Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 0,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Edlinde, ou le Prix du courage, par J. Lablée

De
177 pages
Béchet (Paris). 1815. In-12, 174 p..
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Voir plus Voir moins

EDLINDE
Qtr
LE PRIX DU COUMGK.
SAINT-QUENTIN'.
IMPRIMERIE DE'MOUREAJJ FILS,
lIBRAIÎtE-IMPRIMEtTI!. DU ROI.
EDLINDE
otr
LE PRIX DU COURAGE.
PAR M. LABLEE,
CSEVALlEn DE LA LÉGION D'HONÏTEBR.,
_M L'ACADÉMIE DE LÏOÏ, etc.
PARIS.
BÈCHET, Libraire, quai des Augustin*, près Ja ru©
Dauptine ;
PIGOREAU, Libraire, place St.-Germain-1'Auxerrois.
i8i5.
EDLINDE
ou
LE PRIX DU COURAGE.
L E comle de Varigny habitait, en Pro-
vence, sa terre du Val-d'Or, nom qu'elle
avait reçu parce qu'elle était située dans
un vallon fertile et dont les beautés na-
turelles, en faisaient un lieu de délices.
Ce vallon était dominé par une petite
inoutagne sur laquelle avait été bâti la
château qui était d'une grande antiquité.
Le comie s'était plu à embellir son en-
ceinte, en alliant les productions de l'art
à celles de la nature. Il affeclionnait beau-
coup ce domaine où ses ancêtres avaient
leur résidence. Les tendres soins d'Edlinde,
sa fille unique , le consolaient de deux
pertes bien douloureuses, celle de son
épouse, morte depuis une année, et celle
i
•( 2)
ffe son fils qui avait succombé récemment
sous les coups d'un assassin , et dont le
corps avait été inhumé à côté de celui de
!a comtesse dans la chapelle du Val-d'Or.
A quinze ans Edliude était l'objet des
hommages de ce que la jeunesse d'Aix
avait de plus distingué, L'hôtel de son
père était le rendez-vous de la noblesse du
pays; il s'y donnait souvent des fêtes dont
Edlinde (aisait le principal ornement. On
ïie se lassait point d'admirer la beauté de
Bes traits, le charme de ses manières et
les grâces répandues sur toute sa personne.
Son esnrit cultivé brillait, mais sans pré-
tention , lorsqu'elle se trouvait engagée
dans une conversation vive ou qui lui était
agréable. Dans le commerce ordinaire on
ne voyait en elle qu'une aimable enfant :
son âme était sensible, son caractère doux,
son humeur facile; sa modestie relevait
ces avantages. Si nous ajoutons qu'elle était
fille d'un gentilhomme le plus riche et le
plus considéré de la Provence, on croira
aisément que parmi les jeunes gens admis
à l'h.Qpneur de lui faire la cour, il n'y eu
avait point qui ne désirât sa possession;
cependant aucun n'avait été assez heureux
pour lui inspirer des sentimens particuliers.
Au milieu de l'agi talion des plaisirs, son
coeur était resté calme; il ne s'était ouvert
qu'à l'amitié. Une liaison intime s'était
formée entre elle et Caroline, fille du
commandant d'Aix. Elle versait dans son
sein, comme dans celui de la comtesse, sa
mère, ce qu'elle appelait ses secrets. Le
eoeur de Caroline n'était pas aussi tran-
quille que le sien. Piodolphe, fils du comte
de Varigny, n'avait pu la voir souvent
sans en être éperdument épris; il lui avait
déclaré son amour. Un regard timide, un
sourire ingénu avaient été d'abord la seule
réponse de Caroline ; mais bientôt sa
bouche avait confirmé cet aveu. Leurs
parens voyaient avec plaisir cette intelli-
gence. La main de Caroline fut promise
à Rodolphe.
Cependant le comte apercevait, avec;
une profonde inquiétude, les progrès d'une
maladie de langueur dont son épouse .était
attaquée. Les médecins ne lui donnaient
( 4)
fjue de Faibles espérances. On crut que
l'air du Tal-d'Or serait favorable à la
comtesse; elle y fut transportée, mais tous
l'es soins qu'on prît d'elle furent inutiles;
elle mourut dans les bras du comte qui
l'avait toujours chérie tendrement. On
leur avait souvent entendu dire qu'ils ne
pourraient se survivre l'un à l'autre. Le
somte aurait succombé à l'excès de sa
douleur, si la vue de ses enfans ne l'avait
ranimé peu à peu, et ne l'avait fait se rat-
tacher à la vie. Son aïeul, après avoir
appris qu'il avait encouru la disgrâce de
•son prince, s'était détruit dans un pavillon
séparé du château. Depuis ce temps cette
pièce avait été presque abandonnée : le
Comte en avait fait une chapelle , sans,
doute en expiation du crime de son aïeul.
L'ancienne chapelle, tombant en ruine,
avait été entièrement démolie ; la salle
qui l'avait remplacée servait aux amuse-
ïriens de la société du comte : c'est donc
dans la chapelle, dont on venait d'achever
la construction, qu'il fit déposer le corps
de son épouse. Chaque jour il allait gémis?
. (6.},
près de ce corps inanimé. Il ne s'en sépara
qu'avec beaucoup de peine, étant obligé
de retourner à Aix, où il était appelé
par des affaires importantes qui l'y re-
tinrent presque toute l'année. Dégoûté du
monde, son intention était de passer au
Val-d'Or le reste de ses jours. Avant son
départ d'Aix, tout fut arrêté pour le ma-
riage de Rodolphe et de Caroline; et
comme il ne convenait pas que ce ma-
riage se fît avec éclat, la mort de la com-
tesse paraissant encore toute récente, ou,
décida qu'il aurait lieu au Val-d'Or.
La veille du jour pris pour sa célébration,
Rodolphe , en rêvant sans doute à son ma-
riage, s'était enfoncé dans l'épaisseur d'un
bois dépendant du château. Il ne revenait
point; l'heure du dîner s'était écoulée ; on
commence à s'inquiéter : le jour baisse,
l'inquiétude s'accroît; la nuit arrive, Ro-
dolphe ne paraît point; tous sont cons4-
ternés. Caroline respire à peine; elle veut
contenir son émotion, ses craintes; une
faiblesse la saisit; elle est sans connaissance.
