'adminis-
tration. Assez de fois ces mesures nuisibles et
contraires aux intérêts politiques et matériels des
habitans s'exécutent en dépit de leur volonté
bien connue de tous, quoique tous se taisent,
28
parce que rarement un journal de province se
permettra d'accueillir de justes plaintes qui dé-
voileraient l'ignorance, les courtes vues decertains
graves personnages, ou blesseraient le très-sus-
ceptible amour-propre de Messieurs tels et tels . . . .
Mais n'espérons pas de long-temps trouver en
nos journaux des défenseurs moins timides. Ils
demeureront tels qu'ils sont, jusqu'à ce que le mi-
nistère actuel organise l'autorité en France con-
formément aux doctrines constitutionnelles. Loin
de la capitale, résignons-nous à ne voir exister la
liberté de la presse, dans les feuilles publiques,
qu'à Paris, cet immense foyer de lumières qu'il
n'est plus possible d'éteindre. En attendant,
lorsque l'on sera tenté de parler avec franchise,
il faudra bien se décider à consigner dans des
brochures les vérités et les faits dont la connais-
sance pourrait être utile au public, et que bien
des gens auraient intérêt à lui cacher.
C'est le parti que nous venons de prendre.
Nous avions préparé plusieurs articles sur un
sujet délicat qu'il était bon cependant de ne pas
laisser passer en silence. Nous nous étions ef-
forcé d'y mettre toute la réserve convenable.
Mais après les avoir relus avec une scrupuleuse
attention, nous nous sommes vite assuré qu'il
29
était inutile de les présenter aux journaux de cette
ville. Leur prudence accoutumée n'aurait cer-
tainement pas voulu se démentir en les insérant
dans leurs feuilles , avant de leur faire subir une
mutilation qui les aurait rendus méconnaissables.
S'ils y avaient gagné sous des rapports littérai-
res , ils y auraient infailliblement perdu le seul
mérite que nous leur souhaitons, et nous ver-
rions avec plaisir qu'il y fût remarqué par les
lecteurs judicieux dont nous ambitionnons les
suffrages, nous voulons dire le mérite de fixer
l'attention publique sur la manière dont les de-
niers des communes sont employés, quand il se
présente des circonstances où l'on croit plus utile
de se montrer courtisan empressé de plaire, que
magistrat rigide observateur des devoirs de sa
place
Voici ces articles tels que l'auteur les a tracés
avec un esprit d'indépendance peut-être hors de
saison, mais qu'il a toujours conservé, et un
amour de la justice dont on ne lui saura proba-
blement aucun gré, mais qu'il n'eut jamais le
dessein d'oublier, malgré les situations critiques
qu'amena pour lui, à une époque antérieure, le
malheur des événemens et la méchanceté de ses
ennemis.
30
Comme dans les rangs obscurs où le ciel l'a
fait naître, il n'a pas voulu, selon la mode de ce
temps-là, vendre ses sentimens et prostituer sa
plume, dans la folle espérance d'arriver à des
honneurs si peu dignes de ce nom ; comme il a
rejeté avec indignation des offres insultantes,
du moins il les jugeait telles, quoique honorables
aux yeux de ceux qui les faisaient et de ceux qui les
acceptaient, et comme, à l'exemple de tant d'au-
tres, il n'a point, à l'heure de leur triomphe,
flétri de tant de souillures , encensé de méprisa-
bles idoles , il n'a pas eu besoin plus tard, quand
enfin la raison mieux éclairée a brisé les autels
qu'on leur avait élevés durant des jours funestes
déjà si éloignés de nous, il n'a pas eu besoin de
renier les dieux qu'il chanta dans des jours plus
prospères et sous de plus nobles inspirations.
Peut-être lui serait-il permis de s'enorgueillir
de sa conduite passée, pure de l'erreur qui fut
alors si commune. Mais à présent que l'âge mûr
est près de finir, et que la froide main du Temps
commence à s'appesantir sur lui, fatigué du mon de,
de ses orages et de ses tumultueuses scènes, il
est devenu insensible aux attraits d'une vaine
gloire : il dédaigne le triomphe facile qu'il obtien-
drait sur de vils personnages, par lesquels, au-
31
trefois, il fut livré indignement à la haine et à la
risée du public abusé. Il ne veut pas même se
venger de ceux qui, proscrivant un généreux
dévouement, appelèrent sur sa tète l'exil, la
persécution et peut-être la mort ! Que gagnerait-
il à les montrer à ce public dont ils sont haïs
maintenant, parce que, depuis dix ans, il les
connaît à leurs noires trames , dignes de l'esprit
des ténèbres, leur divinité de prédilection ? De
quoi lui servirait de les montrer animés encore
de l'ancienne fureur qu'ils avaient vouée aux
amis de la patrie, de cette belle patrie qu'eux et
leurs héros des quatre coins du globe aidèrent
à déchirer? Ah ! qu'ils vivent et meurent en paix,
s'ils en ont le courage, dans toute la bassesse de
leur ame avide des chaînes qu'on veut leur don-
ner , dans toute la turpitude de leur vie passée
qui ne laissera, empreint à des noms avilis, que
le souvenir de leur longue infamie, et de leur
inexplicable haine contre la jeune France et sa
nouvelle génération....
Mais poursuivons la pénible tâche que nous
nous sommes imposée, avec l'intention d'éclairer
le public et l'espérance d'inspirer de sages ré-
flexions ou un salutaire remords à ceux qui abu-
sent de sa patience comme de sa crédulité sans
32
bornes. Nos soins n'auront pas été perdus si
nous avons le bonheur de réussir dans ce double
dessein.
On ne peut parler du bel hôpital de cette ville
sans commencer par rendre un juste hommage
au talent si pur et si vrai que l'architecte a mon-
tré dans sa construction. Des lignes d'un effet
admirable, la plus élégante simplicité dans l'en-
semble du bâtiment, une distribution parfaite
pour l'usage auquel il est destiné, une cour
d'honneur entourée de magnifiques arcades dont
le coup-d'oeil est ravissant, et, pour que la cri-
tique ne perde pas ses droits , de légers défauts
qu'il faut mettre hardiment sur le compte des
personnes habiles chargées, sans mission directe
de leurs concitoyens, de veiller à leurs intérêts;
ce qui n'empêche pas que, quoique privés du
mandat de ceux-ci, elles n'emploient l'argent de
la commune à des choses inutiles ou peu néces-
saires, et, qu'elles ne le donnent avec parcimonie,
quand il s'agit de dépenses de la plus grande uti-
lité (4).
C'est la part que l'on fait à chacun, en voyant
le nouvel hôpital dû à la magnificence de l'an-
cien président des ministres, M. de Richelieu (5).
Peut-être cet homme d'Etat si médiocre a-t-il
33
noblement senti qu'il devait cette grande répara-
tion aux malheureux qu'a faits son aïeul, le maré-
chal (6), ce brillant, ce spirituel, ce généreux ,
cet immoral, cet avare, ce vil, cet infâme per-
sonnage, le lovelace-proxénète de l'impudique et
religieuse cour du très-chrétien, mais très-cor-
rompu Louis XV (7).