Edlinde, pâle et tremblante ? a elle-même
'( 6) ■
besoin de secours. Leurs pareils pafvien*
lient à leur faire reprendre l'usage de leurs
sens ; ils offrent l'apparence d'un courage
qu'ils n'ont point eux-mêmes. La plus
cruelle des nuits fait place à un jour encore
pins cruel. On fait des recherches dans la
partie la plus épaisse des bois qui avoisi-
nent le château ; mais quelle horreur on
éprouve à la vue du corps de Rodolphe
étendu mort au pied d'un arbre ! Il avait
reçu plusieurs coups de poignards, et il
avait été dépouillé de tout ce qu'il portait
sur lui ayant quelque valeur, ce qui dé-
montrait qu'il avait été assassiné par des
brigands. Nous ne peindrons point l'état
affreux dans lequel se trouvèrent les per-
sonnes auxquelles il était si cher. La raison
de son père en parut altérée : on craignit
pour la vie de Caroline; les larmes abon-
dantes que versait Edliude firent enfin cou-
ler les siennes. Lorsqu'elles l'eurent un peu
soulagée, les deux amies s'embrassèrent
fortement, se promirent de confondre lentrs
douleurs et de ne jamais se séparer. Caro-
line resta at* château du Vai-d'Or. Edliude
(7)
lui- donnait et recevait d'elle des consola-
tions. Le comte, touché du sentiment qui
les unissait, trouvait à les voir un adoucis-
sement à ses peines : le son de voix de sa
fille avait pour lui un charme qui le met-
tait en état de les supporter. Il s'affermit
dans la résolution de ne point quitter sa
retraite. Dans d'autres circonstances les
deux jeunes amies, faites pour l'ornement
de la société , se seraient vues avec chagrin
condamnées à passer leur vie dans ce lieu
solitaire , malgré tous les agrémens qu'il
offrait; mais les tristes impressions que
leurs âmes avaient reçues devaient être de
longue durée : les amusemens du mondé
leur auraient été importuns, et leur mé-
lancolie, qui n'était pas pour elles sans
douceur, leur faisait un besoin de la soli-
tude. A quelque distance du Val-d'Or était
le superbe château de Pontenil, qu'un fi-
nancier avait acquis il y avait quelques
années, et pour lequel il avait fait des dé-
penses considérables. Il n'en avait pas joui
long-temps j la mon était venue le sur-
prendre au milieu, d'une orgie qu'il faisais
..(8)..
âvecquclques Voisins qu'il avait rassembles,
et qui n'étaient pas les lïabilans les plus es-
timés du pays. Les regrets qu'il laissa ne
parurent pas bien vifs. Conrville , son fils
et son héritier, prit possession de la terre :
sa figure n'avait rien de noble; son ton
était dur avec ses inférieurs, indécemment
familier avec ceux qu'il regardait comme
ses égaux /surtout lorsqu'il croyait que leur
fortune ne surpassait pas la sienne, et son
air était embarrassé lorsqu'il se trouvait
avec des personnes d'un haut-rang et d'un
grand crédil,.Son éducation avait beaucoup
conté; son instruction était presque nulle,
si on en excepte l'escrime} art dans lequel
il excellait. A son arrivée au château de
Ponteuiï, il avaic, par des traits de sévé-
rité, porté la crainte dans l'âme d'une partie
de ses %assaux. Dans le cours des visites
qu'il crut devoir faire~âux seigneurs ses
voisins, il n'aurait point oublié leNcomie
de Varigny ; on lui avait vanté les charmes
de sa fille , et il avait la prétention de faire
des conquêtes. Le ton qui régnait dans
celte maison lui en imposa un peu ; mais
(9)
quoîqn'îrfît'ses effbits pour cacher ce qui
était en lui de plus désagréable, il déplut
beaucoup an comte et aux deux amies. Le
comte, presqu'ofTensé de sa visite, désira
qu'il ne la renom eîât point. II s'était aperçu
qu'il n'av ait pas le moindre sentiment des
convenances, et Edlindc avait été au moins
surprise de l'air dont il l'avait regardée. Le
comte n'avait point encore rendu sa visite
à Courville, et celui-ci était revenu an Yal-
d'Or. Il ne remarqua point que les poli-
tesses qu'on lui faisait étaient contraintes ;
peu à peu il se mit à son aise, et son lan-
gage devint si libre que le comte ne put
s'empêcher de le relever avec humeur :
Edlinde prclexla une indisposition et se
relira en lui faisant un froid salut. Caroline
prit avec lui un air de dignité qui la lui fit
'paraître très-désagréable : il auraii voulu
qu'on l'eût invité à passer la soirée au ehâ>
leau. L'ennui qu'il inspirait se„ communi-
quant à lui-même," et î'aecueil qu'il rece-
vait n'étant pas celui qu'il croyait mériter,
il prit congé du comte, et le pressa de venu*
■voir les beaux ouvrages que son père avait
fro)
fait faire à Ponteuil, ainsi qu'une riche ga-
lerie de tableaux que lui-même avait formée
en partie.
Le comte ayant eu sur lui des rensei-
gnemens qui avaient ajouté à l'opinion qu'il
en avait conçue, ne lui fit qu'une courte
visite; il dédaigna d'entrer avec lui dans
des détails sur le mérite des tableaux qu'il
le voyait hors d'état d'apprécier. Il lui par
, rut que le goût n'avait point présidé aux
embellissemens du château. En s'éloignant
de Ponteuil, il se promit de n'y plus re-
tourner. ' ' '
Courville attribuait l'air froid et réservé"
du eomte aux chagrins dont il connaissait
la cause. On lui avait fait croire que s'il
demandait la main d'Edlinde, il pourrait
l'obtenir : sa fortune lui permettait de pré-
tendre aux meilleurs partis. Ses flatteurs
l'avaient accoutumé à penser que l'or sub-
juguait tout, jusqu'à la vertu. Il n'avait ni
assez d'esprit ni assez de délicatesse pouf
concevoir ce qui établit davantage une vé-
ritable in égalité parmi les hommes. Quoique
sa richesse fût immense, il était encore plijs
(il)
ïenté par la fortune du comte que par la
beauté et le mérite d'Ecllinde. Aveuglé par
son orgueil, il osa faire demander la main
de cette aimable fille du comte de Varigny.:
U n seigneur du voisinage, qui s'était chargé
de cet imprudent message, eut beau prendre
ses précautions pour disposer le comte à
bien accueillir sa proposition; celui-ci avait
dans l'âme une noble fierté : il se trouva
tellement humilié par la recherche de Cour-
ville , qu'il ne put s'empêcher de deman-
der à son envoyé en quoi il avait mérité un
pareil affront. L'ami de Courville ne vou-
lut pas en entendre davantage. II se retira
précipitamment, malgré les excuses que lui
adressait pour lui-même le comte i-evenu
de son premier mouvement. La fureur de
Courville ne put se contenir, lorsqu'il ap-
prit la réponse dédaigneuse du comte; il
la regarda comme une insulte, et animé
par la soif de la vengeance, il.lui envoya
un cartel par un de ses domestiques. Le
comte, encore plus humilié à la lecture
d'un défi qui semblait le mettre sur la ligne
de Courville, pensa d'abord que son hon-
neur ne recevrait aucune atteinte s'il mon-
trait pour ce défi le même dédain qu'il avait
montré pour la demande en mariage ; mais
en v réfiéchissant davantage, il considéra
qu'en effet sa vivacité lui avait fait faire à
Courville une injure à laquelle à la vérité
celui-ci s'était exposé , mais dont il n'avait
pas moins le droit d'exiger la réparation.