Nous pouvons à présent montrer aux étran-
gers, que le commerce attire continuellement
dans nos murs, la vaste promenade des Quin-
conces, qui sera avant peu d'années la plus belle
des départemens, et quatre superbes édifices réu-
nissant des beautés d'un ordre supérieur, propres
à leur destination particulière : le Grand-Théâ-
tre, que nous enviera long-temps la capitale; le
Pont, que le héros du siècle, et, ce qui a été si
funeste pour lui et pour nous , le destructeur de
la liberté, ordonna de construire sur notre beau
fleuve, malgré les plaisanteries de nos jeunes
savans de coulisses et de cafés ; les Bains, qui
n'ont rien de comparable en France : l'Hôpital,
qui aura l'avantage, assez rarement obtenu, de
mériter les suffrages du riche comme du pauvre
du riche, parce qu'il sert d'embellissement à la
ville, du pauvre, parce qu'il est sûr au moins
d'obtenir un abri charitable où ses maux seront
3
34
soulagés, sans craindre que l'insalubrité du local
vienne se joindre à sa misère , pour aggraver ses
souffrances et abréger ses jours.
Si c'est avec un sentiment de plaisir et de gra-
titude que nous avons écrit ce que l'on vient de
lire, c'est avec une profonde douleur mêlée d'in-
dignation , que nous allons rapporter des frag-
mens de l'article du Mémorial du 4 octobre 1828.
Nous aimons à croire qu'elle a été partagée par
son estimable rédacteur, et par les personnes
sous les yeux desquelles il est déjà tombé.
« L'Hôpital est fini. . . . S'il faut en croire un
» bruit très-répandu, les fonds manquent pour
» le meubler Une souscription destinée à fa-
» ciliter son prompt et complet ameublement, à
» laquelle concourraient les habitans de la Gi-
» ronde et des départemens voisins, ne pourrait-
» elle pas combler un déficit déplorable, et don-
» ner à l'administration les moyens » ( qu'a-t-elle
fait de ceux qu'elle avait ? Nous le verrons tout
à l'heure... ) « d'ouvrir, le plus toi possible, l'a-
» sile consacré au soulagement de toutes les in-
» firmités, etc... *. »
* Cet article du Mémorial n'ayant pas été démenti, et à préseul
une tardive dénégation serait suspecte, il a pour nous un caractère
35
Quoi ! vous en êtes réduits à retarder les se-
cours que l'infortune attend de vous, et que
vous lui devez (8) ! Vous êtes presque obligés de
demander l'aumône pour meubler l'Hôpital, pour
acheter le lit où reposera votre frère souffrant et
malheureux, et vous prodiguez cent mille francs
et deux cent mille francs peut-être, pour une fête
donnée dans le plus ridicule local du monde à
une aimable princesse (9), dont le noble et géné-
reux coeur eût mieux aimé, au lieu de vos folles
dépenses, apprendre que vous aviez séché une
larme, calmé une souffrance, répandu un bien-
fait, célébrant ainsi son arrivée à Bordeaux
d'une manière digne d'elle et de ses vertus ! C'est
le philantrope Appert qui nous l'a dit ; il doit le
savoir, puisqu'il est dans de continuels rapports
de bienfaisance avec son auguste beau-frère, et
avec d'illustres personnages qui entourent la fa-
mille royale
Quoi! vous avez l'Hôpital à meubler, des tra-
vaux pressans à achever ; il vous faut réclamer
semi-officiel. S'il est du rédacteur ordinaire de cette feuille, M. C***,
homme de sens et de mérite, celui-ci n'a dû le publier que d'après
des renseignemens exacts; ou, s'il n'est pas de lui, il faut le considé-
rer comme un ballon perdu lancé dans le public, non sans visible
intention, par qui de droit....
3*
36
des secours, faire un appel à la générosité des
citoyens dont vous abusez depuis si long-temps,
et vous consacrez trente mille francs pour l'église
Saint-Eloi qui n'en avait pas besoin, sans parler
des belles tours de la ville que l'on n'a plus l'espé-
rance de voir dégagées de leur vilain entourage !
Et vous en dépensez soixante mille, assure-t-on ,
pour la construction d'une sacristie à Saint-André,
qui pouvait s'en passer ; construction qui perpé-
tuera seulement le souvenir de la barbarie du
maçon qui a masqué, mutilé une partie d'un petit
monument, modèle de grâce et de délicatesse
par ses formes et ses sculptures achevées !...