Il considéra encore que s'il la lui refusait,
on pourrait croire que son âge lui avait
enlevé le courage. 11 ne put supporter cette
idée, et répondit qu'il se rendrait le len-
demain matin au lien qui lui était indiqué.
Sa fille et Caroline ne s'aperçurent point
de ce qui venait de se passer.
Le lendemain il prit son épée, illustrée
par les. exploits de ses pères , se fit accom-
pagner par un homme de confiance, et se
trouva le premier au lieu du rendez-vous.
Courville, en y arrivant, fut comme ébloui
par l'éclat dont semblait briller le comte.
Les beaux traits de ce noble vieillard , ses
cheveux biaijcs, son air de dignité firent
sur lui une telle impression qu'il pensa, en
être désarmé; mais les termes dontle comte
(i5J
tétait servi pour exprimer son refus reve-
nant à son esprit, il l'attaqua lui-même
avec une sorte d'impétuosité. Le comte
pouvait profiter de l'avantage qu'elle lui
donnait. Il ne fit à Courville qu'une légère
blessure qui ne l'empêcha point de conti-
nuer le combat. Ce combat fut long : Cour-
ville paraissant ne pas vouloir ménager son
adversaire, celui-ci y mit un égal achar-
nement ; mais L'habileté et les forces n'é-
taient pas égales : le fils du financier avait
d'ailleurs recours à ces feintes qui ne sont.
pas usitées entre gens d'honneur. C'est ainsi
qu'il parvint à désarmer le comte qui, ayant
reçu au bras droit une forte,blessure, laissa
tomber son épée. Courville s'en empara,
et l'emporta d'un air de triomphe , malgré
la réclamation et les reproches d'un gentil-
homme qu'il avait envoyé au Val-d'Or,
qu'il avait pris pour témoin, et qui, l'ob-
servant avec attention pendant le combat,
avait remarqué qu'il avait agi avec peu de
générosité , même avec perfidie. N'ayant
pu lui faire rendre l'épée de son adversaire,
.il le dévoua au mépris et se rangea du parti
2
,<ducomte,.qu'il aida à faire transporter chez
|ui. Le sang coulait abondamment de la
blessure du valeureux vieillard, dont l'in-
idignation et la rage avaient jusque-là sou^-
tenu les forces, mais qui, épuisé par les
.efforts qu'il venait de faire et par la perte
«de son sang, tomba un instant en faiblesse.
Edjinde, à sa vue, jeta des cris qui le firent
revenir à lui. Il tâcha de la rassurer. En
apprenant le duel qui venait d'avoir lieu ,
.elle fut saisie d'une vive douleur. Tandis
/qu'elle aidait dans ses soins le chirurgien du
château, son coeur battait fortement, et ses
ïambes coulaient avec abondance. La bles-
sure du comte devait le priver pour lou^-
jours du libre usage de son bras droit. Cet
accident, ajoutant à ses chagrins, influa
sur son humeur ; il ne pouvait supporter
l'idée d'avoir été vaincu par Courville, Si
(d'un côté il apprenait que le gentilhomme,
témpin du combat, en rendant son adver-
saire odieux, lui avait gagné l'intérêt et
conservé l'estime de toute la noblesse du
pays; de l'autre on lui disaij. que le fils du
financier se glorifiait partout d'avoir enleva
( 15)
à l'antique maison des Varigny le plus bel
instrument de sa gloire. II ne pensait point
à cet indigne propos sans gémir de l'im-
puissance où il était de se venger; et cette
noble épée , qui n'était plus en sa posses-
sion , ne s'ûftrait plus à son esprit que
comme un spectre effrayant. Les deux amies
ne pouvaient parvenir à le distraire. Un
voile de tristesse était pour long - temps-
répandu sur le Val-d'Or, et en flétrissait
tous les charmes.
Une singulière circonstance ajoutait en-
core aux peines causées par ces funestes
événemens ; elle plongeait dans la crainte
et le désordre le château et son voisinage.
Chaque nuit des bruits extraordinaires s'y
faisaient entendre; ils partaient d'une des
tours élevées à l'extrémité des ailes du châ-
teau. On y voyait aussi briller, vers minuit,
des feux qui semblaient menacer d'un em-
brasement ; et plusieurs personnes assu-
raient avoir aperçu , à une croisée , tantôt
un grand fantôme blanc, tantôt une tête
de mort qui était monstrueuse et qui, s'ol-
frant au milieu d'une grande clarté, rendait
(i6)
long - temps immobiles ceux qui étaient
assez hardis pour la regarder.-Cette tour
avait autrefois servi de prison. Sa seule
porte d'entrée s'ouvrait du côté d'une cour
sur laquelle étaient, différens appartenions
habités, d'où l'on n'avait rien vu ni en-
tendu qui pût faire soupçonner qu'elle avait
été ouverte : elle n'aurait pu l'être d'ailleurs
sans beaucoup de bruit, ses gonds et sa
serrure étant tellement rouilles qu'elle ne
céda qu'avec peine aux efforts des ouvriers,
lorsque le comte voulut faire lui-même la
visite de l'intérieur, de la tour. Dans cette
visite, faite avec le plus grand soin, on
s'assura qu'elle n'avait aucune-issue , celles
par lesquelles elle communiquait jadis à
une pièce du château ayant été si bien
closes qu'on n'apercevait guère la place où
elles avaient été pratiquées. Un escalier de
forme circulaire y conduisait par quelques
petites chambres dont les murs étaient nus,
et qui n'étaient éclairées que par des fe-
nêtres garnies de barreaux de fer, à travers
desquels il aurait été impossible de passer,
quand' ou aurait pu s'élever jusque-là.
(17).
Le comte , qui n'était point supersti-
tieux, et dont la valeur avait été cent fois
à l'épreuve, voulait se trouver au haut de
la tour à l'heure où les apparitions avaient
lieu: Edlinde et sa'compagne le détour-
nèrent de ce dessein. S'il était attaqué , ce
qui arriverait infailliblement, était-il en
état de se défendre ; et sa vie n'était-elle
pas trop précieuse pour "qu'il la confiât au
courage de gens dont il pouvait se faire
accompagner?
Des hommes de bonne volonté se pro-
posèrent pour passer la nuit dans la tour.
Le comte promit de les récompenser, s'ils
parvenaient à découvrir f »\à détruire la
cause des bruits qu'on y entendait et des
feux nocturnes qui jetaient l'alarme dans
tout le canton. Ces hommes, munis de
toutes; sortes d'armes, montèrent la nuit
dans la tour, en s'encourageant l'un l'autre;
ils s'a postèrent silencieusement dans une
pièce au-dessous de celle d'où le spectre
apparaissait. Vers minuit ils entendirent un
bruit épouvantable, et croyant qu'un grand
nombre d'hommes y étaient rassemblés, ils
étaient sur le point d'abandonner leur ré-
solution; mais un d'eux, plus hardi, leur
fit honte de leur crainie, et les détermina
à le suivre. Ils montaient lentement l'esca-
lier , lorsqu'ils furent environnés par une
épaisse fumée, et sentirent une forte odeur
qu'ils crurent être pestilentielle. « Nous
sommes perdus » ! s'écria l'un d'eux : tout
aussitôt ils descendirent à la hâte et se sau-
vèrent. Ils purent voir de loin et le grand
fantôme blanc et la tête de mort; alors,
chacun s'applaudit de sa prudence.
Depuis ce temps personne n'osait se pré-
senter pour une pareille entreprise ; on
craignait mê(0-? dans le jour d'approcher
de cette tour maudite. On se perdait en
eqnjcclures sur ce qui avait pu attirer ces
fatales apparitions. Plusieurs disaient que
le comte avait eu grand tort de faire une
salle de bal d'une chapelle-, et d'en'avoir
construit une autre dans un lieu qui devait
cire en horreur aux veux même de la di-
vinité, puisque l'aïeul du comte s'v était
tué de sa propre main, il était évident que
les âmes de la comtesse et de Rodolphe
demandaient une autre sépulture, et on ne
pouvait douter que tant qu'elles ne l'auraient
pas obtenue, et la tour et le château se-
raient témoins des plus grands désordres.
Bertrand', l'ancien concierge, qui, avec
sa femme et sa fille , logeaient dans le
corps de bâtiment tenant à la tour ', et n'en
étant, à son extrémité, séparé que par un
mur, assurait avoir entendu des voix in-
fernales qui menaçaient de tuer le comte
et d'embraser le château. Plusieurs domes-
tiques en étaient déjà sortis; d'autres de-
mandaient leur congé. Edîinde et Caroline
proposaient chaque jour au comte de quit-
ter , pour quelque temps, le Val-d'Or.,
espérant qu'alors le calme s'y rétablirait.
Enfin une cause plus grave rendait ce
séjour dangereux et mettait le comble aux
chagrins du comte de Varigny : ur>ç bande
de brigands commettait les plus grands ex-
cès dans son voisinage et portait la terreur
dans l'âme de ses vassaux. Ils ravageaient
les champs , pillaient les maisons , dévali-
saient les voyageurs, et quelques assassinats
qui ayaient été commis leur étaient attri-
lues; Celui de Rodolphe en avait donné Te
signal. On soupçonnait que leur retraite
était sur une montagne peu éloignée : cette
montagne était élevée ; elle était couverte
par un bois sauvage, et entourée de pré-
cipices : son accès était tellement périlleux
et difficile, que la force armée, requise
par le comte, n'avait osé s'y porter.
Le comte, dont la vie avait été remplie
de gloire et de jouissances, souffrait beau-
coup de ne pouvoir opposer à ce qui se
réunissait pour le tourmenter, la force de
son bras et l'énergie de son caractère : il
devenait de plus en plus sombre et mélan-
colique; son esprit était sans cesse occupé
de la recherche des moyens de rendre son
sort plus supportable. Il avait laissé sa fille
libre de faire un choix parmi les jeunes
seigneurs qui demandaient sa main, et qui
presque' tous joignaient dans un haut de-
gré , noblesse et fortune à des avantages
extérieurs i- mais Edlinde, que son incli-
nation ne par-lait- vers aucun d'eux, lui
avait déclaré que, tant qu'il ne serait pas
glas tranquille, elle ne s'attacherait qu'à lui ;:
(fll)
telle ne pouvait trouver son bonheur dans
une alliance qui ne contribuait pas à le
rendre plus heureux lui-même.
L'imagination du comte était quelque-
fois exaltée par lej souvenirs de sa jeunesse.
Un jour, paraissant céder à une grande
inspiration, il adopta un parti dont il
avouait la singularité, mais qui n'en eut
pas moins l'assentiment de sa fille. Il fit
publier dans toute la Provence qu'il don-
nerait la main.d'Edlinde au jeune Jiomme
qui, trois fois vainqueur,lui rapporterait sa
noble épée, ferait cesser les choses extraor-
dinaires qui avaient lieu dans son «hâteau,
et lui amènerait mort ou vif le chef des
brigands dont le pays était infesté. Il ne
faisait aucune condition sur la naissance,
le rang et la fortune; il voulait seulement
que le vainqueur appartînt à une famille
honnête, qu'il eût reçu une bonne édu-
cation , et qu'il fût irréprochable dans ses
moeurs et sa conduite.
Edlinde , dans ses promenades , avait
souvent rencontré un jeune chasseur qui
avait obtenu de son père la permission
de tirer quelques coups de fusil sut*' ses
terres. Elle avait remarqué que ce jeune
ïromme s'arrêtait quelquefois pour la con-
templer ; mais il paraissait timide et res-
pectueux. La chasse et la lecture l'occu-
paient tour à tour. De temps en temps
il se reposait sous Un feuillage épais' ou'
au bord d'une fontaine. Les deux amies,
au détour d'une' allée, l'avaient souvent
surpris rêvant, rêvant, soupirant, et levant
les yeux au ciel. Alors il rougissait, et,
pour cacher son trouble, reprenait son
livre qu'il ne lisait qu'avec distractions
Un jour elles lui entendirent chanter cette:
«omance :
L13HE sons mon at>rî champêtre,
DIT sorf j'ignorais les rigueurs ;
Araour ne m'avait fait connaître
Ni ses peines , ni ses faveurs.-
Je voulais braver sa- puissance,
Il m'a soumis en itri instant.-
AH! lorsqu'on est sans espérance,
Aimer n'est-il pas un tourment-?
03}
LE repos n'est plus mon partages
Bendaut le jour., pendant la nuit,,
Belle Edlinne , ta douce image
Egare et charme mon esprit.
Je désire et crains ta présence-;
Mon oeil se trouble en te voyant.
Ali! lorsqu'on est sans espérancet
Aimer n'est-il pas un tourment?
PIAINS ma cruelle destinée!
D'un mortel plus chéri des cieuXj.
Par l'Amour et par phymerrée,
Ne dois-tu pas combler les voeux ?
Quand "deux coeurs sont d'intelligence ^
La vie est un enchantement '.
Mais lorsqu'on est sans espérance ,
Aimer n'est-^il pas un tourment?
Edlinde, ayant entendu prononcer soa
Stiom dans la romance du jeune chasseur,
rougit et se troubla à son tour. Caroline
s'en aperçut et lui en fit une agréable
plaisanterie'; elles désiraient être instruites
de ce qui concernait ce jeûne homme.