Et vous élevez à grands frais deux colonnes de
parade aux Quinconces (10), tellement rappro-
chées , qu'à une certaine distance, malgré d'ail-
leurs l'élégance supposée de leur coupe, elles pa-
raîtront accolées, ce qui produira le plus singu-
lier effet, lorsqu'elles seront vues de loin ! Et
vous avez pu construire dans l'intérieur du fort
du Ha, plusieurs bâtimens déplacés, inutiles
aux prisonniers qui n'en approchent point, no-
tamment, une pharmacie qui n'est d'aucun se-
cours ; car un prisonnier malade est sur-le-champ
transporté à l'Hôpital ! Et vous avez fait bâtir, il
n'y a pas long-temps encore ( il a fallu même la
37
bâtir deux fois, tant les artistes que vous proté-
gez sont exacts dans leurs calculs, et habiles dans
leurs plans...), une seconde église paroissiale à
Saint-Nicolas-de-Grave qui en avait déjà une par-
faitement située !...
Et vous accordez , je crois , cinquante mille
francs pour augmenter d'étendue l'établissement
de Terre - Nègre, où les pauvres ne sont bien
placés, que parce que l'on n'avait pas dans ce mo-
ment de meilleur local à leur consacrer ! Cepen-
dant, en votre présence, sous vos yeux que vous
fermez à dessein, vous leur laissez dérober une
deuxième fois l'asile qui leur appartient (11), qui
a été construit pour eux, qui a été habité par eux,
et d'où ils n'ont été expulsés qu'afin d'y caserner
des jésuites (dans ces temps de malheur , chaque
ville devait avoir sa garnison ennemie), oui,
lecteur, des jésuites, que l'on regrette peut-être
de n'y plus voir (12)!
Et vous achetez cent soixante mille francs un
hôtel pour un illustre prélat (13), dont la modes-
tie de manières et la simplicité de moeurs ne vous
ont jamais fait soupçonner que M. de Cheverus
se trouvât mal logé dans l'antique presbytère où
avait demeuré vingt ans le saint et vénérable
apôtre auquel il succédait !...
38
Et les fonds ne vous manquent jamais lorsque
des dépenses se trouvent, on serait tenté de le
dire , selon votre partialité, et surtout selon
vos sentimens secrets !...
Mais quand il s'agit de meubler l'Hôpital, où
tant de larmes, plus tard, seront répandues
dans le silence des nuits, quand il faut acheter
cette couche , veuve de parens et d'amis , où re-
poseront, jusqu'à sa prochaine mort, les mem-
bres affaiblis du pauvre, peut-être malade de
l'excès du travail entrepris pour satisfaire votre
luxe et servir vos passions ! vous dites d'un oeil
sec, du ton de l'indifférence : La caisse est vide ;
que le pauvre attende; nous n'avons pas d'argent
dans ce moment!...
Vous le répétez encore, ce cri de détresse,
avec le même sang-froid, quand il s'agit de dé-
molir la maison tombant en ruine, de la rue Saint-
Remi (14), de construire des abattoirs pour as-
sainir le quartier du Pas-Saint-George (15), et
garantir les piétons des dangers qu'ils courent en
passant près du cloaque infect où l'on assomme
les animaux ! Vous n'avez pas non plus d'argent
pour débarrasser , sur les deux rives , les alen-
tours du pont, et terminer enfin ses entrées !
Cependant il a bien fallu que vous en trouvassiez
39
pour y élever des arcs de triomphe de bois et
d'oripeaux , et le couvrir de mesquines décora-
tions de théâtre , qui ont été la risée d'un public
de meilleur goût que tous vos directeurs salariés
de fêtes solennelles , que tous vos entrepreneurs
brevetés de réjouissances populaires, que tous
vos régulateurs titrés d'enthousiasme, par ordre
de date et à époque fixe, en faveur de tant de di-
vinités contraires que votre fidélité encensa tour
à tour, comme ces peuplades sauvages qui sa-
crifient alternativement au génie du bien et au
génie du mal, pour se rendre favorable l'un et
l'autre!!...