XI était mis simplement, mais avec goût;
sa figure était intéressante, sa taille beîl#
(24)
et son air distingué. Rien dans lui, au
surplus, n'annonçait à quelle classe il pou-
vait appartenir. Edlinde ne larda pas à le
savoir. Germeuil (c'est le nom du jeune
homme) était le fils d'un brave officier
que le comte avait connu à l'armée, qui-
avait été décoréq»our ses services, et qui,
s'il n'était pas noble, avait du moins mé-
rité de l'être. Il était mort depuis peu ,
laissant à ses enfans une fortune médiocre.
Germeuil avait recueilli dans sa succession
un petit bien de campagne qui était situé
à deux lieues du Val-d'Or. Germeuil était
sans ambition; son caractère avait de la
franchise et de la fermeté, son imagina-
tion était ardente, sa sensibilité excessive.
ïl passait une grande partie de l'année à
Blangy, nom de sa petite 'maison, et y
jouissait de la tranquillité dont il avait
besoin pour cultiver des arts agréables, "
dans lesquels il montrait un talent peu
commun. Après sa prise de possession, il
avait été rendre hommage au comte de
Varigny. Il lui avait suffi de dire le nom
de son père pour en être bien reçu et en
pbtenir la permission dont nous avorta
parlé.
En revenant au château, il avait ren-
contré Edlinde caressant un enfant à l'en-
liée d'une ferme, apparteqant an comte.
La vue d'une si belle personne l'avait vi-
vement ému; cette impression s'était pro-
longée. La romance qu'on vient de lire
nous a fait connaître ses sentimens; mais*
le rang et la fortune avaient mis une si
grande distance entre Edlinde et lui, que
fût-il assez heureux pour lui plaire, il ne
pouvait espérer d'obtenir sa 'main. Cette
idée l'attristait; il sentait que l'image d'Ed-
linde ne .s'effacerait jamais dé son coeur :
tous les efforts de sa raison,-pour com-
battre un penchant qui. pouvait lui de-
venir funeste, avaient été inutiles. Sou-
vent il avait pris la résolution de quitter
la campagne, dont le séjour a une si dan-
gereuse influence sur les passions malheu-
reuses ; mais lui, qui, dans toute autre
circonstance, n'aurait point montré, de
Faiblesse, rie trouvait point en lui-même
assez "de force pour qu'il pût se mettre
3
(*6.)
dans un grand éloignement d'Edlinde. Il
allait chaque jour dans les environs du
Val-d'Or, espérant la rencontrer. S'il ne
pouvait parvenir à la voir, il revenait
plongé dans une triste et profonde rêverie.
Si elle s'offrait un instant à sa vue, il était
jeté dans un désordre inconcevable. L'air
affectueux d'Edlinde, ses beaux traits, les
doux regards qui, quelquefois, s'étaient
portés vers lui, le sourire dont il croyait
■qu'elle les avaient accompagnés, sa dé-
marche noble, ses gracieux mouvemens,
tout enivrait ses sens; il lui semblait qu'une
divinité lui était apparue et lui avait pro-
mis le bonheur.
Lorsqu'il eut connaissance de l'avis qui
avait été donné par le comte, il se fit en
lui une révolution extraordinaire. Son
âme s'enflamma; il aurait été capable des
plus grandes actions. Sa résolution fut
prise à l'instant; il était décidé à tenter
ce que 'le comte exigeait des prétendans
à la main de sa fille ; que lui en coûte-
rait-il? La perte de la vie était le seul
péril auquel il allait s'exposer; mais, sans
la possession d'Edlinde, la vie pouvait-
elJe être de quelque prix, pour lui? S'il
devait succomber, sa fin serait du moins
glorieuse. Il ne voyait rien au-dessus de
l'honneur de mourir pour une si belle
cause. Plein de ces nobles sentimens, il
se rendit aussitôt au Vaî-d'Or. Le comte
avait ouvert un registre sur lequel devaient
s'inscrire, par ordre, ceux qui se propo-
seraient pour ses défenseurs. Le premier
qui serait inscrit serait admis le premier
à combattre. Ce n'était qu'après qu'il au-
rait succombé dans une dès trois entre-
prises , qu'il pourrait être remplacé par
le défenseur dont le nom serait inscrit
après le sien. Cet ordre devait être exac-
tement suivi pour tous.
Germeuil se présenta le premier : le
comte n'eut rien à opposer à sa prétention;
il applaudit au feu qui brillait dans ses yeux
pendant qu'il inscrivait son nom au re-
gistre ; il craignit cependant que l'inexpé-
rience du jeune homme, qui n'avait que
vingt-quatre ans, lui'devint funeste. Ger-
meuil fut encouragé par les paroles cj$
(28)
comte ; mais il le fut davantage par les re^-
gards d'Edlinde, qui, malgré qu'elle s'in-,
léressât vivement à son sort, ne crut point
devoir montrer en ce moment le trouble et
l'inquiétude dont elle était agitée. Germeuil
ne s'était point encore retiré, lorsqu'il vit
arriver successivement de nobles cavaliers
qui montrèrent le plus grand empressement
à s'inscrire, et qui parurent très-affligés
d'avoir été précédés par lui. 11 se fil donner
tous les renseignemens qui lui étaient néces-
saires pour la marche qu'il avait à suivre
dans l'exécution de ses desseins. Le comte,
qui voulait le favoriser , lui fit accepter un
logement dans une petite maison de plai-
sance qui lui appartenait, et qui était située
entre le château de Ponteuil et la montagne
sur laquelle on croyait que les brigands
avaient leur retraite ; il mit aussi à sa dis-
position des hommes de confiance qui pou-
vaient le seconder ou le soutenir, s'il lui
était fait quelque surprise.
Lorsqu'il entra dans la chambre qu'il de-
vait occuper, il y trouva une superbe épée
et un portrait très-ressemblant d'Edlinde,
au bas duquel étaient inscrits ces mots :.
^du Vainqueur de Courville ; c'était un
premier prix qu'il avaiv-à remporter. Aussi-
tôt il saisit l'épée et se rendit à Ponteuil.
Dès que Courville avait élé instruit de
l'avis répandu par le comte, il avait conçu
le dessein de lui rendre son épée et de lui
offrir son bras pour le délivrer de ses deux
autres sujets de peine : il échappait ainsi
au danger d'un combat auquel il s'attendait
à être provoqué ; et si le comte voulait bien,
agréer ses excuses et ses oflres, toute es-
pérance de posséder Edlinde et sa fortune
n'était pas perdue pour lui : ce premier
mouvement ne dura guère. Il ne s'était
pas encore fait à l'idée de s'exposer à des
aventures périlleuses ; il n'avait point celle
véritable valeur qui a son principe dans
une grande force d'âme. Il ne s'était me-
suré avec le comte que parce qu'il avait
compté sur son habileté à manier l'épée
et sur la faiblesse de son adversaire. S'il
n'avait craint les railleries des seigneurs ses
voisins, il aurait quitté son château, et, sons
le prétexte d'affaires urgentes, serait parti
(30).
pour Paris; au surplus, il ne voulait se dé-
terminer que suivant les circonstances à
accepter le défi qu'on viendrait lui porter,
et son intention était de partir après le pre-
mier combat qui lui aurait paru inévitable,
si l'avantage lui restait; car l'honneur ne
lui imposait pas la loi de répondre à tous
ceux qui pourraient se présenter.
Lorsque Germeuil entra dans son châ-.
teau il n'était accompagné que d'un homme
de confiance. Comme rien d'imposant ne
l'annonçait, et que son nom n'était pas
connu, des valets insoîens le firent rester
long-temps dansune antichambre.Quevou-
lez-vous ? lui dit brusquement Courville,
quand il eut donné l'ordre de l'introduire.
Germeuil répondit, avecle ton d'une noble ,
fierté : "Vous n'ignorez point l'avis donné
par le comte de Varigny. — Je ne l'ignore
point. — Rendez-moi son arme, qui ne
doit pas rester dans vos mains, ou faites-
moi raison de la conduite que vous avez
tenue envers ce faible vieillard. — C'est
donc à vous qu'il a confié le soin de sa
Vengeance? — C'est à moi.— Qui êtes-
(5i>
vous? — Le fils d'un officier décoré pour
ses services. — Je ne vous connais pas. —
Je me ferai connaître. — Etes-vous du
corps delà noblesse? ■— Non: vous-même;..
— Vous devez savoir que j'en fais partie.
— Je sais que votre père a payé le prix de-
sa charge... — Qui m'a ennobli. — Belle no*
blesse ! mais brisons là-dessus, et répondez
à la sommation que je vous fais, au nom
de l'honneur, de me rendre l'épée du comte.
—- On ne l'aura qu'avec ma vie ; mais je ne
ine bats point avec tout le monde : au sur-
plus , indiquez-moi votre demeure, et je
vous répondrai. Germeuil lui indiqua sa
demeure. J'aurais cru, reprit Courville avec
un sourire amer, que le comte m'aurait mis
aux prises avec un plus noble adversaire.
— Je vous attends, répondit Germeuil en
le fixant avec un air qui contint l'expression
de son insolence, et lui fit voir que ce jeune
homme avait de la fermeté dans le carac-
tère. Il sortit bien déterminé à forcer Cour-
ville au combat, si son défi n'était point
accepté.
La noblesse du pays se réunissait quel-
' .. ,( 32) •
quefois en comité secret, et admettait dans
son seni des propriétaires qui avaient le
plus la réputation de gens de bien. Cour-
ville-n'y avait point été rdmis; mais la plu-
part des gentilshommes, dontlasociété était
formée, l'avaient reçu chezeux : ils l'avaient
vu plutôt par politique que par goût. On
savait que sans être considéré il ne man-
quait point de crédit près des ministres.
Le comité avait été in^iniit de la manière
dont il s'était battu avec le comte de Va-
rigny ; il n'y avait pas trouvé un seul ap-
probateur.
Germeuil était impatient de recevoir la
réponse de Courville, qui la lui fit attendre
près de trois jours. Il la reçut enfin ; elle
était ainsi conçue :
« Si j'étais capable d'être intimidé par
l'avis singulier qu'a fait répandre le comte
de "Varigny, je m'empresserais d'accepter
votre défi : je n'aurais point de peine à me
défaire d'un ennemi tel que vous, et je se-
rais par-là dispensé de répondre à de pa-
reilles provocations ; mais je n'en redoute -
aucune , et si je me refuse à la vôtre, c'est
(33)
autant pour l'honneur du comte que pour
le mien. Sachez vous renfermer dans votre
obscurité, et ne me mettez point dans la
nécessité de vous faire infliger la punition
que méritent les gens de votre sorte, lors-
qu'ils veulent se rendre importons et sup-
pléer par l'intrigue à ce que la naissance,
l'éducation et la fortune leur ont refusé.
Le Chevalier DE COTJRVIIJLE ».
Germeuil indigné chercha l'occasion de
faire en public à Courville une de ces in-
jures qu'un homme de coeur ne laissa ja-
mais impunies. Il trouva celte occasion et
la saisit. Courville aurait voulu engager Un.
.autre combat que celui qui l'avait rendu
vainqueur du comte, et se faire suppléer
par ses gens dans le soin de sa vengeance;
mais il trouva les esprits si peu disposés à
entrer dans ses vues ou à les approuver,
qu'il fut contraint de se retirer avec la honte
de l'affront qu'il avait reçu. Il venait de
faire de nouvelles démarches pour être
admis dans le comité des nobles dont les
jugemens n'étaient dictés que par le coeur %
(54)
'et n'avaient de force que par l'opinion.
Germeuil était très-lié avec un membre de
ce comité, le chevalier de Bertille, son
parent. Celuirci avait passé deux ans de sa
première jeunesse chez le père de Germeuil
qui avait contribué à sou éducation. Il était
très-aimé, très-estimé; et malgré qu'il fût
encore jeune, sa prudence et ses lumières
étaient telles que ses avis avaient une grande .
influence dans les délibérations. On s'en-
tretenait, dans le comité, des sollicitations
de Couryille. Plusieurs rapports s'étaient
faits sur son compte; ils étaient tous à son
désavantage. Son affaire avec le comte de
Varigny, qui avait été l'âme de ce comité,
n'était pas la seule, qui ne lui fît point hon-
neur. .Le chevalier de Beruîîe raconta tout
jce- qui avait eu lieu entre lui et son ami ~
Germeuil. L'assemblée n'eut qu'un senti-
ment; elle jugea que Courville ne pouvait _
être reçu dans son sein, et chacun des
membres promit .'de ne pas le recevoir,
même de le traiter avec mépris, s'il ne ré-
pondait pas au défi de Germeuil. Tout le
bien qu'on apprit de. ce jeune homme
(36)
donna le désir de le voir quelquefois dans
la société. Un des membres de l'assemblée
se chargea d'instruire Courville delà délibé-
ration. Son orgueil fut singulièrement hu-
milié. L'opinion de la noblesse était pour
lui une loi suprême à laquelle il était forcé
d'obéir. S'il ne se relevait de cet état d'ab-
jection , il n'aurait plus qu'à vendre son
château et à quitter le pays où il n'oserait
plus se montrer. Il avait à la fois sur le coeur
d'avoir encouru la disgrâce des nobles et
d'avoir reçu de Germeuil une injure pu-
blique. Il ne savait quel parti prendre ,
lorsque celui-ci lui adressa une nouvelle
provocation dans des termes qui lui inspi-
rèrent même de la crainte. Telle fut sa
réponse:
« Je veux bien vous élever jusqu'à moi,
par considération pour les personnes dont
vous avez surpris l'opinion. Votre audace
ne sera point impunie. Vous me verrez
au lieu et à l'heure que vous m'avez indi-
qués.
y> Je consens que notre combat ait lieu
avec appareil ; il ne peut me déplaire
(56) . .
que mon triomphe, quelque facile qu'il
doive être, ait beaucoup de témoins.
y> Je ne refuse rien à vos désirs : l'armé
des Varigny brillera dans ma main, et
le comte apprendra que je sais conserver
ce que j'ai conquis.