Arrêtons - nous un instant ; de trop justes re-
proches donneraient une couleur passionnée à
nos paroles que l'on accuserait, contre l'inten-
tion qui les inspira, d'être remplies d'amertume
et de fiel... C'est bien assez de se voir forcé de
publier qu'il ne serait peut - être pas impossible
de montrer que plus d'un million, malheureuse-
ment, a été gaspillé (16), depuis quelques années,
en pure perte, et sous les plus frivoles prétextes :
somme énorme qui servirait si bien aujourd'hui
à commencer et à terminer des objets réellement
d'utilité publique, mais non pas d'agrément ou de
convenance, comme cela s'est pratiqué jusqu'ici.
40
Bornons-nous, quant à présent, à chercher
la cause principale, unique, de ce désordre ex-
traordinaire dans l'administration des finances
des communes et des départemens de la France.
Elle existe cette cause unique , il n'en faut pas
douter, dans la composition actuelle des conseils
des communes, et des conseils-généraux des dé-
partemens. « Qui est-ce qui les nomme? — Les
ministres. — Qui choisissent - ils ?— Leurs
partisans. — Combien a-t-on vu de ministres de-
puis la Restauration, amis du pays, des institu-
tions , des franchises locales? — Presque au-
cun... » Donc, et osez nier la conséquence, les
conseils - généraux et ceux des communes ont
toujours été composés, en majorité, d'ennemis
des libertés nationales : les votes de chaque année
sont là pour l'attester avec une toute autre force
que nos paroles les plus énergiques.
La filouterie autorisée et bien payée des élec-
tions des dernières aimées, amenait sur les bancs
de la Législature un troupeau d'esclaves votant
servilement selon le bon plaisir des ministres.
Ces députés, dignes fils des fraudes préfectorales,
étaient membres-nés des conseils-généraux, et au
retour de la session, dans leurs assemblées, pour
ainsi dire de famille, ils ne manquaient pas de cor-
41
roborer, par une laudative approbation , les fu-
nestes doctrines des Villèle, des Corbière, des
Fraissynous, des Clermont-Tonnerre, des Pey-
ronnet, ces mauvais citoyens que la France mau-
dira éternellement, parce qu'ils voulurent la faire
descendre jusqu'à la bassesse de leur ame jalouse
de tout ce qui était noble et grand, parce qu'ils
voulurent l'avilir aux yeux de l'étranger, en se
réunissant à lui pour l'humilier dans ses riches-
ses , dans son industrie, dans ses lumières, et
dans tout ce qu'elle a de plus cher, dans sa
gloire et dans ses souvenirs ! !...
Considérons ensuite les conseils-généraux con-
fectionnant et distribuant à huis-clos le budget
des communes et des départemens ; vous allez
voir comme la curée sera complète, aux dépens,
bien entendu , des villes et des campagnes.
S'agira-t-il de voter des fonds , ou d'indiquer
l'emploi de centimes additionnels ? Ils accorde-
ront volontiers ce qui plaira au préfet auquel ;
afin de procéder par ordre, ils présenteront d'a-
bord une adresse de remerciemens sur sa pater-
nelle administration. Celui-ci se trouvera-t-il mal
logé dans un très-beau local? Ils voteront une dé-
pense de plusieurs centaines de mille francs pour
un nouvel hôtel de préfecture. La mère d'un
42
noble enfant, viendra-t-elle visiter la ville dont
son jeune fils porte le nom? On oubliera que l'on
a de grosses dettes à payer, des travaux commen-
cés à terminer; que les fonds manquent à la
caisse ; n'importe, on offrira gracieusement une
somme considérable pour construire une superbe
baraque de ménagerie et en enrichir le dedans,
sans parvenir davantage à dissimuler sa laideur
extérieure ainsi que celle du sot emplacement où
elle a été mise, quoique l'on en eût d'autres à
choisir bien préférables sous tous les rapports.