Le Chevalier DE COURVILLE. »
Courville, dont l'habileté dans l'escrimé
■était éprouvée , était loin de penser qu'il
pût trouver dans Germeuil un redouta-
ble adversaire; il le croyait presqu'étran-
ger au maniement des armes. Celte idée
lui donnait de l'assurance; mais Germeuil
était aussi très-instruit dans cet art : il n'en
avait fait qu'un amusement, et n'avait ja-
mais abusé de sa force.
Courville et Germeuil se trouvèrent en
même temps au lieu du combat. Parmi les
témoins étaient des personnages distingués.
"XI fut convenu que l'épée du vaincu ap-
partiendrait au vainqueur ; et les témoins
déclarèrent qu'ils feraient aussitôt rendre
eelle du combattant qui employerait de
(3?r
ces feintes perfides dont l'usage doit être'
laissé à de vils spadassins.
Le combat fut vif, animé et de longue
durée; les deux adversaires s'attaquaient
avec une égale impétuosité. On admirait
leur force et leur adresse. Une blessure que
-reçut Germeuil aurait mis tout autre hors
de combat; il n'en montra que plus d'ar-
deur : celle de Courville se ralentit; il
était loin de s'attendre à tant de courage
et d'adresse. Un mouvement de crainte le
saisit, son oeil se troubla; deux fois blessé,
il voulut éviter le coup de la mort, re-
connut sa défaite et remit lui-même, à
Germeuil, l'épée du comte de Varigny.
Ses blessures n'ayant point été jugées dan-
gereuses, la joie de Germeuil put éclater
et fut presque générale. On étancha le
sang qui coulait de sa,blessure; elle était
aussi sans danger, et le laissait libre de ses
mouvemens. Il lui tardait de présenter au
comte son épéc. On le transporta au Val-
d'Or : qu'on juge de l'allégresse qu'il y
excita et de l'accueil qu'il y reçut ! Le
comte l'embrassa plusieurs fois avec trans-
port ; Edlinde le regardait avec des yeux
pleins de tendresse, mais montrait souvent
de l'inquiétude sur sa blessure dont il ne
parlait qu'en souriant , et dont il ne
paraissait pas souffrir. Le chirurgien du
château, en lui donnant ses soins, assura
que dans-quelques jours il n'aurait plus
besoin que de faibles niénagemens. En
attendant sa guérison il resta au château.
Les deux amies eurent pour lui les atten-
tions les plus délicates. Le comte, augurant
bien dé ce commencement d'entreprise,
le flattait, l'encourageait et le forçait d'ac-
Cepter les premières marques de sa recon-
naissance. II voulut qu'il regardât comme
sa propriété là petite maison où il lui avait
fait accepter Un logement. Germeuil y re-
tourna après son entière guérison. Ses
regrets, de quitter le lieu habité par celle
que chaque jour il aimait davantage,
avaient été diminués par l'idée que sou
portrait, offert par elle-même, allait être
en sa possession. Il avait d'ailleurs été
convenu qu'il ne tarderait pas à revenir
au Val-d'Or, pour faire entièrement dis-
" .(' 9)
paraître les apparitions et les feux qu of-r
frail encore, par intervalles, la tour de
l'aile gauche du château. Des expéditions
auxquelles il s'était dévoué , celle-ci lui
présentait le moins de danger. Il était
persuadé que de pareilles choses "n'étaient
pas produites par des esprits , et que ceux
qui en étaient les artisans ne pouvaient
avoir un grand courage. On rapportait
qu'une voix terrible s'était fait entendre
dans les appartemens et avait annoncé la
visite du Diable : cette circonstance n'était
point faite pour changer sa résolution. La
douce émotion qu'il éprouva, à la vue du
portrait d'Edlinde, s'accrut lorsque sur un
ruban auquel on avait nouvellement sus-
pendu ce portrait, il lut d'un côté ces
mots qui y étaient brodés : J'aime,en vous
notre défenseur; et de l'autre côté ces,
noms chéris : Edlinde de Vaiigny. Il
passa aussitôt le ruban autour de son cou,
et le portrait se trouva placé sur son coeur.
Il fut encore agréablement surpris à la
vue d'une armure complète doiit le comte
lui faisait présent. Cette armure était de
(4o)
îa pins grande beauté. Les pistolets étaient
enrichis de diamans , et le chiffre d'Ed-.
linde y était tracé en lettres d'or.
11 allait se rendre au château, lorsqu'il
reçut une lettre du comte qui le dispensait
de s'occuper, pour le présent, de la se-
conde entreprise, rien n'ayant paru à la
tour depuis qu'il était venu au Val-d'Or,
et qui le complimentait de ce que son
-jiom, déjà illustré, avait mis eii fuite les
esprits. '
Germeuil fut fâché de perdre cette oc-
casion de se signaler à si peu de frais :
et de pouvoir rendre de nouveaux hom-
mages à l'objet auquel il avait consacré
.sa vie. Il se disposa donc à la plus diffi-
cile et à la plus périlleuse de ses entre-
prises. Edlinde se félicitait de ce que
Germeuil n'aurait peut-être point à bra-
ver le danger de la tour ; il pouvait y
être assassiné, car les médians ne man-
quent point de perfidie et de cruauté :
s'il n'était point assassiné, il pouvait être
mortellement atteint par l'air pestilentiel
•dont on disait que la tour était infectée.
(4i)
Avant que Germeuil eut pu s'entretenir
avec elle et avec son amie, il l'avait seu-
lement intéressée ; leurs conversations ,
dans lesquelles il montra beaucoup d'es-
prit et de gaieté, le rendirent très-aimable
à ses yeux. Elle se plaisait à parler de lui
avec Caroline ; mais elle ne pensait pas
sans frémir.qu'il s'exposerait à une mort
certaine, en allant combattre les brigands
de la montagne.
Ce devoir, que Germeuil avait fait ser-
ment de remplir, ne lui permettait guère
de différer. De nouveaux excès venaient de
se commettre dans le pays : quelques-uns de
ses habitans, pères de famille, avaient été
enlevés; depuis plusieurs jours ils ne re-
paraissaient point. Les brigands faisaient
payer cher la rançon de leurs captifs.