Par exemple , on avait une bourse grandiose
de style et d'étendue (17); c'était un local propre,
s'il en fut jamais , à donner une fête qui n'aurait
rien coûté aux petits contribuables , et, si l'on
veut y réfléchir, cette raison n'est pas dépourvue
de sens, ceux-ci ne profitant d'aucune manière
des dépenses d'apparat, à cause de l'obscurité de
leur rang dans le monde ; tandis qu'ils fournis-
sent néanmoins , en plus grande quantité que les
forts contribuables , de l'argent à l'État et aux
villes pour les dépenses locales, à cause de leur
nombre infini qui est a celui des riches à millions,
ce qu'est un à deux cents.
La ville possédait une magnifique salle de
spectacle (18), où une nombreuse réunion aurait
43
présenté l'admirable coup-d'oeil d'un panorama
vivant. Six mille personnes de plus que dans la
fameuse baraque de bois auraient pu recevoir
des billets. Les loges, les corridors , les foyers,
les beaux dégageniens de l'édifice eussent facilité
la circulation des spectateurs ; et aucune sourde
inquiétude ne serait venue rappeler involontaire-
ment le triste souvenir de l'incendie de chez l'am-
bassadeur d'Autriche, où nous fûmes témoin du
plus affreux désordre et du tableau le plus dé-
chirant.
Mais, dans la Bourse, le commerce aurait
donné sa fête, et la chose était absurde dans une
ville de commerce du premier rang; mais, au
théâtre, la fête eût été mise en parallèle avec la
fête qu'une autre fille des rois y avait acceptée
quelques années auparavant; mais sans doute
l'architecture de la Bourse et du Grand-Théâtre
avait quelque chose de trop mesquin dans ses
formes majestueuses : on voulait du neuf, on dé-
sirait de l'architecture en style de Poitou (19);
mais, en outre, c'eût été la ville elle-même qui
aurait donné une fête payée uniquement par les
plus riches habitans ; au lieu que ce devait être
monsieur le maire et messieurs ses adjoints, mes-
sieurs du conseil de la commune et du départe-
44
ment, messieurs de la haute et basse juridiction
administrative , par qui la fête serait offerte , et
donnée ensuite aux dépens de la caisse munici-
pale , vide, il n'en faut pas douter, depuis qu'elle
a été si copieusement saignée (20) ; mais plus tard
on n'aurait pas été obligé d'avouer son embarras,
et d'implorer la bienfaisance des citoyens pour
meubler l'Hôpital...
Pour meubler l'Hôpital! car c'est toujours là
qu'il faut ramener l'attention du public, et con-
duire les coupables afin qu'ils entendent pronon-
cer leur condamnation dans ces paroles accusa-
trices : « Vous aviez besoin de cent mille écus,
leur reprochera-t-on toujours ; cette somme était
jugée nécessaire à l'ameublement de l'Hôpital ;
vous avez préféré la dépenser en partie dans une
fête , sans vous souvenir un seul moment qu'as-
sister les malheureux est d'obligation étroite , et
que plaire aux grands de la terre par l'étalage
d'un luxe insultant à la misère du peuple, n'est
pas un des préceptes du livre où les pauvres , les
infirmes , les nus, les souffrans sont appelés les
membres de J.-C .... Mais ce livre, soi-disant
vénéré au-dessus de tout, par les congréganistes
roturiers et roturières de la rue Lalande, par
les hauts et puissans congréganistes des deux
45
sexes de la mission noble de la rue Margaux,
n'est lu, dans les sacristies du parti, qu'avec
des précautions infinies. Si l'on étudie la lettre ,
que l'on a toujours sur le bout des lèvres, on en
dédaigne l'esprit qui devrait animer les coeurs,
et nourrir les intelligences dont, sans cesse, au
contraire, on s'efforce d'arrêter le développement.