Le chevalier de Berulle avait été des
premiers à complimenter, son ami sur
l'événement du combat singulier ; il ayait
le désir de le voir réussir dans ses entre-
prises, et lui avait offert de le seconder
de tous ses moyens. Dans une visite qu'il
avait faite au comte de Varigny, dont il
;. . ., (4'2)-
était particulièrement connu , tous les deux
s étaient concertes pour mettre à la dispo-
sition de Germeuil ce qui pouvait contri-
buer à ses succès. Le chevalier fut charmé
de revoir Caroline à qui il avait rendu
des soins quelque temps avant qu'elle fut
recherchée par Rodolphe. Le comman-
dant d'Aix avait beaucoup d'amitié pour
lui. Il se promit de répondre à l'invita-
tion que lui fit le comte, de rendre, par
ses visites, le séjour du Val-d'Or plus
agréable.
Comme il était grand chasseur, il avait
dans ses courses parcouru presque toute
la contrée. Les montagnes lui étaient con-
nues , et il avait d'abord trouvé un che-
min par lequel on pouvait aller facilement
jusqu'au haut de celle où l'opinion com-.
mune était que les brigands avaient leur
repaire; mais quelque temps après, étant
revenu au même lieu, parce que le gibier
y abondait, il avait vu l'ouverture de ce
chemin fermée par une haie morte. Il y
conduisit Germeuil : tous les deux exa-
minèrent avec soin les environs de la
montagne, et recherchèrent si elle n'avait
pas d'issues par lesquelles on pourrait
y pénétrer. Ils ne firent aucune décou-
verte satisfaisante. Les habitans des vil-
lages , qui avaient le plus souffert des
incursions de la bande , dirent qu'elle
n'était pas nombreuse ; que s'ils étaient
bien armés, et s'ils avaient à leur têle de
braves chefs en état de faire quelque dé-
pense, ils eu purgeraient le pays. Les
deux amis se proposaient de continuer
leurs recherches.
Le chevalier avait flatté la société des
nobles et des notables de lui présenter
l'heureux défenseur de la maison des Va-
riguy. La veille du jour où cette présen-
tation devait avoir lieu, Germeuil fit con-
sentir le chevalier à rester chez lui jusqu'au
lendemain. Us dressèrent le plan qu'ils
auraient à suivre; car le chevalier voulait
accompagner Germeuil, autant, néan-
moins , que cela lui serait possible, des
affaires qui importaient à sa fortune pou-
vant le retenir quelquefois. Ce travail les
occupa une partie de la nuit; pressés par
(44)
le sommeil ils se couchèrent : leurs cham-
bres étaient voisines l'une de l'autre. Vers
deux heures du malin, le chevalier, dont
la chambre avait une petite croisée d'où
l'on avait vue sur le jardin , fut éveillé
par un bruit qui se faisait à la porte du
salon ayant entrée de ce côté. Il écouta
attentivement; le bruit continuait, et il lui
sembla qu'on faisait des efforts pour ou-
vrir la porte. Il se leva , regarda par la
croisée et, à la faveur d'un demi-clair de
lune, aperçut quelques hommes qui pré-
paraient leurs armés, comme s'ils eussent
voulu assiéger la maison. —Germeuil,
levez-vous, cria-t-il à son ami qui, s'éveil-
lant en sursaut, lui demanda s'il était ma-
lade. —Non, mais des brigands vont entrer
chez vous. — Ils s'habillent à la hâte et se"
saisissent de leurs armes. Indépendamment
des domestiques qui leur étaient attachés,
on a vu que le comte de Varigny avait
mis quelques braves au service de son
défenseur. Germeuil, ayant prévu qu'il
pouvait être attaqué chez lui, avait établi
une salle d'armes dans une pièce qui s'ou-;
(45) _
trait sur la cour, et y avait logé ceux dont
le bras pouvait lui être utile. Il descendit,
les éveilla et les appela aux armes; mais
déjà les brigands étaient entrés. Tandis
qu'il allait rejoindre le chevalier, un d'eux
se jeta sur lui et commença par lui ar-
racher le portrait d'Edlinde qui pendait
à son cou. Ce brigand le paya cher, car il
fut atteint d'un coup de pistolet qui le
renversa. Germeuil se retirant de quel-
ques pas, menaça d'un autre pistolet ces
scélérats intimidés par son mouvement,
et qui le furent bien davantage lorsque,
d'un air intrépide, le chevalier vint fondre
sur eux. Cependant un combat terrible
s'ejigagea bientôt. Les brigands ayant
l'avantage du nombre, les deux amis al-
laient être désarmés, lorsqu'ils furent se-
courus par leurs gens. A leur vue , la'
troupe des bandits se retira précipitam-
ment par le jardin ; ils y furent poursui-
vis, et quelques-uns furent blessés : mais
Germeuil, qui avait vu un d'entre eux
s'emparer du portrait que lui avait arra-
ché l'homme qu'il avait mis hors de com-
(46)
bat, brûlant du désir de ressaisir ce por-
trait, et, emporté par son ardeur, passe
la petite porte par laquelle ils étaient en-
trés. Aussitôt un d'eux attire cette porte
et la ferme. Le chevalier et sa troupe font
leurs efforts pour la briser; elle leur ré-
siste long-temps, et lorsqu'ils sont par-
venus à l'enfoncer tout a disparu. La lune
couverte d'un nuage les empêcha de rien
découvrir.
Les brigands avaient désarmé Germeuil
et l'avaient jeté dans une voiture qu'ils
avaient amenée. Trois d'entre eux y étaient
montés après s'être entretenus à voix basse
avec leurs camarades qui s'éloignèrent. En-
suite on voyagea silencieusement pendant
près de deux heures, à travers des champs
et des bois. Le jour n'était pas éloigné lors-
qu'on arriva au pied d'une petite montagne
sur laquelle était un joli château, bâti de-
puis peu. Les brigands y firent arrêter la
voiture, et dirent à Germeuil que s'il leur
donnait sa parole de ne point tenter de
sjcvader dans le chemin du château, ils ne
prendraient point de précautions contre
(;V)
lui : il le leur promit. Le sentier qu'ils sui-
virent était bordé par des arbustes fleuris
dont les odeurs ranimèrent un peu les sens
de Germeuil, atléré par un événement
aussi inattendu : ici tout courage était inu-
tile. Que voulait-on faire de lui ? Les bri-,
grands lui feraient-ils expier le coup qu'il
avait porté à un de leurs camarades? Il
ne verrait donc plus Edlinde, et sa mort
serait sans gloire ! Mais le château où on
arrivait ne paraissait point être une retraite
de bandits. Germeuil était agité par ces ré-
flexions lorsqu'il se trouva à la principale
porte d'entrée de ce château. La première
clarté d'un jour de printemps en laissait
voir l'élégante structure : rien de ce qui
s'offrit à lui n'était fait pour inspirer la ter-
reur. Dès qu'il fut entré, ses conducteurs
se tinrent à quelque éloignement de lui.
Pendant qu'il traversait les cours, ornées
de statues et de vases, des valets le saluaient
avec respect ; les chiens venaient le ca-
resser. Le maître du château était absent;
il élaif remplacé par un de ses amis qui,
prévenu de l'arrivée de Germeuil, s'em-