Il est cependant an texte des livres sacrés que
catéchistes et catéchumènes, que la grande et la
petite église, que les jeunes lévites comme les
anciens du sacerdoce entendent parfaitement ,
dans tous ses sens les plus difficiles à saisir : c'est
le compelle intrare de l'Evangile (21). Il est peint
sur les bannières des intolérans de tous les siè-
cles , de toutes les nuances et de toutes les cou-
leurs ; il est gravé en traits de sang et de feu dans
les coeurs des saints bourreaux connus sous le
nom d'inquisiteurs de la loi, chargés, suivant
l'horrible expression de M. de Bonald, de ren-
voyer, à l'aide du glaive de l'exécuteur des hau-
tes oeuvres, les impies et les hérétiques, par-de-
vant leur juge naturel !. .
Tels sont les abus crians qui existent et se
renouvellent dans toute la France, depuis que les
maires et les adjoints, les membres des conseils
des communes et des départemens sont les élus
46
des ministres, toujours disposés de plus en plus
à faire choix de leurs amis ou de leurs courtisans.
Il n'est qu'une voix là-dessus. Les meilleurs es-
prits, d'un bout de la France à l'autre, se sont,
élevés , par un concert unanime de justes plain-
tes et de graves reproches fondés , contre ce mo-
nopole administratif. C'est lui qui métamorphose
les départemens en véritables pachaliks , dont
les ministres distribuent les emplois à leurs
créatures les plus soumises au plus petit signe de
leur volonté. Voyez aussi avec quel empresse-
ment, soit par reconnaissance, soit par intérêt,
ces serviles créatures cherchent à leur plaire !
Leurs plus légères fantaisies ne rencontrent au-
cun obstacle de leur part ; ils sont heureux quand
ils peuvent en inspirer chaque jour de nouvelles
à leurs nobles protecteurs , et ils sont trois fois
heureux quand ils les accomplissent au gré de
leurs moindres désirs
Pour nous , pauvres administrés , citoyens bé-
névoles , nos supérieurs ne songent guère à nos
personnes. Elles n'entrent évidemment dans les
prévisions de leurs calculs, qu'après l'Excellence
dont leur emploi relève, et que comme matière
obéissante et payante. La paternelle administra-
tion des chefs que Monseigneur nous octroie con-
47
siste à veiller religieusement, pour que la première
vertu de la matière imposable, l'obéissance, serve
à ne jamais laisser perdre la dernière, c'est-à-
dire la propriété payante , en quoi consiste le
vrai mérite de cette matière précieuse, qu'un
respectable magistrat de la bonne et vieille roche
des siècles passés définissait ainsi : « France. »
Riche pays gouverné par des princes, maîtres
absolus de la vie et des biens de leurs sujets,
composant un peuple qui est, selon le droit écrit
et de l'avis de tous les jurisconsultes éclairés ,
taillable et corvéable à merci et miséricorde....
Mais tout l'ancien régime est renfermé dans ce
peu de mots : c'est pourquoi il est regretté des
sots qui ne le connaissent point, et des médians
qui le connaissent et qui voudraient l'exploiter à
leur profit.
Laissons les vains jeux de l'esprit; parlons
sans figure. Dans une foule d'occasions, com-
bien de fois n'arrive-t-il pas que les habitans des
villes sont représentés par des individus, fort
estimables d'ailleurs, dont les intérêts politiques
sont diamétralement opposés aux leurs, et dont
les noms, quoique antiques de féodalité ou très-
nobles de l'illustration d'une charge de secrétaire
du Roi, ne se trouvent connus des habitans,
48
auxquels ils vont commander, que le jour de la
cérémonie de l'installation aux places qu'on leur
a données ?
Cela n'empêchera point, quelque temps après,
ces individus de disposer des revenus commu-
naux des citoyens, leurs administrés malgré eux ;
de régler les intérêts privés de chacun , en dépit
de leur volonté contraire ; de les entraîner forcé-
ment dans des dépenses qu'ils ne voudraient point
faire, et de les empêcher de faire celles qu'ils dé-
sireraient. Ils n'hésiteront pas à parler en leur
nom , quoiqu'ils voulussent garder le silence ; ils
s'établiront les interprètes de leurs sentimens qui
seront loin d'être les leurs, et ils leur prêteront
maintes fois d'héroïques discours que leur coeur
maudira, quand leur bouche n'osera pas les dé-
mentir hautement.
Personne ne doit encore avoir oublié en-
tièrement le jamais assez célèbre maire de l'une
des plus grandes villes du Midi, connue, depuis
leur enfance, de tous les Bordelais. Dans le mois
de février 1814, il alla, plein d'une ardeur sans
pareille, mettre aux pieds de Napoléon trahi la
vie et la fortune des citoyens de cette ville (22),
pour l'aider à triompher des barbares du Nord
prêts à fondre, comme des oiseaux de proie, sur
49
la capitale de l'empire. Certainement monsieur le
maire n'exprimait pas alors avec fidélité les sen-
timens de ses concitoyens, vu que, remarquons
bien ceci, pas beaucoup de temps après le mois
de février, car ce fut le mois de mars suivant,
ce respectable magistrat ne refusa point de mar-
cher à leur tête, lorsqu'ils ouvrirent, avec des
transports de joie, les portes de leur cité aux An-
glais, oubliant, par amour légitime pour un petit-
fils de Saint-Louis, qu'ils se confiaient imprudem-
ment à l'éternel ennemi de la gloire de la France.
Français de toutes les classes, puissent ces ré-
flexions rapides, jetées sans beaucoup d'ordre
sur le papier, mais qui n'en sont pas moins dignes
de fixer toute votre attention, parce qu'il y va
de vos plus pressans intérêts, de vos intérêts de
tous les jours et d'un intérêt plus cher encore ,
celui d'assurer un meilleur avenir à vos enfans,
puissent-elles vous engager à ne pas cesser de
réclamer avec persévérance des franchises mu-
nicipales ! Et, soyez-en convaincus, vous ne les
obtiendrez avec les améliorations intérieures dé-
sirées si vivement, que lorsque les électeurs sans
l'inique double vote, nommeront seuls les maires
et les adjoints, les conseils des communes et des
départemens
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Oserait-on soutenir que les ministres , hom-
mes du pouvoir et rarement défenseurs des li-
bertés publiques, connaissent mieux les besoins
des villes que ceux qui les habitent? Il serait
assez singulier que leurs choix intéressés offris-
sent plus de garantie à l'Etat que l'élite consti-
tutionnelle des Français. Sans doute, cela pour-
rait être, si les quatre-vingt mille citoyens, aux-
quels on ne conteste pas l'immense prérogative
de nommer l'un des trois pouvoirs de la société,
le plus fort, le seul qui ait le droit légal de dé-
clarer au gouvernement qu'il n'approuve point
ses doctrines, et de le forcer à les abandonner, en
lui refusant le vote de l'impôt (23); de telle sorte
que, si les impôts n'étaient pas accordés par la
Chambre des députés, le collecteur qui, malgré
cela, viendrait les réclamer, pourrait être re-
gardé du contribuable de même qu'un voleur et,
partant, accueilli de lui comme tel, dès qu'il le
jugerait nécessaire à la défense de ses proprié-
tés, ou afin d'échapper, selon le droit naturel,
aux violences qu'on voudrait lui faire pour l'en
dépouiller arbitrairement ; il serait assez singu-
lier, disons-nous, que les quatre-vingt mille ci-
toyens chargés de nommer ceux qui sont revêtus
d'un droit redoutable dont les conséquences peu-

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